Le macronisme, banalité du fascisme

flashball
14 février 1936, Léon Blum sur son lit d'hôpital après son agression par les camelots du roi

14 février 1936, Léon Blum sur son lit d’hôpital après son agression par les camelots du roi

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C’est la première fois que je vois BHL essayer de faire profil bas. Lors de son passage à ONPC ce samedi, il n’a pas arrêté de multiplier les signes d’apparente d’humilité, se disant avec des douceurs de tartuffe « un peu écrivain », se reconnaissant « un peu bien né », parlant de sa « modeste place », affirmant que ses quelques « sous » n’étaient pour rien dans sa réussite, expliquant que s’il faisait partie des élites, c’était des bonnes élites, celles qui ont mérité leur situation, enfin tâchant de se donner l’allure d’un brave gars qui veut le bien de tous face au péril fasciste nommé Gilets jaunes, allant jusqu’à se déclarer favorable, pourquoi pas, à étudier la question d’un possible retour de l’ISF ! mais attention, en précisant que seule l’Europe serait éventuellement habilitée à prendre ce genre de mesures. Un agneau, vous dis-je. Un agneau sous cocaïne ou un truc du genre, mais enfin rien de ce fier-à-bras popularisé par ses innombrables poses au milieu de combattants armés, chemise ouverte et cheveux au vent, défiant le danger sur tous les terrains de guerre du monde – mais pas boulevard Saint-Germain ni sur les Champs quand une manif de Gilets jaunes y passe, au milieu des tirs de grenades et de flashballs – son audace a des limites tout de même. Bon, l’exercice de modestie n’était pas du tout convaincant (le manque d’habitude sans doute) mais le fait de l’avoir tenté, à soixante-dix ans pour la première fois de sa vie, indique du moins que la caste tremble sous ses brushings.

Le recours est donc, selon BHL, l’Europe. Mais qu’est-ce que l’Europe ? Selon lui toujours, « une petite princesse » que Zeus a enlevée. Tiens donc. Macron, alias Jupiter (nom latin de Zeus) a donc l’intention d’enlever l’Europe. De l’enlever à qui ? Aux peuples qui la composent ? Pour qui ? Pour le Marché, n’est-ce pas ? Son histoire, l’histoire de son élection et sa politique l’indiquent, mais l’ « un peu écrivain » a prononcé comme pour le prouver cette parole parfaite : « je suis une sorte de camelot de l’Europe ». Je goûte particulièrement ces instants où la vérité nous sort par la bouche malgré nous. Ruquier venait de lui dire qu’il allait se transformer en une sorte de saltimbanque, le temps de jouer sa pièce dans divers pays. Et il eut donc cette réplique fantastique, qui n’a pas été relevée mais qui mérite de l’être. L’entendant, j’ai aussitôt exulté : mais oui ! tout à fait ! À la fois marchand de camelote, « avec force boniments » comme dit le dictionnaire, et camelot du roi (nom des militants de l’Action Française), du roi Macron ! Que ce mot-là soit sorti de lui pour rectifier le terme « saltimbanque » qui semblait l’embarrasser (si on allait le prendre pour quelque Molière débraillé…), que ce mot tellement lié, quand il est suivi d’un complément de nom, à l’extrême-droite collaborationniste dans l’esprit de quiconque connaît un minimum l’histoire du siècle dernier, lui soit venu pour se qualifier – cela ne peut être que très signifiant. L’Europe qu’il sert n’est pas celle des peuples et des pays, mais celle des Marchés. Celle qui va contre les intérêts des peuples. Le 13 février 1936, les camelots du roi lynchèrent Léon Blum, serviteur du peuple, comme ces dernières semaines les policiers de Macron mutilent les Gilets jaunes. L’attaque se produisit au croisement du boulevard Saint-Germain et de la rue de l’Université, à deux pas de chez BHL, et la photo de Blum au visage entouré de bandages rappelle singulièrement celle de nos manifestants à l’hôpital.

En ces temps où comme dans 1984 d’Orwell le sens des mots et les vérités sont inversées par les pouvoirs menteurs et manipulateurs, où se trouve réellement le fascisme ? Chez les Gilets jaunes, comme leurs détracteurs n’arrêtent pas de le dire ? Ou bien du côté du pouvoir et de ceux qui le défendent ? Pour le savoir, le mieux est de partir du principe qu’il n’y a pas de fascisme, seulement des preuves de fascisme. Il est avéré que quelques éléments racistes, antisémites, homophobes, xénophobes, néofascistes, se mêlent ici et là aux Gilets jaunes ; ce qui donne d’ailleurs lieu à quelques bagarres, soit qu’ils soient chassés par les Gilets jaunes, soit, comme ils l’ont fait samedi dernier, qu’ils attaquent des Gilets jaunes d’extrême gauche. Mais quelques éléments plus ou moins infiltrés ne font pas un ensemble, une règle d’ensemble. Alors que du côté du pouvoir macroniste, les marques de fascisme sont massives. D’abord la répression féroce et aveugle, l’utilisation très abusive des forces de l’ordre, dénoncée par Amnesty International, la Ligue des droits de l’homme, le Défenseur des droits et bien d’autres instances, dont des policiers eux-mêmes. Massive aussi, la manipulation de l’opinion, commencée au temps de la campagne présidentielle et qui se poursuit, par le biais de cette spécificité française que sont des médias mainstream possédés par des milliardaires au service du pouvoir qu’ils ont fait mettre en place pour servir leurs intérêts. Ajoutons à cela, entre autres, la gouvernance par ordonnances, la mainmise sur la Justice, les réformes et projets de lois destructeurs des droits du travail, de la liberté d’expression et de l’égalité d’accès à l’éducation, le recours au fait du prince dans le choix et la protection de ses courtisans et serviteurs, jusqu’à la très emblématique affaire Benalla… BHL raille la tendance de Salvini à se déguiser en pompier, mais que dire de son Macron qui n’a cessé de se mettre en scène tantôt en Napoléon, tantôt en Jupiter, tantôt en Louis XIV, quand il ne cède pas plutôt à la tentation de passer une fête de la musique en son palais avec des drag-queens entre lesquelles il se plaît à se faire photographier, comme il se plut à se laisser prendre en selfies enlaçant de jeunes délinquants exotiques au torse nu ? Comédies caractéristiques du goût des fascismes pour l’apparat et le grotesque, délires et mises en scène bien plus grotesques que celles de Salvini, à vrai dire.

Lors de la manifestation macroniste des Foulards rouges, ce dimanche, la face réelle des « élites » s’est révélée aussi méprisante, mauvaise et grotesque que celle de leur champion, M. Macron. Sur un panneau au graphisme mal plagié de l’artiste activiste Voltuan, ils affirmaient : « Nous sommes sans armes vous êtes sans âme », déniant ainsi aux gens du peuple le statut d’humains. Tout au long du cortège, des insultes ordurières aux Gilets jaunes ont jailli de ces rentiers convenables, de ces retraités en loden, de ces bourgeois chapeautés : « on vous nourrit, les chiens », « on va vous crever les tarés », « allez bosser, bande de cons », « fachos », « pourris », « assistés », « mort aux cons », « enfants gâtés »… qui terminèrent leur démonstration de haine en scandant « merci la police » et « Gilets jaunes au boulot ». Oui, de quel côté se trouve, massivement, le fascisme ?

De même qu’on a pu dire de BHL qu’il avait fait, depuis quelques décennies, un putsch sur les médias, y confisquant la parole avec sa bande de « nouveaux philosophes » au détriment de celle des penseurs réels, relégués dans l’ombre, il est aujourd’hui manifeste que ces « nouvelles élites », fausses élites qui ne tiennent que par le pouvoir de l’argent et/ou celui des médias, ont fait un putsch politique en portant Macron et la macronie au pouvoir. Les ligues factieuses ne sont pas dans les rues le samedi, elles sont chaque jour à l’Élysée et dans les autres lieux de pouvoir qui soutiennent Macron. L’Europe est vivante non pas lorsqu’on la considère comme une princesse sur laquelle, comme sur tout le reste, il faut faire main basse, mais comme l’allégorie que porte son nom, qui signifie : « Au regard vaste et portant loin ». Avant de prétendre lui rendre cette magnifique vérité, il nous faut renverser les fascismes qui l’emprisonnent et tentent de s’en emparer, à commencer par chez nous, en France.

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Nous qui résistons, nous qui combattons, nos morts, nos mortes sont avec nous

bella ciao

Mon grand-oncle Albert m’a rendu visite. Je ne m’y attendais pas (il est mort depuis longtemps). Il est venu m’apporter un petit gilet jaune, avec des manches, tricoté à la main pour un nouveau-né. Cette visite m’a beaucoup émue, je me suis réveillée tout heureuse. C’était la fin de l’après-midi, je m’étais endormie – le traitement anticancer me fatigue.

Mon grand-oncle Albert était sympa. Un sacré personnage. Fils d’immigrés italiens misérables, il a été chanteur dans les chœurs et figurant au Grand Théâtre, puis il a été aussi policier. Quand j’étais enfant, il était à la retraite. Il habitait tout près de chez nous, il prêtait de l’argent à mon père quand il n’y avait vraiment plus d’autre moyen d’acheter à manger pour nous sept, quand même le crédit à l’épicerie était dépassé. Il avait un piano, et de temps en temps des « admirateurs » et des « admiratrices » venaient le voir dans sa petite maison maison (toute la smala travaillait dans le bâtiment, y compris mon père, leurs maisons ils les faisaient eux-mêmes).

Je reviendrai dans quelques heures, j’ai quelque chose à dire après avoir vu le passage infect de BHL chez Ruquier, sans contradicteur sur le plateau, insultant les Gilets jaunes, injuriant gravement notamment Ruffin, étalant sa morgue, sa morve et son hystérie de concert avec celles d’Angot qui lui léchait les pieds. J’ai quelque chose à dire, non pas tant sur BHL, dont à peu près tout le monde sait ce qu’il en est, mais sur le pouvoir macronien qu’il défend, que la caste qui était là, défendant son fric, défendant sa position, défendait avec lui. Un immense combat contre les fascismes se livre, va devoir se livrer.

Bella ciao, le chant des résistants italiens, devenu chant de tous les résistants du monde, fut d’abord un chant de résistantes, dont voici le dernier couplet originel :

Mais un jour viendra que toutes autant que nous sommes
O bella ciao bella ciao bella ciao ciao ciao
Mais un jour viendra que toutes autant que nous sommes
Nous travaillerons en liberté.

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BHL la misère (3). Inverseur de sens, néant de l’être et de la pensée

51qZlRbn7-L._SY344_BO1,204,203,200_« Un spectre hante l’Europe, et même son excroissance américaine : le spectre de la BHLophobie», écrit sérieusement Laurent Dispot dans La Règle du Jeu, revue de BHL, en 2010. Lors du vingtième anniversaire de la revue, le Café de Flore où se fête la chose est plein à craquer de vieux de la vieille médiatiques, de riches, de célèbres, d’influents et de clinquants, de ministres rassis, surtout socialistes, de présidents d’associations vendues (Ni putes ni soumises, SOS racisme) et d’associations juives, de communicants, de banquiers, d’héritiers, de directeurs de journaux, de radios nationales, de télévision, de rédactions de toute la presse, de Elle à Médiapart en passant par Ring. « Mais de jeunes auteurs et penseurs découverts par La Règle du jeu, nulle trace. Et pour cause : il n’y en a pas.

Après avoir évoqué cette fête où tous les pouvoirs sont présents, manifestant l’étendue du réseau BHL (faisant dire aux auteurs que ce dernier « règne sur un territoire beaucoup plus vaste que le Vatican), les auteurs rappellent la construction médiatique du couple Lévy-Dombasle, et comment lui « agit, se démenant sans compter pour favoriser la carrière de sa femme », louant des salles pour qu’elle y donne des concerts et rameutant ses amis et amis d’amis pour son public. Quant à sa fille Justine, à deux ans et demi, en 1977, elle « sautait déjà sur ses genoux dans Paris Match ». Côté édition, son poste chez Grasset lui permet de s’assurer la fidélité d’  « auteurs » qu’il publie, tels Nicolas Sarkozy ou Xavier Couture, directeur d’antenne de TF1 puis président du directoire de Canal Plus, etc, qui ne font certes pas avancer la littérature ni la pensée mais font partie du puissant gotha à avoir dans sa poche. Côté presse, son bloc-notes au Point (dont le patron, Pinault, est cet industriel peu encombré de scrupules à qui il a vendu son entreprise de bois, voir notes précédentes), lui permet de flagorner chaque semaine en vantant les journalistes et autres personnages influents, dont des hommes et femmes politiques de droite comme de gauche, dont il lui faut entretenir « l’amitié ». Il y aura notamment l’épisode Ségolène Royal dont il sera très proche pendant toute sa campagne présidentielle, et qui selon le témoignage écrit de BHL, l’  « écoute avec un air d’humilité ». Quand, trois ans plus tard, le conseiller de la princesse qui l’écoute humblement se ridiculisera grave en citant le « philosophe » Botul, elle viendra à son secours.

BHL défend les puissants dont il est l’ami, comme Alain Carignon, lorsqu’ils ont affaire à la justice, « toujours plus prompt à prendre la défense des responsables politiques, droite et gauche confondues, qu’à se demander pourquoi ils sont attaqués ». C’est sans doute ce qu’on appelle le sens de la démocratie. Selon BHL, lors de sa première rencontre avec Sarkozy, ce dernier passe son temps « à essayer -déjà !- de comprendre comment un homme comme moi peut n’être pas d’accord avec lui ». Selon BHL, Sarkozy en fêtant sa victoire sur son yacht a probablement eu la noble ambition « de nous déculpabiliser du luxe, du succès, de l’argent ». Qui ça, « nous » ? « Et si, poursuit-il, notre jeune président voulait réconcilier la France, sinon avec le vrai bonheur, du moins avec les signes du bonheur que notre puritanisme, notre dépression et notre crainte des paillettes et du succès ont longtemps discrédités et réprimés ? »

En 1993, avec le soutien personnel de François Mitterrand, BHL est élu président du conseil de surveillance d’Arte. En 2009, il est réélu pour un cinquième mandat consécutif, avec une lettre de soutien de Nicolas Sarkozy. « Bernard-Henri Lévy, c’est l’intellectuel rêvé du politique. Bien sûr, il ne prendra pas sa carte dans un parti, bien sûr il pourra ruer dans les brancards. Mais que se présente une petite mission, un petit poste, et il poste et il se taira un moment. Un déjeuner et il s’assouplira. Car, au fond, Bernard-Henri Lévy veut être reconnu par ceux dont il admire la puissance. »

Nous ne reviendrons pas sur la Becob, l’entreprise qui a initialement fait la fortune de BHL, nous en avons parlé dans la note précédente de cette série. Mais aujourd’hui, BHL dirige quatre sociétés financières. Alors « il y a surtout ce qui ressemble à un réflexe de classe. Comme si le respect de la puissance financière et l’admiration pour les grands capitalistes – qui marquent, semaine après semaine, « Le Bloc-notes de Bernard-Henri Lévy » – étaient déterminés par des conditions de vie et des fréquentations évidemment peu favorables à la prise en compte des questions sociales et de la « misère du monde », à nos portes. Plus grave, ces postures déterminent à leur tour des prises de position qui semblent assez difficilement compatibles avec l’indépendance vis-à-vis des pouvoirs. Bernard-Henri Lévy accompagne le mouvement et, quand cela lui est utile, lui prête sa voix. »

« Bernard-Henri Lévy jouit de connexions entretenues dans des milieux très divers et d’une grande puissance. À cela, il faut encore ajouter des types de sociabilités qui s’ancrent dans une réalité très française. À titre d’exemple, les classes préparatoires aux « grandes écoles » (…) où les élites françaises se rencontrent et se lient dès leur jeunesse. (…) Ensuite la question géographique. La France est un petit pays, qui fonctionne autour de Paris. Et dans Paris, certains quartiers comptent plus que d’autres. « Je vis dans un espace extrêmement clos, extrêmement limité, un minuscule village à l’intérieur du village de Saint-Germain-des-Prés », expliquait Bernard-Henri Lévy en 1977. De fait, c’est bien d’un petit monde qu’il s’agit. On s’y croise entre éditeurs, auteurs, journalistes, politiques, acteurs, réalisateurs. (…) Cela fait plus de quarante ans que Bernard-Henri Lévy hante les lieux. »

En 2004, les auteurs du livre sont allés voir Jacques Derrida, peu avant sa mort. Ils rapportent les propos du philosophe sur celui qui fut son élève, et qu’il vit évoluer dans « la représentation de soi, narcissique et promotionnelle, qui se sert d’une cause plutôt qu’elle ne sert une cause ». Ces intellectuels médiatiques, leur dit-il, « ne veulent pas être considérés comme des gens du spectacle médiatique. Mais ils savent qu’ils le sont, qu’ils font tout pour l’être en le déniant. C’est là qu’il y a punition, je pense, qu’il y a châtiment. En tout cas un prix à payer. » – « Qui est aussi le prix de la postérité, répliquent les auteurs. Parce que leur postérité intellectuelle et politique fait question. Elle n’est pas assurée… » – « Vous avez raison, répond Derrida. Il n’y a pas de disciples de Bernard-Henri Lévy, de Sollers ou de Glucksmann. En même temps, parce qu’ils sentent – et ils sont assez intelligents pour cela – le jugement critique et sévère dans leur propre milieu de gens comme moi et d’autres, ils les haïssent. (…) Tout à coup, on s’aperçoit que Sollers défend Lévy, pourquoi ? Que Lévy défend Sollers, pourquoi ? Que tout à coup Finkielkraut, qui a toutes les raisons de ne pas être d’accord avec Bernard-Henri Lévy, fait alliance avec Lévy. […] Il y a là une configuration de tous ces intellectuels-là, ensemble, mécanique. Et je crois qu’ils se serrent les coudes, parce qu’ils sont à la fois combatifs et acculés. »

Le livre reprend ou complète des éléments de la première édition sur les errements politiques de Bernard-Henri Lévy, les nombreux arrangements volontaires ou involontaires avec la vérité dans ses actes et dans ses livres. Depuis, il y a eu le Darfour, dont les auteurs montrent que BHL a fait l’emblème d’un combat entre l’islam modéré et l’islamisme, alors que bien d’autres facteurs étaient en jeu dans cette guerre. Que par idéologie il a protégé Abdelwahid, un chef de guerre qui s’est avéré être un obstacle à la paix. Ainsi, « par sa binarité, le discours autour du conflit au Darfour prolonge celui de la guerre contre le terrorisme initié par George W. Bush et les néo-conservateurs. La mobilisation autour du Darfour est ainsi un jalon essentiel entre deux événements historiques : la guerre en Irak et l’intervention occidentale en Libye en mars 2011. »

L’agitation de BHL est désolante, même à lire, résumée. Maladive. L’Iran, où il veut faire la révolution, mobilisant le gotha pour une condamnée à mort sans se soucier du sort des autres prisonniers, exécutés pendant que le régime profite comme d’un écran géant du bruit fait autour d’une seule pour accélérer la fréquence des mises à mort pendant cette période, et hospitaliser de force les prisonniers politiques qui espéraient attirer l’attention du monde par leur grève de la faim.

En Libye au moment de l’insurrection contre Kadhafi les journalistes peuvent observer le manège de BHL, logé au même hôtel qu’eux, passant ses journées à la cafétéria à attendre d’être interviewé et à organiser sa publicité pour Paris. Finalement racontera BHL, « Impuissant devant tant de détresse, j’appelle, à tout hasard le président de la République de mon pays ». Ce serait comique si ce n’était pas terrible. Surtout quand, avec le recul, nous connaissons la suite. Ne rions pas, le héros est à l’œuvre. « C’est sur le site de sa propre revue, La Règle du jeu, qu’on a pu lire les éloges les plus transis : « Il est inscrit une fois pour toutes, quoi que l’on dise et fasse, que, de tout l’engagement mondial pour la Libye, BHL a été et restera le ‘premier moteur’ au sens de la physique d’Aristote. » En fait les choses ne sont ni aussi simples ni aussi grandioses, mais Sarkozy trouve son intérêt à faire croire qu’il en va selon la légende colportée par celui qui devient « le premier de ses porte-parole », BHL. L’instrumentalisation est réciproque. Lévy, qui a « complètement raté le coche des révolutions arabes » organise le cinéma en Libye, avec simulacre de sommet, séance photo etc, et « le storytelling fonctionne à merveille. À gauche comme à droite, presque personne ne critique l’entrée en guerre de la France contre la Libye, à l’exception des députés communistes. Quelques rares personnalités mettent en cause ses motivations et ses méthodes, mais leur isolement les rend quasiment inaudibles. Il faut dire que Bernard-Henri Lévy et ses proches mettent en œuvre de véritables méthodes d’intimidation symbolique pour faire taire leurs adversaires.»

« Il est saisissant de voir à quel point, une fois parti en guerre, il choisit d’abaisser sa vigilance sur le pedigree démocratique de ses nouveaux amis » écrivent les auteurs en 2011. Quatre ans plus tard, nous connaissons le résultat de cet aveuglement. « Prendre la défense de certains opprimés là-bas (…) pour ne pas s’attaquer à l’ordre établi ici… On pourrait appeler cela le « caporalisme humanitaire » (…) Contrairement aux apparences, le caporalisme humanitaire prospère sur l’étiolement de l’autorité politique. Contrairement à ce qu’il voudrait faire croire, il est un aveu de faiblesse.»

« Il a toujours fait l’impasse sur le « social » : l’économie, le chômage, l’école, la pauvreté, le travail, les revenus, la famille, ça ne l’intéresse pas. (…) Il n’en parle ni dans ses livres, ni dans ses interviews, ni dans ses « bloc-notes » du Point, pourtant consacrés à ses commentaires de l’actualité. Il fait preuve d’une ignorance tout aussi magistrale des questions requérant un minimum de connaissances techniques : les nouvelles technologies, l’écologie, le droit d’auteur, le commerce international… »

BHL au secours de DSK ose écrire : « J’en veux, ce matin, au juge américain qui […] a fait semblant de penser qu’il était un justiciable comme un autre ». Qui, selon lui, est victime dans cette affaire de viol ? « Strauss-Kahn, d’ores et déjà. Il est d’ores et déjà victime de cette espèce de cirque infernal. » Et cela à cause du « préjugé révoltant » des pauvres contre les riches, qui porte à croire la parole de Nafissatou Diallo. Cela dit, si DSK a les mêmes goûts que BHL, on comprend qu’il se soit jeté sur la femme de chambre : selon le « philosophe », « l’argent va mal aux femmes » – tandis que d’après son épouse, Arielle Dombasle, « il est un fauve, c’est un grand prédateur ». Après avoir étayé leur observation de plusieurs autres déclarations tout aussi misérablement sexistes, les auteurs résument : « Bref, objets sexuels dépourvus de sens de l’abstraction, qui ne doivent surtout pas avoir trop d’argent ni trop de pouvoir, les femelles sont aussi de grosses jalouses », à en croire BHL. Lequel raconta dans une interview de GQ en 2009 : « Autrefois, d’ailleurs, j’avais un test que j’appelais le « test de la pouffiasse » : si je dînais avec une fille qui hésitait pendant des plombes avant de décider ce qu’elle allait prendre, c’était assez mal barré. Et si je lui disais : « Prenez donc de la morue aux épinards » et qu’elle s’abîmait dans une contemplation encore plus sidérée de la carte en me demandant d’une voix éteinte « Ouchais, j’voispas », ça devenait carrément rédhibitoire. » BHL ne songe au respect des femmes que lorsque cela lui permet de s’attaquer à l’islam. Selon lui c’est Polanski, lui aussi, qui est victime d’une « infamie » -non l’enfant de treize ans qu’il drogua et viola. Et il lance une pétition, et il organise la propagande internationale pour défendre, comme toujours, le vieux mâle blanc et célèbre.

Les auteurs démontrent comment, par ses actes et ses paroles, BHL est « un zélé porte-parole de la hiérarchie militaire israélienne », « au point que l’on peut parler d’une véritable collaboration établie au fil des ans entre l’écrivain et l’état-major. » « Il y a un grand absent des discours de BHL sur Israël, c’est le peuple palestinien. (…) comme si les Territoires occupés n’existaient pas. » « C’est au nom des droits de l’homme qu’il défend des positions au fond militaristes et coloniales. Au prix d’un incroyable retournement de sens qui paralyse la critique. »

L’affaire Botul achèvera de ridiculiser Bernard-Henri Lévy. Je me souviens avoir lu, quand il est sorti, le petit livre signé Botul, et avoir tout de suite compris, sans rien en savoir, qu’il s’agissait d’une grosse blague, au demeurant très amusante. Et lui, BHL, qui a fait des études de philo, ne s’est rendu compte de rien ! Le plus sérieusement du monde, il a cité dans l’un de ses livres ce philosophe imaginaire ! Qu’en conclure, sinon qu’il révélait ainsi, comme par lapsus, le propre néant de son être et de sa pensée – être et penser étant mêmes, d’après le premier philosophe de l’histoire.

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BHL la misère (2). Un fou du diable

412XWJGZRZL._SY344_BO1,204,203,200_« En fait, tout le paradoxe de L’Idéologie française est là : si BHL a incontestablement perdu la bataille intellectuelle, s’il en ressort laminé sur le front de la pensée (…), il a non moins indubitablement gagné sur le front médiatique », écrit Cohen. Toute sa stratégie est là, et lors de l’une de ses intrusions où il n’est pas invité (évoquées dans la première partie de cet article), cette fois en 1979 lors des États généraux de la philosophie, accompagné d’une « claque » il s’empare de la tribune pour prendre la défense des médias. « Le lendemain, aucun quotidien ne fait référence à l’esclandre ni à ce qui sous-tend la polémique, comme si les hommes et les femmes de médias avaient voulu récompenser par leur silence un allié si enflammé et empressé à les défendre. »

Après ses deux premiers essais très médiatisés mais dénoncés par historiens et philosophes comme remplis d’erreurs, et contenant même au moins un plagiat pour Le Testament de Dieu, BHL s’essaie au roman. Bien-nommé Le diable en tête, ce roman sera accusé de contrefaçon par une professeure d’histoire qui avait envoyé son manuscrit à BHL. Finalement c’est la professeure qui est condamnée – et je sais, comme d’autres l’ont expérimenté aussi, comment les mensonges des puissants, voire peut-être d’autres interventions cachées de leur part, peuvent influencer le verdict de la « justice » dans ce genre d’histoires. Une affaire chassant l’autre, il publie ensuite un essai dont le thème et les idées sortent visiblement de celui que Finkielkraut lui avait expliqué être en train d’écrire. Les deux livres, l’un décalqué sur l’autre, sortent en même temps. Puis BHL publie encore un essai, cette fois décalqué du jeune Nicolas Revel et ses « Aristocrates libertaires ». Cela finit tout de même par faire enfler la rumeur : BHL plagiaire ? BHL s’en va dans l’un de ses paradis de riche et écrit son livre sur Baudelaire, histoire de faire penser à autre chose. Je l’ai lu, c’est plat, c’est indigent, il n’en reste absolument rien. Puis c’est sa pièce de théâtre, que j’ai vue aussi, invitée à l’époque par une amie journaliste. Une nullité. Puis le film, l’un des pires navets de l’histoire du cinéma d’après ceux qui l’ont vu. « BHL pédale dans le guacamole », écrit Libé, « son film est un suicide » lit-on dans les Inrocks, etc. Comme quoi il y a des limites même à ce qu’une presse complaisante peut supporter.

Il y a des limites aussi à ce que je peux supporter, et je ne peux lire toute la biographie de Cohen, quoiqu’elle soit très bien écrite, parce qu’elle décrit un milieu que j’ai toujours trouvé irrespirable, et que j’ai toujours fui. Nabe, rappelle Cohen, raconte dans son journal que Sollers lui a dit entretenir une bonne relation avec BHL par nécessité de s’accorder « 30 % de corruption ». Les 70 autres pour cent doivent se trouver dans ses autres relations, à moins qu’il ne les trouve en lui-même, comme tant d’autres dans cet antre mal famé qu’est Saint-Germain-des-Prés. Je saute donc quelques chapitres là-dessus, puis ça continue avec le récit des pressions sur les journaux dont des journalistes ont pris la liberté de dire ce qu’ils pensaient à propos de BHL ou de l’un de ses livres, comment il réussit à faire censurer certains articles ou virer des pigistes. Le livre se termine par un chapitre sur la fille de BHL, écrivaine bien sûr médiatisée aussi, notamment pour les affaires de sa vie privée très people très peu ragoûtantes, même si elle n’y est peut-être pour rien – puis par un chapitre sur « L’intellectuel mondialisé » qui se tourne vers les États-Unis. Comme nous le savons, depuis la parution de cette biographie, il y a dix ans, tous les travers et méfaits qui y sont examinés n’ont fait qu’empirer.

9782912485953FSBeau et Toscer mènent leur enquête au moment où « après avoir éclipsé tous ses rivaux sur la scène médiatique en France, le philosophe cherche maintenant la consécration internationale afin de devenir, aux yeux d’une opinion française crédule, l’intellectuel français qui a réussi aux États-Unis. » Les deux auteurs veulent « démonter les mécanismes » de cette machine-industrie qu’est BHL, « mais surtout », disent -ils, «  il est difficilement supportable pour les journalistes que nous sommes, de vivre sous sa férule », lui qui « est devenu l’arbitre des élégances de la presse et des médias en France, distribuant les bons points et écartant les mal-pensants. » « Avec « BHL », la marque la plus achevée du système médiatique français, nous voilà plongés au cœur du monde des réseaux qui gouvernent aujourd’hui la production de l’information, avec ses compromissions, ses arrangements et ses lâchetés. »

Suivent des récits de censure de journalistes. De vengeances dues à des rancunes tenaces – j’ai connu cela de la part de l’un de ses pareils, des rancunes pour des riens si tenaces au long des années, et des vengeances si basses et si calculées que l’on ne peut même pas imaginer que cela existe. Le récit de l’ « achat » de la complaisance d’un journal par une espèce de chantage – c’est là que les amis puissants servent le censeur. De l’achat d’un célèbre animateur de télévision. D’une tentative d’usurpation de la paternité d’un événement. De l’achat d’un cinéaste auteur d’un article dont on a d’abord obtenu la censure. D’interventions pour que ne soit pas divulguée la sombre histoire d’adultère survenue dans son palais de Marrakech, ou encore la date de naissance d’Arielle Dombasle…

D’où vient l’argent qui permet à BHL d’asseoir son influence ? On le sait, de la Becob, l’entreprise d’importation de bois de son père. Il s’en est toujours occupé avec lui : « Rien des secrets de l’achat et de la vente de bois n’échappe au philosophe, pas même les montages fiscaux via la Suisse, qui caractérisent l’entreprise à cette époque ». « Mais à la Becob, comme à Saint-Germain-des-Prés, Bernard-Henri Lévy excelle surtout dans l’art de l’influence. Lorsque l’entreprise familiale frôle le dépôt de bilan en 1985-1986, par exemple, ses relations auprès de Pierre Bérégovoy puis d’Édouard Balladur lui permettent d’obtenir de l’État un prêt public providentiel de plusieurs dizaines de millions de francs à un prix très avantageux. » À la mort de son père, en 1995, il prend les rênes de l’entreprise, avant de la revendre deux ans plus tard à Pinault (oui, le futur propriétaire du Point où BHL a sa chronique), dans des conditions d’ailleurs litigieuses. BHL est tout à fait au courant de ce qui se passe dans son commerce. Et ce qui s’y passe relève non seulement du pillage des forêts africaines, mais aussi d’un pillage réalisé dans des conditions de quasi-esclavage des employés. Une ONG spécialisée dans la lutte contre la déforestation a enquêté au Gabon, sur l’un des sites d’exploitation de la Becob. Son témoignage est accablant. Les ouvriers sont logés « dans des niches mal aérées », ils n’ont pas d’eau potable, ce qui cause des maladies et des morts. Le livre donne des passages de son rapport :

« Les travailleurs (…) se contentent des ruisseaux et rivières pour s’alimenter en eau (…) les cadres possèdent de l’eau potable par le biais d’un château d’eau aménagé pour la circonstance tandis que les travailleurs doivent parcourir plus d’un kilomètre pour s’alimenter dans une rivière. Ces travailleurs sont exposés aux maladies car cette eau est polluée par des poussières et d’autres substances ». Les dispensaires « sont dépourvus de médicaments et, pour certains, le personnel employé est incompétent ». Une épidémie d’Ébola se déclenche pendant les deux ans où BHL est le patron du groupe, faisant quatre morts. « Les travailleurs étant considérés comme des semi-esclaves, poursuit le rapport, rien n’a été organisé dans le sens de leur épanouissement (…) seuls les cadres ont la télévision alors que les travailleurs n’ont ni télé, ni radio ». Quant à l’éducation des enfants, « c’est la catastrophe ». « Les classes sont petites et le personnel incompétent. Pour l’année 1998-1999, le pourcentage de réussite n’a pas dépassé 10 %. Cette situation a conduit les travailleurs à envoyer leurs enfants à Ndjolé, qui est à 37 kilomètres. »

« Bref, concluent les auteurs d’Une imposture française, voilà un rapport sévère pour Bernard-Henri Lévy, champion des droits de l’homme (…) D’autant qu’il le dit lui-même, en Afrique « il existe des enjeux mégastratégiques ou plutôt métastratégiques [sic], en cela qu’ils engagent notre conception de l’homme et fixent l’idée que nous nous faisons de l’espèce humaine ». La conception que l’écrivain se fait de l’espèce humaine se trouve donc décrite de façon peu amène dans l’enquête de cette ONG. »

J’ajouterai : pourquoi parle-t-il d’ « espèce humaine » quand il s’agit d’Africains, et pas quand il s’agit de Germanopratins ? Ça pue un peu, non ?

En France, l’espèce humaine est mise à mal, elle aussi. Les auteurs racontent la bonne affaire du magazine Globe, dont je passe les détails pour donner le résumé final : « L’écrivain-philosophe, qui avait investi dans le journal 3800 francs en juillet 1985, voit, lui, estimée sa participation de 38 % dans une entreprise de presse en plein déclin, à 7,6 millions de francs ! Et tant pis pour les entreprises publiques. Elf-Aquitaine, le Crédit Lyonnais et le GAN vont perdre, avec la faillite du nouveau Globe un an et demi plus tard, 37,5 millions de francs ! L’État et les contribuables y ont donc été de leur poche. »

BHL passe beaucoup de temps à s’occuper d’argent, quoiqu’il en dise. Une mauvaise opération boursière le rend « fou furieux ». « Derrière sa façade d’intello, explique Parent, le patron d’Etna Finance, c’est un allumé de l’argent, totalement obsédé par cela. » L’argent perdu dans l’opération risquée, il se le fera rembourser… en usant de menaces. Non seulement il exige que lui soit remboursé l’argent perdu dans le krach, mais aussi « un surplus de 875 000 euros, soit le gain qu’il estimait qu’il aurait réalisé si le krach américain ne s’était pas produit. La Bourse sans le risque de perte : tous les financiers de la Terre en ont rêvé. Bernard-Henri Lévy, lui, l’a fait ! »

Il y a aussi les tristes affaires simplement humaines, comme celle de ce mur qu’il a fait élever devant l’une de ses propriétés, à Tanger, privant ainsi tout le voisinage du « sublime panorama ». Tant pis pour les pauvres, et les autres en général. Il y a aussi le scandale de sa nomination par Jack Lang à la Commission d’avance sur recettes du CNC, lui permettant de sponsoriser sa femme et ses amis. Puis à la présidence du conseil de surveillance d’Arte, par Alain Carignon via Balladur. Une fois là BHL met des amis dans la place, puis il n’a plus qu’à ramasser les aides pour son propre navet. Les auteurs citent une fiche des Renseignements généraux : « Le financement public dont a bénéficié BHL pour réaliser son premier film fait l’objet des jugements les plus sévères. Le budget, estimé à 53 millions de francs, a également associé, par le biais de coproductions, France Télévisions, M6 et Arte. Ainsi des producteurs s’étonnent des interventions de M. Philippe Douste-Blazy (alors ministre de la Culture, nda) en faveur de M. Lévy afin, par exemple, qu’il bénéficie de l’Avance sur recettes contre l’avis de la Commission, ou encore pour que son film figure au programme du dernier festival de Berlin où, rappellent-ils, les professionnels l’ont hué et des critiques [une centaine] ont quitté la salle. Au-delà de cette fronde, sont également évoqués les bénéfices indus que certaines personnalités auraient réalisés à partir d’un film financé, en grande partie, par des fonds publics, conduisant la rumeur à affirmer que « ce film n’a pas été un échec pour tout le monde ». C’est ainsi (…) que M. Daniel Toscan du Plantier, président d’Unifrance, aurait perçu la somme de 250 000 francs au titre de conseiller artistique… »

Le film fait un énorme bide. « Au final, il aura coûté 726 francs (110 euros) par spectateur ». Sur les 2,5 millions de francs qu’il a avancés, le CNC n’en récupérera que 42 000. Les aventures de Bernard dans le cinéma subventionné ne s’en poursuivent pas moins, comme producteur et promoteur d’Arielle. Les échecs se poursuivent aussi, mais les subventions continuent à tomber – les bonnes personnes pour cela sont à la bonne place. Utiliser l’argent public et le laisser se perdre chagrine moins BHL que voir son propre argent menacé, décidément.

Il y a aussi l’affaire de l’Internationale de la résistance, une organisation anticommuniste créée en 1983 où BHL retrouve Sollers et Gluksmann, et qui est en fait une officine liée aux services secrets américains – elle sera utilisée entre autres pour de sales besognes politiques en Amérique Latine.

Les auteurs rendent aussi visite à Pierre Vidal-Naquet – « helléniste de haute volée, combattant infatigable de toutes les luttes pour les droits de l’homme depuis cinquante ans, premier pourfendeur de la torture en Algérie » – qui conserve à l’École des hautes Études en Sciences sociales un dossier sur BHL, selon ses propres mots « une liste d’escroqueries intellectuelles ». Les auteurs en donnent un exemple. En 1981, avant la parution de son essai L’Idéologie française, BHL cherche à « s’assurer la protection de l’une des références en matière d’antisémitisme, le professeur Léon Poliakov. » « Le vieil érudit » lui « fait la leçon » : « Votre livre est historiquement faux, non seulement, rien que par son titre, il fait passer une partie pour le tout, mais aussi parce que l’on sait bien que l’église catholique était le foyer le plus puissant des campagnes antijuives. Or pour des raisons sans doute tactiques, vous ne touchez pas à ce passé-là », s’indigne le professeur. Peu importe, BHL, sans quasiment rien changer à son manuscrit, « ajoutera à la fin de son ouvrage le nom de Poliakov comme garant de son travail ! » Le professeur racontera plus tard sa mésaventure dans une lettre restée inédite.

« L’encre est si vite sèche » est une expression récurrente dans la bouche de BHL. Il l’emploie chaque fois qu’il veut signifier que peu importe ce qu’il a écrit ou dit avant, quand on vient le lui rappeler. Mais le problème avec ses biographes est que contrairement à lui, ce sont de vrais journalistes, et ils sont en mesure (comme les vrais philosophes ou les vrais historiens pour ses essais touchant à ces disciplines) de pointer du doigt toutes ses erreurs, involontaires ou volontaires. Beau et Toscer le font pour ses reportages en Algérie (entièrement organisés par le pouvoir algérien), pour son livre sur Daniel Pearl, un livre dont la thèse est manifestement fausse et bourré de faux, dont la longue description complaisante et sadique de l’égorgement du journaliste a violemment heurté Mariane Pearl, sa veuve, laquelle dans une lettre aux auteurs appelle BHL « l’animal », « un homme dont l’ego détruit l’intelligence » – voir aussi la première partie de l’article sur ces sujets-, et sur American Vertigo, récit de son périple « tocquevillien » aux États-Unis. Les auteurs montrent comment BHL a organisé sa claque dans la presse parisienne afin de faire croire qu’il était devenu un auteur star aux États-Unis… et comment ce fut en fait très loin d’être le cas. Mais l’encre est si vite sèche, n’est-ce pas, l’important est qu’on se souvienne de la publicité, même si elle était fausse… Leur livre se termine sur une petite revue de presse américaine à propos de son American Vertigo… accablante. Et le lecteur qui comme moi vient de lire trois biographies de ce garçon en vient à se dire qu’il n’est pas seulement menteur, tricheur, manipulateur, censeur. Il est insensé.

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BHL la misère (1). Faible avec les forts, fort avec les faibles, menteur avec tous

bhlBernard-Henri Lévy a déclaré un jour que « le discours philosophique » était « étranger » aux femmes (Nice Matin, 2-10-1977). Si on le suit sur ce terrain, sachant qu’il n’est jamais devenu philosophe, on conclura qu’il doit en être une. Mais ne nous fions pas à ses décolletés plongeant sur son torse épilé, ne le suivons pas et ne tombons pas avec lui dans les stéréotypes de genre, comme on dit. Évidemment si toutes les femmes qu’il connaît ressemblent à celle qu’il a épousée, c’est-à-dire à lui-même, créature fabriquée par l’argent et pour la galerie, et non pas de ces femmes libres et actives qui lui font « éprouve(r) toujours un certain malaise, c’est vrai, à les voir comme ça, mal réveillées, trop vite maquillées, coiffées un peu de travers, le rouge à lèvres mal étalé, en train de discuter business… », alors oui nous sommes loin de la philosophie. Rappelons-nous simplement la formule de Castoriadis à propos des livres de BHL : « l’industrie du vide ». Le (vrai) philosophe a eu beau pointer « le bluff, la démagogie et la prostitution de l’esprit » ainsi que le fait de « trafiquer les idées générales », l’industrie de ce cerveau livré à tous les vents a continué à prospérer aux dépens de l’intelligence et de la vérité mais aussi, de plus en plus, aux dépens de la paix dans le monde. La fausse pensée mène à la mort, le parcours de BHL en est une illustration aussi spectaculaire qu’il est lui-même voué au spectacle. Doté d’une fortune fort mal acquise (nous y reviendrons dans la deuxième partie de cet article) et de moyens de séduction puissants, notamment constitués de renvois d’ascenseur, entouré de serviles serviteurs du monde comme il va, réunis autour de sa revue, le faux philosophe est parvenu à étendre son ambition d’établir « la règle du jeu » dans son pays et dans ceux qu’il souhaite soumettre à sa vision mortifère de l’ordre mondial. Toujours dénoncé par les penseurs et observateurs honnêtes depuis son apparition sur la scène médiatique il y a quarante ans, il a continué à sévir malgré tout, et à devenir de plus en plus nuisible. C’est pourquoi il faut sans cesse redire les vérités nécessaires sur ce personnage de Guignol qui déclarait au Monde en 1985 « je considère que je suis l’écrivain le meilleur, l’essayiste le plus doué de ma génération »… et je le ferai ici en m’appuyant sur trois ouvrages : Le B.A BA du BHL, par Jade Lindgaard et Xavier de La Porte, paru en 2004 à La Découverte ; BHL, une biographie par Philippe Cohen, paru en 2005 chez Fayard ; et Une imposture française, paru en 2006 aux Arènes. (Trois livres trouvés à la bibliothèque mais peut-être en utiliserai-je d’autres par la suite).

Il a soutenu Sarkozy puis la Hollandie, se dit de gauche mais prend systématiquement le parti des puissances de l’argent. En 2001, au moment du G8, il traite de « voyous publics » les altermondialistes qui osent dénoncer les nuisances de la finance. Quand au contre-sommet de Göteborg, la police tire sur les manifestants, il agonit non la police mais ces manifestants qui « déferlent » contre ces malheureux « grands argentiers mondiaux » et « décideurs européens ou occidentaux » qui ont tout son respect. En 2003, il écrit : « L’alter des altermondialistes ce n’est pas la justice, c’est l’enfer. »

Quand il écrit, BHL croit qu’il « compose », comme un musicien. Mais il ne fait que poser, comme on pose sa crotte – symbole freudien du fric. Sa crotte, avec son arrogance. « Oui, bien sûr, je connais le Pakistan (…) il n’était pas né que j’étais déjà là », écrit-il d’un chauffeur de taxi pakistanais dans Qui a tué Daniel Pearl ? Une arrogance fleurant le racisme de classe et de « race » qui résume tout le personnage – dans son appartement du boulevard Saint-Germain, entre autres demeures de luxe, son majordome en livrée est sri-lankais. Lors du tournage de son navet, une journaliste rapporte, à propos d’une scène « importante » : « il comprend qu’il est impensable d’en confier le tournage au steady-cameur, si génial soit-il. BHL endosse alors les 40 kilos de matériel » et finit « perclus de douleurs musculaires », le pauvre – le reste du temps, le personnel peut bien se coltiner le matériel, on ne s’inquiète pas de ses courbatures, car même s’il arrivait qu’il soit génial, qu’est-il à côté de BHL ? Quelque chose comme « la vilaine », quand, pour changer des belles, il la drague, et qu’elle est alors « si éberluée de ce qui lui arrive », se glorifie-t-il dans un livre de dialogue avec Françoise Giroud. Elle bien sûr n’est pas une vilaine mais une alliée, comme tant d’autres dont les amitiés stratégiques avec BHL vont de l’allégeance à la complicité rouée – les Moix, Savigneau, Sollers et autres SOS Racisme… mais aussi Plenel, qu’on attendrait moins sur ce radeau de luxe (radeau de la Méduse quand même, à mon sens). BHL est par ailleurs toujours là pour défendre ses partenaires d’affaires, les puissants et les riches, les politiques et les industriels, quand des révélations les accablent. Être ami de Pinault et de Lagardère, des présidents et des ministres à mesure qu’ils se succèdent, implique le sens du combat, d’un certain combat pour le maintien des privilèges aux privilégiés, contre « la clameur populiste, le cri de joie des tarentules » et contre « la justice-spectacle » de « cette France » qui « n’en finit pas d’accabler ses propres élites » (Le Point, mai 2000).

Et s’il défend des « faibles », il faut que cela lui serve. Il peut par exemple débouler dans une réunion où il n’était pas invité, avec ses photographes, pour prendre la parole et voler la vedette, au mépris des autres personnes présentes – comme il le fit en juin 1993 à la Maison des Écrivains où des intellectuels, notamment algériens, s’étaient retrouvés pour se mobiliser contre les crimes islamistes qui s’étaient produits en Algérie. Quant à la campagne de promotion des généraux algériens par BHL à la fin des années 90, honteusement relayée par Le Monde et Arte, elle fut qualifiée par Pierre Bourdieu d’ « opération de basse police symbolique », « bien faite pour donner satisfaction à l’apitoiement superficiel et à la haine raciste, maquillée en indignation humaniste »(Contrefeux).

Toujours dans la même logique de force envers les faibles et de faiblesse envers les forts, BHL s’en prend régulièrement aux jeunes de banlieue, où il voit beaucoup de « salopards », mais il soutient le pape et l’Église. Pas dupe, le général bosniaque Divjad, dont BHL a fait un héros, a déclaré à un journaliste de Canal Plus : « Tout ce qu’il a fait pour la Bosnie, c’est pour lui. »

En 2003 à la Mutualité il refait le coup de l’intrusion, lors d’un meeting en soutien à l’accord de Genève. Son rôle dans la conclusion de cet accord est plus que douteux mais il se met en scène et se félicite un peu rapidement que « pour la première fois, dans ce plan, des Palestiniens renoncent à ce mirage dont ils avaient entretenu leur peuple, qui est le mirage du droit au retour ». BHL pratique les petits arrangements entre amis, mais aussi des petits ou gros arrangements avec la vérité, comme dans l’histoire du commandant Massoud qu’il se vanta, abondamment et faussement, d’avoir rencontré en Afghanistan en 1981. De même son « romanquête » sur l’assassinat de Daniel Pearl est-il truffé de faux, soit erreurs factuelles, soit transformations délibérées de la vérité, soit enjolivements destinés à servir le personnage légendaire que l’auteur veut faire de lui-même. Donnant encore une fois l’impression pénible de tout récupérer à son profit, y compris les morts. Lindgaard et La Porte détaillent dans leur livre quelques-unes des plus grosses « erreurs » du best-seller de BHL. Faut-il mettre cela sur le compte du « romanquête », de la liberté romanesque mélangée à l’enquête ? Il s’avère que ce mot-valise inventé par l’auteur pour servir ses arrangements avec la vérité n’est qu’un cache-misère. BHL a soutenu à la télévision que son livre ne comportait que deux scènes romancées, celle la décapitation de Daniel Pearl et celle de son monologue intérieur la veille de son exécution. « Le reste, c’est une enquête », a-t-il dit. Une enquête pleine de faux, donc, qui se fait passer pour vrai. Le manque de critique sur ce livre, sur ce procédé, sur ces manipulations, sur ces bidonnages, sur cette imposture, signe ce que les auteurs appellent « la faillite des médias français ». C’est que le livre, analysent les auteurs, est « au diapason des médias » en ce qui concerne « déformation des faits, exagération forcenée de la réalité du péril terroriste, catastrophisme, xénophobie et islamophobie latentes », et du coup « cautionne ce même discours » et alimente la thèse du choc des civilisations, que BHL nourrit à fond tout en la réfutant.

412XWJGZRZL._SY344_BO1,204,203,200_Philippe Cohen, qui écrit sans animosité contre son sujet, raconte pour commencer les pressions, intimidations voire menaces exercées par BHL quand il a eu connaissance de son projet de biographie – puis comment, constatant qu’il ne parvenait pas à l’en détourner, il s’est résigné, après six mois, à lui accorder cinq entretiens. Ce qui préoccupe Cohen, c’est que le « phénomène » BHL « nous avise de ce qui nous guette : l’aspiration du livre par le monde du spectacle, des apparences et du divertissement, son enfouissement dans une facticité que, quoi qu’il en soit, BHL incarne sans doute davantage et mieux que quiconque. »

« Depuis plus de trente ans, écrit plus loin Cohen, il a semé des dizaines et des dizaines de semi-vérités ou de contre-vérités, avérées ou par omission, comme autant de petits cailloux sur le chemin de sa félicité médiatique. » Et de détailler combien il est difficile pour le biographe de distinguer le vrai du faux dans la pléthore d’anecdotes et souvenirs semés par BHL pour établir sa « légende ». Il évoque quelques-uns de ses mensonges, qui semblent confiner parfois à la mythomanie. Et se manifestent aussi dans sa façon d’écrire : ce que Cohen appelle par euphémisme « des ruses littéraires osées », à savoir quelques plagiats ou fausses références d’auteurs. Même le coup de la chemise blanche aurait été copié de Gonzague Saint-Bris, qui dit avoir changé de tenue suite à ce « plagiat vestimentaire ». Jeune, BHL est souvent parti d’hôtels de luxe au Mexique et en Inde sans payer ; il aurait eu aussi pour habitude de voler dans les magasins de vêtements. Il n’était pourtant pas désargenté, très loin de là. Kleptomanie ou radinerie ? Cohen subodore « une habitude d’impunité » et observe que « BHL se vit, si ce n’est comme « au-dessus », du moins comme « à côté » ou même « en dehors » des lois. Par ailleurs il pratique « de judicieux placements boursiers » qui lui permettent « de doubler, voire tripler, son patrimoine. En 2000, il est soupçonné d’un délit d’initié par la Commission des Opérations de Bourse, et convoqué par le juge Philippe Courroye. Cohen raconte d’autres faits montrant la capacité de BHL à jongler avec la finance, spécialité nous dit-il à laquelle il a dû s’intéresser « par nécessité » (le fait d’avoir à gérer un énorme pactole). Au passage, il signale que sa fille Justine ment sur son âge – comme son ami Houllebecq, ajouterais-je– fait de peu de gravité, mais pourquoi ? Il ne s’agit pas de se poser en juges de personnes aux comportements assez courants, mais de se demander ce que signifie l’allégeance au mensonge de gens prétendant révéler des vérités au monde, et de s’interroger sur la fiabilité de leur pensée. Le long chapitre de Cohen sur les mensonges de BHL s’ouvre par une citation de Sollers vantant le fait d’abuser son biographe. Or ce n’est pas seulement le biographe qui est abusé, mais tous les lecteurs de ces figures médiatiques dont l’être et la pensée sont complètement factices. Et nous l’avons vu depuis la parution de ces biographies, le pouvoir de nuisance de cette facticité ne fait que croître dans les faits, induisant des politiques mortifères notamment au Moyen Orient avec l’intervention française en Libye, dont les conséquences restent incalculables, au-delà même de toute une région du monde mise à feu et à sang.

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