Police des corps et de la parole

En Palestine, la police d’occupation arrête les petits jeteurs de cailloux ; en France on fait mieux, des cailloux symboliques suffisent pour être conduit au poste. Un enfant de huit ans dénoncé par son instituteur, arrêté et interrogé par la police pour une parole incorrecte au sujet de Charlie Hebdo. Un enfant de seize ans dénoncé, arrêté, placé en garde à vue et interrogé pendant vingt-quatre heures, quoique n’ayant en rien le profil d’un djihadiste, pour avoir publié sur son facebook le dessin parodique d’une couverture de Charlie que j’ai publié moi aussi il y a quelques jours ici. Les cas d’enfants arrêtés par la police de l’État français (qui fut acclamée lors de la grande manifestation organisée à Paris par ce même État le 11 janvier) pour « apologies du terrorisme » se multiplient. Voilà ce qu’est devenu le pays de la liberté d’expression.

En Italie, c’est l’écrivain Erri de Luca qui risquait cette semaine la prison, pour avoir pris en paroles la défense d’activistes en lutte contre un projet destructeur de nature. Lui aussi est accusé d’apologie du terrorisme, puisqu’il soutient des « saboteurs ». Voilà ce que devient la liberté d’expression en Europe.

En France, Houellebecq veut entrer à l’Académie française. Finkielkraut y est déjà, et Hélène Carrère d’Encausse lui est favorable. L’Institut va-t-il prendre officiellement le relais de Charlie Hebdo, devenu emblème national ?

Au Chili, de nouvelles analyses vont être faites sur le corps de Pablo Neruda pour déterminer si oui ou non Pinochet l’a fait assassiner, quelques jours après son coup d’État du 11 septembre.

À la Bibliothèque Nationale de France, s’est tenu il y a quelques jours un colloque sur « Heidegger et les juifs ». Avec toujours les défenseurs acharnés du philosophe dont on ne peut vraiment plus nier qu’il fut nazi, et antisémite au point d’estimer que les juifs devaient être l’objet d’une « extermination totale ». C’est que l’esprit nationaliste, terrien et raciste d’Heidegger sert aujourd’hui, inconsciemment ou non, à justifier le colonialisme d’Israël et à travers Israël, du monde occidental. Bernard-Henry Lévy semble pourtant l’avoir un peu amère, cette haine des juifs de leur gourou, éclatée au grand jour. Mais comme il ne veut pas lui non plus faire machine arrière et reconnaître qu’il s’est trompé et bien aveuglé, comme il ne veut surtout pas chercher le fond nihiliste de la philosophie d’Heidegger, il se fend d’un article pour affirmer qu’il faut quand même continuer à le lire. Mais qui a jamais dit le contraire ? Il n’est pas question de placer en garde à vue les lecteurs d’Heidegger. Si seulement ils voulaient bien apprendre à lire, et à reconnaître comme dans Charlie Hebdo la bête immonde cachée derrière la façade, le monde se porterait mieux.

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Aryens et métèques

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Éphèse, photo Alina Reyes

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Difficile de transcrire le dégoût que provoque le fait d’entendre de grands bourgeois à l’abri de tout, y compris souvent de la justice à laquelle ils auraient pourtant des comptes à rendre, faire la leçon au peuple grec, qui sans doute a commis des erreurs – mais qui n’en a pas commis ou n’en commettra jamais ? – peuple écrasé par la crise, jeté à la rue, poussé au désespoir. À les entendre se réaffirmer, au lendemain de la victoire de Syriza, inflexibles quant au paiement de la dette, ne dirait-on pas que nous sommes secrètement gouvernés par une idéologie aryenne ? Pas seulement parce que Pegida « n’est que la partie émergée de l’iceberg », comme le dit Johannes Kiess, pas seulement parce que « islamophobes et europhobes font de Charlie leur prophète », comme le dit Renaud de Chazournes, mais parce que cette affaire grecque fait signe qu’aux yeux de l’Européen du Nord, tout ce qui est du Sud est peuplé de « métèques », comme le chantait Moustaki, d’hommes de seconde catégorie, que l’on supporte de voir tomber alors qu’il n’y a pas si longtemps, à plusieurs reprises la dette de l’Allemagne a été effacée, aux dépens de ceux dont elle était débitrice, dont la Grèce – sans oublier que dans l’histoire récente, la Grèce a dû aussi subir le régime des colonels soutenu par les États-Unis, au profit de l’OTAN et aux dépens du peuple. Sans oublier que tous les peuples qui ont été soumis à la colonisation, d’une façon ou d’une autre, ou à la dictature, ne peuvent s’en rétablir sans un long travail qui comprend nécessairement ses errements.

« Finalement, le gros péril,… c’est que le plan risque de marcher,… et ce sont alors les partis de gouvernement européens qui vont prendre le relais de Bruxelles – Euh, pardon, de la Bundesbank – pour dézinguer la Grèce, car la réussite de Syriza serait leur naufrage politique. Que resterait-il au parti « socialiste », genre Hollande-Macron-Valls, si Alexis Tsipras réussit ? Mais que resterait-il aussi à nos deux autres flans de la politique, l’UMP et le FN ? », écrit Gilles Devers.

Le clivage de nos sociétés qui éclate avec cette élection grecque est en fait une actualisation de la question raciale, laquelle est une forme de la question des classes. S’il ne reste plus grand chose de la classe ouvrière, en grande partie remplacée par l’éparpillement des chômeurs, l’écart de richesses matérielles, ainsi que de capital social et de capital symbolique, entre une petite partie des hommes et les autres s’est extrêmement accru et continue de s’accroître sans mesure. Ceux qui profitent du système, d’une façon ou d’une autre, ne peuvent le faire qu’en dévaluant l’humanité de ceux qui en sont les victimes, en refusant la nécessité de reconnaître leur dignité et la nécessité de la respecter. Attention aux vents qui tournent, ils peuvent apporter le pire comme le meilleur.

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« Le mouvement allemand anti-islamique Pegida est un vampire que nous devons tuer », par Timothy Garton Ash

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Capture d’écran du site du tabloïd allemand « Bild » qui publie une photo du fondateur du mouvement anti-islam Pegida, Lutz Bachmann, posant en Adolf Hitler. (Bild.de / Francetvinfo). Suite au scandale, il a démissionné.

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Voici ma traduction du texte de Timothy Garton Ash paru dans le Guardian le 18 janvier 2015. Les notations entre crochets […] sont de moi.

Alors que la suspicion envers les musulmans augmente en Allemagne et en France, le danger d’une spirale vicieuse est palpable. Il nous faut contrer cette xénophobie maintenant – avant qu’il ne soit trop tard.

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« Non, non, sûrement pas. Par-dessus tout le reste, pas ça. Trois jours avant l’assassinat d’un jeune Érythréen à Dresde, une croix gammée avait été barbouillée sur la porte de son appartement. Le soir où il a été poignardé à mort, lundi dernier, le mouvement islamophobe déjà bien connu dans le monde sous le nom de Pegida avait tenu sa plus grande manifestation à ce jour dans cette belle ville sur l’Elbe. Et il n’y a pas que l’Allemagne. Alors qu’un complot terroriste islamiste a été déjoué en Belgique juste après le massacre à Charlie Hebdo, les politiciens d’extrême-droite cherchent à ramasser des votes à travers l’Europe sur la xénophobie et le rejet de l’immigration. Il y a un réel et bien présent danger de spirale descendante, dans laquelle des minorités radicalisées, musulmanes et anti-musulmanes, entraîneront des majorités anxieuses, non-musulmanes et musulmanes, dans la mauvaise direction. Seul peut l’en empêcher un effort conscient et quotidien de chacun de nous.

Heureusement le cas de Dresde n’est pas, jusqu’à présent, représentatif de toute l’Allemagne. Dresde se trouve au cœur pittoresque d’un coin tout à fait inhabituel de l’ex-Allemagne de l’Est. Contrairement à la plupart des grandes villes allemandes, elle connaît un faible niveau d’immigration, et peu d’expérience de vivre avec la différence culturelle. À l’époque communiste, on appelait ce coin « la vallée des désemparés », parce que ses habitants ne pouvaient pas recevoir les chaînes de télévision ouest-allemandes. Il semble que jusqu’à présent la plupart des participants aux manifestations de Pegida soient d’âge moyen, et donc formés par une vie abritée dans l’ancienne Allemagne de l’Est.

Depuis l’unification, la Saxe connaît un vote particulièrement élevé pour les partis d’extrême-droite, dont un choquant 9,2 % pour le NPD (Nationaldemokratische Partei Deutschlands) [parti néonazi] aux élections parlementaires en 2004.

Les manifestants ont pris le chant de la révolution de velours de 1989, Wir sind das Volk, et lui ont donné un sens tout à fait différent : non pas « Nous sommes le peuple » aspirant à l’autodétermination démocratique, mais « Nous sommes le Volk », ethniquement défini, comme dans la bouche d’Adolf Hitler [et de Heidegger]. Le titre même du mouvement a un parfum d’anachronisme. Pegida signifie Patriotische Europäer Gegen die Islamisierung des Abendlandes, habituellement traduit par : les Européens patriotiques contre l’islamisation de l’Occident.

Mais Abendland est un mot ancien très connoté, signifiant littéralement « Terre du soir » (c’est-à-dire là où le soleil se couche). Oswald Spengler l’a utilisé dans son monumental essai après la Première guerre mondiale sur le pessimisme culturel allemand, Der Untergang des Abendlandes, faiblement traduit par Le déclin de l’Occident. Le terme « Européens patriotiques » porte aussi un étrange mélange de timidité culturelle et d’affirmation de soi. Que Dieu nous aide, on sent qu’ils veulent presque dire : chrétiens. Oh oui, et blancs – blancs avec des bords bruns.

Et qui, pourrions-nous demander, sont les Européens non-patriotiques ? L’un des organisateurs de Pegida, Thomas Tallacker, a posté sur Facebook en 2013 : « Que devons-nous faire avec les hordes à 90 % incultes qui exploitent notre bien-être et saignent notre état social ? » Et, après une attaque au couteau locale : « Sûrement encore un Turc Ramadan dérangé ou affamé ». Pendant des années, Tallacker a été membre du conseil municipal de la célèbre ville où se fabrique la porcelaine de Meissen, représentant le parti d’Angela Merkel, l’Union chrétienne-démocrate.

De retour à Paris, Jean-Marie Le Pen a twitté la semaine dernière, en anglais : « Keep calm and vote Le Pen ». Le fait que le gars musulman sympathique et poli qui livrait des pizzas (comme le fit l’un des frères Kouachi) s’avère être un assassin islamiste est en lien avec la suspicion montante des gens dits ordinaires envers les musulmans. Les mosquées britanniques et les centres islamiques ont signalé une forte augmentation des messages menaçants. Selon une étude commandée par la fondation Berteslmann, une proportion choquante de 57 % des Allemands non-musulmans voit maintenant les musulmans comme une menace.

Et il y a autour de ça beaucoup de politiciens, de journalistes et d’agitateurs pour brasser cette suspicion. Nigel Farage de l’UKIP a même parlé d’une «cinquième colonne» au sein de son peuple anglais. (Ou de son Volk ?)

Tout ceci produira à son tour davantage d’angoisse parmi les musulmans européens, et si nous n’y prenons garde, davantage de radicalisation parmi une petite minorité d’entre eux. Ironie du sort, la manifestation Pegida de lundi a été annulée après ce qui semble être une menace djihadiste à l’un de ses dirigeants. Les symptômes de la radicalisation comprennent une augmentation des attaques antisémites, qui semblent maintenant venir davantage des extrémistes musulmans que de l’antisémitisme à l’ancienne des « Européens patriotiques » barbouilleurs de croix gammées. Il est horrible d’entendre des juifs français, membres de l’une des plus grandes et des plus anciennes populations juives d’Europe, dire qu’ils ne se sentent plus en sécurité en France. Ces attaques antisémites alimentent plus de suspicion et la peur des musulmans, qui à son tour…

Comment pouvons-nous arrêter la spirale vicieuse ? Traditionnellement, les partis européens de centre-droit, tels que la CDU et les conservateurs, ont viré vers la droite pour reconquérir ces électeurs.

Jusqu’à un certain point, c’est légitime. Mais au-delà de ce point, il faut faire ce que la chancelière Merkel a maintenant fait et dit : assez – n’allons pas plus loin. Les messages délivrés par les hommes politiques sont importants. De même que ceux que nous entendons de la part des responsables religieux, et que la façon dont ces histoires sont couvertes par les médias. Et pour finir, c’est nous, les citoyens, que cela concerne. Le dimanche suivant les attaques à Charlie Hebdo, plus de 3 millions de personnes ont donné dans les rues de France un magnifique exemple de la façon dont une grande nation européenne – en fait, permettez-moi de dire en tant qu’Anglais, la grande nation européenne par excellence – répond à un tel défi. Français et Françaises musulmans ont remis des roses blanches à leurs concitoyens et concitoyennes juifs, chrétiens et athées. Ensuite, ils se sont unis pour chanter la Marseillaise, l’hymne national le plus vibrant du monde.

Mais c’était seulement un dimanche. C’est sur tous les autres jours, les jours de travail et les jours gris, que la lutte pour faire une Europe de nations civiques et inclusives, sera gagnée ou perdue. À son retour de la démonstration d’unité à Paris, David Cameron a noté une pancarte qu’il avait vue. On y lisait Je suis Charlie, Je suis flic, Je suis juif. Il y manquait une ligne : Je suis Ahmed. Car l’un des policiers tués par les frères Kouachi était un musulman français nommé Ahmed. #Je Suis Ahmed a émergé comme hashtag sur Twitter pour compléter, et non pour rivaliser avec, #Je suis Charlie, et j’ai immédiatement commencé à l’utiliser ainsi.

Sans jamais transiger sur les essentiels d’une société ouverte, y compris sur la liberté d’expression, nous, Européens non-musulmans, devons continuer à envoyer ces petits signaux à nos compatriotes musulmans européens, à la fois en ligne et dans nos interactions personnelles de tous les jours. Le meilleur signal de tous est celui qui indique qu’aucun signal explicite n’est nécessaire. C’est ce qui arrive la plupart du temps dans une ville comme Londres : on prend juste pour acquis que les musulmans anglais sont aussi anglais que n’importe qui d’autre – et qu’en vérité il n’y a pas de « eux », mais seulement un plus grand, glorieusement mélangé et complexe « nous ». C’est ainsi que nous allons gagner le plébiscite chaque jour. Et c’est ainsi que nous verrons disparaître un vampire nommé Pegida. »

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De bonnes nouvelles malgré les troubles

À Brest, la mosquée a été recouverte d’une guirlande de cœurs par des habitants, de façon anonyme, en signe de fraternité avec les musulmans. L’opération a été reprise par l’association Coexister sur d’autres mosquées (17 dans 8 villes), comme à Clichy, au Kremlin-Bicêtre, à Angers, et sur la mosquée et la synagogue de Strasbourg.

Au Mans, deux prêtres sont allés spontanément « garder » la mosquée vendredi en se postant devant son entrée, dans la rue, pendant toute la prière.

La nationalité française a été accordée à Lassana Bathily, musulman malien qui avait spontanément mis à l’abri les clients de l’épicerie casher porte de Vincennes.

À Paris, une étudiante de l’École des Barreaux, agressée verbalement – parce qu’elle était voilée – par un avocat venu donner un cours de droit, a été soutenue par tous ses camarades. Le directeur de l’école a aussitôt congédié l’avocat hystérique.

À Paris, la manifestation islamophobe qui devait se tenir ce dimanche, organisée par Riposte Laïque en lien avec le mouvement allemand Pegida (qui a causé la mort d’un homme), a été interdite, suite aux appels du MRAP et de militants antifascistes.

Plus de 60 millions de Français ne se sont pas précipités pour acheter Charlie Hebdo, le dérisoire credo de ces temps.

La Cour Pénale Internationale ouvre un « examen préliminaire » à une enquête pour crimes de guerre israéliens l’été dernier en Palestine.

J’en oublie sûrement, et les mauvaises nouvelles sont plus visibles, mais bon, ce qui est bon est bon.

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Le chagrin des pauvres, et Charlie, au bout de sa morgue

Des morts. Des dizaines de blessés. Des manifestants en colère. Des drapeaux français brûlés. Tout ça pour quoi ? Était-il vraiment nécessaire de heurter les musulmans une fois de plus, ils ne souffrent pas assez dans ces pays, ils ne sont pas assez opprimés, il faut vraiment les enfoncer encore, du haut de notre prospérité ? Il fallait vraiment satisfaire l’orgueil des dessinateurs et autres revanchards, ça vaut plus que tout ? Plus que le chagrin des pauvres, plus que la vie ? Je l’ai dit, je ne considère pas que le blasphème doive être jugé par les hommes, mais ici en vérité c’est moins la question du blasphème qui est en jeu que celle de l’arrogance d’une petite bande d’Occidentaux, de Français ex-colons, qui s’arrogent le droit de se moquer, à travers leur Prophète, d’hommes et de femmes qui sont humiliés depuis très longtemps par les tribulations de l’histoire, particulièrement à vif en ce moment. Et nous aussi les Français nous sommes pris en otage par le petit jeu puéril et malsain d’une élite parisienne médiatico-intellectuelle pleine de mépris pour ce qui n’est pas comme elle, et qui ne veut pas voir plus loin que le bout de sa morgue, et s’obstine dans des attitudes et des agissements qui n’amènent que du malheur.

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La vie d’un homme ne vaut-elle pas celle d’un autre ?

Si un seul des caricaturistes de Charlie Hebdo avait été tué, l’émotion aurait été considérable aussi. Toute la presse en aurait parlé, toute la classe politique se serait emparée du sujet. Rappelons-nous par exemple l’émotion suscitée par l’assassinat de Daniel Pearl. Car ces assassinats sont aussi symboliques : à travers des dessinateurs de presse ou des journalistes, c’est la liberté d’expression qui est visée.

Au début de cette semaine à Dresde, un jeune réfugié érythréen et musulman a été poignardé à mort par des néo-nazis. La presse allemande et la presse britannique en parlent longuement, mais en France personne n’en parle. Ni les médias généralistes, ni même les médias musulmans (je n’en ai trouvé référence que sur une page d’antifas, Soyons sauvages). Cet assassinat n’est-il pas pourtant lui aussi hautement et dramatiquement symbolique ?

Pourquoi ce mutisme ? Les Français seraient-ils pris d’une frénésie de ne pas voir ? De se raccrocher, pour ou contre, à un seul mot d’ordre et de ne plus rien voir qui n’entre pas dans le cadre de ces œillères ? Nous avons beau chanter, ou refuser de chanter, la Marseillaise, nous ne pouvons pas, saisis par la peur malgré nos dénégations, nous replier sur nous. Il nous faut voir le tableau de plus loin. La montée des néo-nazismes dans toute l’Europe. Ne pas voir l’assassinat de Khaled Idris est un signe de xéno-indifférence, d’indifférence à ce qui ne touche pas directement la France, à ce qui ne semble pas nous toucher directement, de quelque bord que nous soyons dans ce drame. De la xéno-indifférence à la xénophobie, il n’y a qu’un pas. Ouvrons les yeux, toute l’Europe marche sur la même falaise, et le bord n’est pas loin.

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Contre le « délit de blasphème »

On ne peut blasphémer que Dieu, puisque lui seul est saint. Le blasphème est une affaire entre le blasphémateur et Dieu, elle ne regarde personne d’autre. Le blasphème ne peut faire aucun mal à Dieu – rien ni personne ne peut lui faire du mal -, il ne fait du mal qu’au blasphémateur – à lui de se débrouiller avec sa haine, son injure faite au principe même de la vie. Le blasphème n’a pas à être jugé par la justice des hommes. Il regarde la justice de Dieu, c’est tout.

Les caricatures ordurières du Prophète ne sont pas des blasphèmes, et si on considère qu’elles insultent Dieu à travers son Prophète, c’est une affaire entre le caricaturiste et Dieu, c’est tout. Ceux qui considèrent que Dieu a interdit de représenter les prophètes doivent aussi considérer que la transgression d’un tel interdit, comme le blasphème, est une affaire entre le transgresseur et Dieu, et non une affaire que les hommes doivent régler à la place de Dieu. Mais ces caricatures ne sont pas cela, ou pas principalement cela. Principalement, elles sont des injures faites, à travers la figure de Mohammed, sémite, arabe et prophète de l’islam, aux sémites, aux Arabes et aux musulmans.

Il s’agit là d’une affaire d’hommes. D’une incitation à la haine entre hommes. Et cela, les hommes doivent se charger de le réglementer et de le juger. Nos lois interdisent l’appel au racisme, ne le considérant pas comme liberté d’expression mais comme délit. Les régimes répressifs usent depuis longtemps des caricatures pour asseoir leur domination sur les peuples, en les divisant et en incitant les uns et les autres à la haine, soit agressive, soit défensive. C’est une manipulation qui fait aujourd’hui passer la caricature ordurière des musulmans pour une caricature religieuse. En réalité, nous sommes bien sur le terrain du politique, comme le prouve la montée des néo-nazismes un peu partout en Europe. Et c’est sur ce terrain que nous devons nous placer et demander justice.

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Quelques nouvelles du front

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Christiane Taubira estime qu’en France on a tout à fait le droit de représenter Mohammed comme le fait Charlie Hebdo, de façon ordurière ou en tête de bite comme sur sa dernière Une à cinq millions d’exemplaires. Mais elle a trouvé normal que Minute soit condamné à 10 000 euros d’amende pour l’avoir qualifiée en Une de « maligne comme un singe ». Mohammed ne vaudrait-il pas Christiane ? C’est ce que pense, apparemment, l’intelligentsia de notre beau pays.

A-t-on jamais stigmatisé les Basques dans leur ensemble parce que quelques-uns d’entre eux posaient des bombes ? A-t-on jamais stigmatisé tous ceux qui votent soit à droite soit à gauche parce que certains groupuscules d’extrême-droite ou d’extrême-gauche ont commis des attentats terroristes ? Non : si on stigmatise les musulmans, c’est par racisme.

Le pape, le patriarche des Coptes et le patriarche de l’église latine de Jérusalem se sont déclarés, plus ou moins directement, contre les caricatures du Prophète par Charlie Hebdo.  Il faut apprécier la parole de ces chrétiens qui parlent pour une affaire qui touche en ce moment les musulmans, mais le blasphème n’est pas interdit dans notre pays, qui respecte la liberté d’expression. Par contre l’incitation à la haine, le racisme et l’antisémitisme ne sont pas considérés comme liberté d’expression mais comme délits. Il faut donc montrer qu’en fait il s’agit de racisme, que ce sont les musulmans qui sont visés via le Prophète ou directement, et c’est là qu’il faut combattre, puisque le droit est de ce côté. Encore faut-il que les pouvoirs publics reconnaissent la nécessité de le faire respecter.

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Valeurs Actuelles, autre champion de l’islamophobie, ne veut pas être en reste en ces temps où l’on ne parle que de Charlie. Le magazine a donc publié sur son site une vidéo où l’on apprend cette chose affreuse et terrifiante : dans la bibliothèque de l’Institut du monde arabe, il y a plein de livres de la culture islamique !!! Les grands livres de la tradition musulmane s’y trouvent, y compris les traités de droit ou charia. Ah mon Dieu, ils auraient dû créer une section Enfer pour les y mettre, comme on faisait jadis pour les ouvrages pornographiques ! Et il faudrait penser aussi à expurger la Bibliothèque Nationale de tous les livres d’auteurs dont la pensée ne nous semble pas correcte. Allez, un grand autodafé ! Et vive la liberté d’expression !

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… j’ai trouvé les images sur la page fb de Julien Salingue

De l’islamophobie d’État

François Hollande déclarait ce matin à l’Institut du Monde arabe que les conflits au Moyen Orient ne pouvaient être « importés en France ». Traduisons : que les musulmans français ne se mêlent donc pas de politique extérieure. Bernard-Henry Lévy et ses amis, eux, ont tout à fait le droit d’importer en France le conflit ukrainien, le conflit libyen et tout autre conflit dans lequel il leur est loisible non seulement d’étaler leurs avis dans la presse et les grands médias, mais aussi d’intervenir directement, comme s’ils avaient été élus par le peuple pour cela. Mais quand des Français, et parmi eux beaucoup de musulmans, veulent protester contre les tueries israéliennes à Gaza (soutenues par François Hollande), on leur refuse le droit de manifester – et s’ils manifestent quand même, jugeant inique un tel refus, rarissime, on les tabasse copieusement, ou même on les condamne à de la prison. Dans le même discours, François Hollande affirme que les musulmans français ont « les mêmes droits et les mêmes devoirs » que les autres Français. Vraiment ?

Dans son discours d’avant-hier à l’Assemblée, discours ovationné par la quasi-totalité des députés, Manuel Valls décrète que Dieudonné est antisémite et doit donc être poursuivi, mais que Charlie Hebdo, qui s’en prend aux musulmans, exerce seulement sa « liberté d’impertinence ». De quel droit prend-il ainsi parti ? Est-ce à un ministre de décréter quels artistes sont à bannir, et quels artistes sont à monter au pinacle ? Comment peut-il décréter que les insultes répétées de Charlie Hebdo à l’encontre des musulmans ne sont pas de l’islamophobie mais de l’impertinence ? Comment peut-il se faire juge à la place des juges ? Et cependant la France presque entière applaudit. Le dernier Charlie Hebdo s’arrache, mais que les musulmans ne se désespèrent pas, ce n’est pas seulement pour flatter l’islamophobie des Français, c’est aussi le fait de la cupidité de beaucoup, qui se sont empressés de mettre en vente leurs numéros à prix d’or sur les sites de ventes aux enchères. Ambiance.

Philippe Tesson, repris par tous les médias, éructe que « ce sont les musulmans qui amènent la merde en France ». Lui aussi fait dans la scatologie, comme Charlie parlant de sa dernière Une. C’est que la merde, c’est dans leur tête qu’ils l’ont. Tout ça n’annonce rien de bon. Les actes islamophobes se multiplient, ils se comptent par dizaines ces derniers jours. Des impertinences, peut-être ? La pression sur les musulmans est énorme, le but en est clair et il se fait sentir : les amener à raser les murs, à faire profil bas, à courber l’échine comme au bon vieux temps d’avant et d’après l’énorme ratonnade d’État de 1961. Et à se taire. À se laisser insulter sans rien dire. Les Zemmour et autres haineux ont un boulevard devant eux. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire qu’on voit ça, on sait où conduit la stigmatisation d’une communauté par la parole de haine : aux actes de haine. Que reste-t-il du grand show de l’unité nationale du 11 janvier ? Je pensais tout à la fois, en regardant la manifestation, aux foules de Paris acclamant Pétain, puis quelques années plus tard, De Gaulle. Sans doute les manifestants de dimanche dernier avaient-ils pour la plupart un vrai désir d’union nationale, mais sous quel genre de bannière l’exerceront-ils ?

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Ce que signifie la Une du dernier Charlie Hebdo

Dans l’atmosphère de malheur qui endeuille en ce moment la France, après la mort tragique de vingt personnes, dont trois assassins, et avec ce qui s’ensuit : la négation de la pensée organisée par les pouvoirs publics, il est plus que jamais nécessaire de ne pas se taire. Et en ce jour de sortie d’un Charlie Hebdo des survivants, tiré à trois millions d’exemplaires, si rien ne nous oblige à acheter ledit numéro, il ne faut pas pour autant, comme le font trop de responsables (institutionnels ou intellectuels) musulmans, détourner le regard de la Une dont la vision est imposée à tous les Français et même au-delà de la France, par la grande majorité des médias. Il faut, plus que jamais, exercer notre intelligence et notre courage, et faire l’exégèse de ce qui nous est donné à voir.

Que nous dit cette Une, et les dessinateurs de Charlie qui l’ont choisie ? Que Charlie Hebdo, bien malgré lui, sous la pression médiatique qui l’a transformé en parangon de la liberté d’expression, a renoncé à ce qui le faisait jouir, à savoir le ressassement raciste dans la représentation sexuelle du Prophète, et à travers lui des musulmans. Je vais pour expliquer ce qu’elle dit sans paroles employer des mots grossiers, c’est nécessaire pour traduire un dessin grossier. Le Prophète y est donc représenté en « tête de bite ». Un petit peu discrètement parce que l’heure l’impose, mais visiblement quand même – comme l’ont noté plusieurs médias. Et que dit l’équipe survivante de Charlie à propos de cette Une ? Qu’elle a été « dure à chier » (en ajoutant encore quelques détails scatologiques). Cela veut dire tout simplement qu’ils se faisaient jouir par sodomie (mentale) avec la tête du Prophète (et des musulmans) dont ils se payaient (c’était même leur gagne-pain). Voilà ce qu’ils ont fait pendant des années, de façon beaucoup plus ordurière qu’ils ne peuvent se le permettre aujourd’hui. Aujourd’hui ils ont « chié » cela dont ils se délectaient, ils ont dû y renoncer, même si cela a été « dur ». (Voyez mon livre Poupée, anale nationale).

Voilà, il fallait le dire, c’est fait. Ils l’ont fait longtemps à l’abri des regards, c’est-à-dire sous le regard de leurs seuls complices (leurs lecteurs) dans cette jouissance malsaine partagée à la façon d’un viol en réunion, mais aujourd’hui où tous les regards convergent sur eux, il leur faut mettre la pédale douce. Ils le font avec beaucoup d’hypocrisie, mais ils le font. En affichant « tout est pardonné » ils prennent une pose christique, référence subliminale au Christ mourant sur la croix en demandant le pardon pour ceux qui l’ont condamné sans savoir ce qu’ils faisaient – à moins qu’ils ne veuillent dire, masochistement, que la tuerie a effacé leur péché. Pose et rien que pose, puisque dans le même temps ils perdurent dans leur désir d’offense aux musulmans, l’affichant en Une de façon voilée. Cependant, si cette Une est une sorte de « chant du cygne » du corbeau, elle nous permet d’espérer, malgré la nuit actuelle, prochainement un jour nouveau, un jour où la France se sera enfin débarrassée des restes de son racisme colonial et de son antisémitisme séculaire.

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Le vieux fond catho du refoulement

L’obsession de Charlie Hebdo à montrer le Prophète (et à travers lui, les musulmans) en position sexuelle, ou comme sur la caricature d’aujourd’hui, en tête de bite, en dit assez long sur la sexualité ou homosexualité refoulée de ces dessinateurs, et à travers eux, de leurs lecteurs.

La sexualité mal assumée des mal à l’aise dans leurs caleçons – malaise auquel sont directement reliés leur cerveau et leur main – engendre toujours une fascination épouvantée pour la figure de l’Autre (autre sexe ou autre culture). Cela vaut pour beaucoup de cathos et pour les athées hantés d’un vieux fond catho, comme pour beaucoup d’hommes d’autres traditions et religions quand elles sont mal enseignées, frappées par la honte du sexe.

Racisme, antisémitisme et sexisme sont des symptômes de la même maladie. Qu’ils se soignent, qu’ils lisent mes livres, du Boucher à Forêt profonde en passant par Poupée, anale nationale et Nus devant les fantômes, et qu’ils y réfléchissent au lieu d’en devenir fous, comme certains ! Et qu’ils deviennent vraiment libres.

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Ne dites plus islamophobie, dites antisémitisme

Ils déclarent avoir « chié » la couverture de leur numéro de ce mercredi représentant Mohammed. Voilà, ils le disent eux-mêmes, Charlie, c’est de la merde. « Journal irresponsable », écrivent-ils. Non : journal responsable. De quoi ? Qu’ils se le demandent. Comment les meilleurs d’entre eux ont-ils pu se laisser aller à continuer de collaborer à ce qu’était devenu Charlie, voilà ce que de mon côté je me demande. L’homme est bien faible.

Que Charlie reparte sur de nouvelles bases, sans haine, je le leur souhaite. Le magazine était moribond et serait vraisemblablement mort d’ici peu si des tueurs n’avaient malheureusement assassiné la majeure partie de son équipe. Avec le soutien dont il bénéficie maintenant, il peut avoir l’occasion de renaître. Mais une époque est finie, celle où ils ont pu faire leur œuvre raciste en toute impunité. Oh, ils pourront certes continuer à faire des dessins racistes, il y a un public pour ça. Mais pas de façon aussi ordurière, outrancière et obsessionnelle que ces dix dernières années. Maintenant qu’on les a fait passer pour des chantres de la liberté d’expression auprès d’un grand public ignorant, il leur sera difficile d’afficher de nouveau la face hideuse de leur production. Ou bien c’est que la France de Zemmour aura fini par être la norme.

Je propose qu’on ne dise plus islamophobie, mais antisémitisme. Parce que l’islamophobie est un antisémitisme. Parce que cela aurait l’intérêt de rappeler à ceux des musulmans qui sont antisémites et à ceux des juifs qui sont islamophobes qu’ils s’en prennent à eux-mêmes. Et parce que cela aurait l’intérêt de rappeler à tous les islamophobes qui honnissent l’antisémitisme, que leur maladie est pourtant bien un antisémitisme.

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