Pan ! Peter Pan !

Ne voulant me remettre de suite ni à ma traduction de l’Iliade ni à peindre ni à écrire alors que je dois très bientôt partir quelques jours, je commence juste à traduire Peter Pan. Quel merveilleux texte, fin, drôle et profond, et quel bonheur, quel plaisir, quelle joie je trouve à le traduire ! Pourquoi Peter Pan ? Eh bien, parce que j’ai décidé de traduire les six livres culte dont le dos figure sur le sac que m’a offert O à Édimbourg, à Noël 2019, juste avant la pandémie. L’un d’eux est l’Odyssée – depuis, je l’ai traduit. Le deuxième sera donc ce texte de J.M. Barrie, que je n’ai pas relu depuis mes huit ans à peu près, et que je redécouvre d’autant mieux que je le lis maintenant dans sa langue d’origine, et pour ainsi dire en relief puisque je le traduis, selon ma façon de traduire, plus attentive au sens profond qu’à rendre l’expression courante en français.

Privée de courir à cause de la pollution, heureusement je peux toujours faire yoga et gym à la maison, et bientôt, là où je serai, j’aurai une salle de sport à disposition, je pourrai à défaut courir sur un tapis. Mais ça ne peut pas être décemment la seule solution pour faire du sport. Je lis que la ministre du Logement veut mettre tous les Français en cage, estimant que la maison individuelle ne répond pas à l’urgence climatique – alors qu’elle-même possède une maison en banlieue chic, mais ça, c’est le « en même temps » macroniste. Comme le remarque un lecteur dans Le Figaro, on se soucie d’élever les poules en plein air mais on voudrait mettre tous les humains dans des poulaillers. Dans les pays anglosaxons par exemple, les gens vivent plus en pavillons qu’en barres d’immeubles, les banlieues sont donc plus étendues, et alors ? Ce qu’il faut, ce n’est pas encager les gens, c’est construire intelligemment, et surtout assurer de bons transports en commun. Tous ces politiques pensent en industriels qui auraient à gérer, en guise de produits, des humains. C’est ça, la start-up nation, le désir de milliards, la déshumanisation en marche.

Même en marchant, on sent la pollution à chaque respiration. Des humains qui ne peuvent plus jamais aller et venir aisément entre dehors et dedans, qui ne peuvent plus courir ni marcher sainement dehors, sont des humains maltraités. Le spectacle de ces politiques imbéciles aurait de quoi précipiter les gens dans le syndrome de Peter Pan. J’ai l’intention de mettre ma traduction gracieusement en ligne quand je l’aurai terminée, d’autant que je constate qu’il n’y en a pas, avec, sûrement, un petit commentaire de mon crû.

En attendant, on peut toujours lire gracieusement, si ce n’est fait, ma traduction de La chute de la maison Usher. Edgar Poe ne figure pas sur mon sac, mais il nous parle aussi.

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La belle et bonne Bourgogne, en 30 images

O et moi sortons de Paris vers 7 heures du matin
et admirons l’aurore en chemin


Premier arrêt à Saint-Bris-le-Vineux, où nous visitons la fantastique cave du domaine P-L et J-F Bersan
le pressoir du XIIe siècle



et du vin qui vieillit dans ce qui fut le fond de la mer, il y a 150 millions d’années
les plus anciennes bouteilles que nous ayons vues dataient de 1960

une ancienne cuve
Puis nous allons visiter le village de Noyers-sur-Serein, cité médiévale








Sur la D956, en route pour Chablis, cette inscription violente rappelant des temps de violence



Et voici Chablis, où nous déjeunons… dans une cave

Avant de reprendre la route pour, un peu plus loin, le domaine J-M Brocard et ses chais avec des foudres de 10 000 et 15 000 litres, et l’une des ces ammonites partout présentes, souvenir du Jurassique et de sa mer chaude qui s’est retirée


De nouveau sur la route, un arrêt pour contempler le paysage, ses vignes, ses vastes ciels, et ici, à l’arrière-plan, dans un creux du vallonnement, Irancy, le village où naquit l’architecte Soufflot, auteur notamment du Panthéon

Les éoliennes que j’évoquais dans ma précédente note, et comme en écho, au retour à Paris, la tour Eiffel dorée par la lumière de la fin de la journée

le 13 octobre 2021, photos Alina Reyes
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Se faire justice

Aux prochaines présidentielles, je voterai dès le premier tour pour le candidat qui ne sera ni l’extrême-droite, ni Macron. Qu’il soit de droite ou de gauche, pourvu qu’il soit le mieux placé pour éviter un deuxième tour « en même temps » Macron et l’extrême-droite. Je pense sérieusement Macron presque aussi dangereux que Le Pen ou Zemmour. Et j’espère que suffisamment de mes concitoyens se mobiliseront pour déjouer le piège qui nous est tendu, à énormes ficelles, d’avoir à choisir entre le nihilisme néofasciste et le nihilisme macroniste. C’est ce que je pensais déjà en 2017, et contre quoi j’avertissais déjà – depuis ma minuscule audience, mais ça ne fait rien, il faut le faire.

Je sais ce que ressentent les rescapés des attentats du 13 novembre. C’est comme d’être un goéland qui se retrouve les ailes engluées de pétrole. Parfois il lui semble qu’il va quand même réussir à s’envoler de nouveau, et parfois qu’il n’y arrivera plus. Il y avait un personnage nommé Terreur dans mon roman Forêt profonde, c’était un personnage de fiction, mais qui existait aussi dans la réalité et qui, depuis, a fait tache d’huile. Il y a toutes sortes de bandes d’ordures terroristes, des islamistes, les plus voyants, mais aussi bien d’autres, non similaires, mais comparables, qu’ils s’en prennent aux corps et aux vies, d’une manière ou d’une autre, ou aux esprits et aux existences. Il s’agit, pour les innocents sur lesquels ils tombent, de garder ce qu’eux ont perdu : lumière, courage, vérité, droiture, honneur, et même de les avoir plus qu’avant encore. Voilà comment se faire justice soi-même.

Je sais que beaucoup de gens trouvent que les éoliennes défigurent les paysages, mais moi je les trouve belles et surtout très émouvantes. Si puissantes, si debout, si sereines. Elles me donnent envie d’écrire, comme, il me semble, les pales des moulins donnèrent envie d’écrire à Cervantès. J’en ai contemplé beaucoup aujourd’hui en visitant avec grand bonheur la Bourgogne – la France est si belle en tous ses paysages, et dans sa paix quand elle est là – je ferai une prochaine note avec des images des vallonnements colorés, des ciels vastes, des vignes, des caves où mûrit le bon vin.

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Réflexion sur les arts de la récupération. Et deux tableaux « récupérés »

Peint sur une peinture trouvée dans une benne à déchets dans la rue. Acrylique sur bois 52×76 cm




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J’ai goûté la saveur de la récupération d’objets dans la rue il y a longtemps, lorsque j’étais à New York chez un jeune couple d’artistes, dont le garçon ramassait en ville des choses, notamment du papier kraft et du carton, pour en composer des œuvres. Juste avant mon départ, il glissa dans ma valise l’une de ces œuvres, sans me le dire, et je la trouvai à mon arrivée à la maison, de l’autre côté de l’océan. (Depuis, il est devenu écrivain).

J’aime les objets récupérés parce qu’ils ont une histoire. Et parce qu’ils sont chargés de poésie, du fait d’avoir une histoire et du fait d’être devenus inutiles, d’un point de vue utilitaire. C’est alors qu’il est possible de les transcender. De les ressusciter.

Les ressusciter, c’est chaque fois opérer une résurrection en soi-même.
L’art de la récupération est comparable à celui de la traduction. La différence étant que lorsqu’on traduit un chef-d’œuvre, on ne peut que faire de son mieux pour ne pas trop l’abîmer, alors que lorsqu’on récupère un objet usé ou mal achevé, on espère lui donner une valeur supplémentaire. Cependant les deux arts ont en partage l’art de la transformation. L’art de la vie.

L’exégèse, telle que je l’ai pratiquée dans ma Chasse spirituelle (gracieusement disponible ici) est à la fois art de la traduction et art de la récupération, notamment des textes religieux – qui ne sont pas devenus inutiles mais souvent pire, dangereux parce que mal lus. L’histoire et la poésie sont aussi des arts de la récupération, récupération du temps et récupération du réel.

Dans mon travail de plasticienne amateure, j’ai souvent pratiqué la récupération d’objets divers, naturels (cailloux, bois…) ou manufacturés, par exemple avec Madame Terre. Et j’ai repeint trois tableaux trouvés dans la rue : des fleurs, un perroquet, et aujourd’hui cette petite maison dans la forêt. S’y ajoute cette œuvre réalisée sur le fond et le cadre d’un miroir brisé, que j’avais déjà peints une fois, dans un tout autre style, et que j’ai entièrement recouverts de rouge hier, pour en faire une nouvelle œuvre – puisqu’il s’agit d’un ancien miroir, j’y ai mis des effets de miroir, avec une photo peinte prise dans des miroirs de l’Institut du monde arabe, des bouts de dos d’emballage de paquets de chewing-gums qui miroitent, un portrait datant de mes 36 ans, et des extraits de mon roman Le Boucher.

Il n’y a pas de résurrection sans transcendance. Toutes les autres voies mènent à la mort. Je suis super vivante :-)
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Technique mixte sur bois, 38×48 cm (le tableau est beaucoup plus lumineux en vrai, et d’un rouge plus vif, que capte mal la photo)


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Petit journal du jour, et une peinture

Acrylique sur toile 50×50 cm


telle que je l’ai trouvée dans la rue


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Depuis lundi dernier, pause dans ma traduction de l’Iliade. J’ai repeint cette toile trouvée dans la rue il y a quelques mois, je suis en train d’en repeindre une autre, trouvée dans un conteneur de déchets dans la rue aussi.

Je cours, environ une fois par semaine, parfois moins, et cependant je progresse plutôt bien. J’en suis à courir plus de trois kilomètres à plus de 9 km/h. Pour m’y être mise si tard, à mon âge et avec ma foulée de femme petite, sans parler du traitement anticancer bien fatigant, je trouve que je ne m’en sors pas trop mal, et je pourrai peut-être un de ces jours participer à une course de 5 km, même si j’arrivais dernière je serais contente de l’avoir faite. En tout cas c’est déjà une grande satisfaction.

Quand je peins le temps passe à la fois très lentement et très vite, si je ne me forçais pas à sortir je pourrais rester toute la journée sur la toile. Peindre est aussi une grande source de satisfaction.

Et puis tout le reste va bien aussi. La vie est belle.

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Suite de mes remarques autour du rapport sur la pédocriminalité dans l’église

Moulins-Beaufort, le chef des évêques français, affirme que le secret de la confession est au-dessus des lois de la République, justifiant ainsi le fait de ne pas signaler à la justice les pédocriminels, ni la confession d’un enfant qui se déclarerait victime d’un pédocriminel, au motif que l’enfant préférerait garder le secret pour ne pas faire de peine à ses parents. Déclaration aussi criminelle qu’hallucinante, faite au lendemain des conclusions monstrueuses, encore que très certainement très minorées, de la commission Sauvé, sur la pédocriminalité dans l’église française. (N’oublions pas, pour maintenant et pour plus tard, la réaction puante de Macron, saluant « le sens des responsabilités » de l’église – alors même qu’elle déclare, et le prouve, ne pas se conformer aux lois de la République, qui obligent à signaler une personne en danger).

Aucune loi, qu’elle se dise de Dieu, de la République ou autre, n’empêcherait une personne humaine de porter secours à un enfant en danger, en faisant ce qu’il faut pour cela. Mais à entendre ce type, Moulins-Beaufort, et tous ceux et celles qui pensent comme lui, il semble que la religion abolit l’humanité en l’homme.

Le même type raconte que Bergoglio, le pape, lui a dit au téléphone, à propos des révélations de cette commission : « C’est la croix ». La croix pour les enfants abusés ? Non, pour eux, pauvre pape et pauvres prélats. Oui, c’est ce qu’ils ont tous en tête et ce qu’ils disent, du clergé jusqu’aux ouailles les plus endoctrinées : avec ces révélations, ils portent leur croix – un motif de gloire de plus pour eux, en fait. Ces complices de crime contre l’humanité osent se prendre pour le Christ portant sa croix.

Que veut Bergoglio pour les victimes de l’entreprise qu’il dirige ? Il en appelle au « miracle de la guérison ». Comme tous les autres, il se donne l’air de tomber des nues, il dit sa « honte ». Lui qui, par exemple, garda jusqu’à récemment au Vatican le cardinal Pell, qu’il avait nommé n°3 du Vatican, malgré son lourd dossier d’accusation pour avoir couvert des prêtres pédocriminels, et malgré les accusations d’abus sur enfants portées sur Pell lui-même – Pell a fini par être condamné par la justice de son pays quand enfin elle a réussi à obtenir qu’il s’y rende. Bergoglio en vérité ne connaît de la honte, comme sa légion de collègues, que celle qu’ils inculquent aux enfants et à leurs autres catéchisés, pour mieux les dominer.

Tout ce que disent ces gens dans cette affaire est obscène, aussi obscène que les déclarations d’Abdeslam au procès des attentats du 13 novembre. Au moins les victimes de ces attentats ont-elles la chance, dans leur terrible malheur, de bénéficier d’un procès, d’un acte de justice des hommes. Il faut penser aussi à tous les êtres humains qui dans le monde ne verront jamais comparaître en justice et être condamnés leurs bourreaux. Dans le monde et ici même, en France, où la justice fonctionne bien pour les victimes que le système veut bien reconnaître comme victimes, mais pas pour les autres. Les victimes du terrorisme islamiste sont politiquement bankables, contrairement à celles de la pédocriminalité catholique. Personnellement je n’étais pas politiquement bankable non plus quand je suis allée en justice pour demander réparation d’un plagiat de mon œuvre, et que, auteure isolée contre un puissant éditeur, c’est moi qui me suis retrouvée condamnée. La justice et la presse marchent de concert, et la presse m’a également condamnée, et elle continue à me condamner en refusant mes tribunes ou mes simples commentaires, dans l’affaire de l’église aussi. M’étant tournée vers l’église comme beaucoup dans un moment de détresse, après ce procès, je n’ai fait que me tourner vers une autre bête qui a essayé de me broyer aussi, et contre laquelle j’ai dû me battre encore. Jamais justice ne me sera rendue dans un tribunal, même si j’y retournais il se retournerait encore contre moi – et la presse avec lui. Et ce n’est pas mon cas personnel qui me soucie le plus, mais celui des millions de femmes et d’hommes qui sont dans le même cas, pour une raison ou une autre. Il y a un enchaînement de la société pour faire tomber d’un rouage tueur à l’autre les personnes que cette même société estime nuire à son fonctionnement inique, du fait même qu’elles incarnent, en en étant victimes, son iniquité. Cela ne se passe pas seulement dans les régimes dictatoriaux, cela se passe aussi au sein des démocraties, plus ou moins selon justement leur degré de démocratie – et la France sur ce point est loin d’être parmi les pays où la démocratie fonctionne le mieux.

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Quelques remarques autour du rapport Sauvé sur la pédocriminalité de l’église française (avec mon témoignage personnel)

Gabriel Matzneff, enfant, a été scolarisé dans deux établissements catholiques – dont l’un où, plus tard, a enseigné Brigitte Macron – est-ce vraiment une autre histoire ? Est-ce là qu’il a appris la pédocriminalité, en commençant par en être victime ? Mais je pense à Arthur Rimbaud, qui lui aussi a subi des abus sexuels dans son établissement religieux, comme je l’ai montré en analysant son poème « Parade ». Lui, de victime, n’est pas devenu pédophile, mais victime de Verlaine, largement son aîné, qui a pu profiter de la fragilité induite en Rimbaud par de précédents abus.

Comme on sait, les victimes d’abus deviennent souvent elles-mêmes abuseuses ou criminelles. Soit elles reproduisent les abus qu’elles ont subis, soit elles commettent d’autres formes d’abus. Ces personnes-là ne sont certainement pas comptabilisées dans le rapport Sauvé, elles ne vont pas témoigner contre elles-mêmes. Et toutes celles qui, comme Rimbaud, ont été abusées mais ne sont pas devenues pour autant abuseuses, mais trop douloureusement marquées pour témoigner directement, n’auront rien dit non plus. Rimbaud l’a dit sous une forme voilée, affirmant « J’ai seul la clé de cette parade sauvage » parce que, comme pour beaucoup, il lui était trop difficile de le dire ouvertement (et il a fallu attendre près de cent cinquante ans pour que quelqu’un (moi) trouve sa clé). Aujourd’hui je sais aussi que ne sont pas compris dans les chiffres déjà énormes de ce rapport tous les hommes que j’ai entendus me dire, sans vouloir s’appesantir, en passant très vite, qu’ils ont dans leur enfance échappé aux manœuvres de séduction, par la parole ou par le geste, de prêtres. Mais je pense à eux, qui restaient douloureusement marqués de cette abjection, même s’ils en avaient réchappé.

Le rapport souligne que le problème reste actuel, qu’il y a toujours de la pédocriminalité dans l’église. Il faut comprendre que si cette institution n’agit pas ou agit si peu contre cette gangrène, c’est qu’elle est partie intégrante de sa culture, et depuis de longs siècles. Ce n’est pas seulement l’abus sexuel qui fait partie de sa culture, c’est l’abus. L’abus sexuel n’est qu’une manifestation parmi d’autres, et en fait marginale malgré son ampleur, de sa culture générale de l’abus. Culture dont j’ai subi moi-même les effets, après m’être intéressée sincèrement à l’église et avoir publié quelques livres et élaboré un projet qui pouvaient beaucoup lui servir à se rénover. Seulement, elle ne voulait pas se rénover, elle voulait seulement en avoir l’air. J’aurais pu lui servir de vitrine pour cela, mais il leur fallait d’abord me soumettre, afin que rien ne change en réalité, et ils ont à cet effet employé tous les moyens que leur hypocrisie séculaire et congénitale sait employer. Pour me soumettre, il leur fallait me détruire, me nier. Ils avaient des rapports avec moi, dans les hauteurs de la hiérarchie, en France et au Vatican, mais il ne fallait pas le dire, il fallait que cela reste sous le manteau, comme dans les cas de pédocriminalité. Par exemple, un évêque avec lequel j’avais dîné à deux reprises, quelques jours après faisait mine, en public, de ne m’avoir jamais vue. Régulièrement on s’arrangeait pour me traiter à bas mot de prostituée, de pécheresse, un hebdomadaire catholique prétendit même que je m’étais moi-même qualifiée de pécheresse. Tout le mal qu’ils faisaient, ils me le faisaient endosser, par maintes manœuvres cachées. La technique était parfaitement rodée et au point, c’est celle dont ils ont fabriqué plusieurs de leurs « saintes » et « saints », en réalité de leurs victimes, en les coupant d’elles-mêmes et de la vie. Je n’étais pas un enfant de chœur et je ne me suis certes pas laissé faire, mais avoir dû se battre contre un système aussi abject – qu’eux considèrent comme normal – constitue déjà une épreuve particulièrement dégoûtante. J’y ai survécu, mais je ne pense pas qu’eux y survivront.

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La terrible splendeur du guerrier : Iliade, XI, 15-46 (ma traduction)

Après avoir évoqué l’horreur et la bestialité de la guerre dans la nuit du chant X, Homère peint au début du chant suivant, avant le départ au combat, la splendeur du chef de guerre en armes, figurant à la fois les forces terribles que vont devoir affronter les guerriers et la vertu étincelante dont ils vont devoir faire preuve. À lire, à mon sens, comme l’image du courage dont nous devons aussi faire preuve dans la vie.
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L’Atride lance le cri de guerre, ordonne aux Argiens
De se cuirasser d’armes ; lui-même se revêt d’airain
Étincelant. Sur ses jambes d’abord il met ses guêtres,
Belles, où des couvre-chevilles en argent s’ajustent ;
En deuxième il plonge sa poitrine dans son armure,
Don d’hospitalité que lui fit jadis Cinyrès.
Il avait appris de Chypre la grande nouvelle :
Les Achéens s’apprêtaient à embarquer pour Troie ;
Pour lui faire plaisir, il donna son armure au roi.
Cette cuirasse comporte dix bandes de cyan
Noir, douze d’or et vingt d’étain ; des serpents de cyan
S’étirent en montant en direction de son cou,
Trois de chaque côté, tels les arcs-en-ciel que le Cronide
Fixe sur une nuée, pour faire aux humains mortels signe.
Autour de son épaule il jette son épée, dont les clous
D’or scintillent, tandis que le fourreau qui l’entoure
Est d’argent, et ajusté à un baudrier d’or.
Il prend le bouclier mille fois ouvragé qui le couvre
Tout entier, beau, avec dix cercles d’airain sur le bord,
Et sur la surface vingt nombrils d’étain, tout blancs,
À part celui du centre, qui est de sombre cyan.
En couronne, la Gorgone aux yeux lugubres l’entoure,
Avec son regard terrible, ainsi que Terreur et Déroute.
Le baudrier qui s’y attache est en argent ; s’y déroule
Un serpent de cyan, pourvu de trois têtes qui s’enroulent
En tous sens, à partir d’un unique cou générées.
Sur sa tête il met un casque à quatre plaques, et deux cimiers,
À crins de cheval, dont le panache, au sommet, oscille
Terriblement. Il prend enfin, fortes et pointues, deux piques
Couronnées d’airain qui étincelle au loin, jusqu’au fond
Du ciel ; d’un coup de tonnerre, Athéna et Héra font
Honneur au roi de Mycènes, la ville aux mille ors.

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Calasso, les désespéreurs et le mal-être

J’ai trouvé sur le site de la FNAC cette merveilleuse critique du dernier livre de Roberto Calasso, en voici la capture d’écran :

Puis j’ai lu les vingt premières pages du livre en ligne. L’innommable actuel est en quelque sorte le nom donné par Calasso au diable, dont Internet ferait partie, mais tant pis, je l’utilise volontiers – utiliser le diable contre lui-même est une façon de réduire sa nuisance. Dans ces vingt premières pages, le terrorisme islamique, comme il dit, est le grand souci de l’auteur. J’ignore s’il parle ensuite des autres maux du monde actuel, mais peu importe, il est bien en droit de se concentrer sur celui-ci et sur Internet, qu’il y associe. Ce que je sais, c’est que je n’achèterai pas son livre. Parce que l’un des maux que je rejette en ce monde, il le pratique : la désespérance de l’humain.

Plus précisément, Calasso comme tant d’autres intellectuels vivant très confortablement en ce monde, bourgeois ayant bénéficié et continuant à bénéficier, pour ceux qui sont encore vivants (Calasso est mort), de tous les avantages du monde d’hier et du monde actuel, des privilégiés à tous égards, ne manquant de rien, menant une vie aisée, à l’abri de tout besoin matériel, couverts de reconnaissance voire d’honneurs, plus précisément donc, Calasso s’emploie à désespérer tous les Neuilly et tous les Saint-Germain-des-Prés du monde. Tandis que d’autres de ses confrères, notamment universitaires, tout aussi bon bourgeois jouissant sans entraves du monde actuel, s’emploient à désespérer les amphis, laissant désormais aux populistes le soin de désespérer les ex-Billancourt et leurs ex-patrons.

Tous ces propres-sur-eux, dotés de capacités intellectuelles qu’ils ont pu faire fructifier grâce à ce monde qu’ils s’emploient tant à critiquer, et à seulement critiquer, essaient sans doute de se racheter de leurs privilèges en se faisant les hérauts du désastre et de la mort. Mais le désastre qu’ils entendent dénoncer, ils y participent en salissant le monde de leur regard. Ne dépeindre que les faces sombres du monde, sans jamais montrer aussi sa beauté, ses lumières, c’est faire le même jeu que les populistes qui s’emploient à désespérer aussi les populations, voire que les aveugles terroristes. Il y a un fossé entre les activistes, les intellectuels ou les simples citoyens qui combattent le mal pied à pied, au quotidien et en faisant preuve de volonté de vivre et d’amour de la vie, et ceux qui ne font que ressasser, brillamment ou pas, leur haine. Sans beauté et sans amour, le discours, tout discours, n’est qu’une nuisance de plus – et de taille.

Sans doute beaucoup d’humains dont la vie est trop aisée, ou bien trop inconsistante, éprouvent-ils le besoin de se torturer pour se sentir exister. Ne perdons pas de vue leur motif, ni le fait que se torturer c’est aussi torturer autrui, et ne nous laissons pas avoir par leur mal-être.

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Révéler

À cinq heures ce matin, quand O s’est levé pour partir travailler, je lui ai dit : j’étais en train de rêver que je dansais dans la montagne. Je lui ai raconté, et il m’a dit : moi aussi je rêvais qu’on était à la montagne, et il m’a raconté. Mon homme merveilleux, beau, joyeux, intelligent, un génie de la vie qui la rend enchanteresse, extrêmement généreux, aimant, plein de courage, excellent amoureux et excellent compagnon pour moi, excellent père pour nos enfants, avec lequel j’ai la chance et le bonheur de vivre depuis plus de trente ans – malgré les épreuves, l’amour nous a réunis, à jamais. C’est grâce à lui que j’ai eu ce que j’ai eu de meilleur dans ma vie, après mes enfants : ma grange, ma maison à la montagne. C’est lui qui l’a trouvée, et il n’y avait qu’avec lui que j’ai pu vivre ce que nous avons vécu là-haut. Et nous continuerons longtemps à vivre notre vie enchantée, où que ce soit. Le reste est vain.

Nous avons perdu notre grange après que Sollers m’eut fait dire qu’il allait me ruiner. Ce qu’il a fait, puisqu’il en avait le pouvoir, à la manière dont Benalla avait le pouvoir, avec son brassard de flic, de tabasser des gens. Après avoir publié plus de trente livres en vingt ans, après avoir été courtisée par tous les éditeurs, soudain tous se sont rétractés quand je leur envoyais un manuscrit, et la cabale dure depuis une douzaine d’années – Francesca Gee n’a pas tort de dire, à Télérama il me semble, que le milieu littéraire fonctionne comme une mafia. Mais cela dépasse les combines éditoriales, il y a aussi toute une connivence avec la politique, de même que Mimi Marchand et Benalla ne sont pas seulement ce qu’ils sont mais, tels un double du couple Macron, des machineurs et complices de politiques ineptes. Philippe Val, ancien directeur de Charlie Hebdo et de France Inter, est allé soutenir Valeurs Actuelles au procès intenté par Danièle Obono, qu’elle a gagné. Que je sois des quelques personnes qui, en France, ont dénoncé le racisme de Charlie Hebdo, bien avant les attentats, a été utilisé pour renforcer la cabale contre moi – et accessoirement me faire envoyer travailler dans l’ancien lycée de Charb, à quatre heures par jour de transports en commun de chez moi, ce qui n’a pas tardé à ruiner ma santé, après avoir ruiné mes finances, mes moyens d’existence. Cependant un peu partout dans le monde, le racisme de Charlie Hebdo a été dénoncé par nombre d’intellectuels, et non des moindres, dans des tribunes, pétitions et autres moyens d’expression. L’élite (aussi fausse que Benalla est faux flic) française en place est puante, mais en bonne mafia elle règne, si infects voire immondes soient ses moyens. Et en faisant du mal, elle finit par retourner le mal contre elle-même, comme dans le cas de Charlie Hebdo : si, au lieu de se hérisser pour défendre l’indéfendable publié par ce journal, elle avait accepté que la justice fasse son travail, comme elle vient de le faire pour Valeurs Actuelles, elle n’aurait pas encouragé des ordures terroristes à vouloir faire justice elles-mêmes. Pas de justice, pas de paix, voilà le slogan le plus exact qui soit.

En traduisant le chant X de l’Iiade, particulièrement sombre et violent – cadavres partout, hommes qui pour agir se couvrent de peaux de bêtes, décapitation froide, je me dis encore une fois que les horreurs de la guerre ne datent pas d’hier (près de trois mille ans ont passé depuis ce texte). Mais ce qu’elles ont gagné en horreur, c’est de se moderniser pour être moins visibles. Ce fut le cas avec les camps de concentration, c’est le cas aujourd’hui avec la puissance de l’information, qui a tout autant pouvoir d’occulter que de révéler. L’une des façons d’occulter les faits criminels est de les masquer par la « révélation » de faits sensationnels, en réalité creux et vains. C’est un jeu auquel je ne joue pas. Je suis écrivaine, j’ai une responsabilité, celle de démasquer le monde et ses mondains, et je fais de mon mieux pour l’assumer, par tous les moyens qui me sont possibles – dont ce journal, dont mes écrits, et dont la traduction d’Homère.

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Devant la Loi

« (…) Pendant toutes ces années, l’homme observe le gardien presque sans interruption. Il oublie les autres gardiens et celui-ci lui paraît être le seul obstacle qui l’empêche d’entrer dans la Loi. Il maudit le malheureux hasard, les premières années brutalement et d’une voix forte, puis, plus tard, devenu vieux, il ne fait plus que ronchonner. Il devient puéril, et comme pendant toutes ces années d’études du gardien il a également vu les puces dans son col de fourrure, il finit par prier aussi les puces de l’aider et de faire changer d’avis le gardien. (…) » Franz Kafka, Devant la Loi, trad. Laurent Margantin

Je disais la dernière fois qu’il est plus facile de rire devant un texte ou autre représentation du mal que devant la réalité du mal. Eh bien, en fait il faut nuancer cela. En lisant la parabole de la Loi de Kafka, on peut rire, mais pas autant que dans la vie en voyant certaines personnes attendre, coincées derrière leur système imbécile, et vous suppliant de les en libérer ; voilà qui fait rire franchement, pour ne pas dire franchement jubiler. Le mal se mord la queue tout seul, et ça lui fait mal.

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De mes rêves, de Matzneff et du sadisme, de la traduction…

Ces dernières nuits, j’ai fait deux très bons rêves de réunion de mon être, qui a été brisé – c’est pourquoi mon écriture l’a été aussi, mais en traduisant Homère je suis en train de la réunir – la preuve notamment par ce texte écrit l’autre jour, Rapport d’une guerrière, et aussi du fait que j’ai commencé à retourner à mon roman. Quand je pense que l’avocat de Gallimard a osé dire au tribunal, devant moi, entre autres mensonges, que mon livre Forêt profonde était mauvais, alors que je les attaquais pour plagiat, plus exactement pillage. Quelle défense minable et saloparde.

Je fais de très bons rêves, mais j’ai fait aussi, ces derniers jours, un cauchemar. Un chien, un de ces molosses dégénérés faits pour tuer, me poursuivait, visiblement « amoureux » de moi. Chaque fois que, épuisée, je m’arrêtais pour souffler, il s’accrochait à moi, et je sentais sa gueule baveuse (rien d’autre de son corps, heureusement). C’était extrêmement immonde, mais il y avait quelques gens qui voyaient ça, et même s’ils ne faisaient rien pour l’empêcher, je me disais qu’au moins cela me protégeait un peu de la mort. Finalement j’ai réussi à appeler un vétérinaire pour qu’il le pique. Il est arrivé et l’a fait, en lui injectant le produit directement dans la gueule. Un instant j’ai été étonnée que le chien se laisse ainsi faire, mais l’instant d’après j’ai pensé qu’en effet il était habitué à la soumission, c’était une bête dressée, et bête. J’ai éprouvé un immense soulagement. C’était donc un très bon rêve aussi, en fait.

Avec la sortie d’un livre de Francesca Gee, victime de Matzneff comme Vanessa Springora, on revoit des photos de ce dernier dans ces années-là. Le gars a des allures et des poses de fille, dirait-on en langage ancien. Faux langage, car les filles n’ont ni ces allures ni ces poses. En fait il ne s’agit pas de féminité ni de masculinité, mais de préciosité. Je suis sûre que Sade avait aussi de ces allures. Des gens qui ont de ces allures, le milieu littéraire en regorge. Elles s’expriment plus ou moins physiquement, mais dans la tête, la façon de parler et de penser, elles sont omniprésentes, chez les hommes et chez les femmes. C’est pourquoi je souffrais quand je me retrouvais au milieu de ces gens, c’est pourquoi je les fuyais. Cette préciosité est le signe d’un détraquement de la vie en eux, d’un détraquement de la sexualité, d’un détraquement de la pensée. Matzneff est pédophile, mais pédophile n’est pas un diagnostic suffisant. Cette pédophilie vient de ce détraquement d’esprits et de corps incapables de vivre des vies d’hommes et de femmes, des vies d’humains vivants, de les vivre pleinement. La pédophilie n’est qu’une des dérives possibles de ce détraquement, qui crée avant tout du sadisme. Matzneff est sadique avant d’être pédophile, sa pédophilie n’est qu’une des expressions possibles du sadisme. Voilà ce qu’il ne faut pas perdre de vue.

Il m’est arrivé par le passé de rire en lisant Sade, comme en lisant Kafka. Rire, contre les systèmes morbides qu’ils décrivent. Le rire est salvateur parce qu’il arrache au mal, il en détache au moins une partie de l’être, mais il est plus facile de rire à la lecture ou à la vision du mal que de rire à l’épreuve du mal. C’est là qu’il faut sérieusement apprendre à rire, les juifs en savent quelque chose.

J’ai lu quelques vers de ma traduction de l’Iliade à O. Il a dit « c’est très beau, vraiment très beau ; on dirait du Reyes, mâtiné d’Homère ». J’ai ri. En fait il ne lit pas le grec donc il ne peut pas vraiment comparer, mais bien sûr il a raison, toute traduction est l’œuvre de l’auteur·e de la traduction, et le miroir n’y est pour rien si c’est notre visage qui s’y reflète. C’est donc à l’auteur·e de passer à travers, et de là, de s’unir à l’auteur·e du texte d’origine. Un texte traduit ne sera jamais le texte d’origine, mais du moins il peut témoigner d’une union plus ou moins heureuse avec lui. Traduire Homère m’apprend aussi à me réunir.

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Achille l’incorruptible et une allégorie d’Homère

Plus j’avance dans ma traduction de l’Iliade, plus j’aime Achille. Une espèce d’Antigone au masculin, qui ne plie pas devant les décrets des humains quand ils sont iniques. Tout le monde essaie de leur faire accepter le compromis, mais comme le dit Achille, il y a plus d’honneur à suivre l’arrêt de Zeus que celui des hommes. Les autres l’accusent d’être trop fier, mais c’est parce qu’ils ne sont pas aussi humains que lui, ils ne comprennent pas que pour « une fille, une seule », une captive qu’Agamemnon lui a prise, il n’accepte pas les sept autres, et des beautés, qu’il veut lui donner, en plus de cadeaux et honneurs à n’en plus finir. Achille, dans un monde esclavagiste, connaît l’importance d’une personne, et qu’elle n’est pas échangeable. Le fait est qu’aujourd’hui on sait, même si on est loin de le respecter toujours, qu’il est inique d’échanger des personnes comme des objets. La leçon d’Achille reste à méditer. Par ceux qui prétendent agir au nom de Dieu alors qu’ils tuent des innocents comme par tous ceux qui pratiquent la manipulation de l’humain par l’humain, par tous ceux qui agissent contre le juste droit et s’y croient autorisés. On reproche à Achille de s’entêter dans son refus au lieu d’accepter de se soumettre au chef inique, mais c’est par sa posture pleine d’honneur qu’il participe à sauver l’honneur de l’humanité, et donc l’humanité.

J’ai fini aujourd’hui de traduire le chant IX, et malgré le marathon soutenu que constitue cette traduction intensive (neuf chants en moins de deux mois), je continue à m’émerveiller de la profondeur d’Homère, de la façon dont il approfondit sa réflexion sur tel ou tel thème en mettant en regard et enchaînant les histoires, et aussi de la beauté éclatante de ses allégories, comme celle-ci :

« Car les prières sont des filles du grand Zeus,
Boiteuses, renfrognées, qui louchent de chaque œil,
Qui marchent empressées derrière le fol aveuglement.
Il est fort et il a le pied prompt, le fol aveuglement,
C’est pourquoi toutes lui courent après ; sur toute la terre
Il les devance et nuit aux humains ; les prières, derrière,
Viennent guérir. (… )»
Iliade, chant IX, v. 502-508 (ma traduction)
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D’une histoire de sous-marins à une histoire d’art

L’Australie s’est donc engagée sur la voie d’être une colonie américaine. Si la Chine et les États-Unis se cherchent noise, ils pourront se battre via l’Australie – les EU préfèrent toujours faire la guerre ailleurs que chez eux. Ils ont tout gagné, les Australiens ! S’ils veulent perdre toute autonomie c’est leur droit, l’ennui c’est que ce forçage américain, pour ne pas dire cet acte de guerre à l’encontre de ses alliés-mêmes, qui non seulement chipe un contrat en douce, mais surtout installe ses grosses fesses yankees à la place d’une entente diplomatique française nuancée en cours depuis des années, est une menace pour l’équilibre du monde entier.

Biden ferait mieux de réfléchir à cesser de donner au monde le sentiment que les États-Unis sont prêts à tout pour éliminer toute sorte de concurrence. Ce genre de comportement finit mal. Mais voilà une occasion de se détacher un peu mieux des États-Unis, trop enclins à vouloir non des alliés mais des soumis, et de renforcer les liens intra-européens et les liens avec d’autres puissances, comme l’Inde (tous au yoga !) et aussi de chercher de meilleures relations avec des proches comme la Russie ou la Turquie, entre autres. Qu’enfin un jour on sorte de cette logique d’une puissance mondiale prédominante qui fait tout pour ne pas perdre sa place, que ce soit aujourd’hui les États-Unis, demain la Chine ou autre, pour développer des ententes mondiales générales et souples.

Je constate que L’Obs, Libé et Charlie Hebdo en ont fait le moins possible sur cette affaire. Les malheureux doivent avoir mal aux genoux, à force d’embrasser ceux des États-Unis. Ce sont les mêmes qui s’obsèdent du péril islamiste, en effet réel et immonde, comme s’ils en avaient absolument besoin pour servir à occulter d’autres périls encore plus graves, parce qu’autrement plus puissants. Que l’Afghanistan soit tombé entre les mains des islamistes semble être une aubaine pour eux, qui ne parlent jamais du Qatar, financeur d’islamistes et islamiste lui-même, en plus d’être esclavagiste – comme on l’a vu lors de la construction des équipements pour la coupe du monde de football – mais, contrairement à l’Afghanistan, riche, et nous achetant les plus beaux immeubles de Paris et son club de foot, entre autres. Voilà qui suffit à montrer clairement, avec la soumission aux États-Unis d’une pensée dominante représentée par ces journaux, que le parti de ces communicants, loin d’être celui de la liberté ou de la fraternité, est tout simplement celui de l’argent.

Agamemnon, dans l’Iliade, est le roi le plus antipathique qui soit, même si de temps en temps Homère lui accorde un regard bienveillant. Faisant mine d’être un grand guerrier mais toujours à l’abri pendant la bataille, se croyant inspiré par Zeus mais se trompant gravement dans ses analyses des situations, faisant mine de partager les gains mais gardant la majeure part pour lui, faisant mine d’être le protecteur de son armée mais l’emmenant à la boucherie, etc. La figure typique de l’homme qui fait mine d’être ce qu’il n’est pas et de vouloir autre chose que ce qu’il veut, exactement comme pas mal de princes d’aujourd’hui, dans toutes sortes de domaines. C’est l’appât du gain qui attire ceux qui le suivent. L’appât du gain, qu’il s’agisse de gain financier ou de gain symbolique, détruit la liberté des citoyens comme celle des créateurs, et leur génie ou leur talent propre. J’ai vu hier soir une pièce de théâtre merveilleuse, dont j’avais vu la première version avant la pandémie, première version déjà merveilleuse. Tout ce qui est du génie propre de ses créateurs y reste génial, tout discours rapporté la déparerait et l’affaiblirait. J’ai vu aussi, dans une émission de Taddéi, un écrivain transformé en faussaire. Naufrage. Il n’y a pas de bon gain à n’être pas gratuit.

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Iliade, IX, 307-431 : le refus d’Achille (ma traduction)

J’ai traduit hier et aujourd’hui ce fantastique discours de refus d’Achille. Dévor (Ulysse) et Ajax ont été envoyés par Agamemnon supplier ce guerrier hors pair de revenir combattre à leurs côtés, alors qu’Hector et les Troyens sont en train de menacer de détruire l’armée des Achéens (ou Danaens) : lui seul peut les sauver – c’est d’ailleurs depuis qu’il a décidé de se retirer du combat, à cause de l’iniquité du chef des chefs, Agamemnon, qu’ils sont en déroute. Agamemnon lui promet monts et merveilles s’il revient au combat, des trésors à n’en plus finir, une de ses filles en mariage au choix, sept villes, des honneurs, et de lui rendre Briséis, la captive qu’il lui avait donnée en part d’honneur et qu’il lui a prise. Après que Dévor lui a exposé tout cela, voici donc ce que répond Achille (j’avoue, j’aime toujours me le représenter en Brad Pitt, trop beau et avec un air d’innocence, comme dans le film), cet ancêtre de Bartleby, qui fait la révolution par le non :
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Ainsi lui répond en retour Achille aux pieds agiles :

« Fils de Tresseur-de-peuple, né de Zeus, Dévor aux mille arts,
Il faut que je vous dise ma pensée en toute franchise,
Comme je l’entends, et ce que je ferai pour ma part,
Que vous ne roucouliez plus l’un l’autre, assis à mes côtés.
Autant que les portes de l’Hadès, il m’est détestable,
Celui qui, ayant dans l’esprit quelque chose, en dit une autre.
Je vous dis, moi, ce qui me paraît la meilleure chose :
Je ne crois pas que l’Atride Agamemnon me persuade,
Ni les autres Danaens, car il n’y a pas d’avantage
À se battre toujours, sans relâche, contre l’ennemi,
Mais une part égale à qui reste à l’écart et qui
Guerroie dur, un même honneur au vaillant et au lâche.
Et meurent de même qui ne fait rien et qui fait beaucoup.
Il ne m’a rien rapporté de tant souffrir en mon âme,
D’être toujours à exposer ma vie dans la bataille.
Comme un oiseau à ses petits sans ailes apporte tout
Ce qu’il a pris, en se donnant bien du mal, à la becquée,
De même, combien de nuits sans dormir ai-je passées,
Et de journées sanglantes, tout entières à me battre,
À affronter des hommes pour leur prendre leurs femmes !
Avec mes nefs, j’ai dévasté douze cités d’humains,
Et sur terre j’en compte onze dans la Troade fertile ;
Dans toutes j’ai pris un abondant et précieux butin,
Et tout ce que j’ai rapporté je l’ai donné à l’Atride
Agamemnon ; lui qui restait derrière, près des rapides
Nefs, le prenait, en distribuait un peu, en gardait plein.
Et alors qu’il donne des parts d’honneur aux rois et aux chefs,
Eux les ont bien gardées, mais à moi seul des Achéens
Il l’a prise, il a ma douce femme ; qu’il couche avec elle,
Qu’il s’en rassasie ! mais pourquoi se battraient-ils, les Argiens,
Contre les Troyens ? pourquoi a-t-il conduit une armée
Ici, l’Atride ? À cause d’Hélène aux beaux cheveux ?
Sont-ils seuls, de tous les mortels, à aimer leurs femmes, eux,
Les Atrides ? Tout homme qui est bon et sensé
Aime la sienne et en prend soin, comme moi je l’ai aimée
De tout mon cœur, toute captive qu’elle était.
Il m’a pris ma part d’honneur des mains, il m’a trompé,
Qu’il n’essaie pas, je le connais, il ne me convaincra pas.
Mais avec toi, Dévor, et avec les autres rois,
Qu’il songe à écarter des nefs le feu meurtrier.
Il s’est déjà donné bien de la peine, sans moi,
Il a bâti un mur, creusé un fossé large et grand,
Y a même planté des pieux ; mais il ne pourra pas
Arrêter ainsi la force d’Hector tueur d’hommes ; tant
Que je combattais avec les Achéens, il n’osait pas,
Hector, avancer hors des remparts le combat,
Il n’allait pas plus loin que les portes Scées et le chêne.
Il m’attendit là un jour, j’étais seul et c’est à peine
S’il put m’échapper. Mais je ne veux plus me battre avec
Le divin Hector, et demain, une fois sacrifié
À Zeus et tous les autres dieux, je chargerai et mettrai
Mes nefs à la mer, et tu les verras, si tu veux,
Si cela t’intéresse, naviguer sur le poissonneux
Hellespont, dès l’aube, mes hommes ramant avec ardeur ;
Si nous donne une bonne traversée l’illustre ébranleur
De la terre, en trois jours je serai dans la fertile Phthie.
J’ai là-bas de grands biens, que j’ai laissés pour mon malheur quand
Je vins ici, d’où je rapporterai l’or, le rougeoyant
Airain, les femmes aux belles ceintures et le fer gris,
Autant que j’en ai obtenu ; la part d’honneur qu’il m’avait
Donnée, il me l’a prise pour m’outrager, le fils d’Atrée,
Le roi Agamemnon ; dis-lui tout comme je l’ordonne,
Publiquement, que les autres Achéens se révoltent,
S’il espère tromper quelque Danaen encore ;
Lui, toujours bardé d’impudence, tout chien qu’il soit,
N’oserait jamais me regarder en face, moi.
Je ne l’aiderai ni de mes conseils, ni de mes bras ;
Il m’a trompé et offensé, il ne me bernera
Plus encore avec ses discours ; c’est assez ! qu’il disparaisse
Tranquillement ; le sage Zeus lui a pris toute sagesse.
Ses cadeaux me font horreur, et de lui je fais cas
Comme d’un cheveu. Même s’il me donnait dix ou vingt fois
Ce qu’il a maintenant ou qu’il pourrait un jour posséder,
Tout ce qui arrive à Orchomène ou à Thèbes
D’Égypte, où les maisons regorgent de richesses,
La ville aux cent portes, dont chacune laisse passer
Deux cents guerriers avec leurs chars et leurs cavales ;
Même s’il me donnait autant qu’il y a de sable
Et de poussière, jamais il ne convaincrait mon âme,
Agamemnon, avant de payer jusqu’au bout son outrage
Douloureux. Je n’épouserai pas la fille de l’Atride ;
Même si elle était rivale en beauté d’Aphrodite
Dorée, ou d’Athéna aux yeux brillants pour l’ouvrage,
Non, je ne l’épouserais pas ; qu’il prenne un autre Achéen,
Un qui soit comme lui et soit plus roi que moi.
Si les dieux me sauvent, si chez moi je reviens,
Pélée lui-même cherchera bien une femme pour moi.
Il y a nombre d’Achéennes en Hellade et en Phthie,
Des filles de seigneurs qui défendent leur ville,
Et c’est de l’une d’elles que je veux faire ma femme.
C’est là que mon cœur viril me pousse à aller
Prendre pour épouse une femme raisonnable,
Pour nous rassasier des biens acquis par le vieux Pélée ;
Il n’est rien pour moi qui vaille autant que la vie, pas même
Ce que Troie, ville bien peuplée, a dit-on acquis naguère,
Avant l’arrivée des fils des Achéens, en temps de paix,
Ni même ce que renferme le seuil de pierre de l’archer
Phébus Apollon dans la rocailleuse Pytho.
Les bœufs, les gras moutons, on peut les enlever,
Et on achète les trépieds et les blonds chevaux ;
La vie de l’homme ne revient pas, ne peut être pillée
Ni prise, une fois qu’elle a passé l’enclos de ses dents.
Ma mère m’a dit, la déesse Thétys aux pieds d’argent,
Que deux sorts, vers le terme de la mort, m’emporteraient.
Si je reste ici à combattre la ville de Troie,
Je perdrai le retour, mais ma gloire ne périra pas ;
Et si je reviens dans la terre de la patrie,
Je perdrai la noble gloire, mais une longue vie
Me sera donnée, et la mort ne m’atteindra pas trop vite.
Et moi j’encouragerais les autres Achéens
À rentrer chez eux, car vous ne verrez jamais la fin
De la haute Troie ; car surtout Zeus qui voit au loin
Étend sa main sur elle, et rend confiance à ses guerriers.
Vous, allez donc plutôt vers les chefs des Achéens
Rapporter mon message – c’est la part des anciens –
Pour qu’ils trouvent en réfléchissant une meilleure idée,
Qui puisse sauver leurs bateaux et l’armée achéenne
Devant nos nefs creuses, car elle n’est d’aucune aide,
Celle qu’ils ont imaginée, tandis que je suis colère.
Phénix peut rester avec nous pour passer la nuit
Afin de retourner sur nos nefs dans sa patrie,
Demain, s’il le veut ; je ne l’y forcerai pas. »

Ainsi dit-il, et tous restent sans bouger, sans voix,
Ébahis de ses mots : si rudement il a refusé !

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Remèdes pour la liberté

Pour son bureau à l’Élysée, Emmanuel Macron a choisi la Marianne d’un artiste (ou à peu près) américain qui signe Obey. Tout un symbole à méditer, à l’heure du coup bas des sous-marins et de l’alliance Aukus. Quand nous cesserons d’accepter d’enlaidir notre capitale des tulipes d’un autre de ces artistes (ou à peu près) américains, cadeau financé par ceux à qui il s’impose, et autres démonstrations de soumission de notre pays aux États-Unis, nous aurons le droit de critiquer le peu de soutien de l’Europe. En attendant, ce peu est mieux que rien. Puisse-t-il participer à réveiller les Européens.

J’ai enregistré une vidéo de mon texte Rapport d’une guerrière. Et j’ai d’autres idées à réaliser en ligne. Je ne suis pas du genre à obéir, moi, au système dominant, même si comme les États-Unis par rapport à la France, il a de plus gros bras que moi. Nous avons un cerveau, et ses possibilités ne se mesurent pas en termes de taille. Mieux vaut être petit et libre qu’enflé et prisonnier.

En me tendant mon traitement anticancer, le pharmacien m’a dit « vous ne prendrez pas cette cochonnerie toute votre vie, vous en serez bientôt libérée ». Cette cochonnerie nécessaire me fatigue beaucoup certains jours, mais j’aime à penser que lorsque je n’aurai plus à la prendre, dans deux ans, je rajeunirai, en retrouvant mon fonctionnement hormonal naturel, et alors sans doute, je courrai mieux, et je travaillerai mieux. Certains remèdes sont difficiles à prendre, mais la sortie du problème qu’ils promettent en vaut la peine.

J’ai feuilleté très rapidement le dernier livre de Mona Chollet en librairie, et je suis tombée juste sur un passage où elle dit que c’était son compagnon qui payait seul leur loyer. C’est tellement consternant. Et cohérent avec sa vulgarisation de l’image de la sorcière comme emblème de la féminité. Qu’une femme, ou des femmes, prétendent donner des leçons de libération des femmes alors qu’elles sont elles-mêmes si peu émancipées, c’est le même phénomène que celui des religieux célibataires qui donnent des leçons de couple : mensonge et hypocrisie. C’est la clé numéro 1 : les femmes qui continuent à penser plus ou moins confusément que c’est à l’homme principalement de payer ne seront jamais libérées. Pas plus que ne seront libérées la France ou l’Europe si elles continuent à penser plus ou moins confusément que c’est aux États-Unis de régenter le monde.

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RAPPORT D’UNE GUERRIÈRE (vidéo et texte)


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RAPPORT D’UNE GUERRIÈRE

Le mal est vieux. Voilà ce que j’ai compris en le voyant à l’œuvre. (Œuvre n’est pas le mot approprié, il faudrait dire désœuvre). Quel que soit l’âge de la personne qu’il investit, il l’imprègne de tout ce que la vieillesse peut avoir de mauvais.

Je dis le mal, je pourrais dire aussi bien le diable, si ce n’était risquer de donner à imaginer quelque chose qui ressemble à une personne. Le diable n’est pas une personne, mais un mal qui s’empare de certaines personnes, et dont ces personnes à leur tour, si elles ne s’en dépossèdent pas, contaminent d’autres. Ainsi donc « le » diable n’existe pas, il n’existe pas tout seul, il est légion. Mais si l’un d’eux, l’un de ces possédés, s’en prend spécialement à vous, alors c’est le mal tout entier que vous devez affronter à travers ce diable-là et ses contaminés.

Le mal a de la vieillesse non pas la paisible sagesse venue avec l’expérience et la connaissance, ni la beauté des ruines qui donnent à penser ; non, il n’a de la vieillesse que la morbidité, la faiblesse, les humeurs aigres, le tourment incessant, l’envie jalouse et mauvaise, la démence sénile et surtout la grande peur de la mort de ceux qui parviennent au terme de leur vie sans avoir osé la vivre, de ceux qui furent esclaves d’eux-mêmes et du regard des autres à en crever, des increvables parce qu’indécrottables, conservés dans la croûte de crotte de leur existence faussaire.

Le vieux tenta de me harponner aussitôt que j’apparus. J’étais loin de m’en douter mais par instinct, sans doute, je m’étais bien gardée d’apparaître devant lui. De son petit bureau niché dans le château, il m’aperçut quand même. J’étais fraîche, et il est inutile d’expliquer pourquoi ma fraîcheur attira le vieillard, aussi sûrement que le sang des vivants attire les vampires.

Je venais alors d’inventer une nouvelle espèce de rose, que j’avais appelée Reine, et qui avait fait sensation parmi les amateurs de fleurs par son beau charnu, sa couleur rouge sang et son parfum enivrant, dont on disait qu’il aurait réveillé les sens d’un mort. Ma rose avait fait l’objet d’articles même au-delà de la presse spécialisée, et c’est ainsi que le vieux m’avait repérée.

Lui était au service du château depuis des temps immémoriaux, chargé des relations publiques – parrain des faussaires, il excellait à cette fonction. La nuit, il servait aussi de préposé à l’ouverture du portail, et la licence, qu’il partageait avec d’autres, d’autoriser ou de refuser l’entrée au château, lui conférait un pouvoir de séduction et d’intimidation dont il ne se privait pas d’abuser – du moins dans la limite de ses faibles moyens personnels.

Une chose qu’on ne dit pas souvent, c’est que le diable veut être aimé. Et comme il ne peut être aimé pour ce qu’il est, une fois qu’on le connaît, il se fait passer pour quelqu’un qu’il n’est pas. Pour quelqu’un d’aimable, de très aimable, d’autant plus aimable qu’il vous flatte. Voilà donc sa stratégie, voilà comment tout a commencé, et comment tout a très mal fini, une fois que je l’ai démystifié, puis fui, et qu’alors il m’a poursuivie de ses assiduités, m’a harcelée par l’intermédiaire d’un tas de gens qu’il a manipulés.

Ils m’ont prise pour leur proie. Nul ne m’a demandé mon avis. Nul ne s’est demandé si je consentais. À être harcelée de mensonges, trahie, coupée de mes relations professionnelles, sociales, personnelles, empêchée de gagner ma vie, obligée de vendre ma maison, envoyée travailler dans des conditions indignes qui m’ont causé une grave maladie, contrainte de ne pouvoir parler sans être accusée de délire – les possédés demeurant tous dans un terrible déni de leurs actes et de la réalité, et refusant d’entendre ce que je m’évertuais à dire.

Après que j’eus inventé cette rose, je reçus beaucoup de commandes. La plupart des jardins de la ville, et des jardins des autres villes du pays, et de ceux des pays étrangers, et aussi nombre de particuliers, la désiraient, cette Reine si éclatante et sensuelle. Quelques autres producteurs de fleurs arrivaient à en produire des imitations, mais j’avais seule le secret de son invention, et elle restait unique en son genre. Or la jalousie et l’envie des humains ne tardent pas à s’acharner sur qui sourit la grâce.

C’était pourtant une bien candide invention que ma Reine, dans les plis de laquelle se dessinaient les abîmes de la mort autant que les joies affolantes de la vie, certes, mais sans essayer d’y piéger quiconque, sans la moindre tromperie. Ma rose sans pourquoi, ma rose nue, donnait le vertige à ceux dont l’existence est faite d’habits et de masques, de feintes et de bas calculs, de prudences et d’abus. Les innocents voulaient ma Reine pour en jouir innocemment, les autres pour jouir de la détruire. Je commençai à voir, dans les revues de jardinage, des mots fielleux accolés à ma rose, ou à moi-même. On aurait dit que j’avais fait du mal à quelqu’un qui cherchait à s’en venger en dépréciant mon travail et en me dépréciant. Je ne comprenais pas, candide que j’étais, comment des gens pouvaient s’en prendre avec tant d’iniquité à quelqu’un qu’ils n’avaient jamais rencontré. Pourtant je devais bien admettre qu’on commençait à me lancer des regards mauvais, que des portes se fermaient devant moi.

Je m’étais toujours tenue à distance du château, à cause de ce qui se trame dans les lieux de pouvoir, de l’odeur de fumier qu’ils dégagent sans pour autant produire autre chose que des fleurs en série, des plagiats de fleurs indéfiniment répétés. Mais le château possédait le plus grand jardin de la ville, et c’était un potentiel acquéreur que je ne pouvais négliger, en ces temps où les commandes se faisaient plus rares. J’y envoyai donc, sans l’adresser à personne en particulier, seulement aux « Jardins du château », une proposition. Je reçus une réponse rapide, non pas de leur jardinier, mais de leur communicant. Réponse positive. Le vieux diable me donna rendez-vous et je signai l’accord, ignorant avec qui et pour quoi je signais.

Ah, vous qui m’écoutez, vous voyez bien ce que je veux dire, n’est-ce pas ? Ce genre de choses vous est déjà arrivé, sans doute ? Sinon, elle vous arrivera. C’est pour ça que je vous parle. Pour vous prévenir. On a beau savoir, on n’est jamais assez prévenu, face au diable. Pourquoi ? parce qu’on ne sait pas ce qu’est le diable. Vous pensez bien qu’il se présente rarement, pour séduire les gens, en leur tirant sa langue fourchue. Oh certes, il la sort, cette langue trompeuse et vénéneuse – qui lui sert de sexe, soit dit en passant – mais toute enrobée de sucre et d’or, si bien qu’on la croirait venue d’un de ces anges qui habitent les hauteurs célestes où nous, pauvres humains, accédons rarement. En vérité, lui habite dans le trou des latrines, mais son odeur, on ne la perçoit que peu à peu et très mal, tant il la masque de celle de toutes les roses qu’il dérobe ou achète. Quand enfin, d’imperceptiblement incommodante, elle devient insupportable, il est trop tard, le mal est fait.

Échapper au diable ! Quand l’urgence se déclare, heureux sont ceux pour qui l’éloignement suffit au salut. Car le diable ne désire pas seulement tromper les autres, il désire aussi se tromper lui-même. Et les roses qui lui servent le mieux à se dissimuler à lui-même son odeur de latrines, il ne veut pas les laisser partir. C’est alors que tout ne fait qu’empirer.

Tout ne fait qu’empirer dans les faits, mais pas dans votre tête. Pour votre tête, la sortie du brouillard est bénéfique, très bénéfique. Mais dans votre existence, le harcèlement du diable qui ne veut pas vous laisser partir se fait de plus en plus vicieux et oppressif, la menace est de plus en plus forte.

Ça a commencé avec des fleurs. Ma rose, qui n’avait d’autre but que d’être. Et plus tard, la fleur qu’il me fit envoyer par une de ses collègues, une servante du château. Elle frappa chez moi et me la remit de sa part. Je n’aurais su dire à quoi ressemblait la fleur qu’il me fit ainsi envoyer, en fait elle ressemblait à toutes sortes de fleurs, et surtout à une fleur artificielle. Ce qu’elle était. Je la posai dans un coin et je me dis qu’au fond il était sympathique, il avait voulu bien faire. Et puis j’oubliai. J’avais ma vie, vous comprenez. Avec des joies vraies, et aussi de vrais problèmes. Quelque temps plus tard, comme je rencontrai de nouveau des difficultés professionnelles, je songeai qu’il pourrait peut-être me donner du travail, et je décidai de me rappeler à lui en utilisant son procédé, malheureuse imbécile ! Je confectionnai à mon tour une fleur artificielle, et la lui envoyai. Moi aussi, j’étais entrée dans la voie du crime.

Il me répondit aussitôt par l’envoi d’une nouvelle fleur artificielle. J’en confectionnai une autre, que je lui expédiai en lui faisant savoir que j’espérais son aide pour trouver un travail, étant en grande détresse. Il me répondit, sans fleur, qu’il ne m’aiderait nullement. Il y avait pourtant tout un réseau d’entraide autour des créateurs de fleurs, grâce auquel ces derniers survivaient, même s’ils se concurrençaient aussi. Son refus brutal me fit vaciller. Une méchanceté si vertigineuse, je n’en avais jamais encore rencontré. Il était donc si mauvais, en fait ? Oui, et bien plus encore. Tout ce qu’il avait déjà fait pour me nuire, je l’ignorai, je l’ignorai très longtemps encore.

Non seulement le diable profite des moments où une personne est affaiblie pour s’imposer à elle, mais très vite, de plus, il s’emploie à l’affaiblir davantage, et même à la détruire. La raison eût voulu que j’abandonne aussitôt cet échange malsain. Fus-je victime de mon propre artifice ? Oui, et ma détresse du moment était telle que j’étais comme une personne accrochée des deux mains à une branche, le corps suspendu au-dessus du gouffre. Lâcher la branche, si pourrie fût-elle, c’était mourir. Alors je tombai dans le déni, qui est un autre gouffre.

Je niai en moi-même que ma branche était pourrie. Ou plutôt, tout en voyant bien son éclatante pourriture, je me persuadai que je pouvais l’en guérir, en lui envoyant assez de fleurs pour la regreffer comme par miracle à sa verdeur. Ce faisant, j’oubliai ma détresse, mes problèmes. Ce n’était plus de ma détresse que je devais m’occuper, mais de celle que je supposais à cette vieille branche. J’avais sans cesse peur qu’elle ne meure complètement avant que j’aie pu la regreffer. Je passais mes journées à confectionner des fleurs que je lui envoyai à cet effet, tandis qu’il m’en expédiait aussi pour maintenir le système.
Un système qui fonctionnait, en effet. Qui le maintenait en vie, comme le sang bu la nuit maintient au vampire un semblant de vie. Cette fuite en avant dura longtemps. Je rêvais de me tuer, mais je ne le pouvais pas, car il fallait que je sauve les vivants.

En vérité ce n’était pas lui qu’il m’importait de sauver, mais ceux que j’aimais, et qui souffraient avec moi, mes proches. Et puis toute l’humanité, tous les innocents de l’espèce humaine, que je voyais menacés par le dérèglement du monde induit par le vieux mal. Et peu à peu je me détachai de cette branche morte, de cet échange délirant de fleurs artificielles. Mais le gouffre était toujours ouvert sous mes pieds, et pour ne pas y tomber je m’accrochai à la pierre elle-même, tout en me tournant vers le ciel. À contempler le ciel, ses lumières, ses astres et ses nuées, je sentais moins la fatigue de mes bras.

Le diable cependant, du fond du gouffre d’où il m’avait lancé cette horrible branche pour que je m’y retienne, faisait tout pour m’empêcher de m’en détacher – le plus sûr moyen pour que je tombe finalement dans sa gueule. Après avoir manœuvré pour m’isoler totalement, c’était des représentants du monde entier qu’il convoquait pour me cerner et se substituer à sa branche, que je lâchais. Après les fausses fleurs, les fausses étoiles. J’étais maintenant prise dans une grande toile d’araignée tendue au-dessus du gouffre, et je me débattais pour échapper au filet des stars enjôleuses. Quand je les eus toutes renvoyées aux chères études qu’elles n’avaient pas faites, le diable les remplaça par d’autres figures que nous sommes formées à idolâtrer, parents et autres proches familles. Je m’en détachai aussi.

Le diable pouvait bien continuer à faire peser son cauchemar sur moi, j’étais sortie du cercle vicieux où je devais participer pour ne pas tomber. La toile où il s’évertuait à me retenir, en fait je la regardais de loin. Et c’est de loin que je vous fais ce récit, chers inconnus. Puisse-t-il vous être utile, que vous vous soyez déjà retrouvés dans une situation similaire, ou que vous risquiez de vous y retrouver un jour. Ce qui me sauva fut l’amour de mes tout-proches, et ma combativité, jamais prise en défaut, même s’il m’arriva de me tromper de combat. Ce qui me sauva, ce qui sauve, c’est la raison divine qu’est l’instinct de vie, pour soi et pour autrui. Je marche les pieds sur terre et j’ai musclé et assoupli mon corps, pour mieux tenir quand se lèvent les vents mauvais. Pour vous dire toute la vérité, je suis bel et bien descendue dans la mort, à moment donné, mais je me suis ressuscitée, seule au milieu du champ de bataille, dans la vie réelle, que j’aime.

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Cherbourg en 27 images

Avec une pensée pour tous ceux et celles qui auront perdu leur travail après le mauvais coup de la rupture de contrat pour les sous-marins que Cherbourg devait construire pour l’Australie. Américains et Anglo-saxons ont toujours fait passer affaires et autres intérêts avant toute chose, et leur manœuvre est là bien risquée pour l’équilibre planétaire. La veille de l’annonce de cette rupture de contrat, j’ai posté des photos du sous-marin Le Redoutable sur Instagram, on peut aller les y voir.

À Cherbourg les gens sont très gentils, on mange très bien (poissons, fruits de mer), le Cité de la mer est fantastique et à visiter absolument, il y a aussi un très intéressant musée de peinture, et des plages à proximité, à pied ou à vélo.
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Un peu trop sans doute de boutiques abandonnées en ville




Partout des ports, dans cette immense rade


Retour d’un bon dîner au restaurant en amoureux :-)



Les aquariums de la Cité de la mer sont fantastiques. Très émouvant aussi, sa grande salle des bagages, dans l’ancienne gare maritime, consacrée aux migrants européens des siècles derniers pour l’Amérique









autoportrait du matin humide, en accord avec la ville aux parapluies – mesdames, messieurs, faites du sport, et vous garderez longtemps un corps en bonne(s) forme(s)
devant le musée de peinture
une ville où il fait beau aussi, malgré le « climat océanique franc », c’est-à-dire très changeant

à Cherbourg-en-Cotentin, 14, 15 et 16 septembre 2021, photos Alina Reyes

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Mona Chollet, Emmanuel Carrère et les « pervers narcissiques »

J’ai vu dans un magazine que Mona Chollet voulait appeler les pervers narcissiques de « parfaits enfants du patriarcat », ou quelque chose comme ça. En voilà une façon de les dédouaner, encore plus que l’appellation pervers narcissique. Elle qui accuse les hommes d’être toujours prêts à se dédouaner de leurs abus les y aide bien. Pas à une contradiction près, elle qui critique aussi le fait que les femmes aient trop tendance à se sentir fautives, quelques lignes d’interview plus loin s’accuse et s’en veut de se sentir parfois en concurrence avec des femmes. L’esprit de concurrence est certes à éviter mais enfin il arrive que des situations de concurrence se produisent, et pourquoi une femme ne pourrait-elle être parfois en concurrence avec des femmes ou avec des hommes, comme tout le monde ? Mona, y a encore du boulot, pour toi et pour tes lectrices. Beaucoup de boulot. Comme qui dirait qu’on n’a pas avancé depuis la Beauvoir et sa détestation des femmes et de la maternité. Certains féminismes tournent désespérément en rond, sans arriver à sortir du morne cercle des problèmes de leur « deuxième » sexe, ce cercle où des femmes, et des hommes, identifient les femmes aux regards et aux injonctions du patriarcat, ce qui se manifeste notamment dans des définitions d’elles-mêmes par la négative (« ni putes ni soumises », double négatif qui ne fait en rien un positif) ou l’image négative (sorcières, franc succès – sans doute identifier les femmes à des victimes considérées comme saintes ou quasi, sans souci de vérité historique, flatte-t-il mieux l’éternelle condition féminine que faire de femmes fortes, savantes, douées et puissantes, dont l’Histoire ne manque certes pas, des emblèmes de la féminité et des modèles pour la féminité). Mona Chollet récupère (habilement sans doute pour le grand public) nombre de thèses plus ou moins anciennes ou récentes, sans rien inventer. Or la première preuve de liberté serait d’inventer, non pas pour faire du neuf à tout prix, mais pour être soi et non une représentation sociale. Les livres de Mona Chollet sont trop ennuyeux à mon goût, je ne peux la lire, j’ai préféré la lecture – quoique faite rapidement – d’Alice Coffin, qui elle au moins a du nerf.

Pour en revenir aux « pervers narcissiques », je les appellerais plutôt, moi, des criminels. Les manipulateurs sont des criminels. Et quiconque manipule ou se laisse délibérément manipuler participe au crime. Je prépare quelque chose sur la question – à suivre. Dans le même magazine, L’Obs, feuilleté hier à la bibliothèque, j’ai lu la chronique d’Emmanuel Carrère sur les noms des djihadistes du 13 novembre. Il note que le nom « alias » de Salah Abdeslam, le nom qu’il s’est choisi, est Abou Abderrahman. Je signale, à lui et à qui ne connaît rien à l’arabe, que ce nom signifie Père Serviteur-miséricordieux – belle manipulation, beau nom de pervers narcissique pour un criminel. (Voir cela eût été un bon début pour cette chronique hebdomadaire du procès, Emmanuel. Un début qui aurait signifié quelque chose. Raté. Peut mieux faire une prochaine fois ? Il faudrait peut-être commencer par nettoyer ton miroir)

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Pacotilles et trésors

Je me disais, on ne peut pas reprocher aux journalistes d’avoir des goûts et des idées de journalistes. Ce ne sont ni de grands penseurs, ni grands artistes, ni de grands scientifiques, etc. À chacun son métier, et les vaches seront bien gardées. Le problème est que les journalistes ne font pas assez souvent leur métier, qui est d’informer aussi honnêtement que possible, et font trop souvent métier d’influenceurs. Que la presse écrite fait le même job d’occupation des cerveaux que la télé, et pire, que le plus souvent elle le fait en se croyant intelligente. Ainsi les journalistes propagent-ils dans le grand public leurs goûts et leurs idées médiocres et approximatifs, n’ayant ni la stature ni la formation pour endosser le rôle de guides, y compris ceux qu’on nomme critiques. Et puis à force de propager la médiocrité, non seulement ils rabaissent le grand public, mais ils rabaissent aussi ceux qui font profession de penser ou de créer, et qui se mettent eux aussi à œuvrer dans la médiocrité, encouragés, dans un cercle vicieux, par le succès qu’ils rencontrent ainsi auprès de la presse, et partant, du grand public. Et voici que tout ce monde, producteurs de médiocrité, transmetteurs de médiocrité, receveurs adeptes de médiocrité, se prend pour une élite, et que la médiocrité passe pour l’excellence dans une grande partie de la population.

Voilà ce que je me disais. Ce n’était pas faux, mais en marchant dans les rues cet après-midi, je me suis dit qu’au fond ils n’étaient peut-être pas des influenceurs, mais seulement des gens à l’image les uns des autres. Oui, c’est ce que j’ai pensé en sortant de la bibliothèque, où je venais de lire quelques pages culture d’un « grand » magazine. Les gens dont le magazine parle, ou qui y écrivent, ou qui y sont interviewés, ces gens dont la prose et la pensée me tombent des mains, rencontrent un très grand succès ; et en fait je ne peux pas en rejeter toute la responsabilité sur les journalistes. C’est que beaucoup de gens aiment ça, en fait, ce niveau si moyen, trop moyen. Tous ces gens sont là en miroir les uns des autres et après tout c’est leur droit. Rien de nouveau sous le soleil, les exceptions… sont exceptionnelles, et maltraitées ou occultées (en fait, ce n’est pas ni ne fut le cas dans toutes les civilisations, dans toutes les époques, dans tous les groupes humains, ou pas de la même façon qu’aujourd’hui, mais c’est une autre histoire). En tout cas j’aime mieux les gens qui ont une autre culture, quelle qu’elle soit, que celle que véhicule la presse, ils sont beaucoup plus intéressants.

Je suis donc allée à la bibliothèque, non pour lire les magazines, mais pour prendre le tome des chants IX à XVI de l’Iliade en bilingue, l’édition des Belles Lettres en Livre de poche. Car dans quelques jours j’aurai terminé le chant VIII, et je ne veux surtout pas manquer de la suite. J’ai le texte grec en ligne (en deux versions, avec de très rares et minimes variations), mais je tiens à l’avoir aussi en papier. Je suis revenue avec le livre dans mon sac à dos, radieuse comme si je portais un trésor. Et c’était bien le cas. La médiocratie, telle un avion détourné dans une tour, a fait main basse aussi sur Homère ces derniers temps (voir ici ou ) mais – ce sera le dernier proverbe de cette note – les chiens aboient, la caravane passe. À travers temps, chargée de trésors.

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Leçons de musique : Ravel et Aloysius Bertrand ; Homère (VII, 421-441, ma traduction)


Une magnifique leçon de musique et de poésie
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mes autres notes mentionnant Maurice Ravel : ici
et Aloysius Bertrand :

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et ces vers, traduits aujourd’hui, du chant VII de l’Iliade, chant que je suis ce soir en train de finir de traduire :
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Le soleil se projette tout juste sur les champs,
Sorti des flots calmes et profonds de l’Océan,
Montant dans le ciel ; et les voici face à face,
Ceux des deux camps, peinant à distinguer les cadavres.
Mais ils lavent le sang des blessures avec de l’eau,
Et versent de chaudes larmes en chargeant les chariots.
Le grand Priam n’autorise pas les lamentations ;
En silence ils empilent les morts sur le bûcher,
Le cœur affligé ; après les avoir brûlés, ils s’en vont
Vers la sainte Troie ; pour leur part, les Achéens bien guêtrés
Empilent leurs morts sur le bûcher, le cœur affligé,
Et après les avoir brûlés, vers leurs nefs creuses s’en vont.

Ce n’est pas l’aurore, mais l’aube encore à mi-ténèbre,
Quand autour du bûcher des Achéens choisis, réunis,
Versent sur son pourtour de la terre prise à la plaine,
Pour un tombeau commun, puis construisent devant lui
De hauts remparts, pour protéger les vaisseaux et eux-mêmes.
Ils pratiquent dans le mur des portes bien ajustées,
En sorte que les attelages puissent y passer ;
À l’extérieur, tout contre, ils creusent un long fossé,
Large et profond, dans lequel ils plantent des pieux.

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Réflexions au fil du clavier autour du procès des attentats du 13 novembre

Ce que je préférais lire dans Le Monde, c’était les commentaires des abonnés, pour les articles non payants. Maintenant on ne peut même plus lire ceux-là. Du coup je me désintéresse du Monde. C’est quand même gonflé de faire payer les commentaires écrits par leurs lecteurs. Quand je n’étais pas encore blacklistée par la presse, j’ai publié chez eux comme ailleurs quelques tribunes, elles ne m’étaient pas payées, mais elles sont passées dans les articles payants. Pourtant nous les contribuables finançons largement la presse écrite, les pouvoirs ayant besoin de ses bons services. J’ai une formation de journaliste et je sais l’importance du travail fait par les journalistes mais je sais aussi que beaucoup trop d’entre eux trichent. Un journaliste de l’Obs aujourd’hui a fait dire au terroriste Abdeslam quelque chose qu’il n’a pas dit ; soit il ignore l’importance des mots et il faut qu’il retourne apprendre son métier, soit il ment délibérément et il faut le virer. Comment être crédible, et comment oser donner des leçons de démocratie au monde quand propage de fausses informations ? À propos d’Abdeslam, je vois des gens, dans les commentaires çà et là, se laisser berner par ce qu’il dit, s’imaginer qu’il « assume », qu’il est au service de Dieu, etc. Cela pour mieux le haïr, mais ce n’est pas pour ce qu’il dit qu’il faut le détester, car ce qu’il dit est faux – il n’assume rien du tout, puisqu’il refuse de reconnaître son crime et se cache derrière l’islam, salissant ainsi l’islam, les musulmans, ses victimes, et toute l’humanité. Ainsi en reprenant la même rhétorique que la sienne on ne fait que faire son jeu. Ce qui est à détester, c’est qu’il refuse de reconnaître le crime, la faute, l’horreur commise.

Déjà au premier jour du procès nous voyons à l’œuvre, et pas seulement à l’intérieur du Palais de Justice, les processus du faux qui conduisent au crime. Ce procès devrait nous en révéler encore beaucoup, c’est une mauvaise nouvelle pour les camps des opinions toutes faites, de quelque bord qu’elles soient, et tant mieux.

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