Littérature pour bonnes dents

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Imaginons Gérard de Nerval pour Aurélia, André Breton pour Nadja, Julio Cortazar pour Marelle, recevant des éditeurs des lettres leur expliquant qu’ils ne peuvent publier leur livre car il ne correspond pas au « marché ». Pour prendre un exemple plus humble et de cette semaine, c’est ce qui m’est arrivé pour mon dernier roman, disons pas ordinaire, comme tous mes précédents livres. S’ils n’ont pas tous la franchise de le dire, c’est bien ça : les éditeurs ne veulent plus que ce que veut le marché, goule édentée : des hamburgers de fast-food trafiqués et recuits, ou bien de bons vieux pot-au-feu bien bouillis. Moi je sers des entrecôtes à point, saignantes, goûteuses et odorantes, passées au feu autour duquel se tiennent paisibles des affamés auxquels, en pleine nature, j’en fais voir de toutes les couleurs sous le ciel étoilé.

Hier fin de soirée « fortune cookies » achetés l’après-midi au supermarché chinois, avec des messages tombant étonnamment pour chaque personne présente. Cette nuit, nuit blanche, nuit d’écriture. À l’aube j’ai regardé l’étoile du matin se déplacer vers l’est.

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Écritures de l’autre hémisphère

Lire et écrire en Chine et au Japon, par Jean-Noël Robert

La force allusive des images dans la poésie chinoise, par Ivan Ruviditch
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Une vision de l’être et du monde qui rappelle celle des « physiologues » ou Présocratiques, et notamment la voie héraclitéenne.

On achève bien les pauvres

Imaginez une personne qui a commencé à travailler de façon déclarée, donc en payant ses cotisations, à l’âge de dix-huit ans. Et qui a continué à le faire toute sa vie. Que cette personne se retrouve à l’âge de cinquante-neuf ans atteinte d’un cancer, et que le médecin lui prescrive un arrêt de travail pendant la radiothérapie, qui occasionne plusieurs semaines d’obligations quotidiennes de soins à l’hôpital, et de fatigue due à la maladie et aux traitements. Eh bien, depuis le 4 février dernier, si cette personne non salariée a eu moins de 3698 euros de revenus annuels au cours des trois dernières années, elle n’aura pas droit aux indemnités journalières de vingt euros auxquelles elle aurait eu droit précédemment. Vingt euros par jour, ce n’est pas une fortune, mais cela compte, quand on est pauvre. Et ce n’est pas demander la charité publique, quand on a cotisé pendant quarante-et-un ans. Je suis dans le cas de cette personne, je n’ai jamais demandé d’arrêt maladie de toute ma vie, et c’est au moment où j’en ai besoin que j’apprends l’existence de ce tout récent décret, qui sape complètement les droits des plus faibles revenus, pour les indemnités de maternité comme pour la maladie. Si cela m’arrive, cela arrive certainement aussi à beaucoup d’autres de tomber malades et de se voir refuser le droit aux indemnités pour lequel ils ont cotisé pendant des décennies. Qui gouverne ce pays ? La gauche, paraît-il.

J’ai plusieurs livres en cours d’écriture, je suis en ce moment fatiguée, je ne peux travailler comme je le voudrais. J’ai obtenu une bourse du Centre National du Livre, elle va bien tomber – beaucoup d’auteurs ont bénéficié au cours de leur carrière de nombreuses bourses et autres aides, résidences d’écriture etc (pour compenser le statut pratiquement dénué de droits des écrivains, derniers servis dans le système de l’édition, mais malheureusement pas de façon équitable, puisqu’il faut avoir l’heur de plaire aux instances chargées de distribuer la monnaie). Ce ne fut jamais mon cas, et une fois remboursées les dettes dues au refus des éditeurs de me publier depuis quelques années, il ne me restera rien de cette bourse. Quoiqu’il en soit, je continuerai à écrire ce que j’ai à écrire.

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Écrire et lire, en quelle langue

J’ai toujours envie d’écrire en français, j’écris. Je n’ai plus envie de lire en français, je ne lis plus aucun livre récemment publié en français, je viens de finir un polar en anglais, j’aime toujours traduire depuis différentes langues parce que c’est lire dans d’autres langues, pas dans celle-là qu’ils ont tellement instrumentalisée pour mentir, salir, détruire. Heureusement la mienne n’est pas la leur, je peux continuer à l’écrire et à la parler.

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En vivant

12 jours, 64 pages. Le livre avance, semblable à nul autre. Comme, dès le départ, mon premier livre, et les suivants. J’ai écrit des romans de plus en plus gros et improbables, comme Derrière la porte, Lilith, Forêt profonde, Voyage. J’ai écrit des romans de plus en plus minuscules et improbables, comme Le Boucher, L’Exclue, La Dameuse, Notre femme. J’ai écrit des romans de plus en plus choquants, comme Poupée, anale nationale, Le carnet de Rrose, Forêt profonde. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour réveiller les êtres humains, j’ai fait mon travail d’écrivain. Je continue.

Que le grand cric ne vous croque pas ! Soyez vivants, jour après jour, nuit après nuit, instant après instant. Franchissant les frontières du temps.

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D’ici la fin de la semaine, incha’Allah, plusieurs nouveaux titres numériques sur ce site, et Voyage à petit prix, en papier et en ebook.

 

Écrire vivre

Le Verbe est un chemin vivant, enroulé comme un ruban d’ADN, qu’il faut dérouler en le suivant. Le dérouler signifie y marcher. Et pour l’écrire, en y marchant, pas à pas en relever l’empreinte. L’Écrit (le vrai, pas le produit des hommes, produit pour la communication, pour le marché, pour la gloire etc) n’est pas le Verbe lui-même, mais son empreinte. Son sceau, ses pas dans lesquels nous pouvons nous mettre.

Mon livre avance, avec la présence constante de l’Ange. C’est lui qui m’aide à franchir les myriades de portes qu’il faut franchir sur le chemin, des plus ordinaires aux plus exceptionnelles. L’Écrit est une remémoration de ce qui a été et de ce qui n’a pas encore été, parce qu’il est l’empreinte du Verbe qui est, sans distinction de temps. L’Écrit est la transposition de l’éternité dans le temps. Une éternité en marche, qui met les hommes et l’univers en marche en se fixant, en descendant dans un lieu et un temps afin qu’ils puissent entrer en elle.

L’Ange me conduit aux portes dans la veille et dans le sommeil. Il faut seulement être très attentif. Soyez attentif à l’Ange, aux anges. Ici est un lieu d’où vous pouvez aller aussi, en le suivant avec une attention spéciale. Ne restez pas derrière vos portes, les franchir est le salut. Allez bien, vous n’êtes pas seuls.

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