Journal intime d’une jeune femme libre, 8 : avec les Haïtiens de Montréal

"Ma vie douce", 2001, éd Zulma, 401 pages

Nous sommes donc toujours à Montréal, en 1991 (mot-clé Ma vie douce pour voir tous les épisodes du journal). La prochaine fois nous serons d’abord à Québec puis ce sera la fin du journal de Montréal.

*

Je me suis remise à écrire hier. Ça a l’air d’aller.
Dany est revenu, on est allés dîner chez Pitt et lui, c’était formidable. Ce soir, chez Monique.

Je crois que j’ai trouvé le thème sur lequel je vais travailler, à la fois pour ma conférence au Costa-Rica, pour Claire Cayron, et en complément de mon dossier pour la villa Médicis : la création, principalement littéraire. Avant d’arriver à une théorisation, je voudrais procéder par témoignages. Les miens, pour l’instant : euphorie pendant l’écriture du Boucher (cf Roussel, et nostalgie qui s’ensuit) ; effets rétroactifs de l’écriture (l’escalade dans Lucie) ; l’ « existence » des personnages (peur de mes personnages pendant l’écriture du roman actuel) ; similitude entre le travail d’acteur et le travail d’auteur ; indépendance de l’écriture, et sa propre force créatrice (le plan qu’on ne peut pas suivre ; forme de pelote d’une seule image, phrase ou sensation).

Dany. Si je n’avais dû venir au Québec rien que pour le connaître, cela me suffirait. Je l’aime beaucoup, beaucoup. L’autre soir, on est allés au cinéma tous les deux, voir La Voce della luna, et puis on est allés dîner au café Cherrier ; et on est rentrés à pied, bras dessus bras dessous, il a dit qu’il était heureux ce soir, je ne sais pas si j’y étais pour quelque chose, mais moi j’étais heureuse, avec lui.
Il aime beaucoup Florent aussi, et il nous a fait entrer dans son milieu haïtien à Montréal. Ils sont tellement intelligents et humains, je crois que je n’avais jamais rencontré des gens aussi forts. Il y a d’abord Pitt, un être adorable, fou de François Mauriac et de poésie, inventeur du « pittisme », c’est-à-dire d’une façon de penser et de vivre en refusant tout compromis, de garder un esprit lucide et intransigeant.
Pitt, c’est une sorte de misanthrope au grand cœur. Il ne pardonne rien, « mais quand il aime, il pardonne tout », dit Dany. Il a vécu huit ans à Madrid, il a tout lu (et sans doute tout vécu), et il a gardé un air de grand gamin maigre et enjoué, toujours prêt à lancer une citation, de préférence des vers (quand son enthousiasme monte trop, il va chercher le livre et lit, admirablement, de sa voix grave, chaude et fine, le poème entier), ayant toujours des tas d’anecdotes à raconter, littéraires ou historiques… Et puis chaleureux, de cette chaleur bien particulière qui lui a fait nous appeler tout naturellement, après notre premier dîner chez lui, « mon frère Florent » et « ma sœur Alina ».
Hier soir, nous avons dîné chez Roland et Chantal, que nous ne connaissions pas. Il n’y avait là que des Haïtiens, sauf Chantal qui est d’origine suisse (une fille au grand cœur, plus très jeune et pas coquette, qui a connu bien des choses et bien des hommes, pas bête, et qui déteste les flics). Roland est aussi un intellectuel, un peu plus âgé que les autres, et plus déroutant. Il a vécu à Paris, et nous a cité de mémoire, avec brio, le discours de Malraux à l’enterrement de Braque, auquel il assistait ; il a fait un doctorat de cinéma à Varsovie ; il est très brillant, raconte avec grand art maintes anecdotes, souvent historiques, en particulier sur Haïti ; il nous a servi une recette de son invention, des croquettes aux pieds de cochon, très bien parfumées, mais d’une consistance gélatineuse à faire vomir, en insistant beaucoup pour avoir des compliments sur sa cuisine ; il a acheté chez un libraire de Buenos Aires un Cahier de l’Herne consacré à Borges et dédicacé par lui ; il semble versatile, ouvert, et soudain fermé…
Il a accueilli avec de grands éclats de rire (de joie) un historien et essayiste haïtien, plus âgé, gras et réservé, que tous semblaient beaucoup respecter, et qui se présentait apparemment à l’improviste, en fin de soirée. Le pauvre homme, qui sortait de table, a été contraint de manger la croquette qui restait, afin de donner son opinion. Roland ne le lâchait pas des yeux, pendant qu’il avalait péniblement ses premières bouchées, et a fait taire Pitt qui s’apprêtait à imiter un de ses professeurs d’Haïti, afin que le silence règne autour de la table, et que l’on puisse entendre clairement l’avis du goûteur.
Sommé de s’exprimer, le monsieur a d’abord murmuré en hésitant que oui, oui, c’était bon… mais que… peut-être… pas assez croustillant. Et alors là, tous se sont mis à témoigner avec force, affirmant que si, à l’origine c’était bien croustillant, et que si ça l’était moins maintenant, c’est certainement parce que celle-là avait ramolli à force de tremper dans l’huile où on l’avait laissée (c’est-à-dire au fond du plat, qui contenait bien en effet sept à huit centimètres d’huile). Chacun renchérissait du meilleur cœur, avec le plus grand sérieux, alors que dès le départ, hélas, les « croquettes » étaient ignoblement molles.
Roland (qui présidait à table, et se mettait debout chaque fois qu’il racontait quelque chose) a raconté une drôle d’histoire, qui lui était arrivée récemment. On l’appelle un soir chez lui, de l’hôpital, pour lui dire qu’un homme portant le même nom que lui, et originaire d’Haïti, est en train de mourir. Pensant que c’est peut-être un lointain cousin, qu’il ne connaîtrait pas, il se rend à l’hôpital. Là-bas, il demande de quelle maladie l’homme est en train de mourir. On refuse de le renseigner, sous prétexte que rien ne prouve qu’il soit bien de sa famille.
Il entre dans la chambre du malade, qui est en train d’agoniser. Il reste auprès de lui quinze minutes, au bout desquelles, oppressé par le souffle rauque et bruyant du malade, il ressort, et demande à consulter le registre. Il s’aperçoit alors que ce qu’on avait pris pour le nom de l’homme est en vérité son prénom. L’homme n’est donc pas de sa famille. Il l’abandonne alors, et quitte l’hôpital.
Sur le chemin du retour, dans sa voiture, il est pris de remords. Il retourne à l’hôpital, va de nouveau s’asseoir auprès du mourant. Au bout d’un moment, accablé par ce spectacle d’agonie, il renonce une fois de plus, et rentre chez lui. À peine arrivé à la maison, il reçoit un coup de fil de l’infirmière, qui lui annonce que l’homme est mort une minute après son départ.
Quelle histoire, non ? Je veux absolument en tirer une nouvelle.
Pour en revenir à notre soirée, il y avait encore autour de la table cinq autres Haïtiens, dont une femme, et « Bouba », le héros du livre de Dany, qui a une tête fascinante, et qui semble être un personnage des plus curieux. Ils ont passé leur temps à parler et à rire aux éclats pour de minuscules choses, ou pour des choses terribles concernant Haïti. Par exemple ce télégramme, envoyé par un officier à Duvalier : « Rébellion écrasée. Stop. Chef des insurgés arrêté et provisoirement fusillé. Stop. Attendons confirmation. » Ou cette image de Duvalier discutant à voix basse avec un mort dont il a fait exposer le corps, après l’avoir fait fusiller.
Roland est brillant, et aurait pu faire carrière dans le cinéma (et ailleurs, sans doute). Il a eu des occasions, qu’il a laissé passer. Il vivote. Il y a quelque chose de brisé en lui. Pour lui, comme pour tous ou presque, Haïti, c’est fini. Ils se méfient du père Aristide, ils se méfient de tout. L’un d’eux, un beau grand garçon énergique et vif, dont j’ai oublié le nom, dit que selon lui ce pays ne peut engendrer que des dictateurs. Aucun ne pense à retourner là-bas, sinon dans un avenir tellement hypothétique et lointain (qu’ils n’évoquent que lorsqu’on leur pose la question) qu’il ressemble à un vieux rêve enfoui très profondément, et auquel on a déjà renoncé depuis longtemps.
Plus tard on est allés au Keur Samba, où on a dansé jusqu’à la fermeture. Avant de se séparer, tout le monde s’est mis à se lire les lignes de la main.

À la télé, marionnettes de Milan. Écrire un spectacle pour marionnettes.

Mille grands chênes abattus pour rien, Sylvain à la légion, et Anaximandre au désert

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Cet après-midi au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

Cet après-midi au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

Mille chênes de cent à deux cents ans vont être abattus pour refaire la charpente de la flèche de Notre-Dame de Paris. Celle de la magnifique Notre-Dame de Reims, bombardée par les obus allemands en 1914, a été refaite à partir de l’année suivante par un architecte intelligent, Henri Deneux, non en chêne comme à l’origine, mais en ciment armé. Ceci pour économiser le bois et pour prévenir les risques d’incendie. Notre-Dame de Reims est toujours aussi magnifique, plus de cent ans après, mais les décisionnaires, à commencer par celui qui se prend pour Jupiter, sont, eux, stupides et beaucoup plus en retard sur le plan de la mentalité, bien que l’époque soit à l’urgence écologique et que Notre-Dame de Paris vienne de brûler. Ni de l’un ni de l’autre fait il n’est tenu compte, il n’est tiré de leçon. Sacrifier mille arbres d’exception pour une charpente invisible et alors qu’on a la possibilité de faire autrement, c’est criminel et sadique.

Les aventures de Sylvain Tesson, comme celles de Martine dans de vieux livres (que je n’ai jamais lus), continuent. Une aventure, un livre. Que voulez-vous, ça distrait son fils à papa, et ça paie, d’autant que le service public met lui aussi la main à la poche, par exemple France Inter qui l’a embauché à nos frais pour parler tout un été d’Homère auquel il ne connaît rien, comme je l’ai démontré. Cette fois, il s’est fait introduire chez les légionnaires. Dans la jungle, houlàlà ! M’étonnerait pas que les gars rigolent en douce en voyant, eux aussi, ce qu’il en est vraiment de ce bluffeur. Combien d’arbres seront encore abattus pour fabriquer des livres aussi creux qu’épate-bourgeois ?

Le sable du Sahara qui a teinté le ciel, la neige et les paysages français de jaune orangé il y a quelques jours, s’avère être radioactif, à cause des essais nucléaires français menés dans le sud de l’Algérie dans les années 60. Le 13 février 1960, une bombe atomique d’une puissance de 70 kilotonnes explose près du village de Reggane – une explosion trois ou quatre fois plus puissante que celle des bombes d’Hiroshima. Sympa, l’esprit colonial. Que le vent renvoie les effets du crime à leurs coupables, qui ose s’en plaindre ?

L’Histoire ne compte pas son temps. Que quelques années, quelques décennies ou quelques siècles lui soient nécessaires pour établir l’ordre et la lumière n’aveugle que les singes aux oreilles, bouche et yeux fermés. Comme le dit le Grec antique Anaximandre (dans ma traduction) : « De cela précisément où les vivants ont leur source, en cela aussi leur dissolution se produit, selon la promesse. Ils se donnent en effet les uns les autres règle et prix du déréglé selon l’ordre du temps. »

Hommage à Philippe Jaccottet

Philippe Jaccottet (1991) par Erling Mandelmann

Je côtoie Philippe Jaccottet depuis septembre dernier, depuis que j’ai commencé à traduire l’Odyssée, et, ce faisant, à consulter d’autres traductions, dont la sienne, la plus poétique à mon sens avec celle de Leconte de Lisle. En apprenant aujourd’hui qu’il vient de mourir (à quatre-vingt-quinze ans), j’apprends aussi qu’il était toujours vivant. En fait, je ne m’étais pas posé la question. Il a su entrer dans l’autre monde depuis ce monde, dans l’autre temps depuis ce temps, d’où il était et reste présent.
indexJe ne peux pas, comme je l’ai fait hier pour Ferlinghetti qui vient aussi de mourir, lui rendre hommage en le traduisant, puisqu’il écrit en français. Encore mieux, je peux donner à le lire directement dans sa langue. Voici trois brefs poèmes que j’ai choisis dans des poèmes de Jaccottet, donc, choisis par André Velter pour un tout petit recueil intitulé On ne vit pas longtemps comme les oiseaux (Poésie Gallimard/Télérama, 2015) (Autre parenthèse, je réécris son nom avec deux c, au lieu de me corriger comme je le faisais jusqu’ici en suivant la graphie défectueuse des éditions de La Découverte pour sa traduction de l’Odyssée).

*

… Et le ciel serait-il clément tout un hiver,
le laboureur avec patience ayant conduit ce soc
où peut-être Vénus aura paru parfois
entre la boue et les buées de l’aube,
verra-t-il croître en mars, à ras de terre,
une herbe autre que l’herbe ?

*

Tant d’années,
et vraiment si maigre savoir,
cœur si défaillant ?

Pas la plus fruste obole dont payer
le passeur, s’il approche ?

– J’ai fait provision d’herbe et d’eau rapide,
je me suis gardé léger
pour que la barque enfonce moins.

*

Quelqu’un tisse de l’eau (avec des motifs d’arbres
en filigrane). Mais j’ai beau regarder,
je ne vois pas la tisserande,
ni ses mains même, qu’on voudrait toucher.

Quand toute la chambre, le métier, la toile
se sont évaporés,
on devrait discerner des pas dans la terre humide…

*

Philippe Jaccottet (1991) par Erling Mandelmann

Philippe Jaccottet (1991) par Erling Mandelmann

Hommage à Lawrence Ferlinghetti : son poème Autobiography, dans ma traduction

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Lawrence Ferlinghetti, photo John O’Hara / The Chronicle

Lawrence Ferlinghetti, photo John O’Hara / The Chronicle

Lawrence Ferlinghetti est mort ce lundi 22 février, à l’âge de cent un ans (à un mois de ses cent deux ans). En l’apprenant cette nuit, j’ai aussitôt pensé à la City Lights Bookstore, la librairie de la Beat generation qu’il a fondée et où je suis bien sûr allée quand j’étais à San Francisco, il y a trente ans. Et surtout à son poème Autobiography, que j’avais traduit un peu après, un été à Barèges, juste comme ça, ainsi que d’autres poèmes de ses comparses de l’époque, comme Corso. Il se trouve que par exception, alors que j’ai perdu quasiment tous mes manuscrits, il me reste quelques feuilles écrites à la main de ces traductions, dont celle-ci. Je l’ai revue et complétée, car il ne me reste pas tout le texte, la voici. Je n’ai pu la confronter à d’autres traductions en français, j’espère n’avoir pas fait de faux sens mais la langue en elle-même est assez simple, ça devrait aller.
J’aime le rythme de ce poème de 1958, qui rappelle La Prose du Transsibérien de Cendrars (1913), voire Howl de Ginsberg (1956), ou le rouleau de Sur la route de Kerouac (1957). J’ai retranscrit les majuscules en français, là où d’habitude on n’en met pas, pour être plus proche de l’esprit du texte en américain. Je me suis demandé pourquoi il disait que les billets de dollars ne portaient pas l’inscription In God we trust – et découvert qu’en fait ils l’ont portée peu après l’écriture du poème.
*

Je mène une vie tranquille
chaque jour sur Mike’s Place
à regarder les champions
de l’Académie de billard Dante
et les accros du flipper français.
Je mène une vie tranquille
sur Lower East Broadway.
Je suis un Américain.
Je fus un garçon américain.
J’ai lu l’American Boy Magazine
et je suis devenu boyscout
en banlieue.
Je me prenais pour Tom Sawyer
pêchant l’écrevisse dans la Bronx River
et imaginant le Mississipi.
J’ai eu une batte de baseball
et un vélo American Flyer.
J’ai livré le Woman’s Home Companion
à cinq heures de l’après-midi
ou le Herald Trib
à cinq heures du matin.
J’entends encore le bruit sourd du papier qui cogne
sur des porches perdus.
J’ai eu une enfance malheureuse.
J’ai vu la terre de Lindbergh.
J’ai regardé à la maison
et je n’ai pas vu d’ange.
Je me suis fait prendre en train de voler des crayons
au Five and Ten Cent Store
le même mois où j’ai fait Eagle Scout.
J’ai coupé des arbres pour le CCC
et je me suis assis dessus.
J’ai débarqué en Normandie
dans une barque qui s’est renversée.
J’ai vu les armées éduquées
sur la plage à Douvres.
J’ai vu des pilotes égyptiens dans des nuages violets
des commerçants roulant leur store
à midi
salade de pommes de terre et pissenlits
aux pique-niques anarchistes.
Je lis « Lorna Doone »
et une vie de Hans Most
terreur de l’industriel
une bombe sur son bureau à tout moment.
J’ai vu la parade des éboueurs
à la Parade du Jour de Colomb
derrière les désinvoltes
pétants trompettistes.
Je n’ai pas fait de longue retraite
dans un cloître
ni aux Tuileries
mais je pense toujours
à y aller.
J’ai vu la parade des éboueurs
quand il neigeait.
J’ai mangé des hotdogs dans des terrains de baseball.
J’ai su le discours de Gettysburg
et le discours de Ginsberg.
Je me plais ici
et je ne retournerai pas
d’où je viens.
J’ai aussi cavalé sur des wagons wagons wagons
J’ai voyagé parmi des inconnus.
J’ai été en Asie
sur l’Arche avec Noé.
J’étais en Inde
quand Rome fut bâtie.
J’ai été dans la Crèche
avec un Âne.
J’ai vu le Distributeur Éternel
d’une Colline Blanche
dans le sud de San Francisco
et la Femme Qui Rit à Loona Park
à l’extérieur de la Fun House
sous une pluie torrentielle
qui riait encore.
J’ai entendu le bruit des festivités
dans la nuit.
J’ai erré solitaire
comme une foule.
Je mène une vie tranquille
à l’extérieur de Mike’s Place chaque jour
à regarder le monde marcher
dans ses étranges chaussures.
Un jour j’ai commencé
à faire le tour du monde
mais j’ai échoué à Brooklyn.
Ce Pont était trop pour moi.
Je me suis engagé dans le silence
l’exil et la ruse.
J’ai volé trop près du soleil
et mes ailes de cire sont tombées.
Je cherche mon Vieil Homme
que je n’ai jamais connu.
Je cherche le Chef Perdu
avec qui j’ai volé.
Les jeunes hommes devraient être des explorateurs.
Mais Mère ne m’a jamais dit
qu’il y aurait de telles scènes.
Entrailles-lasses
je repose
j’ai voyagé.
J’ai vu la ville idiote.
J’ai vu le fatras de la masse.
J’ai entendu pleurer Kid Ory.
J’ai entendu prêcher un trombone.
J’ai entendu Debussy
tendu à travers une feuille.
J’ai dormi dans cent îles
où les livres étaient des arbres.
J’ai entendu les oiseaux
qui sonnent comme des cloches.
J’ai porté des pantalons de flanelle grise
et j’ai marché sur la plage de l’enfer.
J’ai habité dans cent villes
où les arbres étaient des livres.
Quels métros quels taxis quels cafés !
Quelles femmes aux poitrines aveugles
membres perdus parmi les gratte-ciel !
J’ai vu les statues des héros
aux carrefours.
Danton pleurant à l’entrée d’un métro
Colomb à Barcelone
pointant vers l’Ouest sur les Ramblas
vers l’American Express
Lincoln dans sa chaise de pierre
Et un grand Visage de Pierre
dans le Dakota du Nord.
Je sais que Colomb
n’a pas découvert l’Amérique.
J’ai entendu cent Ezra Pound domestiqués.
Ils devraient tous être libérés.
Ça fait longtemps que j’étais berger.
Je mène une vie tranquille
chaque jour sur Mike’s Place
à lire les annonces classées.
J’ai lu le Reader’s Digest
d’un bout à l’autre
et remarqué l’identification profonde
des États-Unis à la Terre Promise
où sur chaque pièce est marqué
In God We Trust
mais pas sur les billets de dollars,
qui sont les dieux en eux-mêmes.
Chaque jour je lis les petites annonces
à la recherche d’une pierre une feuille
une porte introuvable.
J’entends chanter l’Amérique
dans les Pages Jaunes.
On ne croirait jamais
que l’âme a ses fureurs.
Chaque jour je lis les journaux
et j’entends l’humanité bancale
dans la triste pléthore d’imprimé.
Je vois où l’étang de Walden a été vidé
pour faire un parc de loisirs.
Je vois qu’ils sont en train de faire à Melville
manger sa baleine.
Je vois qu’une nouvelle guerre arrive
mais je ne serai pas là pour la combattre.
J’ai lu ce qui est écrit
sur le mur des cabinets.
J’ai aidé Kilroy à l’écrire.
J’ai défilé dans la Cinquième Avenue
soufflant dans un clairon au milieu d’un peloton compact
mais je me suis dépêché de rentrer à la Casbah
chercher mon chien.
Je vois une similitude
entre les chiens et moi.
Les chiens sont les véritables observateurs
par monts et par vaux dans le monde
à travers le pays de Molloy.
J’ai descendu à pied des ruelles
trop étroites pour des Chrysler.
J’ai vu cent chariots à lait sans chevaux
dans un terrain vague à Astoria.
Ben Shahn ne les a jamais peints
mais ils sont là
de travers à Astoria.
J’ai entendu l’obbligato du ferrailleur.
J’ai roulé sur des autoroutes
et j’ai cru aux promesses des panneaux de signalisation
Traversé les Jersey Flats
et vu les Cités de la Plaine
Je me suis vautré dans la nature sauvage de Westchester
avec ses bandes errantes d’autochtones
dans des breaks.
Je les ai vus.
Je suis l’homme.
J’étais là.
J’ai souffert
un peu.
Je suis un Américain.
J’ai un passeport.
Je n’ai pas souffert en public.
Et je suis trop jeune pour mourir.
Je suis un self-made man.
Et j’ai des projets d’avenir.
Je suis en lice
pour un super job.
Je vais peut-être déménager
à Detroit.
Je ne suis que temporairement
vendeur de cravates.
Je suis un bon gars.
Je suis un livre ouvert
pour mon boss.
Je suis un total mystère
pour mes plus proches amis.
Je mène une vie tranquille
chaque jour sur Mike’s Place
à contempler mon nombril.
Je fais partie de la longue folie du corps.
J’ai erré dans divers bois de la nuit.
Je me suis penché aux portes saoules.
J’ai écrit des histoires folles
sans ponctuation.
Je suis l’homme.
J’étais là.
J’ai souffert
un peu.
Je me suis assis sur une chaise instable.
Je suis une larme du soleil.
Je suis une colline
où courent les poètes.
J’ai inventé l’alphabet
après avoir observé le vol des grues
qui font des lettres avec leurs pattes.
Je suis un lac sous la plaine.
Je suis un mot
dans un arbre.
Je suis une colline de poésie.
Je suis un raid
sur l’inarticulé.
J’ai rêvé
que toutes mes dents tombaient
mais ma langue vivait
pour raconter l’histoire.
Car je suis un alambic
de poésie.
Je suis une banque de chant.
Je suis un pianiste
dans un casino abandonné
sur une esplanade en bord de mer
dans un brouillard dense
continuant à jouer.
Je vois une similitude
entre la Femme Qui Rit et
moi-même.
J’ai entendu le son de l’été
dans la pluie.
J’ai vu des filles sur des promenades
avoir des sensations compliquées.
Je comprends leurs hésitations.
Je suis un cueilleur de fruits.
J’ai vu comment les baisers
causent de l’euphorie.
J’ai risqué l’enchantement.
J’ai vu la Vierge
dans un pommier à Chartres
et Sainte Jeanne brûler
au Bella Union.
J’ai vu des girafes dans les Jim la jungle
leur cou comme l’amour
enroulé autour des circonstances de fer
du monde.
J’ai vu la Vénus Aphrodite
sans bras dans son couloir à courant d’air.
J’ai entendu une sirène chanter
au One Fifth Avenue.
J’ai vu la Déesse Blanche danser
dans la rue des Beaux-Arts
le 14 juillet
et la Belle Dame Sans Merci
se curer le nez au Chumley’s.
Elle ne parlait pas anglais
Elle avait des cheveux jaunes
et une voix rauque.
Je mène une vie tranquille
chaque jour sur Mike’s Place
à regarder les joueurs de billard de poche
faire la scène du minestrone
louper les macaronis
et j’ai lu quelque part
le Sens de l’Existence
déjà oublié
où exactement.
Mais je suis l’homme
Et je serai là.
Et je peux faire que les lèvres
de ceux qui sont endormis
parlent.
Et je peux fabriquer mes carnets
dans des brassées d’herbe.
Et je peux écrire ma propre
éponyme épitaphe
intimant aux cavaliers
de passer.

*
Le texte en américain est ici

Des stéréogrammes, de la rigueur et de la grâce, dans les sciences humaines et dans l’art

square choisy-min

stereogrammeC’est un phénomène extrêmement exaltant que de voir apparaître dans un texte des dimensions jusque là insoupçonnées. Comme, en exerçant ses yeux à converger et à diverger, on voit apparaître des profondeurs, des effets, des volumes, des formes, des thèmes cachés dans un stéréogramme. C’est ce qui m’arrive, avec de plus en plus de force, à mesure que je traduis l’Odyssée (tous les textes ne se prêtent pas aussi bien à l’exercice, seulement les grands textes poétiques riches en dimensions, et bien sûr seulement dans leur langue originelle). Cela demande du temps, même si les révélations finissent par arriver soudainement, beaucoup d’attention, et ensuite de l’abandon à ce qui est apparu, pour mieux le goûter, et ce faisant mieux le savoir, l’analyser, mettre en perspective la nouvelle perspective. Cela demande aussi des outils sophistiqués : de l’expérience, et de l’étude. Étude de certains travaux savants qui, même s’ils n’ont pas abouti en eux-mêmes à une exégèse révolutionnaire, en donnent les moyens à qui sait se servir des outils qu’ils constituent.

Et je soutiens et j’admire ceux des savants, des universitaires, qui travaillent avec sérieux, avec autant de sérieux, de science, de méthode, de précision, dans les sciences humaines, que dans les sciences exactes. Sans cet énorme travail de base, celui des autres et celui qu’on peut faire soi-même, on ne fait que remuer de l’air, parler pour ne rien dire ou pour ne dire que du faux. J’ai quitté mon premier directeur de thèse quand j’ai compris que nos esthétiques et nos éthiques différaient trop. Mais je lui suis reconnaissante de m’avoir bien rappelé la manière scientifique d’établir des notes. Et je fus choquée lorsque le suivant me déclara, à la fin, qu’il y accordait peu d’importance, qu’il trouvait même qu’on pouvait s’en passer. Mais à quoi servirait un travail savant qui n’apporterait pas ce qui est la moindre des politesses scientifiques : des sources, des preuves ? Non seulement il ne serait pas crédible, mais il ne serait pas non plus utilisable ; ce ne serait qu’un travail égoïste et stérile. Et ce serait aussi la porte ouverte au n’importe quoi, au mensonge, au bluff, comme on ne les voit que trop souvent à l’œuvre ici ou ou encore et en bien d’autres cas.

Toute recherche, toute analyse, universitaire ou autre, exige la rigueur. Autant de rigueur que doivent en avoir les artistes. Sans elle, il ne reste que gestes approximatifs, bavardage, cacophonie, absence de sens. Sans elle, pas de grâce.

*

Vous pouvez vous exercer aux stéréogrammes ici, en les affichant pleine page ou en les imprimant. En convergence (en louchant fixement vers le centre de l’image placée à 30 cm de vos yeux environ, jusqu’à apparition du relief caché) et en divergence (en plaquant d’abord vos yeux sur l’image, de façon à ce qu’ils se disposent comme s’ils regardaient à travers un objet lointain, et en les en éloignant lentement, jusqu’à 30 cm environ aussi, en continuant à la fixer jusqu’à apparition du relief, en général plus manifeste et plus spectaculaire dans ce sens). Une fois le relief apparu, rester un peu sur l’image, qui deviendra plus nette et plus profonde encore. À ne pas faire plus de quelques brèves minutes, pour éviter les maux de tête. Un bon exercice à faire de temps en temps, en convergence puis en divergence pour l’équilibre, afin d’entretenir sa musculature oculaire.

Journal intime d’une jeune femme libre, 7 : Montréal, et réflexion sur la guerre

"Ma vie douce", 2001, éd Zulma, 401 pages

À partir des mots « Le métro de Montréal », je crois que le texte est celui d’une de mes chroniques hebdomadaires de l’époque au journal Le Devoir, au début de la guerre du Golfe – ou du moins son brouillon (je n’ai plus les chroniques que j’ai écrites à l’époque, et quand j’ai publié ce Journal, en 2001, sous le titre Ma vie douce, je l’ai composé à partir des papiers épars qui avaient survécu à toutes mes allées et venues, et que je n’ai plus non plus). Ceci est la première partie de mon journal à Montréal, où je suis partie vivre après mon deuxième roman (je mentionne Bordeaux car j’y revenais aux vacances scolaires, retrouver mes deux premiers enfants), je le terminerai en une ou deux notes.

*

Montréal, 1990-1991

À écrire, demain, mes deux chroniques pour Le Devoir. Bien sûr, au dernier moment. À finir, avant la fin de la semaine, mon scénario pour Eric. À continuer, mon roman (six pages, à peine, à ce jour). Et une idée en réserve, un roman érotique : la fille une nuit de tempête, se perd sur la route en Bretagne, se retrouve au château isolé (carte postale de Florent, château en Écosse par Jean-Loup Sieff), avec cinq hommes – pays de la nuit, car laissent les volets clos.

Depuis mon retour de Bordeaux, il y a une semaine, j’ai commencé un nouveau roman, dont je viens de trouver le titre : La Chambre aux bas de femme. Très, très contente, quoique encore incertaine sur le devenir de ce petit roman. L’idée, je l’avais eue avec Florent, avant Noël, en parlant un soir, au Lola’s Paradise. En fait, c’est l’idée de François Mauget, du théâtre des Tafurs, qui avait monté à Bordeaux une exposition sur l’histoire, présentée comme réelle, d’un homme qui aurait conservé des bas de femme dans des bocaux, et des bouteilles de champagne. On avait d’abord pensé écrire un scénario, et puis il est très vite apparu que je ferais mieux d’écrire un roman, et Florent un scénario de son côté. Ce qu’il est en train de faire, ayant terminé les scénarios de son premier long-métrage, et de son épisode pour une série télé. Je suis tellement heureuse de me remettre à écrire. J’ai envie de dévorer un tas de livres.
Voilà ce qui m’est apparu, d’ici, sur cette ville où j’ai vécu dix ans : Bordeaux est une fleur fanée. Le charme ambigu et envoûtant des fleurs fanées, voilà ce que je voudrais mettre dans mon livre. Je pense à ce photographe espagnol, dont j’ai oublié le nom, et qui photographie si superbement les fleurs fanées. Je viens de lire dans le Magazine littéraire une interview de Moravia où il dit qu’on doit trouver le style du livre avant de l’écrire (comme un ténor sa voix, avant de se mettre à chanter). C’est exactement ce qui m’est arrivé pour ce livre. Dès que j’ai trouvé le style, j’ai su que le livre pouvait exister. Arriverai-je à réaliser les promesses que j’y vois ? Un univers moite, envoûtant, inquiétant, sensuel, immobile… Un univers bien particulier, nouveau… Si j’arrive à l’explorer.

La guerre menace. C’est angoissant.
Depuis quelques jours, je dors, l’après-midi, la nuit, le matin. Il fait très froid. Mon roman n’avance presque plus. Je suis incapable d’écrire des scènes de sexe, ça serait comme copier Le Boucher. Je voudrais que ça soit inquiétant, comme La Chute de la maison Usher.
Il est 16h30, la télé est allumée, j’entends de la chambre le journal de TF1, retransmis par TV5. On ne parle que de la guerre. Plus que cinq jours, on négocie encore, et d’avance, on compte les morts.

La guerre a bien lieu. Passé quelques jours devant la télé, à suivre les informations. Et puis on s’habitue, c’est une guerre moderne, prétendument propre, chirurgicale, si peu justifiée. Il n’y a même pas un gentil et un méchant. Le droit occidental doit régner…
En attendant, la presse fait son beurre, les chefs d’État aussi. Il y a bien quelques pauvres cons qui vont y laisser leur peau, mais ça, c’est toujours the same old story…
Avec tout ça, j’ai arrêté d’écrire (ça paraissait si bête), je m’y remets maintenant, mais ça n’est pas facile. Ne pas perdre de vue ce que je dis toujours, mais que j’ai oublié pour Lucie : il faut que ce soit fort, violent.

Le métro de Montréal est droit, simple, spacieux, lumineux, froid. Parfois, c’est pareil dans ma tête : des souterrains sombres, bordés d’étapes aux murs lisses, où rien n’accroche. Parfois, j’ai l’impression de n’être pas de ce monde, de voyager à côté dans un espace de lumière irréelle, tel un être invisible, aveugle, sans avenir et sans mémoire.
J’en ai d’ailleurs si peu, de mémoire. J’ai oublié mille morceaux de ma vie, oublié plus de vingt ans d’école, l’histoire et la géographie, des milliers de livres, des poèmes, des films. Quelques morceaux de musique, deux ou trois tableaux dont j’ai oublié le nom, c’est tout ce qui me reste. J’ai oublié d’être là, mais là où je suis, je suis si bien, légère, transparente, traversée d’air et de lumière.
Souvent je suis étourdie, parce que je trouve le monde tellement étourdissant.
Et puis soudain, dans le métro de Montréal, il y a une affiche sombre, avec une tête d’enfant décharné, et cinq mots, la fin dans le monde, du moins il me semble, parce que je ne l’ai pas vue un quart d’un quart de seconde, j’étais dans mon étourdissement, et puis entraînée par tout ce monde qui descend de la rame en même temps que moi, et m’entoure, et bien sûr ne reste pas devant l’affiche à la contempler comme si elle était exposée dans un musée, mais comme moi ne la voit pas et s’en va, s’en va. Correspondance, sortie…
Seulement je me retourne, je voudrais être sûre d’avoir bien vu, est-ce que c’était vraiment écrit la fin ? Oui, sans doute, d’ailleurs je l’ai déjà vue, cette affiche, mais je ne m’en souviens pas, alors je voudrais vérifier, mais trop tard, la foule m’emporte, je ne la vois plus, mais je ne peux pas m’empêcher d’y penser, l’univers de lumière irréelle autour de moi se brise, et revoilà le monde inquiétant des hommes. Je me souviens qu’hier soir Florent m’a lu une phrase de l’autobiographie de Jean Renoir, j’ai oublié les mots exacts, mais le sens c’était qu’à son avis il était douteux que le monde occidental dans son vertige survive bien longtemps, et que si par hasard il restait des historiens dans cinq cents ans, ils diraient que tout avait basculé à partir de la Première Guerre mondiale.
Justement hier soir j’ai revu La Grande Illusion de Jean Renoir. Tout est beau dans ce film, même le désespoir. Parce que tout est encore tellement humain. Des camps d’extermination pendant la Deuxième Guerre mondiale, que reste-t-il ? De l’inhumain : indicible. Si Malaparte a trouvé des mots et des images d’une beauté aiguë pour dire l’horreur de cette guerre, c’est qu’il ne l’a pas toute vue. Et de cette troisième guerre, que nous restera-t-il ?
C’est la fin dans le monde…Pourquoi est-ce toujours à des enfants qui n’ont pas la peau blanche de succomber dans les famines, sous les bombes ou les mitraillettes ? À cause de la vieille loi du plus fort, évidemment. Les enfants de mes enfants seront-ils encore les plus forts ? J’ai soif de justice pour tous les floués de ce monde, mais j’aimerais tellement croire que notre civilisation va perdurer, j’aimerais tellement croire à l’espoir et au progrès, et qu’un jour la paix viendra entre les peuples. Mais s’il fallait croire à cela, pourrait-on croire en même temps que les hommes seront toujours des hommes ?
J’ai rêvé qu’il y avait une alerte, une sirène sinistre comme celle qui faisait courir mes parents aux abris quand ils étaient enfants, et qu’il nous fallait nous réfugier dans un souterrain creusé derrière McGill. L’entrée de l’abri était tout à fait celle d’un terrier de lapin, mais à taille humaine, et il y avait devant une file d’attente, calme et disciplinée.
Vous imaginez-vous, parfois, que la guerre pourrait être ici, dans notre ville, que nous pourrions vivre constamment sous la menace des bombardements quotidiens ? Non, je crois qu’on ne peut pas l’imaginer. Si on avait pensé un instant que la guerre pourrait se faire chez nous, on ne se serait certainement pas tant pressé de la déclencher. Nous acceptons bien d’y envoyer nos soldats, mais nous sommes tous bleus de peur devant la mort.
La preuve ? Dès que l’Europe est menacée d’actes de terrorisme, on n’y voit plus le bout du nez du moindre Américain. Festivals, tourisme, affaires… Ils annulent tout, ils se défilent, ils détalent, ils désertent, la seule vue d’un aéroport leur fout les tripes à l’envers, il n’y a plus personne, ils sont morts de trouille.
On a déjà connu ça, nous y revoilà. Les hôteliers se désolent, les organisateurs de manifestations diverses aussi, mais on ne peut tout de même pas prendre les Américains dans nos bras pour les rassurer, leur expliquer que le risque de mourir dans un attentat est minime, et les prier de ne pas nous laisser tomber.
En attendant, ces vaillants guerriers seraient-ils aussi prompts à s’échauffer pour faire régner l’ordre s’ils devaient y risquer leur peau et celle de leur famille, avoir la guerre chez eux ? Et tous les autres pays, qui les ont suivis docilement, n’auraient-ils pas un peu plus renâclé, eux aussi, n’auraient-ils pas déployé un peu plus d’imagination pour éviter l’affrontement armé, si celui-ci avait dû avoir lieu sur leur sol ?
Mais, c’est le monde moderne. On mange tous les jours sans avoir à tuer de bête ou semer du blé, on commence à fabriquer des bébés sans avoir à faire l’amour, et on fait la guerre sans avoir à la subir, bien calé dans son fauteuil, la télécommande à la main. Tout ce qui ramenait l’homme face à ses responsabilités cruciales est pris en charge aujourd’hui par quelques spécialistes.
Alors, où est le sens des choses dans tout ça ? Après le sens du néant, véhiculé par la Deuxième Guerre mondiale, c’est peut-être ça que devait montrer la troisième : la crise du sens, à l’échelle planétaire. Cette guerre est d’une hypocrisie monumentale.

Des fesses, de l’écriture inclusive et du bonheur

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Il fait beau, j'ai repris le vélo. À la BnF, les gens s'entraînaient à la danse, d'autres à la boxe... Aujourd'hui à Paris, photo Alina Reyes

Il fait beau, j’ai repris le vélo. À la BnF, les gens s’entraînaient à la danse, d’autres à la boxe… Aujourd’hui à Paris, photo Alina Reyes

O, qui me dit depuis plus de trente ans que j’ai de belles fesses, m’a dit ce matin qu’il ne m’avait jamais vu un aussi joli fessier. Haha ! c’était peut-être un peu flatteur mais c’est vrai qu’il est bien rond et ferme, et à soixante-cinq ans je remercie le yoga, la gym des danseuses et les autres activités sportives que je pratique. Je ne les remercie pas seulement pour l’esthétique, mais plus encore pour le bien-être, le plaisir, le bonheur de sentir jouer ses muscles à toute heure, de se sentir tonique et souple, agile, solide, équilibrée, légère et ancrée. Bien en vie.

Et puis c’est important les fesses, notamment parce qu’on peut, d’un geste, s’en servir pour envoyer promener les ennuyeux. D’autre part, être en forme·s c’est être mieux armé·e contre les virus et autres désagréments. Et voilà que je suis contente d’avoir trouvé une utilité de plus à l’écriture inclusive, avec ce point médian qui vient de me servir à rendre visible le féminin, mais aussi à faire jouer les sens possibles d’un mot.

Ce point médian, c’est comme la fente qui nous fait deux fesses. D’ailleurs fesse, ça veut dire fente. Si on n’avait qu’un ballon à la place des fesses, ce serait bien moins charmant et bien moins pratique, à divers points de vue. Les fesses dont la fente souligne et exalte le rebondi sont le propre de toute l’humanité, tous sexes confondus. Il n’y a que les mal dans leurs fesses pour ne rien comprendre à l’écriture inclusive.

Des faussaires et autres marchands de breloques et contrefaçons

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La criminelle falsification d’Homère commise par Arte dans cette série de documentaires dont j’ai déjà parlé deux ou trois fois (crime de même nature que celui des destructeurs fanatisés de statues et autres œuvres antiques) m’a rappelé que Stéphane Zagdanski avait écrit une conférence sur « l’humour d’Homère » il y a quelques années, un texte que je n’avais pas encore entendu ni lu. On le trouve en ligne sur son site, je suis donc allée le lire. À partir du moment où il se décide à entrer dans le vif du sujet, à savoir le texte d’Homère, il s’avère qu’il passe à côté, ayant travaillé sur traduction (et la pire de toutes à mon sens, celle de Bérard, comme je l’explique ici). Grave problème qui rend vain tout son long développement sur la Muse : il croit, d’après la traduction, qu’il est dit au chant II, vers 485 de l’Iliade que les muses sont présentes partout, et c’est à partir de cette croyance qu’il glose longuement. Or un coup d’œil au texte grec suffit à constater qu’il ne dit pas cela.

Et quand Zagdanski essaie, à la page suivante, de partir du texte grec, il se trompe, considérant uniquement kleos et loupant akouomen dans ce que Bérard traduit par « ouï-dire » (rappelons que ouï dans ce mot renvoie à l’ouïe – ce qu’il ne semble pas savoir-, comme kleos et surtout, plus directement, akouomen). Du coup, j’ai seulement survolé le reste de sa démonstration, qui continue à s’appuyer sur rien ou presque rien, alors qu’il y a tant à dire sur l’humour d’Homère, pour peu qu’on lise le texte grec, comme je le fais en ce moment (moi non plus je n’y voyais pas grand-chose quand je le lisais seulement en traduction).

Zagdanski, au lieu de se moquer, comme il le fait dans son introduction, des universitaires qui ont écrit des ouvrages savants sur Homère, ferait mieux d’en prendre un peu de la graine. Comme les scénaristes de la série d’Arte et comme tant d’autres faux intellectuels et autres intellectuels faussaires de ce temps gagné par l’obscurantisme, Homère le classerait parmi les arrogants prétendants qui voudraient être rois à la place du roi. Attention, finalement l’histoire fait un carnage de tous ces paresseux, sots et fats squatteurs de l’esprit.

Zagdanski ne nous épargne pas non plus son sexisme, assorti de sa fière imagination de lui-même en Zeus s’employant à rendre jalouse sa femme. Voilà au moins qui fait sourire, d’un humour certes involontaire mais c’est souvent le meilleur. À propos de sexisme, je me rappelle aussi qu’après la parution de mon roman Lilith, dont je parlais hier, un journaleux au service d’un éditeur jaloux avait écrit que mon livre était plein de « fausse érudition ». Je m’étais simplement bien documentée pour mon personnage de directrice du Muséum, en lisant des livres et des articles scientifiques, en visitant des grottes, en allant voir des fouilles, en assistant à des conférences et en rencontrant, parfois à plusieurs reprises, d’éminent·e·s paléontologues diversement spécialisé·e·s. Je n’avais évidemment pas retranscrit tout ce que j’avais appris, seulement ce qui était nécessaire à ma narration. J’aime les sciences et j’estime éminemment précieux l’esprit scientifique. La remarque du journaliste au service du jaloux n’était que l’expression d’un mépris sexiste, fondé sur rien. Fondé sur rien, comme d’habitude et comme le reste chez ces gens-là, qui s’imaginent volontiers que tout le monde est aussi vain et bluffeur qu’eux.

Chronique de la bitocratie

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Bitocrates. C’est ainsi qu’un compte d’une féministe appelait les machistes et abuseurs (Twitter l’a supprimé pour virulence bien avant de supprimer celui de Trump, pourtant beaucoup plus dangereux). Depuis quelque temps, chaque semaine apporte son accusation de viol envers tel ou tel VIP. Aujourd’hui PPDA, comme on disait jadis. C’est mon roman Lilith (1999) qui est en train de se réaliser, avec ce déferlement de révélations sur la criminalité, jusque là impunie, des puissants. Mon héroïne, Lilith, directrice du Muséum, vient à en avoir assez de la domination masculine. Alors elle prodigue aux abuseurs des fellations fatales, en les vidant de leur sang. Parmi eux, un célèbre présentateur de télévision (je m’étais inspirée pour ce personnage de PPDA, justement, dont on m’avait raconté un comportement minable). Que les femmes se mettent à parler et laissent ainsi les abuseurs exsangues me réjouit.

Si ces femmes courageuses peuvent parler aujourd’hui, quoique ce soit encore très difficile, c’est que d’autres courageuses qui les ont précédées ont, elles aussi, par leurs combats fait peu à peu évoluer le regard de la société sur les pratiques abusives de beaucoup d’hommes, et spécialement de beaucoup d’hommes qui se sont fait une place dans la société en piétinant les autres, une place dont ils se sont servi pour pouvoir continuer à commettre leurs crimes et leurs abus.

J’avais été sanctionnée pour ce livre, Lilith, par quelques connards, apeurés sans doute, du milieu médiaticolittéraire ; mais ce n’était encore rien par rapport à la cabale énorme qui s’est abattue sur moi après et depuis mon roman Forêt profonde (2007). Peu importe, j’ai fait les livres que j’avais à faire et je pense que ça n’a pas été inutile, que ça pourra encore servir, même, quand auront disparu de ce monde les tristes sires acharnés à me faire taire. Au réseau des complices actifs ou passifs qui m’ont vue pendant dix ans réduite à ne plus pouvoir publier, aux salopard·e·s associé·e·s qui n’ont rien voulu savoir de ce qui se passait vraiment, à ceux et celles qui ont préféré, plutôt que de m’écouter, adhérer aux mensonges d’un lamentable notable dont jamais je n’ai accepté le système, je dis : je suis toujours là, je ne me tais pas et je vous plains seulement de vous être rendus vous-mêmes tellement, et de plus en plus, méprisables.

On peut lire aussi, sur le même sujet, ma nouvelle La Dameuse (en fait un micro-roman, paru en 2008), que j’offre en PDF gratuit ICI

Journal intime d’une jeune femme libre, 6 : après le premier roman, dernière année à Bordeaux

"Ma vie douce", 2001, éd Zulma, 401 pages

L’apprentissage d’écrivaine continue. La dernière fois, nous nous sommes arrêtés au moment où je signais mon premier contrat d’édition. Continuer dans cette voie n’est pas une mince affaire ! Et la vie de jeune femme pleine de vitalité poursuit son libre chemin. Nous sommes en 1988-1989. Évidemment je suis loin de tout raconter dans mon Journal, j’y écris seulement quand ça me prend et puis tout n’est pas dans des cahiers, des écrits se sont perdus. Du reste le livre publié revient ensuite sur certains thèmes spécifiques, comme l’écriture, l’amour, les enfants, les rêves… et je retranscrirai tout cela fidèlement.
La prochaine fois, nous serons à Montréal, où j’ai vécu près d’une année.

*

Rêves atroces cette nuit. Une grosse araignée noire qui me sort du vagin. Et une procession de suicidaires dans la montagne.

Drôle de rencontre, mercredi dernier. En réponse à une annonce demandant des journalistes, j’avais pris rendez-vous le matin au Grand Hôtel, à Bordeaux. Un type dans un costume très cher, le crâne entièrement rasé, les oreilles pointues, autoritaire et délirant. Fou, escroc ? Une façon de vous noyer sous un discours ferme et incohérent, avec quelques éléments crédibles pour vous faire perdre la tête. Je n’arrivais pas à me défendre, j’étais anéantie, il a fallu que je le raccompagne chez lui, je n’avais jamais rien connu de tel. Il me voulait rédactrice en chef pour son nouveau journal, et aussi nègre pour son roman. Il me rappelle le soir à la maison, je n’arrive pas à m’en sortir, à dire non définitivement. Jusqu’au lendemain après-midi, grâce à l’aide d’Henry. Vingt-quatre heures d’angoisse, et j’ai eu envie d’en faire un roman, construit comme Le Boucher, mais avec l’angoisse à la place du cul.

Rêve : drôles de champignons.

Le printemps est là.
J’ai trouvé quelque chose : demander à un auteur de commenter son livre, c’est comme demander à quelqu’un d’interpréter son rêve.

C’est drôle comme on peut être avide d’amour quelquefois, je ne m’en étais jamais rendu compte. J’ai eu un coup de fil aimable de Denis Roche l’autre jour, aujourd’hui je reçois la maquette de la couverture du livre avec un mot gentil, et « le petit Rodin », comme il dit, qui m’avait tant plu et qu’on n’a pas pu utiliser, « pour garder devant moi quand j’écrirai mon prochain roman » – et voilà, je suis heureuse comme tout, je me dis mais oui mon éditeur m’aime. Je suis si peu sûre de moi, que la moindre minuscule marque d’attention me remplit de bonheur.

Plus de 14 % des voix pour Le Pen. C’est affreux, honteux pour la France. Ceux qui votent pour lui ne se rendent pas compte qu’il les méprise.

Voilà quelle sera l’histoire de mon prochain roman, La Mariée : celle de Barbe-Bleue.
Passée à Apostrophes (très bien), interviews, signatures, etc. Tout ça ne me donne qu’une envie : écrire le prochain.

Etsaut, 8 août 1988
Premier jour de vacances à la montagne avec Henry et les enfants. Première balade : les aiguilles d’Ansabères. Cadre grandiose, vautours nombreux, vus de très près. Pays de l’ours, des derniers ours bruns. Vu l’expo et la légende sur la femme stérile qui tombe enceinte chaque fois qu’elle revient d’un bain dans la rivière avec l’ours. Je veux très sérieusement en faire un roman. (Je continuerai quand même celui que j’ai commencé, La Mariée). J’aime et j’apprécie un peu plus la montagne chaque année.
J’aimerais écrire les deux romans à la fois, comme on lit parfois deux livres : l’un pour me délasser de l’autre, en quelque sorte. La Mariée, avec laquelle je fais mon chemin sans savoir où je vais. Ours, suivant une trame précisée à l’avance, une documentation. Un autre esprit. Enchantée de cette double perspective. Comme deux amants.
Nouvelles du Boucher : huit traductions l’année prochaine en Europe, une cassette aux Éditions des Femmes, peut-être un film par Denys Arcand. Et déjà plus de trente mille exemplaires vendus.

J’aime de plus en plus la montagne. Hier, dans une forêt de hêtres escarpée, cru trouver près d’un buisson de baies une empreinte d’ours, de longs poils entremêlés aux branches d’un arbre couché par terre, une crotte violette. Au fort du Portalet, fait un premier petit brin d’escalade le long de la roche grise.
Ce matin, juste levée, en regardant la montagne de la fenêtre (bruit de gave), ses grands vallonnements encore attendris par des touffes d’arbres, et derrière une arête rocheuse, nue, abrupte, il me vient une grande envie de l’embrasser – et, dans cette impossibilité, de grimper.
Enfin, je vais parvenir à écrire sur la montagne.

Sanguinet
Plaisir d’écrire ces deux romans à la fois. L’un me renvoyant à l’autre. Un passage que j’ai écrit cet après-midi pour Ours, je me rends compte ce soir qu’il a en fait sa place dans La Mariée.
Écrire un roman : sortir la vie de soi. Aller chercher tous ces morceaux de vie au fond de soi : chaque fois un effort.
Le travail, oui, bien sûr. Mais l’inspiration, quand même. Hier, après-midi à traîner lamentablement, et puis vers la fin, d’un coup, pourquoi ? Écriture.

Ma nouvelle pour Femme : rejoindre l’amant dans la neige (Le Papillon rouge).
Ma nouvelle pour Oracl : les émotions de ce matin : lever de soleil, lever de l’amour, rêver d’envoyer à l’aimé une petite rose rouge du rosier grimpant qui oscille devant le ciel.
Et ne pas oublier : une nouvelle pour Nyx (la fête foraine) ; et pour William Blake&Co, une nouvelle ou un essai (le rêve) ; et une nouvelle pour les Cahiers du Schibboleth ; et des notes de lecture pour Gironde Magazine. Tout ça, après le mémoire.

C’est compliqué, l’amour.

Finalement, ce cahier ne se terminera pas avec Daniel, comme il avait commencé.
Denis Roche a refusé mon manuscrit Ours, dit Lucy.
Mais Florent m’a embrassée.

Rêvé cette nuit de vautours.
J’essaie de reprendre Ours. Il faut que j’aille beaucoup plus loin. Que ce soit fort. Cela m’exalte et m’épuise d’y penser.

Le Boucher traduit au Japon (quinzième traduction) : c’est agréable, mais ça tue, aussi. Qu’est-ce que je pourrais bien écrire, maintenant, d’aussi fort ?

À minuit pile, écrit le dernier mot de La Nuit de noces. Fin superbe, je suis merveilleusement contente.
Feu gigantesque au Porge, on en sentait l’odeur tout à l’heure à Bordeaux. C’est douloureux de penser à tous ces arbres qui brûlent ; pourtant j’ai aussitôt récupéré ce drame pour mon texte, ce qui revient à faire ce que le texte raconte…

Depuis hier au soir, migraine abominable et ininterrompue, qui, malgré les cachets, m’empêche de faire quoi que ce soit, même de dormir, maintenant. Idée pour troisième conte : la ville est entourée d’un Mur, divisée en quatre Quartiers (mais on n’en est pas sûr, Omi prétend qu’il n’y en a que deux). On passe d’un quartier à l’autre en entrant dans des immeubles qui n’en sont pas : on ouvre la porte, et on se retrouve de l’autre côté. Comment sait-on que c’est l’autre côté ? Très subjectif, d’où controverse sur le nombre des Quartiers, et même sur leur existence. Le clocher où Lucie habite est celui d’une cathédrale abandonnée et inachevée, qui ressemble fort à la Sagrada Familia. Sa « nuit de noces » est avec Nadia.

J’ai terminé ma pièce, terminé mon roman-conte… Évidemment, je me sens toute bête, toute vide. En plus, j’étais toute la semaine dernière avec Florent à Paris, et maintenant je suis toute seule. C’est à la BN que j’ai terminé le livre.
En rentrant, dimanche soir, j’ai écrit quelques répliques de plus pour L’Hard aimer, lundi après-midi je les ai apportées, et j’ai assisté aux répétitions, qui m’ont rassurée. Cette nuit, jusqu’à trois heures et demie, j’ai rentré dans l’ordinateur tout ce que j’avais écrit et modifié à Paris (pour le roman). Aujourd’hui j’ai encore apporté quelques arrangements. L’imprimante n’arrêtait pas, parce que je ressortais tout le texte à chaque modification, c’était comme si ça meublait le vide à venir, de l’entendre vrombir et couiner spasmodiquement pendant des heures.
Voilà, c’est fait, je ne peux même plus regarder le texte, entrer dedans. Ça veut peut-être dire qu’il est terminé. En tout cas, je suis morte de trouille. C’est un texte qui ne ressemble à rien. Peut-être que c’est nul. Non, je ne crois pas. Enfin, j’en sais rien.

J’ai apporté mon texte lundi dernier à Denis. Il doit passer en comité de lecture, réponse (verdict) dans une semaine maintenant (minimum ; je parie que je vais attendre davantage).

Hier soir, première de L’Hard aimer. Pas mal. Ce matin, je me réveille pleine d’envies d’écrire et d’idées. Toute frétillante et neuve, comme si c’était le premier jour du printemps. J’ai une super idée pour une émission de télévision. Tous les mois, aller chez un écrivain, le suivre dans sa maison, l’interroger sur sa façon de travailler, sur sa vie, son enfance, ses lectures… Chaque fois, quelque chose de très personnel, qui donnerait vraiment au spectateur l’impression de le connaître, et l’envie de lire ses livres s’il se sent des affinités avec lui. Voilà. Un seul auteur, une seule fois par mois, pendant une heure. Je suis sûre que ça pourrait être un vrai rendez-vous. Peut-être même qu’on pourrait étendre la formule à d’autres artistes, et même à des scientifiques, à toutes sortes de créateurs en somme. Il faudra que je propose ça à une télé, un jour.
Pour l’instant, j’attends ma réponse pour la villa Médicis (elle devrait arriver le 18 avril). Si ça ne marche pas, je partirai avec Florent (qui est là depuis plus d’un mois, je suis heureuse), sans doute aux États-Unis. Yannick et Cécile, qui vont avoir un bébé, vont revenir vivre à Bordeaux, et ils vont sûrement prendre les enfants avec eux. Aujourd’hui, la vie est belle, j’ai des tas de choses à faire.
Je n’ai même pas écrit que Lucie au long cours doit sortir en juin. Et que j’ai passé quelques journées excellentes à Madrid, en compagnie des charmants jeunes hommes de l’Institut français, d’Annie Lebrun et d’Henri Xhoene (Téléchat), entre autres… Il y avait aussi Renaud Camus, mais il était toujours enfermé dans sa chambre d’hôtel pour écrire son journal. Et l’écrivaine espagnole d’un roman érotique à succès, Almudena Grandes, une grande forte fille extravertie et marrante. Et une autre, jeune, qui a l’air intéressante, Maria je-ne-sais-plus-comment. On est allés à Tolède et à Aranjuez en Renault Espace, c’était chouette. J’ai bien aimé Annie Lebrun, elle ressemble plus à une petite fille qu’à une universitaire.
L’autre jour, on est allés à la montagne, avec quelques anciens du DEA : Florent, Catherine et Jean, Thierry et Véronique. Sur une idée de Florent, on a dormi à Canfranc, de l’autre côté de la vallée d’Aspe, en Espagne. Une immense, démesurée, gare désaffectée dans ce minuscule village au creux des montagnes. Un lieu extraordinaire, tout à fait romanesque. Au-dessus du fort du Portalet, je me suis initiée à l’escalade, c’était magnifique.
Je me sens en grande forme, c’est vraiment comme si le printemps était entré d’un coup en moi (bien qu’il soit arrivé, dans le ciel, il y a près d’un mois, et bien qu’il soit reparti la semaine dernière). Mais je me suis couchée très tard, comme d’habitude, alors je vais peut-être dormir encore un peu avant de me lever.

*
à suivre

Pierre-Guillaume de Roux

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J’apprends la mort de Pierre-Guillaume de Roux. Bien des hommes de droite et d’extrême-droite férus de littérature rendent hommage à sa liberté et à son exigence d’éditeur. Et je veux témoigner que cet homme eut le courage de publier, en 2007, mon meilleur roman, Forêt profonde. Un roman qui s’en prenait notamment à l’extrême-droite identitaire et au fascisme, et que le milieu littéraire rejeta massivement parce qu’il était une sorte de #MeToo littéraire avant l’heure, dénonçant les abus de notables et leur impunité, les opposant à la liberté créatrice persécutée, décrivant aussi une tentative d’emprise d’un homme socialement puissant sur une femme isolée et dans une situation désespérée. Un roman en forme de lutte acharnée contre le mal et de poésie visionnaire.

Je suis en train de vanter ce roman parce que je veux insister sur le courage qu’eut Pierre-Guillaume de Roux en le publiant. Il lui fallait, pour ce faire, ne pas craindre de se mettre un peu plus à dos à peu près toute la profession. J’en suis consciente aujourd’hui plus encore qu’à l’époque. J’eus l’impression, plus tard, qu’il me laissait un peu tomber, mais aujourd’hui je comprends que les forces adverses avaient pris trop d’ampleur pour qu’il puisse continuer dans ce combat qui était le mien, pas le sien. Je retiens de lui, outre sa gentillesse et sa simplicité, qu’il était un vrai éditeur, et non pas un commerçant comme trop de ses confrères et consœurs (sortis de plus en plus souvent d’écoles de commerce, d’ailleurs). Et aussi qu’il m’a fait l’un des plus beaux cadeaux de ma vie, le plus beau, même (avec mon vélo, offert par O l’année dernière) : le Mathnawî de Rûmî, œuvre monumentale traduite par Eva de Vitray Meyerovitch.

Voilà, c’était ma salutation à un homme dont certes je n’aurais pas partagé les affinités très droitières, mais qui, comme humain, restait à part, aussi libre que possible dans ce nœud de vipères qu’est le milieu de l’édition, et de la presse qui va avec. Que son âme trouve ce qu’elle cherchait.

Odyssée profonde. Remarques sur le fait de traduire

Dionysos chevauchant une panthère, mosaïque macédonienne de Pella, Grèce (4e siècle avt JC). Wikimedia

J’ai fait une découverte fantastique aujourd’hui dans l’Odyssée. J’y fais sans cesse des découvertes, plus ou moins importantes, tout simplement parce que je lis le texte dans sa langue. Les traductions ne rendent que ce que les traducteurs ont compris, et en tout cas seulement ce que leur langue permet de transcrire de la langue originelle, et qui ne peut jamais rendre la richesse et la finesse du sens contenu dans la langue première, qui ne peut en être qu’une adaptation, une approximation. Même en traduisant le plus près possible du texte, comme j’essaie de le faire, on en reste encore loin, trop loin pour distinguer ses subtilités. Je remarque que la plupart des traducteurs, au lieu d’essayer de comprendre pourquoi Homère, dans tel vers, a employé tel mot plutôt qu’un autre, se contentent de rendre le sens qui leur paraît le plus normal, le plus ordinaire, le plus attendu, celui qui passe le plus facilement. Ce faisant ils aplatissent considérablement le texte, dont on perd toute la troisième dimension. Bien sûr je n’échappe pas non plus à ce problème, mais du fait que j’en ai une conscience aiguë, je fais de mon mieux pour y remédier.

Il est absolument impossible de gloser sérieusement sur un texte qu’on ne peut lire, comme l’a fait Sylvain Tesson, et il est criminel de le falsifier, surtout aussi grossièrement que le fait le documentaire diffusé par Arte, qui relève non de l’adaptation mais de la contrefaçon, et plutôt que des « grands mythes », comme ils disent, des gros mythos. Veuille Dionysos, dieu des révélations et de la mort, attribuer à chacun son dû. Résultat qui ne peut manquer, car la logique des « dieux » est aussi sûre que celle des équations mathématiques, même si la plupart des mortels n’y comprennent rien.

Je publierai mes découvertes en même temps que ma traduction (car ma traduction en elle-même, pas plus qu’une autre, ne peut suffire), dans trois ou quatre ans si tout se passe bien. Voilà l’une des meilleures aventures de ma vie.

Je lis par ailleurs le très riche ouvrage de Maria Daraki, Dionysos et la déesse Terre (Flammarion, 2004). « Les mouvements de Dionysos s’inscrivent dans l’espace, non dans le temps », dit-elle, ajoutant que le cycle végétal indique que « La saison ne vient pas d’  « hier » mais d’ « en bas ». » « Il est, dit-elle encore, par excellence, le dieu qui « vient-et-part » ou, plus exactement, celui qui « monte » et « descend ». Et parmi tous ses attributs, j’aime spécialement celui de « seigneur des étoiles qui dansent ». Les étoiles dansent dans mes yeux quand je traduis, c’est-à-dire quand je traverse les espaces infinis qui ne m’effraient nullement, bien au contraire.

Dionysos chevauchant une panthère, mosaïque macédonienne de Pella, Grèce (4e siècle avt JC). Wikimedia

Dionysos chevauchant une panthère, mosaïque macédonienne de Pella, Grèce (4e siècle avt JC). Wikimedia

Reine

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"Penetrations", acrylique et feutres acrylique sur toile 38x46 cm

« Penetrations », acrylique et feutres acrylique sur toile 38×46 cm

(C’est la troisième fois que je repeins cette toile. Pour l’améliorer et pour éviter d’acheter d’autres toiles. Ça coûte cher et je manque de place )

Vu en rêve un aigle splendide, prodigieux, aux plumage épais et chamarré, posé sur ma table de travail ; je lui ai ouvert la fenêtre, il a pris son envol.

Ce matin, peint en écoutant la Messe du Couronnement, de Mozart, que j’ai chantée dans un chœur il y a vingt ans. Grâce au beau lecteur de CD reçu pour mon anniversaire, l’autre jour, j’écoute et réécoute beaucoup de musique. Je traduis, je lis, j’écris. J’en ai encore beaucoup sous la pédale, si Dieu continue à me prêter vie il y aura de belles publications, et sinon il y en aura aussi, avec les centaines de pages déjà écrites et bonnes à publier quand le moment sera venu. Quelle paix d’être entrée dans l’éternité.

Journal intime d’une jeune femme libre, 5 : tribulations jusqu’au premier contrat d’édition

"Ma vie douce", 2001, éd Zulma, 401 pages

Nous sommes maintenant dans les années 1986-87, j’habite en HLM à Talence, je poursuis mes études tout en travaillant (journaliste pigiste dans diverses publications et autres jobs) et élevant mes enfants, vivant ma vie amoureuse, etc. L’entraînement à l’écriture se fait plus précis, et finit par déboucher sur un contrat d’édition avec Le Seuil pour mon premier roman.
Je me rends compte que j’ai omis d’annoncer la composition de ce Journal. Nous sommes, depuis la note 2, dans la partie intitulée « Écrire », qui vient après le prologue. Elle sera suivie de « Enfants », puis « Hommes », puis « Cahiers d’une amoureuse », puis « Gens », puis « Voyages », puis « Rêves », puis « Facettes », et pour finir « À travers les voies » (le livre papier fait 400 pages).

*

Rêve : le banquet aux loups.

J’avais déjà rêvé cette nuit à une histoire de crime, et de criminel que je recherchais. Là, je viens de me réveiller d’un rêve semblable, mais plus oppressant encore. Le criminel avait découpé une petite fille, et finalement moi je me retrouvais avec le visage cassé en quatre morceaux, comme des pièces de puzzle.
Terminé mon mémoire jeudi : Un champion de jeûne, Kafka. Écrit vingt-cinq pages en cinq jours et demi, ouf ! J’en ai fait bien des cauchemars, la nuit. L’abat-jour des fourmis, le partiel sur la duchesse au café, l’éléphant dans la piscine…
Rêve d’Arno : son copain Adrien passe de l’autre côté de la fenêtre d’un gratte-ciel, appelle sa mère pour lui montrer sa blague, et tombe en criant : poisson d’avri-i-i-i-il…

Rêves : flirt avec Mitterrand ; tentative d’installation de l’abat-jour des fourmis.
Je relis ma note du 26 novembre. J’écris « Elsa Morante est morte » et, sans faire le rapprochement, je raconte mon rêve d’une salade romaine dont je viens d’accoucher…

Participé à ma première réunion d’Amnesty.
Il fait chaud. Volets mi-fermés, fenêtres mi-ouvertes, chuchotement de l’arroseur automatique, bruits un peu lointains de circulation… Après-midi, légère flemme.
Trouvé une idée de pseudo dans Les Armes secrètes, de Julio Cortazar : Alina Reyes.
Rêvé que j’avais une robe magnifique. Rêve merveilleux, j’ai eu du mal à en sortir.

À Luz-Saint-Sauveur depuis mardi, avec Henry et les enfants. Promenades en montagne, magnifique bien sûr. Cet après-midi, démonstration de rapaces dressés à Beaucens, « le donjon des aigles ».
Impressionnée aussi (surtout?) par les dresseurs.

Cette nuit, rêve : le choix entre trois stages.

Rêves : Kafka en conversation avec B.

Je travaille tant, et à tellement de choses, que je me demande parfois où je suis. Besoin de ce cahier pour dire : « Coucou, c’est moi, j’existe encore, toujours la même. »
Rêves : le bébé aigle ; le grand aigle moribond.
J’ai acheté une grande chemise de nuit en nylon rose avec son déshabillé en dentelle, dans le style de ces films où les vêtements des femmes me font toujours rêver. Lauren Bacall en déshabillé dans un large escalier de marbre, sous les lumières du lustre… Les miens sont rose vif et toc, mais quand même, ils me font encore rêver, je crois redevenir petite fille, quand je me déguisais, avec ma copine D.

Rêve : le dentiste-gynéco.
Manifs étudiantes, violence.
Hier soir, dans Libé, je lis les articles sur les manifs, il y en a un sur le mouvement et les radios libres, et qui est cité ? Lucas. Voilà comment j’apprends qu’il travaille maintenant dans une radio. Petit Lucas… Il doit être tout content de suivre les manifs avec son micro.

Avant-hier, j’ai rêvé que je perdais une dent, parce qu’elle était chassée par une autre qui poussait derrière, mais beaucoup trop grosse, il n’y aurait jamais assez de place dans ma mâchoire pour la contenir…
Je ne suis pas malheureuse, parce que j’ai tellement de courage, de hargne peut-être… Dehors, il y a tous ces gens qui font la manche, les guerres, les otages, le racisme, les enfants déchirés par les adultes, comme celui de N… comment peut-on supporter ça ?

Depuis que le parc est sous la neige, une de mes principales occupations est de donner à manger aux oiseaux, et de les regarder manger. En écrivant cela, je n’arrête pas de m’interrompre pour regarder le rouge-gorge ou la mésange charbonnière qui viennent becqueter dans la mangeoire que je leur ai suspendue sur mon balcon, face à mon bureau, et où je leurs mets chaque matin un mélange de semoule et de margarine. Pour les étourneaux, je jette par terre du pain trempé dans du lait, de la margarine et de l’huile, ils viennent par bandes et dévorent tout en un rien de temps, tout en se chamaillant l’exclusivité des morceaux, de leur criaillement gras et perçant. Avec tout ça, le travail n’avance pas beaucoup, mais j’en suis complètement fascinée, au point d’oublier d’aller manger moi-même.

Rêvé l’autre jour de petits rapaces qui venaient taper méchamment à ma vitre. La nuit dernière, que je perdais une canine (incroyable ce que la sensation pouvait être vraie). Ça me laissait un trou affreux.

Hier soir, j’ai vu annoncée dans le journal une expo de peinture d’Hélène D. Ce doit être Hélène, qui a dû se marier avec Daniel. Je le pense à cause du ton du communiqué qu’ils avaient fait passer, et dont le petit article reprenait, entre guillemets, des phrases : hautain et méprisant dans l’humour, tout Daniel.

Hier, C. a eu son bébé (le quatrième). Ça me donne envie d’en avoir un, j’en sens le désir dans mon ventre, c’est terriblement physique. Il me semble que c’est une chance de pouvoir vivre selon ses pulsions physiques. La société rend trop raisonnable. S’il ne tenait qu’à moi, je ferais un bébé tout de suite. Henry ne veut pas, il est préoccupé par son travail, l’appartement est trop petit, etc.

Encore rêvé à l’aigle. Cette fois grand, fort, jeune, à ma fenêtre.

Je suis heureuse. Ce doit être le printemps.
Ce matin j’arrose les plantes, je les surveille, et je me dis : faisant cela, je célèbre la vie.

Cette nuit j’ai rêvé que j’avais recueilli un bébé abandonné, dans son biberon je mettais du vin…
Rêve de la veille : les enfants et moi sauvés du cataclysme grâce à une imprimerie.

Je retrouve des photos dans mes vieux papiers. Une de Daniel, en noir et blanc, prise pendant un concert, en train de jouer de la basse, très fin, très beau. Une autre, en noir et blanc aussi, mais voilée, de Jean-Paul (brève et ancienne aventure), que j’avais photographié tout nu, sous la lucarne de mon petit appartement de Saint-Michel, parce que c’était le plus bel homme que j’avais jamais eu, très grand, athlétique, bien membré (la photo est très voilée, on ne le voit presque pas).

Cet après-midi, balade le long de la Leyre à Belin, avec Henry. Trouvé trois beaux cèpes, Henry deux. Regardé la rivière, et un arbre mort couché dedans.

Rêvé que j’étais très très vieille, je voulais mourir maintenant.

Les Angles
Promenade en montagne. J’emporte avec moi un livre et mon petit carnet, mais impossible de lire ni d’écrire, en montagne. Et maintenant, après cinq heures de marche, toute brûlante de soleil, mon bras tremble pour tenir le stylo.
Je regarde les ruisseaux et je me dis : ma vie ne serait-elle pas infiniment plus simple si j’étais ce caillou, cette eau qui roule sur lui ? Je me suis trouvé des raisons rationnelles (un peu) pour croire (un peu) à la métempsycose. Au sens large : j’ai été la Parisienne crétoise, prêtresse parmi les taureaux, dont on me disait, adolescente, que je lui ressemblais. J’ai eu, comme sur cette fresque qui a traversé les millénaires, ce visage aux grands yeux, aux boucles brunes et à la bouche mutine… Mais j’ai été aussi caillou, herbe, arbre, bête… Et c’est pourquoi tous me fascinent tant, pourquoi j’essaie de retrouver dans ma tête, dans mon corps, leur vie, leur essence.
Et à cause de cela les cimetières ne sont pas tristes, et c’est pourquoi je les ai toujours aimés. Lent retour à la nature, vers de nouvelles transformations…
Ne mourons-nous pas tout au long de notre vie ?

Décidé de tenir un journal érotique. Dès qu’Henry et moi aurons pris un bain dans la grande baignoire bleue de cette chambre d’hôtel, je sors acheter un cahier.
Merveilleux séjour dans les Pyrénées. Confié les enfants à Yannick, et repartie avec Henry à Fauch (Albi), et Jean et Anne, où j’ai fait du vélo, du dessin sur ordinateur, écouté de la musique, récolté du miel, acheté des bouquins d’occasion…
La baignoire est pleine.

À la recherche d’une chambre depuis Perpignan, et depuis près de trois heures, nous aboutissons, juste à la fin de la route, à l’hostellerie de la Preste. Plus d’électricité à cause de l’orage, nos shorts trempés par la pluie (tenue retour de plage, Le Barcarès) à chaque course hors de la voiture, jusqu’à l’hôtel jamais providentiel… À l’hôtel, ce soir, c’est balouse, les quinquagénaires s’en donnent à cœur joie, et nous on doit se passer de dîner.
Quelle journée. À Perpignan, on a sué tout l’après-midi, à chercher les bouquins chez nos vendeurs de l’année dernière, je n’ai rien trouvé, sinon une petite Muraille de Chine, qui ne contient pas les textes que je voulais, mais d’autres que j’ai déjà.

Arles
Je voulais une grosse glace, je l’ai eue. Même pas pu finir ma chantilly. Faut-il aller jusqu’à l’écœurement, pour se passer une envie ? Et puis, un cracheur de feu est arrivé. Un spectacle que j’apprécie d’habitude, mais cette fois, j’étais trop près sans doute, je me suis senti angoissée, au point de forcer Henry à partir tout de suite. Impression qu’il allait se brûler, qu’il se brûlait.
Arles est belle. Vu une expo sur Orson Welles, je suis amoureuse de lui. Comment oublier Rosebud ?
J’ai envie d’écrire. J’ai mon roman et du papier dans la valise, mais… Le calme, ça existe ?

Le cahier « sexe » marche assez bien, j’ai décidé d’acheter d’autres cahiers, pour autant de thèmes sur lesquels il me viendra l’envie d’écrire. Je pense déjà à « livres », « musique », « foyer » (enfants), « manger, boire ». Constituer une sorte de reportage sur ma vie intime. Sans broderie. Je pressens dans cette méthode une possibilité de vivre plus intensément (obligation d’aiguiser ma conscience), et de faire de grands progrès dans mon apprentissage de l’écriture.

Sanguinet
Hier soir, chez Philippe et Marie-Do. La maison qu’ils retapent depuis deux ans a maintenant belle allure. Impressionnant, de voir le résultat si concret d’un long et dur travail. Un instant, j’ai vu ma vie, face à la leur, bien dérisoire. Ma construction est intangible, pourtant elle existe, élaboration lente, incertaine et invisible que je ne dois pas perdre de vue. Comme la solitude est lourde et lumineuse, là !
Commencé le cahier « livres » avec Le Château.

Rêve : le pain et l’emballage. Pendant les transactions interminables avec la vendeuse, je m’inquiète parce que les autres sont déjà au travail, et je vais être encore terriblement en retard.

Commencé mon boulot d’attachée de presse.
Cette nuit, rêve : le choix entre trois stages.

Hier soir, vu Pirates, de Polanski, puis écouté une émission de France Culture sur Kafka (et ce soir la suite, j’ai le casque sur les oreilles).
Rêve : Kafka en conversation avec B.
Franz Kafka, je t’aime.

Rêvé à maman. La question que je me pose, c’est comment peut-on en arriver là ? Et je m’aperçois encore un peu plus qu’il m’est impossible d’écrire ici quelque chose de vraiment très sérieux.
Le sentiment qu’avec leur misère ils me poursuivent, veulent m’empêcher de dormir, et d’être différente d’eux. Le poids d’un formidable gâchis sur mes épaules, et en plus toute cette pitié complètement inutile, tout ça pour rien. Moi, enfant qui à peine sait vivre, il faudrait que j’apprenne à vivre à mes parents, qui le savent cent fois moins que moi (pourquoi?), et malgré toutes les difficultés je le voudrais bien, mais c’est impossible.
Pourtant, je n’ai jamais si bien vu toutes les qualités de chacun. C’est peut-être ma seule arme contre toute cette détresse. En même temps, le gâchis est plus lourd.

Je n’ai pas dit, je crois, que je suis maintenant attachée de presse de l’éditeur H. Que je suis allée voir l’autre jour à Paris, et qui est nul en littérature. Je ne dois pas faire trop mal mon nouveau métier (c’est tellement facile), puisque j’ai réussi à faire dire à un rédacteur en chef, à l’antenne de la radio locale la plus écoutée, qu’un certain livre était « superbe ». Sans qu’il l’ait jamais seulement vu…
J’ai repris aussi les piges pour Sud-Ouest Dimanche, à l’occasion de la rentrée littéraire, mais il faut faire tellement court, c’est dommage. Relu ce soir ce cahier, et constaté les différences de grandeur de l’écriture à travers le temps. Des autres cahiers, pour l’instant, c’est le « sexe » qui marche le mieux. Rapport avec la réalité ?

Rêvé de bombes, de terrorisme. Quelle horreur. Quoi faire ?

J’avais perdu mon stylo – une énième fois -, je viens de le retrouver, aah ! Semaine épuisante. Je lutte contre le sommeil. Rêvé deux nuits de suite que j’avais les cheveux assez longs pour me balayer le visage, comme j’étais heureuse !

Passé la journée à la chasse à la palombe, au filet, dans les Landes. Attente et courses silencieuses dans ces interminables tunnels de branchages… Tant de choses à dire là-dessus… Passionnant.
Rêves : vampires, pourriture, vers. Où est-ce que je vais chercher ces cauchemars écœurants ?

Il faudra que j’écrive l’histoire de la femme qui accouche d’un cèpe.

J’ai appris jeudi soir, après une journée pleine d’embêtements (une interview trop longue et ratée, une voiture qui crève, une araignée énorme sur mon linge propre…) que j’avais gagné le prix du roman, pour le concours de littérature érotique. Un bien petit concours, mais quand même…
Maintenant, l’organisateur, l’association Art-Phare, va me le faire enregistrer sur cassette. Moi qui avais tant envie depuis l’année dernière de lire des textes sur cassettes ! Je suis ravie.
En revanche, il faut que j’essaie de trouver un éditeur. Il me semble que mon roman a plein de faiblesses, mais c’est terrible, le texte me semble complètement fermé sur lui-même, je n’arrive pas à entrer dedans pour refaire, arranger ou ajouter quoi que ce soit. Isabelle, la présidente d’Art-Phare, a proposé de m’aider à trouver les failles, cela m’ennuie un peu mais je crois que je vais tout de même essayer d’y travailler un peu avec elle. Il faut aussi trouver un autre titre.

Un loup passant par un désert
ou Sens dessus dessous
Je l’attrape par la queue
Je la montre à ces messieurs
Bourre et fourre et ratatam
La rouge et la rose
Rose concon
Les doigts de rose
Rose carnation
Roses laiteuses
Encres roses
Nuits d’encres
Les roses étaient encore très belles

J’ai reçu mon prix au premier Salon du livre de Bordeaux, rencontré d’autres lauréats, retrouvé un photographe de Sud-Ouest que je n’avais pas vu depuis mon remplacement à Libourne, et surtout parlé avec Marc Torralba, du Castor Astral, que je connaissais déjà en tant que journaliste, et qui, là, faisait partie du jury. Il s’adresse maintenant à moi sur un tout autre ton, très très sympathique, il me semblait tout d’un coup que je n’étais plus la même personne. Il m’a présentée à Alain Absire, qui a publié chez eux un recueil de nouvelles, et qui m’a proposé de lui envoyer mon manuscrit. J’étais si contente, je ne disais que des choses idiotes, on se serait cru dans le dernier film de Rohmer…
En attendant, j’ai trouvé le moyen de rentrer dans mon texte, j’ai déjà corrigé et ajouté pas mal de choses, et trouvé un titre, Vertiges, un rien hitchcockien… Jeudi, je vois Isabelle.

Lewis Carroll aurait sans doute marqué cette journée d’une croix blanche.
À midi, en rentrant de Gironde-Magazine, je trouve une lettre d’Alain Absire. Je lui ai envoyé mon roman (maintenant Couleur chair) jeudi dernier, ainsi qu’à cinq maisons d’édition. Sa lettre : deux pages de compliments, il est tout prêt à m’aider à trouver un éditeur, bien que mon texte soit un peu court.
Je n’ose pas y croire, je nage dans la joie.
Cet après-midi, en rentrant de la fac, je trouve un mot d’Henry : Denis Roche, du Seuil, a appelé, rappelle-le. Je téléphone : il veut me voir, le plus vite possible. Je prends rendez-vous pour lundi prochain à Paris. Mon texte est très étonnant, provocant, réussi, mais il est court, il faudrait le retravailler, nous en reparlerons ensemble.
Voilà. Quelques jours seulement après mon envoi. J’en suis abasourdie ; au fond de moi, je me demande encore si tout ça n’est pas qu’une sale plaisanterie.

Je suis restée en léger état de choc jusqu’à plus de midi.
Ce matin j’ai fait une interview, comme dans un rêve.
Comme si je changeais de peau.
Hier soir, après avoir écrit dans ce cahier, je reçois un coup de fil des éditions Régine Deforges, qui veulent aussi mon texte. Eux aussi trouvent qu’il est « extrêmement rare » de recevoir de tels manuscrits. J’ai appelé Alain Absire, qui m’a renouvelé ses encouragements, ses éloges, sa promesse de soutien.
Bref, lundi, je rencontre les deux éditeurs. J’ai aussi appelé Marc Torralba, qui veut maintenant que je lui donne un texte pour Jungle. Moi qui écris si simplement !

Chez Régine Deforges, ils me demandaient de rallonger le texte, de donner plus de détails sur les personnages et le décor, d’en faire un « vrai » roman.
Denis Roche, lui, le voulait tel quel, sauf le titre, la dernière phrase et la phrase avec Chopin. Il ne manquait plus que l’aval de Michel Chodkiewicz. J’ai rappelé cet après-midi, il ne l’a pas encore lu – ils ont été très occupés avec leur Goncourt – , mais les deux femmes du comité littéraire l’ont lu et ont été paraît-il enthousiasmées. Est-ce moi qui me décourage ? J’ai cru percevoir moins d’assurance dans la voix de Denis Roche.
Qu’il est dur d’attendre, et dans une telle incertitude. Difficile de faire autre chose, de vivre simplement – et plus encore d’écrire.

J’essaie de m’accrocher à l’espoir de mon prochain roman, dont je n’ai pas encore pu écrire une ligne (nausées).
Il s’appelle L’Appartement, non, Le Déménagement. La narratrice (première personne du singulier) vient d’emménager dans un vieil appart sombre et triste. Premier temps : elle déballe ses cartons, et son passé resurgit avec les objets. Deuxième temps : elle entend ses voisins crier dans la nuit. D’abord incertaine, elle croit ensuite qu’ils font l’amour, et se caresse sur leurs cris. Mais ceux-ci semblent tourner franchement à la bagarre : elle descend frapper à leur porte. D’autres voisins sont là, on appelle la police. Les flics entrent : « elle » a tué son mec ; la narratrice s’aperçoit qu’ « elle » est son double. Troisième temps et fin : le cafard dans la cuisine.
Premier temps : trouver les objets, et le passé.

J’ai écrit la première page de mon roman, mais À REFAIRE. Ce que je veux, c’est que ce soit DUR, au moins comme Le Boucher, comme du rock, comme la Furia dels Baus. Pas de mollesse. Pas faiblir. Écrire dur. Que je ne me sorte pas ça de la tête, et que tout le reste saute.

La secrétaire de Denis Roche m’a appelée hier matin : ils prennent mon texte, sous le titre Le Boucher, et sans autre changement. Lui est à Bruxelles en ce moment, il m’appellera la semaine prochaine.

J’ai renvoyé mon contrat tout à l’heure, avec deux petites modifications qui, je l’espère, ne créeront pas de difficulté.

*
à suivre