Rabindranath Tagore par Mircea Eliade

Rabindranath Tagore
L'autre jour au jardin des Plantes, une pause dans mon footing pour photographier cette magnifique lumière

L’autre jour au jardin des Plantes, une pause dans mon footing pour photographier cette magnifique lumière

Ce qui se passe en France est grave. Chacun le voit et le comprend, je n’épiloguerai pas là-dessus aujourd’hui, après avoir posté tant de notes pour dénoncer les violences policières ces dernières années.
Aujourd’hui je redirai juste : ne perdons pas nos forces, notre instinct de liberté. Aujourd’hui et ces temps-ci je suis en très grande forme et pour fêter ça je propose ce témoignage fantastique de Mircea Eliade sur Rabindranath Tagore, poète que j’ai déjà évoqué quelquefois ici (voir le mot-clé à son nom).

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Rabindranath Tagore

Rabindranath Tagore

« En septembre, Dasgupta m’emmena à Shantinikatan pour me faire connaître Rabindranath Tagore. Je vécus là une des périodes les plus décisives de mon séjour. Je me trouvais soudain plongé dans cette authentique « indianité » à laquelle j’avais tant aspiré. Tout m’émerveillait dans cette université où les cours se tenaient le plus souvent dans un jardin, et à l’ombre d’un arbre. Les étudiantes et les femmes qui m’entouraient me semblaient aussi belles que mystérieuses. Dasgupta était l’hôte de Tagore, et quant à moi, je logeais au Guest House. Ma chambre était toute blanche, avec une terrasse. Plusieurs fois par jour, j’y retournais tout exprès pour y noter mes conversations avec le très érudit Vidushekar Shastri, ou une indiscrétion concernant Tagore, dont l’existence tenait de la légende. J’avais réservé un cahier entier pour noter tout ce que j’entendais dire à son sujet, et sur ses dons extraordinaires de séduction. Comme l’avait dit un jour un de ses admirateurs, plus de la moitié des femmes du Bengale était en adoration devant lui.

Je dus attendre trois jours avant de lui être présenté. Dasgupta m’accompagnait, et notre conversation se ressentit de sa présence. Dasgupta avait la plus grande admiration pour le poète, le musicien et le créateur de centres de culture qu’était Tagore, mais il le tenait pour un piètre théoricien. Dès que Tagore abordait avec moi des sujets tels que le « sens de l’existence », ou la « recherche de la vérité », Dasgupta prenait un air absent et tournait ses regards vers la fenêtre. Tagore s’en était rendu compte, et cela le contrariait. Par bonheur, quelques jours plus tard je pus revoir Tagore et déjeuner avec lui sans que Dasgupta se trouvât entre nous. J’eus alors la révélation de ce climat de secte mystique qui entourait le poète, sans doute à son insu. Tout un cérémonial présidait à ses apparitions, que ce fût à table ou sur la terrasse, ou dans le jardin. La présence de Tagore était charismatique. On pouvait reconnaître son génie rien qu’en le regardant vivre, et l’on devinait que son existence était d’une richesse à laquelle peu de ses contemporains auraient pu prétendre. Chacune de ses heures était lourde de sens et portait ses fruits. Son temps était utilisé à plein. Il était à ce point présent qu’auprès de lui les fleurs, les taches de lumière semblaient s’évanouir. Il vivait en état de création continue. Hormis le temps qu’il passait en méditation ou à écrire, il composait de la musique – il était alors l’auteur de plus de trois mille mélodies – il faisait de la peinture, ou bien conversait avec ses amis ou ses visiteurs d’une façon dont on n’a plus l’idée de nos jours. Chacun des moments passé en sa compagnie était une révélation. »

Mircea Eliade, « L’Inde à vingt ans »

Haïkus dans la ville

haikus dans la rue 7-min

L’année dernière, je collais dans la ville des post-it où j’avais copié des citations de poètes. Hier et aujourd’hui, munie de feutres acrylique, j’ai commencé à écrire des haïkus dans la ville. Le premier que j’y ai écrit est le premier haïku que j’ai écrit, il y a quelques années, le seul ou l’un des seuls que j’ai écrits sans respecter le rythme 5-7-5 pieds. Celui-ci :

haikus dans la rue 1-min

Ensuite l’un de mes feutres m’a aussi servi à mettre un petit cœur vert sur une affichette laissée par le collectif Les Morts de la Rue, à un endroit où des personnes sans abri s’assoient souvent. En hommage à Brice, à tous ceux et toutes celles qui dorment dehors, y compris les migrants violentés avant-hier par la police place de la République.

brice-min
brice,-min

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Puis aujourd’hui j’ai écrit çà et là d’autres haïkus, inventés l’après-midi même.

haikus dans la rue 2-min Louve solitaire / Millions de loups dans la ville / déserte et peuplée

haikus dans la rue 3-min Arbres dans les rues / Pendant les nuits sans personne / ils partent en balade

haikus dans la rue 4-min Brindilles tressées / Le vieux nid dans l’arbre nu / où siège le ciel
haikus dans la rue 5-min
haikus dans la rue 6-min

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mes nombreux haïkus précédents, publiés ici

à suivre

Odyssée, Chant III v. 301-330 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 3 (texte grec)-min

"Nicht Schlafen", collage

« Nicht Schlafen », collage

En ce moment je regarde des séries finlandaises. Elles sont très bien faites et les personnages de femmes y sont fortes et libres, mentalement et physiquement. Cela ne date pas d’hier sans doute, on sait que dans ces terres du nord de l’Europe ont été retrouvées des tombes de guerrières et de cheffes, et je me souviens aussi des puissantes femmes du Kalevala. C’est d’un grand soutien dans ce pays, la France, encore si latin, si peu égalitaire, si raide et empoté dans les relations et les conventions sociales. Ces pays, ces peuples devraient être davantage un exemple pour nous.

Nous en sommes à la troisième et dernière partie de ce discours de Nestor à Télémaque, la voici :
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Tandis que Ménélas, amassant beaucoup de vivres et d’or,
S’élançait avec ses nefs parmi des humains d’autres langues,
Égisthe resté chez lui machinait ses perfidies.
Sept ans durant il régna sur Mycènes riche en or,
Ayant tué l’Atride et soumis le peuple à son joug.
Mais la huitième année, pour son malheur, le divin Oreste,
Revenant d’Athènes, tua l’assassin de son père,
Le fourbe Égisthe, meurtrier de son illustre père.
L’ayant tué, il donna aux Argiens le repas funèbre
Pour son odieuse mère et pour le lâche Égisthe.
Le même jour, revint Ménélas au vaillant cri de guerre,
Chargé d’autant de richesses qu’en pouvaient porter ses nefs.
Et toi, mon ami, n’erre pas plus longtemps loin de chez toi,
Que ces arrogants n’y dévorent pas tous tes biens
En festoyant, rendant ainsi ton voyage inutile.
Pour ma part je te conseille vivement d’aller
Chez Ménélas. Il vient de revenir de l’étranger,
De contrées dont nul parmi les hommes n’espère en son cœur
Revenir, une fois égaré par les tempêtes
Sur une mer si vaste que pas même les oiseaux
Ne la passent dans l’année, tant elle est grande et terrible.
Mais pars donc maintenant avec ta nef et tes compagnons.
Si tu veux y aller à pied, voici un char, des chevaux,
Voici aussi mes fils, qui te serviront de guides
Jusqu’en la divine Sparte où est le blond Ménélas.
Prie-le alors de te parler avec sincérité ;
Il ne te mentira pas, car c’est un homme sensé. »

Ainsi dit-il. Et le soleil plonge, l’obscurité vient.
Parmi eux, Athéna aux yeux de chouette prend la parole :

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le texte grec est ici
dans ma traduction le premier chant entier , le deuxième
à suivre !

Odyssée, chant III, v. 276-300 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 3 (texte grec)-min

Institut de Paléontologie Humaine, à Paris, photo Alina Reyes

Institut de Paléontologie Humaine, à Paris, photo Alina Reyes

« …et une petite pierre brise / Les grandes vagues. C’est là qu’ils arrivent, les hommes, / Fuyant avec peine la mort. Et les vagues brisent / Leurs nefs sur les écueils »

Voilà la grande poésie de l’Odyssée. Et voilà donc la suite du récit de Nestor, dont nous verrons la fin la prochaine fois.
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Pendant ce temps, revenant de Troie, nous naviguions ensemble,
L’Atride et moi, avec l’un pour l’autre une même amitié.
Mais en arrivant au Sounion, cap sacré des Athéniens,
Apollon le Brillant, allant au pilote de Ménélas,
Lui porta de ses traits une mort douce et soudaine,
Alors qu’il avait en mains le gouvernail de la nef
Qui courait sur les eaux. C’était Phrontis, fils d’Onétor,
Le meilleur pilote parmi les humains dans les tempêtes.
Ménélas fit halte là, quoique pressé de poursuivre,
Le temps d’enterrer son compagnon et de l’honorer.
Mais quand, repartant à la course sur la mer lie-de-vin
À bord de ses nefs creuses, il parvint au mont élevé
Des Maléens, alors Zeus qui voit au loin lui prépara
Un affreux voyage, faisant retentir des vents sifflants,
Nourrissant des vagues énormes, telles des montagnes.
La flotte est dispersée, il en pousse une partie en Crète,
Où vivent les Cydoniens, sur les rives du Iardanos.
Il y a dans la mer une haute roche lisse,
À l’extrémité de Gordyne, dans les eaux bleu sombre.
Là le Notos fait monter de grandes vagues à gauche
Du cap de Phaestos, et une petite pierre brise
Les grandes vagues. C’est là qu’ils arrivent, les hommes,
Fuyant avec peine la mort. Et les vagues brisent
Leurs nefs sur les écueils. Mais cinq bateaux à la proue sombre
Sont poussés vers l’Égypte, portés par le vent et l’eau.

*
le texte grec est ici
dans ma traduction, le premier chant entier , le deuxième
à suivre !

Le nerf de la guerre

ciel,-min
à Paris hier, photo Alina Reyes

à Paris hier, photo Alina Reyes

Quand j’avais une vingtaine d’années, l’un des patrons d’une boîte où j’ai travaillé quelque temps m’a invitée à faire un tour dans sa Porsche. Je n’ai jamais aimé les Porsche, j’adorais les Jaguar. J’ai accepté, et je lui ai demandé de me laisser conduire. J’ai appuyé bien fort sur le champignon, il a vite voulu rentrer et ne m’a plus proposé de balade. Il y a une dizaine d’années, j’ai proposé à deux ou trois religieux à Lourdes de les ramener dans ma vieille Toyota au monastère où ils logeaient. J’ai conduit fangio dans les rues désertes, y compris dans les virages. Quand je les ai débarqués, une indignation coléreuse se lisait sur leurs visages et moi je souriais. Ils disent toujours tant qu’ils aiment être secoués.

Difficile de résister à la tristesse des moments que le pays traverse. Comme si le confinement et tout ce qui en découle ne suffisaient pas, comme si l’état policier ne se faisait pas assez sentir avec ces menaces de verbalisation de nos sorties, ces attestations ridicules à remplir, ces masques à porter dans des rues désertes ou en pleine nature, voici que l’article 24 de la loi « sécurité globale » vient d’être voté par l’Assemblée. Le désastre macroniste ne m’étonne pas, je l’avais vu dès avant l’élection mais je préférerais tant m’être trompée. J’ai entendu tout à l’heure à la radio que les pays où la crise du Covid avait été la mieux gérée étaient aussi ceux dont les citoyens faisaient le plus confiance en leur gouvernement, comme en Nouvelle-Zélande – du fait que leur gouvernement méritait en effet leur confiance et faisait en retour confiance aux citoyens. Les mensonges et le double jeu systématiques de la macronie nous enfoncent dans le complotisme et l’obscurantisme. Contre l’abattement qui nous menace – aujourd’hui je n’ai rien fait à part un peu de yoga et de marche – j’essaie du moins de ne pas oublier qui je suis, non pas socialement mais dans mon être vivant, vibrant, combattant et riant.

Odyssée, Chant III, v. 253-275 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 3 (texte grec)-min

ces jours-ci à Paris, photo Alina Reyes

ces jours-ci à Paris, photo Alina Reyes

Quand Égisthe réussit à emmener Clytemnestre chez lui, « il brûla maintes cuisses sur les autels », dit Homère, sans préciser de quelles cuisses il parle, afin de mieux faire saisir l’allusion. La subtilité du poète, omniprésente dans le texte, s’exprime aussi souvent dans l’ironie, comme à la fin de ce passage quand Nestor indique que le joli cœur exulte d’avoir accompli une si « grande action » – séduire une femme dont le mari combat au loin – tandis qu’eux, les Achéens, menaient de rudes combats à Troie. Nous verrons les prochaines fois la suite de ce récit fait par Nestor à Télémaque, sur la demande de ce dernier.
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Ainsi parle alors le chevalier Nestor, de Gérènos :

« Eh bien oui, fils, je vais te dire toute la vérité.
Tu as pressenti toi-même ce qui serait arrivé
Si le blond Ménélas, au retour de Troie, avait trouvé
Dans le palais de l’Atride Égisthe vivant ;
On n’aurait jamais répandu de terre sur son cadavre,
Les chiens et les oiseaux l’auraient déchiqueté, gisant
Dans la plaine loin de la cité, et pas une Achéenne
Ne l’eût pleuré : son crime, prémédité, était trop grand.
Nous, nous étions là-bas, à livrer de nombreux combats ;
Lui, tranquille à l’intérieur d’Argos où paissent les chevaux,
Charmait de douces paroles la femme d’Agamemnon.
D’abord la divine Clytemnestre a repoussé
Cet acte indigne, conformément à son noble esprit,
Et se tenait auprès d’elle un aède à qui l’Atride,
En partant pour Troie, avait bien demandé de la garder.
Mais quand le sort assigné par les dieux l’eût domestiquée,
Liée, alors l’aède fut déporté sur une île
Déserte et abandonné là pour y devenir la proie
Des oiseaux. Puis il la conduisit, voulant ce qu’il voulait,
Dans sa maison. Il brûla maintes cuisses sur les autels
Sacrés des dieux, suspendit maints ornements, tissus et or,
Ayant accompli une grande action, inespérée. »

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le texte grec est ici
dans ma traduction, le premier chant est , le deuxième
à suivre !

Message

rideau de fer-min

J’ai un message à vous transmettre.
Il est arrivé ce matin pour vous dans ma tête :
« Dis-leur que je suis parti voir ailleurs si j’y suis.
Qu’ils se démerdent.
Signé : Dieu »
– Mon Dieu, ai-je dit, je ne peux pas leur dire ça !
– Et pourquoi pas ?
– Ça pourrait tomber dans l’oreille de personnes bonnes, justes, gentilles, qui ont besoin de savoir que tu es avec elles !
– Qui ça, tu ?
– Mais toi, Dieu !
– Ne m’appelle pas Dieu. Alors elles sauront que je suis avec elles.
– Quand même, je ne peux pas dire ça.
– Et pourquoi ?
– Ils ne veulent pas me reconnaître.
– Qu’importe ? Ne te connais-tu pas toi-même ?
– Qu’importe ? Je veux qu’ils se connaissent.
– Alors dis-leur que je suis parti voir ailleurs.
– Je leur tendais le miroir, qu’ils se voient en train d’être incapables de me reconnaître. Qu’ils se connaissent, ainsi.
– Pour quoi faire ?
– Pour qu’ils puissent s’en sortir, sortir de leur prison.
– Mais ne t’emprisonnais-tu pas pour eux, dans ce miroir ?
– Ça importe ?
– Hahahahaha !

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"Moving", acrylique sur toile 61x46 cm

« Moving », acrylique sur toile 61×46 cm

Odyssée, Chant III, v. 201-252 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 3 (texte grec)

Selfie hier devant les Arts et Métiers, photo Alina Reyes

Selfie hier devant les Arts et Métiers, photo Alina Reyes

En entendant Nestor demander au jeune Télémaque si c’était avec son consentement que les prétendants abusaient de ses biens, j’ai pensé au titre de Vanessa Springora. Les hommes sont toujours les hommes, et les mécanismes qui régissent ceux qui se laissent régir par des mécanismes humains, trop humains, toujours les mêmes. Le dieu, la divinité, est aux côtés de Télémaque, l’abusé qui se débat, non aux côtés des abuseurs, tombés dans le désir de domination, désir de la plus basse humanité.
Voilà un beau dialogue, où se révèle l’habileté rhétorique de Télémaque, soutenu par Athéna sous l’apparence de Mentor – et comme il est intéressant, tout au long du texte, d’entendre Homère dire « elle » pour parler d’un homme, ou d’une apparence d’homme ! Les théoricien·ne·s du genre devraient s’en régaler.
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Ainsi lui répond à haute voix le sage Télémaque :

« Ô Nestor, fils de Nélée, grande gloire des Achéens,
Certes, celui-là s’est bien vengé, et les Achéens
Porteront loin dans le futur sa bonne renommée.
Si seulement les dieux m’avaient revêtu d’autant de force,
Que je fasse payer aux prétendants leurs pesants forfaits,
Ces vaniteux, ces insolents qui machinent contre moi !
Mais les dieux ne nous ont pas assigné ce bonheur,
À mon père et à moi. Il ne me reste qu’à supporter. »

Ainsi réplique le cavalier Nestor, de Gérènos :

« Ami, puisque tu en parles, tu m’en fais souvenir :
On dit que, pour ta mère, de nombreux prétendants
Contre ta volonté machinent le mal dans ton palais.
Mais dis-moi : es-tu soumis avec ton consentement,
Ou bien des gens du peuple te haïssent-ils, à cause
De quelque oracle ? Qui sait s’il ne reviendra pas punir
Leur violence, soit seul, soit avec tous les Achéens ?
Si Athéna aux yeux brillants de chouette voulait t’aimer
Comme elle prit soin de l’illustre Ulysse au milieu
Du peuple des Troyens où nous, Achéens, avons souffert –
Je n’ai jamais vu un dieu aimer si manifestement
Que Pallas Athéna, manifestement à ses côtés –
Si elle voulait t’aimer ainsi, se soucier de toi,
Certains oublieraient leur désir de mariage ! »

Ainsi répond à haute voix le prudent Télémaque :

« Vieillard, je ne crois pas que jamais se réaliseront
Tes dires. Tu vois trop grand ! J’en suis stupéfait ! Espérer
Cela, je ne le peux, même si les dieux le voulaient. »

Ainsi dit alors Athéna aux yeux brillants de chouette :

« Télémaque, quelle parole a franchi la barrière
De tes dents ? Un dieu, s’il veut, même de loin sauve aisément
Un homme. Moi j’aimerais mieux endurer beaucoup de maux
Et rentrer à la maison, voir le jour du retour,
Plutôt que de mourir en arrivant, comme Agamemnon,
Tué par la fourberie d’Égisthe et de sa femme.
Cependant la mort, égale pour tous, même les dieux
Ne peuvent l’écarter de l’homme qu’ils chérissent,
Quand le funeste sort l’a tiré et couché dans la mort. »

Ainsi lui répond à haute voix le sage Télémaque :

« Mentor, n’en parlons plus, quoique cela nous préoccupe.
En vérité il ne reviendra plus, mais déjà
Les immortels ont conçu sa mort et son noir destin.
Maintenant je veux m’informer d’autre chose en questionnant
Nestor, lui qui est plus que tous à la fois juste et sensé,
Lui qui a régné, dit-on, sur trois générations d’hommes,
Lui qui, à le voir, me paraît semblable à un immortel.
Ô Nestor, fils de Nélée, dis-moi la vérité !
Comment a péri le grand chef, l’Atride Agamemnon ?
Où était Ménélas ? Quelle mort lui avait préparée
Le fourbe Égisthe, qui tua un homme très supérieur ?
Ménélas n’était-il pas en Argos, mais en train d’errer
Quelque part parmi les hommes, pour qu’Égisthe ose tuer ? »

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le texte grec est ici
dans ma traduction, le premier chant , le deuxième
à suivre !

Du Covid à l’hôpital et du yoga selon Carrère et selon Thiellement

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Cet après-midi boulevard Blanqui à Paris, photo Alina Reyes

Cet après-midi boulevard Blanqui à Paris, photo Alina Reyes

Hier je suis allée à l’hôpital (visite de routine). Là-bas ils n’ont pas l’air de connaître l’existence du gel hydroalcoolique. Je n’en ai vu nulle part, ni en entrant, ni en sortant. Hall, ascenseur, couloirs souterrains, accueil, salle d’attente, cabine de déshabillage, cabinet de radiologie… rien. Dans la salle d’attente, un infirmier, pour parler à quelqu’un, a rabattu son masque sous son menton. La dernière fois que j’y suis allée, au printemps, c’est le chirurgien (un chirurgien qui a une haute idée de lui-même) qui a fait la même chose pour me parler tout en m’examinant, face à face à trente centimètres l’un de l’autre. Je me suis reculée, il a compris. J’entends dans mon entourage des histoires de gens employés dans d’autres administrations directement dépendantes de l’État et empêchés de télétravailler alors qu’ils en auraient la possibilité ; ou même de personnes avec symptômes et suspicion de Covid à qui l’on demande de continuer à venir au travail en attendant les résultats du test, qui n’arrivent que plusieurs jours après, vu l’encombrement. Et dire qu’on peut prendre une amende de 135 euros si on marche sans masque dans une rue déserte ou à un peu plus d’un kilomètre de chez soi.

J’ai emprunté une version numérique du dernier livre d’Emmanuel Carrère, par curiosité. Bon, j’ai vu très vite que je ne pourrais jamais lire ça, c’est trop bavard, trop plat, trop médiocre, trop peu intelligent, trop dénué de toute poésie, bref, trop chiant. Mais grâce à la fonction find j’ai regardé toutes les occurrences du mot yoga. J’ai souri en voyant combien il insiste pour dire qu’il a eu l’idée de ce livre en 2015, combien il essaie de le prouver – alors que bien sûr il raconte ce qu’il veut, en faisant croire qu’il n’invente rien (sauf pour le Goncourt, qui veut de la fiction : pour eux, il avait précisé que son livre en était – un en-même-temps macroniste (puisqu’il l’est tant) et de curé, bien hypocrite). Eh bien ce qu’il dit du yoga est aussi fade que le reste. À moment donné il raconte avoir fait l’amour façon yoga (d’après lui), sans bouger pendant une ou deux heures – quelle horreur, quel ennui ! Moi qui apprécie quand c’est assez vite expédié (j’obtiens vite satisfaction et elle peut venir plusieurs fois mais au bout d’un moment, ça va, ça suffit), j’ai trouvé que ça résumait toute la lourdeur de sa façon d’être. Comme il le dit lui-même « Malheureusement pour moi, je ne suis pas poète ». Eh bien au moins, il lui arrive d’être lucide. Malheureusement ce n’est pas la règle et son livre donne juste l’impression d’une bouillie sans saveur ni autre sens que d’injurier mollement la vérité.

Après avoir laissé tomber Carrère (après le christianisme puis le yoga, son prochain livre fera-t-il référence à Homère ?), j’ai emprunté Pop Yoga de Pacôme Thiellement (2013). Je vois dans la table des matières des textes entre autres sur Elvis Presley, Twin Peaks, Malcom Lowry, Marilyn Monroe, Frank Zappa, Swedenborg et quelques dizaines d’autres excellents sujets, un programme qui me dit bien. J’en reparlerai peut-être, quoique je sois principalement occupée, littérairement parlant, par ma traduction de l’Odyssée, comme vous le savez si vous me lisez régulièrement ici (la suite arrive bientôt).

Odyssée, Chant III, v. 153-200 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 3 (texte grec)

"Tetris Egg", acrylique, technique mixte sur bois 56 x 48 cm

« Tetris Egg », acrylique, technique mixte sur bois 56 x 48 cm

Tout en continuant à traduire, je continue à lire aussi les autres traductions en français. En fait celles que je préfère sont celles qui n’essaient pas de rivaliser en poésie avec Homère mais rendent dans une prose ordinaire le sens du texte aussi fidèlement que possible. Pour les traductions à prétention poétique, j’ai déjà dit ce que je pensais de celle de Bérard, toujours aussi désastreuse à mesure que j’avance dans le texte. J’aimais bien celle de Jacottet au début, mais il s’avère d’une part qu’elle manque trop de fidélité au texte source, d’autre part que son style, quoique réellement poétique, est trop différent du style archaïque d’Homère ; celui de Jacottet coule clair et limpide comme une calme rivière dans la verdure, celui d’Homère fait son chemin dans la rocaille, le vent et les vagues. Leconte de Lisle a le mieux rendu ce caractère archaïque de l’épopée homérique. Pour moi, j’essaie de le rendre aussi mais de façon moins spectaculaire, tout en l’écrivant au XXIe siècle, avec la langue d’aujourd’hui. Et j’essaie d’être fidèle au texte grec, autant que possible. Par exemple, dans le passage d’aujourd’hui, nous avons une épithète pour la mer qui signifie « qui a le caractère d’énormes cétacés, de monstres marins ». La plupart traduisent « l’immense mer », ou « le gouffre marin ». Moi je trouve une formule pour dire le mot baleines, car tout de suite c’est un puissant imaginaire universel qui s’éveille, et c’est celui qu’a voulu Homère. Il y a aussi une épithète pour les femmes qui signifie « qui porte une ceinture sur les hanches causant de larges plis au vêtement ». Les uns ou les autres traduisent « les femmes aux larges ceintures » ou bien « à la taille fine » ou encore « aux ceintures dénouées » – autant de sens faux (Jacottet justifie sa « taille fine » en disant en note « voyez les statuettes crétoises », mais ça n’a rien à voir justement, il ne s’agit pas du tout du même habillement ni de la même silhouette). Une autre épithète, pour le vent, signifie « qui produit un son aigu ». Les traductions qui donnent quelque chose comme « tempétueux » ne sont pas assez justes. Il faut se mettre dans la situation décrite par le texte pour comprendre ce dont il s’agit et le rendre, de même que pour la nef que certains disent « ballottée par les flots » ou « en forme de croissant » alors qu’en suivant le sens au plus près on comprend que les rameurs travaillent des deux côtés à faire tourner et repartir le bateau.
Voici la seconde partie du récit de Nestor à Télémaque, parti sur les traces d’Ulysse.
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« Au point du jour nous tirons nos nefs sur la vaste mer,
Y chargeant nos biens et les femmes aux hanches ceinturées.
Cependant la moitié des soldats se tient à distance,
Restant auprès de l’Atride Agamemnon, leur berger.
Nous qui avons embarqué, nous partons ; à toute vitesse
On file : un dieu aplanit la mer aux énormes baleines.
Arrivés à Ténédos, nous offrons des sacrifices
Aux dieux, espérant le retour. Mais Zeus n’en veut pas encore.
Funeste, il suscite à nouveau une mauvaise querelle.
Certains remontent à bord, retournent leur nef en ramant
Des deux côtés. Le sage Ulysse aux ressources variées
Les conduit vers l’Atride Agamemnon, pour l’assister.
Quant à moi, ayant rassemblé les nefs qui me suivent,
Je m’enfuis, pressentant les maux que nous réservent les dieux.
Le martial fils de Tydée fait se lever ses compagnons
Et fuit aussi. Plus tard, le blond Ménélas nous rejoint
À Lesbos où nous délibérons sur notre long voyage :
Passerons-nous au-dessus de la rocailleuse Chios,
La laissant à notre gauche vers l’île de Psyrie,
Ou bien au-dessous de Chios, près de Mimas battue des vents ?
Nous demandons au dieu un signe ; il nous l’envoie,
Nous révélant qu’il nous faut fendre par le milieu la mer
Vers Eubée, afin d’échapper au plus vite au malheur.
Un vent sifflant se lève, soufflant favorablement.
À toute allure on file à travers les routes poissonneuses ;
Dans la nuit on arrive à Géreste. Ayant traversé
La grande mer, on brûle maintes cuisses de taureaux
Pour Poséidon. Le quatrième jour, les compagnons
De Diomède, dompteur de chevaux et fils de Tydée,
Arrêtent en Argos leurs nefs bien proportionnées.
Moi je poursuis vers Pylos, et le vent que le dieu envoya
Ne tombe pas. Ainsi suis-je arrivé, cher fils, sans savoir
Lesquels des Achéens se sont sauvés, et lesquels sont morts.
Mais tout ce que j’ai entendu dire en me reposant
Dans mon palais, il est juste que je t’en fasse part ;
Je n’y manquerai pas. Les Myrmides à la lance furieuse
Sont bien rentrés, dit-on, sous la conduite du glorieux fils
Du magnanime Achille. Bien rentré aussi
Philoctète, le fier fils de Péas. Et Idoménée
A ramené en Crète tous ses compagnons réchappés
De la guerre et de la mer. Pour l’Atride, vous avez su,
Même en habitant loin, son retour, et la triste fin
Qu’Égisthe lui trama – et qu’il paya misérablement.
Comme il est bon qu’un homme laisse un fils après sa mort !
Car celui-ci s’est vengé du meurtrier de son père,
Du fourbe Égisthe qui avait assassiné son glorieux père !
Et toi, ami, beau et grand comme je te vois,
Sois vaillant, que les hommes du futur parlent bien de toi ! »

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le texte grec est ici
ma traduction du premier chant entier , du deuxième chant
à suivre !

Journal, image et poème du jour

painting,

photo O&A

photo O&A


J’ai écrit les huit premiers vers dans ma tête cette nuit dans mon lit, puis dans mon cahier ce matin après le yoga, puis la suite d’un jet. Un peu plus tard je me suis mise à peindre, O a fait la photo mais il n’y avait pas assez de lumière alors comme j’aimais bien la composition je l’ai retravaillée sur l’ordi, j’aime bien ce mélange de noir et blanc et de couleur. Dans la nuit j’ai aussi réfléchi à ce que je pourrais faire comme street art (autre chose que mes post-it), je finirai peut-être par m’y mettre.
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Y aurait-il des rois du monde,
Qu’est-ce que j’en aurais à faire ?
Je laisse aux esclaves dans l’âme
Le besoin d’être couronnés
Par ce trop bas monde, leur maître.
Ils ont pour voies les caniveaux
Moi je préfère les vrais veaux.
Je règne ailleurs, parmi les fleurs.
Je pose mes mots en abeille
Dans les calices, dans les ruches
Je suis l’ouvrière et la reine
C’est moi qui fais le bleu du ciel
Je cligne de mes milliards d’yeux
Voyez mes pupilles la nuit
Là-haut dans l’univers qui pulse
Aussi dans votre jugulaire.
Je pique, je brûle, je suis.
Qui ne me connaît pas ignore
Le miel que je mielle et produis.
Ignorants sont les rois du monde.
Auraient-ils pour moi en réserve
Un sceptre, qu’en aurais-je à faire ?
Sinon leur en faire goûter
Comme d’un poignard, ô mon dard !
J’entends leurs oreilles qui sifflent
Le grand rien. Ce n’est pas le mien.
Mon cœur est toutes les saisons.
Mille voyages, une maison.
Je suis pleine à ne pas craquer,
Grande âme infinitésimale.
Léchez mes pattes de mielleuse,
Lettres nées par et pour l’amour.

*

Odyssée, Chant III, v. 102-152 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 3 (texte grec)

Une nouvelle œuvre, d'un nouvel artiste dans le quartier, le Chilien de Londres Otto Schade, après que la peinture a été passée sur les anciennes. À Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

Une nouvelle œuvre, d’un nouvel artiste dans le quartier, le Chilien de Londres Otto Schade, après que la peinture a été passée sur les anciennes. À Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

Finie, la tendinite d’Achille. Je suis retournée courir ce matin, et de nouveau je suis allée franchement plus loin, d’un trait, que la fois précédente (je mesure ça au parcours réel, toujours le même, mieux qu’avec l’appli que je ne déclenche pas toujours bien). C’est un bonheur tout spécial de constater que tant est encore possible, par le corps et par l’esprit.

Voici la première partie de la réponse de Nestor à Télémaque (nous en aurons les 50 derniers vers la prochaine fois). Il y a dans ce passage un moment où il dit que Ménélas et Agamemnon ont convoqué l’assemblée « en dépit du bon ordre ». En grec, cela se dit littéralement « non en descendant du cosmos » – le mot cosmos signifiant d’abord ordre, bon ordre – d’où son sens dérivé d’univers, car l’univers est bien ordonné. Quand nous faisons les choses en dépit du cosmos, il ne faut pas s’étonner que la règle du cosmos semble se dérégler pour nous. En fait, c’est nous qui nous sommes mis en dehors de la règle juste, du bon ordre, et qui nous sommes donc rejetés nous-mêmes en dehors de l’ordre de la vie, de la bonne vie.
*
*
*
Ainsi dit alors le cavalier Nestor de Gérènos :

« Ami, tu me rappelles les souffrances que dans ce peuple
Nous avons endurées avec courage, fils indomptables
Des Achéens, quand nous errions en bateau sur la mer sombre,
En quête de butin, sous le commandement d’Achille,
Ou encore quand dans la grande ville du roi Priam
Nous combattions. Là périrent bien des meilleurs d’entre nous.
Là gît le martial Ajax, et là aussi Achille,
Et là Patrocle, qui savait guider comme les dieux,
Et là mon cher fils, à la fois si fort et irréprochable,
Antiloque, rapide à la course et au combat.
Et nous avons souffert bien d’autres maux encore !
Qui parmi les mortels pourrait les dire tous ?
Si tu restais cinq ou six ans à m’interroger
Sur les maux qu’endurèrent là-bas les divins Achéens,
Tu repartirais avant, lassé, dans ta patrie.
Neuf ans nous ourdîmes contre les Troyens de noirs desseins,
Les cernant de maints pièges. Et le fils de Cronos en finit
À peine. Là personne n’aurait voulu se proclamer
Égal en intelligence au divin Ulysse, bien plus
Expert en ruses diverses – ton père, s’il est vrai
Que tu es né de lui ; mais à te regarder, le respect
Me saisit. Car tu parles comme lui, et tu n’as pas l’air
D’un si jeune homme, tant ton discours est semblable au sien.
Quand nous étions là-bas, jamais le divin Ulysse et moi
Ne parlions différemment au conseil ou à l’agora,
Nous y exprimant d’un seul cœur, par l’esprit et la sagesse,
Afin que pour les Argiens tout se déroule pour le mieux.
Après avoir détruit la ville escarpée de Priam,
Nous avons repris nos bateaux, mais un dieu a dispersé
Les Achéens : Zeus tramait dans son cœur un triste retour
Pour les Argiens, car tous n’étaient pas réfléchis ni justes !
Et beaucoup d’entre eux ont suivi la voie d’un sort désastreux,
Par la funeste colère d’Athéna aux yeux brillants
Et au fort père qui mit la discorde chez les deux Atrides.
Ces derniers convoquèrent à l’agora tous les Achéens,
Sans raison, en dépit du bon ordre, au coucher du soleil.
Les fils des Achéens s’y rendent alourdis par le vin
Et tous deux expliquent pourquoi ils rassemblent le peuple.
De là Ménélas exhorte tous les Achéens
À songer au retour sur le vaste dos de la mer.
Mais Agamemnon n’est pas du tout d’accord : lui veut
Retenir le peuple pour faire de saintes hécatombes
Afin de calmer la terrible colère d’Athéna.
Puéril ! On n’est pas en mesure de convaincre les dieux
Sur l’instant ! L’esprit des éternels ne tourne pas si vite.
Debout, les Atrides échangent des paroles pénibles.
Alors les Achéens aux belles jambières bondissent,
Et dans un prodigieux vacarme clament leur division.
On passa une rude nuit, à s’exciter en pensée
Les uns contre les autres. Zeus préparait notre malheur. »

*
le texte grec est ici
dans ma traduction, le premier chant est , le deuxième
à suivre !

La France indigne

Screenshot_2020-11-07 Quatre enfants de 10 ans arrêtés à Albertville pour «apologie du terrorisme»

René Vautier sur le rideau de fer du cinéma La Clef, cet après-midi à Paris, photo Alina Reyes

René Vautier sur le rideau de fer du cinéma La Clef, cet après-midi à Paris, photo Alina Reyes

Il y a dans mon roman-pamphlet Poupée, anale nationale un passage où les enfants des écoles sont incités par une créature fasciste à dénoncer les pensées non conformes de leurs parents. Il y a, dans la vie, des parents qui dénoncent les pensées de leur enfant, des enfants qui dénoncent les pensées de leur parent, des ami·e·s qui dénoncent les pensées de leur ami·e, des collègues qui dénoncent les pensées de leur collègue, etc. – qui les font parler, puis rapportent à qui le leur demande. Et maintenant il y a aussi, en France, un gouvernement qui envoie dix policiers lourdement armés tirer de leur lit des enfants de dix ans, avant sept heures du matin, parce qu’ils ont exprimé une pensée non conforme lors d’une célébration officielle de la liberté d’expression. Trois petits et une petite de CM2, retenus dix heures durant au commissariat. Je n’avais pas imaginé voir ça un jour dans mon pays (que j’ai l’intention de quitter quand ce sera possible). L’Histoire jugera.

Odyssée, Chant III, v. 63-101 (dans ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 3 (texte grec)

Toujours en guise de déconfinement (en tout cas c’en est un pour moi), je vous propose de continuer à voyager avec Télémaque, parti sur les traces d’Ulysse en compagnie d’Athéna, que nous avons entendue la dernière fois, prononçant une prière que, merveille, elle exauce elle-même.
*
*
*
Puis elle passe à Télémaque la belle double coupe
À pied évasé, et le cher fils d’Ulysse prie de même.
Quand les bons morceaux sont grillés et retirés du feu,
On distribue les parts et on mange le glorieux festin.
Dès qu’est contenté le désir de boire et de manger,
Le cavalier Nestor, de Gérènos, prend la parole :

« Voici le moment parfait pour interroger nos hôtes,
Leur demander qui ils sont, maintenant qu’ils sont rassasiés.
Étrangers, qui êtes-vous ? D’où, par les routes mouillées,
Naviguez-vous ? Est-ce pour une affaire ou errez-vous
Vainement, en pillards égarés aux esprits agités,
Apportant le malheur dans les pays où ils pénètrent ? »

Ainsi lui répond à haute voix le sage Télémaque,
Hardiment ; car Athéna a placé la hardiesse
Dans son âme, pour qu’il s’informe sur son père parti
Et gagne une noble renommée parmi les hommes.

« Ô Nestor, fils de Nélée, grande gloire des Achéens,
Tu demandes d’où nous sommes. Eh bien je vais te le dire.
C’est d’Ithaque, sous le mont Néios, que nous venons.
Pour une affaire privée, non publique. Je m’explique :
Je cherche à m’informer sur mon père à la gloire fameuse,
Le divin Ulysse à l’âme courageuse, qui, dit-on,
Combattant avec toi, détruisit la ville de Troie.
De tous les autres qui guerroyèrent contre les Troyens,
Nous savons où chacun a péri d’une triste mort.
Mais de lui, le fils de Cronos laisse inconnue la mort.
Non, nul ne peut dire clairement le lieu où il est mort,
Ni s’il a été dompté sur terre par des ennemis,
Ou bien en pleine mer par les flots d’Amphitrite.
C’est pourquoi je viens à tes genoux te supplier,
Si tu veux bien, de me dire quel fut son triste sort,
Que tu l’aies vu de tes yeux ou que tu l’aies entendu dire
Par un autre errant. Car sa mère l’enfanta misérable.
N’adoucis pas les choses par pitié, pour me ménager,
Mais dis-les moi exactement comme tu les as vues.
Je t’en prie, si jamais mon père, le vaillant Ulysse,
A, par la parole ou l’action, mené à terme ses plans
Dans le peuple de Troie, où vous avez souffert, Achéens,
Souviens-t’en pour moi maintenant, et parle-moi vrai. »

*
le texte grec est ici
et dans ma traduction le Chant I entier , le Chant II
à suivre !