Enterrement, déterrement

 

Ma plus grande erreur, m’écrivit-elle, est de t’avoir envoyée au lycée et de t’avoir ainsi donné la possibilité d’étudier ; j’aurais plutôt dû te garder pour moi.

Pour elle, comme mon corps de jeune femme sous la douche, qu’elle regarda de façon appuyée, disant devant ma gêne : c’est moi qui t’ai faite.

Pour elle, comme le fait que je sois devenue écrivain, qu’elle regrettait et moquait amèrement et dont elle s’attribuait en même temps le mérite – que serais-je devenue sans son action ? insistait-elle en une démonstration aberrante : action qui avait consisté à m’envoyer au collège de Royan (que j’avais demandé et où j’allais avec certains autres enfants du coin) plutôt qu’en collège à Bordeaux, grâce à quoi j’avais pu devenir écrivain, contrairement à ceux des enfants du coin qui étaient allés à Bordeaux.

Pour elle, comme les allocations familiales, qu’elle déclarait être pour elle, pour s’acheter robes de chambre et Tupperware, plutôt que pour ses enfants.

Pour elle, comme la grande boîte de chocolats à Noël, gardée en haut de son armoire et dont les enfants n’avaient pas le droit de manger.

Pour elle, comme le beurre sur les tartines, auquel elle avait seule droit.

Pour elle, comme le nouveau canapé qu’elle désira dès que j’eus de l’argent, argent qu’elle me demanda donc pour l’acheter.

Pour elle, comme la considération qu’elle exigeait à son égard mais qu’elle accordait ou refusait de façon si peu juste aux autres.

Pour elle, qui rêvait la nuit qu’elle était Napoléon, et se vantait d’être rancunière.

Pour elle, qui parlait avec gourmandise de Vipère au poing et de Folcoche.

Pour elle, qui faisait sourire (pas ouvertement, car il fallait ménager sa susceptibilité) avec ses dénégations puériles, assenées avec le plus grand sérieux et une ferme conviction teintée d’indignation (Tel antalgique, addictif ? Allons donc, « voilà cinq ans que j’en prends tous les jours, je peux vous dire qu’il n’est pas addictif du tout » ; ou bien : « La vitesse en voiture ? Je n’en ai pas du tout peur, c’est juste que la vitesse me fait mal au ventre » (sauf dans le train, bien sûr) ; ou encore : « Aller dehors la nuit ? Ça ne me fait pas du tout peur, c’est juste que je ne voudrais pas risquer, dans l’obscurité, de marcher sur un crapaud ou quelque chose comme ça ») qui faisaient partie de son charme comme son indignation face à Internet, grâce auquel il était « trop facile » de lui apporter la preuve qu’elle affirmait, aussi souvent que péremptoirement, des choses fausses.

Pour elle, comme l’ordre dans la pièce ou la brillance de l’évier fraîchement astiqué, qu’elle préservait plutôt que d’autoriser certains de ses petits-enfants à jouer ou à se faire couler un verre d’eau, pour la bonne et excellente raison que l’eau tache l’inox.

Pour elle, qui discriminait.

Pour elle, dont j’endurai les mépris et, plusieurs fois, après quelque effronterie de ma part sans doute, les insultes ordurières, dans mon adolescence et dans mon âge mûr, sans jamais les lui rendre.

Pour elle qui me dit que je lui avais fait de beaux enfants, comme si mes enfants étaient issus de quelque inceste invraisemblable avec elle, et comme si même des enfants qui n’étaient pas les siens devaient être, comme le reste, pour elle, pour elle, pour elle.

Pour elle, comme sa joie manifeste à me trahir et à me raconter de fausses histoires sur mon enfance, où elle me rabaissait et se donnait de l’importance :« tu ne comprenais rien aux maths, je t’ai appris », ou « je t’avais fait une liste de livres de littérature à lire » et autres mensonges contre lesquels je protestais à peine, tant c’était petit et sot, jusqu’au moment où, voyant qu’il s’agissait d’un système doublement pervers, si gratifiant pour elle qu’il était inarrêtable, j’ai fait la seule chose à faire : couper les ponts.

Pour elle, pour elle, pour elle, que rien n’arrivait à combler, parce qu’elle ne faisait quasiment rien par elle, pourtant douée de divers talents et aptitudes.

Pour elle, qui sut aussi, parfois, faire quelque chose pour d’autres et pour moi ; pour elle qui sut, trop souvent, faire des choses contre d’autres et contre moi.

Pour elle, qui disait aimer avoir pouvoir de vie ou de mort sur les nouveau-nés ; pour elle qui me menaça de se suicider à cause d’un foutu paragraphe de roman qui froissait son ego en évoquant les difficultés de ma jeunesse ; pour elle qui m’écrivit aussi, à cause de ça, qu’elle me considérait désormais comme morte.

Pour elle qui m’a rendu impossible un adieu et qu’on enterre demain, sans moi et sans rancune de ma part non plus.

Pour elle, c’est fini. Et puisqu’elle a menti jusqu’au bout, puisque j’en ai pleuré, puisqu’elle a voulu, plus ou moins obscurément, faire peser sur moi la faute de sa mort, il fallait bien que quelqu’un de vivant dise certaines vérités que justice réclame.

C’est fait. Pour elle, mon âme en paix.

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alinareyes