Tesson récidive ; l’ostéoporose n’est pas une maladie ; running ; retour à Ithaque

Fils à papa, écrivain au style ridiculement désuet, et le plus collabo qui soit du système – lequel la lui rend bien, sa collaboration – : Sylvain Tesson est tout ce que Rimbaud se refusait à être, tout ce qui lui inspirait le mépris. Et c’est lui qui, après avoir publié un livre sur Homère dont j’ai montré le bluff, le faux, le néant, publie maintenant un livre sur encore quelqu’un qui n’a rien à voir avec ce qu’il est, lui, ce qu’il vit, ce qu’il écrit, rien qu’il puisse comprendre : Rimbaud. Transcription comme le précédent d’un série de chroniques pour France Inter (oui, le service public, c’est-à-dire nous tous, paie aussi pour l’entretenir). J’en ai lu les premières pages, mises en ligne : du remuement de vent, comme d’habitude, et, puisque comme un Lagarde et Michard il commence par la biographie de l’auteur, une omission de taille : le fait que Rimbaud soit mort, au retour de ses terres d’islam qu’il désirait tant retrouver, en disant « Allah kerim » (Dieu est généreux, noble), ce qui fait tout de même plus songer à la parole d’un musulman qu’à celle d’un catholique, du catholique qu’il serait « peut-être » redevenu comme dans son enfance – thèse vers laquelle il penche et fait pencher le lecteur tout en essayant de ne pas en avoir l’air. Non, on ne revient pas toujours à Ithaque, contrairement à ce qu’il dit : aucun des compagnons d’Ulysse n’est rentré ; et quand on revient à Ithaque, il s’y trouve beaucoup de monde à « tuer », et surtout, on n’est plus soi-même celle ou celui qu’on fut.

Ma dernière ostéodensitométrie révèle que j’ai de l’ostéoporose, comme à peu près tout le monde à mon âge, ce qu’on appelle ostéoporose n’étant pas une maladie mais le simple effet de l’usure progressive de l’organisme : avec l’âge la masse osseuse diminue progressivement, comme la masse musculaire, entre autres. Certains médicaments, comme celui que je prends contre le cancer (hormonothérapie), accentuent ce phénomène et c’est ennuyeux mais enfin le risque que fait encourir l’ostéoporose c’est un risque de fracture, si on chute, voire de courbure de la colonne vertébrale, comme en ont certaines personnes âgées. Ce n’est pas un risque mortel. Pourquoi, alors, proposer des traitements médicamenteux aux effets secondaires potentiellement extrêmement graves, et touchant jusqu’à 4 % des personnes, selon une étude américaine ? Ma médecin veut me prescrire des biphosphonates, je me suis renseignée et je n’en veux pas. Elle m’a prescrit aussi de la vitamine D, une ampoule mensuelle que je prendrai car j’ai un sérieux déficit en vitamine D comme beaucoup de Parisiens, et aussi un cachet par jour de calcium couplé à de la vitamine D3. Dès que j’ai commencé à prendre ces cachets, j’ai eu des poussées d’urticaire. Au bout de quatre ou cinq jours, j’ai donc arrêté et je ne les prendrai plus. Les traitements ne doivent pas être pires que la maladie (qui en l’occurrence n’en est pas une). Mon remède, c’est le sport, qui me muscle et m’assouplit bien et aide ainsi mes os à tenir le coup, développe mon équilibre et donc réduit de beaucoup les risques de chute. D’ailleurs mon ostéodensitométrie révèle, par rapport à la précédente, un mieux au niveau de la colonne vertébrale, qui n’est pas encore classée comme ostéoporeuse, et je me dis que c’est peut-être grâce au yoga que je pratique depuis deux ans, et qui fait beaucoup travailler la colonne vertébrale et les muscles du dos. Maintenant que je me suis mise à la course, j’obtiendrai peut-être un bon résultat pour le reste du squelette aussi ? Je me suis bien renseignée en ligne, à différentes sources – car les médecins ne savent pas en général conseiller sur ce genre de choses, alimentation et exercice physique – et j’ai vu que la course était bonne pour revitaliser les os, mais qu’il fallait éviter la course sur bitume ou autre sol dur quand ils sont atteints par l’ostéoporose : ce que je vais donc faire désormais.

Et puis j’ai un peu d’anémie, d’après le dernier bilan sanguin (par ailleurs tout va bien mais j’ai longuement cherché à comprendre les différents éléments du bilan, signe que je suis à ce moment de la vie où l’on comprend que la santé n’est pas si automatique). Ah j’étais un peu contrariée, j’aime être en bonne santé. Mais le bon côté de la nouvelle, c’est que je vais pouvoir rattraper ça et alors je courrai mieux que je ne le fais ces mois derniers avec ce handicap. L’anémie, c’est le contraire du dopage pour le sport, ça essouffle, ça oblige les muscles et le cœur à travailler avec trop peu de globules rouges. Mais c’est simple à rattraper, avec une alimentation adaptée. C’était sans doute un peu tôt, trois jours après le vaccin anti-covid, mais je suis allée courir aujourd’hui le kilomètre et demi qui me manquait pour compléter le challenge proposé par mon appli : courir 30 km au cours du mois d’avril. C’est fait !

Où j’en suis de ma traduction, au début du retour d’Ulysse à Ithaque, il y a cette très belle scène où Athéna et lui, « assis tous deux au pied de l’olivier sacré », méditent la façon dont Ulysse va accomplir son retour, se débarrassant définitivement des prétendants. Voilà une bien grande douceur pour l’âme, même si elle doit passer par une bien grande violence.

La vie théâtrale

Il ne savait pas parler français mais il le comprenait, et moi je ne savais pas parler italien mais je le comprenais. C’est ainsi que nous avons plaisamment dialogué, un hôtelier italien et moi, cette nuit dans mon rêve. L’étonnant est que sans savoir parler italien je l’entendais parler italien, alors que je n’ai pas lu ni écouté de l’italien, langue que je n’ai jamais apprise, depuis des années. Était-ce un bout d’esprit de l’une ou de l’un de mes lointains aïeux italiens qui rêvait en moi ?

J’ai déjà usé deux stylos bic pour ma traduction. Je souris chaque fois que je vois Ulysse, ou ses fiers guerriers, pleurer et se lamenter bruyamment, en se roulant ou en rampant par terre, ou en se tapant les cuisses, à cause de telle ou telle contrariété de taille. Il n’y a que les enfants pour extérioriser ainsi sans retenue leurs émotions, dans nos sociétés – et encore. Homère décrit-il un comportement habituel à son époque, ou bien accentue-t-il en poète une certaine enfance de l’humanité ? Les deux, sûrement. Du reste il y a encore des sociétés, notamment en Méditerranée, où les gens extériorisent beaucoup, par exemple les pleureuses lors des enterrements. Ce sont des sociétés théâtrales, en fait. Je me souviens combien me réjouissait, enfant, la théâtralité quotidienne de mes grands-oncles et grands-tantes, dont les parents avaient émigré du sud de l’Italie. Mon père, fils de leur frère (mon grand-père mort peu après ma naissance), avait aussi ce sens du monde comme scène où se produire, que ce soit devant les humains ou devant le désert du monde. C’est quelque chose qui vous fait passer la vie comme si vous marchiez sur les eaux. C’est tellement beau.

Tout le théâtre grec, tragédie et comédie, est déjà chez Homère. De plus en plus l’hypothèse de certains savants selon laquelle il aurait pu écrire lui-même, ou dicter à un scribe, son poème, me paraît plausible. L’alphabet grec est apparu à son époque, et avec lui l’œuvre fondatrice de la Grèce, dont nous sommes aussi, en bonne partie, les lointains descendants.

Opérations poétiques et mathématiques

Dans son livre Les mythes d’Homère, Félix Buffière rappelle les incessantes attaques des philosophes, dès l’Antiquité, contre Homère. De ces attaques, celle qui retient le plus mon attention est celle d’Épicure et de sa secte qui, selon Plutarque, proscrivaient à la fois l’étude des mathématiques et celle de la poésie. J’en déduis d’une part qu’Épicure proscrivait l’étude du réel, d’autre part que la poésie réelle est celle dont la nature est comparable à celle des mathématiques. C’est bien ainsi que je l’entends, en tout cas. C’est d’ailleurs pourquoi, en poésie, la langue est comptée, par des pieds, des rimes, des strophes et tout autre système métrique. Mais surtout, comme la mathématique, la langue y est un univers en soi, qui ouvre un champ d’exploration infini. Ce que ne comprennent pas les philosophes, qui utilisent la langue comme les commerçants utilisent les chiffres, pour leurs affaires, de façon irrémédiablement finie.

Pour autant, il n’y a pas de philosophie plus puissante que celle de la grande poésie. Que beaucoup n’y entendent rien n’empêche pas que la réalité soit. Eppur si muove, comme aurait dit Galilée. Calme bloc ici bas chu, comme dit Mallarmé.

S’employer à démontrer ce qu’il faut démontrer, voilà une opération aussi poétique que mathématique. Je m’emploie tant que je peux, on verra bien.

Une réflexion sur la culture et l’identité

Pénélope, par Domenico Beccafumi (wikimedia)

Pénélope, par Domenico Beccafumi (wikimedia)

Ulysse vient d’embarquer sur le bateau qui va enfin le ramener directement chez lui, voilà où j’en suis, joyeusement, ce soir. Quand je traduisais la Genèse, j’avais été émerveillée de découvrir que le mot hébreu pour dire « pupille » était le mot qui signifie dans cette langue « petit homme », parce qu’on y voit le reflet de l’homme en petit. J’ai découvert aujourd’hui, pas dans Homère mais dans le dictionnaire de grec, que le mot qui signifie « jeune fille » en grec ancien signifie aussi « pupille », pour la même raison – sauf que les Grecs, plutôt qu’un homme, y voient une jeune fille.

Encore une perle sexiste de traducteur : il est un mot grec qui signifie « irréprochable » mais sans aucune valeur morale, c’est une épithète honorifique très fréquente, accordée aux héros ou aux dieux notamment. Et les traducteurs écrivent donc « irréprochable », sans y mettre de sens moral, comme il se doit, chaque fois que l’épithète est attribuée à un personnage masculin. Mais lorsque Ulysse, parlant de Pénélope, emploie la même épithète, un tel traduit l’épithète par « vertueuse », un autre par « sans tache »… Ma parole, ces mecs, jusqu’à récemment, sont obsédés par la chasteté des femmes ! Et ce ne sont pas des Méditerranéens traditionnels, ni des musulmans, mais bien des hommes de la culture des Lumières. Sans cesse en train de qualifier les femmes de l’Odyssée de chastes quand Homère les dit sensées, ou courageuses, etc., enfin douées de qualités diverses comme les hommes – où j’en suis de ma traduction, au début du Chant 13 (sur 24), je n’ai vu Homère employer l’épithète signifiant chaste que pour la déesse Artémis, en effet fameuse pour son refus des hommes et sa chasteté délibérée. Homère ne juge pas plus la sexualité des femmes que celle des hommes. La chasteté des femmes n’est pas une vertu vantée dans l’Odyssée, qui décrit certes un monde patriarcal, mais d’un autre patriarcat et d’une autre culture que la nôtre, même si la nôtre en découle en grande partie. Je n’ai pas vu précisé que Pénélope était restée chaste en l’absence d’Ulysse. C’est ce qui est sous-entendu, mais enfin il est aussi sous-entendu qu’elle a flirté, acceptant de temps en temps des cadeaux ou faisant des promesses à tel ou tel, voire plus, qui sait ? Ce n’est pas le souci d’Homère, c’est pourquoi il n’est pas plus précis. Elle est la reine, une femme de pouvoir et de responsabilité, elle ne veut pas céder le trône et le domaine qui doivent revenir à son fils sinon à Ulysse, voilà l’essentiel.

Le fait est que tous les traducteurs d’Homère dans nos contrées chrétiennes l’ont traduit à partir de leur culture chrétienne, de leur regard chrétien – même s’ils étaient athées, l’athéisme étant une des multiples formes du christianisme. C’est pourquoi nous n’avons pas encore lu vraiment Homère. Il est vrai que c’est un effort de déculturation colossal que de s’extraire de sa culture, du regard biaisé de sa culture, pour en contempler une autre, surtout si elle est éloignée dans le temps, sans représentants vivants. C’est un effort de nature scientifique, l’effort vers lequel tendent les scientifiques, l’effort du regard le moins subjectif possible. Mais c’est cela, l’arrachement à la prison culturelle. À l’heure où nous parlons tant de culture et d’identité, prendre et faire prendre conscience que la culture et l’identité libèrent autant par l’effort de s’en extraire que par l’effort de les trouver, et jamais uniquement par l’un ou l’autre effort.

Par grâce

Terminé aujourd’hui la traduction du chant XII. Moitié du poème. Avant la fin du chant XIII, Ulysse sera chez lui. Je continue à noter le sexisme de tous les traducteurs, qui continuent à qualifier les femmes de « chastes » quand Homère les dit intelligentes ou puissantes. Ce n’est que l’un des aspects de la mécompréhension de l’Odyssée, une œuvre que tout le monde s’accorde à trouver puissante mais qui l’est encore plus que ce qu’on imagine. Au point de pouvoir, une fois révélée, bouleverser la compréhension que nous avons des Grecs – et donc de nous-mêmes. Nietzsche savait que nous n’avions pas fini de les comprendre. Pas à pas, palier par palier, bond après bond, s’en rapprocher. Mon travail sur ce texte constitue une énorme avancée, et il permettra à d’autres, de toutes langues, de continuer à travailler à partir de là. Et puis, même s’il doit rencontrer des résistances, il apparaîtra que ma traduction (très fidèle) parle vivement aux humains du 21e siècle. Voilà ce que je fais pour les humains, humblement, dans et par ma vie d’ermite et de voyante, sans rien attendre des humains.

Santé !

Je recevrai une première dose de vaccin la semaine prochaine, c’est très bien mais je trouve que la vaccination devrait être ouverte à tout le monde ; quelqu’un de vacciné, même si ce n’est pas une personne prioritairement à risque, protège tout le monde en étant vacciné. Et il faut penser que les jeunes ont largement le droit de voyager ou de faire d’autres activités pour lesquelles il faudra désormais être vacciné. Voilà plus d’un an qu’ils sont privés de vivre pour protéger les plus âgés, et maintenant ils devraient encore être privés de vivre pendant que les plus âgés, vaccinés, pourraient, eux, retrouver certaines activités ? On manque de doses ; que n’en achète-t-on aux Russes, comme l’a décidé l’Allemagne ? Il faut se procurer tous les vaccins sûrs qu’il est possible de trouver, puisque nous n’en produisons pas. Après un an et demi de pandémie, la logistique et la volonté politique continuent d’être à la traîne, c’est usant pour tout le monde et on ne sait ce que tout cela va générer à l’avenir.

oiseau de paradis,Au yoga ce matin, pour la première fois j’ai réussi à faire la posture de l’oiseau de paradis, qui est une posture de yoga avancé. En fait je ne m’y suis jamais entraînée, mais les deux ou trois fois où je l’ai rencontrée dans un cours et essayé de la faire, quand je me relevais je n’arrivais pas à garder mes mains liées dans mon dos. Mais ce matin, ça a marché. Une vraie joie. La preuve que le yoga quotidien fait doucement progresser le corps jusqu’à le rendre capable même de quelques postures improbables. Cela ressemble à ce qui se passe avec ma traduction. Parfois, soudain, quelque chose de tout nouveau se passe. Et là où j’en suis maintenant, ma traduction pourrait se passer de commentaire, tant elle dit par elle-même. Oui, ce sont des moments de joie indicible – il y a un adjectif grec merveilleux pour dire cela, et intraduisible par un seul mot en français : athesphatos, qui signifie « que les dieux même ne sauraient exprimer, ce dont on ne peut dire la grandeur, la beauté ». Ce que j’ai trouvé de plus grand en traduisant l’Odyssée, et qui se verra avec éclat sans qu’il soit besoin de l’expliquer ni de le commenter (ce que je ferai probablement quand même), je sens que c’est de cet ordre. À la santé d’Homère !

la vie très longue et infinie de l’esprit

Ma traduction de l’Odyssée avance, et aussi évolue, et elle est proprement « révolutionnaire », dans le sens où elle fait spécialement « retour » au chef-d’œuvre d’Homère tout en constituant une œuvre très grandement nouvelle dans le vaste champ des traductions existantes, donnant un sentiment de grande ancienneté et de grande modernité. Et il se pourrait que ce soit mon chef-d’œuvre, à moi aussi.

Sans doute faut-il, pour lire et donc a fortiori pour traduire une œuvre, autant de temps qu’il a fallu pour la créer, ou une capacité à autant de fulgurance. Et là je ne parle pas de quelque chose qui pourrait se produire de façon individuelle, mais du travail de l’esprit à travers le temps et à travers nous, les humains. L’esprit lâche des humains dans la nature et le temps, et d’un autre côté, tel un train, parcourt la nature et le temps, à disposition de qui veut monter à bord et voir autrement, mieux et plus vastement le paysage.

De ma vie quotidienne ordinaire, j’ai oublié beaucoup de choses et tant mieux, mais de ma vie dans l’esprit je n’ai rien oublié, j’en ai des souvenirs depuis que j’étais encore bébé, et ils sont toujours vivants. Voilà ce qu’est, par exemple, la vie très longue et infinie de l’esprit.

En regardant Le maître du haut château

J’ai commencé à regarder la série The Man in the High Castle, d’après le roman que je n’ai pas lu. Torture, chantage, élimination : les techniques des nazis n’appartiennent pas au passé, et l’uchronie de Philip K. Dick a bien lieu dans un temps, le nôtre, mais de façon cachée, souterraine et, dans les sociétés « avancées » comme la nôtre, en s’en prenant à tout dans un être mais pas au corps, justement afin d’éviter que par sa disparition il ne signale l’existence de ce monde immonde à l’arrière de notre monde. Pas de gaz pour éliminer les personnes qu’on veut éliminer, on les étouffe autrement, tout en les laissant vivre afin que leur vie apparente serve de témoignage contre elles-mêmes, si jamais elles voulaient dénoncer des faits qui seraient alors déclarés faux. Pour les néonazis souterrains, ceux qui n’affichent aucun signe de nazisme, qui ne se savent même pas eux-mêmes nazis, voire qui se croient humanistes et le font croire, un vivant rayé de la société est moins dangereux qu’un vivant qu’on a physiquement tué. Les morts crient, mais on peut empêcher les vivants de parler, ou de parler assez fort pour qu’on les entende. Cependant les vivants seront morts quand même un jour, et le jour viendra où leur cri sera entendu et leurs bourreaux démasqués, et le voile sur leur monde immonde arraché.

L’humble aristocratie d’esprit des Grecs de l’Odyssée, ou l’égalité en douceur

Une statue d'Arété, reine des Phéaciens, à Ephèse (image wikimedia)

Une statue d’Arété, reine des Phéaciens, à Ephèse (image wikimedia)

Dans l’Odyssée, presque chaque personnage dont il est question est dit le ou la meilleure, dans tel ou tel domaine, force, beauté, vaillance, sagesse, intelligence, etc. (vertus également distribuées aux personnages féminins et aux personnages masculins, divins ou humains – bien que peignant une société patriarcale, Homère, lui, n’est pas sexiste). Les Grecs anciens aiment l’excellence, et c’est d’autant plus beau que leur élitisme est à la fois fier et humble, ne manquant ni d’élégance ni de générosité. Tous ces meilleurs et meilleures en ceci ou cela (même si par ailleurs ils peuvent avoir d’horribles torts ou défauts) sont en fait, précise quasiment toujours le texte, le meilleur ou la meilleure… après tel ou telle autre, ou tout au moins avec tel ou telle autre.

L’élitisme des Grecs est partagé, un peu comme don et contre-don, mais gratuitement, par grâce, par amour. Il n’est pas le signe d’un désir d’être premier – puisqu’on s’empresse de placer toujours une autre personne au-dessus de la meilleure personne – ni d’une volonté de hiérarchisation des êtres humains, même s’il y a bien dans les faits des hiérarchies sociales, mais celui d’une capacité pleine de fraîcheur à s’émerveiller, et notamment à s’émerveiller de la nature humaine, et des qualités d’autrui comme de soi. Les adjectifs « divine », « divin », et apparentés, émaillent tout le texte et peuvent s’appliquer à tout être – beaucoup se sont étonnés, à travers les siècles, qu’Homère ait qualifié un porcher de divin – c’est qu’ils n’ont rien compris à Homère.

Seuls quelques criminels particulièrement indignes, comme Égisthe, ne suscitent aucune reconnaissance de quelque supérieure qualité et n’inspirent aucun respect. Ulysse dans une très belle scène rend hommage à l’un de ses compagnons qui n’est ni vaillant au combat, ni futé, mais mort d’ivrognerie, avec le même respect qu’il le ferait pour un compagnon plus doué ou plus noble. Le rapport entre hommes et femmes est aussi très égalitaire, malgré des rôles sociaux définis : tous ces guerriers par exemple obéissent avec joie à Circé (après qu’elle leur a rendu depuis longtemps leur forme humaine), comme ils obéiraient à un homme qui serait d’aussi excellent conseil ; Pénélope, Hélène, Arété et bien d’autres femmes sont écoutées avec grand respect (mais les traductions, j’en ai déjà parlé, ajoutent souvent du sexisme où il n’y en a pas dans le texte). Les qualités de cœur des uns, des unes et des autres, ne sont pas vantées mais à tout instant manifestées. Une même épithète, largement appliquée, peut signifier aussi bien « au grand cœur » que « au grand courage ». Voilà sans doute le plus bel élitisme de l’Odyssée.

Commencé ce lundi la traduction du chant 12 – sur 24. Ce qui me tient des heures à ma table n’est pas tant le désir de terminer vite que le désir de continuer à lire. Je suis prise par le texte comme on peut l’être par un excellent polar. En français, non. Mais en grec, oui, c’est une merveille absolue. Moi non plus je ne pourrai pas la restituer toute en français, mais je ferai de mon mieux, après tant d’autres, meilleurs hellénistes que moi.

La leçon de Tantale

Finissant de traduire le chant XI, une visite aux enfers très antérieure à celle de Dante mais non moins puissante ni moins belle – plus, même, à mon sens, ne serait-ce que par son caractère originel – j’arrive au supplice de Tantale et j’ai pitié de lui qui, debout dans un lac, de l’eau jusqu’au menton, et assoiffé, ne peut boire, car dès qu’il se penche, l’eau se tarit, « et la terre noire apparaît autour de ses pieds » ; une multitude de beaux fruits pendent au-dessus de sa tête, mais dès qu’il tend la main pour les cueillir, le vent les emporte jusqu’aux « sombres nuages ».

Tantales en tous genres, que ne sortez-vous tout simplement de tel funeste lieu ? À pied, à la nage, comme vous voulez, partez, au lieu de vous obstiner à essayer de saisir ce qui est insaisissable. Ailleurs l’eau et les fruits sont encore meilleurs, et vous pourrez boire, cueillir et manger.

Tantale est supplicié pour avoir donné son enfant à manger aux dieux, par ruse. Pour sortir du supplice il faudrait qu’il soit capable de reconnaître son crime mais il ne l’est pas, voilà ce qui le paralyse et le supplicie.

Journal du jour et pensées en train de penser

Finalement ce confinement m’aura permis de traduire l’Odyssée, ce que je ne n’aurais pas fait si j’avais pu continuer à aller travailler tous les jours en bibliothèque, à mes propres écrits. À la maison je ne suis pas assez isolée pour l’écriture pure, mais pour traduire c’est très bien, je peux travailler pendant des heures, mon gros dictionnaire sur ma table et en écoutant de la musique autant que je veux – le sublime Haendel convient particulièrement en ce moment où je m’achemine vers la fin du chant XI, contant la descente d’Ulysse chez les morts. Au rythme où je vais maintenant, je devrais terminer au début de l’été. Il me restera l’été pour réviser le tout et rédiger mon commentaire, et à la rentrée, les salles de travail des bibliothèques seront sans doute de nouveau accessibles (sans masque, j’espère) et je pourrai me remettre à mes propres écrits. Sinon, eh bien on avisera encore. Être souple, avec sa tête au moins autant qu’avec son corps.

Vent froid de face aujourd’hui en courant : j’ai couru un peu moins longtemps. Sinon j’en suis à près de 3 km en fractionné (ou plutôt quelque chose d’inspiré du fractionné), et ma vitesse moyenne monte doucement, chaque fois. Bien sûr, en comparaison avec celles et ceux qui courent depuis longtemps, ou bien mieux du fait de leur jeunesse, mes performances sont très humbles, mais ce qui compte n’est pas de se comparer aux autres mais de se donner le courage et la joie de progresser par rapport à soi-même ; c’est ce qu’on apprend aussi au yoga et c’est une excellente chose, assez bien connue mais pas toujours évidente dans nos têtes trop souvent formées à l’esprit de compétition. Il en va de même pour toute pratique, et pour la vie en général. J’ai toujours détesté l’esprit de compétition, ce qui a fini par me faire me détourner des premières places que j’obtenais comme malgré moi (mais non, c’est juste que le travail me semblait naturel) à l’école. Les Grecs avaient l’esprit de compétition dans les jeux sportifs, et ce n’est pas une mauvaise chose tant que l’esprit reste sportif, justement, fair play, et non mauvais et délétère comme dans la compétition sociale.

Comme le dit en substance Ulysse à un jeune Phéacien qui le provoque, les dieux distribuent des dons différents à chacun, et toi par exemple qui es beau comme un dieu, ta tête sonne creux. Moi je dirais que ce n’est pas parce qu’on est né beau comme un dieu qu’on doit négliger son cerveau et ses autres qualités humaines, et que ce n’est pas non plus parce qu’on est né avec un cerveau agile qu’on doit négliger ses autres qualités humaines, dont celles du corps, si humbles soient-elles. Chacun·e de nous a un corps et un cerveau en état de fonctionner, d’une manière ou d’une autre, sinon c’est que nous sommes mort·es ; et nous avons à les faire fonctionner, fleurir et fructifier. Voilà des évidences bien plates, mais le fait est qu’elles sont trop souvent peu suivies, que nous les oublions souvent et que des rappels, à commencer par des rappels faits à nous-mêmes, ne sont pas inutiles. Comme on dit en islam, Dieu ne change pas un peuple qui ne se change pas lui-même. C’est d’abord la façon dont nous vivons qui compte, pour changer le monde. Rien ne sert de lutter pour un meilleur monde si on n’apprend pas à diriger sa propre existence. C’est-à-dire à suivre une éthique – notamment le refus de la compétition et de la compromission dans la vie sociale, et le mépris de la domination, dans tous ses aspects et dans tous les aspects de la vie. Une société abusive et inique est une société dans laquelle trop d’individus vivent le contraire de cette éthique, ou se laissent corrompre par les corrompus et les malfaisants.

Ce n’est pas aux justes de se sacrifier dans le combat pour une société meilleure, ce n’est pas à eux de faire plus de travail pour l’humanité qu’ils n’en font en vivant justement. La faute est celle des injustes, et c’est à eux de payer. Le premier prix qu’ils paient, sachons-le, c’est celui d’avoir à vivre dans leur iniquité, dans leur merde. Et ce n’est pas aux injustes, eux qui sont prisonniers de leur merde, de prétendre donner des leçons de libération aux autres. D’appeler les autres à renverser leurs semblables, donc eux-mêmes, tant ils sont las de leur merde, de leur merde dans laquelle il leur faut vivre et dont ils fantasment qu’on les débarrasse, afin de pouvoir reprendre leurs iniquités comme après confesse, dans une illusion de propreté. « Qu’ils viennent me chercher », comme dit Macron dans un fantasme de menteur et d’injuste, un fantasme de compétiteurs, de ceux qui se rêvent en premiers de cordée, tout en armant toujours plus toutes sortes de polices pour se bunkériser un peu plus dans leur merde, pour épaissir toujours plus les murs de merde autour d’eux et en eux.

Dieu merci, nous sommes un beau nombre de bienheureux à ne pas vivre dans les tinettes qui leur sert de monde, mais de notre mieux sur la belle terre, et doués comme le ciel nous a faits, et vaillants au mal, et courageux à faire travailler nos dons, au service de la vie.

Le progrès, la croyance, les morts

Certains croient au progrès, d’autres croient qu’il n’y a pas de progrès. Moi je ne crois rien, je me contente de progresser (à la course, par exemple). Comme toutes celles et tous ceux qui aiment progresser et font en sorte de progresser, pendant que d’autres espèrent ou fustigent le progrès.

Le progrès ne peut être un bloc monolithique, ni pour l’humanité, ni pour l’individu. Il y a des progrès et il y a des régrès. Ainsi sont les flux de la vie.

Je ne crois à rien, je pratique, à ma façon, ou je ne pratique pas, c’est tout. Ce à quoi il faut croire pour que ça existe n’est qu’un fantasme. Ce qui est se pratique. Que ce soit le sport, l’art, la lecture, l’amour, Dieu, etc.,… si ce n’est pratiqué mais seulement fantasmé, c’est vain, inconsistant, faussé, nul. Comme les ombres dans la caverne de Platon. La vraie vie est dehors, le réel est vivant et se vit concrètement.

C’est la leçon que donne à Ulysse sa mère morte, quand il la rencontre aux Enfers. Il veut l’embrasser, mais il n’étreint rien. C’est que, lui dit-elle, quand les mortels sont morts, ils n’ont plus de muscles pour tenir les chairs et les os. Comme sa mère, Tirésias lui aussi ramène Ulysse au réel et lui recommande de bien retenir ce qu’il lui dit : que seuls lui parleront, et lui diront la vérité, les morts qu’il voudra faire parler. Inutile de se soucier des autres. Ils sont morts et retourneront là où ils sont déjà, à la mort.

Ayons soin de nos muscles, et de tout notre corps. Le mépriser, c’est se mettre avec les morts. Ayons soin de nos paroles, et de tout notre être. Fausser nos paroles, c’est détruire notre être.

C’est l’un de mes soins d’éviter aux gens que j’aime, et même aux autres, de détruire leur être, ou de continuer à le détruire.