Les Indes Galantes, le film – merveilleux film

J’ai exulté et dansé sur mon siège au cinéma en regardant le fantastique film Les Indes galantes, documentaire de Philippe Béziat autour de la création donnée à l’Opéra Bastille en 2019 avec des danseurs et danseuses de krump et autres street dances sur la musique éponyme de Jean-Philippe Rameau. Hélas je n’ai pas vu l’opéra à l’époque, mais heureusement ce film est là pour en restituer l’histoire, dans la mise en scène de Clément Cogitore et la chorégraphie de Bintou Dembélé, avec le formidable chef d’orchestre Leonardo García Alarcón, de puissantes chanteuses et chanteurs solistes, un très excellent chœur.., toutes ces personnes et les autres travaillant manifestement en chœur dans une magnifique vitalité artistique. Le film montre très bien toute l’humanité du projet aussi, avec des artistes issus d’un peu partout, qui font le Paris d’aujourd’hui – la France d’aujourd’hui, jeune et puissante quand on ne l’empêche pas d’exprimer ses talents. Moment émouvant, quand une jeune danseuse fait écouter un chant traditionnel de la tribu amérindienne de sa grand-mère, qui a vécu dans la forêt, et que le réalisateur met en évidence la continuité entre ce chant, cette musique, et celle de Rameau. Moment exaltant, quand après avoir dansé en répétition la scène des « Forêts paisibles », après la fin les danseurs continuent à danser, emportés par leur pure joie. Je me régalais de tout cela, et je pensais après avoir vu ça, je peux mourir avec au cœur la joie de savoir que l’humanité que j’aime est toujours en route. Et puis aussi, je me disais, je vais encore faire quelque chose de grand, je le sens, tout mon corps, tout mon esprit le préparent.
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Illusions perdues, le film, et les Rubempré d’aujourd’hui

J’ai regardé hier soir le premier épisode de la série 3 %, et ce matin je suis allée au cinéma voir Illusions perdues – eh bien, le sujet est le même – j’espère juste que la série évitera une fin aussi neuneu que celle du film, par ailleurs excellemment réalisé et excellemment joué. La fin du film, en forme de baptême-résurrection accompagné d’une phrase de « sagesse » ressemblant à celles que je peux lire sur mes sachets de thé, trahit complètement Balzac, qui, lui, fait finir son personnage en esclave total d’un curé à qui il a vendu son âme. Une fin parfaitement logique pour ce personnage de Lucien de Rubempré qui fait beaucoup penser à Emmanuel Macron, comme l’univers de 3 % fait penser à celui de la macronie, et plus largement, à la foire financiarolibérale mise en scène par Balzac. Un Rubempré monté à Paris soutenu par une femme plus âgée, puis arrivant toujours en se faisant soutenir par les uns ou par les autres, prêt à tout y compris à piétiner ses ambitions littéraires pour arriver à faire de l’argent et surtout, avoir l’air d’être ce qu’il n’est pas, oui, c’est vraiment du Macron – et de tant d’autres de nos fausses élites. Intéressant : Rubempré, c’est le nom que Zemmour*, s’identifiant au personnage, a choisi pour sa maison d’édition. Oui, tout cela est logique, il est juste dommage que le film, avec sa fin bêtasse, ne l’ait pas vu. Sans doute le réalisateur, malgré tout son talent, s’est-il laissé illusionner comme Rubempré par quelques sirènes aveuglantes.

* à propos d’illusion et d’extrême-droite, voir mon livre, refusé par les éditeurs mais ici en pdf gratuit La grande illusion, Figures de la fascisation en cours
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En musique : Local Hero vs héros tueur (Iliade, XI, 143-162, ma traduction)


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À six heures du matin retrouver la splendeur d’Homère. Quelques vers traduits avant l’aurore, et puis, parce que la poésie est toujours belle mais pas la guerre, ce lien pour voir ou revoir Local Hero gratuitement (jusqu’au 18 novembre à 17 heures) sur le site de MK2, film merveilleux de Bill Forsyth, musique de Mark Knopfler, sorti en 1983, que j’ai regardé hier soir et qui nous parle aujourd’hui, par son histoire, sa poésie, sa musique, bien mieux qu’une mauvaise COP, de la beauté naturelle et de la paix à sauvegarder.
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Sur ces mots, il jette Pisandre à bas du char, d’un coup
De lance à la poitrine ; il tombe au sol à la renverse.
Hippoloque s’écarte d’un bond, il le tue par terre,
De l’épée lui coupe la main et lui tranche le cou,
L’envoie rouler comme un billot à travers la foule.
Les laissant là, il bondit où les plus denses troupes
S’affrontent, avec les autres Achéens aux belles guêtres.
Les fantassins tuent les fantassins, contraints de s’échapper,
Les cavaliers tuent les cavaliers ; sous eux la poussière
Monte de la plaine, soulevée à grand bruit par les pieds
Des chevaux, tandis qu’à l’airain ils massacrent ; et le roi
Agamemnon, tuant toujours, donne aux Argiens ses ordres.
De même que lorsqu’un feu ravageur tombe sur un bois
Épais, porté de tous côtés par le vent qui tourbillonne,
Les troncs d’arbres arrachés tombent sous la poussée des flammes,
Sous les coups de l’Atride Agamemnon tombent les têtes
Des Troyens qui fuient, et de nombreux coursiers, la tête
Haute, secouent leurs chars vides à travers le champ de bataille,
Regrettant leurs irréprochables cochers, qui sur la terre
Gisent, bien plus doux pour les vautours que pour leurs femmes.
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Boule de suif, film de Christian-Jaque avec Micheline Presle

Il y a longtemps que je n’ai pas posté de film. Celui-ci, paru en 1945 et adapté de deux nouvelles de Maupassant, est une merveille à voir et revoir. Forte peinture, que je viens de revisionner en Belgique, d’un certain esprit français aussi coriace que veule, aujourd’hui au pouvoir ou aspirant au pouvoir comme il le fut à l’occasion hier ou avant-hier.
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L’odyssée de l’Odyssée. Cinéma, Ku Klux Klan, faux et vrais penseurs

Postérité d’Homère dans l’œuvre de grands artistes. Je pense notamment à Kubrick avec bien sûr 2001 l’Odyssée de l’espace mais aussi avec Eyes wide shut, où il s’agit de se débarrasser des illusions mortifères. Et puis O’Brother des frères Coen, avec son Homère aveugle en draisine sur une voie ferrée, et son faux Homère, le politicien prénommé Homer, très populaire et sur le point de remplacer le gouverneur Ménélas – Homer, faux Homère qui s’avère en fait être un membre du Ku Klux Klan – comme le faux Homère d’Arte, fascistement idéologisé contre toute culture autre que celle de vieux et caricaturaux XVIIe et XVIIIe siècles français. La réussite des frères Coen dans ce film est surtout l’omniprésence des chansons : l’Odyssée n’est-elle pas toute composée de chants ? Beaucoup d’habileté dans leur film réjouissant, mais une vision de l’œuvre d’Homère souvent superficielle et peu fidèle à l’esprit du texte (mais il ne prétend pas l’être contrairement à la bouse d’Arte, et donc n’abîme pas le texte), contrairement aux visions de Kubrick, beaucoup plus profondes et puissantes, dans ses deux films précités.

Je continue à avancer dans la traduction avec un bonheur ineffable. Et à découvrir des choses. Je me dis que ce que j’aurai montré de l’Odyssée, quand je l’aurai publié, pourra aussi aider d’autres artistes à renouveler leur lecture de ce texte, et donc à s’en inspirer comme je le ferai peut-être aussi, pour d’autres œuvres, avec une nouvelle vision, une nouvelle profondeur. L’odyssée de l’Odyssée continue, et continuera aussi longtemps qu’il y aura des humains, sur terre ou ailleurs. Je donnerai mon travail une fois qu’il sera terminé seulement, à un éditeur si à ce moment-là je peux enfin recommencer à publier librement, ou sinon en ligne – peu importe, cela dépasse mon humble existence et l’essentiel est que le travail soit fait, et qu’il ne tombe pas dans certaines de ces mauvaises mains qui sont en mesure de défigurer et falsifier les œuvres, qui sont capables de piétiner Homère, d’assassiner en groupe le Poète réel dans des séries tape-à-l’œil et iniques comme des cérémonies du KKK. Pour ceux-là, ni compassion ni pardon, ni la moindre conciliation, ni au présent, ni à l’avenir. Jamais. Pour ne pas laisser s’étendre le mal qui s’acharne pendant des années, le mal qui s’incruste et qui est incapable de se désincruster, il n’y a qu’une solution : « tuer » tous les prétendants, et leurs complices.

Je souris souvent en pensant à toutes les approximations et idées reçues que j’ai entendues sur ce texte depuis que j’ai commencé à le traduire et que j’écoute ici ou là telle ou telle intervention, conférence ou autre, pas seulement de grossiers bluffeurs comme Tesson, mais aussi d’historiens ou philosophes plus ou moins renommé·e·s qui visiblement parlent du texte sans l’avoir lu, ou des Grecs en général en mélangeant un peu tout. Par exemple en évoquant un soleil grec prétendument omniprésent dans l’Antiquité, alors que les personnages d’Homère n’arrêtent pas de se revêtir de manteaux, de se réchauffer au coin du feu quand ils sont à terre, et quand ils sont en mer d’essuyer de glaciales tempêtes. Même en arrivant chez les Phéaciens, Ulysse craint de mourir de froid s’il reste dormir au bord du fleuve. J’ai entendu aussi des considérations philosophiques qui loupaient si spectaculairement l’évidence pour qui a lu le texte qu’il est décidément clair que plus les intellectuels sont médiatisés, plus ils ont leur petit devant de la scène, moins ils sont crédibles. Alors que d’autres universitaires discrets, dont je lis les travaux, m’apportent beaucoup : même si je ne partage pas toujours leur point de vue, le fait qu’il soit fondé sur la réalité des textes et sur une connaissance approfondie de leur sujet est une aide précieuse pour forger une pensée sérieuse.

L’épopée d’Homère a « imposé une vision religieuse qui a convaincu les Grecs pour tous les siècles païens à venir », dit Maria Daraki. Reste à savoir ce qu’est ce paganisme en vérité, ce qu’il fut et ce qu’il est aujourd’hui, puisque Homère est toujours là. Ce qu’il contient et ce qu’il signifie, tel la pierre noire au début de 2001, l’Odyssée de l’espace.

L’Odyssée. La magnifique adaptation de Franco Rossi, série complète

Il faut prendre le temps d’entrer dans cette grande coproduction européenne de 1968, pour ensuite connaître, au cours des six heures de la série, beaucoup de moments d’émerveillement et d’émotions, par la beauté des images et l’humanité de l’adaptation. Bien sûr cela reste une adaptation, les détails de l’histoire n’y figurent pas tous ou sont parfois légèrement modifiés en fonction des nécessités ou des contraintes cinématographiques. Mais l’ensemble reste remarquablement fidèle au texte. (Pour ma part, alors que je suis en train de traduire le texte, je regrette que la présence d’Athéna soit dans le film très atténuée, ou certains détails comme le fait que le regard du réalisateur sur Hélène soit plus dur que celui d’Homère, mais cela ne défigure pourtant pas l’œuvre). Les comédiens, hommes et femmes, sont excellents et charismatiques à souhait, le ton est juste, l’ambition noble, élevée, et en même temps extrêmement accessible à tous publics, comme en témoignent les commentaires enthousiastes et émerveillés sur Youtube. Une prouesse à saluer.

« Francheval », qui a mis les vidéos en ligne il y a huit ans, précise : « J’ai fait moi-même le montage entre la bande-son française et l’image remasterisée du DVD italien, il y a quatre ans. C’était laborieux, mais pour moi, la série en valait la peine. Arte s’est montré un moment intéressé par mon travail, et considérait d’éditer un DVD, mais ne l’a finalement pas fait. J’ai donc décidé de mettre cette version à la portée du plus grand nombre. »

Qu’il en soit grandement remercié. Qu’Arte ait renoncé à ce projet et produit plutôt sa désastreuse et traîtresse série actuelle n’en est que plus lamentable. Mais profitons de ce qui est. Si vous n’avez jamais lu l’Odyssée, vous en aurez une excellente idée, et sans doute, envie de la lire ; si vous l’avez lue, vous aurez bonheur à la retrouver sous cette forme, qui vous donnera peut-être aussi envie de la relire. Prenez le temps de regarder (voire d’enregistrer, pour le cas où les vidéos seraient finalement supprimées par quelque ayant-droit), et soyez heureux.
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Intelligence et poésie

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Screenshot_2021-03-06 Alexis Kauffmann ( framaka) TwitterRegardé hier soir Old Boy, le beau et poétique film de Park Chan-Wook. Ma scène préférée, véritablement jouissive : celle du combat du héros dans le souterrain contre toute une bande de méchants qu’il dégomme à mains nues les uns après les autres et tous ensemble, avec cette fin de scène admirable de l’ascenseur. Nous sommes loin, très loin, en France, d’avoir un cinéma qui arrive seulement à la cheville du cinéma asiatique. La Corée du Sud, le pays de Park Chan-Wook, est le pays où les élèves sont de loin les plus forts en mathématiques, avec, juste après, le Japon ; inutile de préciser que la France, où le niveau en maths ne cesse de baisser, se situe très loin derrière. Quel rapport entre les maths et l’art ? L’intelligence.

Terminé les trois tomes de Millenium, le personnage de Lisbeth Salander me reste. Comme dans Old Boy, l’héroïne ou le héros solitaire qui combat contre des forces obscures est en partie l’héritage de L’Odyssée. Les forces obscures opposées à Ulysse sont celles de Poséidon, père du Cyclope, force obscure dont Ulysse a dévoilé l’obscurantisme et la bêtise en crevant son unique œil. Forces obscures dont le héros d’Homère sort vainqueur grâce à la guidance d’Athéna aux yeux brillants de chouette, qui voient aussi la nuit et dans la nuit.

Je traduis couramment une trentaine de vers par jour. Un bonheur sans pareil. À mesure que j’avance la traduction avance plus vite, le vocabulaire me revient et je reconnais évidemment mieux la langue homérique, un grec difficile car très ancien, empruntant à divers parlers du monde grec, et bien sûr poétique, répondant aux exigences du vers. Si je le traduis en vers libres de douze à quinze pieds, c’est pour rendre aussi en français cette part de contrainte qui rend singulière la langue poétique, qui y ouvre des espaces par où passer dans d’autres dimensions de l’univers.

Madame Terre sur la tombe d’Erik Satie à Arcueil. Avec aussi René Clair, Marcel Duchamp et Man Ray, et Matisse, et C215, et une et trois poires

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Sur la tombe de Satie à Arcueil, il y a
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une poire… pour ses « Trois morceaux en forme de poire »


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une bague figurant « La Danse » de Matisse, rappelant ses « Gymnopédies » – dont une interprétation se trouve à la fin du premier pèlerinage de Madame Terre chez Satie

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des pièces d’un jeu d’échecs, pour sa musique du film de René Clair où Marcel Duchamp et Man Ray jouent aux échecs


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Et dehors, sur une porte du cimetière, ce portrait du musicien signé C215
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Hier à Arcueil, photos O, comme toujours pour ses pérégrinations à vélo avec Madame Terre (suivre le mot-clé !)

Petit poème de la vie d’avant, d’après et de maintenant. Et grand film du jour

Mon vélo est dans la cour
Inutile d’y courir vite, courir vite
Mon vélo ne bouge pas
Mon vélo contre celui de mon homme
et en face de celui d’un de nos fils.
Lourde chaîne, lourds antivols
Ils sont attachés depuis plus d’un mois
et personne pour les monter, les faire voler à travers ville
Joyeusement, comme avant.
Il n’y a plus d’avant
L’avant s’en est allé
Notre-Dame a brûlé
Les manifs ont brûlé
Les cafés ont fermé
Comme les bureaux où on travaillait.
La vie a fermé.
Les gens sont rares sur les trottoirs
On dirait qu’on porte des aimants inversés
On s’écarte en se croisant
On rase cent invisibles murs pour s’éviter
On se tait.
Beaucoup de gens meurent dans la pandémie
et beaucoup travaillent au risque de leur vie.
Je n’ai plus de parents
Pas de regrets.
Mais que mes enfants soient loin ou près
nous sommes enfermés chacun de notre côté.
Cela, ça passera. On se reverra.
Et ils seront toujours ce qu’ils sont pour moi.
Je reverrai les tables où je travaillais.
Je reverrai les rues, les jardins où je marchais.
Je reverrai la vie, mon vélo, en bas, me le dit.
La vie d’avant s’en va, ainsi va la vie.
Et parfois ça pince le cœur, et parfois ça vaut mieux.
La vie après, comme avant, je l’aimerai.
Maintenant j’écris un poème :
la preuve que la vie est toujours belle.

Et voici pour ce jour le fantastique film d’Ariane Mnouchkine sur la vie de Molière.

Pandémie, confinement et cinéma du jour

un commentaire dans "Le Monde" ce matin

un commentaire dans « Le Monde » ce matin

Emmanuel Macron veut nous faire ce soir un discours Keep calm and carry on. Nous n’avons pas besoin de discours, nous avons besoin de MASQUES, de TESTS, d’isolement des contaminés ailleurs que dans leur famille, d’utilisation des cliniques privées pour accueillir ceux des malades qu’on laisse actuellement mourir sans secours dans leur Ehpad ou chez eux faute de place à l’hôpital ; nous avons besoin, grâce à une prise en charge efficace de la pandémie, de pouvoir sortir le plus vite et le plus intelligemment possible du confinement général.

Pour faire suite à mes précédentes notes, voici un passage d’une conférence que j’ai donnée en 2001 à l’Université de tous les savoirs (publiée en volume collectif aux éditions Odile Jacob) :

Depuis le néolithique, il y a douze mille ans, époque à laquelle les hommes ont commencé à organiser leur société de façon rationnelle, avec l’invention de l’agriculture, la domestication des animaux et une spécialisation accrue des tâches, notre aventure s’est sans doute mise à ressembler, dans beaucoup de groupes humains, davantage à une iliade qu’à une odyssée – encore que dans certaines cultures, comme celle des aborigènes d’Australie, l’épopée collective qui a perduré jusqu’au XXe siècle, guidée par les fameux chemins du rêve décrits notamment par Bruce Chatwin, rappelle singulièrement le voyage enchanté d’Ulysse, empreint de références cultuelles très anciennes (l’image des aborigènes est aujourd’hui particulièrement vendeuse : elle a largement été exploité lors des J.O. de Sydney).

Avec la révolution industrielle, dès le XVIIIe siècle le phénomène d’ « iliadisation » du monde s’est considérablement accentué et accéléré. On pourrait dire que l’Odyssée, c’est la Préhistoire, alors que l’Iliade, c’est l’Histoire en marche, avec sa succession de guerres et de conquêtes en tous genres – notamment dans la notion de progrès. Sommes-nous en train de passer dans la Post-histoire ? (…)

Aujourd’hui nous sommes entrés dans l’ère de l’information et de la communication, un phénomène qui, on le sait, est destiné à se développer et à poursuivre son extension jusqu’à achèvement de l’élaboration du réputé « village planétaire ».

Village ? Pas si sûr. Car si l’information doit permettre de relier tout individu à un autre, comme dans un village, le nombre extraordinaire de connexions possibles fait d’ores et déjà éclater ce soi-disant village en une multitude d’entités changeantes et variées. Le rêve du village, déjà en soi régressif, se trouvera vite largement dépassé. L’information nous ramènera bien plus loin en arrière qu’au village, elle nous renverra dans la jungle.

Dépassé par la technologie, rendu impuissant physiquement, l’être humain se déplacera dans l’espace virtuel avec une humilité, un émerveillement et des terreurs sans doute assez semblables à ceux de l’homme du paléolithique dans son environnement naturel.

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Et voici le film (fiction) du jour, Chamane, une merveille de déconfinement signée Bartabas :

Résurrection de la nature, de la préhistoire : cinéma du jour

On a beau savoir aujourd'hui que Neandertal avait des capacités cognitives comparables aux nôtres, les fantasmes s'y accrochent toujours...

On a beau savoir aujourd’hui que Neandertal avait des capacités cognitives comparables aux nôtres, les fantasmes s’y accrochent toujours…

C’est un film de série B de 1953, un film à petit budget au charme étrange, aussi évocateur qu’une œuvre d’art brut. Voici, sous-titré en français, The Neanderthal Man, sorte de Dr Sapiens et Mr Neandertal (dans la vision horrifique d’alors), avec un savant qui se dit atteint d’un virus, une gentille muette transformée en femelle lubrique, un chasseur chassé, un laboratoire secret et des animaux dangereux.

Quelque chose en lui du coronavirus, il me semble…

Détail « piquant » : des chercheurs de l’université de Cambridge utilisent, pour suivre la propagation du coronavirus dans le monde, les méthodes jusque là utilisées pour suivre les migrations des hommes dans les temps préhistoriques.

Le film a été écrit et produit par Aubrey Wisberg et Jack Pollexfen.

Réflexions sur l’école et cinéma du jour

photo prise au Jardin des Plantes avant le confinement

photo prise au Jardin des Plantes avant le confinement

Une médecin de l’académie de Versailles, où je suis normalement affectée, me téléphonant hier pour une expertise médicale, m’a dit que les cours ne reprendraient pas d’ici la rentrée de septembre. La veille du confinement général, l’hôpital m’avait téléphoné pour annuler mes rendez-vous de suivi et m’avait dit que le confinement durerait sûrement 45 jours (et j’ignore, comme tant d’autres personnes qui y sont suivies, quand les consultations pourront reprendre à l’hôpital). Le traumatisme sanitaire, social, psychologique, économique de cette période laisse cependant quelques requins rêveurs, selon la déjà vieille stratégie du choc.

L’école, notamment, ce gros morceau, est déjà dans leur viseur. « On ne va pas privatiser les structures mais l’éducation. Le pilotage va passer au marché (…) C’est probablement l’offre qui va faire la loi. Les gens sont devenus des consommateurs », salive déjà un certain Alain Bouvier sur le site Le café pédagogique. « Et si la classe, évident lieu de socialisation, était aussi un obstacle aux apprentissages individuels ? », ajoute-t-il, voulant profiter de l’expérience d’école à distance mise en place pendant le confinement. Si la classe disparaît, « Cela suppose que les parents soient informés par chaque enseignant des raisons qui étayent ses choix pédagogiques ». Bref, ce monsieur rêve d’une école détruite et d’enseignants à la botte d’intérêts privés et des velléités des parents. On demande bien à la population ce qu’elle pense de telle molécule pour soigner un virus inconnu, pourquoi pas exiger aussi des professeurs, comme des médecins, qu’ils abdiquent leur expertise ?

Comme on sait, l’école en ligne aujourd’hui est un désastre pour beaucoup d’élèves, qui ne la suivent plus du tout, soit parce qu’ils n’ont pas le matériel nécessaire, soit parce que leurs conditions de vie les décourage de le faire. Poursuivre l’enseignement dans cet esprit serait permettre à une partie favorisée de la population d’accéder aux savoirs, et à une autre partie, celle des pauvres et des néopaupérisés d’après crise, de rester quasiment illettrée. La tiers-mondisation du pays à laquelle nous assistons face à la pandémie, devant laquelle nous nous révélons être parmi les pays les plus démunis (au Maroc par exemple, le port du masque est obligatoire, le pays en produit et en vend à tout petit prix dans les supermarchés et autres commerces), s’achèverait en tiers-mondisation culturelle. Le petit chef de la start-up nation et ses camarades trouvent sans doute judicieux de se diriger vers une école dématérialisée, déshumanisée.

Quand j’ai enseigné, il m’est arrivé d’utiliser de brèves séquences de cours en ligne pendant mes cours, mais c’était évidemment de façon guidée et pour faire noter aux élèves quelques points de savoir qui nous servaient ensuite de base d’approfondissement et de réflexion. Il est faux de croire que tout cela pourrait se faire uniquement en ligne. Rien ne peut remplacer, dans l’enseignement comme dans l’amour, un rapport réel entre les partenaires. Professeurs et élèves sont partenaires dans le complexe et difficile rapport d’enseignement, et je mets bien élèves au pluriel, car ce n’est pas seulement entre un enseignant et un élève que l’enseignement se fait, mais aussi entre un enseignant et une classe.

La classe est un trésor. Au cours des cours, elle forme corps. Je n’oublie pas ce moment où, à la fin d’un atelier, les élèves me dirent : « maintenant, on est soudés ». La classe est un ensemble d’intelligences variées, qui viennent au secours les unes des autres. L’intelligence n’est pas seulement le fait des premiers de la classe, de ceux dont l’intelligence correspond à ce que l’école attend. Des élèves moyens ou mauvais (qui se croient malheureusement souvent idiots parce qu’on le leur a mis dans la tête) possèdent leur propre forme d’intelligence, puissante et admirable aussi. C’est cette circulation des intelligences (qui faisait mes classes souvent plus bruyantes que je ne l’aurais voulu, mais je préférais cela à des classes mortes) qui permet l’ouverture et le développement de toutes ces jeunes et fantastiques intelligences, si elles sont guidées dans ce sens.

Alors certes l’école actuelle a de grandes défaillances, dues à la politique menée en France, à la formation débilitante des enseignants et, souvent (du moins dans ma discipline, le français), des élèves. J’en ai déjà pas mal parlé ici, au cours de mon expérience. Mais il serait criminel de répéter sur elle le crime commis en ce moment sur tant de personnes âgées qu’on laisse mourir sans soins, faute de moyens. Ce qu’il faut ce n’est pas la tuer, c’est la soigner et la relever. Il en va de tout l’avenir du pays.

Et je vous laisse méditer le film que je vous propose aujourd’hui, La Chute de la maison Usher de Jean Epstein, d’après la nouvelle d’Edgar Poe que vous pouvez aussi lire gracieusement dans ma traduction ici.
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Réflexions et cinéma du jour

21298277Confinée, l’église invente une nouvelle transsubstantiation, ou plutôt une transsubstantiation à l’envers, ou plutôt encore une transsubstantiation sans substance, une non-transsubstantiation. Pour les fidèles plus de pain faisant office de corps du Christ ; mais voici les photos des fidèles sur les bancs, ou les fidèles derrière l’écran, faisant office de corps humains. Stade final d’un anéantissement ? dystopie ? Si Benoît XVI était toujours là et en bonne forme intellectuelle (j’ignore s’il l’est ou non), il aurait pu émettre une pensée là-dessus, peut-être. Je ne sais s’il y a dans l’église d’autres personnes capables de le faire.

Les trois-quarts des personnes atteintes du Covid et en réanimation sont des hommes. Et les trois-quarts d’entre eux sont en surpoids ou obèses. Près de 40 % des Américains sont obèses, 32 % en surpoids. Obésité et surpoids gagnent du terrain et deviennent la norme, notamment dans les classes populaires. Avec tous les problèmes de santé, directs ou indirects, que cela implique. On fait bien de lutter contre la grossophobie mais on ferait bien de ne pas normaliser cet état de fait handicapant à plus d’un titre. Le corps humain, comme la nature, est maltraité par notre société.

À Béziers, un jeune sans domicile fixe a été tué par la police municipale parce qu’il ne respectait pas le couvre-feu. En Haute-Savoie et ailleurs en ce moment, les propriétaires de résidences secondaires chics ne risquent pas ce genre de problème avec la police quand ils viennent y passer leurs vacances, ne respectant pas le confinement. En fait on les laisse couler de doux jours contre la loi. Le vieux monde.

On fait souvent référence au général De Gaulle pour juger de tel ou tel acte de telle ou telle personnalité politique. « Imagine-t-on le général De Gaulle faisant tel ou tel acte indigne ? » Souvent, en voyant Macron s’affairer à sa com (dernier exemple en date, hier à Marseille) au lieu de poser des actes politiques réels, je me dis tout simplement : imagine-t-on Angela Merkel s’agiter ainsi pour occuper les caméras, déformer discours et vérité afin de masquer une inefficacité ? Non, et le coronavirus produit en Allemagne beaucoup moins de cadavres qu’en France. Nul doute cependant que lundi prochain Macron va essayer de se poser en remède politique miracle.

En lisant l’injure de Sylvain Tesson aux Gilets jaunes, dont je parlais hier, j’ai pensé à l’excellent film de Roger Corman, The Intruder, que l’on peut voir jusqu’au 16 mai en replay et en français sur Arte. Tesson m’a rappelé, comme tant d’autres, le personnage du film, petit Blanc inconsistant qui veut se faire mousser et avoir du pouvoir en jetant l’anathème sur les Noirs. En pleine pandémie, voilà donc le genre de réflexe de classe qui turlupine les privilégiés : ce bouleversement ne va-t-il pas les démasquer, les faire tomber de leur trône ? Voilà qui leur fait encore plus peur que la maladie. Et voilà une porte qui s’entrouvre pour l’humanité.

Le film en version originale :

Confinés, encagés ? Ne pas oublier la vie (avec courts-métrages, danse, joie et beauté)

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Si certain·e·s écrivain·e·s pouvaient arrêter d’écrire ici et là que les écrivain·e·s adorent le confinement, s’ils voulaient bien arrêter de parler au nom des autres, nous ferions peut-être un petit pas dans l’intelligence, un grand pas pour l’humanité. Moi en tout cas, je n’aime pas plus le confinement qu’une lionne ou un oiseau n’aime une cage. Sans doute ne suis-je pas écrivain·e. Oui, évidemment, s’ils le sont, si elles le sont, c’est que je ne le suis pas.

Sylvain Tesson, qui est à l’aventure ce que BHL est à la philosophie, crache chez Gallimard sur les Gilets jaunes. Crachat récupéré sans dégoût par l’Obs, quand tant de ceux qui manifestèrent la nécessité de changer de société, nécessité que le coronavirus met aujourd’hui en évidence, sont sur le front à risquer leur santé et leur vie pour que ce fils à papa et ses arrogants pareils puissent continuer à manger, être soignés, être débarrassés de leurs abondants déchets… Et puisqu’il finit son glaviot infesté par un appel ridicule au silence des Chartreux : allons, fiston Tesson, eux aussi savent dire « petit con ».

Un journaliste, Akram Belkaid, fait sur son blog le récit du Covid qu’il a contracté et soigné à la maison. Il finit par des recommandations, dont celle de faire des inhalations bouillantes. Je laisse un commentaire pour lui souhaiter bon rétablissement et lui signaler que plusieurs médecins ont alerté sur les inhalations, qui fragilisent les poumons et rendent ainsi le virus encore plus dangereux. Il ne passe pas mon commentaire, ni le deuxième où j’ajoute les sources. Il ne rectifie pas non plus son texte. Il ne reste plus qu’à espérer qu’aucun de ses 6000 abonnés ne tombe malade et ne suive son dangereux conseil. Irresponsabilité quand tu les tiens, quels qu’ils soient.

Comme le disait O à nos enfants quand ils étaient petits et qu’ils s’attardaient trop à l’intérieur: « La vraie vie, c’est … ? » « Dehors ! », criaient-ils. Se confiner au printemps, quand les animaux sauvages se déconfinent, c’est bien un truc des hommes, ça. Plus les humains sont élevés dans la société, à tous les sens du terme, plus ils sont domestiqués, habitués à être encagés. Leur encagement, ce n’est pas ce confinement sanitaire que nous devons supporter afin de pouvoir en sortir au plus tôt, vivants. L’encagement, ce sont les structures de la société auxquelles « ceux qui ont réussi » sont si attachés ; qui leur servent de barreaux et de garde-fous ; sans lesquelles ils ne pourraient exister.
Alors qu’être suffit.

Que le confinement ne nous fasse pas oublier la vie pleine, la pleine liberté. Voici quelques fantastiques courts-métrages trouvés sur la chaîne youtube de l’Opéra de Paris.
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Racailles. Zineb El Rhazoui, Polanski, Macron et le Joker

 

Zineb El Rhazoui, ex de Charlie Hebdo, appelle à « tirer à balles réelles » sur les « racailles » des banlieues (oui, c’était ça, l’esprit Charlie, racisme obsessionnel et flirt masqué avec l’extrême-droite). Deux jours après, le prix Simone Veil de la région Île de France lui est décerné. Qu’a fait la ministre pour mériter une telle offense ? Être juive ?

Une cinquième femme accuse Roman Polanski de l’avoir violée quand elle était adolescente. Les vieux râlent, ils trouvent qu’on ne peut plus « aimer » (le mot qu’ils emploient pour « abuser de ») qui on veut en paix. Polanski se compare à Dreyfus persécuté. Qu’a fait le capitaine pour mériter une comparaison aussi offensante ? Être innocent ?

shivaLe fantastique film de Todd Phillips, Joker, impeccablement interprété, a été assassiné méchamment et bêtement par la vieille bande du Masque et la plume sur France Inter. Ce n’est pas seulement qu’ils et elle n’y ont rien compris. C’est que ces critiques appointés par le monde ont reçu cette œuvre comme une baffe dans leur bonne figure. En quoi ? Un détail du film suffit à le résumer : le fait que le personnage du maire de Gotham City déclare qu’il y a deux sortes de personnes, celles qui ont réussi, et les clowns. Retrouver dans un thriller, une fiction décrivant un monde cinglé, un écho à la parole cinglée de Macron – « ceux qui ont réussi et ceux qui ne sont rien » – parole prononcée dans la réalité, démultiplie l’effet révélateur du film. Qui est le Joker ? Lui-même, vivant, quand il danse, quand son charisme éclabousse le morne monde ; et figure de la mort quand il tend un miroir à ce monde infect en se grimant, en acteur incarnant « en même temps » quelque chose et son contraire, quand il montre que ce monde n’est qu’illusion, quand il en fait éclater la mauvaiseté, le mensonge et la mort. Cours, Arthur, cours ! Ris, ris le dernier ! Ce ne sont pas des cerfs qui entourent les temples, mais des bandes de petits singes agités. Ils sont morts et toi, la divinité, tu es vivant, plein de grâce.

Cette note est inspirée de la philosophie indienne (cf notamment Shiva). Ce n’est qu’un début, continuons le yoga.

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« The King of New York » ou le retour d’un faux Christ par Abel Ferrara

cthulhu-minEn voyant ce dessin, j’ai pensé au film d’Abel Ferrara, The King of New York (1990), que j’ai regardé récemment. C’est l’une des illustrations des personnages de Lovecraft dans le livre de Sandy Petersen, Cthulhu, paru en 2017 aux éditions Bragelonne ; cette créature rappelant les images d’ascension du Christ, ce « Roi en jaune », le visage recouvert d’un masque qui « dissimule ses horribles tentacules », « peut hypnotiser ses victimes » et « vit au milieu de sa cour, composée d’artistes déments », « provoque la démence » et «rend l’expérience humaine vide de sens », précise le texte qui accompagne le dessin.

The-King-of-New-YorkLes symboles christiques abondent dans le film de Ferrara. Son « Roi de New York » est ainsi nommé par dérision par les policiers comme le Christ est nommé par dérision « Roi des juifs » par Pilate. Le film se situe lors de son retour (de prison) comme les textes annoncent le retour du Christ. Et ce retour, qui doit s’accompagner du Jugement dernier par le Christ, s’accompagne aussi d’un Jugement dernier par Franck White, le roi du crime de la Grosse Pomme (l’allusion biblique peut être fortuite mais il n’est pas interdit d’y penser). Franck White, grandiosement interprété par Christopher Walken, entreprend de juger le monde dans lequel il revient et, s’investissant du droit de donner la mort, assassine ses concurrents au nom du bien qu’il veut faire. Dans le but de financer un hôpital pour enfants, il veut dominer seul, avec les siens, le trafic de drogue. Franck White vend de l’illusion (comme le Christ avec ses miracles ?). Ses adversaires, les flics, sont commandés par Bishop, « Évêque », comme les Grands prêtres demandent la crucifixion du Christ. Il descend dans le métro comme le Christ descend aux enfers chercher les gens (et White ramène ceux qu’il « sauve », les larrons, pour les prendre à son service de roi du crime et de la bonne intention) et monte au ciel, au sommet d’immeubles à restaurants de luxe. Il a une liaison avec son avocate comme le Christ est lié au Saint Esprit, autrement nommé l’Avocat, et souvent féminisé. Il est finalement trahi par l’un des siens pour de l’argent, comme Jésus est trahi par Judas pour trente deniers. Blessé, il remonte lentement un escalier, tenant son corps affaibli comme le Christ blessé monte au Calvaire en portant sa croix. Comme sur les représentations du Christ il meurt la tête penchée, saignant par un trou au côté. Il meurt dans un taxi, symbole de passage (ici arrêté – pas de paradis pour lui ?), tandis que se balance, pendu au rétroviseur, un chapelet avec crucifix. Tout, avec l’histoire du Christ, est ressemblant, mais tout est faux. Le spectateur aussi hésite à aimer ce personnage si charismatique sous les traits de l’acteur et si bien intentionné dans le scénario. Le spectateur est tenté d’être de son côté. Le spectateur est tenté d’oublier que la fin ne justifie pas les moyens. Que le retour de ce roi de la cité s’accompagne d’un monceau de cadavres et que sa réussite n’aurait pu que continuer à s’accompagner de cadavres, cadavres de corps ou cadavres d’esprits tentés de lui faire allégeance.

 

Kitano citant Miyazaki, Lovecraft citant Poe… Quelques remarques sur l’espace et le vide

Totoro miyazaki

L’image cultissime de Mon voisin Totoro (1988), de Hayao Miyazaki n’est-elle pas longuement citée dans le beau film contemplatif – et non violent – de Takeshi Kitano, A Scene at the Sea (1991), visible en ce moment sur Arte ?

A Scene at the Sea kitano

 

La joie de voir citée dans une bonne œuvre une autre bonne œuvre multiplie la joie de l’œuvre. Ainsi de la citation, explicite celle-ci, des Aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Poe dans Les montagnes hallucinées de Lovecraft, que je viens de lire. Le narrateur de Lovecraft évoque à plusieurs reprises l’unique roman de Poe, dont Les montagnes hallucinées constituent ainsi une sorte de prolongation. Loin d’élucider le mystère du texte originel, le texte citeur en devient l’un des multiples bras, l’une des voies possibles dans le labyrinthe des sens, des significations possibles. Il en va de même avec les deux images des deux films, où une jeune fille attendant sous un parapluie fait face à la mort dans deux histoires différentes.

Et la correspondance va plus loin que la citation directement identifiable ou revendiquée. Le labyrinthe souterrain de Lovecraft ne fait-il pas écho au maelström de Poe, non seulement dans sa nouvelle Une descente dans le maelström, mais dans toute l’œuvre de Poe, investigation dans les profondeurs de l’être ? Et l’image de Kitano citant Miyazaki n’éclaire-t-elle pas toute l’œuvre de Kitano d’un désir d’innocence, ne donne-t-elle pas de sa violence habituelle une clé dramatique ?

Dans les deux cas, nous sommes transportés au-delà des mots. Les deux protagonistes de A Scene at the Sea sont sourds et muets. Et Les montagnes hallucinées se terminent sur l’onomatopée répétitive du texte de Poe : « Tekeli-li ! » Cette absence des mots, c’est l’espace entre une œuvre et une autre, entre un être et un autre, entre un monde et un autre. Contempler ou donner à voir cet effacement, c’est comme Leonard de Vinci se pencher au-dessus de la caverne, c’est comme le yogi trouver le vide – et en tirer une force prodigieuse. Franchissement de la mort, ou comme dit Poe, vengeance sur la poussière.

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Twin Peaks The Return (réactualisé)

11-4-2019
J’ai fini de regarder avec beaucoup de bonheur la saison, avec ses 18 épisodes. Pour faire simple, je dirai que cette image de l’épisode 8, 55e minute :

twin peaks 8-55

m’a rappelé cette image de Man Ray

man-ray-masque-ebene

, qui pourrait un peu résumer l’inrésumable Twin Peaks.

 

5-4-19
Enfantin, somnambulique, ultralucide. Le personnage de Dale Cooper après sa sortie de la Loge noire est fantastique. Comme Kafka auquel Lynch l’a fait ressemblant, ainsi que je l’ai montré hier (cf plus bas dans cette même note), il travaille dans une compagnie d’assurances. Il y gribouille des dossiers, des documents d’affaires et son supérieur croit d’abord que cela n’a aucun sens, puis, en réfléchissant, il se rend compte que ces petits dessins révèlent en fait une vérité cachée, une probable grosse escroquerie (j’en suis à l’épisode 6). Dale Cooper voit, ainsi qu’il a vu au casino, à Las Vegas, les machines à sous prêtes à cracher. Aux innocents les mains pleines, et la vie dans la supérieure vérité, la vérité d’outre-tombe qui dépasse les basses réalités quotidiennes. Derrière la porte du même bois rouge dont fut fait le cercueil de Laura Palmer, la femme de ce Dougie, le deuxième de ses doubles, qu’il incarne et pour lequel il est maintenant pris, pourrait être une Laura Palmer qui aurait été moins fascinante, qui aurait eu une vie plus ordinaire, n’aurait pas été assassinée, se serait mariée avec Dougie-Dale au lieu que Dale cherche qui l’avait tuée, avec laquelle il aurait eu un enfant, et qui s’avèrerait posséder en fait un sacré caractère, notamment dans la scène face aux deux extorqueurs de fonds. Les jeux de miroirs dans tous les sens se poursuivent, et je terminerai pour aujourd’hui avec cette scène (ép.6, 43e minute) où Dale qui, de même que pour toute conversation il répète les derniers mots qu’on lui dit – mots ordinaires auxquels on ne prête pas attention et qui soudain, quand il les répète, acquièrent une familière étrangeté, deviennent aussi charismatiques et mystérieux qu’une Laura Palmer – alors que son boss à la compagnie d’assurances veut lui serrer la main, au lieu de la lui tendre, l’imite, lui tournant ainsi le dos. Ce qui donne un tableau rappelant La reproduction interdite de Magritte. D’un surréaliste à l’autre. Qui contemple la scène ? Le boxeur à l’affiche derrière eux, dans une position comparable sauf que ses mains sont des poings. En tournant le dos à un certain monde, Dale Cooper combat.

 

twin peaks 6 reprod interdite

René Magritte, "La Reproduction interdite"

René Magritte, « La Reproduction interdite »

 

4-4-19
Je regarde la saison 3 de Twin Peaks. J’en suis au quatrième épisode. Tant que je ne l’ai pas vue en entier, je ne peux pas lire les articles qui en parlent. Je vais donc noter ce qui me vient au fur et à mesure de mon visionnage. (Mais pas vraiment de spoil dans mon texte, car je n’évoque l’histoire que par certains de ses aspects).

Je regarde cette saison avec un grand enthousiasme, parce que j’ai adoré la première – la deuxième était un peu moins réussie. J’aime beaucoup beaucoup le travail de David Lynch, en particulier ses films Wild at Heart et Mulholland Drive, et j’étais allée voir son exposition de peinture à la Fondation Cartier. Mais je crois que ce que je préfère dans toute son œuvre, c’est Twin Peaks, conçu avec son producteur Mark Frost. Le fait que j’en ai montré le premier épisode à mes élèves de Seconde, à l’automne 2017, n’y est pas étranger. Je ne peux réentendre la musique d’Angelo Badalamenti et revoir la forêt du générique sans être transportée dans ce moment où nous avons visionné le film ensemble, sans revivre leurs réactions. Comme c’était vivant et beau. (Et j’avais choisi de consacrer à ce film les deux heures dont la dernière devait être consacrée à l’inspection de ma tutrice et d’une personne de l’académie, venues pour juger mon travail. Elles n’ont eu d’autre choix que de se tenir au fond de la classe et d’attendre la fin de l’heure et du film, c’est ainsi que j’ai torpillé leur contrôle et j’en étais ravie). Comme l’équipe pédagogique de l’année précédente les avait obligés à lire La petite Roque de Maupassant avant la rentrée, j’avais décidé de leur montrer ce chef d’œuvre de Lynch et d’établir ensuite une comparaison avec la nouvelle de Maupassant : nous avions lors de la séance suivante relevé les thèmes et motifs communs : le corps de la jeune fille assassinée retrouvé au bord de la rivière, le caractère de son découvreur, la réaction de la mère, l’accusation portée sur un vagabond, le déclenchement d’un univers fantasmatique, l’importance du bois, la forêt, l’eau…

Cette troisième saison, qui se passe vingt-cinq ans après la première, et lancée vingt-six ans après la fin de la deuxième, avec nombre des mêmes acteurs, est bien différente. Comme la première, elle constitue un choc, celui de son envoûtante poésie, qui vous transporte littéralement. Je me souviens très peu des histoires des films que j’ai lus ou des livres que j’ai lus, mais j’en garde une impression précise, quand ils m’ont fait forte impression. L’histoire n’est pas ce qui m’intéresse le plus et il ne m’intéresse pas de les résumer, d’ailleurs les histoires sont toujours un peu les mêmes, avec des variations. Ce qui m’intéresse c’est la façon dont elles sont dites ou peintes. David Lynch est un peintre de génie – avec sa caméra, bien plus qu’avec ses pinceaux.

Pour aujourd’hui, je voudrais juste signaler ce que j’ai remarqué hier soir en visionnant les épisodes 3 et 4. D’abord j’ai bien sûr été transportée de joie en voyant apparaître un portrait de Kafka dans le bureau du personnage incarné par David Lynch (l’agent sourd du FBI Gordon Cole), dans la 53e minute du troisième épisode :

 

twin peaks 3 kafka

Juste après, l’agent Albert Rosenfeld évoque « l’absurde mystère des étranges forces de l’existence ».

Un peu après encore, l’agent Dale Cooper n’est-il pas filmé de façon à ressembler à Kafka, dans son expression, ses oreilles, son costume :

 

twin peaks 4 k

 

Dans la 8e minute du quatrième épisode, la porte rouge du deuxième double de Dale Cooper, devant laquelle une limousine conduit ce dernier, rappelle, par le bois, les lignes et la couleur, le cercueil de Laura Palmer dans la première saison, filmé à l’horizontale bien sûr alors que la porte, en ce moment de résurrection de Dale Cooper est bien sûr verticale :

twin peaks cercueil laura palmer

twin peaks 4 porte agent cooper

Franz Kafka-Dale Cooper, Laura Palmer-Dale Cooper… Twin Peaks se démultiplie constamment en deux pôles, comme aussi, dans l’épisode 3, la répétition des paroles d’autrui par l’agent Cooper revenu de la Loge noire et dans l’épisode 4 la répétition de ce schéma par la répétition des paroles du doppelgänger de l’agent Cooper par Gordon Cole/David Lynch. Tout, y compris les lieux, y est jeux de miroirs et de kaléidoscope.

J’ai l’intention d’actualiser cette note, et ma réflexion, à mesure de mon avancée dans le visionnage de la série. À suivre, donc.

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« The adventure of the Creeping Man ». Conan Doyle et Stevenson, Poe, Freud (vidéo)

La nouvelle parue en 1923 a été traduite en français sous le titre « L’homme qui grimpait ». Mais creep signifie d’abord se glisser, ramper. Dans les premières lignes, Holmes envoie un message laconique au Dr Watson :

Come at once if convenient–if inconvenient come all the same.
« Venez de suite si vous pouvez – si vous ne pouvez pas, venez quand même ».
Ce message peut symboliser toute cette nouvelle : comment fait l’homme pour venir quand il ne peut pas venir ? Cela vaut d’évidence dans ce texte pour le sexe, mais le mécanisme est le même pour l’intellect, pour l’art, pour la politique, pour toute activité humaine où la question se pose : pouvoir ou ne pas pouvoir, disons pour paraphraser Shakespeare. Et c’est un bon indice aussi d’entendre dans ce convenient et cet inconvenient, qui signifient respectivement ce qui ne pose pas de problème et ce qui en pose, le commode et l’incommode, les sens de leurs cousins français convenable et inconvenant, et bien sûr inconvénient. Le principal inconvénient pour l’humanité consiste à pallier le non-pouvoir par des artifices misérables. Je n’en dis pas plus, je vous laisse goûter l’adaptation cinématographique (série télévisée britannique, 1984) par Michael Cox de cette histoire où l’on retrouve à la fois The Murders in the Rue Morgue de Poe, Dr Jekyll and Mr Hyde de Stevenson, et une psychanalyse par la fiction, le Dr Doyle étant au moins aussi perspicace que le Dr Freud.

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Le texte de la nouvelle, en anglais, peut être lu ici
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« La femme au portrait », un chef d’œuvre de Fritz Lang

Il y a longtemps que je n’ai proposé de film à visionner. Celui-ci, La femme au portrait, (The Woman in the Window), adapté d’un roman policier, est un film noir réalisé aux États-Unis, où Fritz Lang était en exil. Selon moi, c’est aussi un film surréaliste. La femme en question s’appelle Alice, comme le personnage de Lewis Carroll qui passe through the looking-glass, et on peut penser aussi à la nouvelle de Poe « Le portrait ovale ». L’histoire est celle d’un homme, un criminologue, qu’une image fait entrer dans une rêverie qui en semblant se réaliser le prend dans un crime qui… je n’en dirai pas plus, attention aux articles qui révèlent l’histoire partout sur Internet, mieux vaut les lire après. Tout un processus complexe (il faut saluer aussi le scénariste, Nunnally Johnson) conduit le film dans une tension, un suspense aussi parfaitement maîtrisés que les plans et les couleurs de Lang – car son noir et blanc, si concret, si matériel, tout en offrant certains moments symboliques époustouflants de beauté et de richesse de sens, a une épaisseur de peinture à l’huile, de terre humide (de sang ?), de réalité violemment colorée. On parle ici et là à propos de ce film de mise en scène de la culpabilité ; la question psychologique est peut-être la plus voyante, mais on peut aussi voir le film autrement, disons comme une histoire de passages entre le pays des morts et le pays des vivants, une histoire de fragilité de la vie quand elle bascule malgré elle dans la nuit du mal, quand l’homme dans un moment d’égarement, dans un moment de sommeil de la raison, se retrouve pris dans un engrenage, attaqué et réattaqué par des hommes qui appartiennent au mal, et doit passer par la mort pour en sortir. 1944, c’est la date du film.

(si un panneau apparaît au centre de l’image au début, cliquer sur la petite croix en haut à droite de ce panneau pour le faire disparaître)

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Continuidad de los parques, Continuité des parcs, de Julio Cortazar, en quatre courts-métrages et une peinture

Le texte bref et fulgurant de la fameuse nouvelle peut être lu ou relu ici. Elle a été publiée pour la première fois en 1956 (année de ma naissance) dans le recueil Fin d’un jeu et se trouve maintenant dans Les Armes secrètes. Julio Cortazar est l’auteur qui m’a donné mon nom d’auteure, trouvé également dans Les Armes secrètes (dans la nouvelle La Lointaine). Son œuvre entière et chacun de ses textes pourraient s’intituler Continuité des parcs. Mon nom, par exemple, y est l’anagramme de es la reina y… En toute continuité des parcs, Cortazar entre dans ma thèse, qui est elle-même une fresque de la continuité des parcs. Je contemple chaque jour la peinture Molecule Park, que j’ai faite en lien avec cet univers de continuité des parcs, et que je donne ici après les vidéos. (L’immense beauté convulsive de ma thèse, que je suis en train de terminer, emplit de joie tous mes parcs, les démultiplie pour s’y répandre encore, toujours plus loin.)

J’aime ce court-métrage où la nature tient une place essentielle. Il est seulement dommage que le poignard de la nouvelle ait été remplacé par un pistolet. C’est un film québécois de Gabriel Argüello :

Et voici l’interprétation de la nouvelle par le réalisateur uruguayen Alfonso Guerrero :

Le nom du réalisateur n’apparaît pas sur celui-ci, qui a aussi un bel intérêt poétique, quoique la fin soit un peu trop explicite :

Enfin, cette très belle animation réalisée par des élèves de la San Joaquin School avec leur professeur, Diego Pogonza, et la voix de Cortazar :

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molecule park!-minpeinture Alina Reyes

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