Quelques réflexions sur le travail

travail*

Rappeler sans cesse, comme vient encore de le faire Arte avec sa série Trepalium (sic), que le mot travail vient du latin tripalium, désignant un instrument de torture, c’est aussi renforcer toujours le dolorisme chrétien du portage de croix, qui dans un double mouvement dont on comprend l’intérêt politique pour les classes dominantes, provoque le désir de s’en libérer et frappe de la nécessité de s’en accommoder. Double mouvement de désir et de frustration parfaitement semblable à celui qui régit la société de consommation, et en accord avec elle. N’est-ce pas lui, d’ailleurs, qui a créé cette société, qu’il entend faire perdurer, au bénéfice d’un nombre toujours plus réduit d’occupeurs de la place.

Selon la Bible, et selon les chrétiens, l’homme est condamné à souffrir (dans le travail de l’accouchement et dans celui de la terre) pour expier le péché originel. La doctrine du péché originel crée l’aliénation de l’homme et empêche sa libération. La fait désirer, et l’empêche en même temps. Il s’agit pour les classes dominantes de faire perdurer toujours cette double tension contradictoire, en laquelle se trouve la souffrance infligée à l’homme – non par Dieu en vérité, mais par l’homme, par les besoins des hommes qui vivent de l’exploitation des hommes et du pillage des produits de leur travail, libre ou non, et de ceux de la terre.

Ainsi la situation exposée dans la série d’Arte est-elle fausse. D’une part elle tend à dévaloriser et démoraliser les travailleurs, en les considérant comme des esclaves déshumanisés. D’autre part elle présente les pauvres comme des hommes et des femmes sans travail. Or, s’il est vrai que le partage du travail est une question qui se pose dans l’urgence, la question de fond est ailleurs. La pauvreté n’est pas synonyme de chômage. Beaucoup de pauvres travaillent, alors que beaucoup de riches vivent du travail des pauvres. Une aide-soignante en gériatrie, un ouvrier dans le bâtiment, des boulangers ou boulangères travaillant de nuit, accomplissent des travaux beaucoup plus durs que des chefs d’entreprise ou des responsables des médias. Ils sont aussi beaucoup moins payés, matériellement et symboliquement. Alors que nous ne pourrions pas nous passer de leur travail, leur noble travail. Ces personnes, pas plus que nous tous qui travaillons honnêtement, ne sont des esclaves mais des justes. Et ce sont ceux qui, confortablement installés, les dévalorisent et les démoralisent, qui sont en vérité aliénés et assujettis au faux, par amour d’eux-mêmes et vil et bas désir de se sentir en position dominante.

Guy Debord a dit « ne travaillez jamais ». Si on l’avait écouté, il serait mort de faim – une autre forme de suicide. Debord était suicidaire, Debord a fini par se donner la mort. Il n’était pas un « suicidé de la société », pour reprendre l’expression d’Artaud sur Van Gogh, il s’est tué à cause d’une contradiction fondamentale en lui, celle qui consiste à ne pouvoir vivre en accord avec son discours (car si lui pouvait se permettre de ne pas être salarié, il ne pouvait vivre sans le travail des salariés qui œuvrent pour la communauté). Debord contrairement à beaucoup de ses suiveurs n’était pas malhonnête, il était au contraire assez honnête pour ne pas laisser perdurer ce compromis et préférer y perdre la vie, comme pour la même raison Nietzsche préféra y perdre la raison. Ne répétons jamais la parole des penseurs sans l’avoir remise en question.

L’aliénation de l’homme en notre temps est moins celle des travailleurs que celle des faux travailleurs de l’esprit, qui pullulent dans les médias. Ceux-là ne font pas leur travail, ils ne connaissent pas leur métier, ce sont des fainéants de la pensée. Là est la défaite, mais ce n’est pas la nôtre.

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Faute de langue, fautes de langue

tripalium

travails

Plus précisément : tripalium est à l’origine du mot travail, travauxtrepalium a donné un autre mot : travail, travails (avec un autre sens et une entrée séparée dans le dictionnaire). Comme tout latiniste de base, je savais que tripalium était à l’origine de travail, de ce travail dont il est question dans la série et sur lequel le professeur de la fiction fait sa fausse leçon – mais j’ignorais cette distinction étymologique entre les deux « travail ». L’erreur d’Arte m’a permis de l’apprendre. Elle n’en reste pas moins regrettable, surtout en ces temps où l’enseignement et la perpétuation des langues anciennes sont menacés. Si la télévision culturelle se met aussi à ce qui est plus qu’une approximation : une confusion – alors il est important de rectifier. Tout le monde peut se tromper, mais qu’une série télévisée qui mobilise tant de monde n’ait pas bénéficié d’une vérification est de mauvais augure. Espérons que, leur attention ayant été attirée sur le problème, ils seront plus vigilants à l’avenir. (Et même si le cas est moins grave car plus éphémère, espérons que L’Obs sera aussi plus attentif à ne pas afficher de latin fautif dans ses titres).

ma page Langue est à consulter ici

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l’évolution, du latin au français moderne, de villanos à vilains

Je parlais du concours de l’agrégation dans la note précédente. Voici un exemple de question de grammaire en ancien français – une épreuve qui comporte une version d’un texte antérieur à 1500 et plusieurs questions de grammaire et de lexique. Voici l’une de celles qui furent posées en 2008, avec ses réponses. Cela indiqué pour donner une petite idée de la profondeur de la langue – et du ridicule qu’il y a à s’émouvoir de quelques souplesses données à l’orthographe, comme si notre langue devait être maintenant figée, comme si elle était une langue morte.

vilains vilains,

(Vilains signifie alors paysan)

Pour en savoir davantage sur cette épreuve, voir les autres questions et leurs réponses, et toutes les épreuves du concours cette année-là : c’est ici.

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Écritures de l’autre hémisphère

Lire et écrire en Chine et au Japon, par Jean-Noël Robert

La force allusive des images dans la poésie chinoise, par Ivan Ruviditch
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Une vision de l’être et du monde qui rappelle celle des « physiologues » ou Présocratiques, et notamment la voie héraclitéenne.

Écrire et lire, en quelle langue

J’ai toujours envie d’écrire en français, j’écris. Je n’ai plus envie de lire en français, je ne lis plus aucun livre récemment publié en français, je viens de finir un polar en anglais, j’aime toujours traduire depuis différentes langues parce que c’est lire dans d’autres langues, pas dans celle-là qu’ils ont tellement instrumentalisée pour mentir, salir, détruire. Heureusement la mienne n’est pas la leur, je peux continuer à l’écrire et à la parler.

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Hollande continue à maltraiter la langue française

« … inconscients pour ne pas avoir remarqué les étoiles de David mais à ce point intolérants pour renverser le monument dédié aux victimes de la Shoah », a-t-il déclaré hier, en lisant son texte qui plus est, au dîner du Crif. À ce point incapable de parler correctement français. Il est pourtant « français de souche », comme il dit, poursuivant l’œuvre de division. Personnellement j’ai assez de mémoire pour n’être pas française de souche, pour savoir que mon sang, Dieu merci, est fort mêlé, que français vient de l’un des peuples germaniques, celui des Francs, qui envahirent la Gaule, précédemment occupée par les Romains, largement visitée et donc fécondée au cours des siècles depuis le sud, l’est, le nord… et pour savoir aussi qu’une partie de mes ancêtres vient d’Italie, et sans doute de bien plus loin encore – en remontant bien, d’Afrique, comme pour nous tous, d’après la science. Mon pays est un peuple de bâtards, c’est son génie. Je n’ai de race que ma langue, et je n’aime pas qu’on la maltraite.

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Apeiron, Mystère, Ghayb

rue, Patmos,

rue à Patmos, 2007

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Il y a deux façons de réfléchir un mot : d’après l’emploi qu’en fait tel ou tel auteur ; ou d’après le mot lui-même. Il en est de même pour les textes : on peut tenter de les comprendre en les recontextualisant, et c’est important. Mais il est aussi important de les comprendre dans l’absolu, en eux-mêmes. Le Logos est vivant, il a une histoire et un être propre, il parle de lui-même. Quand on approche les textes sacrés, il convient de considérer le contexte dans lesquels ils ont été écrits, afin de comprendre que leur sens peut en être affecté et doit donc toujours de nouveau être réévalué selon les contextes. Mais il est capital de pouvoir les lire aussi dans l’absolu, et de reconnaître leur sens immuable, valable au-delà de tout. J’ai fait cet exercice sur des versets de la Bible et du Coran. Même les plus controversés, les plus scandaleux et violents aux yeux de notre époque, s’éclairent ainsi et révèlent leur message de paix.

Si je considère en lui-même le mot grec apeiron, habituellement traduit par infini, et particulièrement associé à Anaximandre qui en fit le principe de sa philosophie, je le traduirai par : l’impercé. Sa racine, per, est en effet une racine capitale en indo-européen et en grec. Elle indique le perçage, la traversée, le passage (nous la retrouvons dans une multitude de mots français, entre autres). Apeiron est traduit par infini parce que cette racine a aussi donné un mot grec pour dire les limites : l’apeiron (avec un a privatif) est ce qui est sans limites dans le sens où il est trop vaste pour qu’on puisse le traverser. Mais le sens tout premier du mot, l’impercé, ou l’imperçable, va bien au-delà : ce qui n’est pas percé, c’est ce qui n’est pas compris par l’homme – comme, au prologue de l’évangile de Jean, il est dit que les hommes n’ont pas « saisi » la lumière. Dans le Coran, le mot Ghayb qui désigne l’invisible, le mystère, l’impercé, vient d’une racine qui exprime l’intervalle. Le ghayb est invisible parce qu’il est dans l’intervalle entre deux points de présence, dans l’espace et dans le temps. Dans la sourate Les Prophètes, Marie est appelée « celle qui a préservée sa fente » (v.91), d’après un mot arabe qui signifie aussi un espace entre deux – cet espace étant par ailleurs figuré par le voile tendu entre elle et le monde des hommes. Tout être qui est du monde de Dieu, comme Marie et comme les Prophètes, fait partie de l’« impercé ». Notre mot mystère vient de la racine grecque qui a donné aussi le mot mutisme, parce qu’elle signifie la fermeture (de la bouche) : Zacharie dans l’Évangile est frappé de mutisme après l’annonce de l’ange, comme Marie se tait dans le Coran après la naissance de Jésus, pour qu’il parle lui-même. Faire partie de l’impercé revient à pouvoir le traverser librement, et, de sa barque, à y inviter l’humanité.

Mon voyage en religion

arbre de vie,

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J’ai été élevée sans religion, quoique baptisée bébé pour contenter mes grand-parents. Mes parents étaient farouchement athées et anticléricaux, ils nous avaient instruits sur les méfaits du clergé, qu’ils avaient connus pendant leur enfance. Mais ils étaient communistes et croyaient au progrès, à la nécessité de libérer les peuples opprimés. Ce n’était pas une religion mais cela y ressemblait, la lecture quotidienne de l’Huma et les réunions de cellule en formant la liturgie. Comme je m’intéressais à la politique mais critiquais le communisme, mon père m’emmena un jour à l’une de ces réunions afin que je puisse en parler avec les camarades. Toute gamine, j’exposai à ces messieurs mes vues, essayant de les convaincre qu’une anarchie régulée par la responsabilité personnelle et le sens de la communauté formerait un monde bien plus accompli que leur système. Ils m’écoutèrent poliment, par respect pour mon père sans doute, et nous en restâmes là.

En 6ème je commençai le latin, en 4ème le grec. Avec ces langues, je découvris la mythologie antique, qui constitua pour ainsi dire ma première religion, une religion à laquelle il n’y avait pas à croire. Cela me convenait tout à fait : un enchantement du monde, sans contraintes. Je me mis à explorer aussi la mythologie égyptienne, puis je m’intéressai à l’hindouïsme, au taoïsme, au bouddhisme. Je recopiais dans un cahier les éléments que je trouvais dans des livres, avec aussi des écritures en langues orientales, sans les connaître mais pour le bonheur des signes. Parallèlement j’explorai aussi l’esprit en lisant Freud et un peu Jung, et toujours beaucoup de littérature et de poésie, notamment française et russe, bien sûr imprégnées de christianisme.

À dix-sept ans, lors de mon premier voyage, j’eus un contact inattendu, précis et extrêmement fort avec Dieu dans l’église-mosquée de Sainte-Sophie, à Istanbul. Je me cachai pour pleurer. Pendant très longtemps je demeurai comme je le disais « mystique mais athée ». C’est-à-dire, vivant dans l’expérience de Dieu, mais sans croire en Dieu, au sens où je voyais les gens croire en Dieu un peu comme au Père Noël. Je m’intéressai à l’art pariétal, visitant des grottes préhistoriques, allant voir des spécialistes, m’interrogeant sur le sens liturgique de ces œuvres. À la montagne, et notamment au cours de mes ermitages, mes expériences mystiques devinrent de plus en plus fortes et je finis par me tourner plus concrètement vers le christianisme, d’autant que la première ville en plaine était Lourdes. Je fis des retraites au carmel, où j’appris à prier selon le catholicisme. À Paris j’allai un peu au catéchisme, puis je retournai dans mes montagnes, munie d’une Bible en hébreu, d’un dictionnaire et d’une grammaire d’hébreu, et je me mis à apprendre, seule, suffisamment de cette langue pour traduire et commenter de longs passages de la Genèse et de l’Exode. Je me remis aussi au grec, et traduisis et commentai aussi de larges passages des Évangiles. Tout cela entra dans la composition de mon livre Voyage.

En retournant vivre à Paris, je passai régulièrement devant la Grande mosquée, tout près de chez moi. Je commençai à lire le Coran, un peu plus que je ne l’avais fait jusqu’à présent. Un jour, j’allai à la mosquée et demandai la permission d’y prier. On me demanda si je voulais me convertir. Je dis que je voulais seulement prier. C’était le milieu de la matinée, on me laissa aimablement entrer dans la salle de prière des femmes, en me disant que le Prophète avait dit qu’il était permis au musulman de prier partout. Je priai debout en silence pendant un peu plus d’une demi-heure, en compagnie des moineaux qui se faufilaient sous le toit. Quelques semaines plus tard, j’allai trouver un imam (du moins je suppose que c’en était un) dans un bureau de la mosquée, pour qu’il me fasse prononcer la shahâda.

Ainsi donc, des premières à la dernière religion, j’ai fait le parcours. Et je continue à marcher.

Écrire vivre

Le Verbe est un chemin vivant, enroulé comme un ruban d’ADN, qu’il faut dérouler en le suivant. Le dérouler signifie y marcher. Et pour l’écrire, en y marchant, pas à pas en relever l’empreinte. L’Écrit (le vrai, pas le produit des hommes, produit pour la communication, pour le marché, pour la gloire etc) n’est pas le Verbe lui-même, mais son empreinte. Son sceau, ses pas dans lesquels nous pouvons nous mettre.

Mon livre avance, avec la présence constante de l’Ange. C’est lui qui m’aide à franchir les myriades de portes qu’il faut franchir sur le chemin, des plus ordinaires aux plus exceptionnelles. L’Écrit est une remémoration de ce qui a été et de ce qui n’a pas encore été, parce qu’il est l’empreinte du Verbe qui est, sans distinction de temps. L’Écrit est la transposition de l’éternité dans le temps. Une éternité en marche, qui met les hommes et l’univers en marche en se fixant, en descendant dans un lieu et un temps afin qu’ils puissent entrer en elle.

L’Ange me conduit aux portes dans la veille et dans le sommeil. Il faut seulement être très attentif. Soyez attentif à l’Ange, aux anges. Ici est un lieu d’où vous pouvez aller aussi, en le suivant avec une attention spéciale. Ne restez pas derrière vos portes, les franchir est le salut. Allez bien, vous n’êtes pas seuls.

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Antigone (3) Partage des chemins

 

« Je suis née, non pour le partage de la haine, mais pour le partage de l’amour », déclare Antigone à Créon. Lequel lui répond : « Descends donc chez les morts, si tu es aimante, et aime-les. Moi vivant, une femme ne commandera pas. » (v. 523-525, ma traduction)  « Je la tuerai », dit-il plus tard à son fils, fiancé d’Antigone (v.659), dans un discours où revient sans cesse l’obligation d’obéir à son père et l’obsession de la différence sexuelle, le rejet de la liberté de la femme. Et comme Hémon, son fils, essaie de le raisonner, de le détourner de sa pulsion meurtrière, de l’amener sur la voie de la sagesse en lui exposant que le peuple est du côté de cette femme qui malgré son interdit a rendu les hommages funéraires à son frère, Créon, tout en s’entêtant à se réclamer du pouvoir absolu du tyran, a cette réplique en forme d’aparté : « Il combat, semble-t-il, pour cette femme ». À laquelle Hémon répond : « Si tu es femme. Car je prends soin de toi. » (v 740-741)

Nous voilà ici à la croisée des chemins, les chemins contenus dans le nom d’Antigone, les chemins de la génération et du genre, ceux de la gentillesse aussi, mot de la même origine dont le sens premier est noblesse. Noblesse d’Antigone qui obéit à la loi de l’amour plutôt qu’au tyran. Noblesse d’Hémon qui parle avec cœur et sagesse. Noblesse, gentillesse de ces deux jeunes, l’une prenant soin de la dépouille de son frère, l’autre prenant soin tout à la fois de sa fiancée et de son père, contre la brutalité d’âme de ce dernier. « Si tu es femme », lui dit Hémon, touchant de façon saisissante au nœud de l’affaire, la hantise cachée de Créon : être femme. Son « être femme », nous le voyons, il lui faut absolument éviter qu’il ne se libère, il lui faut, via la figure dressée d’Antigone, l’envoyer aux enfers, au néant. Néant (du latin ne gens, du grec gonè) est la négation linguistique de tout ce que le nom d’Antigone contient. Néant signifie non-gens, non-génération, non-gentillesse. « Jamais tu ne l’épouseras vivante », dit Créon. (v.750), qui multiplie les formules enragées à l’encontre d’Antigone, qu’il appelle objet de sa haine (v.760). Mais, dit le Coryphée, « seule entre les mortels, libre et vivante, tu descends chez Hadès » (v. 820, trad. Leconte de Lisle)

Comme dans notre dernière lecture du Courage de la vérité, nous sommes arrivés avec Antigone au point du prendre soin d’autrui et du prendre soin de sa propre âme, au risque de la mort mais pour le profit de toute la cité.

à suivre