Les absents de Terry Rodgers

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Voici un texte que j’écrivis en 2007 pour le catalogue d’une exposition de Terry Rodgers à la Torch Gallery d’Amsterdam

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LES ABSENTS

 

Comment sont-ils arrivés là ? Sur quelle invitation ? De quel beau monde viennent-ils ?

Ils ne sont pas arrivés. Ils ne sont pas là.

Il y eut des flyers, des e-mails, des appels téléphoniques, des sms, des cartes postées ? Ce sont ailes d’oiseaux cassées. Leur hôte a disparu. Épars ils s’agitaient dans des villes immenses, des immeubles de glace pilée, qui les a propulsés là ? Sont-ils là ? Les uns sur les autres. Combien sont-ils ? Où sommes-nous ? Nous croyons reconnaître de vastes salons, des plages, des terrasses, luxe, calme ? Insensibilité. Seins de sang-froid, durs tétons, strings, sexes nus en repos, jeunesses jetées comme des dollars dans l’espace bondé.

Silence. Quelle musique ? Musiques sans cesse et incessant silence, musiques assourdissantes qui coupent le son des voix et qu’on ne peut entendre. Histoires sans paroles. Non-parlé sans histoire.

Qui les a rassemblés ? Sont-ils ensemble ? L’hôte s’est dissous. Où çà ? Où suis-je ? Hors du tableau ? Je veux entrer dedans. Boire ce champagne, porter ces lourds bijoux, ces bouts de tissus accrochés çà et là sur mon corps, ces fanions. Qui me rejette ? La toile me rejette. Il n’y a pas de place. Suis-je arrivée trop tard ? Non, trop tôt. D’un temps où les corps encombrent. Comment ont-ils fait pour se déshabiller de leur chair ? Mais non, tu ne vois pas ? Ils n’y sont jamais entrés, ils n’y sont pas. Sont-ils beaux ? Jouissent-ils ? Tu ne vois pas que non ? Si. Peut-être vont-ils jouir ? Que se prépare-t-il ? Rien. Rien ne va se passer ? Rien se passe, Rien ne passera pas, tu vois bien que les chiens n’aboient pas. Je ne vois pas de chiens. Qui dit je ? À qui dis-tu tu ?

Pendules molles les sexes des garçons circoncis, seins bilboquets des filles à pubis épilé, peaux hâlées lisses, minces, déliés, parfaits, plus grands que nature, demi-dieux ? D’yeux ils n’en ont pas, seulement des billes figées sur le vide, lequel, laquelle d’entre elles et eux regarde l’autre ? Nul ne regarde nul, nul nulle, nulle nul, nulle nulle. Seulement.

Il y a quelqu’un ? Nul ne répond. Oseras-tu frapper à la porte de leur corps ? Sonne toujours, le loft est vide, le loft qu’est chacun de leurs corps. Où sont parties leurs âmes ? Leurs quoi ? Leurs âmes, tu sais bien ce que je veux dire. Qui es-tu, je ? Pourquoi m’appelles-tu tu ? À qui parla Zarathoustra ? Sont-ce là les surhommes ? Ils sont si beaux et hauts de taille. Où sont leurs animaux ? Où le jardin, où la montagne, où la tombe de Dieu ? Tais-toi, ceci n’a jamais existé. Où l’océan ? Où le début du monde, où la fin, où le livre ? Silence, ne prononce pas d’obscénités.

J’ai envie de toucher ce garçon, cette fille aussi, et celui-ci. Je suis la femme invisible, entrée sans effraction dans le temps arrêté.

Personne ne se regarde. Le silence hurle. L’espace entre eux cousu de lames de rasoir. Aucun ne me regarde aux yeux, mes yeux pour eux sont crevés, excavés, aucun ne sait que face à eux se tient un être humain, le peintre, le spectateur, moi. Qui ça, moi ?

Comment peux-tu dire moi, toi que nul ici ne voit, toi lavé par la toile de toute existence, toi vidé de ton âme par tes orbites creuses, creusées par le non-regard de ceux-ci qui n’ont pas d’yeux, qui n’ont d’yeux pour toi ni pour personne ? Toi sidéré par ce néant bondé, bondé comme on dit gavés les transports publics aux heures d’affluence, comme on dit bondée la femme ficelée par le désir sadique. Toi entravé par ton envie entravée d’entrer dans la toile, déambuler dans ce chaos soigné de faux corps immobiles. La chair est pourtant là, non ?

Dans ton regard, elle n’y est pas ? Dans ma chair elle y est, ma chair qui mate la peinture, la matière qu’à coups de pinceaux l’homme-peintre n’a pas cherché à cacher ni lisser, matière, sperme de l’homme-peintre jetant là le désabus de son regard plus grand que lui, la couleur irisée, l’iris-sperme de son désir anéanti par ses fantômes trop grands pour lui, ses fantasmes imposés à sa main d’artiste, imposants. Des hommes et des femmes de chair ont-ils posé ? Ces scènes furent-elles réelles, y eut-il un atelier rempli de modèles figés dans un désenchantement calculé, une connivence froide, une excitation rentrée ? Ont-ils baisé ?

Oui, c’est ça, à la fin : ONT-ILS BAISÉ ? Vont-ils le faire ? Sont-ils en train, et que je ne verrais rien ? Laissez-moi voir ! Laissez-moi voir, au moins ! Pourquoi ne me regardent-ils pas ? Il n’y a donc rien ? Tout est sans fin ? Quand l’abandon, quand la satisfaction, quand la douce joie d’après ? Mon peintre, pourquoi m’as-tu abandonnée ?

Leurs peaux luisent, leurs lèvres sont sévères. Quelle sorte de beauté m’est ici dite ? Rien ne t’est dit, tu n’entends pas ? Le silence hurle, celui des lames de rasoir qu’on ne voit pas, celui des larmes, de la salive, des jus d’hommes et de femmes qui ne coulent pas, celui de ma langue qui ne peut pas s’insinuer sous les strings, de mes trous auxquels nul sexe n’adresse de promesse, celui de la politesse à laquelle leur distante indécence me contraint, nul mot trivial n’a droit de cité ici, regarde et tais-toi.

Je veux y être, m’inviter dans la conversation. Quelle conversation ? Nul ne dit rien, leurs lèvres fuient comme leurs regards. Eux si légers, lèvres paupières épaules soumis à la loi de la gravité. Où est le ciel, où sont les hauts plafonds ? Où les gorges renversées dans la joie ? Quelle sorte de fête est-ce là ? Ni fête ni beauté si tu appelles fête l’ivresse et beauté l’âme vivante du divin manifestée.

Ce que tu vois ici c’est ton propre nerf blanchi au feu de ton angoisse jusqu’à paralysie, ces rasoirs entres les corps invisibles et pourtant reflétés dans le luisant des peaux et des cheveux, le silence des visages, la satiété des nudités irrassasiées, le mutisme des muscles.

Voici un peintre, Terry Rodgers, qui peint le désert en multipliant les corps. Désert d’un désir exténué à force d’absence, désespoir qui s’ignore comme ici tous s’ignorent. Buvez ceci est ma coupe de champagne, mangez ceci ne mange pas de pain, ceci vous laissera sur votre soif et votre faim, ceci, ermite te tentera au-delà de toute tentation, te tentera jusqu’à te faire céder à la tentation d’oublier toute tentation, ceci te mentira, te tentera, sans pour autant t’inciter à résister ni à céder, ceux-ci ne sont pas les chimères diaboliques que le désert enfante, ceux-ci ne sont pas nombreux, ceux-ci ne sont pas même un seul, ceux-ci sont zéro, ceux-ci sont le désert en soi.

Ne sens-tu pas que le sol s’est dérobé sous toi, que le ciel te manque et que de tout cela tu ne souffres même pas ? Tu as peur de l’amour, peur de l’autre ? Voici enfin venu le temps de la radieuse indifférence, de la non-différence idéalement réalisée. Le ciel vient à manquer mais il ne manque pas puisque nul ne le sait, ont-ils renoncé à comprendre ce qu’est l’appel du ciel ?

Qui ça, ils ? De qui parles-tu ? Ceci n’est pas une assemblée d’hommes et de femmes à demi-nus, ceci est la peinture projetée d’un cerveau d’homme sur une toile, ceci est une excrétion cervicale.

C’est lui le maître de ces lieux, lui qui ouvre au pinceau son vaste château, l’homme-peintre aux hôtes amoncelés comme s’amoncellent et grandissent les ombres par les nuits solitaires où le désir frappe aux fenêtres des chambres. Beautés offertes et refusées ! Une matière grise, étrange chair humaine, vous a mises en couleurs. Vous, leurres du néant qui m’obligez, de tout votre dédain, à regarder en moi ce que vous m’y montrez : ma mort spirituelle et loin, très loin caché dans mon propre palais, le bouton de vie qui veut crever la toile du monde pour éclore au plein jour.

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Je suis profonde

Qu’elle vienne de Mars, de comètes ou d’astéroïdes, de toutes façons elle vient du ciel, notre vie. Et de bien plus profond encore dans le ciel.

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Je suis le saint, en prière sur la terrasse, – comme les bêtes pacifiques paissent jusqu’à la mer de Palestine.

Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque.

Je suis le piéton de la grand’route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d’or du couchant.

Je serais bien l’enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet, suivant l’allée dont le front touche le ciel.

Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L’air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant.

Enfance IV des Illuminations d’Arthur Rimbaud

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