Qu’est-ce que la littérature ? À propos du livre de Vanessa Springora

 

Qu’indique la critique du livre de Vanessa Springora, Le Consentement, dans le JDD d’aujourd’hui ?

1) Que la journaliste qui l’a rédigée ignore ce qu’est la littérature ;

2) Qu’elle ne sait pas lire ;

3) Que les soutiens du pédocriminel Matzneff bougent encore dans leur bourbier.

Je commencerai par le troisième point. Je constate que tous les médias épargnent singulièrement Antoine Gallimard, patron de l’entreprise Gallimard (dont il a hérité) et Philippe Sollers, éditeur chez Gallimard depuis des décennies des pires textes de Matzneff, ceux où il détaille ses crimes sur des dizaines d’enfants. Ces deux sinistres types ont soutenu Matzneff, l’ont aidé par tous les moyens puissants dont ils disposent, y compris financiers en le mensualisant pendant des années.

En 1990 ou 91, quand j’ai envoyé un manuscrit chez Gallimard, c’est Sollers qui s’en est emparé, alors que je m’étais bien gardée de le lui adresser. Une façon de me ferrer peut-être inspirée par les méthodes de celui qu’il qualifiait de héros, Matzneff – sauf que je n’avais pas treize ans et que je n’ai jamais consenti à ses manipulations intellectuelles, mais c’est une autre histoire que j’ai racontée déjà dans mon roman Forêt profonde, je n’y reviendrai pas maintenant. Si j’en parle c’est pour mentionner que Sollers me poussa aussitôt à raconter ma vie dans mes romans ; je découvre seulement ces jours-ci qu’il était l’éditeur de Matzneff, et il me paraît vraisemblable qu’il a dû encourager aussi ce dernier sur cette pente. Même quand cette pente était celle du crime, le besoin de faire des livres en racontant sa vie induisant le besoin chez Matzneff de recommencer sans cesse ses exploits de pédocriminel, de se vanter de sodomiser des garçons de huit à treize ans et des filles de treize à quinze ans, filles à qui il faisait subir, en plus – et c’est sans doute le pire – une intense entreprise de destruction psychique, ainsi que le révèle le livre de Vanessa Springora. Il y a eu là, il y a là, de la part de Sollers et de son patron Gallimard, non seulement non-assistance à personnes en danger, mais aussi complicité de crime, et incitation au crime.

Or la presse continue à ménager de son mieux ces parrains du milieu littéraire. Antoine Gallimard n’est jamais mis en cause. Le nom de Sollers apparaît, mais souvent il est oublié parmi les signataires des pétitions pro-pédophilie, et s’il est mentionné comme éditeur de Matzneff c’est sans y insister, comme si la chose était anecdotique, ainsi que ses insultes publiques à l’encontre de Denise Bombardier. Libération s’est fendu d’un texte pour tenter d’absoudre Sollers en disant qu’il avait regretté d’avoir signé ces fameuses pétitions (qu’il prétend avoir oubliées, signées quasiment sans les avoir lues) mais sans mentionner qu’après elles et jusqu’à cet automne 2019 il a continué à publier les carnets de Matzneff, où il vante constamment ses hauts-faits sexuels et son train de vie dispendieux, entre voyages et grands restaurants au quotidien (alors que par ailleurs il crie misère et implore la charité des pouvoirs publics). Je vois dans le JDD d’aujourd’hui, qui consacre un dossier à Matzneff, la critique mauvaise du livre de Vanessa Springora par Marie-Laure Delorme comme une énième défense des complices de Matzneff, qui s’échinent à clamer son prétendu talent littéraire, et une énième attaque contre l’une de ses victimes, dont il leur faut au moins salir le travail (tout en vantant le dernier livre de Moix au passage, mafia oblige).

Selon Mme Delorme donc, le livre de Vanessa Springora ne serait pas de la littérature. Mme Delorme ne parle pas, à propos de la manie de Matzneff, de pédocriminalité ni même de pédophilie, mais de « goût pour les mineurs ». Et elle reproche à Vanessa Springora d’avoir écrit un livre vertueux, un livre qui n’aurait donc rien à voir avec la littérature. Mme Delorme croit sans doute que la littérature consiste soit à phraser, soit à pédanter. Or il ne suffit pas d’aligner des phrases jolies ou pompeuses ou précieuses, avec imparfaits du subjonctif plus ou moins bien maîtrisés, pour faire de la littérature. Ni de construire une histoire, un cadre, des personnages, selon les vieilles recettes de cantine des écrivaillons. Je le dis encore une fois avec Kafka : un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. Le reste n’est que littérature, au sens péjoratif ou minoratif du terme. La Littérature majuscule brise la mer gelée en nous. Ce livre terrasse le lecteur, a écrit quelqu’un que je ne connais pas à propos de mon roman Forêt profonde, occulté par toute la presse parisienne parce que Sollers s’y estimait offensé, bien que son nom n’y apparût pas. Mon premier roman fut aussi un choc, et quelques autres de mes livres aussi je l’espère ; en tout cas ce fut le cas pour Poupée, anale nationale, que Sollers refusa de publier et qui, bien avant Forêt profonde, face au choc causé par la publication de ce livre, se livra à une entreprise de vengeance contre moi dont je ne m’aperçus que plus tard (en fait tout avait commencé avant encore, à partir du moment où je ne m’étais pas rendue quelque part où il devait être et où il m’avait fait inviter juste après s’être saisi de mon premier manuscrit envoyé chez Gallimard). Le livre de Vanessa Springora brise puissamment la mer gelée en nous. Et il le fait avec une très grande intelligence littéraire, dans une simplicité remarquable, sans effets. En qui le lit sans œillères, il brise la mer gelée comme il la brise en toute notre société – en témoigne son succès. L’écriture de Springora, avec sa mise à plat calme et déterminée des faits, est infiniment plus puissante que les préciosités et les alignements de citations latines de Matzneff. Springora ne s’embarrasse pas de construire une histoire, des personnages, ni de faire des phrases et des effets. Elle va au but, chacune de ses pages, chacun de ses mots est le but. La vérité nue. Son écriture est virile, au sens de la virtus que j’évoquais dans ma note précédente : courageuse, dynamique, forte. Elle met le terrain à plat, comme dans Isaïe, pour ouvrir la voie à la vérité. Elle ne joue pas petit jeu, elle ne se fait pas plaisir, elle plante chaque coup d’épée droit où il faut la planter. Elle est efficace, elle est performative. Elle ne cherche pas les effets, elle fait effet. Voilà la Littérature : non pas une entreprise de divertissement, criminel ou non, mais une action. Une action capable de sauver des vies, de sauver la vie.

*

Suivre le mot-clé Matzneff pour voir mes autres notes sur l’affaire. Voir aussi les mots-clés Sollers et Forêt profonde.

 

Dimension politique de l’affaire Matzneff

 

Le taxi hier soir en avait gros sur la patate. « Vous avez entendu le discours de Macron ? » Et il a fait un geste du doigt sur sa tête pour dire : « il est cinglé, ils sont cinglés ». Après nous avoir souhaité bonne année, et bon courage en ces temps très durs. Rappelant l’affaire Delevoye : « On est gouvernés par des voleurs, on n’a pas d’autre choix que d’essayer de se mettre à l’abri par tous les moyens, et continuer le combat ». Je résume, mais le gars était très remonté, très révolté, comme tous les gens du peuple comme nous dès qu’on a l’occasion de les entendre parler.

Les gens du peuple, les gens du monde de Macron ne les aiment pas. Les gens du monde de Macron, qui existaient avant que Macron ne soit président, qui existaient quand Macron avait quatorze-quinze ans et avait une « romance », comme ils disent, avec une prof de quarante ans sans que personne ne bouge davantage que lorsque Vanessa Springora, dans les mêmes années, avait aussi à quatorze ans une « romance » avec un écrivain de cinquante ans, qui existaient avant que Macron ne soit né, qui existaient déjà au dix-neuvième siècle, bref, les bourgeois aux affaires, qui dans leur organisation incestueuse ont porté Macron au pouvoir, s’estiment au-dessus des lois, volent et violent en toute impunité et se sentent généreux en se pardonnant les uns les autres alors que les mêmes crimes, quand ils sont commis par des gens de la plèbe, ne leur inspirent que mépris et haine, exprimés à longueur de temps dans les médias que leurs alliés détiennent. Sollers, éditeur de son ami Matzneff contant par le détail ses crimes sur enfants, se répandit en mépris et sarcasmes contre Myriam, l’une des pédocriminels d’Outreau, insistant sur son prénom de femme et d’Arabe, lui faisant porter toute la charge du mal.

C’est que ces gens se prennent pour des anges, voire comme Matzneff pour des archanges, et prennent les hommes et surtout les femmes du peuple pour des diables. Quand Pivot invitait régulièrement Matzneff à Apostrophes, lui conférant ainsi une légitimité et une publicité énormes, il s’agissait toujours de plaisants débats entre gens de bien. Quand Pivot m’invita dans sa même émission, il plaça cette dernière sous le signe du diable.

M. Matzneff a passé sa vie à violer des enfants et à en retirer toutes sortes de soutiens, institutionnels et privés, qui lui ont permis de mener la dolce vita, entre les beaux quartiers de Paris, l’Italie et Manille. Aujourd’hui encore, alors qu’on nous le présente comme un homme dans la misère, il bénéficie, outre la retraite minimum que touchent tant de Français qui contrairement à lui ont trimé sur des chantiers, dans des champs, ou à d’autres tâches qui nous permettent à tous de vivre, d’une allocation de la Société des gens de lettres (argent public) et d’un appartement de la ville de Paris en plein 5e arrondissement ; et il y a quelques mois encore il se vantait dans Le Point qui le paie aussi pour une chronique qu’il utilise volontiers pour défendre ses propres petits intérêts, d’inviter une jeune fille au Fouquet’s pour y manger du homard et y boire ses vins préférés (préférés de lui, pas de la jeune fille, évidemment). Messieurs-dames du monde de Matzneff, si votre protégé (vous fournissait-il en chair fraîche ou seulement en fantasmes ?) est dans la misère, c’est seulement dans la misère humaine que vous partagez avec lui, incapables que vous êtes, comme lui, du moindre début d’empathie avec les enfants qu’il a martyrisés, avec les enfants que certains d’entre eux, une fois adultes, ont dû martyriser à leur tour, avec les enfants que certains de ses lecteurs se sont trouvés autorisés par son prosélytisme à martyriser aussi, dans une chaîne du mal infernale.

Et cependant c’était donc moi, à vos yeux de bourgeois misérables, le diable. Non pas votre ami pédocriminel et parasite de la société, mais moi qui ai toute ma vie travaillé dur pour élever de mon mieux mes quatre enfants, sans les soutiens que se fournissent réciproquement les hommes qui ont fait allégeance à ce monde, moi qui cherchais par mes livres à libérer les femmes et les hommes de l’hypocrisie énorme de votre société, que vous nous imposiez. C’est moi que vous avez empêchée de publier, après que votre ami Sollers s’est reconnu dans le personnage nommé Sad Tod de mon roman Forêt profonde, dont pourtant vous seuls, dans votre petit milieu, pouviez deviner qu’il en était un portrait. Alors que j’ai publié plus de trente livres et de très nombreux articles en vingt ans de travail d’écriture, voilà plus de dix ans que tous les éditeurs me refusent mes manuscrits, que tous les journaux dans lesquels je pouvais écrire refusent désormais tous mes textes. Comment ai-je survécu ? Non pas aux crochets de la société, comme tant d’auteurs du milieu habitués à ramasser des aides publiques versées dans une certaine opacité, mais d’abord en vendant ma maison, puis en passant à soixante ans les concours pour devenir professeur, malgré une santé devenue défaillante (mon corps ayant pris sur lui le cancer qu’on voulait imposer à mon être). J’ai survécu comme le font les gens du peuple dont je suis, en luttant pour rester en vie dignement. Ils ont cru m’éliminer, mais on n’élimine pas la justice. Tremblez, iniques privilégiés, les gens du peuple veulent la justice, et vos quatre vérités n’ont pas fini de vous éclater à la gueule.

*

Pour conclure l’année : affaire Matzneff, le consentement au crime des élites

 Screenshot_2019-12-28 christian andreo sur Twitter Formidable révélateur de pourritures cette affaire #matznef Avec une dim[...]*

J’ai lu beaucoup d’auteurs de mon époque, et pas seulement des meilleurs, mais je n’ai jamais lu un seul livre de Gabriel Matzneff. Je savais comme tout le monde qu’il y racontait ses aventures « amoureuses » avec de très jeunes garçons et filles et je n’avais pas envie de lire ça. J’ignorais la teneur exacte de ces récits, dont je découvre des extraits aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Ainsi ce type se vantait, avec tous les honneurs du milieu, de violer des garçons âgés de 8 à 11 ans, en s’amusant qu’ils lui reprochent la brutalité de ses sodomies. Je regrette de n’avoir pas cherché à savoir plus tôt qui il était, au-delà du beau rôle qu’il tâchait de se donner, je regrette d’avoir en quelque sorte préféré éviter cette question dégoûtante, comme on le faisait trop souvent à cette époque. Qu’il soit manifestement un écrivain très médiocre, contrairement à ce qu’il semble croire, les pages qui circulent en ligne le disent assez : ce n’est évidemment pas le plus grave, mais cela révèle d’autant plus l’ignominie de la « mafia » (comme dit Denise Bombardier, blacklistée pendant trente ans par les médias français pour avoir défendu les droits des enfants face à Matzneff et Pivot), mafia qui le soutient depuis des décennies au nom de la littérature ; cette mafia qui se serre les coudes dans les affaires de pédocriminalité comme dans bien d’autres saloperies. Bravo à Vanessa Springora d’avoir mis les pieds dans le plat. Son livre paraît au bon moment pour révéler la puanteur du milieu médiatico-littéraire (qui m’a éliminée pour avoir dénoncé cette puanteur dans mon roman Forêt profonde en 2007). Cette bande de cinglé·e·s impuissant·e·s a sévi beaucoup trop longtemps mais comme on le voit, ils ne l’emporteront pas au paradis.

Pour un type qui n’a rien fait d’autre de sa vie que violer des enfants et se pavaner en le racontant, nulle nécessité de lutter pour sa retraite. Matzneff, au lieu de finir de moisir en prison, bénéficie d’un logement de la Ville de Paris depuis 1994, a reçu 40 000 euros de l’Académie française en 1987 et 3000 en 2009, reçoit une pension de 7500 euros par an (peut-être plus, le montant est secret ! et il peut aller jusqu’à 24 000 euros) de la Société des Gens de lettres, et Le Point, avec ses millions de subventions d’argent public aussi, complète sa rente en lui confiant une chronique (indigente). Le type est publié par Gallimard. Et soutenu encore aujourd’hui par maintes momies de tous âges (31-12-19 : cf Libé et sa chronique immonde sur le droit des adultes à une sexualité libre, et son portrait tout aussi infect de Vanessa Springora par l’un des lécheurs de Matzneff, Luc Le Vaillant), traînant encore dans leur corps, dans leur esprit, la boue de tout ce que le siècle dernier charria d’immonde. Car cette affaire jette un éclairage sur le passé, mais sur un passé qui perdure, qui continue à nuire. En 2013, ce violeur, décoré de la Légion d’honneur, recevait le prix Renaudot Essai pour un livre où il vantait, comme d’habitude, ses crimes. Fin novembre, le site ActuaLitté présentait le livre de Vanessa Springora comme «  l’histoire d’une romance qui dégénère entre une adolescente de 13 ans et un homme d’une cinquantaine d’années ». Une romance ? Depuis le scandale, ils se sont ravisés dans leurs termes, mais leur première appréciation, comme celle de Pivot parlant de « morale », révèle le fond crasseux de ce milieu.

Matzneff maintenant cloué au pilori n’est que l’image infecte, ridicule et pitoyable de ce qu’ils sont – pourris jusqu’à l’os, incapables de seulement sortir de leur conditionnement pour prendre conscience de ce dont aujourd’hui, grâce au travail de dévoilement accompli par des femmes, nous prenons clairement conscience. Incapables de se défaire de ce linge si sale qu’on se glorifiait, en France, de garder en famille (ou même de vanter internationalement, comme pour Macron et sa prof), ce linge si sale qui leur colle à la peau à force de ne l’avoir jamais ni changé ni lavé, ce linge sale qui se confond avec leur peau, leurs yeux qu’ils sont incapables de dessiller.

Matzneff. Ce n’est pas un nom isolé. Loin de là. Les mafieux sont les gens les moins isolés du monde. Citons parmi eux, par exemple, Sartre (qui se vanta aussi d’avoir dépucelé une jeune adolescente à l’hôtel, vite fait, avec beaucoup de dégoût, selon sa manière habituelle). Beauvoir (qui abusa de maintes jeunes filles, pour son propre compte ou pour les livrer à Sartre). Ou, encore de ce monde, les réseaux de BHL et parmi leurs loupiotes rouges Moix ou Angot (31-12-19 : retournage de veste, Angot après avoir, comme Moix, défendu publiquement Matzneff, lui fait maintenant la leçon dans Le Monde, toute honte bue, perpétuant l’entresoi et la lâcheté de cette clique), ceux de Sollers, éditeur de Matzneff, avec sa commère Savigneau (qui continue à soutenir Matzneff) et des dizaines d’autres plumitifs de l’édition et des médias.

Finalement Matzneff est pitoyable. Pitoyable de n’avoir pas été capable d’autre chose que de violer des enfants. Pitoyable de se prendre pour un bon écrivain alors qu’il ne l’est pas. Pitoyable de se croire digne et persécuté alors qu’il est ignoble et persécuteur de petits. Pitoyable de croire qu’il a été aimé, alors qu’il n’a évidemment pu susciter qu’une illusion d’amour. Pitoyable. Et ses complices avec lui. Leur effondrement continue. Très bonne année ! Ce n’est pas un souhait mais un constat, sur l’année qui vient de passer. Et qui annonce une nouvelle bonne année, de nouvelles bonnes années, à faire et voir tomber le vieux monde infect.

*

Samadhi : extase, enstase ?

*Ce texte est repris dans mon livre Yogini : Petit précis de méditation
 

 

*

Cherchant le seul cahier qui me restait de mon adolescence, celui où j’avais notamment recopié des extraits du Rig-Veda et dessiné un Shiva dansant, je retrouve des poèmes écrits par mes enfants quand ils avaient entre 5 et 7 ans. Impossible de mettre la main sur mon cahier, après tout il n’est peut-être pas ici, mais ces petits textes pleins de grâce et de splendeur, témoignant de véritables moments d’extase, suffisent à illuminer ma journée et à soutenir ma réflexion sur ces mots, extase et enstase, qu’on oppose – à tort, selon mon expérience, et je vais essayer de dire pourquoi.

Swami Nikhilânanda, dans son introduction à l’Évangile de Mahendra Nath Gupta, raconte que Gadâdhar, plus tard connu sous le nom de Râmakrishna, alors qu’il était âgé de six ans connut cette expérience qu’il qualifia plus tard de joie indicible :

« Un jour qu’il cheminait le long d’un étroit sentier, entre des rizières, en mangeant le riz soufflé qu’il portait dans un panier, il regarda le ciel et il vit un beau nuage sombre d’orage qui s’étendait avec rapidité, enveloppant le ciel tout entier. Un vol de grues, d’une blancheur de neige, passa au-dessus de lui. La beauté du contraste lui fit perdre conscience. Il tomba évanoui. Le riz s’éparpilla autour de lui. »

Cette expérience ressemble beaucoup aux poèmes que mes enfants écrivirent à peu près au même âge. Dans l’hindouisme (et au yoga) on parle de samadhi. Terme que Mircea Eliade a traduit par enstase, néologisme qu’il a formé pour marquer la différence avec l’extase, sortie de soi connue par des mystiques chrétiens et musulmans. Le samadhi n’est pas une sortie de soi mais une arrivée au plus profond de soi, à l’union avec le Soi, l’âtman, le Brahman, Dieu.

Or, selon mes propres expériences, il n’y a pas lieu d’opposer extase et enstase. J’ai déjà décrit, notamment dans Voyage et dans Forêt profonde, des contemplations aboutissant à des extases, comme sorties de soi au sens où tout le corps et son intérieur, tout l’esprit, ne sont plus que vide et lumière. Le samadhi auquel peut donner accès la méditation yogique, par dépouillement successif ou instantané de tout ce qui constitue le corps et le psychisme, avec leurs limitations, donne une pareille expérience du vide et de la lumière. Dans les deux cas, il s’agit d’un franchissement des limites, qui peut durer quelques secondes ou des heures (voire perdurer la vie entière, sous la surface) : de l’autre côté de cette ouverture, dont on sent très bien, comme un déclic, le moment où on la passe, il n’y a plus de temps, seulement une joie sublime. Il n’y a plus non plus d’extérieur ou d’intérieur au-delà de cette trouée, la trouée fait se rejoindre les deux. Il n’y a plus de moi, voilà l’extase/enstase, seulement un Je vibrant, lumineux, sans gravité ni durée, un pur Être universel.

Extase et enstase pourraient s’opposer comme méthodes, comme chemins, pas comme résultats. Recherche par la contemplation pour ainsi dire au télescope dans un cas, au microscope dans l’autre. Pour poursuivre dans cette image traduisant grossièrement les processus en jeu, disons qu’au bout de la contemplation, l’infiniment grand et l’infiniment petit ne font plus qu’un.

L’extase ou l’enstase ne sont pas réservées aux seuls mystiques, et ne sont pas nécessairement le résultat d’un processus savant. Tout être humain peut connaître de ces instants qui surviennent comme venus d’on ne sait où – si cet être connaît, même inconsciemment ou épisodiquement, une attention de chercheur, dans quelque domaine que ce soit. Les scientifiques, notamment, cherchent à éclaircir des mystères, comme les mystiques, par leurs propres voies. Cette attitude mentale les rend sensibles et aptes à ces moments de grâce et de révélation qui restent fermés à ceux qui restent enfermés dans leur moi. Des exemples célèbres illustrent ce fait, comme la légende de la pomme tombée sur la tête de Newton et lui donnant une révélation scientifique majeure (Newton était aussi par ailleurs un mystique). Mais tout chercheur scientifique réel connaît de ces instants, même si leurs résultats ne sont pas toujours aussi fabuleux, du moins dans l’immédiat. L’astrophysicien David Elbaz raconte au début de son livre À la recherche de l’univers invisible comment, un jour, il fut saisi à la vue d’une feuille d’arbre qui s’arrêtait dans sa chute. Je suis en train de l’écouter, il a le talent d’expliquer simplement ce qui est complexe, et magnifique :

 

 

 

OK boomers et OK bobos

 

Je les appelais « vieux de la caste » et j’invitais les jeunes à reconnaître et rejeter leur domination, dans un roman prophétique. Douze ans plus tard nous y sommes : eux les appellent boomers et ils ont raison.

Screenshot_2019-12-02 Twitter Publish-min

Il y a aussi – parfois ce sont les mêmes – de jeunes bobos écolos qui ne se rendent pas compte qu’ils agissent comme leurs pères en voulant imposer leur loi à d’autres qui, souvent moins privilégiés qu’eux, aimeraient pouvoir profiter des moments où ils peuvent acheter moins cher ce qu’autrement ils n’ont pas les moyens d’acheter. Les pauvres de toute façon ont une empreinte carbone moindre que les écolos qui voyagent et vivent confortablement. Cette séquence assez obscène où des bourgeois blancs empêchent un prolo issu de l’immigration de circuler librement donne le sentiment que ces militants devraient sérieusement approfondir leur pensée, s’ils ne veulent devenir les prochains vieux de la caste.

« Sais-tu ce que je vois ? Je vois que ce pays ressemble à un vieil homme qui a passé sa vie à jouir et abuser de son pouvoir et qui, déclinant, se masque pour mendier la compassion de la jeunesse, l’absolution de la jeunesse, avec laquelle il se comporte pourtant comme il l’a toujours fait : mentir, utiliser les autres, les flatter pour mieux les renier, les anéantir et leur faire porter le poids de l’enfer qu’il mérite lui-même.

Ce pays vampirise sa jeunesse, ne la caresse que pour la maltraiter, lui interdire l’avenir. Vous êtes dans son même sac d’ogre, jeunes cadres, jeunes chômeurs, jeunes intellectuels et jeunes voyous. Vous payez aux vieux de la caste des décennies de retraite souvent plus confortables que vos salaires et tout ce qu’il y avait à prendre dans ce pays, ils l’ont pris.

L’art, la littérature, ils les ont pris et saccagés.

Les idéaux, la foi et l’innocence, idem.

L’amour, l’amour érotique, l’amour des enfants, l’amitié sans calcul, idem.

La nature, la beauté.

La politique.

Le travail.

Les médias.

Ils se sont servis, et alliés dans le crime à un point que nulle société avant n’avait atteint.

Et ceux qui aujourd’hui parviennent à sortir la tête de l’eau en leur riant au nez, de leur barque pourrie les vieux ogres ne leur tendent la main que pour pouvoir, une fois récupérés, les faire bouillir et les bouffer aussi. N’ayant d’autre ambition que de se nourrir et de vivre encore, encore un peu plus longtemps et même au-delà : continuer à ne pas laisser la place, une fois morts.

Pourtant, pourtant, c’est vous qui êtes jeunes, et puissants si vous les rejetez. Et ils seront bel et bien vaincus. »

extrait de mon roman Forêt profonde (2007)

*

En dernier lieu mon travail, ma justice

 

J’étais en avance sur #MeToo en publiant en 2007 mon roman Forêt profonde. Le monde des hommes n’aime pas que quelqu’un, et a fortiori quelqu’une d’entre eux, soit en avance. Le milieu littéraire s’est retourné contre moi – journalistes, éditeurs etc. -, les femmes autant que les hommes. Il faudra sans doute encore du temps pour combler l’avance, et alors ce roman pourra éclairer sur les phénomènes d’emprise, de manipulation, de violence.

C’est que je mouille ma chemise pour écrire, je ne me contente pas comme nombre de mes petit·e·s collègues de raconter ce qu’on m’a raconté, ce qui est arrivé aux autres, ce dont on parle. J’y vais, j’y plonge, j’expérimente, je prends connaissance de la question par tout mon corps et âme, pour mettre en forme et délivrer ce que j’ai ainsi appris, non pas en surface, mais profondément. Déjà, en 1999, mon roman Lilith contait la vengeance d’une femme puissante sur les hommes abuseurs, sur le patriarcat, sur les figures médiatiques et trompeuses. Et mon tout premier roman, Le boucher, en 1988, disait comment se relever de la mort.

Ce que les générations contemporaines ne peuvent voir, ne peuvent lire, les générations à venir le verront, le liront. Je suis heureuse du travail, des livres chauds comme pains sortis du four, que j’ai servis, que je sers et servirai.

*

Sur la sortie du livre de Tariq Ramadan

paris 13e 1-min

paris 13e 2-min

paris 13e 3-min

paris 13e 4-min

paris 13e 5-min

paris 13e 6-minCes jours-ci à Paris 13e, photos Alina Reyes

*

Tariq Ramadan veut ignorer que les relations sado-masochistes impliquent l’entente explicite des partenaires, chacun et ensemble en recherche de jeux codifiés. Lui décide seul de violenter des femmes. La façon dont ces dernières décrivent toutes son changement soudain de visage au moment de passer aux actes me rappelle le changement de visage que j’ai aussi mentionné pour le personnage de Sad Tod quand il passe aux violences psychiques dont lui se contente, dans mon roman Forêt profonde, occulté par les médias parce qu’un parrain du milieu littéraire s’y reconnaissait (alors qu’aucun indice ne permettait d’identifier mon ou mes modèles ; et pourquoi les gens sont-ils fâchés quand ils se reconnaissent dans une fiction ? S’ils s’y reconnaissent, c’est sans doute que le portrait est ressemblant. Sinon, qu’ils ne s’y reconnaissent pas, c’est tout).

La façon dont ce parrain a été soutenu par son milieu me rappelle aussi la façon dont Tariq Ramadan a été soutenu par nombre de musulmans – dans le déni des faits. C’est humain, moi non plus je n’aime pas voir tomber des gens que jusque là j’avais appréciés. Cela blesse à la fois notre esprit de solidarité et notre égo, mécontent de s’être fait avoir et préférant le nier. Mais persister dans cette attitude est criminel. Si la justice n’avait pas entendu les femmes qui témoignent contre Ramadan, il serait toujours porté par la croyance en son innocence, ou en sa moindre culpabilité. Or les affaires de ce type ne peuvent pas toutes être portées devant la justice, certaines ne laissant pas suffisamment de traces. C’est donc notre responsabilité, individuelle et commune, de chercher ce qui se rapproche le plus de la vérité, notamment en ne se contentant pas d’écouter une seule des parties concernées. La vérité n’a rien à craindre du livre de Tariq Ramadan qui paraît aujourd’hui, à cette date qui doit contenter le sadisme de l’auteur, voire comporter une menace subliminale et dérisoire. J’ignore ce qu’il contient, mais puisque la justice l’a autorisé à paraître, il doit exposer sa version des faits sans comporter d’éléments passibles de poursuites – Ramadan fait partie des gens trop malins et bien conseillés pour cela. La version des femmes s’étale dans les médias depuis des mois. Quels que soient ses griefs contre ces femmes, dans l’aveuglement de Ramadan quant au mal qu’il est coutumier de faire nous pouvons voir un aveu de sa culpabilité, malheureusement indélébile.

*

Chazal, Claudel, les féminicides. Et choses vues du jour

« La pierre est le signe de l’Esprit » Malcolm de Chazal, Le Sang et la Pierre (inédit)

Après avoir envoyé ses livres à Paul Claudel, le doux mystique Malcolm de Chazal, auteur admiré de Breton et de bien d’autres connaisseurs, reçut en réponse un cinglant et insultant rejet – au motif que lui, Claudel, « catholique romain », n’était pas un « mystique » ni un de ces « mystagogues panthéistes ». En lisant sa sale lettre, j’ai pensé au féminicide dans l’esprit qu’avait commis ce notable, avec la complicité de sa mère et de Rodin, sur Camille Claudel. Les féminicides que signalent chaque jour les journaux ne sont que l’arbre cachant la forêt des multiples formes de violences gravissimes faites aux femmes, dans tous les milieux. J’ai appelé Sad Tod un personnage de mon roman Forêt profonde. Les cinglés de ce genre, qui ont besoin de torturer et tuer les femmes, sont légion. Merci aux femmes qui se mobilisent pour obtenir des pouvoirs politiques des mesures sérieuses contre le fléau des féminicides.

Allons, restons du côté de la vie, voici les choses étranges et colorées vues ce jour par une chaude balade à la gare d’Austerlitz et alentour.

 

paris austerlitz 1-min

paris austerlitz 2-min

paris austerlitz 3-min

paris austerlitz 4-min

paris austerlitz 5-minAujourd’hui à Paris, photos Alina Reyes

*

Commune libre jaune de Montmartre

montmartre*

Quelle joie de voir ce samedi, pour l’acte XIX, Montmartre jaune de monde comme une montagne au printemps sous les crocus perce-neige ! Quel symbole, cette banderole déployée en haut du Sacré-Cœur, laide bondieuserie architecturale construite pour « expier les fautes de la Commune » ! Cette réappropriation par le peuple vivant de cette basilique aujourd’hui encore à tendance intégriste, qui occupe le lieu pour tenter d’effacer le souvenir des Communards assassinés là en masse sur l’ordre de Thiers – massacreur de peuple auquel Macron rendit hommage à Versailles. Oui, l’esprit de la Commune était revenu là, elle fleurissait, vivait, chantait, se réjouissait parmi les manifestants de cette belle journée en forme d’apothéose de la semaine ! Tandis que le pouvoir avait érigé autour de ses sanctuaires un véritable mur d’acier, gris et froid, gardé par des armadas de policiers et de soldats, où se tenait, cadenassé dans sa peur, le sempiternel menteur qui ne veut pas, en fait, qu’on aille le chercher.

Une nouvelle fois, dans toute la France, les Gilets jaunes sont sortis au plein air, et la macronie sans courage ni valeur s’est cachée, violence anonyme, derrière ses murs et ses armées. Encore une fois, la violence anonymisée des unités de police a tenté de reporter sa faute sur le peuple violenté. Et le peuple a montré qu’il était toujours debout, et qu’il continuerait.

« À l’absurde imposé, mécanisé, répond aujourd’hui la violence », écrivait l’historien Alphonse Dupront dans son livre Du Sacré. Après avoir noté que « nos sociétés modernes, effrénées de réglementation et donc de mépris de l’homme, s’acharnent à paralyser, à tarauder ou détruire les puissances de la vie » ; et constaté que « la médiocrité cristallise jalousies de son pouvoir et sa jouissance inquiète jusqu’à férocement, par tous moyens, s’en faire une citadelle. » Comme aujourd’hui, pouvons-nous ajouter, le fait la médiocratie macronienne.

 

mur

Mais rien n’arrête les puissances de vie. On reproche aux Gilets jaunes un manque d’organisation ? Il n’est qu’apparent : ces gens sont vivants, ils ont plus d’instinct qu’il n’en reste aux élites formatées, et cet instinct, la plus intelligente des intelligences comme disait Niezstche, leur fait suivre la voie de la vie, si déraisonnable puisse-t-elle paraître. « Le scandale de la déraison libère ici l’irrationnel, cette force souterraine qui est puissance d’exister et d’accomplir », poursuit l’historien habité du sens spirituel de l’histoire.

Une force souterraine qui jaillit comme les fleurs dans les champs au printemps. Voilà ce que j’ai vu dans cet acte XIX des Gilets jaunes. J’ai vu la belle France, comme disait Georges Darien dans son livre éponyme : « Voleurs et assassins — les Riches — sont parvenus, grâce à la terreur et à l’ignorance qu’ils imposent et entretiennent, à obscurcir complètement la signification du mot : Patrie. Avec l’aide de leurs deux valets, le Prêtre armé du mensonge et le Soldat qui brandit un sabre, ils ont réussi à interdire à ceux qu’ils ont spoliés la compréhension du mot (…) non contents d’avoir à leur service le prêtre et le soldat, ils ont enrôlé dans leur garde les pions et les sous-diacres de l’écritoire : et ces drôles, s’emparant du mot qu’il ne faut pas qu’on comprenne, le déguisant davantage encore sous le clinquant des phrases et les oripeaux de la déclamation, sont arrivés à en faire un spectre qu’ils opposent aux plaintes et aux demandes des Pauvres — ce mot, qui doit être la synthèse de toutes les revendications sociales ! La Patrie, aujourd’hui, — et, hélas ! depuis si longtemps ! — la Patrie, c’est la somme des privilèges dont jouissent les richards d’un pays. » Et Georges Darien conclut, à propos des pauvres qui se lèvent contre l’iniquité : « s’ils savent faire usage d’une politique très simple, dédaigneuse des vieux rouages de la politique bourgeoise, ce succès se manifestera très rapidement. »

Un événement comme celui de la Commune n’implique pas la violence ni le crime en retour, mais le fait que le crime ait lieu est simplement une preuve (non nécessaire) de la réussite de la Commune. Qui, comme tout événement juste, continue à vivre, à être en mouvement – qu’il ait été tué ou non. Simplement cela ne se passe pas dans le monde apparent, le monde que nous croyons réel alors qu’il est mortel et sans cesse mourant, mais dans le monde profond, d’où il fleurit, se manifeste ici et là dans l’espace et le temps, tout en étant à la fois l’un des moteurs et l’un des guides de l’humanité.

Malgré la volonté de crime et l’accomplissement du crime, ce qui (de l’événement juste) a été fait, en pensée, en parole ou en action, continue à se faire : rien n’a pu l’empêcher de se faire, rien ne pourra l’empêcher de continuer à se faire, rien ne pourra le défaire qu’il ne s’en renouvelle, qu’il n’en renaisse ou n’en ressuscite. Ce qui lui donne sa force est justement de n’avoir pas cédé à la tentation de se protéger par une organisation qui entrerait d’une façon ou d’une autre en contradiction avec ce qu’il est (comme cela fut fait dans l’instauration des régimes communistes), et qui tôt ou tard assurément le conduirait à sa fin (comme c’est arrivé) : le communisme léniniste ou maoïste est fini, contrairement à l’esprit de la Commune, qui est resté pur, donc viable.

La Commune ne s’est laissée ni récupérer, absorber par le système dominant, ni laissée aller à la tentation de se maintenir et de vaincre par un système de domination qu’elle aurait elle-même mis en place. Dans l’un et l’autre cas, elle aurait signé elle-même sa mort, à plus ou moins long terme. Or, nous le voyons bien, elle est toujours vivante – c’est-à-dire non pas identique dans ses manifestations à ce qu’elle fut lors de son apparition, mais identique en son « idée » et changée en ses expressions selon le mouvement naturel, non forcé, de la vie. Et elle est encore toute jeune. Comme dit la chanson communarde : « C’est la canaille… eh bien j’en suis ! »

*

Montmartre fut le premier quartier que j’habitai à Paris il y a bientôt trente ans, il reste en mon cœur, et parfois dans mes rêves, la nuit.

Dans mon roman Forêt profonde, le Sacré-Cœur est changé en mosquée (dans un sens symbolique, spirituel, bien sûr)

*

Sollers plagiaire et autres illusionnaires

 

Comme j’avais oublié ma carte de bibliothèque dans mon sac à dos resté à la maison, et comme j’avais envie de livres, je suis entrée à la Maison de la Presse, voir ce que je pourrais trouver en poche. Ma parole, sur la table ça clignotait de partout, les bandeaux rouges, ou jaunes, ou d’autres couleurs, barrant les livres avec leurs promesses aguicheuses ! J’en ai sorti mon carnet, pour noter quelques-uns des mots en train de faire de l’œil au chaland : Fascinant… Saisissant… Un maître… Détonant… Bouleversant… Palpitant… Incontournable… Retenez bien ce nom… Absolument extraordinaire… Poignant… Le livre de l’année… Formidable… Addictif… Rare… D’une intensité folle… Essentiel… Jeune prodige… Nouveauté… Révélation… Déjà un million d’exemplaires vendus… Livre-culte… Quelle ambiance !… Une réussite totale… Waw ! Seuls quelques titres comme La montagne magique de Thomas Mann s’exposaient nus, sans feuille de vigne ni lanterne rouge rédigée par l’éditeur afin de mieux écouler son produit.

Sollers a fait des études de commerce, et sans doute, directeur de collection (c’est-à-dire vivant de droits d’auteur sur des livres dont il n’est pas l’auteur), s’en sort-il en ce domaine. Mais pour la littérature, il est autodidacte. Certains s’en sortent bien, d’autres assimilent très mal ce qu’ils lisent avec un cerveau formaté pour tout autre chose et en gardent une sorte de complexe qui les fait courir après un besoin de reconnaissance de ceux dont ils voudraient être les pairs. Debord, Bourdieu, Foucault et bien d’autres ne se sont pas privés de dénoncer l’imposture qu’étaient Sollers et quelques autres faiseurs médiatiques. Pour ma part, j’ai fait un saut, un temps, dans cette mare aux illusions parce qu’elle me servit de muse. J’allais sous le ciel, muse, et j’étais ton féal, comme dit Rimbaud. Ça a l’air charmant, or c’est très violent. Mais le plus gros problème fut que la muse en question s’avéra très mauvaise joueuse et se changea en harpie vengeresse.

 

Extrait du pillage de mes livres par Haenel, poulain de Sollers

Extrait du pillage de mes livres par Haenel, poulain de Sollers (en rouge, mes phrases, en bleu les « siennes »)

*

Extrait des plagiats de Sollers relevés par Damien Taelman

Extrait des plagiats de Sollers relevés par Damien Taelman

*

C’est ainsi que je découvris le pillage de plusieurs de mes livres, et spécialement de Forêt profonde, dans le roman d’un poulain de Sollers en 2007. Je relevai l’affaire (détaillée à partir de la page 125 de ce texte) et la portai en justice. Comment aurais-je pu gagner face à Gallimard et son parrain du milieu littéraire ? Je perdis, mais au moins j’avais réagi. Et j’ai ri cette nuit en découvrant par hasard ce texte de Damien Taelman recensant les innombrables plagiats commis par Sollers dans son livre Mouvement, dont j’ignorais l’existence, paru en 2016. Se faisant passer pour traducteur du chinois, il n’a en fait que plagié éhontément d’autres traducteurs, des anthologies, etc., et entrecoupé « ses » traductions de plagiats d’autres auteurs, tels Nietzsche ou Artaud. J’ai pensé à l’un de mes élèves, dont les résultats étaient toujours médiocres faute de travail, qui me rendit un jour une copie étonnamment correcte, à laquelle j’attribuai l’une des meilleures notes. Il s’en vanta beaucoup auprès de la classe, ce jour-là et d’autres jours, tout réjoui de son exploit. Pour le devoir suivant il renouvela sa prouesse, et cette fois je tapai ses phrases trop correctes sur Google : il avait plagié des corrigés sur son téléphone caché sous la table. Il vint me voir tête basse à la fin du cours, me jurant que c’était la première fois et qu’il ne le referait plus. C’était un enfant mais faire encore ça à 80 ans, c’est risible, et surtout pitoyable.

Je vois que le nonce apostolique (l’ambassadeur du pape) à Paris est accusé une nouvelle fois d’abus sexuels sur jeunes hommes. Ce cinglé ne peut pas s’empêcher de les tripoter lors de manifestations publiques. Je me souviens du jour où j’allai lui apporter mon livre Voyage, afin qu’il l’envoie au Vatican (qui contrairement à ses usages n’accusa pas réception de cet ouvrage quelque peu gênant). Je fus reçue par sa bonne (les femmes sont les servantes des hommes dans l’église), on aurait dit que j’allais voir l’empereur tant l’aura qui entourait le Monseigneur imprégnait le lieu. Un peu comme quand vous vous présentez chez Gallimard, éditeur qui se sauva en collaborant avec les nazis et qui pour des histoires de commerce veut maintenant rééditer des pamphlets antisémites. Tous ces malades sexuels font semblant d’être des religieux comme d’autres, selon Pierre Bourdieu dans un article intitulé « Sollers Tel Quel » cité par Damien Taelman, font « semblant d’être écrivain, ou philosophe, ou linguiste, ou tout cela à la fois, quand on n’est rien et qu’on ne sait rien de tout cela ; quand, comme dans l’histoire drôle, on connaît l’air de la culture, mais pas les paroles, quand on sait seulement mimer les gestes du grand écrivain, et même faire régner un moment la terreur dans les lettres… » Terreur est le nom d’un des personnages de mon roman Forêt profonde, roman écrit avec mon propre sang, comme disait Nietzsche, et non en vampirisant les autres comme font les morts qui ne sont pas en paix.

 

plagiat

*

Discours à l’oiseau

Le rouge-gorge est un oiseau solitaire, mais il ne répugne pas à approcher les êtres humains. Alors je me suis mise à lui parler, sachant qu’il m’écouterait et qu’ensuite, peut-être, par les voies mystérieuses de la Langue, il leur rapporterait ma parole.

(…)

jardin 1-min

« Petit oiseau, lui dis-je, sais-tu ce que je vois ?

(…)

jardin 2-min

Défait de ses colonies, ce pays s’est auto-colonisé selon le même esprit de profit par l’exploitation de ses forces vives, empêchées dans le même temps d’accéder aux pouvoirs économique, politique, médiatique. Systématiquement désespérées en même temps qu’exploitées et tour à tour fustigées ou flattées.

Même démasquée, l’imposture perdure, rien ne semble pouvoir l’empêcher de régner. Voilà trente ans que les nouveaux philosophes ont accédé à la parole par une stratégie de maîtrise des médias, au détriment de l’élaboration d’une pensée réelle. Le système, étendu au monde politique, artistique, intellectuel, est désormais général et verrouillé. D’autant qu’il s’est allié aux détestables vices de notre nation, le règne de l’administration et le sens aigu des hiérarchies sociales. Rigidité de ce pays pour moitié peuplé de secrétaires toujours prêts à faire barrage, à tout propos. Cette culture des « privilèges ». Cette terre que de tous bords on n’en finit pas de vouloir s’approprier et cadenasser.

Cessons de fantasmer sur les dangers de la Machine, la Machine n’est dangereuse qu’en servante du Système et c’est lui qu’il faut combattre, c’est de lui qu’il nous faut nous débarrasser et débarrasser ce vieux pays que nous aimons pourtant, ce vieux pays auquel nous pourrions faire tant de bien s’il renonçait à se préserver en nous fermant sa porte au nez. Si nous renoncions à venir manger à ses pieds les miettes qu’il nous jette comme aux moineaux. S’il renonçait à ne nous faire fantasmer à l’exposition de ses appas que pour mieux se dérober.

Ne vous battez pas entre vous. Jeunes du monde entier, soyez solidaires contre vos vieux ogres, remettez-les à leur place qui devrait être noble et qu’ils ont souillée comme le reste, et ce faisant, prenez aussi la vôtre. Dans votre monde, un monde qui attend que vous lui rendiez l’éternité, c’est-à-dire la possibilité d’être transmis. »

De temps en temps, l’oiseau pépiait pour me répondre, puis il inclinait un peu la tête en fixant sur moi son œil vif, comme pour m’encourager à poursuivre. Je continuais, et peu à peu c’était le chevreuil aussi, la pierre et le hêtre qui parlaient à travers moi, peu à peu ce n’était plus moi mais la voix de toutes les voix qui parlait à travers moi.

jardin 3-min

« Il y a un point, tu le sais mieux que personne toi l’oiseau, où la précarité et la pérennité se rejoignent. Apprendre à vivre précaire, c’est apprendre à vivre. Dieu dans le désert distribue jour après jour la manne, il suffit de le savoir pour qu’il en soit ainsi.

Mais le vivre demande une foi, c’est-à-dire une force, dont l’homo consommator est devenu incapable. Seuls les habitants des pays pauvres, les migrants, les aventuriers peuvent encore porter en eux cette force. C’est en te regardant vivre, oiseau, que je veux dire à l’homme : Sois l’aventurier de ta vie !

Ne crains pas de perdre tes biens du jour au lendemain.

Ne te laisse pas posséder par ce que tu possèdes ou désires posséder.

Je te parle de ce que j’ai connu, de ce que je connais.

Cela suppose non pas que tu renonces à te battre, mais que tu combattes chaque jour contre toi-même.

Cela suppose que tu renonces à trop attendre de la société, qui est alors ton pire ennemi.

Ne demande pas davantage de subventions, d’allocations, de lois pour te protéger. Ce qu’il faut ce n’est pas demander, c’est prendre. Ce qu’il faut prendre ce ne sont pas des garanties, ce sont des libertés.

Comme le bonheur est une somme de moments heureux qu’il ne tient qu’à toi de saisir et de vivre, la liberté est une somme de libertés, y compris de petites libertés prises ici et là avec telle coutume, telle bienséance, telle loi, telle bien-pensance, tel discours, telle vision.

Ne t’imagine pas que pour être libre il te suffit d’être libre dans ta tête. Ne t’imagine pas non plus que pour être libre il te suffit de satisfaire tes désirs. Ta liberté d’esprit est limitée par l’exercice que tu en fais : si tu ne l’appliques pas dans les actes concrets de ta vie, elle devient une machine infernale et mortifère. Ta liberté d’action est limitée par la pensée que tu en as : agir sans connaissance de cause n’est pas le fait d’un homme libre mais d’un enfant encore dépendant.

Choisis toi-même les bornes que tu dois poster ou franchir sur le chemin de ta liberté. La liberté est un chemin à faire à chaque instant, l’homme libre est toujours en marche.

Combats chaque restriction de ta liberté que la société t’impose ou tente de t’imposer (le plus souvent, elle n’y parvient qu’avec ton consentement). Essaie par tous les moyens d’identifier et de contourner les obligations et les mots d’ordre. Toutes les règles auxquelles le monde moderne t’oblige à te soumettre, notamment les horaires et les formalités administratives, compense-les par une prise de libertés supplémentaires, ailleurs. Si tu ne peux franchir une frontière sans passeport, rien ne t’oblige à voyager en suivant les guides.

Sache entendre l’autre parole que porte une parole.

Ne perds pas ton énergie à chercher à gagner autre chose que ta liberté, car gagner sa liberté c’est gagner tout le reste, y compris de quoi nourrir son corps, son âme et son esprit. Gagner chaque jour sa liberté, c’est aussi gagner l’accès à l’amour vrai et à la connaissance supérieure. Gagner sa liberté, c’est vivre vivant.

Je te parle d’une vie que j’ai menée, que je mène. D’un combat que je pratique. Et qui est la nature de l’être.

L’amour et la connaissance, n’est-ce pas ce que tu peux te souhaiter de mieux ? N’est-ce pas le seul devenir perpétuel que tu puisses t’offrir ? N’est-ce pas ce que tu peux offrir de mieux aux autres, ton meilleur être ? N’est-ce pas le seul mieux-être, et la meilleure arme contre les forces négatives, le mal engendré par la haine et l’ignorance ?

Quels que soient ton origine sociale et culturelle, ta nationalité, ta couleur de peau, ton sexe, ta date de naissance, ne les tiens jamais pour acquis.

N’essaie pas d’entrer dans un moule mais n’essaie pas non plus de dominer ta vie. Considère-la comme une monture, cheval ou moto, serre-la convenablement entre tes cuisses et conduis-la, mais en respectant sa façon de se mouvoir. Ne t’imagine surtout pas que tu peux mépriser son fonctionnement pour n’en faire qu’à ta tête ; ni qu’il suffit d’avoir le cul sur la selle pour qu’elle t’emmène quelque part.

Apprends à lire les livres (lire vraiment), à déchiffrer le monde, à entendre la langue des oiseaux, des arbres, de la mer. Ne perds pas ton temps à essayer de te connaître toi-même si tu n’as pas d’abord appris à parler avec tout ce qui parle, c’est-à-dire tout. L’introspection, la philosophie, la psychanalyse, les religions ne font que t’enfermer davantage entre les murs de ta prison si tu ne t’en es pas d’abord échappé.

Quel que soit le processus dans lequel tu t’engages, ne le fais pas en espérant ta liberté, fais-le en homme déjà libre. Même les périodes de servitude, volontaire ou non, même les moments de grande souffrance ou de grande jouissance, et ni la gloire ni l’humiliation, ne doivent pouvoir entamer ta liberté.

Ta liberté doit savoir et admettre qu’elle ne peut être que relative : elle n’en sera que plus farouche et solide. Personne ne naît libre, mais il est possible de mourir infiniment plus libre qu’à sa naissance. Regarde ce qu’il en est : la plupart n’ont fait au cours de leur vie qu’épaissir les murs de la prison autour d’eux. Et il en sera de même pour toi, si tu ne combats pas chaque jour.

Apprends à voir de tes propres yeux. Kafka dit qu’il faut se laver les mains le matin en se levant avant de se toucher les yeux. Pourquoi ? Pour la même raison qui fait écrire à Nietzsche qu’il faut savoir ressortir propre même d’une situation malpropre. L’homme est appelé à mettre la main à toutes sortes de pâtes au cours de sa vie et souvent il le fait de nuit, c’est-à-dire les yeux fermés, sans avoir conscience de ses actes sur le moment. Il s’agit de ne pas laisser les mains souillées contaminer le regard, de ne pas porter la boue à ses yeux, ni même la pâte à gâteau, il s’agit de préserver la possibilité de voir l’invisible, la vérité qui ne se montrent qu’aux pupilles pures et saines.

La précarité isole, fragilise, déshabille, déshonore aux yeux de la société. Elle est porteuse de grandes angoisses, jusqu’au moment où l’on s’est assez combattu soi-même pour l’accepter pleinement. Alors elle, la condition primitive de l’homme, devient tout simplement le mode idéal d’existence, le seul mode d’existence et de vie possibles, la seule révolution permanente. Alors soudain elle pourvoie à tous tes besoins sans effort, de même que la température du corps se régule elle-même et permet de s’adapter aux aléas des saisons.

Être précaire c’est être nu : un cauchemar, un vice, une honte, une peur, une transgression, un rêve, une joie ? Si c’est une joie, tu verras que bientôt tes yeux se déshabillent aussi : tombée la croûte de peinture, le chef-d’œuvre t’apparaît, et tu entres dedans.

Hier au jardin, photos Alina Reyes

Hier au jardin, photos Alina Reyes

 

Je suis Blanche et je suis Noire, je suis Femme et je suis Homme, je suis Vieille et je suis Enfant, je suis Putain et je suis Vierge, je suis Eau et Feu, Jour et Nuit

vierge noire, femme-enfant, soleil-lune, mâle-femme, œuf-ancêtre,

vieux chamane accroupi je dessine dans le sable du désert australien, jeune prêtresse virevoltante je joue avec les noirs taureaux de Crète, rocker torse nu debout sur une immense scène je chante à la face d’une foule innombrable, femme fatale couchée sous le ciel je manipule les joyaux de mes clients et j’allaite les âmes,

je suis de tous les temps, de tous les sexes, de tous les pays, de toutes les fêtes, de toutes les tragédies, de toutes les couleurs, de toutes les formes, de toutes les langues, de toutes les religions, de toutes les folies,

je suis la sagesse même,

les animaux s’étirent dans mon corps,

je suis libre !

C’est à toi de te lever, te lever du livre

Pars bouge-toi

Aime un homme ou une femme fais-lui des enfants sauvages restez unis tout le temps de votre aventure soyez heureux

Dédaigne les écoles et les frontières, respecte les écoles et les frontières que tu auras toi-même créées et fixées

Sois sans modèle

Aime sans mesure

Souffre sans peur

Jouis sans le vouloir

Trouve un maître spirituel, dépasse-le, dépasse-toi toi-même

Lance-toi dans l’expérience des limites puis bondis dans l’illimité

Sois de partout

Dépasse l’imagination

Dépasse-la en actes et en être

Sois courageux

Refuse ta lâcheté

Aie du cœur à l’ouvrage, à l’honneur et à l’amour

Accepte ton royaume.

Le royaume c’est le réel, parce que le réel c’est le spirituel.

Espérance, vieux fardeau de l’humanité désespérée. N’espère pas. C’est là, tout de suite, qu’il faut vivre et agir.

Rends grâce à l’inutile.

Que ta vie soit poétique, chaque jour, chaque nuit, à chaque instant. Qu’il en soit ainsi, et nulle instance n’aura de pouvoir sur toi.

Cherche en toi le sens du mot « poétique ».

Ne cherche pas le bonheur dans une vie rêvée.

Ne le cherche pas dans l’art ni dans la littérature. Ne le cherche pas dans la religion. Ne cherche pas le bonheur, aime et vis.

Ne crois pas en l’infini. Ne crois en rien. Ce à quoi tu veux croire est en réalité l’implantation du néant en toi.

Retourne-toi, fais face à ce qui te poursuit, combats loyalement.

Fracasse le miroir. Quand tu sauras que le royaume ceint d’un miroir n’est pas encore le royaume.

Être puissant n’est pas régner sur soi ni sur autrui. Qui veut régner est appelé araignée, comme a dit le poète. As-tu envie d’une existence d’araignée ? La puissance est dans la foi.

La foi c’est juste adhérer à la vie, à la ruche de sens de la vie. Être relié aux circuits qu’ils empruntent par et depuis toutes les dimensions. La foi, c’est être au centre des sens l’absolu de la justesse. Souviens-toi : il ne s’agit pas d’avoir la foi, il s’agit de l’être. Sois la foi.

Sois souple, écoute la Langue, réponds, ajuste-toi, navigue.

Sois souple vraiment, car voici l’aube des déchirures et des passages entre les dimensions, voici le nouveau monde et les nouvelles vies à inventer.

Sois doux, sois douce.

Que le chant te porte. »

*

Extrait de mon roman Forêt profonde, éd. Le Rocher, 2007

*

Mes phrases à travers siècles

lilithEn ces jours symboliques de passage du temps, quelques phrases de mes livres et autres écrits comme autant de projecteurs sur ce qui est passé, ce qui se passe, ce qui se passera.

Dans mon roman Lilith (éd Robert Laffont, 1999, anticipation située dans Lone, une ville-monde, et dont la narratrice est paléontologue, directrice du Muséum d’histoire naturelle, livre préfigurant entre autres l’effondrement d’un ordre inique du monde, la crise dévastatrice du réchauffement climatique et la vague #MeToo) :

 » – Il y a toujours eu des dominants et des dominés, vous savez, disait une mère de bonne famille interrogée à la sortie de l’école. Ils seront pareils une fois adultes, c’est normal !
– Et ton gosse, pétasse, c’est un dominant, évidemment ! hurla le chauffeur. Si tu te fais braquer dans la rue par un camé, ça sera qui, le dominant ?  Ces conneries me tuent, conclut-il en me regardant dans le rétro. Ils sont en train de tuer Lone. Ils ont peur de la fin, alors ils la précipitent… Moi je vais me casser. Je tiens pas à être là quand ça va péter. »

« À travers Lone de grands primates policés par millions se croisent et se désirent, enfermant leur désir derrière des murs et des vêtements, l’évacuant dans l’art, la folie ou la mort – mais bien plus nombreux sont les fous et les morts, mêmes vivants. Car le singe nommé homme est un génie, et un dégénéré. »

« Ce millénaire sera celui du temps du rêve, où l’esprit humain et le monde ne feront plus qu’un même et vaste espace mental, peuplé de rêves et de visions…
– Ou bien celui du temps de la guerre…, dit Leïla. »

« Dans la bagarre je lui arrachai sa barbe, qui était fausse. Je ne m’en rendis pas compte sur le coup mais j’en ris beaucoup, après. Quand tout fut fini, son visage enfin immobile, son postiche arraché et son chapeau tombé, je reconnus T. T., Thomas Tuvu, un ami de Rudolf, et le plus célèbre présentateur du journal télévisé. »

« Les premières émeutes naissent spontanément dans les quartiers est de la ville. Sauvagement réprimées, elles font deux morts et plusieurs blessés parmi les manifestants. »

« Depuis des années beaucoup s’attendaient à une révolution violente. Mais la violence s’est infiltrée si profondément au cœur des corps qu’elle ne sait plus en sortir et les mange de l’intérieur.
La ville restait sans maire, la préparation de nouvelles élections se trouvant sans cesse retardée par des problèmes administratifs aussi complexes qu’incompréhensibles. Depuis longtemps l’administration n’était plus qu’une énorme ogresse impotente, une grosse machine aux rouages rouillés et dangereux. (…)
Cependant les balayeurs continuaient à balayer, les éboueurs à ramasser les ordures, les flics à faire leurs rondes, les écoles à encadrer les enfants, les médias à médiatiser, les spéculateurs à spéculer, les hôpitaux à se cogner la douleur de la ville, les morgues à encaisser les morts et les incinérateurs à les faire cramer.
Lone était un paquebot géant affairé à sombrer très lentement dans l’insondable océan et bien sûr quelques-uns, trop lucides ou paniqués, sautaient par-dessus bord avant la fin, mais la plupart fermaient les yeux sur le naufrage et continuaient à nettoyer les ponts et à entretenir les salons et les cabines, comme si cela devait suffire à maintenir le bateau sur l’eau. Fluctuat et mergitur.« 

« À cause de la chaleur les plus faibles, vieux, jeunes enfants et malades commencent à mourir. Des bouches de métro et d’égout on voit sortir des larves humaines par centaines, souvent mortes, mais parfois encore horriblement vivantes. Microbes et  virus se propagent à toute allure, semant la mort avec une gloutonnerie sauvage. »

« José erre dans l’hôpital, en quête d’un médecin ou d’une sage-femme, elle est seule dans le couloir avec sa douleur. Des allées et venues se produisent autour d’elle, mais personne ne semble la voir ni l’entendre. »

*

titre-minCes thèmes, ainsi que ceux du racisme, du sexisme, de l’immigration, de la domination politique et religieuse, sont mis en scène dans beaucoup de mes livres, notamment dans Poupée, anale nationale, dans Moha m’aime, dans Corps de femme et dans Politique de l’amour, tout particulièrement dans Forêt profonde, également dans Souviens-toi de vivre… Je ne vais pas tous les citer, voici simplement quelques phrases de ma thèse Écrire (2018, en ligne sur ce site) :

« L’homme est un être qui trace : qui suit à la trace, et qui trace ce faisant des lignes, de ses doigts sur toutes sortes de parois comme de tout son corps dans l’espace où il se déplace (j’aime spécialement l’emploi intransitif du verbe tracer pour exprimer le fait de marcher à vive allure, ou, en botanique, l’action de ce qui est traçant : des racines notamment). »

« L’art, la littérature, ne sont pas des reproductions de l’être mais des mécanismes à réveiller la conscience de l’être. Mécanismes comparables à l’allégorie de la Caverne de Platon, faite pour réveiller la conscience des hommes face au mur de représentations humaines qui ne sont pas plus des êtres humains que la pipe ou la pomme peintes par Magritte ne sont une pipe ou une pomme. »

« L’écriture pourrait être considérée comme une lecture de notre sang, une traduction, une interprétation de la langue portée par l’écriture qui constitue notre sang. »

« À ce stade de notre histoire, il nous faut toujours continuer à chercher la lumière, et dans cette quête le sang que nous devons faire couler, dans un cadre bien pensé, n’est pas d’hémoglobine mais d’esprit : ce qu’il nous faut tuer, c’est ce qui a rassis en nous au cours des millénaires, ce qui continue à œuvrer mécaniquement, ayant perdu son sens. »

« Notre cheminement tient du ruban de Möbius, sauf que nous ne tournons pas sans fin dans la nuit ni ne finissons consumés par le feu, comme le dit en en palindrome latin Guy Debord : le ruban sur lequel nous évoluons a bien davantage de dimensions que celui de Möbius. Si bien que nous ne repassons jamais exactement aux mêmes points, les courbures de l’espace-temps changeant continuellement le paysage. Ce qui semble fermé s’ouvre, et de même que nos ancêtres gravèrent des signes sur les coquilles ou à l’intérieur de ces autres coquilles que sont les grottes, un poussin de signes a grandi dans notre thèse, et voici que, frappant en sa conclusion, il la fend et en sort (…) »

*

Gilets jaunes (3) : acte 5 (note actualisée au fil de la journée)

Lendemain, 16 décembre 2018, 11h40
Et pour terminer cette note, je propose la lecture de cette enquête sauvage sur, notamment, le rapport des Gilets jaunes à l’Europe, réalisée par Gilles Gressani et Carlo De Nuzzo au cœur des manifestations : ici.

*

21h
Les Gilets jaunes vont de conquête en conquête. Le pouvoir a peur, leur parole compte, leur action continue à captiver les esprits, et ils continuent à mener leurs manifestations non autorisées, malgré la répression. Ce dernier point est au moins l’un des plus forts. Comme je l’ai écrit dans Forêt profonde, ce qu’il faut, ce n’est pas demander, c’est prendre. Prenons-en de la graine.
Merci à eux pour ce grand vent de fraîcheur, salvateur.

*

19h50
Grâce à Déborah de Robertis, qui avec quatre autres femmes a fait une performance en Marianne aujourd’hui face aux forces de l’ordre, beaucoup de visiteurs nouveaux aujourd’hui ici, sur cette note.

18h
À l’instant, je lis ce tweet de France Bleu Occitanie :
« Toulouse Capitole : les CRS se dirigent vers des Gilets jaunes retranchés éclairés par l’hélicoptère »,
illustré par une petite vidéo de la place plongée dans la nuit, la pluie qu’on sait glaciale, sous les projecteurs.
Une phrase et une image illustrant la tentative de terrorisation et d’immobilisation du peuple que les pouvoirs politique et médiatique ont faite pour empêcher ou entraver ce cinquième acte du mouvement, qui a pourtant eu lieu.
Un mouvement de fond, appelé à s’approfondir et à se répandre encore, beaucoup, longtemps.

*

14 h 45
Manifestants : se mobiliser, mobiliser, être mobile
Pouvoir politique, via sa police : immobiliser (nasser, parquer, enfermer…)
La vie est mobile, ce qui est mobile finit toujours par l’emporter

*

11 h 45
L’intelligence des Gilets jaunes est phénoménale. Spontanée, vivante, se passant de ces calculs machiavéliques dont les pouvoirs se plombent, faute d’imagination et de vitalité. Utiliser Facebook et se servir des ronds-points qui ont couvert tout le territoire à grands frais des contribuables parce que les commissions versées par les entreprises finançaient les politiciens, c’est retourner les armes de l’ennemi contre lui avec une formidable efficacité, digne des spiritualités orientales, chinoise et autres, de la Voie.

*

10 heures
La semaine dernière Macron a passé la journée barricadé dans l’Élysée, à grands renforts de police, avec un hélicoptère prêt pour sa fuite si le peuple entrait au palais. Il a gagné dans cette épreuve un autre nom, son nom révélé : Poltron – de même que dans la Bible le nom des personnages change selon la façon dont ils se révèlent dans les épreuves (Jacob devenant par exemple « Combattant divin » après son combat avec une figure humaine non identifiée, souvent appelée ange parce qu’elle fait appel à quelque chose de plus fort que soi).
Une autre image biblique me vient en lisant que de nouveau les blindés déployés aujourd’hui dans Paris sont équipés de stocks de poudre lacrymogène (un concentré équivalent à celui de 200 grenades, capable d’invalider une foule sur 4 hectares). Voilà, c’est la poudre aux yeux avec laquelle Macron s’est fait élire, et qui lui revient dans la figure pour le détruire. Sa police avec ses lacrymogènes à profusion fait pleurer le peuple comme Agar, révoltée par l’injustice qui lui était faite, pleura au puits de Laaï Roï, du « Vivant qui la voit » : et ses larmes se transformeront en une immense descendance, une immense postérité.

*

15 décembre 2018, 9 heures
J’ouvre cette note que j’actualiserai au fil de la journée par ce reportage vidéo, en français sous-titré en anglais, de l’excellent magazine The Intercept. Un reportage sans condescendance, contrairement à ceux qu’on peut voir ou lire dans les grands médias français, marqués par cette culture du népotisme et de l’exclusion, cette culture des milieux fermés, de l’entre-soi bourgeois, qui continue de paralyser la France, d’en faire un pays de plus en plus vieillissant, un vieux monde auquel Macron donne encore un sale coup de vieux.

*

Gilets Jaunes : au vrai chic français (régulièrement actualisé)

Après cette note, qui suit les événements du 1er au 5 décembre, une nouvelle note pour la suite.

5 décembre, 20h40
Je trouve cette vidéo de Mamoudou Bassoum, médaillé d’or français de taekwondo, monté sur le podium en gilet jaune :-)

*

5 décembre, 15h30
La police de Macron tire sur les enfants. C’est ainsi que Macron menace de mort les manifestants. Planqué, regrettant sans doute son nounours Benalla, frappeur de peuple.
Je me souviens de Barèges 2013. L’avalanche en hiver, puis la crue au printemps. Emportant toutes les constructions faites en contradiction avec la nature.

*

5 décembre, 15h10
Un enfant de seconde se trouve entre la vie et la mort, après avoir été flingué au flashball par un policier devant son lycée à Saint-Jean-de-Braye.
16h40 : Son pronostic vital n’est plus engagé. Mais on apprend qu’un autre adolescent a été très gravement blessé à Garges-les-Gonesses par un tir du même « super-flashball ».

*

5 décembre, 14h30
Excellent lapsus de Benjamin Griveaux : « le président de la République a dit… que la VOYANCE, euh pardon, la violence, que nous voyons s’exercer depuis plusieurs semaines… » Haha. Il y a une heure, je parlais ici de faux prophètes. Eh bien contre eux, nous avons de véritables voyants, des gens qui voient clair dans l’imposture ; et ce que dit ce lapsus, c’est que cette voyance est vécue comme une violence par les imposteurs. « Il faut se faire voyant », disait Rimbaud, l’un des très rares auteurs de l’époque à être sympathisant des Communards.

*

5 décembre, 13h30
Un plaisir de le constater : l’histoire de France en train d’avoir lieu montre combien Houellebecq s’est planté avec son Soumission. Totalement, et sur tous les plans. Quand je dis Houellebecq, il faut entendre toute la classe médiatique avec, et même toute la caste bien-pensante, privilégiée, dominante, contre laquelle les Gilets Jaunes, pas du tout soumis, se lèvent maintenant. Et combien j’avais raison avec Forêt profonde, avec Poupée, anale nationale, avec La grande illusion, figures de la fascisation en cours (à lire gracieusement ici) – titres qui m’ont valu d’être finalement bannie des médias et de l’édition, les éditeurs étant peu enclins à publier un auteur boycotté par les médias. Toute la caste se trompe. Même Édouard Louis, jeune auteur issu du peuple et célébré pour ses combats prétendus pour le peuple, ne sait, en bon rejeton des grandes écoles et starlet de quelques universitaires gauchistes américains et français ou des Inrocks, produire sur ce peuple d’où sont nés les Gilets Jaunes que des textes misérabilistes et extraordinairement condescendants, prétendant leur apprendre le langage politiquement correct.
Oui, la fascisation en cours vient de la caste au pouvoir, comme on peut le voir aujourd’hui avec la violence de Macron, louangeur de Thiers le versaillais et de Pétain, et elle s’annonçait depuis des années, avec le trucage des élections par la com’, déjà en place pour Hollande et ayant atteint son apogée pour Macron. Et il existe un risque de voir le soulèvement des Gilets Jaunes récupéré par cette fascisation en cours (absolument pas islamiste, contrairement à la fausse prophétie houellebecquienne et germanopratine). Le risque est partout, mais la fascisation est déjà en acte au sein du pouvoir, et l’urgence est de la renverser de là où elle agit.

*

5 décembre, 12h10
Traître et pleutre. Voilà le fond de Macron, révélé par cette histoire avec des journalistes du Monde, du temps où il travaillait pour les puissances de l’argent et que ces dernières ne l’avaient pas encore porté à l’Élysée. Ne pas oublier, lire ou relire cette sale histoire, qu’il répète aujourd’hui avec le peuple français, se cachant après que son dessein, plumer les citoyens au profit des puissances de l’argent qui sont en train de détruire le monde, a été mis à nu.

*

4 décembre, 23h30
Samedi, Zineb Redouane, une vieille dame, a été tuée à Marseille par une grenade lacrymogène. Ce mardi à Grenoble, une lycéenne de 16 ans a été très gravement blessée au visage par un tir de flashball au visage.
Samedi, des Gilets jaunes essaient de se mettre à l’abri de la charge de la police et des lacrymos rue de Wagram en se réfugiant dans un fast-food fermé. À voir jusqu’au bout :

Et pour en savoir plus : récit (et autre vidéo)

*

4 décembre, 21h50
« Ordure », « fils de pute », « connard », « crève sur la route », et bien sûr « démission », voilà les mots qui ont volé vers Emmanuel Macron quand, passant aujourd’hui au Puy-en-Velay, il a voulu saluer la foule par la vitre ouverte de la voiture. Je ne crois pas avoir jamais entendu l’expression d’une haine aussi féroce envers un président de la République. C’est très impressionnant. Et cela s’explique par la fausseté totale qu’il incarne. Le faux fait ou peut faire illusion un moment mais une fois démasqué, s’il s’obstine il provoque un rejet violent, inextinguible. C’est une question métaphysique, une question de vie et de mort. Le faux s’assimile à la mort et ce qui est mort doit être enterré.
Les Gilets Jaunes sont vivants, leur action essaime en France et commence à servir d’exemple suivi ou vanté  par des résistants dans plusieurs pays d’Europe et jusqu’en Irak.

*

4 décembre, 16h15
Que pense Madame Trogneux de la façon dont son mari et ex-élève est en train de violenter les lycéens en grève, de les gazer, de les menacer au flashball, de les molester, un peu partout en France ? Est-il normal, par exemple, que des enfants soient gazés à bout portant à Taverny, alors qu’ils sont nassés, immobilisés – et que trois d’entre eux, ne pouvant plus respirer du fait du gazage, aient dû être pris en charge par les pompiers ?

*

4 décembre, 16h
Dany le Bourge le dit, il a peur face au mouvement des Gilets Jaunes. Bien sûr il a peur, comme tous ceux de sa caste, tous ceux qui ont confisqué le capital symbolique, le capital financier, le capital culturel, le capital médiatique. Alors ils choisissent, comme lui, de ne voir dans ce mouvement que le spectre de l’extrême-droite. Ils essaient de faire partager leur peur à ceux qui n’ont pas de raison d’avoir peur parce que, contrairement à eux, ils n’ont pas à perdre un tas de biens, symboliques ou matériels, qu’ils auraient acquis au détriment d’autrui et par complicité de caste.
J’ai parlé ce matin de ce mouvement avec ma prof de danse, à l’hôpital. Bien sûr qu’elle le soutient, qu’elle est heureuse comme beaucoup de ce qui est en train de se passer. Que ferions-nous sans des gens comme elle, qui dans des associations ou ailleurs, consacrent leur vie à sauver chaque jour la société du désastre ? Que serait la société s’il n’en restait plus qu’une start-up nation, sans humanité ? Une organisation froide et inhumaine, qui ne pourrait que déboucher sur un génocide réel, après le génocide symbolique. Voilà ce que les Gilets Jaunes, dans leur grande intelligence, ont compris, et voilà pourquoi ils ont agi. D’où leur vient-elle, cette intelligence ? De la vérité. Du fait qu’ils vivent dans la vérité, contrairement à la caste des privilégiés. La vérité donne la compréhension, la tactique, sans qu’il soit besoin de les calculer, et donne aussi la force qu’il faut.

*

4 décembre, 13h

Pour mémoire, cette parole. Une parole vraie, contre la parole constamment fausse de ceux qui se prennent pour des rois alors qu’ils ne sont que des serviteurs de la com’ :

*

4 décembre, 0H40
Il n’y a pas que Macron, la classe politique et la classe médiatique qui soient dans l’embarras (litote) face aux Gilets Jaunes. Certains intellectuels de gauche, surtout très à gauche, certain·e·s militant·e·s et pour ainsi dire pros de la révolution, semblent l’avoir un peu amère de voir ces hors-jeu faire le job plus efficacement qu’ils n’ont su le faire depuis très longtemps. Moi aussi, c’est vrai, je trouve qu’il y en a un peu trop parmi eux qui ont le gilet puant, politiquement parlant. Mais eux aussi, ils le savent. Ils savent qu’ils sont loin de partager tous les mêmes idées, sans parler d’idéaux. Et ce serait tomber dans le travers de Macron que de les prendre pour des cons. Ils sont dans l’action immédiate, pour ça ils assurent, et pour le projet politique, ils y pensent. Ce n’est pas tout pensé, tant mieux. La création vient en créant.

*

3 décembre, 23h20
Les ambulanciers sont toujours à la Concorde, les camionneurs bloquent Rungis, la contestation a commencé à s’étendre aux lycées… la tache d’huile s’agrandit très vite. Le président de la République, enfant élevé dans la soie puis lancé comme un produit par des industriels, commence peut-être à comprendre ce qu’est le peuple français. Quelque chose qui le dépasse. De beaucoup.

*

3 décembre, 21h40

(lendemain : la vidéo du Monde a été retirée de Youtube, un doute étant apparu sur le fait que la vidéo incluse montrant un manifestant passé à tabac par huit policiers soit ce jeune homme, Mehdi, également tabassé par plusieurs policiers )

Benoît, un autre jeune homme, visé à la tête par un CRS armé d’un flashball alors qu’il était inoffensif, est dans le coma à Toulouse. Les images des immondes et lâches violences policières qui n’arrêtent pas de se commettre contre les manifestants, y compris très jeunes et lycéens, révulsent plus que tout. Macron a promis une prime exceptionnelle aux forces de l’ordre mobilisées pour faire le sale boulot. Violence policière et mutisme : défaite de la politique et de la raison. Chaque jour un pas de plus dans la débâcle et l’ignominie du pouvoir, voilà son en marche.

*

3 décembre, 14h50
« Les jours heureux ». L’histoire du Conseil National de la Résistance et de l’élaboration de son programme pour une société meilleure reste à méditer, en ces temps d’éloge présidentiel à Pétain, d’achèvement de la destruction de la République – la chose publique – et de mouvements de résistance et de révoltes qui se succèdent depuis le début du XXIe siècle sous des formes diverses, dans un long et souvent douloureux accouchement, qui finira logiquement par une nouvelle mise au monde.

Dès l’élection de Macron, alors que ce blog était en panne pendant quelques jours, j’avais ouvert un autre blog, intitulé Magazine des jours heureux, par référence au CNR. Alors que la plupart vantaient l’avènement du nouveau président et, dans les milieux littéraires, de sa ministre de la Culture, j’alertais déjà sur les dérives prévisibles de cette escroquerie politique.

*

2 décembre, 21h30
Gilets jaunes. Ils me rappellent les images des gilets de sauvetage des migrants. Bien sûr la situation de ces derniers est pire, dramatiquement plus tragique. Mais au fond, tous les peuples sont victimes du même système mondial, et des mêmes personnes, qui protègent et font régner ce système qui les enrichit. Réagir contre ce système, c’est aussi se battre pour les autres peuples, et se battre pour que nos enfants ne subissent pas un sort aussi terrible.

*

2 décembre, 18h30
Quoi qu’il advienne par la suite, c’est déjà une belle satisfaction de savoir dans quelle merde se trouvent Macron, son gouvernement et ses soutiens. La merde dont il est sorti (Freud l’a bien dit, le fric c’est la merde) et dont il a voulu imposer la loi au pays, il y retourne, par la voie des chiottes de l’histoire.
Vive le peuple français qui ne se laisse pas marcher sur les pieds !

*

2 décembre, 10h45
Castaner et Griveaux parlent d’instaurer l’état d’urgence, les flics d’Alliance veulent que soit fait appel à l’armée contre le peuple. Voilà où on en est, après dix-huit mois d’un président marionnette.
En même temps, dans les supermarchés où on fait ses courses en veillant à tous les prix, en évitant les produits frais trop chers même quand on gagne correctement sa vie, on est sollicité pour les banques alimentaires, toujours plus dans le besoin d’année en année.

*

2 décembre, 10h
Je parle plus de Paris parce que c’est là où je vis, là où je suis les manifs ces dernières années et y fais des reportages photo (cet automne, ma santé ne me permet pas de le faire, d’autant que les manifs sont de plus en plus éprouvantes). Mais je suis aussi, bien sûr, ce qui se passe ailleurs en France. Il y a eu des actions pacifiques et il y a eu des actions violentes un peu partout. Je viens de lire que des émeutes très violentes se sont déroulées cette nuit à Pouzins, village de 3000 habitants dans l’Ardèche, avec incendies et affrontements violents entre les émeutiers et la police. Certes il y a aussi du pire parmi les Gilets jaunes (je pense surtout à l’extrême-droite) et c’est dangereux, mais on ne peut réduire ce mouvement et ses violences à ses extrêmes. La vérité est que la « France profonde » va mal. Et qu’elle a des raisons d’aller mal. La France profonde, ça signifie les Français, pas les syndicats ou autres organisations. Les Français eux-mêmes dans leur vie. Cela va mal, cela va de plus en plus mal comme un peu partout à cause de la dérive capitaliste qui réduit les non-riches à rien, qui les considère comme une sous-humanité juste bonne à enrichir davantage les riches. Et à cause d’un président, Macron, président des riches, qui jamais n’a un mot contre l’évasion fiscale et autres multiples abus de cette classe, mais en dix-huit mois a accumulé les insultes faites aux autres, aux classes pauvres et aux classes moyennes, sacrifiées, dépossédées de la République en tant que telle : chose publique, bien public.

*

2 décembre, 0h10
« Ce discrédit de la politique et de ceux que l’on appelle les élites est une tragédie », dit BHL, qui twitte en rafale contre « l’infamie de ce qui se commet » (l’expression de la colère du peuple) et fustige « ceux qui ont joué avec le feu ».
BHLHOOQ.
Les privilégiés, les riches ont chaud au cul, le feu de la demande de justice commence à leur brûler le derrière.

*

1er décembre, 23 h
La plus belle vidéo du jour : Nadia Vadori danse dans la brume de lacrymo et fait danser les Gilets jaunes :

*

1er décembre, 16 h
Mai 68 était à la base fondé sur des revendications sociétales (les étudiants voulaient pouvoir entrer dans les dortoirs des étudiantes – aujourd’hui on en est à rappeler à certains de ces ex-jeunes devenus vieux abuseurs que l’accord des femmes est nécessaire). Cinquante ans plus tard, le mouvement des Gilets jaunes, rassemblant toutes sortes de gens avec le soutien d’une très large majorité de Français, s’est fondé contre le mépris du peuple incarné par la finance, l’écart monstrueusement grandissant entre riches et pauvres, et la politique de Macron qui incarne la soumission à ce système. En 68 à Paris le Quartier latin portait le cœur de la révolte, en 2018 la contestation se porte logiquement dans le quartier des Champs Élysées, quartier de détrousseurs de peuples.

*

1er décembre, 14h30
Tandis que Brigitte et Emmanuel Macron s’occupent à refaire, aux frais des contribuables, la déco des 365 pièces du palais de l’Élysée, les contribuables, encouragés par l’agressivité et la violence de la police, s’occupent à redécorer les avenues chics de Paris.

*

La suite : ici

*

Mes 30 à 40 livres

yogini;Yogini : Petit précis de méditation, est disponible en ebook, et en livre papier, à prix aussi petit que le livre ici sur Amazon où l’on peut lire la présentation et feuilleter les premières pages

chasse spirituelle,Une chasse spirituelle est disponible chez Amazon, en format papier et ebook, à prix très doux, et avec une peinture maison en couverture.

Pour toutes les personnes qui s’intéressent à la littérature, profane et sacrée, et s’interrogent sur notre humanité. Et pour toutes celles qui poursuivent des études, un appareil de notes détaillées permet de continuer le travail de recherche.

Au menu, art préhistorique, histoire, littératures de tous les temps, traductions, Bible, Coran… Un vaste panorama en forme d’opéra.

Allez voir la description et, en le feuilletant en ligne, découvrir son plan et commencer à le lire
*

Mais tout d’abord, les liens vers quelques-uns de mes textes offerts gracieusement en ligne :

mon roman Nus devant les fantômes, Franz Kafka et Milena Jesenska

mon micro-roman La Dameuse

ma traduction intégrale de la nouvelle d’Edgar Poe La chute de la Maison Usher

et d’autres de mes traductions

*
Et voici les couvertures papier d’origine (certaines ont changé au fil des éditions, et il faut y ajouter de nombreuses éditions de poche, et les traductions) de mes plus de trente autres livres – romans, poésie, essais, recueils d’articles etc. Bibliographie non exhaustive quant aux ouvrages collectifs, anthologies ou autres. J’ajoute à la fin des ouvrages d’auteurs qui étudient entre autres mon travail.

"Forêt profonde", 2007, éd du Rocher, 376 pages

« Forêt profonde », 2007, éd du Rocher, 376 pages

 

"Voyage", 2013, éd alinareyes.net, 952 pages

« Voyage », 2013, éd alinareyes.net, 952 pages

"Lilith", 1999, éd Robert Laffont, 281 pages

« Lilith », 1999, éd Robert Laffont, 281 pages

"Le boucher", 1988, éd du Seuil, 98 pages

« Le boucher », 1988, éd du Seuil, 98 pages

"Nus devant les fantômes, Franz Kafka et Milena Jezenska", 2000, Éditions 1, 194 pages

« Nus devant les fantômes, Franz Kafka et Milena Jezenska », 2000, Éditions 1, 194 pages

"Derrière la porte", 1994, éd Robert Laffont, 213 pages

« Derrière la porte », 1994, éd Robert Laffont, 213 pages

"La jeune fille et la Vierge", 2008, éd Bayard,169 pages

« La jeune fille et la Vierge », 2008, éd Bayard,169 pages

"Notre femme", 2007, éd Atelier In8, 32 pages

« Notre femme », 2007, éd Atelier In8, 32 pages

"Lumière dans le temps", 2009, éd Bayard, 185 pages

« Lumière dans le temps », 2009, éd Bayard, 185 pages

"Lucie au long cours", 1990, éd du Seuil, 128 pages

« Lucie au long cours », 1990, éd du Seuil, 128 pages

"Autopsie", 2000, éd Inventaire Invention, 53 pages

« Autopsie », 2000, éd Inventaire Invention, 53 pages

"Ma vie douce", 2001, éd Zulma, 401 pages

« Ma vie douce », 2001, éd Zulma, 401 pages

"Cueillettes", 2010, éd. Nil, 126 pages

« Cueillettes », 2010, éd. Nil, 126 pages

"Le carnet de Rrose", 2006, éd Robert Laffont, 80 pages

« Le carnet de Rrose », 2006, éd Robert Laffont, 80 pages

"Charité de la chair", 2010, 192 pages

« Charité de la chair », 2010, 192 pages

"La dameuse", 2008, éd Zulma

« La dameuse », 2008, éd Zulma, 52 pages

"Nue", avec des photos de Bernard Matussière, 2005, éd Fitway, 141 pages

« Nue », avec des photos de Bernard Matussière, 2005, éd Fitway, 141 pages

"La chasse amoureuse", 2004, éd Robert Laffont, 270 pages

« La chasse amoureuse », 2004, éd Robert Laffont, 270 pages

"Une nuit avec Marilyn", 2002, éd Zulma, 45 pages

« Une nuit avec Marilyn », 2002, éd Zulma, 45 pages

"Corps de femme", 2002, éd Zulma, 133 pages

« Corps de femme », 1999, éd Zulma, 133 pages

"Politique de l'amour", 2002, éd Zulma, 120 pages

« Politique de l’amour », 2002, éd Zulma, 120 pages

"Quand tu aimes, il faut partir",  1993, éd Gallimard

« Quand tu aimes, il faut partir », 1993, éd Gallimard, 95 pages

"L'exclue", 1999, éd Mille et une nuits, 56 pages

« L’exclue », 1999, éd Mille et une nuits, 56 pages

"Souviens-toi de vivre", 2010, éd Presses de la Renaissance, 158 pages

« Souviens-toi de vivre », 2010, éd Presses de la Renaissance, 158 pages

"La première gorgée de sperme, c'est quand même autre chose", 1998, éd Blanche, 77 pages

« La première gorgée de sperme, c’est quand même autre chose », 1998, éd Blanche, 77 pages

"Poupée, anale nationale", 1998, éd Zulma, 85 pages

« Poupée, anale nationale », 1998, éd Zulma, 85 pages

"La vérité nue", avec Stéphane Zagdanski, 2002, éd Pauvert, 200 pages

« La vérité nue », avec Stéphane Zagdanski, 2002, éd Pauvert, 200 pages

"Sept nuits", 2005, éd Robert Laffont, 84 pages

« Sept nuits », 2005, éd Robert Laffont, 84 pages

"Le chien qui voulait me manger", 1996, éd Gallimard, 180 pages

« Le chien qui voulait me manger », 1996, éd Gallimard, 180 pages

"Moha m'aime", 1999, éd Gallimard, 120 pages

« Moha m’aime », 1999, éd Gallimard, 120 pages

"Satisfaction", 2002, éd Robert Laffont, 198 pages

« Satisfaction », 2002, éd Robert Laffont, 198 pages

"Au corset qui tue", 1992, éd Gallimard, 88 pages

« Au corset qui tue », 1992, éd Gallimard, 88 pages

"Il n'y a plus que la Patagonie", 1997, éd Julliard, 127 pages

« Il n’y a plus que la Patagonie », 1997, éd Julliard, 127 pages

"La nuit", 1994, éd Joëlle Losfeld, 100 pages

« La nuit », 1994, éd Joëlle Losfeld, 100 pages

"Âme", préface aux photographies de Gilles Berquet, 1992, éd Jean-Pierre Faur

« Âme », préface aux photographies de Gilles Berquet, 1992, éd Jean-Pierre Faur

"Apotheosis", préface aux peintures de Terry Rodgers, 2006, éd Torch Books

« Apotheosis », préface aux peintures de Terry Rodgers, 2006, éd Torch Books

    "Érotique & érotisme : huit femmes, huit rencontres", de Rémi Boyer ; préf. d'Alina Reyes ; postf. de Sarane Alexandrian, 2004, éd R. de Surtis, 157 pages

« Érotique & érotisme : huit femmes, huit rencontres », de Rémi Boyer ; préf. d’Alina Reyes ; postf. de Sarane Alexandrian, 2004, éd R. de Surtis, 157 pages

"Un siècle érotique", anthologie présentée par Tran Arnault, 2010, éd Omnibus, 1027 pages

« Un siècle érotique », anthologie présentée par Tran Arnault, 2010, éd Omnibus, 1027 pages

"Dictionnaire de la sexualité humaine", collectif sous la direction de Philippe Brenot, 2004, éd L'esprit du temps, 736 pages

« Dictionnaire de la sexualité humaine », collectif sous la direction de Philippe Brenot, 2004, éd L’esprit du temps, 736 pages

"Nouveaux voyages aux Pyrénées", avec Stéphanie Benson et Lucien d'Azay, 2000, éd Climats, 142 pages

« Nouveaux voyages aux Pyrénées », avec Stéphanie Benson et Lucien d’Azay, 2000, éd Climats, 142 pages

"Cent mots pour les bébés d'aujourd'hui", collectif dirigé par Patrick Ben Soussan, 2009, éd Èrès, 366 pages

« Cent mots pour les bébés d’aujourd’hui », collectif dirigé par Patrick Ben Soussan, 2009, éd Èrès, 366 pages

"Qu'est-ce que la culture ?", collectif sous la direction d'Yves Michaud,  2001, éd Odile Jacob, 844 pages

« Qu’est-ce que la culture ? », collectif sous la direction d’Yves Michaud, 2001, éd Odile Jacob, 844 pages

"Because mots notes", collectif, livre + CD musique sous la direction de Garlo, 1998, éd Le Castor Astral

« Because mots notes », collectif, livre + CD musique sous la direction de Garlo, 1998, éd Le Castor Astral

"Sept écrivains au stade : Coupe du monde de football 1998, éd Le Monde/Le Serpent à plumes, 48 pages

« Sept écrivains au stade : Coupe du monde de football 1998, éd Le Monde/Le Serpent à plumes, 48 pages

"Origines littéraires de la pensée contemporaine XIXe-XXe siècles : Goethe, Poe, Huysmans, Mallarmé, Tolstoï, Wells, le roman policier, Jean Ray, Borges, Barthes, Alina Reyes", de N-B Barbe, 2002, éd. Bès, 260 pages

« Origines littéraires de la pensée contemporaine XIXe-XXe siècles : Goethe, Poe, Huysmans, Mallarmé, Tolstoï, Wells, le roman policier, Jean Ray, Borges, Barthes, Alina Reyes », de N-B Barbe, 2002, éd. Bès, 260 pages

avec Bernadette Soubirous, Franz Werfel, Henri Lasserre, Émile Zola, Léon Bloy, J.-K. Huysmans, Francis Jammes, François Mauriac, Anatole France, Irène Frain, Denis Tillinac, Didier Decoin, Alina Reyes, Edgar Morin...

avec Bernadette Soubirous, Franz Werfel, Henri Lasserre, Émile Zola, Léon Bloy, J.-K. Huysmans, Francis Jammes, François Mauriac, Anatole France, Irène Frain, Denis Tillinac, Didier Decoin, Alina Reyes, Edgar Morin…

barbe

Collectif (actes d'un colloque auquel j'ai participé) : "L'Homo Americanus", Editions de L'Oeil, 2020

Collectif (actes d’un colloque auquel j’ai participé) : « L’Homo Americanus », Editions de L’Oeil, 2020

Écrire. Qu’est-ce qu’Écrire ?

ces jours-ci au Jardin des Plantes à Paris, photo Alina Reyes

ces jours-ci au Jardin des Plantes à Paris, photo Alina Reyes

 

J’ai écrit mon grand livre Voyage pour dénoncer l’occultation de mon grand roman Forêt profonde. J’ai écrit ma thèse Écrire pour remplacer Voyage.  Et maintenant je suis en chemin, suite à Écrire, vers ce que je désire être le grand roman du XXIe siècle.

Il y a écrire et Écrire. L’écriture doit mener qui écrit à sa dimension surnaturelle, savante, magique au sens de puissante. Les librairies sont pleines d’écritures ordinaires, profanes, servant le monde comme il va, humain trop humain, vers la mort. Mais le monde a besoin d’écritures extraordinaires pour aller de nouveau toujours vers la vie.

Mes livres, en particulier mes livres érotiques, sont de puissants aiguillons de vie, le sang y court et y bat comme dans un organisme vivant. Une même plume a fait tout ce chemin, une même plume continue, mais chaque livre écrit lui a fait pousser bien d’autres plumes et elle est maintenant plumage, démultipliant ses pouvoirs comme Gandalf entre le début et la fin de The Lord of the Rings, le grand roman du XXe siècle.

Qu’est-ce qu’Écrire ? Créer l’humain plus qu’humain, offrir à l’humain, à chaque lectrice et à chaque lecteur, un royaume.

*

Melmoth. Voir à travers les corps

à Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

à Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

*

Difficile de lâcher Melmoth quand on le lit, et même quand on le relit vingt ans après. Le livre n’a fait que prendre en force, durant ce temps. Aussitôt relevée du TEP Scan, dans la salle de quarantaine, je l’ai rouvert. Des tâches bleues se mouvaient sur les pages. Il m’a plu d’attribuer le phénomène à la radioactivité dont j’étais imprimée, d’y voir la marque de ma capacité à lire à travers le corps des textes. J’aime les expériences, avec mon corps comme avec mon esprit, et le corps prend toujours le relais, c’est fantastique.

mon PostIt appliqué ici il y a deux semaines s'y trouve toujours

mon PostIt appliqué ici il y a deux semaines s’y trouve toujours

*

J’ai commencé à en parler avant-hier, avec des passages très drôles sur la vie et la mort du père Olavida. Le livre, avec ses histoires dans l’histoire aussi labyrinthique que la Pitié-Salpêtrière, constitue une virulente critique de l’église catholique et du catholicisme. D’où son actualité : si l’église aujourd’hui ne signifie plus grand-chose, à part la pédophilie et les violences envers les enfants qui ressortent de temps en temps de façon spectaculaire comme avec la vidéo de ce vieux prêtre digne du roman de Maturin giflant un bébé qu’il doit baptiser et écrasant sa tête en lui criant dessus (ce que le directeur de l’hebdomaire catholique La Vie, dans un éditorial, trouve insignifiant, alors que c’est au contraire parfaitement emblématique – et le fait qu’il trouve cela insignifiant le prouve doublement), si donc en tant que telle l’église se réduit à peau de chagrin sous nos yeux comme si nous étions en train de lire le conte éponyme de Balzac, il en reste cependant quelque chose, il en reste tout ce qui est décrit dans Melmoth : peut-être encore dans les quelques couvents que l’on maintient tant bien que mal souvent à grands renforts de religieuses importées notamment d’Afrique et employées à quelques corvées entre deux temps de prière, mais surtout dans la société civile, laïque, « athée » : car l’athéisme revendiqué n’est qu’une adhésion à ce catholicisme dont Maturin montre bien qu’il est de fait athée, qu’il est en fait une machine à opprimer. C’est aujourd’hui dans la société civile que cet aspect du catholicisme a métastasé, porté par le corps bourgeois qui depuis la fin du christianisme spirituel, à partir de la Renaissance a transformé cette spiritualité en mécanique sociale de domination, de consommation, de communication, de bêtise, mécanique qui semble atteindre son sommet ultrapollué aujourd’hui dans les embrassades de papes et de chefs d’État, dans l’idolâtrie généralisée, organisée, impunément criminelle.

Voici les passages que j’ai notés hier dans mon carnet au fur et à mesure de ma lecture :

« La curiosité ressemble, à quelques égards, à l’amour, qui fait toujours capituler l’objet avec le sentiment : pourvu que celui-ci ait une énergie suffisante, il importe peu que l’autre soit nul ou méprisable. » [J’ai écrit à peu près la même chose dans Forêt profonde]

… tout le monde étant l’ennemi d’un homme de génie…

… les hurlements sauvages de l’ouragan et ses triomphants ravages.

Dieu nous préserve, ajouta-t-elle en se baissant pour parler dans la cheminée comme si elle avait voulu adresser la parole à cette âme inquiète.

On donne conseil aux malheureux, et quand son malheur est au comble, on se console par l’idée de l’avoir prédit.

Malgré ma jeunesse je m’étonnai de ce que des hommes pussent chercher le repos dans une retraite d’où ils ne savaient pas bannir leurs passions.

C’était du moins un laïque. Il se pouvait qu’il eût un cœur.

… mon invincible répugnance.
À ces mots, ils m’interrompirent tous en répétant mes dernières paroles.
– Répugnance ! invincible ! Est-ce pour cela que nous vous avons admis en notre présence ? N’avons-nous supporté si longtemps votre opiniâtreté que pour que vous aggraviez encore votre faute ?
– Oui, mon père, oui, sans doute. Si l’on ne me permet point de parler, pourquoi m’a-t-on amené ici ?
– Parce que nous espérions être témoins de votre soumission.

Ils s’engagèrent mutuellement à m’épier avec le plus grand soin ; c’est-à-dire à me harasser, à me persécuter, à me tourmenter (…) J’en riais intérieurement. Je me disais : « Pauvres êtres pervertis, quel mal vous vous donnez pour échapper, par cette feinte agitation et ces inventions dramatiques, au vide désespérant de votre misérable existence. »

*

Comme on le voit, les outils, notamment de surveillance, changent, mais les méthodes, la scélératesse, restent les mêmes, transportées dans la société civile.

à suivre

*

Tariq de Sade, marquis de Ramadan

Sade par Man Ray

Sade par Man Ray

*

Tels les marquis enfarinés et emperruqués d’antan, les privilégiés de ce monde en pleine révolution (contre-patriarcale) attirent par leur brillant de surface et plus profondément, par la compassion que leur misère suscite. Car derrière la poudre aux yeux jetée, ce sont des trous, des corps sans être, sans vérité, sans vie. Une jeune écrivaine raconta il y a quelques années comment son amant, célèbre présentateur télé, lui pissa dessus dans la baignoire. Elle ne dit pas qu’il y eut viol, mais comme dans l’un des viols dont est accusé Tariq Ramadan, le geste est emblématique de ce genre de personnages dont toute l’existence consiste à faire d’eux-mêmes des idoles, des choses mortes, pour lesquelles les vivants seront aussi des choses – qu’ils marqueront comme des chiens, animaux domestiques par excellence. Comme l’a très bien vu Man Ray, Sade est emmuré en lui-même. Faire du mal et souiller est leur satisfaction, qu’ils exercent en quelque sorte poliment, derrière des murs, à l’abri des regards et en prenant garde à ne pas saccager la pièce, contrairement à certains rockers peu soucieux de leur bonne réputation et peu respectueux du ménage.

La théologie dans le boudoir. L’enjeu autour de Tariq Ramadan est trop politique pour que les articles et les accusations soient tout à fait nettes. De sa victime que les médias ont affublée d’un prénom grossièrement chrétien, Christelle, bien qu’elle soit musulmane (serait-elle également victime d’une guerre idéologique via les médias ?), « À 14 ans », nous dit-on dans Vanity Fair, « elle est marquée par sa lecture du Prince de Machiavel, «  pour sa lucidité froide et mathématique sur le fonctionnement des êtres humains  ». À 15 ans, par Le Discours de la méthode de Descartes et L’Art de la guerre de Sun Tzu.» Ah. OK. C’est un article de journalisme, ou une fiction plagiant notamment la scène de roman évoquée plus haut et présentée comme un article ? Les initiales de Fake News sont FN, tiens.

Quoi qu’il en soit, un fait au moins est tout à fait certain : il y a plusieurs années j’ai vu sur Facebook une photo de Ramadan en caleçon assis sur un lit, prise par l’une de ses conquêtes de passage (c’était peut-être déjà Henda Ayari) : Ramadan est un Tartuffe, c’est-à-dire si l’on suit bien Molière non seulement un hypocrite mais aussi un manipulateur et abuseur qui opère en se faisant aduler.

J’ai décrit ce genre de marquis mort-vivant dans un livre, Forêt profonde. Ceux qui sont condamnés, pour une raison ou une autre, à ne déchaîner leur violence que mentalement sont aussi légion, et au moins aussi malfaisants. La révolution des femmes et des hommes avec les femmes se charge de les faire tomber, les uns aujourd’hui, les autres un autre jour.

*

En situation, en action, en puissance

Après une nuit quasiment blanche – les voix des voisins montant et s’amplifiant presque jusqu’au matin, la canicule tenant les gens éveillés et les fenêtres ouvertes, puis près d’une heure de métro debout compressée dans la foule et la chaleur, j’ai passé mon avant-dernier oral d’agrégation en essayant de parler à peu près distinctement malgré le voile sur ma voix et la brume sur mon cerveau. Avant d’y retourner demain pour l’épreuve reine, comme on dit au vélo – six heures de préparation, quarante plus dix minutes de passage, l’équivalent du Tourmalet sans dopage – et alors qu’on annonce 35 degrés, je me repose et me réconforte en songeant un moment, au hasard d’une photo vue sur mon ordinateur, à l’action que j’ai menée jusqu’ici, à savoir l’acte d’écrire, qui se poursuivra autant que vie me sera prêtée.

*

tandaim reyes le boucheradaptation théâtrale du Boucher par la compagnie Tandaim

*

foret profonde a republique,mon roman Forêt profonde photographié par un jeune homme à République

*

poupee_anale_nationale

*

presley reyes !

*

Suite de ma réflexion sur l’écrit et la pensée + le film d’Agnès Varda sur Louis Aragon et Elsa Triolet

*

Dérèglement de la méthode, disais-je. C’est ce que j’ai toujours pratiqué, d’une façon ou d’une autre, pour écrire. On peut produire de l’art épate-bourgeois, comme dit Barthes, en flattant l’air du temps et en s’y conformant par fabrication, artifice. Ce qui en résulte peut, comme toute illusion, rencontrer de vifs succès sur le moment, le temps que les yeux des gens distinguent ce qu’il en est vraiment ou que leur esprit, sans avoir besoin d’y porter jugement, tout simplement le rejette dans l’oubli, au néant. Une véritable œuvre n’est pas une fabrication mais vient d’un travail en soi-même, sorti hors de soi-même. L’érotisme dans mes livres est l’expression la plus visible de ce travail qui fait à son tour sortir de lui le lecteur (ce qui en effarouche certains). Mais c’est l’ensemble de mon travail qui tend à être une parole performative, comme l’indique par exemple cette parole d’un critique à propos de mon roman Forêt profonde : « ce livre terrasse le lecteur ». Je ne me vante pas de cela, j’en rends grâce aux milliers de textes que j’ai lus, et qui, de concours avec ma nature ardente, m’ont transformée en être littéraire. D’où ma pratique du Journal, depuis l’âge de douze ans, qui se poursuit en partie en ligne depuis des années (et n’aurais-je aucun lecteur en ligne, j’y tiendrais quand même ce Journal car c’est à mon travail d’abord qu’il sert – j’y pense, je le contemple, et j’avance : il fait plus que baliser mon chemin, il le débroussaille à mesure).

En dévoreuse de livres, j’ai lu un certain nombre de romans d’Aragon dans ma jeunesse. Deux de ses textes m’ont particulièrement marquée : Le Paysan de Paris et Blanche ou l’oubli. Je n’ai pas l’impression qu’on publierait aujourd’hui des œuvres témoignant d’une véritable recherche, comme aussi Nadja de Breton ou Marelle de Cortazar, pour citer parmi bien d’autres des textes qui ont marqué ma jeunesse de lectrice – ou alors sans doute on s’emploierait d’abord à en falsifier le sens, à le récupérer. À la même époque j’ai lu aussi Elsa Triolet, je me souviens de ce roman sur une enfant pauvre qui voulait rester propre dans un monde sale.

J’ai découvert ce court-métrage d’Agnès Varda, un témoignage d’amour au long cours très touchant, avec des épisodes de lumière somptueux – notamment au moment d’intimité des vieux amants au jardin et à la fin avec la barque sur l’eau – en écoutant le cours d’Antoine Compagnon sur l’année 1966. Pour compléter ce que je disais dans la note précédente de la pensée de Foucault et de celle de Lévi-Strauss, je veux dire que je me sens profondément et naturellement proche de leurs deux démarches, et venant ces dernières années de réfléchir sur l' »Immaculée Conception » (moins le dogme que son interprétation par la petite Bernadette Soubirous) et sur l’islam, que je poursuis ardemment mon investigation dans un désir de science et d’exploration des systèmes conceptuels, tant pour en dénoncer le caractère aliénant quand ils sont fabrications humaines, politico-sociales, que pour lever le voile sur un système conceptuel absolu, dont la connaissance libère. La recherche en bibliothèque, capitale, n’est pas la seule façon scientifique d’aborder les œuvres. Si je ne peux tout faire à la fois, je peux me servir des recherches faites par mes consœurs et confrères universitaires pour commencer à défricher l’autre chemin (ce dont j’ai donné un petit aperçu avec Rimbaud, en rebondissant à partir des recherches d’Eddie Breuil) et en puisant aussi aux sources d’autres disciplines scientifiques. La tâche est quasiment surhumaine et je suis loin d’avoir les capacités de m’approprier l’énorme somme de connaissances qu’il y faudrait pour l’accomplir par les méthodes connues, mais par une méthode inconnue, peut-être, oui.

*

Arabesques : Debussy, Arcimboldo, Diderot (et Malinowski) (et moi) (et autres)

*

364px-giuseppe_arcimboldo_fire_kunsthistorisches_museumLe feu

*
giuseppe_arcimboldo_-_spring_1573Le printemps

*

« La réflexion attendue du lecteur est largement préparée par le texte, car les arabesques poétiques du XVIIIe siècle, avec leur narrateur dont les facéties soulignent souvent les artifices et les conventions propres à l’écriture romanesque, sont à considérer comme des œuvres qui incluent une part de réflexivité. En effet, le jeu avec les règles de l’écriture traditionnelle conduit au développement d’une forme de littérature « au second degré » qui ne puise plus son inspiration directement dans l’observation du réel, mais se greffe sur une littérature préexistante. Au cœur de l’ouvrage, on observe un déplacement du centre de gravité, car le moi espiègle et bouffon qui mène le récit à sa guise accorde au moins autant d’importance au monde de la représentation qu’au monde représenté. La littérature se prend pour objet de composition littéraire.

Ainsi, quand le narrateur de Jacques le Fataliste rappelle régulièrement à son lecteur qu’il pourrait choisir d’interrompre le cours de l’histoire qu’il raconte pour se lancer dans le récit d’autres aventures en emboîtant le pas d’un personnage secondaire qui croise la route des deux héros éponymes, que fait-il sinon discourir, sous couvert de plaisanterie, sur l’art de conduire une intrigue. De même, lorsqu’il ouvre une parenthèse pour faire le commentaire suivant :

Il est bien évident que je ne fais pas un roman, puisque je néglige ce qu’un romancier ne manquerait pas d’employer. Celui qui prendrait ce que j’écris pour la vérité serait peut-être moins dans l’erreur que celui qui le prendrait pour une fable.

son propos ne correspond pas seulement à une pirouette destinée à faire sourire, mais renvoie à une réflexion théorique sur le genre qu’il pratique. »

Alain Muzelle, L’Arabesque. La théorie romantique de Friedrich Schlegel à l’époque de l’Athenaüm

*

Je pratique aussi l’arabesque en écriture, mais complexe plus que simple,  fractale, notamment dans Forêt profonde et dans mon dernier roman fini (j’emploie le terme de roman car je préfère tout faire admettre au roman plutôt que de le limiter à sa vieille forme usée qui règne sur le marché), roman pour lequel je n’ai pas encore trouvé d’éditeur – soit que le monde de l’édition ait décidé de m’empêcher de vivre, soit ou concouramment que le marché n’apprécie pas ce genre d’art, où je persiste pourtant dans mon nouveau roman en cours, et aussi dans ma thèse, et même dans mes articles de critique, en osant notamment l’anachronisme et autres déplacements d’analyse pour déterrer les textes. Car c’est ainsi que peuvent s’ouvrir les esprits.

*

*

La crue à Paris, d’Austerlitz au pont de Tournelle

La Seine transformée en Mississipi et le jardin Tino Rossi en bayoucrue seine paris

crue seine paris 2

crue seine paris 3

crue seine paris 4

crue seine paris 5

crue seine paris 6

crue seine paris 7

crue seine paris 8

crue seine paris 9

crue seine paris 10

crue seine paris 11

crue seine paris 12

crue seine paris 13

crue seine paris 14SOUS L’EAU LES PAVÉS

*crue seine paris 15

crue seine paris 16

crue seine paris 17

crue seine paris 18

crue seine paris 19

crue seine paris 21

crue seine paris 22

crue seine paris 20les petites traces rouges au fond, à l’arrière-plan de la péniche, sont tout ce qui reste émergé du grand tag sur Nuit Debout : images*crue seine paris 23

crue seine paris 24

crue seine paris 25

crue seine paris 26

crue seine paris 27

crue seine paris 28

crue seine paris 29

crue seine paris 30le monstre du Loch Ness est de la sortie

*crue seine paris 31

crue seine paris 32

crue seine paris 33

crue seine paris 34

crue seine paris 35

crue seine paris 36

crue seine paris 37

crue seine paris 38

crue seine paris 39

crue seine paris 40

crue seine paris 41les murs ruissellent

*crue seine paris 42

crue seine paris 43

crue seine paris 44

crue seine paris 45

crue seine paris 46

crue seine paris 47

crue seine paris 48

crue seine paris 49

crue seine paris 50

crue seine paris 51

crue seine paris 52

crue seine paris 53

crue seine paris 54

crue seine paris 55

crue seine paris 56

crue seine paris 57

crue seine paris 58

crue seine paris 59ce matin à Paris, photos Alina Reyes

*

Après le dégel de la Seine dans Forêt profonde, le débordement de la Seine dans Souviens-toi de vivredans Voyage ce sont, toujours à Paris, les voitures brûlées, puis la ville inondée, avec une scène au même lieu que celui de ces photos. Textes, ponts entre les mondes.

*