Femme noire. Hommage à Naomi Musenga

naomi musenga,

naomi musenga*

Je dédie cette note à Naomi Musenga, à laquelle je pense nuit et jour depuis que j’ai appris sa mort, depuis que j’ai compris que le racisme l’a tuée, depuis que je vois que le racisme ordinaire continue à l’assassiner en refusant de reconnaître qu’il l’a assassinée.

Je dédie cette note à Naomi Musenga et à sa famille, bafouée par l’hôpital après son décès.

Je dédie cette note à l’esprit plein de vie de Naomi Musenga, qu’on a fait taire, et à son corps splendide, qu’on a immobilisé puis laissé pourrir, en totale barbarie.

Nous sommes un seul poète, et les vers de Léopold Sédar Senghor sont aussi les miens, pour Naomi Musenga et pour toutes les femmes noires, femmes royales dont j’admire le courage, la noblesse, la vitalité, la beauté, la joie, l’amour, et que j’aime.

 

Langue française, patrie de « nations de toutes couleurs ». Par Jean Grosjean

Le 1er juin 1956, Jean Grosjean publiait dans la NRF un article sur les Éthiopiques de Léopold Sédar Senghor. La fin de son article s’ouvre à une réflexion magnifique sur la langue française. La voici.

Jean Grosjean à sa table de travail, photo Jacques Robert

Jean Grosjean à sa table de travail, photo Jacques Robert

 

« Ainsi se forment des constellations en Afrique avec une certaine présence arabe dans le ton parfois et jusque dans les mots sémitiques (quand on ne les a pas trop déportés vers les îles). Regarde, Europe, à ta droite, tes frères du Sud, ces benjamins, cet immense Yémen noir de l’Afrique. Ils ont comme toi reçu des semences du même vent d’est, du même arbre de connaissance de l’Éden, des choses qui se sont dites à Médine, qui s’étaient dites à Solyme, et, avec leur cœur à eux, regarde ce qu’ils en ont fait. Tu n’entendais pas leur langage, mais tu ne peux plus ne pas l’entendre maintenant qu’ils te parlent en français.  Écoute leurs joies qui ne sont pas tout à fait les tiennes peut-être, et leurs espoirs qu’ils te doivent un peu, dis-tu, et leurs souffrances qu’ils te doivent aussi en bonne partie sans doute, et cette justice que tu sus quelquefois clamer, l’accent qu’elle prend dans leur voix.

Cette langue française, Europe, tu la connais. Quand tu te barricadais contre les Arabes, les Mongols, les Turcs et d’autres, c’est elle souvent qui parlait avec eux par-dessus tes murettes et t’empêchait d’être une petite fourmilière à l’écart des hommes. Et maintenant ce Cham à l’âme insatiable, ce vrai fils d’Adam et d’Ève, ce curieux de l’origine qui osa regarder l’ivresse nue du père Noé, tu voulais croire qu’il se taisait. Et voilà qu’il sait le français dans ses plus subtils dédales et l’emploie à se faire reconnaître, à la fin.

Dirons-nous à Senghor et à d’autres comme lui ce que nous leur devons en ces jours ? Notre langue ne peut plus être l’apanage de l’État français et de quelques groupes (ou, comme un temps, des cours d’Europe) ; elle devient une grande patrie mentale où dialoguent à hauteur d’homme des nations de toutes couleurs. »