Archives de catégorie : Rencontre avec…

Jacques Lacarrière

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Sans les livres de cet homme, ma vie aurait été beaucoup moins belle, vraiment. Alors je lui dois bien de la continuer aussi belle qu’il m’a aidée à la faire. Il aimait la Grèce, les dieux, les déesses, les déserts, les ermites, il aimait marcher, il aimait le temps. Je l’aimais beaucoup, beaucoup et depuis toujours. Un jour je le lui ai dit. C’était à la Maison des Ecrivains, je venais de participer à un débat, mon premier débat, autour du premier roman – et de découvrir la méchanceté du milieu littéraire par la bouche et le visage grimaçant d’une femme, J. Savigneau, une critique qui s’en était prise à moi. Il y avait du soleil ce jour-là, ça fait longtemps mais je m’en souviens bien, en quittant la table j’ai vu Jacques Lacarrière, je suis allée lui dire que je l’aimais beaucoup, et depuis toujours. Il m’a regardée, ravi, et plus encore que ravi, étonné. Moi c’est son étonnement qui m’a étonnée. Je le revois, son visage ravi et étonné, dans le soleil.

Quelques années plus tard, j’avais projeté de faire un long voyage en Grèce, au terme duquel j’aurais voulu m’installer en Crète. Je lui ai écrit pour lui demander un renseignement, je ne sais plus lequel. Il m’a répondu par une belle lettre, en me proposant de nous rencontrer un jour à Paris. Le papier était beau, avec au dos une calligraphie arabe de Hassan Massoudi, l’enveloppe était belle, le timbre en forme de gros cœur.

Chemins faisant, le site des Amis de Jacques Lacarrière

Stomy Bugsy. « Les Noirs et les femmes, même combat »

Après le boxeur Freddy Saïd Skouma hier, j’inaugure une catégorie « Rencontre avec… »

Voici quelques-unes des paroles que Stomy Bugsy m’a dites lors de notre rencontre en 2000. Nous avions parlé ensemble pendant plus de deux heures, puis j’avais rédigé une interview pour le magazine Femme, dont j’extrais ces phrases de lui.

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Stomy Bugsy, rappeur, musicien, acteur

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Heureusement j’ai fait de la boxe, ça m’a aidé à me gérer.

Dans n’importe quel endroit de la terre, je suis chez moi.

Un bon rap doit pouvoir être chanté a cappella.

Quand j’écris, je pense à quelqu’un qui est en banlieue ou en province. Quelqu’un qui est dans une solitude. La nuit, dans sa chambre. Et il ouvre les volets.

On dirait peut-être pas, mais je ne suis pas à l’aise à la télé. T’es sous les projecteurs, on t’interroge… Des fois, tu te crois chez les flics…

Dans la mafia au cinéma ce qui nous plaît, c’est l’esprit de famille, l’organisation et le fait que ça permette de s’en sortir, d’avoir une ascension sociale. Il faut comprendre que cet univers, avec ses héros et ses lois, nous fait rêver à la façon dont on peut rêver des héros du Moyen Âge, par exemple.

La religion divise, plus qu’autre chose. Je n’ai pas de religion, mais je crois en Dieu, en une force supérieure. Quand je l’ai appelé, il m’a aidé.

La famille, c’est comme un arbre. Ça tient au sol.

Les hommes sont déstabilisés parce que les femmes évoluent, mais moi je trouve ça très bien.

Le rap, c’est beaucoup une attitude.

Les Noirs et les femmes, c’est même combat. Ça fait juste cent cinquante ans qu’on est libérés de l’esclavage, et cinquante ans que vous avez le droit de vote. Quand la langue que tu parles est une langue d’esclave, que toute ta culture découle de l’esclavage, tu peux pas oublier. Le 22 mai pourrait être un jour férié, mais on veut pas de cette mémoire-là. C’est comme l’Holocauste pour les juifs, il faut pas oublier. Les gens me disent : « Pourquoi tu penses à ça ? Ça sert à rien, c’est fini… » Mais c’est pas vrai, ça peut pas être effacé comme ça.

Freddy Saïd Skouma. Corps du boxeur et politique de l’amour

Quelques passages d’un portrait de Freddy Saïd Skouma qui figure dans mon livre Politique de l’amour.

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Freddy Saïd Skouma, deux fois vice-champion du monde et six fois champion d’Europe de boxe anglaise

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À la fin, il s’est vraiment livré. Et j’ai appris une chose étonnante et très émouvante en écoutant Freddy Saïd Skouma : c’est qu’un champion de boxe est aussi une icône tragique et incandescente d’une féminité exacerbée, une « geisha » comme il dit. Mais nous n’en sommes pas tout de suite arrivés là…

L’entretien avec lui se déroule sur un ring. Je pose une question, il esquive. Ou bien danse autour, à mots dispersés, dont mon stylo ne parvient pas à saisir l’obscure cohérence. Et soudain envoie un uppercut : « Ma vie aujourd’hui est morte. »

Quand je l’ai rencontré, lors d’un cocktail, il se tenait dans un coin de la pièce, aux côtés d’une frêle jeune femme. Malgré sa réserve, il ne passait pas inaperçu au milieu de cette petite foule d’intellectuels. Massif dans son costume de ville, crâne lisse, yeux noirs, lèvres charnues, il dégageait une impression de puissance contenue, un mélange explosif de vitalité et de mélancolie. De toute évidence son corps avait une histoire. (…)

Une vie de boxeur est une vie violente à tous les égards, et cette violence qui s’imprime dans le corps n’a d’égale que la fragilité de l’homme qui la porte et l’exalte. Un paradoxe que j’ai découvert bien plus profond que je ne pouvais l’imaginer.

« La boxe te donne de l’assurance et de l’élégance, pas seulement sur le ring mais aussi dans la vie, dit-il. C’est pour ça que je dis qu’elle m’a appris à me défendre. Et puis, c’était la meilleure façon de récupérer les femmes. Il y avait toujours des femmes qui m’attendaient dans mes chambres d’hôtel. On dit qu’il faut s’abstenir avant un combat, mais je faisais l’amour comme un fou. Mon corps sait ce qu’il lui faut. J’avais des érections fantastiques avant chaque combat. Les femmes sentent ça, cette envie de détruire et de renouveler, et cette sensibilité extrême. Ma compagne aujourd’hui est violoniste, on se comprend très bien. »

Au fil de la conversation, Freddy se met à parler de son corps avec amour. « J’étais fin, nervuré, élégant. Mon corps était subtil, sculpté comme l’est le corps d’une femme quand elle met des bas. Il avait la beauté d’une œuvre d’art, et c’était en même temps une machine fragile, une voiture de Formule 1 ».

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Comme dit le vieux moine dans Le grand silence, plus on se rapproche de Dieu, plus on va vite, n’est-ce pas ? À en traverser les murs.