Le Prophète au cinéma

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Cette année le Mawlid, commémoration de l’anniversaire de naissance de Mohammed, tombe ce 24 décembre, à quelques heures de Noël, célébration de l’anniversaire de Jésus. Bien entendu ces dates ne sont pas historiques au sens scientifique du terme (nous ne connaissons pas les dates de naissance des deux hommes), ce sont des dates définies par la tradition.

Comme toute personne de culture chrétienne, j’ai été habituée à voir dans Noël une fête de l’esprit d’enfance. Aujourd’hui ce sont donc deux enfants, deux frères qui sont rappelés. Et j’ai aimé regarder, dans cet esprit, ce dessin animé sur « Le Dernier Prophète ».

Le fait de ne pas représenter le Prophète a d’intéressantes conséquences d’un point de vue artistique. Le déplacement du regard qu’il implique est aussi une interpellation de celui qui participe à l’histoire par le regard. Et bien sûr il faut aussi avoir vu, ou pourquoi pas revoir, le fameux Le Message avec Anthony Quinn et Irène Pappas, (en lien le DVD, pour une meilleure qualité d’image), que voici :

https://youtu.be/TwLJLNXKxhE

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Voir aussi un texte d’Ali Gomaa sur la commémoration du Mawlid (que certains musulmans préfèrent ne pas célébrer, pour éviter tout risque d’idolâtrie); et le poème de Victor Hugo sur le Prophète.
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Vie du Prophète Mohammed

Aujourd’hui beaucoup de musulmans font mémoire de la naissance de leur Prophète – paix et bénédiction sur lui. Ils célèbrent le « Mawlid Nabawi ». Une occasion de se rappeler ce que fut sa vie, et de revenir aux sources de l’islam, afin de mieux comprendre et méditer ce qu’il en est aujourd’hui. Voici un documentaire diffusé par la chaîne Histoire.

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La shahâda de Victor Hugo

أشهد أن لآ إلَـهَ اِلا الله وأشهد أن محمدا رسول الله

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Sourate 96, Al-Alaq, « La foi »

Munie de mon dictionnaire tout neuf, je me risque à une traduction-interprétation des cinq premiers versets descendus, révélés au Prophète dans la grotte de Hirâ.

 1 Lis ! Au nom de ton Seigneur qui composa,

2 composa l’homme d’une foi.

3 Lis ! Ton Seigneur est le Généreux,

4 qui fendit à la lèvre l’homme par le calame,

5 à l’homme enseigna ce qu’il ne savait pas.

Le même verbe signifiant enseigner est repris aux versets 4 et 5. La première fois, je le traduis par son sens premier : « marquer, distinguer par une marque, par un signe quelconque », et de là « faire à quelqu’un une fissure à la lèvre supérieure ».

(extrait de mon livre Voyage) On retrouve cette image de lèvre fendue, ouverte, au dernier vers du poème de Hugo :

 

Comme s’il pressentait que son heure était proche,
Grave, il ne faisait plus à personne un reproche ;
Il marchait en rendant aux passants leur salut ;
On le voyait vieillir chaque jour, quoiqu’il eût
A peine vingt poils blancs à sa barbe encore noire ;
Il s’arrêtait parfois pour voir les chameaux boire,
Se souvenant du temps qu’il était chamelier.
Il semblait avoir vu l’Eden, l’âge de d’amour,
Les temps antérieurs, l’ère immémoriale.
Il avait le front haut, la joue impériale,
Le sourcil chauve, l’œil profond et diligent,
Le cou pareil au col d’une amphore d’argent,
L’air d’un Noé qui sait le secret du déluge.
Si des hommes venaient le consulter, ce juge
Laissait l’un affirmer, l’autre rire et nier,
Ecoutait en silence et parlait le dernier.
Sa bouche était toujours en train d’une prière ;
Il mangeait peu, serrant sur son ventre une pierre ;
Il s’occupait de lui-même à traire ses brebis ;
Il s’asseyait à terre et cousait ses habits.
Il jeûnait plus longtemps qu’autrui les jours de jeûne,
Quoiqu’il perdît sa force et qu’il ne fût plus jeune.
A soixante-trois ans une fièvre le prit.
Il relut le Coran de sa main même écrit,
Puis il remit au fils de Séid la bannière,
En lui disant : « Je touche à mon aube dernière.
Il n’est pas d’autre Dieu que Dieu. Combats pour lui. »
Et son œil, voilé d’ombre, avait ce morne ennui
D’un vieux aigle forcé d’abandonner son aire.
Il vint à la mosquée à son heure ordinaire,
Appuyé sur Ali le peuple le suivant ;
Et l’étendard sacré se déployait au vent.
Là, pâle, il s’écria, se tournant vers la foule ;
« Peuple, le jour s’éteint, l’homme passe et s’écroule ;
La poussière et la nuit, c’est nous. Dieu seul est grand.
Peuple je suis l’aveugle et suis l’ignorant.
Sans Dieu je serais vil plus que la bête immonde. »
Un cheikh lui dit : « Ô chef des vrais croyants ! Le monde,
Sitôt qu’il t’entendit, en ta parole crut ;
Le jour où tu naquis une étoile apparut,
Et trois tours du palais de Chosroès tombèrent. »
Lui, reprit : « Sur ma mort les Anges délibèrent ;
L’heure arrive. Ecoutez. Si j’ai de l’un de vous
Mal parlé, qu’il se lève, ô peuple, et devant tous
Qu’il m’insulte et m’outrage avant que je m’échappe ;
Si j’ai frappé quelqu’un, que celui-là me frappe. »
Et, tranquille, il tendit aux passants son bâton.
Une vieille, tondant la laine d’un mouton,
Assise sur un seuil, lui cria : « Dieu t’assiste ! »
Il semblait regarder quelque vision triste,
Et songeait ; tout à coup, pensif, il dit : « voilà,
Vous tous, je suis un mot dans la bouche d’Allah ;
Je suis cendre comme homme et feu comme prophète.
J’ai complété d’Issa la lumière imparfaite.
Je suis la force, enfants ; Jésus fut la douceur.
Le soleil a toujours l’aube pour précurseur.
Jésus m’a précédé, mais il n’est pas la Cause.
Il est né d’une Vierge aspirant une rose.
Moi, comme être vivant, retenez bien ceci,
Je ne suis qu’un limon par les vices noirci ;
J’ai de tous les péchés subi l’approche étrange ;
Ma chair a plus d’affront qu’un chemin n’a de fange,
Et mon corps par le mal est tout déshonoré ;
O vous tous, je serais bien vite dévoré
Si dans l’obscurité du cercueil solitaire
Chaque faute engendre un ver de terre.
Fils, le damné renaît au fond du froid caveau
Pour être par les vers dévoré de nouveau ;
Toujours sa chair revit, jusqu’à ce que la peine,
Finie ouvre à son vol l’immensité sereine.
Fils, je suis le champ vil des sublimes combats,
Tantôt l’homme d’en haut, tantôt l’homme d’en bas,
Et le mal dans ma bouche avec le bien alterne
Comme dans le désert le sable et la citerne ;
Ce qui n’empêche pas que je n’aie, ô croyants !
Tenu tête dans l’ombre aux Anges effrayants
Qui voudraient replonger l’homme dans les ténèbres ;
J’ai parfois dans mes poings tordu leurs bras funèbres ;
Souvent, comme Jacob, j’ai la nuit, pas à pas,
Lutté contre quelqu’un que je ne voyais pas ;
Mais les hommes surtout on fait saigner ma vie ;
Ils ont jeté sur moi leur haine et leur envie,
Et, comme je sentais en moi la vérité,
Je les ai combattus, mais sans être irrité,
Et, pendant le combat je criais :  » laissez faire !
Je suis le seul, nu, sanglant, blessé ; je le préfère.
Qu’ils frappent sur moi tous ! Que tout leur soit permis !
Quand même, se ruant sur moi, mes ennemis
Auraient, pour m’attaquer dans cette voie étroite,
Le soleil à leur gauche et la lune à leur droite,
Ils ne me feraient point reculer !  » C’est ainsi
Qu’après avoir lutté quarante ans, me voici
Arrivé sur le bord de la tombe profonde,
Et j’ai devant moi Allah, derrière moi le monde.
Quant à vous qui m’avez dans l’épreuve suivi,
Comme les grecs Hermès et les hébreux Lévi,
Vous avez bien souffert, mais vous verrez l’aurore.
Après la froide nuit, vous verrez l’aube éclore ;
Peuple, n’en doutez pas ; celui qui prodigua
Les lions aux ravins du Jebbel-Kronnega,
Les perles à la mer et les astres à l’ombre,
Peut bien donner un peu de joie à l’homme sombre. »
Il ajouta : « Croyez, veillez ; courbez le front.
Ceux qui ne sont ni bons ni mauvais resteront
Sur le mur qui sépare Eden d’avec l’abîme,
Etant trop noirs pour Dieu, mais trop blancs pour le crime ;
Presque personne n’est assez pur de péchés
Pour ne pas mériter un châtiment ; tâchez,
En priant, que vos corps touchent partout la terre ;
L’enfer ne brûlera dans son fatal mystère
Que ce qui n’aura point touché la cendre, et Dieu
A qui baise la terre obscure, ouvre un ciel bleu ;
Soyez hospitaliers ; soyez saints ; soyez justes ;
Là-haut sont les fruits purs dans les arbres augustes,
Les chevaux sellés d’or, et, pour fuir aux sept cieux,
Les chars vivants ayant des foudres pour essieux ;
Chaque houri, sereine, incorruptible, heureuse,
Habite un pavillon fait d’une perle creuse ;
Le Gehennam attend les réprouvés ; malheur !
Ils auront des souliers de feu dont la chaleur
Fera bouillir leur tête ainsi qu’une chaudière.
La face des élus sera charmante et fière. »
Il s’arrêta donnant audience à l’espoir.
Puis poursuivant sa marche à pas lents, il reprit : 
« O vivants ! Je répète à tous que voici l’heure
Où je vais me cacher dans une autre demeure ;
Donc, hâtez-vous. Il faut, le moment est venu,
Que je sois dénoncé par ceux qui m’ont connu,
Et que, si j’ai des torts, on me crache aux visages. »
La foule s’écartait muette à son passage.
Il se lava la barbe au puits d’Aboufléia.
Un homme réclama trois drachmes, qu’il paya,
Disant : « Mieux vaut payer ici que dans la tombe. »
L’œil du peuple était doux comme un œil de colombe
En le regardant cet homme auguste, son appui ;
Tous pleuraient ; quand, plus tard, il fut rentré chez lui,
Beaucoup restèrent là sans fermer la paupière,
Et passèrent la nuit, couchés sur une pierre
Le lendemain matin, voyant l’aube arriver ;
« Aboubékre, dit-il, je ne puis me lever,
Tu vas prendre le livre et faire la prière. »
Et sa femme Aïscha se tenait en arrière ;
Il écoutait pendant qu’Aboubékre lisait,
Et souvent à voix basse achevait le verset ;
Et l’on pleurait pendant qu’il priait de la sorte.
Et l’Ange de la mort vers le soir à la porte
Apparut, demandant qu’on lui permît d’entrer.
« Qu’il entre. » On vit alors son regard s’éclairer
De la même clarté qu’au jour de sa naissance ;
Et l’Ange lui dit : « Dieu désire ta présence. »
« Bien », dit-il. Un frisson sur les tempes courut,
Un souffle ouvrit sa lèvre, et Mahomet mourut.

 
Victor Hugo, le 15 janvier 1858

Mohammed, Prophète

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images anciennes de La Mecque et du Hajj

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Le manuscrit que j’ai donné hier à un éditeur est un dé, une maison et un trou noir autour duquel on peut tourner sans se faire avaler, pour accomplir un devoir. Ou bien se faire avaler et disparaître ou ressortir, transformé.

Les hommes sont ignorants, ils sont crédules et faibles. Ils ne comprennent pas. Mais les armes secrètes de l’intelligence leur sont livrées du ciel, pour leur donner une chance.

J’aimais déjà beaucoup Mohammed, mais à cause d’une phrase qui m’est sortie hier, je me suis rapprochée de lui à la vitesse de la lumière.

Détruire les idoles.

22

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Pourquoi les sionistes en veulent-ils aux Arabes alors que ces derniers ne sont pas responsables de la Shoah ? Ce phénomène est comparable à celui d’enfants violentés par leurs parents. À cause du lien de parenté, ils auront tendance à retourner la violence subie, non contre leurs parents, mais contre des gens étrangers à leur maison, voire contre eux-mêmes. Le sionisme est une production de la culture européenne. Les théoriciens du sionisme ne cessent de rappeler qu’ils sont hautement imprégnés de culture européenne, et que c’est la clé de leur succès. Il n’est pas facile de reconnaître que cette culture dont ils sont, a voulu les anéantir. Ils retournent donc la violence subie contre des « étrangers », les Arabes.

Je pense à Mohammed, qui voulait détruire les idoles et les détruisit, à La Mecque. Moi aussi c’est ce que je veux faire. Détruire les idoles, celles d’aujourd’hui : les idéologies, et tout ce qui a été transformé en idéologies, les religions en premier lieu. Qu’elles redeviennent ce qu’elles sont, un moyen de transport pour l’esprit, rien d’autre. Les religions ne sont pas Dieu. Dieu n’est autre que Dieu.