« Au bois, il y a un oiseau ». Avec Rimbaud, Debussy, Grimaud

au bois 3-min

"Au bois, il y a un oiseau", acrylique sur bois 75x40 cm. J'ai laissé nus les nœuds du bois

« Au bois, il y a un oiseau », acrylique sur bois 75×40 cm. J’ai laissé nus les nœuds du bois


*

Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir.

Il y a une horloge qui ne sonne pas.

Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches.

Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte.

Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis ou qui descend le sentier en courant, enrubannée.

Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisière du bois.

Il y a enfin, quand l’on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse.

Arthur Rimbaud, Illuminations

« Ce sont des villes ! C’est un peuple »

work in progress 6-min

Work in progress, détail de ma peinture en cours (sur bois)

Work in progress, détail de ma peinture en cours (sur bois)


*

Screenshot_2020-05-08 gaccio bruno ( GaccioB) TwitterMacron a dit hier aux gens de la culture qu’il fallait « chevaucher le tigre ». Expression signifiant en anglais « s’injecter de l’héroïne » – ce qui fait étrangement écho à l’état halluciné dans lequel il parlait. Chevaucher le tigre est aussi le titre d’un livre du fasciste Julius Evola, qui a employé pour les besoins de son idéologie cette expression chinoise signifiant combattre l’autre avec les armes de l’autre. Macron employant une telle expression me rappelle Yannick Haenel titrant l’un de ses livres Évoluer parmi les avalanches, d’après une formule de Rimbaud. Imaginer Macron chevauchant un tigre ou Haenel évoluant parmi les avalanches… Des petits garçons qui se rêvent grands, c’est charmant quand ils ont cinq ans. À quarante ans passés, se fantasmer encore en héros, serait-ce en s’injectant de l’héroïne, alors que la réalité prouve à chaque instant qu’on n’est même pas un anti-héros, tout au plus un « homme sans qualités », un onaniste incapable d’invention ni d’action réelles (mais capable de se vendre), c’est seulement très triste.

Pour ne pas rester sur cette tristesse, donnons la parole à Rimbaud : « Villes », dit par un homme.

Ce sont des villes ! C’est un peuple pour qui se sont montés ces Alleghanys et ces Libans de rêve ! Des chalets de cristal et de bois qui se meuvent sur des rails et des poulies invisibles. Les vieux cratères ceints de colosses et de palmiers de cuivre rugissent mélodieusement dans les feux. Des fêtes amoureuses sonnent sur les canaux pendus derrière les chalets. La chasse des carillons crie dans les gorges. Des corporations de chanteurs géants accourent dans des vêtements et des oriflammes éclatants comme la lumière des cimes. Sur les plates-formes au milieu des gouffres les Rolands sonnent leur bravoure. Sur les passerelles de l’abîme et les toits des auberges l’ardeur du ciel pavoise les mâts. L’écroulement des apothéoses rejoint les champs des hauteurs où les centauresses séraphiques évoluent parmi les avalanches. Au-dessus du niveau des plus hautes crêtes une mer troublée par la naissance éternelle de Vénus, chargée de flottes orphéoniques et de la rumeur des perles et des conques précieuses, — la mer s’assombrit parfois avec des éclats mortels. Sur les versants des moissons de fleurs grandes comme nos armes et nos coupes, mugissent. Des cortèges de Mabs en robes rousses, opalines, montent des ravines. Là-haut, les pieds dans la cascade et les ronces, les cerfs tètent Diane. Les Bacchantes des banlieues sanglotent et la lune brûle et hurle. Vénus entre dans les cavernes des forgerons et des ermites. Des groupes de beffrois chantent les idées des peuples. Des châteaux bâtis en os sort la musique inconnue. Toutes les légendes évoluent et les élans se ruent dans les bourgs. Le paradis des orages s’effondre. Les sauvages dansent sans cesse la fête de la nuit. Et une heure je suis descendu dans le mouvement d’un boulevard de Bagdad où des compagnies ont chanté la joie du travail nouveau, sous une brise épaisse, circulant sans pouvoir éluder les fabuleux fantômes des monts où l’on a dû se retrouver.
   Quels bons bras, quelle belle heure me rendront cette région d’où viennent mes sommeils et mes moindres mouvements ?

Arthur Rimbaud, « Villes »

Poésie, esprit de conquête. Armel Guerne, Melville, Rimbaud

Moby-Dick

bnf,-minAujourd’hui à ma table au rez-de-forêt de la BnF. Quelle merveille de pouvoir se faire apporter n’importe quel livre quand on a soudain envie, au cours du travail, de le consulter. Je m’y rends sur Turquoise, ma monture (mon vélo) et y passe des journées entières.

*

Voici des passages de la très belle préface du grand Armel Guerne à sa traduction de Moby Dick – j’ai photographié la page, je la recopie ici, avec une pensée pour les chercheurs d’avant notre technologie, comme Marcel Schwob par exemple, qui devaient recopier à la main toutes les pages qu’ils voulaient conserver des livres consultés à la bibliothèque. N’importe, quand on aime, on ne compte pas son temps.

*

« Laissons là la littérature. Expliquer l’homme par l’œuvre ou l’œuvre par l’homme, dès qu’il ne s’agit plus d’un simple littérateur, n’offre pas le plus petit semblant d’intérêt s’il s’agit de pénétrer l’un ou l’autre. L’homme et l’œuvre vivent ensemble, pour les mêmes raisons, sous les mêmes astres, et ils sont l’un et l’autre de sanglants et douloureux miroirs où se reflète différemment la même chose. La vie, comme l’œuvre, d’un authentique poète (non pas un « créateur », ainsi qu’on se plaît à dire, mais un « obéissant », un perpétuel conquérant spirituel à son corps défendant) est quelque chose sans loisir, un combat de tous les instants, un inimaginable duel à mort, sans repos de nuit, sans répit de jour, que ne comprennent absolument pas ceux qui ont du temps à perdre ici-bas – c’est-à-dire presque tous les hommes – ni et surtout ses plus proches témoins. Car les faits ne sont rien, je le répète, rien que des occasions apparemment visibles entre toutes les occasions manifestement invisibles et d’autant plus invitantes, d’autant plus importantes ; ce qui compte, ce sont les signes et le dessin que dessinent ces signes dans l’ordre où ils se sont présentés, lesquels restent toujours encore à découvrir, à inventer. »

Puis, à propos des folles aventures en mer et dans le monde du jeune Melville, qui, notons-le, ont précédé son œuvre comme celles de Rimbaud ont succédé à son œuvre, Guerne écrit :

« Latitudes, horizons, mondes et univers, terres et cieux – humanités prodigieuses… Comme à tous ceux qui ne traînent pas lamentablement derrière leur propre vie, mais qui portent en eux ce feu dévorant et sacré, on est frappé ici de la rapidité fabuleuse, du nombre et de la profondeur inimaginables de ces « expériences ». L’esprit est prompt, on ne le dira jamais assez. Le génie, de même. Et l’on fera mieux de ne pas trop prendre Herman Melville pour un voyageur. Ce voyage, il l’a habité à peu près comme un météore. Il y a mis autant de temps qu’il en a fallu à Rimbaud pour visiter le paysage de son génie. »

*

Porteurs de pensée et colporteurs de sottises. Lettre de Char à Rimbaud

caducée

 

caduceeÉcoutant George Steiner parler de la présence d’Héraclite chez René Char et notamment dans Fureur et mystère, je songe que le serpent de son poème « À la santé du serpent », que je perçois comme foudre et pythie-python delphique héraclitéennes, peut aussi évoquer le serpent de la santé, celui qui figure en double sur le caducée d’Hermès. Il se peut évidemment que Char ait aussi pensé pour son titre au serpent biblique, mais, comme je l’ai analysé, sa série d’aphorismes est avant tout héraclitéenne.

Dans un article de Libération de 2007, je lis que René Char avait projeté de réaliser un film qu’il aurait intitulé « Soleil des eaux ». Et les auteurs de l’article d’émettre l’hypothèse que ce titre pourrait venir d’un « psaume du Nouveau Testament » portant le même titre. De fait, il n’y a pas de psaumes dans le Nouveau Testament ; les psaumes se trouvent dans ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament, et aucun ne s’intitule « Soleil des eaux ».

Nul d’entre nous ne sait tout, mais quand nous ne savons pas, nous ferions mieux de nous taire ; ou de vérifier ce que nous allons dire avant de le dire ou de l’écrire ; de reconnaître nos erreurs quand nous en avons fait ; et, last but not least, d’écouter les personnes qui s’avèrent avoir une connaissance que nous n’avons pas, sur tel ou tel sujet. Si les journalistes et les membres des jurys de concours, entre autres, se montraient capables de ce respect envers la vérité, le monde serait moins malade.

« Soleil des eaux », feu et fleuve, ça sonne très héraclitéen aussi. Et pourquoi pas rimbaldien ? « C’est la mer mêlée Au soleil ». Relisons la lettre que Char adressa à Rimbaud, et qui figure dans le même recueil que ses aphorismes, Fureur et Mystère (encore un titre très héraclitéen, sorte de transposition de la foudre et de la nature « qui aime à se cacher ») :

« Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! »

« Tes dix-huit ans réfractaires à l’amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu’au ronronnement d’abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d’abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l’enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.

Cet élan absurde du corps et de l’âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c’est bien là la vie d’un homme ! On ne peut pas, au sortir de l’enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi. »

*

On peut aussi lire cette étude d’Alain Gaubert sur « au-delà des visibles emprunts, l’infiltration héraclitéenne, secrète et active » dans l’œuvre de René Char.

*

Léonard de Vinci : pierres levées de la Vierge aux rochers et autres pensées

Leonardo_Da_Vinci_pierres levées

 

« Enter Time ». Shakespeare, The Winter’s Tale, IV, 1

Leonardo_Da_Vinci_-_Vergine_delle_Rocce_(Louvre)

À l’avant du tableau, la « scène du néant », comme l’écrit Shakespeare (sonnet 15) un siècle après que Léonard l’a peinte.1 Au bord de laquelle se tient l’enfant Jésus, et toute la scène. Léonard de Vinci a étudié obstinément l’eau, ses mouvements, ses tourbillons. Voici un autre tableau, après ceux que nous avons vus hier et avant-hier, qui donne à saint Jean une importance ici clairement et étrangement appuyée par le doigt de l’ange qui le désigne, lui le Baptiste, plutôt que le Christ – contre toute orthodoxie. Pourquoi ? J’y ai songé une bonne partie de la nuit. Pourquoi ce geste si insistant de l’ange, avec cette main démesurée pour renforcer l’indication ? Autant que je sache, depuis cinq cents ans, c’est une question, capitale, à laquelle nul n’a répondu. Mais ma « contemplation » m’a fait « faire temple » avec Léonard, pénétrer dans son temple, sa pensée, et le paysage s’est éclairci au fil de mon chemin.

On a souvent noté la sauvagerie inhabituelle en son temps des paysages des derniers tableaux de Léonard, la Joconde bien sûr et aussi la Sainte Anne (paysage dont il ne reste rien dans le Saint Jean). La Vierge aux rochers, peinte quelques années avant ces deux derniers, présente un plein cadre d’univers minéral. Léonard a écrit une belle page sur l’attraction de l’abîme, de la grotte. On distingue un pont à l’arrière-plan de la Joconde : seul témoin d’une humanité ou symbole métaphysique ? Le fait est que le peintre dans ces œuvres lie l’humanité et même la divinité à une nature immémoriale et immaculée. Dans ces espaces évoquant l’abîme du temps, sur ces scènes du néant, il peint l’humain dans son caractère éphémère et pourtant perpétué grâce à la génération et aux générations (explicitement figurées dans la Sainte Anne avec sa descendance) qui, par la grâce du Christ, arbre vert, remontent de la mort, de la « terre », au « ciel » (et nous avons vu le rapport de la Joconde et du Saint Jean avec cette Sainte Anne).

Revenons à notre question : pourquoi saint Jean ? Pourquoi est-ce lui qui nous est désigné par l’ange ? J’ai d’abord songé qu’il pouvait représenter le pont, la transition, celui qui prépare et ouvre le chemin. Il s’agenouille devant le Christ qui va emprunter ce chemin ouvert par lui, en faire l’épreuve, sauver ainsi l’humanité du gouffre au bord de laquelle elle se tient. Le Christ en retour le bénit, lui qui a ouvert cette voie qu’il va emprunter. Mais soudain le sens en moi a fait un bond en avant. « Enter Time ». La didascalie de Shakespeare s’est présentée à mon esprit. Saint Jean, le Baptiste, n’est-il pas la figure du Temps, qui coule et transforme toute chose, comme l’eau dans la vision d’Héraclite et de Léonard ? N’est-ce pas le Temps qui coule en cascade dans la Sainte Anne, dans le même mouvement que celui du Saint Jean ? Et n’est-ce pas, au bout de la remontée, comme l’eau remonte au ciel en nuées, ce que Rimbaud appellera « l’Éternité retrouvée » ?

Au fond de la Vierge aux rochers, se dresse sur la droite, au même endroit que le doigt dans le Saint Jean et que l’arbre dans la Sainte Anne, un grand monolithe pointé vers le ciel. À gauche, dans une autre trouée, s’amorce un chemin étrangement bordé de pierres levées, semblables à celles que des hommes dressèrent en des temps préhistoriques et que le peintre, certainement, ne connaissait pas. Mais l’Esprit, allié au Temps, le traverse et en fait un instant, éternellement présent.

1 Shakespeare dans le sonnet 15 parlait de « la vaste scène du néant ». Antonin Artaud, lui, affirme que « la scène est un lieu physique et concret qui demande qu’on le remplisse, et qu’on lui fasse parler son langage concret. » N’est-ce pas ce que firent les hommes dans l’espace des grottes ? N’est-ce pas cette « poésie dans l’espace » dont parle Artaud et qu’il veut retrouver lorsqu’il dit chercher « un théâtre qui (…) raconte l’extraordinaire, mette en scène des conflits naturels, des forces naturelles et subtiles, et qui se présente comme une force exceptionnelle de dérivation » (extrait de ma thèse)

*

à suivre

Le temps de méditer et de créer

balade 1-min

balade 2-minOù est le lecteur ?

*

balade 3-minOù sont les promeneurs ?

*

balade 4-minOù sont les oiseaux ?

*

balade 5-minOù est le bateau ivre ? (L’homme aux semelles devant, sculpture de Jean-Robert Ipoustéguy en hommage à Rimbaud, dit par Verlaine « l’homme aux semelles de vent » )

balade 6-min

*

balade 7-minOù sont les gens ?

balade 8-min

*

balade 9-minPourquoi pêchent-ils la ferraille avec un aimant ?

*

balade 11-minOù allons-nous ?

*

balade 10-minOù joue la lumière ?

Hier à Paris, photos Alina Reyes

*

Jung raconte qu’il a pris conscience de lui à l’âge de onze ans. Moi, je l’ai raconté aussi, ce fut à l’âge de deux ans, dans la lumière, vêtue d’un maillot de bains jaune.

Après cette belle balade en amoureux, j’ai fait cette nuit des rêves excellents, auxquels je veux obéir.

*

Philosophie du langage : une lecture du Génie de Rimbaud et une conférence d’Ali Benmakhlouf

vignette

génie

Génie ; présent ; maison ouverte ; force et amour ; extase ; mesure ; raison ; jouissance ; vie ; voyage ; sonne ; souffles, têtes, courses ; perfection, formes, action ; fécondité ; univers ; grâce ; vue ; jour ; musique ; pas ; migrations ; monde ; chant ; nuit ; château ; foule ; plage ; regards ; voir ; déserts, neige ; vue ; souffle ; corps ; jour

J’ai réenluminé le « Génie » des Illuminations en écoutant cette conférence d’Ali Benmakhlouf à l’ENS :

*

Illumination d’une Illumination

vignette

Selon Verlaine, Rimbaud aurait souhaité intituler son recueil Illuminations dans son sens anglais : enluminures. Nous nous sommes déjà penchés assez longuement sur ce recueil, la part qu’y a pu prendre Germain Nouveau, et nous en avons déchiffré quelques textes (sans caractère définitif bien entendu), ici. Aujourd’hui, dans le cadre de ma thèse en couleurs, j’ai enluminé, avec notamment nos initiales, un fac-similé du poème traditionnellement édité en fin du recueil (quoiqu’il soit incertain que telle fut la volonté de Rimbaud), Génie - son chef-d’œuvre selon Yves Bonnefoy (il me semble me souvenir que Pierre Brunel le rappelle dans un entretien avec Pierre Kerroc’h sur la vie et l’œuvre du poète)

*

genie

*

Il est l’affection et le présent puisqu’il a fait la maison ouverte à l’hiver écumeux et à la rumeur de l’été — lui qui a purifié les boissons et les aliments — lui qui est le charme des lieux fuyant et le délice surhumain des stations. — Il est l’affection et l’avenir, la force et l’amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d’extase.
Il est l’amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l’éternité : machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l’épouvante de sa concession et de la nôtre : ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui, — lui qui nous aime pour sa vie infinie…
Et nous nous le rappelons et il voyage… Et si l’Adoration s’en va, sonne, sa Promesse, sonne : « Arrière ces superstitions, ces anciens corps, ces ménages et ces âges. C’est cette époque-ci qui a sombré ! »
Il ne s’en ira pas, il ne redescendra pas d’un ciel, il n’accomplira pas la rédemption des colères de femmes et des gaîtés des hommes et de tout ce pêché : car c’est fait, lui étant, et étant aimé.
Ô ses souffles, ses têtes, ses courses ; la terrible célérité de la perfection des formes et de l’action.
Ô fécondité de l’esprit et immensité de l’univers !
Son corps ! Le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle !
Sa vue, sa vue ! tous les agenouillages anciens et les peines relevés à sa suite.
Son jour ! l’abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.
Son pas ! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.
Ô Lui et nous ! l’orgueil plus bienveillant que les charités perdues.
Ô monde ! — et le chant clair des malheurs nouveaux !
Il nous a connus tous et nous a tous aimés, sachons, cette nuit d’hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, — ses souffles — son corps, — son jour.

Arthur Rimbaud, « Génie »

*

Arche de jeunesse

grece couleur,
à dix-sept ans, en Grèce, photographiée par mon amie allemande, Eva

à dix-sept ans, en Grèce, photographiée par mon amie allemande, Eva

À dix-sept ans, j’avais changé mon sang, l’affaire était entendue : transfusée de poésie à haute dose, mon ADN devenu corde solide, souple, sensible, apte à toutes les variations, toutes les démultiplications, j’étais armée pour la vie.

Armée pour être vivante, sans cesse.

Ayant bu et mangé de la littérature par milliers de pages à l’âge où les veines sont tendres, accueillent le flux et le transportent follement vite et pur au cœur du cœur, réécrite par mes actes de lecture, mes lectures de textes et de nature, j’entrai à jamais dans la vie de lecture, d’écriture, de relecture et de réécriture qui s’appelle perpétuelle jeunesse.

Lisez ! Savoir lire est la connaissance.

*

Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve,
Le gouffre à l’étambot,
La célérité de la rampe,
L’énorme passade du courant
Mènent par les lumières inouïes
Et la nouveauté chimique
Les voyageurs entourés des trombes du val
Et du strom.

Ce sont les conquérants du monde
Cherchant la fortune chimique personnelle ;
Le sport et le comfort voyagent avec eux ;
Ils emmènent l’éducation
Des races, des classes et des bêtes, sur ce Vaisseau.
Repos et vertige
À la lumière diluvienne,
Aux terribles soirs d’étude.

Car de la causerie parmi les appareils, — le sang, les fleurs, le feu, les bijoux —
Des comptes agités à ce bord fuyard,
— On voit, roulant comme une digue au-delà de la route hydraulique motrice,
Monstrueux, s’éclairant sans fin, — leur stock d’études ; —
Eux chassés dans l’extase harmonique,
Et l’héroïsme de la découverte.

Aux accidents atmosphériques les plus surprenants
Un couple de jeunesse s’isole sur l’arche,
— Est-ce ancienne sauvagerie qu’on pardonne ? —
Et chante et se poste.

Arthur Rimbaud, Mouvement

*

Tout est lumineux dans les poèmes des Illuminations, à qui sait lire

*

Ce que disent les mosquées

mosquee-jaune-pakistan-minUne petite mosquée jaune dans la région de Sindh au Pakistan. Source : Trouve ta mosquée

*

mosquee-sans-toit-minUne mosquée quelque part en Afghanistan. Source

*

mosquee-kyrgyz-minMosquée kirghize au pied des montagnes Pamirs à l’ouest de la région autonome Ouïgoure du Xinjiang, en Chine. Source

*

Dans une mosquée la lumière ne tombe pas d’en haut, comme quelque chose qu’on attend dans un ici-bas de souffrance. Dans une mosquée, la lumière est.

La mosquée n’a pas besoin de représentations de visages ou de corps saisis par la grâce ou la sagesse, elle est elle-même espace et temps de grâce et de sagesse.

Dans l’islam le monde entier est une mosquée. Les mosquées sont là pour apprendre à le comprendre, et à le vivre.

La mosquée n’est pas un lieu de culte. Il n’y a rien à révérer dans une mosquée. Aucune offrande n’y est faite. La mosquée est le lieu du don accompli, de l’union réalisée, parfaite.

La mosquée est un lieu de saisie, sans violence aucune, de la lumière qui saisit, massivement, entièrement, et purement.

La mosquée dit que l’islam, en vérité, n’est pas une religion (et ne devrait pas être vécu comme une religion), mais le lieu de la vie pacifiée, de la liberté accomplie, de la foi (l’accord, la confiance) absolue.

Les mosquées comprennent souvent des cours, des jardins, des salles d’étude, bibliothèque, lieux conviviaux et autres, des points d’eau, des passages, des ouvertures. L’extérieur et l’intérieur y sont unis, la lumière et la vie y circulent, y vont toujours à l’altérité. Elles font rencontrer l’autre en soi et l’accueillir.

La mosquée est « absolument moderne » (ou a tout pour l’être, quand l’islam sera modernisé).

*

lumiere-mosquee-delhi-minUne prière dans une mosquée à New-Delhi en Inde. Source

*

la-mosquee-de-touba-senegal-minMosquée de Touba, au Sénégal. Source : Le Petit Futé

*

« Illuminations » de Rimbaud-Nouveau, une œuvre absolument moderne

« Cela commença sous les rires des enfants, cela finira par eux », s’exclament les poètes dans « Matinée d’ivresse », le poème des Illuminations où ils mentionnent leur « méthode ». Les enfants, ce sont eux, rieurs comme on l’est à leur âge (Nouveau en particulier l’était fort) et s’adonnant à ce jeu excitant ici appelé « poison » ( comme le stupéfiant dont Baudelaire disait : « sous l’empire du poison, mon homme se fait bientôt centre de l’univers »), en lequel ils ont « foi », qu’ils ont inventé pour écrire une « œuvre inouïe » puisque écrite à deux, par un « corps merveilleux », surnaturel, « promesse surhumaine faite à notre corps et à notre âme créés », corps et âme créés par eux en donnant « notre vie tout entière tous les jours » (formule christique mais sans l’idée de sacrifice, dont nous avons vu qu’elle était évacuée dans « Génie ») afin de peindre ces tableaux (« chevalet féérique ! ») d’une nouvelle révélation, où, nous l’avons vu, la vérité souvent se voile en se disant dans l’inversion : « nous si digne de ces tortures ! » (Rimbaud étant de ceux, disait-il ailleurs, qui chantent sous la torture) « Voici le temps des Assassins ».

Assassins qui sont en fait « deux enfants fidèles », avec leurs « quatre yeux étonnés », comme il est dit dans les « Phrases », ou bien des « ouvriers », et aussi, dans le poème éponyme, « des orphelins fiancés ». Deux poètes qui tantôt semblent écrire en se répondant, chacun ajoutant son coup de pinceau au tableau, une phrase après l’autre (alternance parfois indiquée par des tirets ? en tout cas on a tort de les enlever à l’impression, entre les derniers mots de « Génie »), ou bien quelques phrases de l’un alternant avec quelques phrases de l’autre, voire un poème ou parfois un récit de rêve après l’autre, se coulant dans la même écriture, le même être, mais chacun avec son existence, ses souvenirs, ses émois, ses blessures : « Que j’aie réalisé tous vos souvenirs », dit « Phrases » où on lit aussi « en une maison musicale pour notre claire sympathie ».

« Jeunesse I » livre des éléments sur leur façon d’œuvrer. La « demeure » y est occupée par la « descente du ciel et la visite des souvenirs et la séance des rythmes », et on peut se demander s’il n’y avait pas une forme ritualisée de ces séances, un démarrage peut-être vaguement comparable aux séances de spiritisme pratiquées par Hugo – alors « les calculs de côté » ne seraient pas à entendre comme les calculs mis à l’écart, mais les calculs obliques pour déclencher l’inspiration. Quoiqu’il en soit, viennent ensuite les visions, animaux et personnages se présentent à l’un et à l’autre qui en font des phrases poétiques. Et si « le monde de l’esprit » est associé à une « descente du ciel » dans la première phrase du poème, ce que la dernière phrase appelle « l’œuvre dévorante »  « qui se rassemble », maintenant « remonte ». « Dans les masses », trouve-t-on écrit dans les éditions imprimées. Or sur le manuscrit on lit « dans les mosses ». Ce n’est pas du français ? Dans le même texte, « desperadoes » non plus : c’est un mot espagnol employé à l’anglaise, avec le pluriel de cette langue. « Mosses » en anglais signifie marécages, ou mousses. Ni Freud ni Breton n’ont encore parlé, mais Rimbaud et Nouveau par leur « étude » en acte savent que si l’inspiration vient de « l’inévitable descente du ciel », l’œuvre, elle, « dévorante », remonte avec « bruit » (les phrases qui sortent) des profondeurs terriennes, humides, primitives de l’être.

« Matinée d’ivresse » est souvent commenté comme l’évocation d’une séance de haschich, Hortense dans « H » est vue comme la masturbation ou la prostitution… Comme diraient les auteurs des Illuminations, « la musique savante manque à notre désir ». Ni Rimbaud ni Nouveau ne s’en tenaient à des évocations aussi plates et ignorantes, pour ne pas dire misérables. Ne nous laissons pas aveugler par le caractère « scandaleux » des poètes, ne laissons pas le trivial de notre regard plomber et occulter leur œuvre, puissamment subversive et ressuscitante. Car si « cela commençait par toute la rustrerie, voilà que cela finit par des anges de flamme et de glace » (« Matinée d’ivresse »).

toutes mes relectures des Illuminations jusqu’à présent : ici

Nouveau Rimbaud : « c’est fait »

« L’aisance de l’un à se couler dans la parole de l’autre pour la prolonger met en évidence le caractère général des mécanismes mentaux qui entrent en fonctionnement quand la raison s’assoupit », écrit Marguerite Bonnet, commentant l’écriture commune par Breton et Soupault des Champs magnétiques (notice de l’édition en Pléiade). Une voie dans laquelle les avaient précédés Rimbaud et Nouveau, un printemps de 1874 à Londres.

« Nous t’affirmons, méthode ! » s’écrie le poète des Illuminations dans « Matinée d’ivresse ». Si je dis ici « le poète », c’est parce que c’est ce que semble affirmer ce « nous » de « Nous t’affirmons, méthode ! », en écrivant, quelques lignes plus haut dans le même poème « nous si digne », accordant le singulier au pluriel (le manuscrit fait preuve d’un s final barré à l’adjectif) : les deux poètes, le temps du travail en commun, n’en font plus qu’un.

Nous avons vu que les auteurs de « H » ont dévoilé, tout en le voilant, leur jeu : il s’agit d’un jeu, et d’une invitation à jouer pour le lecteur, à déchiffrer l’énigme que sont ces Illuminations. Jeu avec les mots, inversions et barbarismes donnant la clé de l’ensemble du texte, de l’esprit dans lequel il a été écrit. Selon Eddie Breuil (à 24′), Nouveau a eu connaissance en 1906 de la publication du recueil intitulé Illuminations. Dans l’édition de 1898, dont la préface comportait alors une parole « apocryphe » (ou non) de Rimbaud, jugeant ce recueil « absurde, ridicule dégoûtant » – si cette parole n’était en fait pas apocryphe, elle pourrait s’expliquer sans peine par la propension au voilement et à l’inversion que nous avons vue comme faisant partie du jeu. Nouveau aurait alors répondu par un poème publié à titre posthume où il reprenait ces trois adjectifs (« absurde écolier », « ridicule amant », « dégoûtant chanteur »). Il y parlait de « note inexacte » et de « vers cirés par antithèse ». Il y disait aussi : « Vous qui coiffez les gens, vous voilà bien coiffé ». Qui donc désignait ce vous, sinon Rimbaud et lui-même, Nouveau, qui par leur méthode avaient coiffé au sens de séduit et dépassé, les gens – ou encore s’étaient coiffés eux-mêmes d’une tête d’âne, « absurde, ridicule dégoûtant », comme « Bottom » ? À moins qu’il ne se moque de Rimbaud, ou de lui-même, finalement occulté dans la publication – tous ces sens ne s’excluant pas les uns les autres. « Petite veille d’ivresse, sainte ! », est-il écrit dans « Matinée d’ivresse » « quand ce ne serait que par le masque dont tu nous as gratifié. » Et aussitôt : « Nous t’affirmons, méthode ! »

S’il est aujourd’hui impossible de savoir quel est, dans les Illuminations, l’ensemble qui a été œuvré par Nouveau et Rimbaud à Londres et quelles sont les pièces qui n’en font peut-être pas partie, l’étude des textes permet cependant de réunir des indices sur la raison pour laquelle est écrit dans « Vies II », poème précédant de peu « Matinée d’ivresse » : « Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m’ont précédé, un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l’amour ». « À une raison », précédant immédiatement « Matinée d’ivresse », commence par cette phrase : « Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie ». Mon intuition est que Rimbaud a inventé de pratiquer une écriture commune avec Nouveau, d’où « l’harmonie », qui est aussi « clef de l’amour ». « Tous les sons » : les phrases sortant de la bouche des poètes, et s’harmonisant dans l’écriture. Dans « Jeunesse IV » il écrit : « Mais tu te mettras à ce travail : toutes les possibilités harmoniques et architecturales s’émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits, imprévus, s’offriront à tes expériences. » Nouveau ne fut-il pas cet être parfait et imprévu avec lequel il partit soudain à Londres, ce poète comme lui fantasque, errant et détaché du monde, l’être décrit dans « Veillées » comme « l’ami ni ardent ni faible. L’ami. » et peut-être « l’aimée ni tourmentante ni tourmentée. L’aimée » – le partenaire de vie et de travail qu’il lui fallait après la Saison en enfer avec Verlaine ? Nous avons commencé à le voir et nous pourrions le montrer encore longuement (une prochaine fois peut-être), les Illuminations sont une sorte de réécriture plurielle et « barbare » (y compris avec ses barbarismes ou étrangetés langagières dont il ne faut plus s’étonner ni chercher à les corriger puisqu’elles sont volontaires) de l’Apocalypse, avec leurs tableaux et leur aspiration non plus à une cité céleste comme dans le texte biblique mais aux terrestres « splendides villes » promises à la fin d’ Une saison en enfer. Orphée et Eurydice l’un de l’autre, Rimbaud et Nouveau ont entrepris par l’écriture, en poètes, de se sortir l’un l’autre de la mort : débouchant logiquement sur un temps d’  « après le déluge », un temps de nouvelle apocalypse où le « pavillon », tout en évoquant le Christ n’est plus vraiment lui mais ce « Génie » qui est « l’amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l’éternité : machine aimée des qualités fatales » – la machine étant celle de leur méthode d’écriture impactant le destin. Ce pourquoi, grâce au génie des deux poètes, ce qui sauve se démarque du premier Christ : « Il ne s’en ira pas, il ne redescendra pas d’un ciel, il n’accomplira pas la rédemption (…) de tout ce péché : car c’est fait ».

Nous tâcherons une autre fois de montrer en entrant plus avant dans les textes les différentes voies de la « méthode » qui ont pu être utilisées, et ce qui peut la démontrer.

*

« H », par Nouveau Rimbaud

Toutes les monstruosités violent les gestes atroces d’Hortense. Sa solitude est la mécanique érotique, sa lassitude, la dynamique amoureuse. Sous la surveillance d’une enfance elle a été, à des époques nombreuses, l’ardente hygiène des races. Sa porte est ouverte à la misère. Là, la moralité des êtres actuels se décorpore en sa passion ou en son action. — Ô terrible frisson des amours novices, sur le sol sanglant et par l’hydrogène clarteux ! trouvez Hortense.

*

J’avais l’intention de parler de la façon dont Rimbaud et Nouveau ont pu écrire les Illuminations, car j’ai à dire sur cette question, mais cela sera remis à plus tard car en chemin j’ai trouvé Hortense, dans le fameux poème H. Et puisque les poètes nous intiment, à la fin de ce texte en forme d’énigme : « trouvez Hortense », alors je le dis. Un indice ? Il y en a un dans la première phrase, précisément dans ses deux derniers mots : « atroces d’Hortense ». Comment cela sonne-t-il à votre oreille – à votre pavillon ? Bon, ce n’est pas évident. Un autre indice ? Il y en a un dans la dernière phrase, dans ces deux mots : « sol sanglant ».

Quel sol est sanglant ? Celui d’un champ de bataille. Mais encore ? Celui d’une boucherie. Et quelle langue parle-t-on dans une boucherie ? Le loucherbem. Un argot que Marcel Schwob a étudié, une sorte de verlan. Ici nos poètes ne pratiquent pas vraiment le loucherbem, mais ils jouent avec la langue : « atroce/Hortense » est en quelque manière une inversion des sonorités d’un mot à l’autre. Il faut comprendre que comme dans Barbare, les poètes jouent dans ces textes écrits ensemble avec la langue (les barbarismes peuvent faire partie de ces jeux). H se présente clairement comme un jeu, une devinette. La réalité est voilée par les poètes en même temps qu’elle est révélée : aux lecteurs de procéder à leur tour au dévoilement, comme il le leur est demandé : « trouvez Hortense ».

Verlaine a dit que Rimbaud lui avait donné comme titre de l’ensemble de ces textes à envoyer à Germain Nouveau Illuminations. Que cela désignait des assiettes peintes, enluminées, et que c’était d’ailleurs le sous-titre : « colored plates » (sic). De qui se moque-t-on ? Il faudrait ajouter : « trouvez Illuminations ». Nous avons vu que Barbare est une évocation – plus barbare qu’orthodoxe – de l’Apocalypse. Dans le poème Soir historique (qui se trouve deux pages avant H dans les éditions actuelles), les évocations d’événements historiques s’achèvent par une vision apocalyptique emportant la « chimie sans valeur » qu’est devenu le monde, auquel « le plus élémentaire physicien sent qu’il n’est plus possible de se soumettre ». H parle d’ « hydrogène clarteux » (barbarisme) et on se souvient que H est la lettre qui en chimie et en physique désigne l’hydrogène, élément atomique le plus simple, aussi simple que notre physicien élémentaire. Bien, mais ce n’est pas encore le fin mot de l’affaire.

Illuminations voile un autre mot comme Hortense voile un autre mot. Hortense vient de hortus qui signifie jardin, nos latinistes le savaient parfaitement. Qui signifie plus particulièrement jardin clos. Comme l’Éden ? Ou tout simplement comme la Terre, monde des hommes, « planète emportée » comme il est dit à la fin de Soir historique. Décidément il nous faut revenir à cette affaire d’espèce de transformation des mots. N’est-ce pas ce à quoi nous invite le poème Bottom, poème précédant juste H – et ce n’est pas là arbitraire d’éditeur puisque les deux textes sont copiés manuscritement sur une même page, le premier au-dessus du second. Bottom est bien sûr une référence au personnage de Shakespeare changé en âne dans le Songe d’une nuit d’été – aucun doute là-dessus puisque le mot âne figure bien dans la dernière phrase du poème. Poème qui s’intitulait d’abord Métamorphoses ­- le titre a été barré et remplacé à la main. Qui fait l’âne emporte la belle, telle pourrait être la morale de la scène. Alors, si H le faisait aussi ? Cette Hortense, n’est-elle pas une métamorphose d’un autre mot ? Bottom n’est pas seulement le nom d’un âne, cela signifie aussi fond, derrière. Pour trouver Hortense, cherchons derrière.

Revenons à Soir historique. À la fin, au moment apocalyptique, le poème évoque la Bible et les Nornes, Parques de la mythologie scandinave dont Leconte de Lisle avait fait un poème, relatant l’origine et la fin du monde à venir. Un moment « qu’il sera donné à l’être sérieux de surveiller », est-il écrit dans Soir Historique. Or H nous dit que Hortense a été « sous la surveillance d’une enfance ». Quelle enfance ? Ne serait-ce pas celle de l’humanité ? Tandis que ceux qui approchent de la fin de l’histoire, s’ils sont sérieux, doivent aussi la surveiller. Cette Hortense aux « gestes atroces » violé(e)s par « toutes les monstruosités », qui est-elle sinon l’Histoire, surveillée par les grands textes de l’enfance de l’humanité, Bible et autres livres mythologiques, l’Histoire dont la mécanique est une érotique, et le repos l’amour ? « Ardente hygiène des races », elle les fait se mêler et se renouveler. Avec sa porte « ouverte à la misère », n’est-elle pas la révélatrice de « la moralité des êtres », qu’ils la subissent ou qu’ils la fassent, « en sa passion ou en son action » ? Et ce qui révèle, « terrible frisson des amours novices », n’est-ce pas l’Apocalypse, c’est-à-dire la Révélation ?

L’anglais illumination a d’autres sens que « assiette peinte ». Il peut signifier aussi inspiration, et révélation.

*

Approche de « Barbare », de Nouveau-Rimbaud

The_Lady_and_the_unicorn_Touchle goûtThe_Lady_and_the_unicorn_Smell

The_Lady_and_the_unicorn_Hearing

300px-The_Lady_and_the_unicorn_SightUnknown_weaver_-_A_Mon_Seul_Désir_-_WGA24179

« Voici la Femme dont le corps
Fait sur les gestes et les signes
Courir la musique des lignes
En de magnifiques accords.

Je m’élance comme un barbare »

écrit Germain Nouveau dans son poème « La statue » du recueil Valentines, en une sorte de résumé fulgurant du poème « Barbare » des Illuminations. Continuant (ici et ) à nous demander qui est l’auteur réel de ce recueil composé par des éditeurs et attribué à Rimbaud à partir de textes copiés de la main de Rimbaud et de Nouveau mais non signés ni revendiqués par l’un ou l’autre poète, relisons aujourd’hui ce texte réputé parmi les plus énigmatiques. Mais avant de savoir de qui il vient, essayons de dégager un peu de quoi il parle.

Le premier vers est clair :

« Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays, »

situant le texte au-delà du temps humain, évoque un jour du jugement dernier, logiquement suivi de scènes apocalyptiques dont les deux poètes, par leur éducation catholique, étaient imprégnés. Les « fanfares d’héroïsme » rappelant les trompettes de l’Apocalypse, « loin des anciens assassins » la séparation qui s’y opère entre les justes et les iniques, les « brasiers pleuvant », les « rafales de givre », le « vent de diamants », le « choc des glaçons aux astres » les précipitations d’astres, d’éclairs et de grêles sur la terre dans le texte biblique dont l’auteur se tient sur les grèves de la mer, donc du même point de vue que celui de « Barbare ». Quant à « la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques », ne rappelle-t-elle pas celle de la Femme de l’Apocalypse qui crie dans les douleurs et le travail de l’enfantement ? Cette vision biblique n’est-elle pas transposée aussi dans « le pavillon en viande saignante » du poème ? Mais qu’est-ce qu’un pavillon ? D’abord, une tente militaire (dictionnaire Petit Robert) – et l’apocalypse est un temps de grands combats, d’où aussi peut-être la « viande saignante ». Puis l’étoffe qui recouvre le ciboire, le tabernacle, c’est-à-dire l’endroit où se tient le corps du Christ sous la forme de l’hostie – la « viande saignante » pourrait alors désigner, par l’évocation du corps saignant, l’ordonnateur de la révélation autant que la femme en train de le mettre au monde, le poème mêlant les grands bouleversements du jour du jugement et l’ « arrivée » dans les « douceurs » répétées de la cité céleste, l’Épouse.

Un grand texte est toujours polysémique. « Le pavillon » qui est, après un vers d’introduction-prologue, le premier puis le dernier mot de « Barbare » résonne finement et fortement comme étant celui qui se dit dans l’Apocalypse l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier – le « verbe de dieu » dont, dit le texte biblique, « le manteau qui l’enveloppe est trempé de sang » (Ap. 19-13). Le « cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous » ne serait-il pas évidemment un rappel de celui du Christ ? Mais ce sens premier et dernier n’empêche pas le déploiement d’images plus quotidiennes, comme les pavillons montés dans les jardins, et notamment au jardin des merveilles Mabille qui a pu inspirer d’autres poèmes du recueil ainsi que l’a souligné Eddie Breuil (certains vendant des viandes), ou encore les drapeaux qui pavoisent les navires ou autres mâts – et il n’est pas impossible que l’un ou l’autre des poètes, et spécialement Nouveau grand amateur d’art et de « reines » et « dames », ait vu et gardé en mémoire les tapisseries (cf « la soie » du poème) de la Dame à la licorne, au musée de Cluny assez récemment ouvert dans le Quartier latin qu’ils fréquentaient, avec leurs pavillons aux couleurs sanglantes, leurs pluies de fleurs blanches et de petites flammes, leur dame arrivée en apothéose à son « seul désir ».

Germain Nouveau consacra beaucoup de poèmes aux femmes, souvent déifiées, et fut un grand mystique. Nous pouvons voir d’autres indices qu’il ait pour le moins participé à l’écriture de « Barbare » dans certaines reprises du vocabulaire du texte dans d’autres de ses poèmes. Outre les vers cités au début, notons les termes « cendres », « diamant et feu », « s’écume », dans son poème « Ciels ». Ou encore, dans son poème « Le Mistral » la rime « fanfare/barbare », la « bannière » (proche du pavillon), et aussi, rappelant le « vent » et le « virement des gouffres » dans « Barbare », les « feuilles qui s’en vont en ronde » et ce vent de l’esprit qui œuvre à ce « que ce soit à n’y rien comprendre ». Sauf si on est assez attentif, pas trop dur du pavillon, et doté d’un peu, comme Nouveau le disait de lui-même (dans une lettre à Richepin du 12 février 1877), de « l’instinct de cette langue qui n’est ni d’hommes ni de femmes mais d’Esprits, de sorciers et de fées. » N’oublions pas qu’à la fin de sa vie, Nouveau signait ses textes « La Guerrière ».

*

Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays,
     Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n’existent pas.)
     Remis des vieilles fanfares d’héroïsme — qui nous attaquent encore le cœur et la tête— loin des anciens assassins —
     Oh ! Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n’existent pas)
     Douceurs !
     Les brasiers pleuvant aux rafales de givre, — Douceurs ! — les feux à la pluie du vent de diamants jetée par le cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous. — Ô monde ! —
     (Loin des vieilles retraites et des vieilles flammes, qu’on entend, qu’on sent,)
     Les brasiers et les écumes. La musique, virement des gouffres et choc des glaçons aux astres.
     Ô Douceurs, ô monde, ô musique ! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes, — ô douceurs ! — et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques.
     Le pavillon…

Nouveau/Rimbaud

« Parade », d’Arthur Rimbaud et/ou de Germain Nouveau : un tableau du clergé pédophile

La lecture très stimulante du livre extraordinaire de l’universitaire Eddie Breuil, Du Nouveau chez Rimbaud a la vertu essentielle de pousser à la relecture totale des textes que des éditeurs successifs ont assemblés sous le nom d’Illuminations – textes jusqu’ici attribués à Rimbaud mais qu’aucun auteur n’a revendiqués et dont on sait seulement qu’ils ont été composés et copiés par Nouveau et Rimbaud alors qu’ils vivaient à Londres. Avant même d’avoir terminé le livre d’Eddie Breuil, que je vais bien sûr terminer, je me suis jetée de nouveau sur ce recueil pour le relire autrement. Et que d’enseignements ! Aujourd’hui je parlerai du poème en prose Parade, que je viens à l’instant de relire et dont le sens vient de jaillir de son opacité sous mes yeux (sens qui incline à l’attribuer plutôt à Rimbaud, en regard de son histoire, de sa « saison en enfer » avec Verlaine – alors que d’autres textes du recueil paraissent avec une grande évidence plutôt attribuables à Nouveau).

Qui sont donc les « drôles très solides » dont « plusieurs ont exploité vos mondes », qui sont « sans besoins » mais avec « expérience de vos consciences » ? Tout le reste du texte le proclame : des prêtres, et en particulier des prêtres pédophiles, dont les deux poètes ont pu avoir l’un et l’autre la mauvaise expérience dans leur enfance. « Comment regarderaient-ils Chérubin ? », ce jeune adolescent charmant ? « pourvus de voix effrayantes et de quelques ressources dangereuses ». Et pour arriver à leurs fins, « vieilles démences, démons sinistres, ils mêlent des tours populaires, maternels » (ne prennent-ils pas les enfants sur leurs genoux ?) « avec les poses et les tendresses bestiales ». « Maîtres jongleurs, ils transforment le lieu et les personnes, et usent de la comédie magnétique » : la sacristie devient lupanar, l’enfant devient objet sexuel, l’autorité spirituelle instrumentalisée en autorité sexuelle. « Les yeux flambent, le sang chante, les os s’élargissent » disent l’excitation de ces abuseurs, « les larmes et des filets rouges ruissellent », plaies des enfants abusés. « Leur raillerie ou leur terreur dure une minute, ou des mois entiers » : durée du viol et de sa répétition dans le temps. « J’ai seul la clef de cette parade sauvage », conclut le poète qui ne s’en enorgueillit pas, contrairement à ce qu’on croit, mais souffre de ce secret indicible.

*

Des drôles très solides. Plusieurs ont exploité vos mondes. Sans besoins, et peu pressés de mettre en oeuvre leurs brillantes facultés et leur expérience de vos consciences. Quels hommes mûrs ! Des yeux hébétés à la façon de la nuit d’été, rouges et noirs, tricolores, d’acier piqué d’étoiles d’or ; des faciès déformés, plombés, blêmis, incendiés ; des enrouements folâtres ! La démarche cruelle des oripeaux ! – Il y a quelques jeunes, – comment regarderaient-ils Chérubin ? – pourvus de voix effrayantes et de quelques ressources dangereuses. On les envoie prendre du dos en ville, affublés d’un luxe dégoûtant.

O le plus violent Paradis de la grimace enragée ! Pas de comparaison avec vos Fakirs et les autres bouffonneries scéniques. Dans des costumes improvisés avec le goût du mauvais rêve ils jouent des complaintes, des tragédies de malandrins et de demi-dieux spirituels comme l’histoire ou les religions ne l’ont jamais été. Chinois, Hottentots, bohémiens, niais, hyènes, Molochs, vieilles démences, démons sinistres, ils mêlent les tours populaires, maternels, avec les poses et les tendresses bestiales. Ils interpréteraient des pièces nouvelles et des chansons « bonnes filles ». Maîtres jongleurs, ils transforment le lieu et les personnes, et usent de la comédie magnétique. Les yeux flambent, le sang chante, les os s’élargissent, les larmes et des filets rouges ruissellent. Leur raillerie ou leur terreur dure une minute, ou des mois entiers.

J’ai seul la clef de cette parade sauvage.

Arthur Rimbaud/Germain Nouveau