Les hommes (avec Manu Dibango et un frère de Bilal)

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Je vois sur Internet des stars en tous genres que le coronavirus rend vaches folles – dont il révèle en fait le chaos ordinairement caché derrière leur façade lissée, et l’inanité profonde. Il y a aussi, et ce sont souvent les mêmes, celles et ceux qui profitent de la crise pour faire leur promotion, de façon plus ou moins obscène, plus ou moins habile. Il y a enfin celles et ceux qui font sincèrement de leur mieux pour partager, donner de leur présence. Et je salue celle de Manu Dibango, emporté par le virus et malgré son départ si présent, si humain, si réellement génial.

 

 

J’ai téléchargé quelques-uns des ebooks gratuits proposés par la Fnac. Notamment l’Utopie de Thomas More, la Bible et le Coran. Le Coran ayant été, de façon amusante, pourvu du nom d’auteur Allah, se trouve être le premier livre sur ma liseuse, où ils sont classés par ordre alphabétique d’auteurs. Cette nuit, avant d’entamer l’Utopie, j’ai relu la première et la dernière sourate, L’Ouvrante et Les hommes. De même que l’Odyssée commence par les mots « Dis-moi l’homme », de même que Pilate dans les évangiles présente Jésus au peuple par les mots « Voici l’homme », l’humain est la matière du Coran, dans sa faiblesse face au mal mais aussi dans son possible dépassement (en dansant, par exemple) de l’  « humain, trop humain » (je fais sans cesse référence à ce mot de Nietzsche car il est si vrai).
Screenshot_2020-03-25 Google ActualitésJe trouve émouvante cette image (je ne l’ai pas trouvée en plus grand format) de cet homme en Afrique appelant aux précautions contre l’épidémie ; on dirait Bilal faisant l’adhan.

Nous sommes tout à fait remis du passage du coronavirus chez nous et en cette troisième semaine de confinement pour nous une paix royale règne à la maison, malgré la dure privation de sortie. Je songe aux cerisiers du Jardin des Plantes, que pour la première fois lorsque je suis à Paris je ne verrai pas en fleur. Et je n’oublie pas qu’il y a bien plus grand drame dans le monde.

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La fin de l’intellectuel français, par Shlomo Sand

Cette phrase est extraite de "La fin de l'intellectuel français ?"

Je devrais parler demain de l’excellent livre de François Ruffin, Ce pays que tu ne connais pas, que je viens de lire. Mais je veux d’abord évoquer ma lecture précédente, le non moins excellent, parce qu’il faut bien mettre les pieds dans le plat de la pensée fast-food, de la pensée unique, de la soupe avariée que nous servent les grands médias via journalistes, chroniqueurs et autres intellectuels médiatiques, tous mercenaires de la même armée (la Banque et leur propre compte en banque), livre de Shlomo Sand, La fin de l’intellectuel français ? De Zola à Houellebecq, paru en 2016 aux éditions de La Découverte (traduit de l’hébreu par Michel Bilis). Outre ses propres mérites, notamment celui du courage, de la vision sans concession qui caractérisent la pensée de cet historien (alors que d’autres, en France, tel Patrick Boucheron, déçoivent gravement en se rangeant activement du côté du pouvoir à l’heure des Gilets jaunes), ce livre permet de mieux comprendre le silence de nombre d’intellectuels aujourd’hui ou leur ralliement éhonté à l’État policier, et constitue une introduction de choix au livre de Ruffin – dont nous comptons reparler, donc.

shlomo sandSand montre que la figure de l’intellectuel français, intervenant dans la sphère publique et politique, tel que nous l’avons connue jusqu’à des temps récents, et telle qu’elle est en train de disparaître (notamment avec l’islamophobie, le décadentisme et le défaut de pensée colportés par Houellebecq, Charlie Hebdo d’avant l’attentat, Zemmour et Finkielkraut, auxquels il consacre la deuxième partie de son livre), est née de l’affaire Dreyfus, qui a permis de voir se positionner les intellectuels de l’époque face à l’antisémitisme d’alors – largement remplacé aujourd’hui par l’islamophobie. À le lire, on se dit que la révolte des Gilets jaunes maintenant fonctionne également comme révélateur d’une ligne de fracture entre conformistes bourgeois et penseurs résistants.

De cette fresque des intellectuels sur plus d’un siècle, je retiendrai ici quelques passages concernant les temps présents, ces jours-ci encore marqués par une hystérie collective française, moquée et déplorée par le reste du monde, autour d’un hidjab de running.

« Le crépuscule de l’intellectuel du début du XXIe siècle s’inscrit sous le signe d’une montée de l’islamophobie. » (p. 52)

« J’ai toutefois dédié ce livre à trois intellectuels qu’il m’était bien évidemment impossible de rencontrer, Simone Weil, André Breton et Daniel Guérin, qui appartiennent à cette poignée de gens de lettres qui, face aux tempêtes de l’époque, et à ses terribles dilemmes, ont su tenir des positions politiques et exprimer des valeurs auxquelles je me réfère dans mes réflexions et mes actes, encore aujourd’hui. Comme George Orwell, une autre de mes références intellectuelles, ils ont tenu bon face aux trois plus grands crimes du siècle : le colonialisme occidental, le stalinisme soviétique et le nazisme allemand, sans dédouaner aucun d’eux à l’aide d’une quelconque justification philosophique à base libérale, nationale ou de classe. Ils ont écarté tout compromis, fût-il temporaire ; de ce fait, ils ont échappé aux pièges idéologiques dans lesquels tant d’autres sont tombés. » (p. 19-20)

« Le nouvel intellectuel, médiatique et consensuel, se reconnaît à son conservatisme, qui célèbre la hiérarchie sociale et la culture politique ambiante, tandis qu’il voue aux gémonies tous ceux qui, de l’extérieur ou de l’intérieur, la défient et la menacent.
Les « totalitaires », qu’il s’agisse des communistes ou des gauchistes, ou, plus tard, des musulmanes voilées et des musulmans barbus, constituent aux yeux des intellectuels conservateurs qui donnent le ton, comme on le verra, une véritable menace pour la culture occidentale et par conséquent pour celle de la bonne et vieille France. (…) La mémoire collective qui se construit jour après jour, en France, se nourrit d’un imaginaire paranoïaque, sorte de miroir inversé de l’ « avenir radieux » auquel s’accrochaient les milieux progressistes de la génération précédente. Mais, à la différence de l’imagination du futur, le passé imaginaire a surtout vocation à créer et renforcer une identité qui exclut l’ « autre », et ne vise pas à le comprendre et à se mélanger avec lui. Les mythes qui puisaient aux sources des Lumières ont généralement eu tendance à intégrer l’ « autre », tandis que les mythes conservateurs écartent plus ouvertement celui qui apparaît comme différent. (…)
On observe avec intérêt que les idéologies élitistes des nouveaux intellectuels sont précisément diffusées, avec enthousiasme, dans les grands médias de la « culture de masse ». (p. 192-193)

« La judéophobie et la maoïsme ont régressé, fort heureusement, mais quelque chose d eleur tempérament intolérant subsiste, profondément ancré, dans la culture d’une partie des élites parisiennes. » (p. 238)

« Six jours après le terrible massacre [du Bataclan], Michel Houellebecq a publié, dans un journal italien, un article intitulé « J’accuse Hollande et je défends les Français ». Toute la presse française a aussitôt reproduit ses propos. Cet article se voulait un lointain écho au « J’accuse » d’Émile Zola. En dépit de son aversion déclarée pour les intellectuels engagés, l’écrivain à succès du début du XXIe siècle s’est ouvertement placé comme leur héritier direct. (…)
S’il voue aux gémonies les dirigeants de l’État, Houellebecq s’attache en revanche à flatter ses compatriotes : « La population française a toujours conservé sa confiance dans l’armée et dans les forces de l’ordre ; elle a accueilli avec dédain les prédications de la « gauche morale » sur l’accueil des réfugiés et des migrants. »
D’une certaine façon, on peut regarder cette tribune comme la fin tragi-comique d’un long cycle d’engagement moral des intellectuels parisiens dans les affaires publiques. D’un « J’accuse » à l’autre, de Zola à Houellebecq, tout ce qui avait fait la noblesse de l’ « intellectuel français » semble s’être définitivement évaporé. » (p. 258-259)

« Le futur sera-t-il porteur d’une conflictualité d’un genre encore inconnu, qui pourrait nourri une éthique, s’accompagnant d’un renouveau de la réflexion des intellectuels critiques ? Cela donnera-t-il lieu à une conflictualité qui ne soit pas fondée sur les peurs et les inimitiés pseudo-communautaires à l’égard de ceux qui ont des « origines », culture ou religion différentes ? Cela produira-t-il des intellectuels conservateurs, racistes et xénophobes, dans la lignée de ceux qui occupent, de plus en plus, notre espace public, au fur et à mesure que s’approfondit le marasme économique ? (…)
Comment vont se dérouler les luttes sociales pour un partage plus égalitaire des ressources ? Ce partage permettra-t-il d’éviter la spirale de violences meurtrières qui a presque toujours accompagné la captation des ressources naturelles ? Par quelle philosophie politique ces luttes seront-elles interprétées et accompagnées ?
Les intellectuels du futur agiront-ils en compagnons de route de nouveaux mouvements sociaux désireux de changer la réalité existante ? Pourront-ils, sur un blog indépendant ou dans le cadre de forums populaires autonomes, façonner une autorité charismatique qui puisse élaborer des visions éclairées du monde ? D’où viendront les intellectuels de demain : de l’université ou de ses marges, si ce n’est même, de ses décombres ? » (p.202-203)

C’est sur cette question que nous passerons, la prochaine fois, à la lecture du livre de Ruffin.

Cette phrase est extraite de "La fin de l'intellectuel français ?"

Cette phrase est extraite de « La fin de l’intellectuel français ? »

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Sur ce site, parmi les auteurs cités par Shlomo Sand dans son livre : Simone Weil ; André Breton ; George Orwell

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Roger Grenier, un homme rare

roger grenier

roger grenierJ’ai choisi cette photo de lui car c’est exactement le Roger Grenier que j’ai connu. J’apprends ce matin qu’il est mort hier à l’âge de 98 ans. Il fut mon éditeur chez Gallimard, après que j’eus quitté Sollers (qui voulait que je raconte ma vie, mes amours, et c’est tout – plus tard je l’ai fait chez un autre éditeur et là ça ne lui a pas plus du tout, d’où vengeance, déchaînement de la petitesse).  Roger Grenier était une grande âme humble et toujours émerveillée. Tout était sourire avec lui. Il y a plusieurs années que je ne l’ai pas vu, mais j’ai souvent pensé à lui, c’était mon rayon de soleil dans cette maison d’édition devenue mon ennemie. Lui m’a toujours reçue et m’a toujours écrit avec bienveillance, même quand j’ai été en procès avec Gallimard. Je jette ces phrases comme elles me viennent, sous le coup de l’émotion, pour lui dire en quelque sorte merci.

Cela a duré longtemps, toutes ces belles années où de temps en temps j’allais le voir dans son minuscule bureau, montant par le petit escalier en colimaçon sous les combles (hier matin j’ignorais sa mort mais j’ai posté une image du Philosophe en méditation de Rembrandt, avec son escalier en colimaçon, sur le blog que j’ai créé pour mes élèves – voilà comment l’esprit circule et agit, dépasse la mort). Il ouvrait la porte, son chien Ulysse était là (ou bien c’était un autre, qu’il gardait). Roger était un merveilleux conteur. Je prenais un plaisir fou à l’entendre raconter des épisodes de son enfance, de sa vie passée ou présente. Tout ce qu’il disait, il le disait en souriant. Enfant, il lui était interdit par ses parents de lire trop, comme aujourd’hui on interdirait à un enfant de trop jouer aux jeux vidéo (un art sans doute bien plus créatif que la littérature telle qu’elle se vend aujourd’hui sur les étals des librairies). Et bien sûr il lisait quand même, la littérature était en lui aussi naturellement qu’elle est en moi, nous avions cet oxygène en partage qui rend inutile de parler de littérature – il suffit de la respirer. J’avoue ne pas avoir lu ses livres, je ne peux donc pas en parler, mais c’est lui que j’ai lu, sa personne, directement, et c’était une personne hautement littéraire. Cela compte encore plus, je trouve. Nul chiqué en lui. Quand il a lu mon roman Lilith il m’a dit « c’est votre Zarathoustra ». Je ne lui avais pourtant pas parlé de mon amour d’adolescente pour Nietzsche. Il lisait en moi, aussi.

Ce type de relations purement littéraires, humbles, douces par-dessus la violence inévitable – c’est violent, la beauté, la littérature – est si rare.

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Un bel article sur lui, sur sa vie si riche : ICI

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capture d'écran de mon blog pour les élèves

capture d’écran de mon blog pour les élèves, hier matin

L’image était accompagnée de ces phrases de Bachelard faisant mention d’un grenier :

« Les mots – je l’imagine souvent – sont de petites maisons, avec cave et grenier. Le sens commun séjourne au rez-de-chaussée, toujours prêt au « commerce extérieur », de plain-pied avec autrui, ce passant qui n’est jamais un rêveur. Monter l’escalier dans la maison du mot c’est, de degré en degré, abstraire. Descendre à la cave, c’est rêver, c’est se perdre dans les lointains couloirs d’une étymologie incertaine, c’est chercher dans les mots des trésors introuvables. Monter et descendre, dans les mots mêmes, c’est la vie du poète. Monter trop haut, descendre trop bas est permis au poète qui joint le terrestre à l’aérien

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René Char, « Feuillets d’Hypnos » (passages pour notre temps)

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178 « La reproduction en couleur du Prisonnier de Georges de La Tour que j’ai piquée sur le mur de chaux de la pièce où je travaille, semble, avec le temps, réfléchir son sens dans notre condition. (…) La femme explique, l’emmuré écoute. Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d’ange rouge sont des mots essentiels, des mots qui portent immédiatement secours. (…) Le Verbe de la femme donne naissance à l’inespéré mieux que n’importe quelle aurore.
Reconnaissance à Georges de La Tour qui maîtrisa les ténèbres hitlériennes avec un dialogue d’êtres humains. »

Comme René Char le dit ailleurs (« Dans la pluie giboyeuse », in Le Nu perdu) : « Georges de La Tour sait que la brouette des maudits est partout en chemin avec son rusé contenu. » Et de même que le peintre a maîtrisé les ténèbres hitlériennes trois siècles avant qu’elles ne se produisent (Char parle d’expérience, puisque cette reproduction l’accompagna pendant sa Résistance), voici, du poète fait veilleuse, des textes des Feuillets d’Hypnos (1943-1944) qui nous alertent sur ce qui se passe aujourd’hui dans le monde, trois-quarts de siècle plus tard. Afin que nous puissions Résister aussi, combattre pour la vie.

8 « Des êtres raisonnables perdent jusqu’à la notion de la durée probable de leur vie et de leur équilibre quotidien lorsque l’instinct de conservation s’effondre en eux sous les exigences de l’instinct de propriété. Ils deviennent hostiles aux frissons de l’atmosphère et se soumettent sans retenue aux instances du mensonge et du mal. C’est sous une chute de grêle maléfique que s’effrite leur misérable condition. »

10 « Toute l’autorité, la tactique et l’ingéniosité ne remplacent pas une parcelle de conviction au service de la vérité. Ce lieu commun, je crois l’avoir amélioré. »

14 « Je puis aisément me convaincre, après deux essais concluants, que le voleur qui s’est glissé à notre insu parmi nous est irrécupérable. Souteneur (il s’en vante), d’une méchanceté de vermine, flancheur devant l’ennemi, s’ébrouant dans le compte rendu de l’horreur comme porc dans la fange ; rien à espérer, sinon les ennuis les plus graves, de la part de cet affranchi. Susceptible en outre d’introduire un vilain fluide ici.
Je ferai la chose moi-même. »

28 « Il existe une sorte d’homme toujours en avance sur ses excréments. »

37 « Révolution et contre-révolution se masquent pour à nouveau s’affronter.
Franchise de courte durée ! Au combat des aigles succède le combat des pieuvres. Le génie de l’homme, qui pense avoir découvert les vérités formelles, accommode les vérités qui tuent en vérités qui autorisent à tuer. Parade des grands inspirés à rebours sur le front de l’univers cuirassé et pantelant ! Cependant que les névroses collectives s’accusent dans l’œil des mythes et des symboles, l’homme psychique met la vie au supplice sans qu’il paraisse lui en coûter le moindre remords. La fleur tracée, la fleur hideuse, tourne ses pétales noirs dans la chair folle du soleil. Où êtes-vous source ? Où êtes-vous remède ? Économie vas-tu enfin changer ? »

69 « Je vois l’homme perdu de perversions politiques, confondant action et expiation, nommant conquête son anéantissement. »

172 « Je plains celui qui fait payer à autrui ses propres dettes en les aggravant du prestige de la fausse vacuité. »

187 « L’action qui a un sens pour les vivants n’a de valeur que pour les morts, d’achèvement que dans les consciences qui en héritent et la questionnent. »

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Victor Hugo, « À la fenêtre pendant la nuit » ; et les Suruis

Voir aussi mon article : « Les Contemplations » ou la pensée sauvage de Victor Hugo

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Donc ne nous disons pas : – Nous avons nos étoiles.- 
Des flottes de soleils peut-être à pleines voiles
Viennent en ce moment ;
Peut-être que demain le Créateur terrible,
Refaisant notre nuit, va contre un autre crible
Changer le firmament.

Qui sait ? que savons-nous ? sur notre horizon sombre,
Que la création impénétrable encombre
De ses taillis sacrés,
Muraille obscure où vient battre le flot de l’être,
Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître
Des astres effarés ;

Des astres éperdus arrivant des abîmes,
Venant des profondeurs ou descendant des cimes,
Et, sous nos noirs arceaux,
Entrant en foule, épars, ardents, pareils au rêve,
Comme dans un grand vent s’abat sur une grève
Une troupe d’oiseaux ;

Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises,
Aigrettes de rubis ou tourbillons de braises,
Sur nos bords, sur nos monts,
Et nous pétrifiant de leurs aspects étranges,
Car dans le gouffre énorme il est des mondes anges
Et des soleils démons !

Peut-être en ce moment, du fond des nuits funèbres,
Montant vers nous, gonflant ses vagues de ténèbres
Et ses flots de rayons,
Le muet Infini, sombre mer ignorée,
Roule vers notre ciel une grande marée
De constellations !

Victor Hugo,  « À la fenêtre pendant la nuit » IV, in Les Contemplations

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Aborigènes d’Australie : une civilisation de dandys

Freud dans Totem et Tabou parle d’eux dans une crasse ignorance, et ce mépris racial qui perdure souvent à l’égard des peuples dits primitifs du seul fait que leurs civilisations sont orientées autrement que vers la technologie à l’occidentale (ce mépris qui permet au pape François de canoniser un génocidaire d’Amérindiens, malgré les vives protestations de ces derniers, tout en gardant les honneurs de la presse occidentale). Selon Freud donc, les Aborigènes australiens sont « les sauvages les plus arriérés et les plus misérables », ajoutant que « nous ne nous attendrons certainement pas à ce que ces pauvres cannibales nus soient moraux, au sens où nous l’entendons, dans la vie sexuelle. » Un tel aveuglement suffit à discréditer toute la thèse de ce livre (dont je parle très prochainement dans un article à paraître dans The Conversation).

Or Claude Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage, dit de ces mêmes Aborigènes dont il analyse, comme ceux d’autres civilisations « sauvages », les fonctionnements sociaux et mentaux :

« Peu de civilisations, autant que l’australienne, semblent avoir eu le goût de l’érudition, de la spéculation, et de ce qui apparaît parfois comme un dandysme intellectuel, aussi étrange que l’expression puisse paraître quand on l’applique à des hommes dont le niveau de vie matérielle était aussi rudimentaire. »

Pour mieux connaître cette civilisation fantastique, il faut bien sûr aussi lire et relire Le Chant des pistes de Bruce Chatwin, livre profondément humain où l’auteur témoigne de ses rencontres avec les gens de ces peuples tels qu’ils survivent depuis l’arrivée des migrants européens qui ont saccagé et continuent à saccager leur culture. Sur ces Aborigènes, il écrit par exemple :

« Il m’était resté l’image de ces Noirs « civilisés » [au sens européen du terme] qui, un jour, travaillaient heureux dans une « station » d’élevage et qui, le lendemain, sans un signe d’avertissement et sans bonne raison, prenaient leurs cliques et leurs claques et disparaissaient dans la nature.
Ils abandonnaient leurs vêtements de travail et partaient ; pendant des semaines, des mois, voire des années ; ils traversaient à pied la moitié du continent, parfois uniquement dans le but de rencontrer un homme, puis ils revenaient comme si rien ne s’était passé.
J’essayais d’imaginer la tête du patron au moment où il s’apercevait de la disparition de ses employés.
Ce pouvait être un Écossais par exemple, un personnage mal embouché. Je le voyais, gros et gras, le visage couperosé, engloutissant son petit déjeuner d’œufs et de biftecks (…) Puis il sortait majestueusement dans le soleil aveuglant – le soleil australien était toujours aveuglant – et criait pour appeler ses hommes.
Rien. Il appelait de nouveau. Pas un bruit hormis le rire moqueur d’un kookaburra. Son regard balayait l’horizon et ne rencontrait que des gommiers. Il inspectait les enclos à bétail, l’air furieux. Là, rien non plus. Puis, devant leurs baraquements, il trouvait leurs chemises, leurs chapeaux et leurs bottes encore prises dans les jambes de leurs pantalons… »

Ou encore :

« Parfois, dit Arkady, j’emmène mes « anciens » dans le désert et, arrivés sur une rangée de dunes, ils se mettent soudain à chanter. Je leur demande : « Qu’est-ce que vous chantez, vous autres ? » et ils me répondent : « On chante le pays, patron. Ça le fait venir plus vite. » »
Les aborigènes ne pouvaient pas croire que le pays existait avant qu’ils l’aient vu et chanté – exactement comme au Temps du Rêve, le pays n’avait pas existé tant qu’ils ne l’avaient pas chanté.
« Ainsi donc, dis-je, la terre doit d’abord exister sous la forme d’un concept ? Puis elle doit être chantée ? Ce n’est qu’après cela que l’on peut dire qu’elle existe ?
– C’est cela. »
(Livre de Poche, trad. Jacques Chabert)

Voici un documentaire en deux parties sur l’aventure des aborigènes depuis leur arrivée en Australie il y a 40 à 50 000 ans. Extrêmement émouvant et étonnant – par exemple les traces de cet Usain Bolt d’il y a 20 000 ans qui mesurait 1,93 m et piquait des sprints à 37 km/h, la vitesse des champions d’aujourd’hui sur un 100 mètres ! Et bien sûr leur art, le premier notamment à représenter le visage humain, et leur savant apprivoisement du paysage tout entier, qui leur permit de traverser des dizaines de millénaires d’histoire en vivant une bonne vie.

 

 

Les premiers Européens

Ils ne sont pas nos ancêtres et leurs espèces ont disparu , mais nous conservons un tout petit pourcentage de leurs gènes acquis lors d’accouplements avec nos ancêtres Homo Sapiens venus d’Afrique lors de la seconde grande migration, vers -100 000 ans. Eux aussi, les prédécesseurs des Néandertaliens, les Néandertaliens et leurs cousins Dénisoviens, nous parlent de la condition humaine.
Une série de très brefs extraits d’une émission d’Arte « Les premiers Européens », entrecoupés (pour suivre l’ordre chronologique) de deux vidéos plus longues, l’une en lien sur la magnifique découverte d’Atapuerca, et l’autre sur celle, toute récente et encore plus fantastique, de la grotte de Bruniquel.
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à voir aussi « Atapuerca, le berceau du premier Européen ? »
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Néandertal à Bruniquel par CNRS
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Voir aussi mes autres notes sur la paléontologie, et notamment les Néandertaliens.

Mes hommes du jour

David-Beckham-underwear-for-HMDavid Beckham posant pour les dessous H&M

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djiby syDjiby Sy, model

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03_jan_fabre_ph_stephen-mattues1Jan Fabre photographié par Stephen Mattues

… sachant que ce week-end, à partir d’aujourd’hui 16h30 et durant 24 heures, Jan Fabre et sa troupe donnent une nouvelle représentation de « Mount Olympus », une performance qui célèbre la tragédie grecque. En version sans filtre. Sexe, sang, cris, larmes seront au programme, avec 27 acteurs-danseurs. Un spectacle hors-normes à vivre en direct, intégralement, sur Culturebox

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Invictus

 

Ce poème fameux fut le préféré de Nelson Mandela. Le voici dans ma traduction.

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Par la nuit qui me couvre,

noir puits de pôle à pôle,

je remercie les dieux quels qu’ils soient

pour mon âme imprenable.

 

Dans la situation cruciale

je ne grimace ni ne crie.

Sous les coups de matraque

ma tête en sang demeure droite.

 

Par-delà ce lieu de colère et de larmes

ne se profile que l’horreur de l’ombre

mais la menace des années

me trouve et me trouvera sans peur.

 

Qu’importent l’étroitesse de la porte,

la charge du rouleau en punitions :

je suis le maître de mon destin,

je suis le capitaine de mon âme.

 

William Ernest Henley, Invictus

 

Du fromage et des vers, de Menocchio et de Don Quichotte

5138DHvwPJL._SX303_BO1,204,203,200_D’un point de vue romanesque, – puisque Ginzburg ne dédaignait pas cet aspect de l’histoire – Menocchio m’apparaît comme une sorte de pendant de Don Quichotte, son miroir inversé : l’homme réel, celui qui ne combat point les moulins mais les fait tourner, et pourtant se retrouve en butte, comme le personnage de fiction, et comme lui en raison de son imaginaire, à l’ordre social et à ses mesures de rétorsion envers qui ne s’y soumet pas. Menocchio et Don Quichotte ont chacun une vision grandiose et dérisoire du monde. L’un et l’autre tiennent à leur univers, voire à leur délire, plus qu’à leur vie. C’est qu’il est aussi, du moins pour Menocchio, leur liberté. Le monde le sait : à leurs yeux, il n’est rien, ou si peu. Pire : dans leur vision, les hommes pourraient se voir, voir par la faille ouverte sur un autre monde le mensonge qui gouverne le leur. Le meunier et l’hidalgo élaborent un univers fictif qui dit la vérité, tandis que les hommes occultent la vérité en falsifiant le réel. Et c’est pourquoi le monde s’emploie à détruire ses révélateurs. Les moulins contre lesquels joute le bien réel Menocchio sont une bien réelle église, dont les chefs l’emprisonneront, le persécuteront et le mettront à mort.

Le fromage et les vers est sous-titré L’univers d’un meunier du XVIe siècle. Titre et sous-titre indiquent la démarche de l’auteur : à partir d’un meunier dont il s’approche au plus près, faire rayonner son univers, un peu à la façon dont les vers sortent du fromage dans la métaphore du sujet en question. Carlo Ginzburg détaille le choix de sa méthode dans sa préface, puis la met en œuvre.

Carlo Ginzburg est l’un des plus éminents fondateurs de la microhistoire. Il a étudié les mentalités populaires puis les procès en sorcellerie au Moyen Âge. Philologue et érudit, il est un spécialiste de la période de l’Inquisition. L’histoire de sa famille a en partie déterminé son intérêt pour les persécutions et les victimes de l’histoire. Adversaire du « néo-scepticisme historique » qui a pu conduire notamment au négationnisme, il a marqué son souci de fonder le récit des faits historiques sur des preuves, afin de le distinguer du récit de fiction, tout en revendiquant la possibilité d’emprunts entre les deux genres. Travaillant comme au « microscope », il cherche les traces et les indices qui peuvent éclairer des parts et des sujets méconnus de l’histoire. Paru en 1980, Le fromage et les vers, écrit comme un « roman policier », suscita un vif débat du fait de son caractère novateur.

Le fromage et les vers est une enquête sur Domenico Scandela, surnommé Menocchio, un meunier qui vécut au XVIe siècle dans le Frioul et « mourut brûlé sur l’ordre du Saint-Office ». Ginzburg expose dans la préface son projet, qui s’inscrit dans l’intérêt pour « les classes subalternes » plutôt que pour « la geste des rois », et les questions de méthode auxquelles est confronté l’historien qui cherche à rendre compte de la « culture populaire » d’une époque et d’une personne. Puis l’auteur déroule son récit, construit de façon originale sans chapitres mais dans une suite de 62 points.

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Né en 1532, Menocchio, sans être riche, n’était pas non plus misérable. Il était bien intégré dans son village, Montereale, et avait pu apprendre à lire et à écrire. Depuis près de trente ans il était connu pour ses discours « blasphématoires », sans que nul villageois ne l’ait pourtant dénoncé. Le curé finit par le faire. Devant l’inquisiteur, le 7 février 1584, Menocchio dit sa vision d’un chaos cosmique où Dieu et les anges étaient apparus comme les vers dans le fromage. Vision dadaïste avant l’heure mais pouvant après tout rappeler certaines images scientifiques du cosmos aujourd’hui. Dans les mois suivants, toujours détenu, il dénonça la richesse de l’Église et son exploitation des pauvres, plaida pour l’équivalence entre toutes les religions, critiqua ou rejeta les sacrements et déclara (scandale ! ) que l’important était de faire le bien.

Ginzburg évoque le contexte d’une société archaïque, traversée de tensions entre les seigneurs locaux et le pouvoir vénitien qui prend des mesures en faveur des paysans, dans une région en train de se désertifier et de s’appauvrir. En ces temps de Réforme, l’Église s’emploie à consolider son assise en faisant la chasse aux hérésies. Ginzburg expose longuement les diverses lectures religieuses et profanes que le meunier put faire, et la façon dont il en dégagea sa propre vision du monde, rapportée au cours des mois de son procès. Condamné à la prison à vie, Menocchio « repenti » fut libéré sous conditions au bout de deux ans. Bien que sa vie ait été détruite, il put reprendre sa place dans le village, en multipliant ses emplois pour gagner sa vie. Il ne put cacher complètement la persistance de son « hérésie », de sa pensée singulière, et fut arrêté de nouveau en juin 1599. Alors âgé de soixante-sept ans, il fut torturé et quelques mois plus tard, sur ordre du pape Clément VIII et du Saint-Office, exécuté.

En même temps que le dernier procès de Menocchio, s’achevait à Rome le procès de Giordano Bruno, lui aussi condamné au bûcher par le Saint-Office. Ginzburg le rappelle à la fin de son livre : « C’est une coïncidence qui pourrait symboliser la double bataille vers le haut et vers le bas, conduite par la hiérarchie catholique » au cours de la Contre-Réforme, écrit-il. Ginzburg, l’un des fondateurs de la micro-histoire, a opté pour le récit de ces années par « le bas ». En s’intéressant, plutôt qu’à un personnage fameux comme ce moine savant, à un humble meunier autodidacte, en butte à la même persécution. À un autre moment, l’auteur fait référence à Montaigne, comme Menocchio amené au relativisme par ses lectures sur les voyages et les grandes découvertes de l’époque, mais dans un autre contexte et avec un autre bagage culturels. Car « ce n’est pas le livre en tant que tel, mais la rencontre entre la page écrite et la culture orale qui formait, dans la tête de Menocchio, un mélange explosif » (Et je songe à la bibliothèque de Don Quichotte, remplie de romans de chevalerie qui ont échauffé son esprit de façon singulière).

Ginzburg se replace sans cesse dans l’optique de la culture réelle de Menocchio, mélange de lectures aléatoires et de culture paysanne dont il ne reste pas de traces écrites mais que l’on peut en partie déduire de son interprétation très particulière de ses lectures. L’analogie qui donne son titre au livre en est un parfait exemple : le fromage et les vers sont une image tirée de l’expérience immédiate des paysans. « On voit donc affleurer dans les discours de Menocchio, comme par une fissure du sol, une couche culturelle profonde, si inhabituelle qu’elle en semble incompréhensible », note Ginzburg, rappelant qu’on trouve une analogie semblable dans un mythe indien des Veda, que le meunier ne pouvait pas connaître. Une « coïncidence » qui pourrait constituer « une des preuves, fragmentaires et à demi effacées, de l’existence d’une tradition cosmologique millénaire qui, par-delà la différence des langages, a uni le mythe à la science ».

Ce qui permet à Ginzburg de parvenir à ouvrir de semblables brèches est l’option, dont il s’est expliqué dans sa préface, de parler d’un homme du peuple et d’une culture populaire à partir de cet homme et de cette culture, et non comme l’ont fait d’autres historiens dont il réfute ou critique les méthodes, à partir de la culture dominante. Ginzburg pointe, entre autres, un paradoxe dans « les études de M. Foucault, donc de celui qui a, avec le plus d’autorité, dans son Histoire de la Folie, attiré l’attention sur les exclusions, les interdictions, les limites à travers lesquelles s’est constituée historiquement notre culture. Mais à bien y regarder, le paradoxe n’est qu’apparent. Ce qui intéresse surtout Foucault, ce sont le geste et les critères de l’exclusion : les exclus, un peu moins. »

Par une enquête minutieuse sur la vie et les lectures du meunier, et sur les interprétations qu’il en fait d’après ses réponses à l’inquisition, autant que sur le contexte dans lequel elles se déroulent, Ginzburg établit son choix, à la fois scientifique et politique, de rendre justice et voix à ceux qui dans l’histoire sont privés de voix. Sa narration rigoureuse et vivante fait apparaître à la fois un univers rural en partie occulté, faute d’écrits venant de lui, et une personne singulière, porteuse d’interrogations spirituelles et intellectuelles profondes et en même temps d’un positionnement politique fort, manifesté par « une attitude libre et agressive, décidée à régler ses comptes avec la culture des classes dominantes ».

La méthode de Ginzburg s’avère ainsi capable de changer la perspective, mais aussi éventuellement de la renverser. « ‘Vous croyez donc, répliqua l’inquisiteur, que l’on ne peut pas savoir quelle est la bonne loi ?’ Et Menocchio : ‘Messire, je pense que chacun croit que sa propre foi est la bonne, mais on ne sait pas quelle est la bonne’ ». Et Ginzburg conclut : « Qui représentait, ici, le parti de la haute culture ; qui le parti de la culture populaire ? Il n’est pas facile de le dire. »

En poussant la recherche d’indices par une historiographie qui plonge dans les écrits qui ont pu être lus par Menocchio, dans les actes de son procès et dans des documents relatifs au temps et à l’espace réduit étudiés, dans les témoignages des villageois et dans l’exposition d’autres cas d’ « hérétiques » de l’époque et de la région, mais aussi dans une érudition qui lui permet d’établir des correspondances avec Leonard de Vinci, Montaigne ou les Védas, Ginzburg fait se révéler au fil de son récit, et de la présentation de ses documents comme preuves et traces, un univers de plus en plus riche et complexe là où on ne voit souvent qu’une sous-culture paysanne peu différenciée. Et dans cet univers un homme qui prend vie aussi, avec son caractère bien particulier. Bien particulier aux yeux du lecteur qui est amené à le découvrir, et aussi aux yeux de ses contemporains. « La position sociale des meuniers tendait à les isoler de la communauté dans laquelle ils vivaient », rappelle l’auteur, mais « malgré leur singularité, les affirmations de Menocchio ne devaient pas apparaître aux paysans de Montereale étrangères à leur existence, à leurs croyances et à leurs aspirations ».

À partir de l’histoire d’un « simple » meunier, Ginzburg restitue ainsi autant que possible d’une culture qui « a été détruite ». « Respecter ce qui chez elle reste indéchiffrable et résiste à toute analyse ne signifie pas céder à la fascination idiote de l’exotique et de l’incompréhensible. » Avec son « aspiration à une rénovation radicale de la société », sa dénonciation de « la corrosion interne de la religion », son appel à « la tolérance », l’humble Menocchio « s’insère dans la ligne, ténue et sinueuse, mais très nette d’une évolution qui arrive jusqu’à nous : c’est, nous pouvons le dire, un de nos ancêtres. »

Arriver de loin jusqu’à nous, n’est-ce pas le propre des prophètes ? N’est-ce pas le propre de la pro-phétie que de « parler en avant » ? L’homme Menocchio comme le personnage Don Quichotte ne sont-ils pas semblables à ces prophètes de la Bible, volontiers paraissant fous – comme aussi les grands sages dans les traditions spirituelles orientales – ou misérables, allant soudain ou de façon récurrente nus, échevelés ou couverts de cendres parmi les hommes ? Puis les siècles passent et peu à peu, le voile se déchire sur ce qu’ils furent, sur ce qu’ils dirent. Que sont les siècles pour eux, sinon leurs alliés dans la guerre et dans la paix ?

*

Milena Jesenska et Franz Kafka, Nus devant les fantômes (fin)

*

La fièvre me permet de m’échapper de plus en plus souvent. Plus je suis fiévreuse, plus je crois qu’on va nous libérer, et que la vie va reprendre. J’ai toujours connu l’aube, après la nuit.

Mais j’ai du mal à t’écrire, Franz. Je passe des journées entières à divaguer ou à souffrir, sans mesurer le temps. C’est ce coin de ciel qui me rappelle ma mission. Mon cerveau se met à travailler à toute allure, les souvenirs et les mots jaillissent d’eux-mêmes, comme si on avait ouvert un robinet. Je ne serai pas libérée tant que je n’aurai pas achevé notre histoire.

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Hier, de l’autre côté, j’ai entendu des voix de femmes chanter en tchèque : « Dans mon pays fleurissent les roses… Je voudrais rentrer au pays… » D’abord j’ai cru que c’était une hallucination auditive, les voix paraissaient si faibles, si lointaines… Mais c’était bien des détenues qui chantaient.

Je me suis mise à pleurer. Ma fièvre a tellement augmenté que j’ai perdu connaissance. Depuis, ma vue est restée brouillée. À la place de la petite fenêtre, je ne distingue plus qu’un rectangle lumineux. Le reste du Revier est plongé dans des ombres incertaines, qui me feraient peur si je croyais aux fantômes. Mais tu vas voir que je suis encore capable de lucidité. Il faut seulement que je me dépêche.

*

L’armée allemande est entrée dans Prague le 15 mars 1939. Le matin, quand les gens sont sortis de chez eux, après avoir passé la nuit à côté de la radio qui annonçait régulièrement l’avance des troupes et recommandait à la population de rester calme, des colonnes de camions circulaient partout dans la ville.

Joachim von Zedwitz, un jeune Allemand qui faisait alors ses études de médecine à Prague, réagit aussitôt. Il contacta un ami juif et quatre Anglais, professeurs à l’English Institute. Puisque Zedwitz avait une voiture, ils décidèrent d’organiser le passage clandestin de personnalités juives à la frontière polonaise. Il leur fallait quelqu’un qui acceptât de prendre le risque de les cacher chez soi, de les mettre à l’abri avant le départ. Ils me contactèrent. J’acceptai.

J’ai beaucoup travaillé, ces dernières années. Mais je ne m’en plaignais pas, loin de là. J’étais plus sereine que jamais, j’avais l’impression d’être faite pour décider, agir, résister. Je ne prenais plus de morphine, mais je me soutenais à coups de fortes doses de calmants.

Mes amis disaient que j’étais naturellement douée pour affronter les catastrophes, et Joachim prétendait que j’avais de grands talents politiques. J’ai su qu’il me comparait même à Churchill et allait jusqu’à nous trouver une ressemblance physique – mais cela, il n’aurait pas osé me le dire… Quoiqu’il en soit, je ne laissai ni le désespoir ni l’envie de fuir me gagner et ne souhaitai rien d’autre que de rester à Prague, chez moi, pour y être utile.

*

À Pritomnost, nous avions décidé de modérer le ton de nos articles, dans l’espoir d’éviter l’interdiction. Je choisis, plutôt que l’attaque frontale contre les Allemands, l’allusion, l’ironie cachée ; et pour encourager mes compatriotes, j’exaltais le tempérament du peuple tchèque, sa force. Parallèlement, je publiais une revue clandestine, et participais à deux ou trois autres.

Je persuadai Evzen, l’homme que j’aimais, et qui était juif, de partir. Comme pour les autres, Joachim lui fit passer la frontière, affrontant les dangers avec son habituel courage, son sens de la répartie et son inventivité lors des contrôles inopinés des douaniers ou des policiers. Evzen et ses proches tentèrent de me convaincre de partir aussi, mais je savais que je ne me sentirais bien avec moi-même qu’à Prague.

Il y avait toujours du monde à la maison : mes amis résistants, les gens que nous aidions… Je leur préparais à manger, tentais de recréer pour eux une atmosphère conviviale. Honza, qui était déjà une enfant très mûre et intelligente, participait à nos activités, était au courant de tout.

Dès l’arrivée des troupes allemandes, Peroutka avait été arrêté. Je le remplaçai à la direction de Pritomnost jusqu’à l’interdiction du journal, en août. Mais quand j’appris que, pour avoir refusé de faire de son hebdomadaire un organe de presse national-socialiste, il avait été déporté à Buchenwald, je commençai à m’inquiéter pour Honza. Je n’avais pas été très prudente, ne serait-ce qu’en portant ostensiblement l’étoile jaune, en signe de solidarité avec les juifs. Et si j’étais à mon tour arrêtée ? Je demandai à des amis, les Mayer, de s’occuper d’elle si le cas se présentait – et s’ils ne pouvaient pas, ou plus, s’en charger, de la laisser à mon père.

Un jour de novembre, alors que Honza sortait de l’imprimerie qui fabriquait mon journal clandestin, elle fut suivie à son insu par la Gestapo. Ils entrèrent chez moi, et m’arrêtèrent.

Je restai un an à la prison de Dresde. J’y perdis plus de vingt kilos. Finalement, on me reconduisit à la prison de Prague, en me disant que, faute de preuves contre moi, on allait me libérer. Mais une fois là-bas, j’appris que j’allais être transférée à Ravensbrück.

*

Pour la première fois, ce matin, je n’ai pas pu voir le jour. J’ai eu très peur en ouvrant les yeux : il n’y avait plus rien, qu’un noir plus opaque que la nuit. Je n’entendais pas très bien non plus, juste assez pour percevoir les bruits du Revier.

Aveugle, il me semble que les mots se dérobent aussi vite que la réalité. Je forme quelques phrases en l’espace d’une seconde, mon cerveau travaille à la même vitesse que lorsqu’il rêve, et aussitôt s’arrête, replonge dans le noir.

*

Grete me parle, elle me répète toujours la même chose, jusqu’à ce que je comprenne. Il est arrivé pour moi un colis de la part de Joachim von Zedwitz. Je me redresse dans mon lit, je crie : Il est vivant ! Quel miracle ! Je suis folle de joie, j’ai envie de chanter ce qu’un jour j’ai écrit : J’aime la vie, celle qui enchante, qui émerveille, qui rayonne, sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations, les jours ordinaires comme les jours de fête, en surface comme en profondeur…

Avant mon départ pour Ravensbrück, Honza a été autorisée à me rendre visite. J’ai essayé de faire bonne figure et elle aussi, mais j’ai vu dans ses yeux que je n’étais plus que l’ombre de moi-même. Et qu’elle était une enfant seule. Elle est repartie, toute menue et marchant droit, courageuse.

Je ne l’ai pas revue, ma petite fille.

Berce-moi, Franz, je meurs.

*

Plus rien,calme, forêt profonde.

Ce n’est rien, Milena. Rien, ce n’est rien. N’aie pas peur, viens dans mes bras, nemluvne, Milenka, viens… C’est fini maintenant, viens… Ouvre-moi tes bras…

De mon membre dressé jaillissent des nuées blanches d’où naît ton visage, face au mien, Milena, ton visage. Regard de nuit, joues, nez, cheveux, lèvres de jour. Ta peau de lumière, et un léger sourire pour dissiper les ombres.

Sais-tu ce que je vois, Milena ? Ce que cela veut dire ? Le plaisir de ce pauvre corps d’homme trop longtemps traité en insecte, ce plaisir vécu non plus comme une souillure mais comme une sublimation… Ton visage tiré de ma substance pour me faire face, puissant, paisible, aimant.

Milena, mon sexe t’appartient, il n’est autre que toi-même, ta vigueur, ton courage, ta volonté.

Malgré la mort, le temps a travaillé, au-delà de la vie et de la mort. Il redistribue la vérité des corps.

Maintenant écoute, Milena : ce sexe, le mien, cette chair vivante tendue contre mon ventre, c’était toi que je caressais. Et l’ignorant, j’ignorais aussi pourquoi le plaisir semblait ne jamais m’appartenir : c’est qu’il était à toi. Milena, tu étais mon sexe dans ma main, et je n’éprouvais le plaisir que par ricochet, comme une sensation étrangère, et pour tout dire dérobée, volée à je ne savais qui. J’en retirais honte et confusion, parce que je n’avais pas conscience qu’il ne s’agissait que de m’unir à toi, chair ardente et innocente.

Te souviens-tu de la nouvelle de Kleist, La Marquise d’O ? La marquise, jeune veuve vertueuse, est chassée par son père du foyer familial après avoir découvert qu’elle est enceinte. Elle clame son innocence, à laquelle personne ne croit. Enfin, la vérité éclate : un officier avoue avoir abusé d’elle pendant qu’elle gisait, inconsciente, lors de la prise d’une citadelle.

Eh bien, cette histoire a quelque chose à voir avec la nôtre. Et nous sommes enfin arrivés à ce moment de la réconciliation du père et de la fille, à cette scène qui m’a toujours tellement troublé dans l’œuvre du poète :

[La mère] se décida alors à ouvrir enfin la porte et vit, le cœur débordant de joie : sa fille immobile, la nuque renversée, les yeux fermés, dans les bras de son père ; tandis que lui, assis dans le fauteuil, le regard brillant de larmes, posait sur sa bouche de longs baisers brûlants et avides : tel un amant ! La fille ne parlait pas, il ne parlait pas ; assis, le visage penché au-dessus d’elle comme au-dessus de son premier amour, il prenait sa bouche et l’embrassait. La mère était aux anges…

Vois-tu, ce rêve de ravissement est à mettre moins en rapport avec les difficultés cruelles que toi et moi avons pu connaître avec nos pères respectifs qu’avec l’amour qui nous a étreints et séparés. Il y avait entre nous une faute qui n’en était pas une, qui n’était qu’un malentendu, une apparence – mais nous ne pouvions rien faire contre cette espèce de fantôme, car nous étions bien trop débordés par notre ombre personnelle, et par tous les spectres menaçants qui peuplaient notre temps et notre existence.

II est de fait que mon ombre est trop grande en ce monde, écrivais-je, et je regarde avec un nouvel étonnement la capacité de résistance dont certains doivent être doués pour vouloir tout de même, « malgré tout », vivre encore, vivre précisément dans cette ombre…

Tu faisais partie de ces êtres, Milena, qui se dressaient sans peur devant les ombres comme aujourd’hui tu te dresses, lumineuse, devant moi. J’étais le corbeau, noir comme la terre, l’habitant de la cave, la bête de la forêt, l’arpenteur, familier des enfers… Celui qui voyait que nous creusons la fosse de Babel… Je ne connaissais que trop l’abîme sous mes pieds pour ne pas être tenté et épouvanté par cette proximité.

Tu étais l’eau, le ciel, la lumière, la mer avec ses masses d’eau, qui te ruais quand l’exigeait la morte lune, la lointaine lune surtout…

Viens, mêlons-nous encore ! Comme tu le voulais, Milena, allons planer ensemble dans le ciel, en poussant ce cri de la buse qui touche les hommes en pleine poitrine. Élançons-nous d’un bond hors du rang des meurtriers, faisons de notre vol une écriture.

Nous serons ces animaux sauvages, et chaque jour, à l’aube, nous quitterons notre forêt.

*

Sources

Franz Kafka, Œuvres complètes, Gallimard, La Pléiade, 4 tomes, 1984

Milena Jesenska, Vivre, éd 10/18, 1996

Max Brod, Franz Kafka, Gallimard, Folio essais, 1991

Ernst Pawel, Franz Kafka ou le cauchemar de la raison, Points Seuil, 1996

Klaus Wagenbach, Kafka, Le Seuil « Écrivains de toujours », 1968

Margarete Buber-Neumann, Milena, Points Seuil, 1997

Germaine Tillion, Ravensbrück, Le Seuil, Points histoire, 1997

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Pour lire l’ensemble du livre depuis le début, remonter jusqu’à la première note de sa catégorie.

« Peuple », par Iannis Ritsos, mis en musique par Théodorakis, chanté par Maria Farantouri (et ma traduction)

 

Petit peuple, qui combat sans épée ni balles

Pour du monde entier le pain, la lumière et le chant

Gardant en sa langue ses plaintes et ses vivats

S’il les chante, les pierres se fendent.

*

Un poème écrit en prison

« Joyce Carol Oates, Russell Banks et 143 autres écrivains protestent contre le prix de la liberté d’expression pour Charlie Hebdo »

Par David Walsh

2 mai 2015

Le nombre des auteurs opposés à la décision prise par le PEN américain de décerner un prix de la Liberté d’expression au magazine satirique et anti-musulman français Charlie Hebdo, dont les bureaux à Paris ont été attaqués par des terroristes en janvier, se monte maintenant à 145.

Parmi les plus éminents des signataires se trouvent les romanciers Joyce Carol Oates et Russell Banks, l’écrivain dominicain-américain et lauréat du prix Pulitzer Junot Díaz, les dramaturges Eve Ensler et Craig Lucas, le scénariste et acteur Wallace Shawn, l’auteur de nouvelles Deborah Eisenberg, l’acteur, dramaturge et monologuiste Eric Bogosian, le poète serbe-américain Charles Simic, l’écrivain nigérian Chris Abani, l’écrivain de fiction Nell Freudenberger, l’écrivain et professeur de fiction Janet Burroway, l’historien et journaliste Russell Shorto, et l’auteur de nouvelles Lorrie Moore.

Peter Carey, Teju Cole, Rachel Kushner, Michael Ondaatje, Francine Prose et Taiye Selasi, prévus pour être chefs de table, avaient déjà annoncé qu’ils se dissociaient du dîner de gala du PEN le 5 mai prochain.

Dans leur lettre de protestation, après avoir condamné l’attaque de Charlie Hebdo comme «révoltante et tragique », les 145 soutiennent que la décision de décerner le prix de « la liberté d’expression courageuse » au magazine français ainsi que les critères utilisés par le PEN pour établir ce choix ne sont «ni clairs ni indiscutables. » Les protestataires continuent en soulignant qu’«il y a une différence essentielle entre le fait de soutenir fermement l’expression qui viole l’acceptable, et celui de récompenser avec enthousiasme une telle expression. »

Les 145 membres du PEN affirment que des éléments de « puissance et de prestige » sont présents dans la production de tout type de travail, y compris la satire. « Les inégalités entre la personne qui tient la plume et le sujet fixé sur le papier par ce stylo ne peuvent pas, et ne doivent pas, être ignorés. »

Ils continuent: «Pour une partie de la population française qui est déjà marginalisée, assiégée et victime, une population façonnée par l’héritage de diverses entreprises coloniales de la France, et qui comprend un grand pourcentage de musulmans pieux, les caricatures de Charlie Hebdo sur le Prophète doivent être considérées comme destinées à provoquer davantage d’humiliation et de souffrance « .

La lettre et la campagne d’opposition prennent un degré d’indépendance de pensée et de courage. L’attaque contre les bureaux de Charlie Hebdo a été le signal d’un vaste flot de commentaires hypocrites et égoïstes en Amérique du Nord et dans les médias européens. On nous a dit à plusieurs reprises que l’attaque terroriste islamiste à Paris représentait une menace fondamentale pour la liberté d’expression et les principes d’une société démocratique, droits et principes chers aux gouvernements occidentaux, et qu’elle a démontré, une fois de plus, que les musulmans fanatiques haïssaient nos « libertés ».

Ce déversement de camelote par les gouvernements et les institutions politiques dans le processus de déchiquetage des droits démocratiques, s’accompagna à travers l’Europe d’une accélération des efforts pour mettre en œuvre des mesures d’État policier. Les actions répressives proposées ou prises en France, au Royaume-Uni, en Italie, en Allemagne et ailleurs ont été préparées longtemps avant l‘attaque du 7 janvier, qui a simplement servi de prétexte. En outre, l’affaire Charlie Hebdo est inévitablement devenue une partie de l’argument général en faveur de l’intervention impérialiste au Moyen-Orient, destinée à « extirper » la menace terroriste.

La décision du PEN de récompenser Charlie Hebdo doit être vue dans ce contexte politique, dans le cadre de l’effort pour légitimer la bigoterie anti-musulmane et l’appui du public pour la « guerre contre le terrorisme. »

La biographie politique de Suzanne Nossel, directrice exécutive du PEN et ancienne fonctionnaire du Département d’État des États-Unis, éclaire le genre d’opération que ce doit être. Nossel est sur le dossier partisan de « combiner à la fois la puissance dure, la force militaire, la coercition avec ce qu’on a appelé la puissance douce ; la diplomatie, l’appel de la culture américaine, ses habitants, les liens économiques. » Elle prône de « choisir judicieusement entre un large éventail de différents outils », à savoir entre bombes et propagande. Le prix Charlie Hebdo est une instance de cette dernière.

Les 145 membres du PEN ont jeté des bâtons dans les roues de cette entreprise, ce qui a provoqué des cris d’indignation dans les cercles riches de l’ex-gauche et des ex-libéraux. L’action des écrivains protestataires mérite d’être félicitée et, de plus, a une certaine signification objective. Il y a un certain temps qu’un corps d’artistes ou d’intellectuels n’avait pris position sur une telle question.

La situation politique est en train de se briser. Certaines personnes prennent position ; d’autres, y compris les personnes qui prenaient une posture de «gauchistes» depuis des décennies, sont révélées pour ce qu’elles sont, un peu plus porte-parole de l’établissement et de l’appareil d’État. Une polarisation politique et morale se déroule devant nos yeux.

La défense de la récompense à Charlie Hebdo par Katha Pollitt, chroniqueuse à The Nation, est significative, sinon particulièrement choquante. Pollitt, comme tout autre apologiste de la publication française, choisit d’ignorer le contexte politique, la montée du racisme anti-musulman et la légitimation du Front national néo-fasciste en France, la «guerre contre le terrorisme» sans fin et les interventions impérialistes au Moyen-Orient.

Elle affirme benoîtement que Charlie Hebdo « est un petit magazine satirique dirigé par de vieillissants gauchistes des sixties » et qu’il « ne se moque pas des musulmans. » En fait, comme un point de vue dans le WSWS l’a noté en janvier, « Charlie Hebdo a facilité la montée d’une forme de politisation du sentiment anti-musulman qui a une ressemblance troublante avec l’antisémitisme politisé qui a émergé comme un mouvement de masse en France dans les années 1890. Dans son utilisation de caricatures grossières et vulgaires qui véhiculent une image sinistre et stéréotypée des musulmans, Charlie Hebdo rappelle les publications racistes bon marché qui ont joué un rôle important dans la promotion de l’agitation antisémite qui a balayé la France lors de la célèbre affaire Dreyfus ».

Pollitt, comme un certain nombre d’autres irrités par la protestation des 145 écrivains (l’ex-libéral, pro-guerre Nick Cohen en Grande-Bretagne, par exemple), s’identifie avec ces «vieillissants gauchistes des sixties» qui ont viré brusquement à droite et qui considèrent la population musulmane pauvre en France et la classe ouvrière dans son ensemble avec mépris. Ce sont des « oiseaux d’une plume ».

Elle suggère que la « gauche » est « désespérément confuse au sujet de l’islam: la moitié du temps nous nous rappelons les uns les autres que les fondamentalistes violents comme ceux qui ont commis les meurtres Charlie Hebdo sont une infime fraction de 1,6 milliard de musulmans dans le monde, qui sont ordinaires, des personnes non-violentes de bonne volonté, et l’autre moitié du temps, nous en parlons comme si les meurtriers étaient là pour redresser des torts réels et compréhensibles, même si la cible est mal choisie. Qu’en est-il ? « 

Il est significatif que Pollitt raille ici, tant la possibilité que la majorité des musulmans pourrait être « des personnes non-violentes ordinaires de bonne volonté » et qu’il pourrait y avoir de «réels torts» à redresser. En fait, le terrorisme est une faillite politique et une réponse réactionnaire à de «vrais torts », la longue histoire de l’oppression coloniale au Moyen-Orient et le pillage impitoyable toujours en cours de la région par les grandes puissances, ainsi que l’hostilité et la brutalité de l’institution politique française, de droite comme de «gauche», envers la population immigrée.

Si le terrorisme, en fait, n’est pas une réponse à de «vrais torts», alors qu’est-ce  que c’est ? Il doit y avoir une certaine qualité de «terroriste» inhérente à la population musulmane ou à l’islam comme religion. Est-ce ce que croit Pollitt? Elle devrait nous en dire plus. Ses références démagogiques aux « fondamentalistes violents» et aux «assassins» font écho à la langue de la presse de droite caniveau.

Les socialistes combattent l’influence de la religion sur les masses populaires par la dénonciation de, et l’opposition à, la misère sociale qui génère le retard idéologique, et non par des attaques cyniques et méprisantes « satiriques » sur ceux qui ont des croyances religieuses. Pollitt parle en tant que représentante de la petite bourgeoise américaine auto-satisfaite, bien indifférente aux conditions et aux sentiments des opprimés.

Pour être franc, Charlie Hebdo était une provocation raciste et crasseuse. Son émergence comme feuille anti-musulmane a quelque chose de commun avec l’apparition des pro-guerre, des films pro-CIA tels que ceux de Kathryn Bigelow The Hurt Locker et Dark Zero Trente, Fury de David Ayer, Sniper de Clint Eastwood et autres. Les éléments les plus corrompus salignent dans la défense de la guerre coloniale et de la violence impérialiste.

La défense de Charlie Hebdo par Pollitt est méprisable.

Sa cécité et son hypocrisie sont presque accablantes. La ligne rédactionnelle de Charlie Hebdo, commente-t-elle à moment donné, « en effet, est blasphématoire. N’est-ce pas une chose honorable pour la gauche ? « Et plus tard, elle fait valoir :  » N’avons-nous pas besoin d’écrits et d‘illustrations qui repoussent les limites de l’acceptable ? « 

Pourtant c’est la même chroniqueuse qui s’est jointe à la campagne pour salir et discréditer Julian Assange en 2010, face à de fausses allégations d’agression sexuelle visant à arrêter les révélations de WikiLeaks sur l’entreprise criminelle impérialiste des États-Unis.

Face à quelqu’un dont l’activité était véritablement « blasphématoire » et « honorable » et véritablement « repoussait la limite de ce qui est acceptable », et par conséquent était exposé à des persécutions par le gouvernement américain et ses alliés, par des forces de renseignement et de police innombrables, par les plus puissants médias, Pollitt se tint du côté des persécuteurs. Où était son zèle pour la « liberté d’expression », alors ?

Sur la base des allégations d’agression sexuelle montées de toutes pièces contre Assange par les autorités suédoises, Pollitt a écrit que «quand on en vient au viol, la gauche ne comprend toujours pas. » Incroyablement, la chroniqueuse de Nation a suggéré que le fondateur de WikiLeaks appartenait à la catégorie des «célébrités de renommée mondiale » qui tentent de rester impunies pour leurs crimes. Son hostilité à Assange a éclaté sur la page.

L’instinct de classe est infaillible. L’ex-de-gauche Pollitt a participé à la campagne contre Assange, qui a légitimement gagné l’inimitié des élites mondiales dominantes. D’autre part, elle soutient Charlie Hebdo, qui se moque des pauvres et des sans-pouvoir. Telle est la logique de son évolution et celle de toute une catégorie sociale.

J’ai traduit ce texte de l’écrivain David Walsh lu ce matin sur le World Socialist Web Site