Chanson du poète à l’aurore

arbre de v,

Ayant passé la soirée d’hier à me rappeler l’œuvre de David Lynch, depuis ma projection, vendredi, du pilote de Twin Peaks à mes élèves, projection où il a pris en moi toute sa dimension, et à écouter notamment Angelo Badalamenti expliquer comment fut écrite la musique de la série, me revient ce matin ce texte, l’un des poèmes de mon livre Voyage, sur la poésie :

 

 

Bien sûr que le poète broie du noir,

Cette pâte tirée de la brûlure

Des os, depuis la nuit des temps peinture

Pour hommes des cavernes du savoir.

Bien sûr que la lumière éclaire, appelle

À elle le poète, son bien-aimé

Qui la pénètre, la peint, lui promet

L’enfantement de l’autre, la vie belle

Du jour, conçu, venu dans les brisures

De leur lien. Broyée je fus, pauvre pain

Enfourné dans la nuit, le lendemain

Livré, brûlant, aux mystiques figures.

Engendrée par le verbe, moi la lumière

Sa mère, moi le poète son fils

Apparu dans l’aurore aux bras de lys,

Humble et royal dans sa naissance entière,

Bien sûr que je pleure de joie, voyant

Venir le temps où l’amour se révèle,

Où doucement la vérité s’épelle,

Et garantit de nous garder vivants.

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Alina Reyes, Voyage

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Montagnarde toujours

Je révise Voyage, y compris dans son titre, et c’est profondément apaisant. Le livre ne correspondait plus à ce qu’il a créé. Au fond il porte bien son titre, c’est un voyage, il a continué à avancer, hors du livre, hors de lui-même. Il continuera à le faire, il est comme un camp de base pour les lecteurs qui poursuivront eux-mêmes. Mais il y a eu des changements géologiques, le camp devait être remonté, à tous les sens du terme. Voilà qui est en train de se faire, à vrai dire il s’agit d’ajustements pas si considérables, mais qui changent quand même le visage de l’ensemble, comme après un simple lacet dans la montagne le paysage peut apparaître tout neuf.

Je pense à Hegel écrivant sa Phénoménologie de l’esprit, d’abord intitulée Système de la science, dans les problèmes d’argent, notamment avec son éditeur qu’il soupçonnait de malhonnêteté – travaillant à ce livre si extraordinaire dont 750 exemplaires seulement furent vendus en vingt-trois ans, et auquel il travaillait encore quand il mourut – en vue de la seconde édition. La vie est au moins aussi extraordinaire.

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Les Terres fortunées de Sarane Alexandrian

photo ;usikGroupe de théâtre musical, Bagdad, années 1920

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Un matin j’ai traversé Paris pour aller dire adieu à Sarane Alexandrian, arrivé au terme d’une longue et discrète vie de combattant pour l’art et la poésie. Il n’y a pas si longtemps, mais cela me revient maintenant comme une petite chute de film surréaliste qui viendrait s’insérer, de façon subliminale et subversive, dans la Grosse Production adorée chaque jour par des milliards d’âmes humaines.

Après un long trajet en bus j’arrive à proximité du Père-Lachaise, c’est encore tôt le matin, on sent cette fraîcheur de l’air et de la vie, y avait-il ce jour-là, à cette heure-là, la très longue queue de démunis que l’on voit régulièrement devant le cimetière, attendant la distribution de sandwiches ? Je marche dans les allées en suivant la direction du crématorium, je descends dans une salle en sous-sol où ses amis sont réunis. « Le feu va brûler le feu », dit le poète Christophe Dauphin. Puis l’artiste Anastassia Politi, toute grâce, s’approche du cercueil posé là comme un piano, ou bien le monolithe noir de Stanley Kubrik. Elle se penche, sa main esquisse une caresse au-dessus du bois, elle se dépouille de sa longue robe noire, apparaissant en longue robe blanche, pieds, épaules et bras nus ; et elle lit, entrecoupés de ses chants grecs mélancoliques, des passages d’un livre de Sarane, Les terres fortunées du songe, hommages aux quatre éléments. Avant de partir je laisse dans le cahier un mot de bon voyage et d’amitié, puis je remonte à l’air libre. Il pleut un peu, très doucement, juste le temps de rejoindre la sortie. Je descends du bus au bord de la Seine et je contemple l’eau où jamais l’on ne se baigne deux fois, en me rappelant Sarane, son sérieux enfantin, son élégance soignée, sa grâce qui s’ignorait, sa conversation toujours enjouée. Un homme élevé jusqu’à six ans à la cour du roi à Bagdad, parmi les femmes du harem et les biches des jardins, on n’en rencontre pas tous les jours. Dans sa jeunesse il a quitté cette atmosphère de Mille et une nuits pour Paris, où il n’allait pas tarder à replonger dans le rêve : à vingt ans il rejoignait Breton et s’engageait dans l’aventure surréaliste. Je reconnais l’œuvre de Breton, même s’il est trop grave et bourgeois à mon goût, si j’aime mieux la radicalité d’Artaud ou de Daumal ou des Slaves de ce siècle où le monde s’en allait à la dérive. Sans le savoir nous sommes toujours portés perdus en mer, et nous avons un besoin criant de poètes de leur trempe.

La dernière fois que j’ai rendu visite à Sarane, j’ai traversé Paris par des métros bondés, dans une alternance de nuages et chaleur qui ont fini par se mêler en grand vent, jusqu’à son immeuble d’une rue calme du XVIIème arrondissement. Solidement planté et vêtu d’un pull multicolore, il m’a reçue avec sa gaieté habituelle dans son bureau, c’est-à-dire la pièce de l’appartement que toute personne ordinaire aménage en salon. Aux murs toujours des tableaux de sa femme Madeleine Novarina, une toile de Ljuba, l’un des nombreux artistes sur l’œuvre desquels il a écrit un livre, une grande photo noir et blanc de Macha Méryl à cinquante ans, en buste, nue, toute sourire, très belle, de jolis seins frais. Et bien sûr des bibliothèques. Sur sa table une nouveauté, l’ordinateur portable.

On a bu du vin doux de Samos en se rappelant nos dernières rencontres dans des cafés avec des poètes, et puis on a parlé de Supérieur Inconnu, il m’en a donné un numéro avec son éditorial : « Il n’y a aucune autre revue au monde, assurément, disait-il, qui est financée par les lettres de Breton, Bataille, Char, Magritte et leurs pairs. Cela donne un caractère sacré à cette nouvelle série : quiconque y collabore, quiconque en achète un numéro ou s’y abonne, rend hommage à ce comité de soutien invisible qui est au-dessus de moi. »

Soufflait autour de lui un esprit de gratuité, une rare alliance de bienveillance et de rigueur, de mémoire et de goût du présent, de fidélité et d’ouverture. Sarane, continue à te rappeler à moi quand j’écris, je te prie, comme tu le faisais de temps en temps. Nous avons tant besoin de nous souvenir de la fraîcheur d’avant la Grosse Production. Je suis rentrée à pied en traversant lentement le Jardin des plantes. Le ciel était bleu, les terres fortunées songeaient par brassées de verdures parfumées, d’enfants, d’hommes et de femmes qui déambulaient dans la paix lumineuse et tendre.

extrait de Voyage, que je suis en train de réviser

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Actualisation

J’ai actualisé la page de Voyage.

Lecteurs de ce blog, merci de me soutenir en visitant mon site d’édition en ligne et en me lisant ! Du fait d’avoir écrit Voyage, objet de beaucoup de pressions, je ne peux plus publier depuis cinq ans, alors que j’ai publié plus de trente livres en vingt ans. Mais je continue à écrire, et nous nous retrouverons un jour en librairie. À suivre !

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Une chanson pour Denis. In memoriam

Les stalactites que je casse
Trinquent et tintent à ma santé
Entre mes doigts qui les ramassent
Dedans la neige qui se tait.

C’est la musique de la glace,
Au bout de la journée la nuit.
Et voilà qu’un vieux copain passe,
Ayant éclusé un bon puits.

Toc-toc il frappe à mon palace.
C’est qui je dis, c’est moi dit-il.
J’ouvre c’est lui sur ma terrasse
Me saluant d’un ton civil.

Ça va mon gars ? j’lui fais, sagace.
J’voudrais du feu il me répond.
Je lui en donne, qu’il se fasse
Une cigarette au rebond.

Il reprend sa montée cocasse
Avec le pote qui l’attend
Dans la nuit froide, à la ramasse.
Le vent souffle, la paix s’entend,

Les stalactites ne se lassent
Le long du toit de revenir.
Demain je casserai la glace
Encor, pour fermer et ouvrir.

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Exode 15, 1-21 (ma traduction)

Myriam danse,Poursuivi par Pharaon, le peuple guidé par Moïse a franchi la mer Rouge, mer du Roseau – que j’ai appelée aussi mer du Parler, parce que les roseaux parlent. Pharaon et ses armées sont engloutis, un chant de joie s’élève.

1. Alors auront, eurent à chanter Moïse et les fils d’Israël ce chant via le Seigneur. Ils dirent via dire :

« Que je chante via le Seigneur !

il est monté, il est monté,

cheval et cavalier dans la mer il a jetés !

2. Ma force, un chant, Yah ! Via lui il fut, mon salut !

Lui, mon Dieu, je le louange, Dieu de mon père, je l’exalte !

3. Le Seigneur est un guerrier, Seigneur est son nom !

4. Chars de Pharaon et son armée, dans la mer il les a jetés !

L’élite de ses officiers s’est enfoncée dans la mer du Roseau,

5. les abîmes les couvrent,

ils ont coulé aux profondeurs comme une pierre.

6. Ta droite, Seigneur, magnifique en puissance,

ta droite, Seigneur, brise l’ennemi.

7. Dans la profusion de ta majesté, tu détruis ceux qui se dressent contre toi,

tu envoies le feu de ta colère, il les mange comme du chaume !

8. Au souffle de tes narines, s’avisèrent les eaux,

s’enflèrent comme une digue les ondes,

se figèrent les abîmes dans le cœur de la mer !

9. L’ennemi disait :

Je poursuivrai, j’atteindrai,

je partagerai le butin,

je m’en remplirai l’âme,

je viderai mon épée,

ma main les ruinera !

10. Tu fis souffler dans ton esprit,

la mer les couvrit,

ils sombrèrent comme du plomb

dans les eaux formidables.

11. Qui est comme toi parmi les dieux, Seigneur ?

Qui est comme toi magnifique en sainteté,

terrifiant de gloire,

faisant merveille ?

12. Tu as étendu ta main,

le pays va les engloutir.

13. Tu as dirigé dans ton amour

ce peuple que tu as racheté,

tu l’as conduit par ta puissance

vers ta demeure sainte.

14. Ils ont entendu, les peuples,

ils frémissent !

Une douleur saisit

les habitants de Philistie.

15. Alors sont troublés

les maîtres d’Édom,

les puissants de Moab,

un tremblement les saisit,

ils fondent tous, les habitants de Canaan.

16. Tombent sur eux

épouvante et terreur,

dans la grandeur de ton bras

ils sont muets comme la pierre,

tant que passe ton peuple, Seigneur,

tant que passe ce peuple que tu as acquis.

17. Tu les emmèneras, les planteras

dans la montagne, ta possession,

lieu que tu as créé, Seigneur,

via ta demeure,

sanctuaire, mon Seigneur,

fondé de tes mains !

18. Le Seigneur règne via l’éternité, à jamais. »

19. Car est entré le cheval de Pharaon, son char et son armée, dans la mer, et il a fait retourner sur eux, le Seigneur, les eaux de la mer, et les fils d’Israël ont marché à pied sec au milieu de la mer.

20. Alors Marie, la prophétesse, sœur d’Aaron, prit en sa main un tambourin, et sortirent toutes les femmes à sa suite, dans les tambourins et les danses du pardon.

21. Et Marie leur entonna :

« Chantez via le Seigneur, il est monté, il est monté,

cheval et cavalier à la mer il a jetés ! »

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« Il n’y a pas de sacrifice »

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« Il n’y a pas de sacrifice », dit Alain Badiou dans cette conférence sur la vérité. C’est aussi ce qui est écrit dans la règle de mon ordre. C’est pourquoi je ne peux être « chrétienne » au sens où ce que les grands prêtres et Rome font depuis deux mille ans à la Vérité : tenter de l’immobiliser. L’ordre est à la fin de Voyage, il y est ouverture, et Voyage repart en voyage, le voyage sans fin de la vérité. Non seulement en esprit, mais aussi en fait : matériellement, il va se poursuivre autrement. Ceci comme mon travail tout entier, qui est tout entier de composition et de recomposition créatrice. La voilà, « la vraie vie » dont parle Badiou, et qui est, oui, le bonheur absolu.
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Lettre ouverte au pape François

Cher frère en Christ,

Mon cœur se serre lorsque je pense à tous ces merveilleux monastères et couvents aujourd’hui désertés dans tant de territoires. J’ai conçu l’ordre des Pèlerins d’Amour en partie pour pouvoir leur redonner vie et mettre fin à leur perte. La règle de cette communauté inter-religieuse, souple et mouvante, clôture comme vous le savez mon livre Voyage, tout entier dédié à la gloire de Dieu. Car les bâtiments ne sont rien sans les hommes, et les hommes sont malheureux sans maisons de Dieu, c’est-à-dire maisons de fraternité, d’entraide et d’œuvre pour la paix. Il nous faut réinventer de telles maisons afin qu’elles soient habitables par des communautés pleinement inscrites dans le monde contemporain. Bien des mosquées, avec leurs lieux de vie et d’étude, et bien d’autres lieux d’autres religions ou traditions spirituelles ou fraternelles, pourraient participer à cet accueil des Pèlerins d’Amour, au bénéfice de tous.

Mes communications avec l’Église ont jusque là été en grande partie indirectes. Et de fait, nous ne sommes pas arrivés à nous entendre. L’enseignement de Jésus, je crois, nous commande de parler d’être humain à être humain, de nous parler de façon incarnée. Je vous ai envoyé Voyage il y a dix-huit mois, sobrement dédicacé « Aux chrétiens » – comme je l’ai envoyé à d’autres personnes dédicacé « Aux juifs » ou « Aux musulmans ». Je suis comme mes Pèlerins d’Amour inter-religieuse, mais je viens du catholicisme et je pense qu’une réponse de votre part pourrait nous permettre d’œuvrer, ensemble et avec d’autres, à mettre en chantier cet Ordre au service de tous les hommes du monde.

Je vous salue respectueusement. Que la paix soit avec nous tous. Elle viendra avec la lumière.

Alina Reyes

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J’ai envoyé cette lettre ouverte au journal Le Monde, qui n’a pas accepté de la publier.