Céline revient, il est toujours vivant (avec Kenneth White, entre autres)

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« Le Matou revient, il est toujours vivant ». C’est le refrain d’une chanson pour enfants de Steve Waring, contant les aventures d’un chat increvable. Ce chat pourrait être Louis-Ferdinand Céline. Voilà que Gallimard réédite ses lamentables pamphlets antisémites, et que bien sûr ça fait jaser la presse. Je ne lis pas les articles, ils ne m’intéressent pas. Je n’ai pas lu les pamphlets en question non plus, ils ne m’intéressent pas beaucoup plus. Céline est un immense auteur, un styliste extraordinaire, un approcheur du genre humain sans pareil, un grand clown, un médecin généraliste – j’ai lu et relu le Voyage, et aussi Mort à crédit, et D’un château l’autre et quelques autres, sans chercher à lire les pamphlets. Je ne dis pas qu’il ne faut pas les lire, je dis que je n’éprouve pas le désir d’entrer dans cette mascarade. C’est toujours la même vieille histoire. Tel ou tel sombre dans un délire antisémite. Et ça fait sensation. Là où il y a sensation, il y a du fric à prendre. Donc Gallimard réédite et la presse s’émeut. On peut imaginer quels tombereaux d’injures leur lance Céline depuis ses os.

 

Hier à Paris 5e, photo Alina Reyes

Hier à Paris 5e, photo Alina Reyes

 

Hier j’ai cité Kenneth White sur Saint-John Perse. Ce soir je citerai des passages de son essai consacré à Céline, dans le même livre intitulé Les affinités extrêmes (Albin Michel, 2009) :

« Pour l’instant, précisons la nature du terrain de ma rencontre avec Céline, car, selon certaines déclarations de la PIF (petite inquisition française), tout intérêt pour Louis-Ferdinand Céline serait anathème. Le Céline qui m’intéresse n’a rien à voir avec le radotage de Pétain, le discours d’Henriot, le journalisme de Je suis partout, encore moins avec la milice de Darnand.
Dans tout ce contexte, Céline est, à mes yeux, une anomalie grotesque et absurde.

(…)

Le point de départ de la « sale route » de Céline, c’est un dégoût physique de ce qu’est devenu le genre humain et de sa prolifération sur la face du monde. Voici ce qu’il dit dans un entretien fait à Meudon en mars 1959 :

« Ils s’occupent d’histoires grossièrement alimentaires ou apéritives ; ils boivent, fument, mangent, de telle façon qu’ils sont sortis de la vie […]. Ils digèrent. La digestion est un acte très compliqué (dont je connais le mécanisme) qui les absorbe tout : leur cerveau, leur corps… Ils n’ont plus rien, ils ne sont plus que de la panne. Mettez-vous à une terrasse, regardez les gens : dès le premier coup d’œil, vous allez surprendre toutes espèces de dystrophies, d’invalidités grossières. Ils sont hideux, ils sont pénibles à voir ! (…) « 

D’où, par contraste, son appréciation de la vie animale (« Il faut traverser la vie littéraire en animal de luxe », dit… Saint-John Perse) (…) Seule exception aux yeux de Céline parmi l’humanité dégénérée : la danseuse. Voici, dans Bagatelles pour un massacre :

« Le monde, ses ondes, tous ses rythmes, ses folies, ses vœux sont inscrits !… Jamais écrits !… Le plus nuancé poème du monde !… émouvant ! Gutman ! Tout ! Le poème inouï, chaud et fragile comme une jambe de danseuse en mouvant équilibre est en ligne, Gutman mon ami, aux écoutes du plus grand secret… »

(…)

Si je me sens des affinités avec Céline, seraient-elles, comme le diraient certains, « celtiques » ? Il serait possible de dresser une petite liste de traits de caractère et de tendances qui pourraient se ranger dans cette catégorie.

D’abord, une volonté, ou plutôt non, rien d’aussi conscient qu’une volonté, plutôt un instinct qui le pousse à ne pas s’intégrer, à rester en dehors.

Ensuite, c’est un mouvement rapide à travers l’espace, celui des Celto-Scythes sur les steppes de l’Asie centrale, et qui se traduit chez Céline par des déambulations obsessives à Paris, le voyage au Cameroun, la traversée de l’Amérique.

Et puis il y a le style, le langage, la musique. À travers toute la littérature celtique, on trouve cette recherche, cette écoute d’une musique lointaine. Elle est présente dans la plus ancienne littérature gaélique, elle est là dans la prose de Stevenson. Quant à Céline, s’il connaît les « cris de mouettes à la tempête » (Féérie pour une autre fois), il s’efforce de l’atteindre la plupart du temps à travers le parler le plus populaire. (…)

Il y a chez Céline une autre utilisation du langage qui est typiquement celtique. C’est le désir, qui rejoint la volonté de rester « en dehors » que j’ai évoquée plus haut, de briser le langage convenu. Cela peut prendre plusieurs formes. Par exemple, le mélange de langues que l’on trouve dans les anciennes hisperica famina et que l’on retrouve chez Joyce. Ou bien le langage hautement vitupérateur des anciennes joutes poétiques d’insultes pratiquées autrefois en Écosse. Comment oublier sa formule terrible appliquée à Sartre : « l’agité du bocal » ? Si, dans son discours délirant (et lyrique), Céline vocifère avec virulence à peu près contre tout, c’est pour dénoncer, certes, mais c’est surtout pour décoller. »

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Qu’est-ce que la littérature ?

nervalun manuscrit de Gérard de Nerval, commenté ici

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Les librairies sont pleines de très bons livres et de très mauvais livres. Mais y trouve-t-on de la littérature ? Je n’en suis pas sûre. De plus en plus d’auteurs ont un savoir-faire professionnel à l’américaine, acquis dans des cours ou ateliers d’écriture ou s’en inspirant, de sorte qu’ils produisent, comme Hollywood, des œuvres efficaces et rentables. Et s’ils n’ont pas eux-mêmes ce savoir, les maisons d’édition ont des employés rompus à l’art de transformer des brouillons signés de noms bankables en livres à prix littéraires ou à têtes de gondoles. La plupart des livres sont ainsi fabriqués comme du prêt-à-porter, tandis que la littérature, elle, tient de la haute couture. De la dentelle, aurait dit Céline, et bien sûr faite à la main.

Le PDG de Zara est l’homme le plus riche du monde. Raymond Roussel ou Arthur Cravan sont-ils ce qu’on appelle de grands écrivains ? Non mais peu importe le Grantécrivain, marque commerciale comme les autres. Ils sont, eux, leurs œuvres et leur vie, qui ne font qu’un, de la littérature. Ne faire qu’un, telle est l’essence de la littérature. La littérature n’est pas grande ou petite, elle est. Toute sa grandeur est d’être de la littérature. La littérature est en danger comme la nature parce qu’elle fait partie de la nature, mais enfin nature et littérature sont plus fortes que l’homme et contrairement à lui, ne disparaîtront pas.

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Castes

Après Céline au pilori, Dieudonné au pilori. Le plus grand écrivain de son temps, le meilleur humoriste de sa génération, tombés dans l’antisémitisme obsessionnel, et devenus les bêtes noires des bien-pensants. Trop heureux d’avoir l’occasion de s’en prendre à qui et à ce qui les dépasse. De voir l’affaire avec des œillères bien larges et bien épaisses. Autant qu’on sache, ni Céline ni Dieudonné n’ont jamais fait de mal à personne. Ils ont eu des paroles qu’il ne fallait pas avoir, des paroles que la censure réprouve. Un Bernard-Henri Lévy, par exemple, a de belles paroles, avec lesquelles il sème la guerre, la mort, le chaos. Ses amis sont légion, ce sont les régnants. Le petit peuple, lui, va écouter Dieudo, parce que Dieudo, c’est une autre parole que celle des régnants. Et personne n’apporte une parole au petit peuple. Le petit peuple en général ne connaît pas de juifs, on les rencontre peu dans ce milieu (la première fois que j’ai rencontré un juif, j’avais vingt-cinq ans), les juifs dont parle Dieudonné sont juste pour le petit peuple les représentants de la caste insolente et malhonnête des politiques, des financiers et des médiatiques qui étouffent le peuple comme Israël étouffe le peuple palestinien, de tous ces dominants dont la domination tient sur des réseaux, des lobbies, ceux qui ont décidé qu’ils étaient maîtres de la règle du jeu.

Ceux qui décident qui a le droit de parler, et qui n’en a pas le droit. Qui a le droit de gagner sa vie, voire beaucoup plus que ça, et qui n’en a pas le droit. Ceux qui lancent des fatwas dans les journaux bien plus efficaces que celles de n’importe quel cheikh. La caste de ceux qui ont pris possession de la parole et créent la caste de ceux à qui ils suppriment le droit à la parole. Toute une presse et tout l’État lancés dans la chasse à l’homme. Le Noir, écrivait en son temps Milena Jesenska, n’est pas forcément l’homme qui a la peau noire, mais tout homme discriminé, pour quelque raison que ce soit – le fait qu’il soit juif, ou pauvre, ou qu’il ne professe pas la parole dominante. À l’autre bout du spectre nous pourrions dire que dans un certain imaginaire le Juif est devenu, symboliquement, non pas forcément l’homme de confession juive, mais tout homme discriminant, riche, professant la parole dominante – qu’il soit athée, catholique, protestant, juif ou n’importe quoi d’autre. La preuve en est que ce sont ceux-là qui sont unis comme un seul homme dans la chasse à un seul homme. Ceux-là qui justifient l’atteinte à la démocratie, à la liberté d’expression, à la République, à la justice, pour empêcher un homme de parler (et maintenant il est question de faire interdire aussi ses vidéos).

Le pays est malade. Si j’étais président, je ne songerais pas à sortir la nuit pour me livrer à des aventures romantiques ou autres, je resterais au chevet de mon pays, je travaillerais d’arrache-pied à le guérir, je travaillerais pour le peuple, je ferais mon devoir. Là où je suis, je le fais, comme chacun de nous doit le faire là où il est, comme le boulanger doit travailler la nuit pour fournir du bon pain.