« Dix petits Indiens », Agatha Christie adaptée par René Clair

https://youtu.be/UeRQ7akSqfA

Plus le film avance, plus il est prenant. C’est la première adaptation au cinéma du roman d’Agatha Christie, et mine de rien les questions métaphysiques « tous coupables ? » ou « d’où vient le châtiment ? » ou encore « tous doivent-ils payer ? » prennent au cours du film un certain poids qui appelle une délivrance. Mais je ne spoilerai pas, je n’en dis pas plus !

20 règles pour écrire des romans policiers, par S.S. Van Dine

J’ai trouvé ces règles ici sur Open Culture (où elles sont accompagnées d’un article sur Van Dine et les circonstances dans lesquelles il les a écrites, après être resté deux ans au lit à lire plus de deux mille romans policiers) et je les ai traduites, comme j’avais traduit celles de Raymond Chandler, pour ceux qui comme moi caresseraient l’idée d’écrire un polar, ou tout simplement s’intéressent à ce qu’est un polar. Et après le texte, un film de Michael Curtiz avec William Powell et Mary Astor, « The Kennel Murder Case », d’après un roman de S.S. Van Dine.

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Le roman policier est une sorte de jeu intellectuel. C’est aussi un événement sportif. Et l’écriture de romans policiers est régie par des lois très précises – non écrites, peut-être, mais pas moins contraignantes pour autant. Tout concocteur de mystères littéraires respectable et digne de ce nom remplit ces obligations. Voici donc une sorte de credo, fondé en partie sur la pratique de tous les grands auteurs de romans policiers, et en partie sur les éléments que l’intuition de l’auteur honnête lui souffle. À savoir :

1. Le lecteur doit être à chance égale avec le détective pour résoudre le mystère. Tous les indices doivent être clairement énoncés et décrits.

2. Le lecteur ne doit être l’objet d’aucune tricherie ni tromperie délibérées, autres que celles jouées par le criminel avec le détective lui-même.

3. Il ne doit pas y avoir d’intrigue amoureuse. Il s’agit de conduire un criminel devant un tribunal, pas de porter un couple amoureux à l’autel de l’hymen.

4. Le détective lui-même, ou l’un des enquêteurs officiels, ne doit jamais s’avérer être le coupable. C’est une ruse éculée, autant que de vouloir échanger un sou brillant contre une pièce d’or de cinq dollars. C’est une fausse prétention.

5. Le coupable doit être trouvé par des déductions logiques – non par hasard, coïncidence ou aveu sans raison. Résoudre un problème criminel de cette façon revient à envoyer délibérément le lecteur sur une fausse piste, puis à lui dire, après qu’il a échoué, que vous aviez l’objet de sa quête dans votre manche durant tout ce temps. Un tel auteur ne vaut pas mieux qu’un farceur.

6. Le roman policier doit comprendre un détective. Et un détective n’est un détective que s’il investigue. Sa fonction est de recueillir des indices qui mèneront éventuellement à la personne qui a fait le sale boulot dans le premier chapitre ; et si le détective ne parvient pas à ses conclusions par une analyse de ces indices, il n’a pas plus résolu son problème que l’écolier qui se fait souffler la réponse à un problème d’arithmétique.

7. Il doit tout simplement y avoir un cadavre dans un roman policier, et plus mort est le cadavre, mieux c’est. Nul crime moindre qu’un meurtre ne saurait suffire. Trois cents pages pour un crime autre qu’un meurtre, ce serait très abusif. Après tout, la peine et la dépense d’énergie du lecteur doivent être récompensés.

8. Le problème du crime doit être résolu par des moyens strictement naturels. Découvrir la vérité par l’intermédiaire d’une ardoise ou d’une planche de ouija, de la télépathie, de séances avec les esprits, d’une boule de cristal, etc., est tabou. Un lecteur a une chance quand il mesure ses facultés avec celles d’un détective rationaliste, mais s’il doit rivaliser avec le monde des esprits et partir en chasse dans la quatrième dimension métaphysique, il est vaincu ab initio.

9. Il doit y avoir un seul détective – c’est-à-dire un seul protagoniste de déduction – un seul deus ex machina. Mettre sur un problème les esprits de trois ou quatre, ou parfois d’un groupe de détectives, c’est non seulement disperser l’intérêt et rompre le fil direct de la logique, mais aussi prendre un avantage injuste sur le lecteur. S’il y a plus d’un détective le lecteur ne sait pas qui est celui avec lequel il mène l’enquête. C’est comme de faire courir au lecteur une course avec une équipe de relais.

10. Le coupable doit se révéler être une personne qui a joué un rôle plus ou moins important dans l’histoire – une personne familière au lecteur et à laquelle il s’intéresse.

11. L’auteur ne doit pas choisir comme coupable un employé de maison. C’est une question de noblesse. Et une solution trop facile. Le coupable doit être décidément une personne comme tout le monde, qu’on ne soupçonnerait pas normalement.

12. Il ne doit y avoir qu’un coupable, quel que soit le nombre de meurtres commis. Le coupable peut, bien sûr, avoir un complice mineur ou un co-préméditeur ; mais la charge entière doit reposer sur une seule paire d’épaules : toute l’indignation du lecteur doit pouvoir se concentrer sur un seul noir personnage.

13. Les sociétés secrètes, camorras, mafias et autres, n’ont pas leur place dans un roman policier. Un meurtre fascinant et vraiment beau est irrémédiablement gâché par une telle culpabilité en gros. Pour sûr, il faut accorder au meurtrier dans un roman policier une chance sportive ; mais c’est aller trop loin que de lui accorder une société secrète sur laquelle se replier. Aucun meurtrier de grande classe, aucun assassin qui se respecte ne voudrait de telles opportunités.

14. La méthode du meurtre, et les méthodes pour la découvrir, doivent être rationnelles et scientifiques. Autrement dit, la pseudo-science et les moyens purement imaginatifs et spéculatifs ne sont pas tolérés dans le roman policier. Une fois que l’auteur s’embarque dans le domaine de la fantaisie, à la manière de Jules Verne, il est au-delà des frontières de la fiction policière, cabriolant dans les confins inexplorés de l’aventure.

15. La vérité du problème doit à tout moment être évidente – à condition que le lecteur soit assez habile pour la voir. Par là je veux dire que si le lecteur, une fois qu’il connaît l’explication du crime, devait relire le livre, il verrait que la solution l’avait en quelque sorte dévisagé – que tous les indices avaient réellement désigné le coupable – et que, s’il avait été aussi habile que le détective, il aurait pu résoudre le mystère lui-même sans aller jusqu’au dernier chapitre. Il va sans dire que le lecteur intelligent résout ainsi souvent l’énigme.

16. Un roman policier ne doit pas contenir de longs passages descriptifs, pas de lenteurs littéraires sur des sujets secondaires, pas d’analyses subtilement travaillées des personnages, pas de préoccupations « atmosphériques ». De telles matières n’ont pas de place vitale dans un récit de crime et d’enquête. Elles diluent l’action et introduisent des questions qui ne relèvent pas du propos principal, qui est d’indiquer un problème, de l’analyser et de le conduire à une conclusion positive. Mais bien sûr, il doit y avoir suffisamment de descriptions et d’indications sur les personnages pour donner au roman sa vraisemblance.

17. Il ne faut jamais faire endosser la culpabilité d’un crime à un criminel professionnel dans un roman policier. Les crimes de cambrioleurs et de bandits sont l’ordinaire des services de police – pas des auteurs ni des détectives amateurs brillants. Un crime vraiment fascinant est un crime commis par un pilier d’église ou par une vieille fille connue pour ses œuvres de bienfaisance.

18. Un crime dans un roman policier ne doit jamais se révéler être un accident ou un suicide. Mettre fin à une odyssée de détective avec un tel anti-climax est tromper le lecteur de confiance et de bon cœur.

19. Les motifs de tous les crimes dans les romans policiers devraient être personnels. Les complots internationaux et les guerres politiques appartiennent à une autre catégorie de la fiction – les histoires de services secrets, par exemple. Mais une histoire de meurtre doit rester gemütlich [confortable, ndt], pour ainsi dire. Elle doit refléter les expériences quotidiennes du lecteur, et lui offrir une certaine issue à ses propres désirs et émotions réprimées.

20. Et (pour donner à mon credo un nombre de points régulier) je liste ci-joint quelques-uns des dispositifs dont nul auteur de roman policier qui se respecte ne se prévaudra désormais. Ils ont été utilisés trop souvent et sont familiers à tous les vrais amateurs de crime littéraire. Les utiliser est un aveu d’incompétence et de manque d’originalité de l’auteur. a) Déterminer l’identité du coupable en comparant un mégot de cigarette laissé sur la scène du crime avec la marque des cigarettes fumées par un suspect. b) La séance spiritualiste bidon pour effrayer le coupable et le faire se trahir. c) Des empreintes digitales forgées. d) L’alibi mannequin. e) Le chien qui n’aboie pas et donc révèle le fait que l’intrus est familier. f) La désignation finale du criminel comme un double, ou un parent ressemblant exactement à la personne soupçonnée, mais qui était en fait innocente. g) La seringue hypodermique et les gouttes qui terrassent. h) Le meurtre commis dans une pièce fermée après que la police l’a en fait forcée. i) Le test d’association de mots pour déterminer la culpabilité. j) La lettre chiffrée ou codée, qui est finalement déchiffrée par le détective.

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Les dix commandements de Raymond Chandler pour le roman policier

1. Son motif doit être crédible, tant dans la situation de départ que dans le dénouement.

2. Il doit sonner juste techniquement quant aux méthodes du meurtre et à celles de l’enquête.

3. Il doit être réaliste quant aux personnages, au cadre et à l’atmosphère. Il doit parler de vrais gens dans le vrai monde.

4. L’histoire doit avoir de la valeur en dehors du mystère lui-même : c’est-à-dire que l’enquête elle-même doit être une aventure qui vaille d’être lue.

5. Il doit être fondé sur assez de simplicité pour pouvoir s’expliquer aisément le moment venu.

6. Il doit déjouer un lecteur raisonnablement intelligent.

7. La solution doit paraître inéluctable une fois révélée.

8. Il ne doit pas essayer de tout faire à la fois. Si c’est une histoire de puzzle se déroulant dans une atmosphère tranquille et raisonnable, elle ne peut être aussi une violente aventure ou une histoire d’amour passionnée.

9. Il doit punir le criminel d’une façon ou d’une autre, pas nécessairement par le biais de la loi… Si l’enquêteur échoue à résoudre les conséquences du crime, l’histoire comme un accord inachevé laisse derrière elle une sérieuse insatisfaction.

10. Il doit être honnête avec le lecteur.

Source

apparition de Raymond Chandler, assis lisant un livre dans Double Indemnity de Billy Wilder, scénario de B.Wilder et R.Chandler d’après le roman Three of the Kind de James M.Cain
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à vos plumes ! ou à vos lectures ! ou à vos visionnages de films ou séries policières ! bonne traque du mal !
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Lire des polars

Contrairement à l’homme, la vérité ne vieillit ni ne meurt, c’est pourquoi elle a tout son temps. Elle peut apparaître et disparaître à tout moment, mais ses conséquences sont sans cesse à l’œuvre.

Le mensonge n’est jamais vivant, n’accède jamais à la vie. Même à la mort, à laquelle il appartient, il finit par être enlevé, pour sombrer dans le néant.

Je continue à lire des polars (en ce moment Michael Connelly), en parallèle à l’étude des Présocratiques. Un excellent exercice. Comme le dit Héraclite : de ce qui ne sombre jamais, comment se cacher ? Si piétinée soit-elle, la vérité sourit, sereine, et vous regarde.

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Anaximandre et Connelly, même combat

athènes

Michel Houellebecq imagine dans son prochain roman l’élection d’un Président de la République française nommé Mohammed Ben Abbes, et ça met les journalistes en émoi. Il appelle cela « faire peur ». Haha. Comme nos braves concitoyens sont peureux, et comme nos élites sont elles aussi peureuses et hystériques. Souvenons-nous aussi de l’effroi des Américains quand François Mitterrand fit entrer des ministres communistes dans son gouvernement. Dans mon roman Forêt profonde, après la fonte des glaces qui paralyse Paris, la narratrice voit depuis Notre-Dame se construire des minarets autour du Sacré-Cœur. Ma foi, pourquoi pas ? Si nous me suivons, nous retournerons à l’esprit grec, source commune au monde islamo-chrétien, dans laquelle les « mythes » ou les concepts « religieux » sont de libres éléments de langage pour soutenir la pensée, révéler la lumière, la joie, la paix, la beauté.

La veille de l’anesthésie générale, l’infirmière a voulu me donner un léger somnifère pour la nuit. Je l’ai refusé, étant accoutumée indifféremment à bien dormir ou à ne pas dormir. Je n’avais pas la moindre angoisse, et donc il m’était égal de savoir que je dormirais peu, là à l’hôpital avec une voisine de chambre et des infirmières qui viendraient la soigner plusieurs fois dans la nuit puis nous réveiller le matin. Mais une fois de retour à la maison j’ai lu sur internet qu’un bon sommeil, donc un bon repos, dans les jours qui précèdent une anesthésie générale, permet un meilleur réveil.

danse,

Le matin suivant l’opération, ravie à la perspective de ma sortie, j’étais toute en joie et très réveillée bien qu’une bonne partie de la nuit se soit passée en soins de contrôle, j’ai écrit quelques poèmes. O et moi sommes rentrés à pied, une vingtaine de minutes de marche sous la pluie fraîche, c’était parfait. Mais une fois à la maison, j’ai senti la léthargie s’emparer de nouveau de mon cerveau. Il n’est pas rare que l’anesthésiant continue à se faire sentir pendant quelque temps avant d’être complètement évacué par le corps. Pour me réveiller, je me suis mise à lire des polars – de Gunnar Staalesen L’écriture sur le mur, de Henning Mankell, Meurtriers sans visage, Les Chiens de Riga, La Lionne blanche, de Michael Connelly, Les neuf dragons. Et ça a marché à merveille, mon cerveau s’est débarrassé des substances qui revenaient le hanter. Je continue sur ma lancée à alterner les lectures de philosophes grecs présocratiques et d’auteurs de polars. Qu’ont-ils en commun ? Ils renvoient la corruption à sa place. La corruption et la peur sont les deux faces d’une même médaille, de ce même genre de médaille que les pouvoirs épinglent sur la poitrine des citoyens qu’il veulent conserver soumis au monde tel qu’il est, peureux et corrompu. Je ne suis pas de ce monde qui a peur, je ne suis pas de ceux qui lui sont soumis.

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J’ai rêvé que tu montais au ciel avec les enfants, dit-il. Ce n’était pas une métaphore, c’était un pouvoir, et tu avais aussi d’autres pouvoirs, ajoute-t-il. Moi j’ai rêvé de bateaux et de chevaux, entre autres. J’ai vu notamment des bateaux d’un rouge extraordinairement vivant le long de l’embouchure d’un fleuve qui était à la fois la Gironde et le Bosphore. Je vais et je viens aussi bien depuis mon état de corps vivant ici-bas que depuis après la mort du corps, et ce n’est que joie et lumière.

photos O, Athènes 2007 et Assouan 2008

« La Lionne blanche », par Henning Mankell

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Milena Jesenska écrivait peu avant la Deuxième Guerre mondiale, en pleins ravages de l’antisémitisme, que les juifs en Europe n’étaient pas seulement les personnes de confession juive, mais aussi les Noirs, les Tsiganes, les pauvres, les femmes, les étrangers… Toutes catégories de personnes considérées comme ontologiquement inférieures. Je ne me rappelle plus de sa phrase exacte, peut-être écrivait-elle en fait que les Noirs n’étaient pas seulement les personnes qui avaient la peau sombre, mais les juifs, les femmes, les étrangers etc. Milena Jesenska n’était ni juive ni noire ni étrangère mais femme et résistante, et elle allait payer cela elle aussi, et mourir quelque temps plus tard au camp de Ravensbrück.

J’ai pensé à elle en terminant La Lionne blanche, le roman d’Henning Mankell mettant en scène son fameux inspecteur Wallander, en Suède, mais dont l’enjeu se noue en Afrique du Sud en 1992. Un groupe de Boers effrayés par la perspective de la fin de l’apartheid projette un attentat visant à empêcher la victoire de Mandela. Le roman est excellent, je le conseille et n’en dirai guère plus afin de ne pas en déflorer l’intrigue. Je dévoilerai seulement ce nœud central comme symbole de la situation : un Blanc des services secrets, œuvrant pour la perpétuation de l’ordre établi, tout en aimant secrètement une Noire, avec laquelle il a eu une fille. Cet homme s’imagine être aimé de cette femme, qu’il considère inconsciemment comme étant à son service, et de leur fille. Or la femme ne l’aime pas, ne peut pas l’aimer, et rapporte tout ce qu’elle peut savoir de ses activités à un groupe de résistants noirs afin de servir la cause des opprimés. Quant à sa fille, elle le hait. L’aveuglement du Blanc lui sera fatal.

Ainsi en est-il de la situation d’apartheid. Et de toute situation politique comparable, que le « Noir » soit un homme à la peau sombre ou bien un Palestinien, ou bien une femme dans la majorité des sociétés – et particulièrement dans les milieux religieux-, ou bien un pauvre ou un étranger dans les sociétés riches. Le cas de figure inventé par Mankell vaut pour tous ces cas, à l’échelle des peuples comme à celle des individus. L’oppression, même inconsciente ou cachée, ne peut que provoquer la lutte contre l’oppresseur, et grever l’avenir de la haine suscitée dans la génération suivante.

Henning Mankell, qui était en 2010 dans la flottille qui tenta de franchir le blocus de Gaza – opération, on s’en souvient, brutalement réprimée et qui fit neuf morts parmi les militants pacifiques – écrivit que l’intervention israélienne fut « hors la loi, du début à la fin ». Ainsi en est-il aussi de l’occupation, de la colonisation, de toute autre oppression, comme l’espionnage des citoyens. Il faudrait être moralement très pervers pour rappeler dans ces cas la parole évangélique selon laquelle le sabbat est fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat, et qu’il faut donc fuir l’ « insupportable » légalisme. Ou très aveugle. Je suis venu pour accomplir la loi, a dit au contraire Jésus. Comme tout prophète digne de ce nom. Mankell, à sa façon, fait son travail d’écrivain, qui est d’être aussi prophète, diseur de vérité – comme, parmi la multitude des faux prophètes, tout écrivain digne de ce nom. La vérité vainc, et nul homme ne peut déterminer son heure.

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