culture de la lâcheté

J’ai fait une expérience intéressante avec France Info, qui rejette absolument tous mes commentaires, qu’ils soient critiques, anodins ou bienveillants, postés depuis un compte à mon nom. J’ai copié-collé l’un d’eux et je l’ai reposté depuis un compte anonyme : il est passé aussitôt. Ce que ne veulent pas ces gens, ce sont des paroles assumées par qui les écrit. L’anonymat est la règle qui les rassure, dans leur culture de la lâcheté. Bien entendu peu m’importe France Info, mais le problème est que cette règle est celle de toutes les fausses élites qui occupent la place publique, à la façon dont les prétendants sont les lamentables élites d’Ithaque. Culture du viol de la langue et, allant avec, culture de la lâcheté.

Hier soir nous avons regardé le feu d’artifice depuis le toit. Pendant ce temps, d’autres, irrités par cette société, s’en prenaient aux forces de l’ordre. Agresseurs ni meilleurs ni pires que ces fausses élites, dont la nuisance est cependant plus grande, paralysant toute vérité vivante dans le pays.

Quand j’ai dit au chirurgien que j’allais prendre ma retraite, il y a un an, il a dit, un peu désapprobateur : « Ah bon ! Jeune retraitée ! » J’avais 64 ans. Et hier j’ai découvert qu’en fait j’aurais pu la prendre trois ans plus tôt, j’aurais déjà eu tous les trimestres nécessaires pour une retraite à taux plein – j’ai onze trimestres de plus, dont cinq que je n’ai pas encore fait valider (et je ne vais pas m’en soucier, car les trimestres supplémentaires ne comptent pas). Ma phobie administrative ne me fait pas oublier, comme à certaines de nos élites, de déclarer et payer ce que je dois, mais souvent, de réclamer ce qui m’est dû. Ce n’est pas la première fois – j’ai recouru aux aides publiques quand je n’avais pas d’autre choix mais de longues années je m’en suis passée quand j’y avais droit (allocations de la CAF, remboursements sécu…). La caisse de retraite a rectifié finalement d’elle-même une partie de l’affaire, si bien que j’ai désormais un tiers du montant de ma retraite en plus, et j’ai eu un virement pour le rappel, depuis septembre, de ce qui m’était dû – et comme j’ai travaillé dans tant de secteurs, je suis affiliée à un tas de régimes, tous n’ont pas encore procédé au calcul de ce qu’ils me devaient.

J’ai tant travaillé que malgré les années où le milieu de l’édition m’a soudain privée de la possibilité de publier et donc de cotiser, avant que j’aie le temps de me retourner vers l’enseignement, j’aurais pu partir trois ans plus tôt – sans compter tous les trimestres travaillés à partir de mes douze ans, de longues heures quotidiennes de travail pendant toutes mes vacances d’été, qui n’étaient pas déclarées – même à cette époque, je pense, le travail des enfants devait être interdit, mais je devais, seule de la fratrie, payer mes fournitures et livres scolaires, mes pauvres vêtements aussi – et j’envoyais le reste à des associations d’aide aux prisonniers politiques, pressentant peut-être que tel était aussi mon destin, sous la forme moderne de la culture de la lâcheté.

Mila

Ce matin j’ai écrit un commentaire sur France Info pour prendre la défense de Mila, lui souhaiter bon courage et dénoncer le harcèlement, en précisant qu’il était pratiqué de façon générale pas seulement par des jeunes mais par toutes sortes de gens. Mon commentaire n’est jamais passé, quoique je l’aie reproposé plusieurs fois sous plusieurs formes, jamais injurieuses. À quoi jouent les médias ? Prétendant défendre la liberté d’expression, et la bafouant. Ils m’ont fait le même coup pour des commentaires sur Edgar Morin, proposés sous plusieurs formes en vain. C’est moins grave, en vrai je me fiche assez d’Edgar Morin, mais pour Mila, et pour tous les harcelés, et spécialement toutes les harcelées, car ce sont le plus souvent des femmes qui sont visées et ainsi chassées des réseaux sociaux (moi-même j’ai dû plusieurs fois fermer mes comptes facebook et twitter, avant d’y renoncer complètement, comme de renoncer à laisser ouverts les commentaires sur mon blog), refuser les messages de soutien est particulièrement pernicieux.

Il faut rappeler, comme l’a fait le recteur de la Grande mosquée de Paris qui a reçu Mila aujourd’hui, dans une tentative d’apaisement qu’elle a appréciée, que ses insultes sur l’islam ont été proférées alors qu’elle était déjà harcelée, ce qui évidemment crée un stress et une agressivité en réponse à l’agression subie. Aucune comparaison possible avec Charlie Hebdo qui pendant des années, semaine après semaine, insulta méthodiquement les musulmans, ce qui constituait un harcèlement envers cette catégorie de la population, ainsi qu’envers les Roms, que ce journal visait aussi, et plus horriblement encore. Mila ne se laisse pas faire, et elle continue, refusant de quitter les réseaux. Certains lui reprochent d’être ce qu’elle est, mais depuis quand exige-t-on de quiconque qu’il ou elle se conforme à ce qu’on voudrait qu’il ou elle soit ? Mila ne lèse personne, n’empêche personne de vivre ; c’est l’inverse qui se produit, depuis trop longtemps. Je ne le dis pas en pensant spécialement à mon propre cas, mais à celui de toutes les personnes, en particulier toutes les femmes, empêchées de parler par des meutes abjectes de lâcheté et de bêtise. Que le jugement de quelques-uns des harceleurs de Mila soit le début d’un vrai combat de la justice, des gouvernements et des réseaux sociaux, contre ce fléau.

Fléau qui ne date pas d’internet. Alors que j’essayai en vain de faire passer mes commentaires sur cette affaire ce matin, j’avais à l’esprit le harcèlement infligé à Pénélope pendant de nombreuses années et à Ulysse aussi lors de son retour. Les harceleurs sont cette goule dévorante qui font que j’ai intitulé ma traduction Dévoraison.

Identification. Réflexion à partir de l’ « Odyssée »

J’aurai fini de traduire Odysseia demain. En avançant, je révise fortement mon appréciation d’hier sur ce dernier chant, quoique le style en reste, après le récit des enfers qui est encore soutenu, dans certains passages très affaibli. Car on y trouve bien des choses très intéressantes, et même capitales. Par exemple : comment se fait-il que des esclaves du père de Dévor le reconnaissent aussitôt, alors que personne parmi ses proches ne l’a reconnu d’emblée, ou du moins ne l’a reconnu clairement ? Il y a aussi ce vers singulier et à vrai dire vertigineux, adressé par Dévor à Tresseur-de-peuple :

« C’est moi, père, je suis celui sur lequel tu m’interroges ».

Certes cet épisode champêtre est en partie moins bien écrit que le reste du poème, mais il met le reste en perspective, et dans une nouvelle perspective. Qu’il soit entièrement ou non d’Homère, il ne démérite pas d’Homère car il a bien son utilité, et une grande utilité, dans l’ensemble du poème, jusqu’au bout je pense. À suivre.

Ce qui est sûr, c’est que cette œuvre, Dévoraison, a un grand pouvoir de réparation, si on la comprend bien.

Je suis musulmane d’esprit, je préfère avoir affaire à Dieu plutôt qu’à ses saints. Et chez les humains, je préfère avoir affaire à la personne elle-même, qui que ce soit, qu’à ses bourrés de crâne ou bourreurs de crânes, « prétendants » à ce qu’ils ne sont pas, qui ne parlent pas selon ce qu’ils sont, qui détruisent les ajustements du cosmos et de l’esprit – c’est pourquoi le chef des prétendants s’appelle Contre-esprit. Il y a beaucoup de gens qui existent ainsi, à côté d’eux-mêmes, désajustés d’eux-mêmes, des autres, du vivant, et comme un robinet d’eau dont le joint est défaillant peut provoquer un déluge, leurs jointures défectueuses menacent le monde. L’identité d’un peuple tient à la qualité de ses ajustements, personnels et collectifs. On ne peut faire peuple bien ajusté, donc apaisé, avec des identités écornées, bafouées, désajustées d’elles-mêmes et des autres, ni avec des identités fermées, refusant les ajustements aux autres. Ni avec une langue « politique », censée tresser le peuple, comme le dit le nom du roi, tresser la polis, qui est désajustée, désajustante.

Archéologie : une immersion dans la préhistoire à Tautavel

Retour vers le futur ? Je suis allée sur les fouilles de Tautavel il y a une vingtaine d’années et me suis entretenue plusieurs fois avec Henry de Lumley sur cet humain très ancien, le plus ancien trouvé en France, qu’est l’homme de Tautavel ; je trouve beau et émouvant de pouvoir visualiser les paysages, avec leurs animaux et leur végétation, tels qu’ils ont été depuis les six cent mille dernières années. Je republie donc cet article paru dans The Conversation.

Archéologie : une immersion dans la préhistoire à Tautavel grâce à la réalité virtuelle et à l’intelligence artificielle



Une plate-forme permet de simuler l’environnement préhistorique de la vallée de Tautavel au cours d’un épisode glaciaire il y a 550 000 ans.
Auteurs, Fourni par l’auteur

Nicolas Boulbes, Université de Perpignan; Bernard Quinio, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières et Sophie Grégoire, Université de Perpignan

Pouvoir se promener dans une grotte habitée il y a plus de 500 000 ans, visualiser les restes d’une occupation humaine puis sortir dans la vallée qui la borde pour observer la faune et la flore de cette époque : voilà le rêve des archéologues du site de Tautavel, dans les Pyrénées-Orientales.

Aujourd’hui, ce rêve devient presque réalité avec le projet Schopper porté par l’Agence nationale de la recherche. Autour de celui-ci gravitent cinq partenaires français : trois laboratoires (CERP-HNHP, CEROS et LIX) et deux entreprises (Craft.AI et Immersion Tools) qui créent ensemble des solutions technologiques novatrices appliquées à la recherche en archéologie.

Ce projet nous a permis d’aboutir notamment à une technologie générant les paysages de la vallée de Tautavel fréquentée par les hommes préhistoriques au cours de périodes climatiques contrastées (glaciaire et interglaciaire), entre 600 000 ans et 90 000 ans avant le présent.

La simulation est alimentée par les paramètres climatiques (température, humidité) obtenus par des modèles de machine learning (apprentissage automatique) appliqués aux périodes passées. Elle permet de positionner les espèces végétales selon leurs aptitudes écologiques et les animaux qui se déplacent et se nourrissent en fonction des ressources disponibles et de leur éthologie.

Associé au développement de l’ensemble de la vallée en 3D immersif, le résultat offre aujourd’hui aux chercheurs archéologues la possibilité de se déplacer à l’échelle 1 :1 dans la vallée afin d’apprécier le relief du terrain et les distances, la densité du couvert végétal, les zones de franchissement de barrières naturelles, de regroupement et de passage des animaux. Autant de repères importants pour appréhender la mobilité des chasseurs-cueilleurs. Il est également possible d’observer des dispositions de flores dont les pollens ont été retrouvés fossilisés dans la grotte, ou encore de suivre l’évolution du paysage.

54 ans de fouilles

À l’origine de cette reconstitution virtuelle, on retrouve « Schopper », un simulateur qui permet de tester des hypothèses sur l’environnement et les comportements des hommes préhistoriques dans un environnement immersif reconstitué. Le principe est dans un premier temps d’apprendre des données archéologiques, pour ensuite formuler des hypothèses sur le comportement ou sur l’environnement, et enfin observer les mécanismes et impacts de ces hypothèses dans l’environnement reconstitué.

Ce simulateur est le résultat de deux plates-formes en interaction.



Deux plates-formes interagissent pour explorer la faune et la flore avoisinant la grotte de Tautavel. La vallée au cours d’un interglaciaire il y a 500 000 ans.
Auteurs, Fourni par l’auteur

La première repose sur la base de données du laboratoire de recherche en préhistoire situé à Tautavel, en charge de la fouille du site pilote du projet, la Caune de l’Arago. Ce gisement du paléolithique inférieur d’intérêt mondial a livré, entre autres, les plus vieux fossiles humains sur le territoire français.

Grâce aux travaux du préhistorien Henry de Lumley, le CERP a constitué une base de données qui mémorise 54 ans de fouilles avec une méthodologie structurée. Elle contient près de 500 000 objets (ossements d’animaux, industries lithiques…), correspondant à une cinquantaine de moments d’occupation de la grotte, ainsi que des prélèvements (sédiments, pollens…).

Pour exploiter cette base de données, Craft.AI, start-up spécialisée dans l’intelligence artificielle (IA), a développé pour Schopper un moteur qui permet de tester des hypothèses scientifiques. Il est ainsi possible d’interroger par exemple la durée des périodes d’occupation de la grotte, la fonction qu’elle avait pour les hommes du passé, mais aussi les conditions climatiques.

La deuxième plate-forme est réalisée par l’équipe d’Immersion Tools, spécialisée dans l’intégration d’outils de présentation visuelle innovants. Elle offre aux archéologues la possibilité d’interagir en réalité virtuelle, en immersion, avec la base de données dans la grotte modélisée en 3D comme le montre l’animation ci-dessous.


Chaque objet est matérialisé par un parallélépipède de couleur correspondant à sa nature. Leur position spatiale au moment de leur découverte à la fouille, leur orientation et leur inclinaison sont respectées. Les chercheurs ont accès à une palette d’outils leur permettant de mesurer les distances entre les objets, d’afficher des scans 3D ou le carroyage, ou encore de se déplacer en suivant les mouvements du corps ou par « téléportation ».

Deux approches pour entraîner l’IA

Pour fonctionner, un outil d’IA a besoin d’apprendre. Quand il s’agit d’un apprentissage supervisé, comme c’est le cas de Schopper, il faut lui donner des données « étiquetées », associant par exemple un ensemble de restes de flore et de faune avec un certain climat.

Deux difficultés majeures se présentent ici en archéologie. Tout d’abord, le volume de données est faible. Les données proviennent de plusieurs disciplines académiques et sont donc assez hétérogènes. Elles restent de plus difficiles à interpréter : comme personne n’était là il y a 400 000 ans pour savoir s’il faisait chaud ou froid, il paraît difficile de savoir dans quelles conditions climatiques se développait une plante dont nous retrouvons un fossile de pollen.

Nous avons donc dû adapter les modes d’entraînement de l’IA à ces contraintes spécifiques de l’archéologie. Le premier mode d’entraînement proposé dans Schopper repose ainsi sur l’« actualisme » : il s’agit d’admettre que ce qui se passe maintenant est similaire à ce qui se passait il y a longtemps (dans certains cas). Cela nous permet d’avoir accès à un plus grand volume de données en enrichissant les données préhistoriques avec des données actuelles.

On suppose par exemple que le renne chassé par l’homme de Tautavel il y a 450 000 ans possède la même écologie que le renne actuel. Cela revient à émettre l’hypothèse qu’il vivait sous un climat relativement froid dans des régions arctiques ou subarctiques. Le chêne vert, dont les grains de pollens sont prélevés dans certains niveaux de la Caune de l’Arago, devrait, lui, rester typique du cortège méditerranéen actuel, thermophile et résistant à la sécheresse.

Pour la faune, nous nous référons notamment à une importante base de données WWF listant les espèces de vertébrés de l’ensemble des écorégions du globe. Celles-ci représentent autant de points de données nourrissant l’apprentissage en associant aux animaux les caractéristiques de leur environnement. Ce peut être le biome terrestre, une valeur de température moyenne annuelle, ou encore un total des précipitations en millimètres sur l’année.



D’après l’IA, les thèses des experts ne reposent pas toujours exactement sur les arguments qu’ils énoncent.
Fourni par l’auteur

Le deuxième mode utilisé a pour point de départ des « dires d’experts ». Un archéologue selon sa spécialité va par exemple déduire d’un ensemble de données que les hommes à une certaine date n’avaient résidé que brièvement dans la grotte.

L’IA vient alors interroger les mêmes éléments pour identifier ceux qui ont poussé, d’après elle, le chercheur à donner cet avis. Il peut d’ailleurs arriver que l’algorithme déduise que les variables décisives dans la décision finale diffèrent de celles énoncées par l’expert dans ses articles.

Exploitation des modèles

Une fois ainsi les données préparées, débute une série d’aller-retour qui visent à identifier les paramètres optimaux. Elle est entrecoupée d’étapes de validation permettant de déterminer la qualité de l’apprentissage du modèle ainsi que son pouvoir de généralisation. En ce sens, le machine learning suit le principe du rasoir d’Ockham où une modélisation plus simple est préférée à une explication trop complexe.

Les modèles se voient enfin appliqués pour comprendre, dans la région de la Caune de l’Arago et à différentes époques, le biome, le type de climat, la température, la quantité de précipitations ou la durée d’occupation et la fonction du site.

Des algorithmes d’explication tels que SHAP sont par ailleurs utilisés afin de comprendre comment un modèle aboutit à une décision et pas une autre. Cela permet notamment aux archéologues qui ne sont pas experts en machine learning d’appréhender les processus décisionnels mis en œuvre dans les modèles qu’ils utilisent.

Reste maintenant à approfondir le traitement par le modèle de ce qui touche aux comportements de nos ancêtres. Cela se heurte malheureusement aux difficultés d’établir des référentiels solides d’apprentissage avec peu de données sur des périodes aussi anciennes. Le consortium du projet travaille néanmoins sur de nouvelles pistes techniques pour améliorer la performance de l’IA et ajouter de l’immersion par le son. Ce sera la suite des développements de Schopper.


Ce papier a été rédigé avec Philippe Carrez, fondateur d’Immersion-Tools, et Matthieu Boussard, ingénieur Recherche et Développement chez Craft.AI, deux partenaires du projet Schopper.The Conversation

Nicolas Boulbes, Ingénieur d’études en paléontologie & archéozoologie, Université de Perpignan; Bernard Quinio, MCF en système d’information, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières et Sophie Grégoire, Maître de conférences en Préhistoire, Université de Perpignan

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Réflexions après le massacre des prétendants

L’histoire de Britney Spears, mise sous tutelle et entourée d’un tas de gens qui se gavent sur son dos, me rappelle celle de Dévor avec les prétendants. Heureusement lui, malgré son long et périlleux voyage au-delà des frontières de la raison, grâce à Athéna ne l’a jamais perdue, la raison – ce qui le sauve.

C’est quand même incroyable tout ce que la traduction de Bérard, qui fait toujours « autorité », rate du texte. Comme il y va allègrement non seulement de défigurer le style (Lascoux en est un héritier, qui pousse l’indignité encore plus loin), mais de sauter des mots, des morceaux de vers entiers, et de réduire l’ensemble du poème à une hyper-trivialité, aplatissant le sens. Ces gens n’ont aucun respect pour l’auteur et son texte, Dévor les passerait au fil de l’épée.

Je le disais hier, les deux seuls que Dévor épargne sont l’aède et le héraut, deux porteurs de parole honnêtes. Le prêtre sacrificateur supplie pour sa vie, mais Dévor le tue aussi. Dévor est pieux, sa parole et ses actes le prouvent sans cesse, mais sans bigoterie, et ce n’est pas la fonction qu’il respecte mais l’humain. Quand la nourrice pousse des cris de joie à la vue des cadavres des prétendants qui jonchent la salle, Dévor lui rappelle qu’il n’est pas saint, ou pieux, de triompher sur des hommes morts, et lui demande de garder sa joie dans son cœur. C’est la part des dieux, dit-il, et leurs propres iniquités, leur manque de respect envers les gens, qui leur a fait achever ainsi lamentablement leur destin – et c’est une façon de ne pas se glorifier lui-même de cette « grande œuvre », comme dit Homère, dont il sort « semblable à un lion qui vient de dévorer un bœuf ».

Ce midi j’ai fini la traduction de ce chant XXII, celui du massacre des prétendants. Comme c’est beau, le retour de la paix et de l’amour dans la maison. Maintenant je vais commencer l’avant-dernier chant, neuf mois après avoir commencé à traduire toute l’épopée. Le chant d’amour de Dévor et Pénélope (elle porte un autre nom dans ma traduction, selon le principe déjà dit) et de leur nuit de chair et de parole qu’Athéna leur allonge.

Honneur, honnêteté, valeur. Le sourire de Dévor et les cris de joie de la nourrice

Isabelle Balkany se voit retirer sa légion d’honneur, comme le règlement en prévoit la possibilité pour comportement « contraire à l’honneur ». Reste une certitude, c’est que la plupart des gens qui se comportent avec honneur ne risquent pas d’être assez appréciés des pouvoirs pour se voir décerner la légion d’honneur.

Je l’ai déjà dit, la traduction du chant XXII, le massacre des prétendants, est éprouvante. Une éclaircie cependant l’adoucit, quand Dévor épargne l’aède et le héraut. C’est à ce moment du texte, à la fin de la tuerie, qu’est dit le premier sourire, non sardonique, de Dévor. Autant Ithaque peut se passer de tous ces princes, et même doit s’en passer dès lors qu’ils se sont obstinés dans l’abus, autant les honnêtes porteurs de parole sont nécessaires à la continuité de la civilisation, de l’humanité.

Mieux vaut attendre le bon moment pour que ce que nous voulons se passe dans l’honneur, plutôt que, par hâte, accepter de faire les choses sans honneur. Car ce qui est fait sans honneur n’a pas de valeur. Si nous n’y sommes pas prêts, attendons, plutôt que de laisser nous-mêmes et autrui entrer ou rester dans le manque d’honneur.

Où est l’honneur, dans l’espionnage, la contrefaçon, la dissimulation, la trahison, la volonté de domination ? Où est l’honneur, dans le fait de les accepter, pour soi ou pour autrui ? Ou serait l’honneur, si l’on n’épargnait pas les justes et ceux qui se reconvertissent sincèrement à ce qui est juste ?

L’honneur, c’est de bien faire les choses, autant que faire se peut. De les faire honnêtement. Dans ses relations avec autrui et dans sa profession, chez soi et en société. Allez vous asseoir dans la cour, restez à l’écart de la mort, dit Dévor au héraut et à l’aède, pendant que moi je ferai dans ma maison ce qu’il faut faire. C’est si merveilleux, qu’il sourie à ce moment-là. Un peu après, quand la nourrice, appelée sur les lieux, découvre l’énorme carnage, elle pousse des cris de joie.

Chronique du jour : des criminels en action ou en esprit, et de leur chute

“J’ai eu un ami qui a été traîné au dehors une nuit, il hurlait”, s’est-il souvenu. Il ne l’a plus jamais revu. “Il s’appelait Bryan… Je veux savoir où est Bryan.”
“On nous a fait découvrir le viol”, a ajouté Barry Kennedy. “On nous a fait découvrir les coups violents. On nous a fait découvrir des choses qui n’étaient pas normales dans nos familles”.
750 tombes anonymes découvertes sur le site d’un pensionnat catholique où jusque dans les années 1990 on enferma et maltraita des enfants autochtones. Après les restes de 215 enfants trouvés récemment sur le site d’un autre de ces pensionnats, on s’attend à beaucoup d’autres découvertes du même type – il y avait 139 de ces pensionnats au Canada, où « 150.000 enfants amérindiens, métis et inuits ont été enrôlés de force » – l’article du Huffington Post est ici. Le pape refuse de présenter des excuses pour ce énième crime contre l’humanité commis par l’église catholique. La faute n’est sans doute pas aussi grave dans son esprit que celle d’une religieuse qu’il a chassée de sa congrégation où elle vivait depuis trente ans, en refusant de donner une raison, de façon ouvertement arbitraire (Le Monde suit l’affaire, qui semble surtout être celle de « différends » entre cette religieuse et une autre qui, elle, est très amie avec un cardinal proche du pape).

Val défend Valeurs Actuelles au procès de leurs caricatures de Danièle Obono, Valls appelle à voter Pécresse contre la gauche prétendument islamiste. Je parlais l’autre jour des caricatures de Coco, ex de Charlie, dans Libé, titre qui pratique lui aussi l’en-même-tempisme (un coup contre le RN, plusieurs coups contre les racisé·es, les femmes violées, les lesbiennes, etc., ou encore un coup pour les Palestiniens, un coup pour représenter les Palestiniens comme des rats, toujours via Coco…) : racisme, sexisme, homophobie et j’en passe, les anti-valeurs de l’extrême-droite laissent toute une pseudo-élite prétendument humaniste contaminée par la haine de tout ce qui n’est pas de l’entre-soi. Il existe un syndrome de la femme battue, qui est un stress post-traumatique dû à une longue exposition aux mauvais traitements. Ce syndrome est pris en compte quand se produit le meurtre de l’homme violent par une femme longtemps violentée. Nous ferions bien de veiller aux possibles effets d’un syndrome des populations battues, violentées et par le harcèlement de l’extrême-droite, et par celui de prétendus adversaires de l’extrême-droite. Voyez l’église catholique : certes elle a très longtemps sévi, mais qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Moins qu’hier et bien plus que demain. Le mécanisme vaut pour tous les abuseurs.

Les bourgeois gentilshommes

Tandis qu’hier à République pour la fête de la musique la police française traquait les jeunes à coups de lacrymogènes, au palais les vieux monsieur et madame Ubu recevaient les jeunes monsieur et madame Bieber. Paris est une fête, qu’ils disaient il y a peu, parlant sans savoir qui parlait, comme Coco, passée de Charlie à Libé, continue à se payer la tête des racisé·es, faisant du racisme comme le bourgeois gentilhomme faisait de la prose, toujours sans le savoir. Sans le savoir, sans vouloir le savoir et sans savoir le vouloir, c’est la trinité des singes, dieux des humains aux yeux et aux oreilles grand fermées, à la bouche marionnettisée.

*

J’ai tracé dans la forêt,
avec pour meute pacifique, aimante,
les forces qui m’habitent,
l’Esprit splendide qui habite le monde.
Des humains en retour, avec leurs chiens,
me traquent.
Croient-ils que je ne suis pas de leur espèce
ou sont-ils cannibales,
à s’acharner
alors que je ne cède, ni ne céderai.
Ils ont leurs raisons
que ma raison rejette,
pourquoi veulent-ils me soumettre
à leur sempiternel mensonge ?
Leurs langues sont collées
à tous les culs du monde.
Les pactes de confiance, une fois rompus,
restent rompus s’ils ne sont dénoncés.
Pardon donné à ceux qui persistent
à la traque et au crime,
serait arme donnée pour se faire achever.
Moi, pour tous ceux que j’aime,
je n’oublie pas de vivre.

Scandale des élections d’aujourd’hui

En arrivant dans mon bureau de vote, à Paris, j’ai eu la surprise de voir qu’il y avait bien plus de candidats que je n’avais reçu de professions de foi. J’ai vérifié de retour à la maison : j’ai reçu sept professions de foi seulement, alors qu’il y avait onze candidats. Je vois que le problème est général, qu’énormément de gens, partout en France, n’ont reçu aucune profession de foi, ou ne les ont pas toutes reçues. Pourquoi ? Parce que la macronie a confié leur distribution à une société privée. À vendre ! Comme dit Rimbaud. Tout ce qu’ils peuvent vendre du pays, ils le vendent, et tout le bien commun qu’ils peuvent saccager, ils le saccagent. Et pour finir comme ça a commencé, ils saccagent les élections, donc la démocratie.

J’ai voté pour Audrey Pulvar. Je trouve que la gratuité des transports en commun, c’est une bonne idée à plusieurs titres, notamment du point de vue écologique – idée que j’entends d’ailleurs prônée à la maison, par O, depuis longtemps. Malheureusement ça ne sera peut-être pas pour tout de suite, mais c’est le jeu, on attendra. Un jeu que Macron a particulièrement pourri, plus que les autres politiques, lui qui dès sa campagne électorale a piétiné le politique pour faire du marketing – c’est ça aussi, voire d’abord, la cause de l’abstention : on ne vote pas, dans le marketing. Lui et sa clique, moitié traîtres à leur parti, moitié imbéciles et autres arrivistes, voire violeurs, sans conscience politique, ont fait et font beaucoup de mal à ce pays et à la démocratie. Qu’autant en emporte le vent, et qu’il emporte le RN avec.

Influenceurs et influenceuses ès illusions

Michel Onfray, « nietzschéen » qui déteste le catholicisme et Freud, déclare regretter « la civilisation judéo-chrétienne ». Cet athée enragé croit dur comme fer, en toute irrationalité, que Socrate n’a pas existé – mais quelle lucidité, quelle rigueur intellectuelle, attendre d’un homme qui, près d’un an après le début de la pandémie, croyait que le 19 de Covid 19 signifiait qu’il y en avait eu 18 avant ? Pas plus que d’un BHL citant Botul.

Il y a l’inconsistance des vieux « nouveaux philosophes », et il y a celle des jeunes « influenceurs » et « influenceuses ». Autrement dit, il y en a pour tous les publics, mais c’est la même soupe. Léna Situations et le magazine Elle font le buzz avec une couverture dudit magazine où la jeune femme apparaît « sans maquillage ». Sans maquillage mais, un coup d’œil suffit à le voir, pas sans fond de teint, pas sans rose à lèvres, pas sans eye-liner, pas sans mascara. Pourquoi dire vrai, quand on peut mentir ? La youtubeuse est par ailleurs l’« auteur » d’un livre sur le « développement personnel », publié, tiens, chez Robert Laffont, mon éditeur qui ne répond pas quand je lui envoie un manuscrit – dont j’ai le tort d’être l’auteure réelle.

Bien des guillemets (ah, j’avais écrit par lapsus « guillements »), mais il le faut, tant l’en-même-tempisme mensonger, débile et insensé ravage la société.

Des têtes qui déraillent

Les traducteurs ont un problème avec Pénélope comme avec Eumée, le porcher. La plupart du temps, ils refusent de suivre Homère quand il la qualifie de divine, de même qu’ils refusent de le suivre quand il qualifie le porcher de divin. Pour les autres personnages, l’adjectif divin ne les dérange pas, mais pour ces deux-là, ils trouvent plus souvent qu’à leur tour une autre épithète. Je me dis que dans leur tête ils doivent identifier Pénélope à leur femme, et le porcher à tout domestique ou homme « de condition inférieure », et que s’ils aiment bien ces gens-là, leur femme et les petites gens, ce n’est qu’à la condition de se sentir supérieurs à elle et eux, et de leur faire sentir plus ou moins discrètement leur supposée supériorité. Alors les qualifier de divins, ne serait-ce pas les disqualifier, eux, les intellectuels convaincus d’avoir seuls accès au monde de l’esprit ? Voilà comment se perpétue à travers les siècles, à travers tant d’œuvres, la malformation de l’esprit consistant à inférioriser les femmes et les classes sociales modestes.

Macron vante la culture classique de Rimbaud ; on dirait bravo s’il était encore possible, dans ce pays, d’étudier les lettres classiques, le grec et le latin. En même temps on n’est pas surpris qu’il dise une chose et fasse son contraire.

Cela dit, il ne suffit pas d’avoir étudié les lettres classiques pour être Rimbaud, ni pour avoir l’esprit libre et ouvert, comme le prouvent tous ces traducteurs d’Homère empêtrés dans leurs préjugés et autres complexes de leur monde si freudien. Non solum ils sont vieux jeu, sed etiam ils sont malhonnêtes.

L’Odyssée, miracles et réflexions ; sur la royauté

Le verbe me sort de la tête comme la nourriture sortit de la tête d’Homère, quand il me la donna à manger en rêve, dans ma jeunesse. J’ignorais alors qu’un jour je traduirais l’Odyssée, et que je la traduirais par Dévoraison, mais l’esprit en moi le savait. De sa tête, qu’il me donnait donc à manger, montaient des sortes de fils multicolores, c’était ce que je mangeais et dont je sais maintenant qu’ils étaient les vers qu’aujourd’hui je traduis, les sortant à mon tour de ma tête, passés par alchimie du verbe d’une langue à une autre. « Moi je trame des amorces », comme dit dans ma langue Pénélope, dont j’ai aussi traduit le nom – que je ne donne pas pour l’instant au cas où il changerait. Dévor aussi est l’homme aux mille amorces, plutôt qu’aux mille ruses, comme je l’ai expliqué. Ce que je comprends de l’Odyssée a mûri dans ma tête et mon sang depuis des décennies, depuis mon adolescence de collégienne amorçant pour la première fois une traduction de quelques vers de ce texte. Ce n’est pas une traduction à distance du texte que je donne, c’est une traduction que je sors de la tête d’Homère lui-même, et de ma propre chair qui l’a mangée.

Traduire l’Odyssée est un régal grâce à la richesse de son sens, et à la splendeur de sa langue, composite, archaïque et unique, moderne au sens où elle est pure nouveauté dans son époque et pour toute époque, étant donné qu’elle n’a jamais existé que dans, par et pour ce poème. Qui la traduit doit aussi réinventer sa propre langue, à partir de ce qu’elle est, ce qu’elle fut, ce qu’elle pourrait être. J’ai été contente de trouver le mot pharmaque, un vieux mot français devenu inusité, qui sonne si particulièrement et traduit au plus près le mot grec qu’on traduit habituellement par drogue. Je ne cherche pas à multiplier ce genre de trouvailles, il ne faut pas s’embarquer dans un système, tout doit rester libre et ouvert, variable et changeant, avec aussi un aspect hiératique pour respecter la situation, la dimension du poème, qui n’a rien de prosaïque, dans un texte où le porcher lui-même est mille fois qualifié de divin. Il me semble qu’à part Leconte de Lisle, tous ceux et celle qui ont traduit l’Odyssée jusqu’à présent se sont efforcés de la transposer dans une langue prosaïque, y compris et spécialement Bérard malgré la fausse poésie de ses alexandrins blancs. Seulement la traduction de Leconte de Lisle est souvent approximative, et comme je l’ai maintes fois noté, au moins aussi misogyne que les autres, alors qu’Homère n’est pas du tout misogyne – ce qui est tout sauf un détail concernant ce poème où les femmes ont une si grande importance.

Je n’ai toujours pas vu la traduction de Lascoux, qui vient de sortir, toute farcie d’onomatopées comme au guignol, mais le fait qu’il appelle Aphrodite « fifille », en contradiction totale avec le regard d’Homère, ne laisse rien espérer de mieux pour ce qui est du sexisme qui défigure complètement l’esprit de l’œuvre – appelle-t-il Zeus « pépère », pour achever de rabaisser le poème ? J’y reviendrai dès que j’aurai eu l’occasion de consulter cette traduction que je n’ai certes pas l’intention d’acheter. Son auteur se dit musicien et avoir voulu faire œuvre de musicien, c’est très bien, moi aussi j’ai une oreille, j’ai pratiqué la musique depuis l’enfance et longtemps, en particulier le chant choral, mais enfin il ne suffit pas d’avoir l’air, à tous les sens de l’expression, il ne suffit pas de se donner un air, de donner un air à ce qu’on fait, ni pour faire de la poésie, ni pour faire quoi que ce soit. Poésie, en grec, signifie faire, cela implique le concret, le solide, quelque chose qui n’appartient pas au domaine des apparences, du bluff. On ne fait pas des enfants en se masturbant ni en jetant de la poudre aux yeux d’autrui. Croire à ses fantasmes et y faire croire, voilà le nihilisme, celui qui est à l’œuvre aussi dans ceux qui fantasment sur la royauté, les Macron comme ceux qui giflent les Macron, les faux rois comme les faux sujets. Voilà la dévoration, et voilà la nécessité de la raison, de la réflexion fondée, pour sortir l’être et le monde de cette folie.

*

« Ô femme, nul mortel sur la terre sans frontières
Ne te blâmerait ; car ta gloire va jusqu’au vaste ciel ;
Toi, telle un roi irréprochable qui, respectueux
Des dieux, règne sur un peuple nombreux et courageux,
En soutenant le bon droit, tandis que la noire terre
Porte l’orge et le blé, les arbres se chargent de fruits,
Les brebis font des petits, la mer fournit des poissons,
Et les peuples, sous son bon gouvernement, sont heureux. »
Dévoraison, XIX, 107-114 (ma traduction)

Pays agité

Raoult délire toujours, Mélenchon délire, Lalanne cogne un journaliste, un type gifle Macron au cri de « Monjoie ! Saint Denis ! », Papacito reprend la mise en scène de Charlie Hebdo (« Le Coran n’arrête pas les balles », transformé en « Le gauchisme est-il pare-balles ? », l’un mettant en scène le meurtre d’un musulman, l’autre celui d’un Insoumis), Zemmour soutient évidemment Papacito, Enthoven trouve Le Pen « tout en finesse » et appelle au moins subliminalement à voter pour elle… Un bon paquet de fachos dans le tas de fous qui s’agitent dans le pays, et dont ceux-là ne sont que le visible de l’iceberg à la dérive.

La santé mentale des Terriens a été éprouvée par la pandémie. Il y a des gens qui ont eu à en souffrir plus que d’autres et il est normal qu’ils s’en trouvent mentalement plus fragilisés ; mais parmi ceux qui n’ont pas eu plus que d’autres à en souffrir, ceux qui manquent d’hygiène de vie sont visiblement particulièrement atteints. Dans les premiers confinements, certains se sont moqué de voir tant de runners soudain dans les rues de la ville, pendant l’heure de sortie autorisée. Mais ils avaient raison de courir. Ou de faire d’autres sports. Faire circuler son sang aide à évacuer les ruminations morbides, les obsessions, les délires paranoïaques, les haines. À condition bien sûr d’agir avant de s’enfermer dans un mental rouillé et verrouillé, que plus rien ne peut libérer. Un pays dont trop de citoyens ont l’esprit déréglé, incapable de se sortir de logiques d’échec et de chemins qui ne mènent nulle part, est un pays en danger.

Mobilisée par ma traduction, je marche moins souvent mais je fais du vélo chaque fois que je dois m’éloigner de quelques kilomètres – vivement qu’il y ait moins de voitures encore à Paris et qu’on puisse y respirer un meilleur air -, je continue le yoga, je reprendrai la gym et la course en fin de semaine ou la semaine prochaine (je viens de recevoir la deuxième dose de vaccin, je préfère éviter de me fatiguer trop rapidement après, comme la dernière fois). Le mal des hommes vient beaucoup de ce qu’ils ne se sentent pas assez vivants. J’ai toujours eu à cœur de me sentir très vivante, ça amusait un ami il y a très longtemps, mais à quoi bon vivre, si c’est pour avoir le corps et l’esprit dans les limbes ? Je suis très vivante et très en paix.

Le nom que j’avais trouvé, Pèlefil, pour traduire Pénélope (comme expliqué ici) ne me satisfaisait pas. J’en ai cherché et trouvé plusieurs autres, et finalement retenu un qui me semble particulièrement pertinent. Jusqu’à nouvel ordre du moins, je le garde. (Ordre de l’esprit sain, ou saint :)

Du sexisme au monde du crime, réflexion du jour

Pour l’instant, en fonction de ce que j’ai expliqué ici, j’ai appelé Pénélope Pèlefil, mais ça changera peut-être. Pénélope, au vers 254 du chant XVIII, dit à un prétendant : εἰ κεῖνός γ᾽ ἐλθὼν τὸν ἐμὸν βίον ἀμφιπολεύοι. Le dernier mot du vers est un verbe, « amphipoleuo », qui signifie servir. Le Bailly donne aussi comme sens « prendre soin de », mais en donnant pour seul exemple ce vers. Le nom « amphipolos », très couramment employé, signifie serviteur. Ce que dit donc Pénélope, c’est : « s’il revenait servir ma vie ». Il y a même un sens religieux à ce verbe, puisqu’il signifie aussi « être prêtre » ou « être prêtresse », dans le sens où le prêtre sert le divin. Littéralement, le verbe signifie « tourner autour ». Comme les planètes tournent autour d’un astre. Bref, on peut voir là le très haut statut qu’Homère confère à « la très sensée Pénélope » – qui vient d’apparaître parmi les prétendants, les subjuguant tous. Tous ne tournent-ils pas inlassablement autour d’elle ? Mais ils ne le font pas « selon le cosmos », c’est-à-dire selon l’ordre juste, c’est pourquoi Homère bâtit son histoire autour de la nécessité de rétablir l’ordre cosmique des choses humaines, en éliminant toutes ces planètes qui usurpent leur place.

Il n’y a pas d’autres sens à ce verbe « amphipoléo ». Eh bien, nos traducteurs sexistes, dont j’ai déjà plusieurs fois évoqué les nombreux abus, trouvent moyen de le traduire quand même autrement. Les plus honnêtes disent « prendre soin de », ce qui est tout de même une formule qui atténue beaucoup le sens du verbe grec. Mais même « prendre soin de », c’est trop d’honneur fait à une femme, pour certains. Ainsi Leconte de Lisle, qui n’en est pas à son premier mauvais coup sexiste, traduit-il : « s’il gouvernait ma vie » ; Dufour et Raison font encore pire, ils traduisent « s’il gouvernait son bien », estimant donc que la vie de Pénélope appartient à son époux, fait partie de ses biens, et qu’il leur faut corriger la pensée d’Homère en disant qu’il doit la gouverner, et non la servir. Bérard dit « veiller sur ma vie », ce qui est moins brutal mais sent fort son paternalisme.

Près de trois millénaires après Homère, les intellectuels sont devenus incapables de comprendre le regard d’Homère sur les femmes. Le christianisme est passé par là, en particulier le catholicisme, qui a gâché l’être des femmes comme il a gâché l’être des enfants. Qui a gâché l’être des hommes, aussi, avec son regard forcément condescendant sur l’être humain, stigmatisé, considéré hiérarchiquement comme né pécheur et surtout pécheresse. Les intellectuels sont devenus trop souvent à l’image de ces vieux hommes qui, dans l’émission Apostrophes, adressaient reproches et conseils condescendants au grand Mohamed Ali, ne supportant pas qu’il se dise le plus grand. Sa réplique est entrée dans l’Histoire.

… vous vous dites, « quel est ce Noir qui ouvre sa grande gueule ? Nous ne lui avons jamais appris à se comporter de la sorte ! Les gens comme ça, nous en avons fait des esclaves. Nous n’avons jamais appris à ces gens-là à être fiers (…) Quel est ce Noir qui subitement se permet d’ouvrir sa grande gueule pour dire qu’il est le plus grand ? » Alors ça, ça vous gêne ! »

Eh bien moi, traduisant Homère, je dis aux hommes, quelle que soit leur couleur, qu’ils ne sont pas plus grands que les femmes, et surtout je dis aux femmes qui ne le savent pas toujours bien qu’elles aussi peuvent être « la plus grande », exceller dans tel ou tel domaine. Au Moyen Âge, en Occident, on a eu ce sentiment de la grandeur des femmes, qu’on retrouve dans la littérature courtoise avec ses chevaliers servants, au service d’une dame. Puis l’avènement de la bourgeoisie a emporté toute cette poésie, les corps sont devenus puants, au sens propre, si on peut dire, et au sens figuré, et bien sûr, les âmes aussi. Le vieux monde n’est pas sorti de cette puanteur et il ne veut pas en sortir, il veut même s’y enfoncer ; le mieux à faire est de le laisser tomber. Comme vient de le faire le cardinal Marx, démissionnant à cause des abus sexuels dans l’église, constatant « un échec institutionnel et systématique ». La récente découverte d’un charnier de centaines d’enfants sans nom dans un pensionnat catholique du Canada s’ajoute à la trop longue liste des crimes de cette institution. Collaborer avec les criminels, que ce soit dans l’église ou ailleurs, c’est participer au crime et renforcer ses moyens de se perpétuer.

Mais le monde du crime, comme toute mafia, refuse par tous ses moyens illégaux et scélérats qu’on le quitte. Cela peut être un combat de nombreuses années, et l’issue en est incertaine. Vous soumettre ou vous tuer, telles sont les seules options du vieux monde criminel. Le plus terrible est de constater combien aisément il trouve des complices, qu’il embrigade au prétexte d’une prétendue bonne cause. Il y a du souci à se faire pour l’humanité.

Des vieux cons

PPDA : 23 femmes l’accusent de viol, d’agression sexuelle ou de harcèlement. Sa défense, rapportée servilement par France Info ? À 73 ans, le bonhomme se croit encore poursuivi par les femmes, se croit follement désirable sans doute puisqu’il s’imagine qu’il les obsède. Il me fait penser à Goebbels qui offrait des médaillons avec son propre portrait aux femmes qu’il convoitait et qui ne voulaient pas de lui, pensant ainsi les séduire enfin. Le même mécanisme que celui que je notais dans la pièce vue hier, où un homme croit parler d’une femme alors qu’il ne dit absolument rien d’elle, ne lui accorde même pas l’humanité d’un nom, et ne voit en fait que lui-même. Une inversion de la réalité associée à une corruption du langage, chez Goebbels comme chez les hommes de télévision et plus généralement les hommes en vue, ceux qui font les singes en pavoisant dans leur gloriole. Je note que la presse rapporte complaisamment l’  « excuse » de PPDA, et qu’elle est beaucoup moins complaisante avec les harceleurs de Mila. Ah mais c’est que ce ne sont que des jeunes « qui ne sont rien », comme dit Macron. N’empêche, les vieux cons n’ont même pas l’excuse de l’âge, ils sont gravement plus cons que les jeunes cons. Notamment ceux qui se croient irrésistibles au point de se croire autorisés à harceler par tous moyens, manipulations et autres mensonges et abus, une femme qui ne cesse de les repousser, s’imaginant qu’ils arriveront ainsi un jour à leurs fins, quand ils auront cent ans peut-être ? Oui, quels cons.

La bête immonde

D’après un sondage, si les élections présidentielles avaient lieu aujourd’hui, Le Pen arriverait en tête au premier tour : voilà « le monde d’après » Macron.

L’extrême-droite est plus que jamais vivace en France et ailleurs. Et hier au théâtre j’ai vu une pièce où, dans la même phrase, étaient prononcés le prénom de Pétain et le nom d’un philosophe nazi. Non, la bête immonde n’est pas morte. Dans la pièce, les seuls personnages en scène sont un père et son fils, et les seuls deux autres personnages évoqués sont un Noir, sans nom ni prénom et d’emblée assassiné, et une femme, sans nom ni prénom et d’emblée morte, et sans aucune existence bien qu’obsessionnellement mentionnée par le père et le fils, et surtout par le père, qui ne parlent en fait que d’eux-mêmes. Non le suprémacisme blanc et le patriarcat ne sont pas morts : ils font partie de la bête.

Une bête qui tantôt se dévoile brutalement – « Nous sommes la bête qui monte, qui monte… », disait Jean-Marie Le Pen – et tantôt s’insinue insidieusement dans une langue contaminée, une vieillesse pas encore morte, une jeunesse abusée par un vieux passé enfoui dans le moi profond, dirait la langue des coachs, et dangereusement viral.

Singeries

Beaucoup de singes ont des positions de pouvoir dans la société parce que beaucoup d’humains se laissent fasciner par la singerie.

La singerie, c’est le bluff, le simili, simili-savoir, simili-grandeur, simili-bonté, simili-intelligence, simili-philosophie, simili-poésie, etc., et même simili-amour, par quoi briller de plus de paillettes que n’en voudraient présenter le vrai savoir, la vraie grandeur, la vraie bonté, la vraie intelligence, etc. C’est ainsi que bien des humains qui disposent, par exemple, d’une vraie intelligence, se laissent séduire, comme les imbéciles, par la singerie, qui flatte leur humilité au double sens où les paillettes du singe, dont ils croient voir quelques reflets sur eux, leur semblent donner un peu de lustre à leur propre talent, jusque là moins préoccupé de briller que de s’exercer honnêtement, et où le singe singe en même temps que la brillance l’humilité, semblant ainsi se faire proche du vrai humble.

Il me semble que les hommes sont particulièrement sensibles à la singerie. Les femmes aussi, mais comme elles sont opprimées depuis la nuit des temps par la singerie des singes mâles, elles la démasquent plus souvent plus aisément. Alors que l’enjeu est autre pour les hommes : les singes étant habiles à monter à l’échelle sociale, leur manifester des signes de soumission ou d’admiration ou simplement de respect est un moyen séculaire aussi pour les hommes de s’assurer dans une société de mâles. Les femmes qui flattent les singes pour grimper à l’échelle doivent donner plus en retour, soit de leur corps, soit de leur service. Les singes mâles s’entraident naturellement, tout en se concurrençant et en se détestant, car c’est la condition de survie de leur système, et c’est en recrutant parmi les hommes et les femmes (en moindre proportion, le système l’exige) de nouveaux singes qu’ils font prospérer ce même système, qui permet d’écarter autant que possible les humaines et les humains de leurs affaires de singes.

Après tout, c’est leur vie de singes. Leur affaire. Pas la mienne. Ni hier, ni aujourd’hui, ni demain.

De la langue, et du Moyen Âge présent et à venir

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Les paroles s’envolent, les écrits restent, selon le dicton. Homère, lui, dit souvent qu’il est mal de parler en vain, et distingue ce bavardage du discours apteros, c’est-à-dire « qui ne s’envole pas ». Cette parole-là, tout orale qu’elle soit, reste, s’imprime dans l’esprit de qui la reçoit, et par là, agit.

Est-il vain de parler des discours vains ? En partie, dans le sens où c’est donner de l’importance à la confusion qui règne. Mais nul corps ne peut se dispenser d’évacuer ses déchets, et le corps du Discours, comme le corps social, doit être régulièrement assaini par un travail de rejet des discours vains et faux.

Macron estime maintenant que nous vivons « des temps très moyenâgeux ». Voilà qui est plus qu’approximatif, mais la clarté intellectuelle n’est pas son fort, et comme il est une boussole qui indique toutes les directions en même temps sauf le nord, on pourrait en déduire qu’au contraire nous allons vers des temps médiévaux (et non moyenâgeux). Le fait est que tous les temps sont médiévaux, au sens où médiéval signifie entre deux, époque de transition. Un autre fait est que le partage de l’Histoire en grandes époques à épithètes n’est qu’une convention grossière, remise largement en question par les historiens. Enfin un autre fait à considérer quand on parle aujourd’hui de Moyen Âge est l’extraordinaire engouement des plus ou moins jeunes générations pour une culture inspirée de l’imaginaire médiéval, dans les mangas, les jeux vidéos, le cinéma… sur à peu près toute la planète. Tout le contraire du vieux fantasme d’un sinistre Moyen Âge « moyenâgeux » dont il faudrait sortir.

Les discours de Macron, comme d’une très grande partie des divers discoureurs qui occupent l’espace médiatique, s’envolent parce que, contrairement aux oiseaux, ils ne savent reposer sur rien de concret. Tant que la colombe du Déluge ne peut revenir à l’arche avec un rameau d’olivier, tant qu’elle n’a trouvé nul endroit sur lequel se poser, l’esprit humain est ballotté par les flots, perdu dans le néant, menacé de destruction prochaine. Ce qui perd l’homme et les peuples, c’est la confusion intellectuelle.

L’époque où a vécu Homère (huitième siècle avant notre ère) a souvent été qualifiée de moyen âge de l’Antiquité grecque. Avoir étudié la littérature du Moyen Âge, l’avoir lue en ancien français, m’aide beaucoup, de fait, à comprendre ce qui jusqu’ici est resté incompris, tant dans l’Odyssée que je suis en train de traduire, que dans ce qu’est un Moyen Âge moderne, nullement moyenâgeux, vers lequel nous pourrions aller, pour trouver le monde habitable. Cela passe par une innocence et une libération de la langue.

Détournements d’âmes, chauvinisme et boomerang

boomerang

« Exhorte-les à arrêter ces folies, en les conseillant gentiment ; ils ne t’obéiront pas, parce que pour eux s’avance le jour fatal. » Homère, Odyssée, XVI, 278-280 (ma traduction)

Macron détourne pour sa promotion les youtubers Mcfly et Carlito. Outre l’indignité politique de l’opération, qui continue à défigurer le fait politique en France, il faut souligner la tristesse qui en résulte pour tous les jeunes qui appréciaient ces youtubers et qui se trouvent maintenant pris dans ce piège tendu par le pouvoir. Beaucoup, trop déçus, ne veulent pas regarder la récupération en question. D’autres regardent et se sentent plus ou moins salis de le faire. Macron fait partie de ces gens qui salissent tout. Ça a commencé avec une campagne électorale pleine de bidonnages, public commandé, applaudissements commandés, etc., ça a continué, dès son élection, avec les insultes aux Français, puis avec la violence criminelle contre les Gilets jaunes, puis tous les actes de division du peuple, comme le discours antiséparatiste qui est en fait, en classique inversion « diabolique », une action de séparatisme, de division pour mieux régner, mieux faire régner le discours de l’extrême-droite, à la fois pour le récupérer et pour se poser en rempart contre lui, le moment venu. Quand on regarde le plan d’action de Joe Biden pour son pays, alors que dans notre pays seules les manœuvres politiciennes, et du plus bas étage, font office de politique et de gouvernance, on se dit qu’il faudra qu’on vire notre micro-pseudo-Trump et qu’on trouve un Biden qui, sans être plus parfait que ne l’est Biden, aura du moins comme lui le courage d’agir, au lieu de remuer du vent.

Je lis que Cyril Hanouna voudrait qu’on destitue le groupe rock italien qui a gagné l’Eurovision au motif qu’on les soupçonne de s’être drogués (en fait le test prouve ce soir qu’ils ne s’étaient pas drogués), et qu’on donne ainsi la première place à la Française, arrivée deuxième. Cette dernière a déclaré qu’ils avaient été élus et que le reste, « qu’ils se droguent ou qu’ils mettent leur culotte à l’envers », ça ne la regardait pas. Merci à elle pour cette réponse au chauvinisme français, une hystérie aux relents nationalistes dans la ligne du discours dominant, discours d’extrême-droite, de gens qui salissent tout. Trump non plus n’a pas accepté de n’être pas l’élu. Qui vole un œuf vole un bœuf, dans l’état d’esprit où est la France de Macron et d’Hanouna, on pourrait bien avoir des problèmes aux prochaines présidentielles. Gare à l’effet boomerang, messieurs.

L’insupportable morgue et domination des journalistes

blabla

Corporatisme des journalistes qui n’aiment pas qu’on attaque tel ou tel titre ou journaliste. Les articles bidonnés ou bâclés par certain·e·s de leurs confrères et consœurs, ils ne les voient pas ? Ils les gobent comme le lecteur moyen, qui ne sait pas ? Ils ignorent à ce point leur métier ? Ou bien ils voient, et cela ne leur fait ni chaud ni froid ? Je dis qu’un titre trop accommodant avec le mensonge perd toute crédibilité, même si certains de ses journalistes font un travail correct. Il devient illisible, comme tout ce qui est corrompu à la racine.

Même des journalistes de gauche, ceux qui aiment bien dénoncer les dominations, soutiennent et exercent eux-mêmes une domination sournoise, minable, voire criminelle, à la fois sur leurs lecteurs et sur les gens dont ils parlent. Se permettant si souvent de déformer les propos qu’on leur tient, de déformer des faits, d’affirmer sans avoir enquêté, et même de bidonner des articles, d’inventer ce qu’ils présentent comme vrai, de mentir (raison pour laquelle, les ayant trop pris sur le fait, je n’ouvre plus ni L’Obs ni Libé). J’ai une formation de journaliste et je vois ce qu’ils font, depuis cette formation et aussi depuis ma position de proie potentielle pour les journalistes – combien de fois m’a-t-on prêté des discours que je n’avais pas tenus, combien de fois a-t-on rapporté avec des approximations énormes ce que j’avais dit ou fait, combien de fois m’a-t-on insultée parce qu’on avait la possibilité de le faire et que je n’avais pas la possibilité de répondre, à combien de milliers de gens ont-ils de la même façon nui, combien de fois ai-je vu leur traîtrise, leurs connivences avec tel ou tel pouvoir, leur fausseté, leur propension non à dire les faits mais à promouvoir ou salir telle ou telle personne, tel ou tel événement.

Voilà qui ferait un beau sujet d’étude pour des sociologues. Le journalisme a sa noblesse, s’il est exercé avec honnêteté. La France fait partie des pays, malheureusement, où il est particulièrement corrompu et vendu. En toute impunité. Cela aussi devra changer. Cette domination inique, si largement répandue, elle aussi devra être largement dévoilée, remise en question, mise en accusation, sanctionnée. Afin que puisse continuer à vivre, et vive, un journalisme au service des faits et des citoyens, plutôt qu’au service de tel ou tel notable, de tel ou tel pouvoir.

Palestine, et combat des forces morbides contre les forces de vie

Bella-Hadid-soutient-la-Palestine,

Pourquoi les médias ne parlent-ils jamais des mouvements de gauche de la résistance palestinienne ?, se demande-t-on dans cet article de Oumma.com. Mais déjà, en 2006, cet article dans Le Monde rappelait comment et pourquoi Israël avait favorisé le Hamas.

Le mot apartheid pour désigner le régime israélien n’est plus tabou aux États-Unis, même dans des médias mainstream, détaille cet article de Mondoweiss (en anglais).

Alexandra Schwartzbrod, directrice adjointe de la rédaction de Libération, le journal encore promoteur de violeurs, déclare à la télé que la colonisation est un cancer pour Israël. Discours pernicieux, propageant l’idée d’un Israël toujours victime. C’est pour les Palestiniens que la colonisation est un cancer, comme pour tous les peuples colonisés et sous régime d’apartheid.

Manifester à Paris pour soutenir les Palestiniens, comme cela se fait un peu partout dans le monde, est interdit. Devant la violence coloniale, fermer les yeux – et si besoin avec des grenades lacrymogènes, pour ceux qui les garderaient ouverts. C’est l’exception française. L’exception d’un pays où tant de coincé·e·s ne supportent ni la vue d’une femme voilée, ni la vue d’une femme dévoilée, comme dans ce fait divers où, à Bordeaux, une jeune femme a été frappée par une autre femme, sans que personne ne vienne à son secours, parce qu’elle allaitait son bébé en public. Comme personne ne vient au secours des femmes battues et menacées, malgré les belles paroles de nos sinistres ministres et président. Fait divers emblématique du combat des forces morbides contre les forces de vie, combat qui prend de l’ampleur dans notre pays, et ailleurs dans le monde.

Bella Hadid l’a dit : «Les générations futures regarderont en arrière, incrédules, et se demanderont comment nous avons pu laisser la souffrance des Palestiniens durer si longtemps.»

Je suis la Palestine,
sans fin spoliée, réduite, martyrisée.
Mais nul autre que la vie ne gouverne chez moi.
Et je sais que toujours un jour vient
où tout se retourne.
Que les criminels sont vus pour ce qu’ils sont.
Au ciel – et c’est le plus terrible, dit-on,
mais sur terre aussi.
Il y a bel et bien un jugement des humains
sur les humains.

Palestine

À feu et à sang, encore. J’ai beaucoup écrit pour la Palestine, j’ai passé beaucoup de temps à suivre ce qui s’y passait, je m’en suis beaucoup préoccupée. Aujourd’hui je reste sur ce que j’écrivais ici en 2014 :

Hier à la manifestation j’ai entendu une intervenante déplorer que nul écrivain français ne se soit manifesté pour la Palestine. Bon, ils ont moi, je sais écrire et puissamment, je sais aussi parler de vive voix aux assemblées humaines et les toucher au cœur, je l’ai fait maintes fois. Beaucoup d’entre eux le savent depuis longtemps, mais par compromission avec ceux qui m’empêchent de publier dans les médias mainstream, comme je le faisais avant que mon embarrassante habitude de dire la vérité ne les décide à me bannir, ils ont décidé de me tenir à l’écart aussi. Bien, j’ai fait de mon mieux pour apporter ma contribution, mais je ne souhaite en aucun cas m’imposer, je vais donc retourner cultiver mon jardin.

Que chacun prenne ses responsabilités. On peut toujours, si on veut, aller voir toutes mes notes sur le sujet, ici.

Santé !

oiseau de paradis

Je recevrai une première dose de vaccin la semaine prochaine, c’est très bien mais je trouve que la vaccination devrait être ouverte à tout le monde ; quelqu’un de vacciné, même si ce n’est pas une personne prioritairement à risque, protège tout le monde en étant vacciné. Et il faut penser que les jeunes ont largement le droit de voyager ou de faire d’autres activités pour lesquelles il faudra désormais être vacciné. Voilà plus d’un an qu’ils sont privés de vivre pour protéger les plus âgés, et maintenant ils devraient encore être privés de vivre pendant que les plus âgés, vaccinés, pourraient, eux, retrouver certaines activités ? On manque de doses ; que n’en achète-t-on aux Russes, comme l’a décidé l’Allemagne ? Il faut se procurer tous les vaccins sûrs qu’il est possible de trouver, puisque nous n’en produisons pas. Après un an et demi de pandémie, la logistique et la volonté politique continuent d’être à la traîne, c’est usant pour tout le monde et on ne sait ce que tout cela va générer à l’avenir.

oiseau de paradis,Au yoga ce matin, pour la première fois j’ai réussi à faire la posture de l’oiseau de paradis, qui est une posture de yoga avancé. En fait je ne m’y suis jamais entraînée, mais les deux ou trois fois où je l’ai rencontrée dans un cours et essayé de la faire, quand je me relevais je n’arrivais pas à garder mes mains liées dans mon dos. Mais ce matin, ça a marché. Une vraie joie. La preuve que le yoga quotidien fait doucement progresser le corps jusqu’à le rendre capable même de quelques postures improbables. Cela ressemble à ce qui se passe avec ma traduction. Parfois, soudain, quelque chose de tout nouveau se passe. Et là où j’en suis maintenant, ma traduction pourrait se passer de commentaire, tant elle dit par elle-même. Oui, ce sont des moments de joie indicible – il y a un adjectif grec merveilleux pour dire cela, et intraduisible par un seul mot en français : athesphatos, qui signifie « que les dieux même ne sauraient exprimer, ce dont on ne peut dire la grandeur, la beauté ». Ce que j’ai trouvé de plus grand en traduisant l’Odyssée, et qui se verra avec éclat sans qu’il soit besoin de l’expliquer ni de le commenter (ce que je ferai probablement quand même), je sens que c’est de cet ordre. À la santé d’Homère !

En regardant Le maître du haut château

jl0567-1998

J’ai commencé à regarder la série The Man in the High Castle, d’après le roman que je n’ai pas lu. Torture, chantage, élimination : les techniques des nazis n’appartiennent pas au passé, et l’uchronie de Philip K. Dick a bien lieu dans un temps, le nôtre, mais de façon cachée, souterraine et, dans les sociétés « avancées » comme la nôtre, en s’en prenant à tout dans un être mais pas au corps, justement afin d’éviter que par sa disparition il ne signale l’existence de ce monde immonde à l’arrière de notre monde. Pas de gaz pour éliminer les personnes qu’on veut éliminer, on les étouffe autrement, tout en les laissant vivre afin que leur vie apparente serve de témoignage contre elles-mêmes, si jamais elles voulaient dénoncer des faits qui seraient alors déclarés faux. Pour les néonazis souterrains, ceux qui n’affichent aucun signe de nazisme, qui ne se savent même pas eux-mêmes nazis, voire qui se croient humanistes et le font croire, un vivant rayé de la société est moins dangereux qu’un vivant qu’on a physiquement tué. Les morts crient, mais on peut empêcher les vivants de parler, ou de parler assez fort pour qu’on les entende. Cependant les vivants seront morts quand même un jour, et le jour viendra où leur cri sera entendu et leurs bourreaux démasqués, et le voile sur leur monde immonde arraché.

Remueurs de queue, serviteurs du pire

chien-remue-queue

En traduisant le passage où les loups ensorcelés par Circé se tiennent autour des hommes comme de gentils toutous et « les flattent en remuant leurs longues queues », je pense à l’édito de Serge Raffy dont j’ai vu quelques passages sur Twitter (je ne vais plus du tout, depuis longtemps, sur le site de l’Obs), édito dans lequel, encore une fois, il tourne énamouré autour de Macron d’une façon telle que, comme dit un twitto, « un tel léchage de bottes, ça ne peut pas se faire en respectant les gestes barrière ». J’avoue, ma comparaison n’est guère scientifique, car d’une part je doute que Serge Raffy ait jamais été un loup, et d’autre part j’ignore tout de la longueur de sa queue, et de sa capacité à la remuer aussi vigoureusement qu’un chien remue la sienne.

Mais d’un autre côté, notre Emmanuel ne tient-il pas d’une Circé, d’une ensorceleuse, pour susciter tant de flagornerie ? Voyez ses mines, entendez ses formules (si vous supportez encore de l’entendre et de le voir), n’essaie-t-il pas constamment de subjuguer les humains ? Sans doute, mais alors il est bien moins doué que Circé, car si ça « marche » encore avec quelques professionnels de la chose comme Raffy et quelques vieux bourgeois, la catégorie dans laquelle il recrute ses fans depuis l’enfance, pour plus de gens sans doute il est plutôt le valet d’antichambre d’une autre sinistre sorcière qui attend à la porte de l’Élysée. Continuez à lui cirer les pompes, JDD et autres Nouvel Obs, vous ne faites que dégoûter encore plus de lui. Et ainsi servir le pire.

Quand je pense que Serge Raffy, en 1998, avait tenu à parler de mon livre Poupée, anale nationale, et à me donner la parole sur mes inquiétudes quant à la montée du Front national. Comment peut-il avoir sombré dans ce macronisme pitoyable ? Lui et ses pareils des médias ont non seulement porté Macron au pouvoir, mais certains continuent à le soutenir après la catastrophe de ses quatre ans au pouvoir ? Voilà comment s’avancent les régimes fascisants, par la démission intellectuelle, la compromission politique, l’aveuglement porté par une vie confortable, tout cela germant sur des choses plus louches encore, plus intimes, plus cachées. Tous ces gens qui chutent et essaient d’entraîner le plus de gens possible dans leur chute.

Il y a toujours des inquisiteurs qui croient pouvoir arriver à leurs fins par la torture.