Le Vivant

semephoto Alina Reyes

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Mon univers écrit a la forme de l’Univers. Je ne parle pas de sa partie visible, la trentaine de livres publiés, mais de l’ensemble, visible et invisible. L’ensemble est vivant, évoluant. Ceux de mes livres publiés sur mon site sont déjà légèrement différents que lors de leur première publication. Mais le plus fantastique, ce sont les manuscrits. Il y a ceux qui sont perdus, notamment mon Journal d’adolescente, plusieurs cahiers courant sur plusieurs années, et que j’ai brûlés vers l’âge de dix-sept ans. Perdus mais ayant laissé leur trace dans mon esprit et continuant à agir. Il y a ceux qui ont traversé le temps, le plus souvent de façon partielle, sur des feuilles de papier dactylographiées, aujourd’hui un peu jaunies, et dont certaines manquent. Il y a ceux qui sont restés dans des ordinateurs devenus inutilisables. Et tous ces manuscrits sont souvent en partie récupérés, réinsérés dans d’autres textes plus récents, publiés ou non publiés. J’ai plusieurs livres en ce moment tout écrits, et notamment un roman composé de différentes façons à partir de la même base. Les éditeurs n’en veulent pas, ils veulent des livres composés et formatés selon les limites du monde tel que les voit l’homme limité, formaté. Mais je m’émerveille moi-même des merveilles produites par tous ces textes, et du fait qu’à partir des mêmes textes plusieurs livres coexistent dans mon ordinateur, plusieurs états du même livre, un peu comme dans la variabilité quantique. Lucie au long cours, Derrière la porte, Forêt profonde et Voyage notamment, sont eux-mêmes construits ainsi, de façon mouvante et libre, selon des formes pleines de rappels, de passages, de variations. Hier soir j’ai rassemblé pour Syd, qui veut monter une pièce, des passages, sauvegardés au sein d’un autre livre non publié, d’une pièce de théâtre inachevée, écrite il y a un quart de siècle. Il a été enthousiaste, aussitôt ses idées ont fusé pour récupérer la base et la redévelopper à sa façon. Deux nuits plus tôt j’avais rêvé que nous jouions ensemble au théâtre, voilà que le rêve arrive au jour, transposé. Tout est vivant, tout est merveille, joie, beauté.

Le début

alexander-grothendiecka-t-on jamais vu plus beau sourire ? et ses écrits sont pleins de moments de pure grâce ; d’amour, de bonté, d’intelligence humble et foudroyante ; je l’aime follement

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Cette nuit j’ai rencontré Alexander Grothendieck. Près, très près. Comme il dit, c’est dingue : dès l’instant où j’ai vu son nom, j’ai été irrépressiblement attirée par lui, que je ne connaissais pas. Je ne peux pas me détacher de lui, je ne le veux pas non plus. Ce n’est que le début.

ses livres en ligne :

Récoltes et semailles

La clef des songes, ou Dialogue avec le bon Dieu

Engendrements

grece-couleuren Grèce à 17 ans, photographiée par une compagne de voyage allemande, Éva

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Tu me tues fut le premier titre de Forêt profonde. Il s’agissait d’un crime moral, tel que dit par Sade, cité dans mon texte pour expliquer ce qui m’avait été fait. Le fait est que je mourus en effet, perdant mon nom, mon identité. Le fait est aussi que Dieu ne le permit pas, et que je suis redevenue vivante, dans mon intégrité. Je viens d’entendre un linguiste dire que les hommes avaient inventé le langage afin de pouvoir raconter les histoires fondatrices de leur société, comme celle du meurtre d’Abel par Caïn, afin de prévenir que cela ne devait pas se reproduire. Je ne sais s’il a raison, mais s’il a raison, les hommes ont bien échoué. Quant à moi, j’ai d’autres visions sur l’apparition du langage, et je vais les creuser.

Je lis La clef des songes d’Alexander Grothendieck (voir lien dans la colonne), dont j’essaie par ailleurs de comprendre le génie mathématique. Je vois d’ores et déjà que des découvertes que j’ai faites par la langue ont été faites aussi par les mathématiques. Platon dit dans le Cratyle que Socrate dit que selon Héraclite, « tout fait place, rien ne reste en place ». Je lis ceci comme une leçon de géométrie très avancée (disons, au niveau d’Alexander Grothendieck). On interprète le « ta panta rei » hériclatéen (« toute chose coule », « tout coule »), dans le sens « tout passe ». Sans doute est-ce assez fidèle à la pensée d’Héraclite. Cependant j’y entends, moi : tout flue. Il y a là une dynamique propre au vivant. « Tout passe » ne signifie pas seulement « tout meurt ». J’y entends « tout passe à travers », comme le font l’eau et le sable. Je lis ceci aussi comme une leçon de physique quantique. Ce qui était mort a pu paraître vivant, mais est repassé dans la mort. Ce qui était lumière a pu paraître disparu dans l’ombre, mais est toujours lumière. Tout flue : tout voyage, rien de vivant ne se perd.

La connaissance vient par toutes les langues, pas seulement les langues au sens linguistique du terme. Les rêves aussi par exemple, comme l’a compris Grothendieck, sont une langue d’accès à la connaissance. Hier j’ai fait un rêve métaphysique difficile à raconter. Il s’agissait d’une veine, et d’une permutation qui se produisait, ou devait se produire, à l’intérieur de cette veine, la veine qui contenait notre monde.

J’ai des rêves récurrents. Entre vingt et trente ans à peu près, je rêvais souvent de fauves, lions, tigres… avec lesquels je vivais, que j’élevais. J’avais dans mes rêves la conscience du danger que cela représentait, mais pas de peur. Un sentiment de beauté, d’extrême, et de devoir. Ces rêves ont passé quand je me suis mise à écrire, plutôt, pour élever les fauves. Depuis la toute jeune adolescence, je fais aussi, de façon récurrente, le rêve que je marche dans l’air, au-dessus du sol, au-dessus du monde. Ce rêve est si réaliste que chaque fois que je le fais, je reste intimement convaincue une bonne partie de la journée qu’il est vrai, qu’il y a vraiment des temps où je marche en apesanteur, réellement. Après tout, ce n’est pas impossible. Depuis un temps tout aussi lointain, je fais cet autre rêve, de façon très récurrente, d’habiter dans un appartement ou une maison beaucoup plus vaste que je ne le croyais, découvrant sans cesse de nouveaux espaces, de nouvelles pièces, dans la joie, la paix et l’émerveillement. J’ai fait ce rêve encore cette nuit.

Les miracles ne sont pas des événements qui se produisent ponctuellement. Les miracles se suivent continuellement, la vie et l’être, même, sont une suite perpétuelle de miracles, un miracle toujours renouvelé. Si les miracles, comme dans la perception triviale qu’on en a, étaient des événements exceptionnels, il serait loisible de les considérer non comme des miracles, mais comme des exceptions, des productions du hasard. C’est ainsi que les considèrent ceux qui n’ont pas de connaissance réelle. En vérité le miracle est le l’espace où nous habitons.

Neige, tigre, fleuve

Tôt ce matin-là, O et moi nous nous sommes levés, ayant un désir irrépressible d’aller nous promener. En plus de vingt ans à Paris, c’était la première fois que nous faisions cela, et nous ne l’avons jamais refait. La raison en était qu’il neigeait. Il a neigé d’autres fois et nous ne l’avons pas fait, mais ce jour-là, oui. En fait il y avait une autre raison, que nous ignorions et que j’ai trouvée soudainement cette nuit. L’autre raison était qu’il nous fallait aller voir le tigre à la Seine. Nous l’ignorions, évidemment. Qui imaginerait une telle chose ? Or la neige est le signe de Voyage, qui s’est primitivement intitulé Un chemin dans la neige. L’eau est le signe de la parole, le fleuve celui du temps héraclitéen, comme il est rappelé dans Voyage ou d’autres de mes livres. « Panta rei », tout flue. Vers où ? Vers l’océan. Quel océan ? Celui de l’éternité de Dieu, encre pour ses Écritures, comme le dit le Coran. Et le tigre ? Le titre est le signe de Jorge Luis Borges, le poète sur lequel j’ai travaillé pour mon mémoire de dernière année d’études, auteur d’un livre intitulé L’or des Tigres et obsédé spirituellement par cet animal. Et pourquoi Borges ? Parce que son compatriote Jorge Bergoglio allait être élu, à la fin de ce jour-là, 13 mars 2013, pape – une élection qui importait pour l’avenir de Voyage. Cinq ans plus tôt, à Lourdes, j’avais parlé avec le recteur des Sanctuaires, le P. Horacio Brito, argentin lui aussi, de Borges.

Je l’ai écrit déjà, je rêvais souvent de fauves dans ma jeunesse. Ici à la maison, je lis dans L’auteur et autres textes, de Borges, ces phrases que j’extrais du poème Dreamtigers :

« Dans mon enfance, je professais avec ferveur l’adoration du tigre. (…) Souvent, je m’attardais sans fin devant l’une des cages du Jardin zoologique (…) ils demeurent dans mes rêves. À ce niveau submergé ou chaotique, ils continuent à prévaloir, et de la manière suivante. Assoupi, un rêve quelconque me distrait et tout à coup je sais que c’est un rêve. Alors, je me mets à penser : ceci est un rêve, une diversion pure de ma volonté et puisque j’ai un pouvoir illimité, je vais causer un tigre.
Quelle incompétence ! Mes songes n’arrivent jamais à engendrer le fauve convoité. »

C’est que Dieu seul peut faire que les rêves deviennent faits.
Et je ne m’interdis pas de rêver que s’il y a eu avant-hier rumeur d’un tigre en liberté non loin de Paris, c’était pour me rappeler le tigre que nous vîmes à la Seine, O et moi. Pourquoi me le rappeler cette semaine ? Ce serait trop long à expliquer, et puis Dieu sait mieux. Voici, tiré du même recueil, un autre poème de Borges, auteur d’un concept disant la substance du Coran, selon Voyage : celui du « livre de sable ».

L’AUTRE TIGRE

And the craft that createth a semblance.
Morris, Sigurd the Volsung (1876)

 

J’imagine un tigre. La pénombre exalte

La vaste Bibliothèque travailleuse

Et paraît éloigner les rayonnages.

Puissant, innocent, sanglant et neuf,

Il ira par sa forêt et son matin.

Il imprimera son empreinte dans la boueuse

Rive d’un fleuve dont il ignore le nom.

(Dans son univers, il n’y a ni noms, ni passé,

Ni avenir, rien que l’indubitable instant.)

Il franchira les distances barbares

Et humera dans le labyrinthe tressé

Des odeurs l’odeur de l’aube

Et l’odeur délectable des proies.

Parmi les raies des bambous, je déchiffre

Ses raies. Je pressens l’ossature

Sous la peau splendide qui frissonne.

En vain s’interposent les mers

Convexes et les déserts de la planète ;

Depuis cette demeure d’un port lointain

De l’Amérique du Sud, je te suis et te rêve,

Tigre des rives du Gange.

 

Traduit de l’espagnol par Roger Caillois.

ÊTRE HUMAIN, Une histoire du vrai

tigre 2le tigre que je vis à la Seine, vers Notre-Dame, le 13 mars 2013 (jour de l’élection du dernier pape)

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Les humains veulent des œuvres structurées comme des humains, selon les limites qu’ils croient être celles des humains, selon ce qu’ils croient être la raison. L’humain d’aujourd’hui est au fond toujours celui de la Renaissance, mesure du monde quelle que soit sa grandeur et sa décadence. Cette vision anthropocentriste est fausse, du fait que l’anthropos est réduit en eux à l’univers tel qu’ils le voient, extrêmement partiel, et non tel qu’il est.

D’autres structurent leurs œuvres comme l’univers, avec ses modulations vivantes et mouvantes. Beaucoup de mes livres par exemple peuvent apparaître comme inaccomplis au sens humain, mais en vérité ce que, lorsque je les regarde moi-même avec l’œil commun, je leur trouve de bancal ou de désordre, est une harmonie avec les lois de l’univers, les seules qui puissent nous faire passer de l’autre côté.

Maintenant j’ai un grand projet de livre, que je prépare en lisant des livres d’histoire et d’art, en écoutant des philosophes (j’aime lire de la philosophie mais j’aime spécialement écouter parler des philosophes, surtout en les voyant en mouvement, en vidéo ou en vrai si l’occasion se présente), en m’intéressant à beaucoup de choses (comme la comète) ou de gens, et notamment depuis cette nuit à Alexandre Grothendieck, le plus grand mathématicien du XXe siècle, retiré du monde depuis longtemps et que je découvre alors qu’il vient de mourir. Voici la présentation de mon projet, telle que je l’ai remise au Centre National des Lettres où j’ai déposé une demande de bourse (je n’en ai encore jamais eu, et là j’en ai grand besoin).

PRÉSENTATION DU PROJET DE ROMAN INTITULÉ

ÊTRE HUMAIN, Une histoire du vrai

Comment faire qu’un couteau sans lame, et auquel manque le manche, puisse être pris en main, et couper ?

C’est simple : c’est la première chose que firent les hommes en devenant des hommes. D’une pierre dure ils taillèrent une pierre moins dure. La pierre dure s’appelle vérité, le geste de l’homme est son trajet dans le temps, la pierre malléable sa nature.

Un jour, invitée à faire une intervention poétique dans la grotte de Gargas, j’ai inventé sur place (et le lendemain écrit) que les peintures pariétales préhistoriques figuraient un ciel nocturne, avec son bestiaire, dans le noir des grottes. J’appris plus tard que Chantal Jègues-Wolkiewiez avait essayé de démontrer que Lascaux représentait les constellations à telle période de l’année. Mais son livre ne fut pas convaincant, car la vérité du poète ou de l’écrivain a lieu dans un tout autre univers. Un univers total, que le poète et l’écrivain rêvent toujours d’arriver à rendre dans un livre total. Et c’est ce que je veux faire dans Être humain.

Quand l’être humain est-il apparu ? Y a-t-il eu un moment où l’être humain s’est détaché du singe ? Si oui, lequel ? Pourquoi ? Qu’est-ce qu’être humain ?

Quel a été le trajet de cet être jusqu’à nos jours ? Y a-t-il un sens à ce trajet, et pouvons-nous en imaginer la suite ? Quel est son lien avec le monde ?

Depuis toujours je suis passionnée par ces questions essentielles. Au cours des années, j’ai multiplié les lectures dans tous les domaines susceptibles de les éclairer. J’ai rencontré de grands scientifiques, dans les domaines de la paléontologie (notamment pour mon roman Lilith), de l’astrophysique, de la génétique. Parallèlement j’ai observé avec intérêt les mouvements du monde contemporain et les évolutions de la politique, engagement qui s’est manifesté aussi dans mes livres (notamment Poupée, anale nationale ou Politique de l’amour ou encore Forêt profonde etc) et par des chroniques ou points de vue publiés dans la presse. Ces dernières années je me suis également penchée sérieusement, pour les mêmes raisons, sur la théologie (Voyage). J’ai étudié et traduit des textes sacrés et des poètes profanes – du grec, de langues sémitiques, de langues anglo-saxonnes, de langues latines… Il est temps maintenant pour moi de rassembler cette longue réflexion dans un ouvrage unique, une vaste fresque romanesque dont le sujet et l’intrigue sont l’être humain.

« Les vérités, parce qu’éternelles, renaissent, mais parce qu’infinies, ne renaissent pas sous la forme d’une simple répétition stérile : au contraire, elles s’approfondissent de façon révolutionnaire à chacune de leur réactivation. Elles ne renaissent pas dans l’histoire, interrompant le devenir par leur identité recommencée : elles font au contraire renaître l’histoire elle-même par leur réactivation, faisant intervenir dans le train monotone des travaux et des jours, des oppressions ordinaires et des opinions courantes, leur puissance de nouveauté inépuisable. » Quentin Meillassoux, Histoire et Événement chez Alain Badiou.

Ce livre parlera d’histoire avec de l’histoire, de l’anthropologie, de la philosophie, de l’art, des sciences. Non comme pourrait le faire un historien, mais comme peut le faire un écrivain. L’histoire de l’homme est aussi celle de la lumière à travers les âges. Et de ses ombres. Il est trop tôt pour le dévoiler, mais j’ai déjà conçu la façon dont je vais construire le livre. Il y aura une histoire, des personnages, une intrigue. Et surtout, parce que le mot histoire vient du verbe grec idein, qui signifie voir : une grande vision, révolution de la littérature et de l’image du monde en même temps. La grande vision que je porte en moi et qui demande à être révélée.

Intérieur extérieur jour

saint justinphoto Alina Reyes

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Plusieurs nuits de suite que je marche en rêve dans un splendide domaine, château et nature, intérieur et extérieur n’étant pas séparés et toujours renouvelés. Il y a quelques nuits j’y avais fait, dans un ruisseau, des découvertes archéologiques, coquillages, fossiles… Cette nuit j’en ai fait une autre : une sorte de ticket de métro en pierre, gravé, très beau, très doux et très agréable au toucher.

L’ours est dans la caverne, l’oiseau dans l’œuf, et la joie dans le cœur.

Nous sommes en voyage. Le splendide voyage.

Grâce, vie, lumière

Mes livres avancent, bien, vraiment bien.

La parole vous tient debout et vous fait avancer.

L’histoire suscite la parole, mais c’est la Parole qui porte l’Histoire.

Carpe momentum. Qui veut voyager loin voyage dans l’instant. Avant de signifier moment, instant, momentum signifie mouvement, impulsion, importance, influence, raison déterminante.

La lumière est notre momentum.

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Over the Rimbaud

jolie lumière

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Après avoir passé un bon temps sous terre, telle la graine, voici que je sors et monte, avec mes livres tout prêts à éclore. Le roman que j’ai terminé hier. Et puis au moins trois autres livres encore en bourgeons mais prêts à éclore, à partir de dizaines de pages de notes et autres écrits : un livre de spiritualité, un livre de politique, un livre de poésie. Plus le nouveau roman que j’ai commencé à écrire. Plus d’autres projets auxquels je pense, dans la photo, dans l’art… Et puis la suite de ce que Dieu veut, comme il voudra. « David » a pris cette photo d’arc-en-ciel au-dessus de nous juste après notre longue conversation hier, en sortant du café. La vie est splendide.

Mon voyage en religion

arbre de vie,

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J’ai été élevée sans religion, quoique baptisée bébé pour contenter mes grand-parents. Mes parents étaient farouchement athées et anticléricaux, ils nous avaient instruits sur les méfaits du clergé, qu’ils avaient connus pendant leur enfance. Mais ils étaient communistes et croyaient au progrès, à la nécessité de libérer les peuples opprimés. Ce n’était pas une religion mais cela y ressemblait, la lecture quotidienne de l’Huma et les réunions de cellule en formant la liturgie. Comme je m’intéressais à la politique mais critiquais le communisme, mon père m’emmena un jour à l’une de ces réunions afin que je puisse en parler avec les camarades. Toute gamine, j’exposai à ces messieurs mes vues, essayant de les convaincre qu’une anarchie régulée par la responsabilité personnelle et le sens de la communauté formerait un monde bien plus accompli que leur système. Ils m’écoutèrent poliment, par respect pour mon père sans doute, et nous en restâmes là.

En 6ème je commençai le latin, en 4ème le grec. Avec ces langues, je découvris la mythologie antique, qui constitua pour ainsi dire ma première religion, une religion à laquelle il n’y avait pas à croire. Cela me convenait tout à fait : un enchantement du monde, sans contraintes. Je me mis à explorer aussi la mythologie égyptienne, puis je m’intéressai à l’hindouïsme, au taoïsme, au bouddhisme. Je recopiais dans un cahier les éléments que je trouvais dans des livres, avec aussi des écritures en langues orientales, sans les connaître mais pour le bonheur des signes. Parallèlement j’explorai aussi l’esprit en lisant Freud et un peu Jung, et toujours beaucoup de littérature et de poésie, notamment française et russe, bien sûr imprégnées de christianisme.

À dix-sept ans, lors de mon premier voyage, j’eus un contact inattendu, précis et extrêmement fort avec Dieu dans l’église-mosquée de Sainte-Sophie, à Istanbul. Je me cachai pour pleurer. Pendant très longtemps je demeurai comme je le disais « mystique mais athée ». C’est-à-dire, vivant dans l’expérience de Dieu, mais sans croire en Dieu, au sens où je voyais les gens croire en Dieu un peu comme au Père Noël. Je m’intéressai à l’art pariétal, visitant des grottes préhistoriques, allant voir des spécialistes, m’interrogeant sur le sens liturgique de ces œuvres. À la montagne, et notamment au cours de mes ermitages, mes expériences mystiques devinrent de plus en plus fortes et je finis par me tourner plus concrètement vers le christianisme, d’autant que la première ville en plaine était Lourdes. Je fis des retraites au carmel, où j’appris à prier selon le catholicisme. À Paris j’allai un peu au catéchisme, puis je retournai dans mes montagnes, munie d’une Bible en hébreu, d’un dictionnaire et d’une grammaire d’hébreu, et je me mis à apprendre, seule, suffisamment de cette langue pour traduire et commenter de longs passages de la Genèse et de l’Exode. Je me remis aussi au grec, et traduisis et commentai aussi de larges passages des Évangiles. Tout cela entra dans la composition de mon livre Voyage.

En retournant vivre à Paris, je passai régulièrement devant la Grande mosquée, tout près de chez moi. Je commençai à lire le Coran, un peu plus que je ne l’avais fait jusqu’à présent. Un jour, j’allai à la mosquée et demandai la permission d’y prier. On me demanda si je voulais me convertir. Je dis que je voulais seulement prier. C’était le milieu de la matinée, on me laissa aimablement entrer dans la salle de prière des femmes, en me disant que le Prophète avait dit qu’il était permis au musulman de prier partout. Je priai debout en silence pendant un peu plus d’une demi-heure, en compagnie des moineaux qui se faufilaient sous le toit. Quelques semaines plus tard, j’allai trouver un imam (du moins je suppose que c’en était un) dans un bureau de la mosquée, pour qu’il me fasse prononcer la shahâda.

Ainsi donc, des premières à la dernière religion, j’ai fait le parcours. Et je continue à marcher.

« Dans les jardins arrosés d’eaux vives » (Coran 14, 23)

La Bible a été traduite de l’hébreu en grec par soixante-douze traducteurs en 270 avant J-C, ce fut la Septante. Au début du Ve siècle, saint Jérôme la traduisit de l’hébreu au latin, ce fut la Vulgate. Au IXe siècle, Cyrille et Méthode la traduisirent en langue slave. Ainsi fut-elle universalisée.

Le Coran est aujourd’hui traduit en de nombreuses langues, mais tout musulman est vivement encouragé à apprendre l’arabe, afin de saisir mieux le sens complexe de la langue, que les traductions ne peuvent rendre. Pour ma part, je suis seulement capable d’en déchiffrer les mots pour aller les chercher dans le dictionnaire, quand je désire un éclaircissement. J’aime les langues et je pourrais apprendre l’arabe, d’autant que l’arabe coranique est splendide. J’y viendrai si Dieu le veut, mais pour le moment il m’importe de continuer à lire le Coran avec ce bagage minuscule, et donc pour l’essentiel en traduction. Parce que pour le moment, il m’intéresse de contribuer à l’universalisation du Coran par son exégèse à partir de la lecture que peuvent en faire des musulmans non spécialistes de la langue coranique, à savoir la plupart des musulmans, et notamment des musulmans de fraîche date. Et aussi des non-musulmans. De même que la Bible, le Coran est un trésor pour toute l’humanité, qui doit être plus universellement connu et compris. Cette perspective de travail est déjà en elle-même un paradis sans fin.

Lumière sur le monde

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Je suis allée chez mon éditeur, ou du moins à la maison d’édition où fut l’éditeur que j’aimais bien, avant que les puissances de l’argent ne le débarquent. De là-haut j’ai contemplé les gens sur la place, leur mouvement, leur beauté. Ce fut le meilleur moment.

En sortant je suis allée chez Tang Frères, acheter du thé vert et de quoi préparer un plat de nouilles chinoises. Le soleil et l’ombre alternaient sur les trottoirs. Dans l’ombre de mon corps grandissait mon livre en cours.

J’ai annoncé la règle des Pèlerins d’Amour sur ma page Bible, Coran et autres textes saints. La vérité ne sera pas mort-née. Elle s’extrait de la matière du monde dans les convulsions et le sang, et elle crie, vivante.