Macron, Pécresse et les autres

Je n’oublie pas les insultes et les violences physiques infligées au peuple de France par Emmanuel Macron. Je n’oublie pas son en-même-temps tricheur, hypocrite, calculateur, fourbe, fuyant, je n’oublie pas son caractère de traître, révélé bien avant son élection par une sale histoire avec des journalistes du Monde, je n’oublie pas ses attaques contre la liberté des journalistes, ses velléités fascisantes de domination jupitérienne, l’étroitesse de sa vision de la France comme start-up nation, je n’oublie pas sa fausseté, révélée dès sa campagne avec figurants téléguidés, je n’oublie pas son incompétence, sa puérile croyance en sa séduction face à des hommes comme Trump, son allégeance aux États-Unis affichée par une peinture jusque dans son bureau présidentiel, je n’oublie pas sa main posée affectueusement sur le bras de MBS, je n’oublie pas les divisions qu’il a creusées dans la société, tant par incapacité à fédérer que par calcul politicien, je n’oublie pas l’inculture politique crasse de son camp et ses députés aux ordres.

Valérie Pécresse est une femme intelligente et sérieuse. Ratissant trop à droite à mon goût, et certes sans grande envergure, mais je n’ai jamais trouvé un ou une candidate parfaite à mon goût pour qui voter. Si la gauche écolo ne trouve pas moyen de présenter un ou une seule candidate, c’est pour Pécresse que je voterai. Ce sera un vote en forme de refus de l’extrême-droite et de refus du macronisme, mais sans compromission inacceptable, car je la pense plus raisonnable que certains pans de son programme surtout destinés à séduire l’électorat. Mieux vaut que ce soit elle qui emporte les voix de cet électorat, plutôt que des figures d’extrême-droite ou que Macron, enfermé dans son faux-semblant impuissant. Si la gauche, comme le macronisme, est incapable d’avancer une réponse possible aux près de 40 % de gens qui lorgnent vers l’extrême-droite (Le Pen, Zemmour, Ciotti…), il faut pourtant apporter une solution à cette dérive. Reculer devant cet obstacle serait faire un pas en arrière dans un gouffre qu’on ne voit pas. Je suis prête à voter – sans illusions et sans joie – pour la personne qui sera la mieux placée pour éviter le vieux fascisme d’extrême-droite et le néofascisme dystopique de la macronie. Que les autres se réveillent et agissent, s’ils n’en veulent pas non plus, ni ne veulent de la droite.
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Misérables et bienheureux

La campagne de Macron, c’était des salles pleines de public coaché par téléphone pour faire le show ; et ça annonçait bien le faux de son quinquennat-spectacle. Si Zemmour était élu, ce qui n’arrivera pas, son entrée en campagne par un clip pillard augurerait une présidence semblable à celle de tant de dictateurs pilleurs de leur pays.

Que sont les virilistes enflés comme des allumettes consumées, les immigrés ou fils d’immigrés anti-immigrés, les basanés anti-non-blancs, les non-chrétiens anti-non-chrétiens, sinon des hommes hantés par la détestation de ce qu’ils sont ?

Beigbeder, Tesson, Houellebecq, sortent un livre de piliers de bar réacs, dit la journaliste de L’Obs, pour chanter le catholicisme. Quand catholique rime avec alcoolique, le catholicisme a du mal à bander. Je pense surtout à la fin d’Illusions perdues, où Rubempré (personnage dans lequel Zemmour, autre chantre du catholicisme, a déclaré se reconnaître), vend son âme à un curé maléfique. (Cela dans le roman, non dans le film qui inverse complètement le sens du roman de Balzac avec une fin grossièrement christique – mais ces sortes de trahison font partie du même misérable esprit du temps).

Sur une place tranquille, un homme à bonnet de rasta et à accent d’ailleurs m’interpelle à distance respectueuse pour me dire que mon bonnet est beau et qu’il me va très bien. Je lui renvoie le compliment, il s’incline légèrement, la main sur le cœur, je fais de même, chacun poursuit son chemin, sourire aux lèvres. He made my day. Être heureux de soi, être heureux d’autrui.
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Joséphine, Eric, la pantoufle Ac’, le lycée Montaigne

Aujourd’hui Joséphine Baker entre au Panthéon et Eric Zemmour se déclare candidat à l’élection présidentielle. Une résistante, un pétainiste. Une artiste, un agitateur médiatique. Une femme pleine d’amour, un homme plein de haine. Une grande femme, un petit homme. La supériorité de Joséphine Baker est évidemment éclatante, à tous les points de vue. À ne pas perdre de vue d’ici l’élection, justement. Avant d’entrer au Panthéon, elle était déjà ici.

Encore une place à prendre à l’Académie française, je ne sais quel immortel ayant encore passé l’arme à gauche (façon de parler). Lèche-pantoufles, à vos langues ! Il faut faire sa cour à ces si mortel·le·s pantouflard.e.s pour pouvoir participer au dictionnaire le plus mort de tous les temps, pour être du cercle des flics de la langue.

Il semble que j’aie de bonnes chances de trouver un poste d’enseignante contractuelle et je m’en réjouis. Alors que je complète mon dossier pour le rectorat, je lis qu’un élève de quinze ans a frappé sa prof de maths à coups de poing au lycée Montaigne. Je me rappelle que l’un de mes fils, qui était dans ce lycée il y a quelques années, y a subi une clé d’étranglement d’un agent de la BAC pesant 30 à 40 kg de plus que lui, alors qu’il tentait de secourir une lycéenne qu’un autre baqueux tirait au sol par les cheveux pour dégager l’entrée du lycée en grève (grève sans violences, autres que policières). Ceci n’explique ni n’excuse cela, ceci et cela, comme le succès de l’extrême-droite dans les intentions de vote, sont des révélateurs de la violence qui règne en France.

Je continue à lire Almudena Grandes, toujours aussi magnifique.
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Almudena Grandes, una reina (note actualisée)

J’actualise cette note à mesure de ma lecture d’Almudena Grandes… et du constat de l’indigence de la presse française à son propos.

29-11-21
Je me suis remise à lire Le cœur glacé au milieu de la nuit, captivée par la puissance de la langue d’Almudena Grandes. Dans la journée les pages évoquant la journée de fête des républicains espagnols de Paris à l’annonce de la mort de Franco m’avaient déjà sidérée. Dans la nuit un autre épisode, celui de la visite du grand-père et de sa petite-fille à une famille riche, m’a aussi abasourdie. Il y a très longtemps que je n’ai pas lu quelque chose d’aussi puissant. Je suis à la fête, d’avoir enfin trouvé une auteure contemporaine que je puisse lire, qui vaille à ce point d’être lue. Nous sommes très loin en France d’avoir quiconque d’aussi puissant, oubliez les stars, oubliez tous les prix Goncourt et autres de ces nombreuses dernières années. Et même dans la littérature étrangère : on a encensé Toni Morrisson ? Je l’ai lue, c’est une bonne auteure, mais vraiment pas extraordinaire, visiblement inspirée de Faulkner mais pas à sa hauteur. Almudena Grandes, elle, a une voix unique. On sent ça tout de suite, quand on connaît intimement la littérature. La différence entre ce qui est talentueux et ce qui est exceptionnel.

L’Espagne est en deuil de sa grande écrivaine, toute la presse lui rend hommage, tous les médias, à la télé on interroge les gens dans la rue sur elle, ils témoignent, comme auraient témoigné les Français à la mort de Victor Hugo. Mais en France personne n’en parle. Un article dans le Huff Post, quelques autres rapides évocations ici et là mais en ce lundi matin 11 heures où j’écris, deux jours après l’annonce de sa mort, rien dans les grands médias culturels de référence, Le Monde, Le Figaro, L’Obs, Libération, etc. – tous ne parlent que de la mort d’un styliste de LVMH. Les milliardaires aux commandes de la presse française ? Le fait est que la presse française ne s’intéresse pas à une grande auteure engagée dans des combats de gauche, historienne de formation, qui a beaucoup travaillé sur les suites de la guerre civile espagnole. Si elle était américaine, oui, sûrement, là, ce serait mode, comme LVMH, ce serait bankable. Pourtant on ne peut même pas dire qu’Almudena Grandes soit un génie inconnu, elle a vendu des millions de livres. Et ne serait-ce que pour évoquer l’émotion provoquée par sa mort chez nos voisins espagnols, les journalistes devraient se fendre d’un article, tout simplement pour faire leur travail, qui est d’informer. L’Europe, ça leur dit quelque chose ? Ou ils ne voient que leur petit hexagone, et son grand mentor yankee ?
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28-11-21
« regardez ce ciel, comme la sierra est nette, on voit jusqu’à Navacerrada, quelle belle matinée, cet air réveillerait un mort, on a une de ces chances… Almudena Grandes, Le cœur glacé

Je me rends compte, en apprenant qu’elle est morte hier, que je n’ai jamais lu Almudena Grandes. J’ai toujours eu l’impression de connaître cette importante auteure espagnole parce que, née quatre ans après moi, elle a publié un an après moi son premier roman, un premier roman érotique comme mon premier roman, qui avait eu un grand succès, comme le mien. J’étais en Espagne pour faire la promotion de mon premier roman quand on parlait du sien, qui venait de sortir. Puis dans ses romans et textes suivants, elle s’est intéressée à l’histoire et à la politique de son pays, notamment aux années d’après la guerre civile. Quoique nos façons d’écrire soient très différentes l’une de l’autre, j’ai l’impression que vient de partir l’un de mes doubles – ces doubles inscrits dans mon nom d’auteur, emprunté à une nouvelle d’un autre hispanophone, Cortazar.

Voici donc un autre de mes doubles passé de l’autre côté, d’où il va m’enseigner. Je viens d’emprunter l’un de ses livres, et je vais donc la lire pour la première fois. J’en reparlerai. Merci à toi, Almudena, dont le prénom signifie en arabe la citadelle.
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… et j’ai signé pour une primaire populaire qui puisse éviter une répétition en forme de chantage Macron/extrême-droite au second tour

Quelques réflexions autour des manuscrits retrouvés de Louis-Ferdinand Céline

Il y a des écrivains qui ont essentiellement travaillé à se faire du réseau, et qui n’ont pu que recracher leur médiocre jus, leur sempiternelle même recette, de livre en livre ; il y a des auteurs qui sont restés salariés toute leur vie pour s’assurer bons revenus et sécurité, et qui n’ont pu que produire des livres pantouflards ; il y a des auteurs qui ont été libres, qui ont payé le prix pour ça, et qui ont écrit des livres à nuls autres pareils.

Regardé le documentaire sur les 6000 feuillets inédits de Céline retrouvés. Terrible histoire, mais quel autre auteur avons-nous eu, depuis ? Quel autre inventeur de langue ? Ou quel inventeur d’univers ? Comme il disait, les autres, ils se copient les uns les autres – ce qui n’a jamais été plus vrai qu’aujourd’hui, où sont aussi pillés les auteurs de manuscrits, et où les produits que sont les livres sont de plus en plus formatés – du prêt-à-porter bas de gamme, fait pour durer une saison.

(Mon humble travail, du moins, n’en copie aucun autre, n’est pas retravaillé par les éditeurs ; mon style est unique, et ma vision, mon audace, sont uniques aussi. Je suis libre, j’ai toujours été libre, je n’aurais pu me rêver meilleur destin d’écrivain.)

Lucette, la femme de Céline, dit que « sa manière de travailler, c’était de se mettre en transe ». Bien sûr, c’est pour ça qu’il incarne tout le vingtième siècle, toutes ses tribulations, et aussi tout son mal. Je l’ai dit l’autre jour, la transe rend l’homme plus grand que lui-même ; Céline a été grand comme l’Europe, jusqu’à incarner dans l’écriture son mal le plus profond, l’antisémitisme, cette maladie dont un variant est l’islamophobie, cette maladie toujours si vivace aujourd’hui.

Céline est un iel, lui aussi, avec son nom d’auteur féminin. L’énorme médiocrité et le mensonge permanent du monde l’ont poussé au crime moral. Je ne le juge pas, c’est son œuvre pleine de vilenie qui juge l’humanité.

Je ne travaille bien qu’en transe moi aussi, et je connais toutes les forces qui traversent alors l’individu, pour lui ordonner de les coucher par écrit. Les coucher. Les mettre à bas, les mauvaises forces, en les écrivant. Et se relever soi-même galvanisé par les forces bonnes, les forces de vie qui sont passées par soi aussi. Laisser celles-là seules s’y installer. Tendre le miroir de leur saleté et de leur bêtise aux sales, aux imbéciles. Et soi, être lumière.

Ça, Céline l’a raté. Il n’en manquait pas, pourtant, de lumière. Il l’a gâchée, c’est son affaire. Heureusement, ce n’est pas son propre sort qui compte, ce qui compte c’est le génie, son génie, qu’il a mis dans son œuvre.

Je regarde les grands maîtres de la littérature, comme lui, et j’essaie de ne pas succomber aux malheurs divers auxquels ils ont succombé, en « suicidés de la société ». Moi la lumière je la garde, je la garde bien.

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Iel et les braves gens

Rien que pour faire la nique aux apeurés de tout, à ceux qui ont peur qu’un nouveau pronom ne viennent leur couper leur petit appendice, à ceux qui ont peur que de nouveaux concitoyens ne viennent leur prendre leur identité, à ceux qui ont peur des femmes, des non-binaires, des immigrés, à ceux qui ont peur d’eux-mêmes plus encore que de leur ombre, à ceux que seule la peur de la vie maintient en vie, je pourrais vanter, rien que pour rire d’eux, ce fameux iel entré dans le meilleur dictionnaire de France, leur donnant des vapeurs à n’en plus finir.

Mais la vérité c’est que je l’aime bien, moi, ce iel. Je parie que Rimbaud aujourd’hui dirait : Je est iel. Moi en tout cas, je le dis. Tous les humains sont plus ou moins bigenre, et dès l’enfance j’étais au moins autant du genre masculin que du féminin, d’après les assignations sociales faites à ces genres. Je ne jouais jamais à la poupée ou à je ne sais quels autres jeux on assigne aux filles, je jouais au foot dans la ruelle avec les petits voisins et mes frères, je jouais à la bagarre avec les voisins, je jouais seule à grimper aux arbres et sur les toits, j’étais l’aînée de ma fratrie et c’était moi qui décidais de ce que je voulais faire, que les autres me suivent, ou non. Et ça n’a jamais changé.

N’étais-je pas une fille pour autant, ne suis-je pas devenue une femme, ne suis-je pas une femme ? Aussi ? Mais si bien sûr, et la plus femme des femmes, comme le plus homme des hommes. Une telle nature, vécue sans hésitation ni problème, suscite beaucoup l’adversité des apeurés. Enfant, je n’hésitais pas à affronter ni ma mère, ni mon père, et j’en eus bien des problèmes, surtout avec ma mère, que je finis par envoyer complètement promener alors qu’elle reprenait ses attaques contre moi, dans les dernières années de sa vie. Bien des gens se sont comportés comme elle avec moi, avec le même dépit et la même insatisfaite volonté de domination. D’Annie Ernaux, écrivaine de papa-maman-monavortement-mesamants, qui me fit une leçon de morale en prétendant que je ne devrais pas écrire de littérature érotique, jusqu’aux cathos complices de violeurs d’enfants qui s’acharnèrent à tenter de me convaincre que j’étais pécheresse, en passant par un tas d’autres gens de tous milieux, j’ai entendu toujours la même rengaine sans grâce ânonnée ou criaillée par des voix aigres. Les mêmes qui maintenant s’en prennent à iel, comme à tout fauve qu’iels voudraient mettre en cage. Raté, comme tout ce qu’iels font.

Comme quoi, iel a plus d’un tour dans son sac. Longue vie à ce pronom ! Et si elle doit être courte, eh bien elle n’aura pas été vaine, à foutre ce beau bordel parmi ces braves gens.

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Illusions perdues, le film, et les Rubempré d’aujourd’hui

J’ai regardé hier soir le premier épisode de la série 3 %, et ce matin je suis allée au cinéma voir Illusions perdues – eh bien, le sujet est le même – j’espère juste que la série évitera une fin aussi neuneu que celle du film, par ailleurs excellemment réalisé et excellemment joué. La fin du film, en forme de baptême-résurrection accompagné d’une phrase de « sagesse » ressemblant à celles que je peux lire sur mes sachets de thé, trahit complètement Balzac, qui, lui, fait finir son personnage en esclave total d’un curé à qui il a vendu son âme. Une fin parfaitement logique pour ce personnage de Lucien de Rubempré qui fait beaucoup penser à Emmanuel Macron, comme l’univers de 3 % fait penser à celui de la macronie, et plus largement, à la foire financiarolibérale mise en scène par Balzac. Un Rubempré monté à Paris soutenu par une femme plus âgée, puis arrivant toujours en se faisant soutenir par les uns ou par les autres, prêt à tout y compris à piétiner ses ambitions littéraires pour arriver à faire de l’argent et surtout, avoir l’air d’être ce qu’il n’est pas, oui, c’est vraiment du Macron – et de tant d’autres de nos fausses élites. Intéressant : Rubempré, c’est le nom que Zemmour*, s’identifiant au personnage, a choisi pour sa maison d’édition. Oui, tout cela est logique, il est juste dommage que le film, avec sa fin bêtasse, ne l’ait pas vu. Sans doute le réalisateur, malgré tout son talent, s’est-il laissé illusionner comme Rubempré par quelques sirènes aveuglantes.

* à propos d’illusion et d’extrême-droite, voir mon livre, refusé par les éditeurs mais ici en pdf gratuit La grande illusion, Figures de la fascisation en cours
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Homère, le Robert, le corps réel

« Les flots complètement repus s’enroulent, dans l’air
L’écume, aux cris du vent tournoyant, se disperse »
Homère, Iliade chant XI, v. 307-308

Il n’y a peut-être pas plus d’une personne au monde qui traduise l’Iliade en vers avant d’aller à la salle de sport, mais il y en a au moins une. Voilà un équilibre de rêve. Je suis une poète physique, et j’adore ça :)

Je suis restée un peu moins longtemps à la salle aujourd’hui parce que je me suis fait vacciner contre la grippe avant-hier, je ne voulais pas trop fatiguer mon corps encore occupé à fabriquer des anticorps. En 2019 j’avais eu la grippe, rien de grave mais bien casse-pieds, cette fois je devrais l’éviter. Troisième dose contre le covid en décembre, et avec ça j’espère que rien ne m’obligera à interrompre le sport pendant l’hiver !

Les politiques, dont le ministre de l’Éducation nationale, qui se permettent de critiquer le dictionnaire Le Robert (mon préféré) parce qu’il recense les mots de la langue aux moments de son histoire, sont bien dans leur habituel déni du réel. Mais c’est quand même incroyable que dans une démocratie un ministre ou autre politicien se mêle de juger ce qui se publie. Leur monde n’est pas seulement cinglé, il est stupide. Qu’ils se contentent donc de garder leurs vaches, et les vaches seront bien gardées. Les humains libres n’ont nul besoin de vacher. Manquerait plus qu’iels viennent prétendre me dire comment traduire Homère. Je leur raconterais comment Circé a changé des hommes en porcs.

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En musique : Local Hero vs héros tueur (Iliade, XI, 143-162, ma traduction)


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À six heures du matin retrouver la splendeur d’Homère. Quelques vers traduits avant l’aurore, et puis, parce que la poésie est toujours belle mais pas la guerre, ce lien pour voir ou revoir Local Hero gratuitement (jusqu’au 18 novembre à 17 heures) sur le site de MK2, film merveilleux de Bill Forsyth, musique de Mark Knopfler, sorti en 1983, que j’ai regardé hier soir et qui nous parle aujourd’hui, par son histoire, sa poésie, sa musique, bien mieux qu’une mauvaise COP, de la beauté naturelle et de la paix à sauvegarder.
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Sur ces mots, il jette Pisandre à bas du char, d’un coup
De lance à la poitrine ; il tombe au sol à la renverse.
Hippoloque s’écarte d’un bond, il le tue par terre,
De l’épée lui coupe la main et lui tranche le cou,
L’envoie rouler comme un billot à travers la foule.
Les laissant là, il bondit où les plus denses troupes
S’affrontent, avec les autres Achéens aux belles guêtres.
Les fantassins tuent les fantassins, contraints de s’échapper,
Les cavaliers tuent les cavaliers ; sous eux la poussière
Monte de la plaine, soulevée à grand bruit par les pieds
Des chevaux, tandis qu’à l’airain ils massacrent ; et le roi
Agamemnon, tuant toujours, donne aux Argiens ses ordres.
De même que lorsqu’un feu ravageur tombe sur un bois
Épais, porté de tous côtés par le vent qui tourbillonne,
Les troncs d’arbres arrachés tombent sous la poussée des flammes,
Sous les coups de l’Atride Agamemnon tombent les têtes
Des Troyens qui fuient, et de nombreux coursiers, la tête
Haute, secouent leurs chars vides à travers le champ de bataille,
Regrettant leurs irréprochables cochers, qui sur la terre
Gisent, bien plus doux pour les vautours que pour leurs femmes.
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Parlons guerre, avec Marc Eichinger

En ce 11 novembre, et tandis que se poursuit le procès des attentats du 13 novembre, écoutons l’agent de renseignement Marc Eichinger dire, d’après son expérience de terrain, ce qu’est la guerre aujourd’hui, et éclairer ainsi, notamment, les sources réelles du terrorisme – celles qui ne seront pas mises en question au cours du procès.
D’abord dans cet entretien général :

puis plus précisément à propos du rôle du Qatar :

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Houellebecq multiplagiaire, Macron également infect, et sport pour rester debout

Deux heures à la salle hier, et pas une courbature ce matin. Tapis de course, rameur, elliptique, vélo, et pour finir une séance de yoga, parmi d’autres sportives et sportifs en train de faire leurs propres exercices au sol. Aux heures où j’y vais, dans la journée, il y a comme à toute heure surtout des jeunes femmes et des jeunes hommes, mais aussi quelques hommes de mon âge qui viennent entretenir leur musculature, je trouve cela touchant. Mais pour l’instant je n’y ai pas vu de femme au-dessus de quarante ans. Allez-y mesdames, cela fait tant de bien !

J, 25 ans, ce matin, en colère et révolté contre les annonces de Macron : « Il veut rendre les gens serviles et cons. Lui-même est incapable de faire son travail. Toujours s’en prendre aux plus affaiblis, jamais rien contre les riches fraudeurs. Plus jamais il n’aura ma voix, même contre n’importe qui au deuxième tour. Je n’ai jamais éprouvé une telle aversion pour quelqu’un. » Sa peine fait peine. Pour lui, pour toute la jeunesse sacrifiée par des bandes de vieux dominants. Cette jeunesse-là, qui ne veut ni être dominée ni dominer, a raison, et l’Histoire lui donnera raison.

J’ai découvert hier soir par hasard que Houellebecq était en fait un serial plagiaire. Je connaissais la peu reluisante affaire du plagiat de plusieurs articles de Wikipédia dans son roman La carte et le territoire. Mais j’ignorais qu’il avait piqué ce titre à Michel Lévy, auteur d’un recueil de nouvelles portant ce titre, que lors d’une rencontre il avait offert à Houellebecq. Et j’ignorais qu’il était accusé de plagiat pour son roman Soumission par le romancier El Hadji Diagola, auteur de Un musulman à l’Élysée, dont il avait envoyé le manuscrit à Gallimard et à Flammarion, éditeur de Houellebecq, histoire d’un prof musulman nommé Mohammed devenant président, comme ensuite chez Houellebecq. J’ai trouvé des articles sur cette affaire dans la presse belge et dans la presse africaine, rien en France ; et apparemment tout cela, depuis, a été étouffé. Voilà qui me dégoûte autant que les manœuvres de Macron. Se servir des plus humbles – là les contributeurs bénévoles de Wikipédia, dont il est interdit de vendre le travail gratuit, et un auteur tunisien puis un auteur sénégalais peu connus, faire toujours plus d’argent sur le dos de « ceux qui ne sont rien », ceux qui sont trop honnêtes pour appartenir à des réseaux assez mafieux pour pouvoir prospérer impunément sur le crime… Oui je parle de crime pour le plagiat, car je le sais pour l’avoir vécu, le plagiat est vécu comme un crime par ses victimes, un crime d’autant plus aggravé quand elles sont piétinées par une justice incapable de défendre ceux qui se retrouvent la proie de réseaux puissants.

Mais dans ces affaires le pire est la vision de la laideur morale de certains hommes. Comment peut-on vivre à ce point dénué d’honneur, je l’ignore. C’est aussi cette laideur qu’expose Macron, ad nauseam.

Plus que jamais il est bon, il est salutaire, d’entretenir, dans le sport, l’innocence et la joie du corps. Afin de rester debout malgré ce monde de couchés, de « forts » qui ne sont forts que parce qu’ils sont couchés, soumis à leur mafia.

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Enterrer les morts, vivre avec les vivants

Goncourt, Renaudot… Que de livres en forme de cercueils. Espérons qu’ils emportent sous terre le cadavre du mal, en attendant la résurrection de la littérature. Tout ça me rappelle Goebbels offrant aux femmes qu’il convoitait un médaillon avec son propre portrait. Une affaire de rassis pour les assis rassis.

Je me remémore, en relisant mon journal du temps où j’ai été prof, la profondeur de la joie que j’ai eue à exercer cette profession. Cette joie, je la devais tout entière d’abord à mes élèves, qui étaient la vie même, et à la littérature que je leur enseignais. Je remercie le ciel de m’avoir dirigée, dans les tribulations de mon existence, vers cet exercice, de m’avoir donné l’occasion de connaître, pratiquer, inventer cet exercice à ma façon, si vivante, si pleine d’amour. Je songe à mes élèves et à tous mes élèves, je songe aussi à mes collègues qui doivent travailler dans des conditions difficiles, instaurées par un monde de vieux, aussi vieux que celui qui décerne des prix littéraires comme autant de sucres à des otaries dociles.

Des types comme Onfray qui, en vieillissant, regrettent le vieux monde qu’ils ont conspué dans leur jeunesse et en même temps conspuent le monde présent, décidément jamais contents, ignorent tout de la grâce de la jeunesse, parce qu’ils l’ont perdue, ne l’ayant sans doute jamais qu’à peine connue, trop occupés qu’ils furent toujours à « arriver ». Bien entendu ils ne sont arrivés nulle part, ils sont restés dans leur fausseté. Peu importe. La jeunesse est là, elle emportera le vieux monde, elle l’emporte déjà, plus puissamment que le changement climatique. C’est la vieillesse des aliénés que je fuis, c’est dans la jeunesse que je vis, moi l’ancêtre, et j’en suis profondément heureuse.

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Miel. Revenir au local, aller à l’universel

Peut-être du fait du contraste entre mon corps bouillant et l’eau très fraîche de la fontaine à la salle de sport, ou bien parce qu’un gars non loin de moi, pendant que je faisais mon yoga en fin de séance, terminait la sienne par du gainage en toussant tant et plus, je me suis retrouvée, le lendemain, avec un gros rhume. C’était jeudi, nous sommes samedi matin et je suis quasiment guérie, m’étant soignée avec du sommeil et avec du miel. J’ai pris une petite cuillerée de miel, jour et nuit, chaque fois que la gorge me brûlait, ou que je commençais à tousser. Et chaque fois le miel, faisant pansement sur mes muqueuses, a aussitôt calmé le mal, jusqu’à finalement l’éliminer – outre cet effet local de pansement, le miel booste les défenses immunitaires dans tout le corps.

Nous avons différentes sortes de miel à la maison parce que l’un de nous, dans son travail, est amené à parcourir différentes campagnes françaises, et en profite pour acheter différents produits dans les fermes, chez les producteurs eux-mêmes. Revenir au local et aller à l’universel sont les solutions pour soigner le monde. Je lis ce matin que trois jeunes Français se sont lancés dans la fabrication de chaussures de running, des Relance, j’en achèterai une paire dès qu’elles seront en commerce. D’un autre côté, l’affaire des sous-marins, dont on reparle avec la rencontre entre Macron et Biden, rappelle que maintenant il faut bien sûr développer l’Europe, voire la refonder afin de la rendre plus intelligente et plus forte, et aussi bâtir des accords avec d’autres parties du monde, d’autres pays, notamment dans l’Indo-Pacifique.

L’universel, c’est le local moins les murs, comme disait Miguel Torga, traduit par Claire Cayron, qui fut il y a longtemps ma professeure de littérature comparée et dont je tiens en grande partie le goût de traduire. Même un rhume et un pot de miel peuvent se traduire en actions politiques et diplomatiques.

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Samuel Paty, le massacre des Algériens… les sens de l’histoire

Aujourd’hui on rend hommage à Samuel Paty, demain c’est le soixantième anniversaire du 17 octobre 1961. Ceci n’excuse pas cela, mais cela signale les logiques morbides des histoires morbides, comme le fait d’avoir humilié les Allemands après la Première guerre mondiale amena la Deuxième guerre mondiale. Le 17 octobre 1961 la police française noya des centaines d’Algériens pacifiques dans la Seine, le 16 octobre 2020, un islamiste tchétchène, suite au harcèlement de l’enseignant par des islamistes et musulmans divers, poignarda et décapita un professeur français qui avait montré en classe un dessin ordurier du prophète de l’islam en posture humiliante (ce qui, soit redit en passant, n’était nullement une caricature : la caricature est une « représentation qui, par la déformation, l’exagération de détails, tend à ridiculiser le modèle », or le prophète de l’islam n’était pas homosexuel, comme d’après le dessin – et s’il l’avait été, le dessin n’aurait pas seulement été islamophobe, mais aussi homophobe – ou bien est-il bon de montrer en classe, au nom de la liberté d’expression, des caricatures d’homosexuels en posture humiliante ?) Samuel pâtit, pardon du jeu de mots, d’une histoire complexe dont il n’était pas coupable et qu’il avait omis de prendre en considération avant de bâtir son cours. Et aussi de la mauvaise éducation, violente ou trop permissive, donnée par certains parents à leurs enfants.

J’ai eu des enfants et j’ai été enseignante, je sais que, comme tous les humains, nous pouvons commettre dans notre vocation et dans notre métier bien des erreurs. Que l’enseignement est une chose extrêmement sérieuse et délicate, et qu’il doit être le fruit de profondes réflexions. C’est malheureusement tout l’inverse qui est proposé aux futurs professeurs dans leur formation aujourd’hui. La pédagogie n’est rien sans la pensée, et on n’apprend pas aux enseignants à penser parce qu’on en est incapable, là où se décident les apprentissages.

On peut relire ici de larges extraits d’un article de Jean Cau écrit au lendemain du massacre du 17 octobre 1961. Et mes réactions au lendemain de l’exécution de Samuel Paty l’année dernière (en lisant la note de bas en haut, dans l’ordre où elle fut écrite au cours des heures qui suivirent).

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Se faire justice

Aux prochaines présidentielles, je voterai dès le premier tour pour le candidat qui ne sera ni l’extrême-droite, ni Macron. Qu’il soit de droite ou de gauche, pourvu qu’il soit le mieux placé pour éviter un deuxième tour « en même temps » Macron et l’extrême-droite. Je pense sérieusement Macron presque aussi dangereux que Le Pen ou Zemmour. Et j’espère que suffisamment de mes concitoyens se mobiliseront pour déjouer le piège qui nous est tendu, à énormes ficelles, d’avoir à choisir entre le nihilisme néofasciste et le nihilisme macroniste. C’est ce que je pensais déjà en 2017, et contre quoi j’avertissais déjà – depuis ma minuscule audience, mais ça ne fait rien, il faut le faire.

Je sais ce que ressentent les rescapés des attentats du 13 novembre. C’est comme d’être un goéland qui se retrouve les ailes engluées de pétrole. Parfois il lui semble qu’il va quand même réussir à s’envoler de nouveau, et parfois qu’il n’y arrivera plus. Il y avait un personnage nommé Terreur dans mon roman Forêt profonde, c’était un personnage de fiction, mais qui existait aussi dans la réalité et qui, depuis, a fait tache d’huile. Il y a toutes sortes de bandes d’ordures terroristes, des islamistes, les plus voyants, mais aussi bien d’autres, non similaires, mais comparables, qu’ils s’en prennent aux corps et aux vies, d’une manière ou d’une autre, ou aux esprits et aux existences. Il s’agit, pour les innocents sur lesquels ils tombent, de garder ce qu’eux ont perdu : lumière, courage, vérité, droiture, honneur, et même de les avoir plus qu’avant encore. Voilà comment se faire justice soi-même.

Je sais que beaucoup de gens trouvent que les éoliennes défigurent les paysages, mais moi je les trouve belles et surtout très émouvantes. Si puissantes, si debout, si sereines. Elles me donnent envie d’écrire, comme, il me semble, les pales des moulins donnèrent envie d’écrire à Cervantès. J’en ai contemplé beaucoup aujourd’hui en visitant avec grand bonheur la Bourgogne – la France est si belle en tous ses paysages, et dans sa paix quand elle est là – je ferai une prochaine note avec des images des vallonnements colorés, des ciels vastes, des vignes, des caves où mûrit le bon vin.

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Suite de mes remarques autour du rapport sur la pédocriminalité dans l’église

Moulins-Beaufort, le chef des évêques français, affirme que le secret de la confession est au-dessus des lois de la République, justifiant ainsi le fait de ne pas signaler à la justice les pédocriminels, ni la confession d’un enfant qui se déclarerait victime d’un pédocriminel, au motif que l’enfant préférerait garder le secret pour ne pas faire de peine à ses parents. Déclaration aussi criminelle qu’hallucinante, faite au lendemain des conclusions monstrueuses, encore que très certainement très minorées, de la commission Sauvé, sur la pédocriminalité dans l’église française. (N’oublions pas, pour maintenant et pour plus tard, la réaction puante de Macron, saluant « le sens des responsabilités » de l’église – alors même qu’elle déclare, et le prouve, ne pas se conformer aux lois de la République, qui obligent à signaler une personne en danger).

Aucune loi, qu’elle se dise de Dieu, de la République ou autre, n’empêcherait une personne humaine de porter secours à un enfant en danger, en faisant ce qu’il faut pour cela. Mais à entendre ce type, Moulins-Beaufort, et tous ceux et celles qui pensent comme lui, il semble que la religion abolit l’humanité en l’homme.

Le même type raconte que Bergoglio, le pape, lui a dit au téléphone, à propos des révélations de cette commission : « C’est la croix ». La croix pour les enfants abusés ? Non, pour eux, pauvre pape et pauvres prélats. Oui, c’est ce qu’ils ont tous en tête et ce qu’ils disent, du clergé jusqu’aux ouailles les plus endoctrinées : avec ces révélations, ils portent leur croix – un motif de gloire de plus pour eux, en fait. Ces complices de crime contre l’humanité osent se prendre pour le Christ portant sa croix.

Que veut Bergoglio pour les victimes de l’entreprise qu’il dirige ? Il en appelle au « miracle de la guérison ». Comme tous les autres, il se donne l’air de tomber des nues, il dit sa « honte ». Lui qui, par exemple, garda jusqu’à récemment au Vatican le cardinal Pell, qu’il avait nommé n°3 du Vatican, malgré son lourd dossier d’accusation pour avoir couvert des prêtres pédocriminels, et malgré les accusations d’abus sur enfants portées sur Pell lui-même – Pell a fini par être condamné par la justice de son pays quand enfin elle a réussi à obtenir qu’il s’y rende. Bergoglio en vérité ne connaît de la honte, comme sa légion de collègues, que celle qu’ils inculquent aux enfants et à leurs autres catéchisés, pour mieux les dominer.

Tout ce que disent ces gens dans cette affaire est obscène, aussi obscène que les déclarations d’Abdeslam au procès des attentats du 13 novembre. Au moins les victimes de ces attentats ont-elles la chance, dans leur terrible malheur, de bénéficier d’un procès, d’un acte de justice des hommes. Il faut penser aussi à tous les êtres humains qui dans le monde ne verront jamais comparaître en justice et être condamnés leurs bourreaux. Dans le monde et ici même, en France, où la justice fonctionne bien pour les victimes que le système veut bien reconnaître comme victimes, mais pas pour les autres. Les victimes du terrorisme islamiste sont politiquement bankables, contrairement à celles de la pédocriminalité catholique. Personnellement je n’étais pas politiquement bankable non plus quand je suis allée en justice pour demander réparation d’un plagiat de mon œuvre, et que, auteure isolée contre un puissant éditeur, c’est moi qui me suis retrouvée condamnée. La justice et la presse marchent de concert, et la presse m’a également condamnée, et elle continue à me condamner en refusant mes tribunes ou mes simples commentaires, dans l’affaire de l’église aussi. M’étant tournée vers l’église comme beaucoup dans un moment de détresse, après ce procès, je n’ai fait que me tourner vers une autre bête qui a essayé de me broyer aussi, et contre laquelle j’ai dû me battre encore. Jamais justice ne me sera rendue dans un tribunal, même si j’y retournais il se retournerait encore contre moi – et la presse avec lui. Et ce n’est pas mon cas personnel qui me soucie le plus, mais celui des millions de femmes et d’hommes qui sont dans le même cas, pour une raison ou une autre. Il y a un enchaînement de la société pour faire tomber d’un rouage tueur à l’autre les personnes que cette même société estime nuire à son fonctionnement inique, du fait même qu’elles incarnent, en en étant victimes, son iniquité. Cela ne se passe pas seulement dans les régimes dictatoriaux, cela se passe aussi au sein des démocraties, plus ou moins selon justement leur degré de démocratie – et la France sur ce point est loin d’être parmi les pays où la démocratie fonctionne le mieux.

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Quelques remarques autour du rapport Sauvé sur la pédocriminalité de l’église française (avec mon témoignage personnel)

Gabriel Matzneff, enfant, a été scolarisé dans deux établissements catholiques – dont l’un où, plus tard, a enseigné Brigitte Macron – est-ce vraiment une autre histoire ? Est-ce là qu’il a appris la pédocriminalité, en commençant par en être victime ? Mais je pense à Arthur Rimbaud, qui lui aussi a subi des abus sexuels dans son établissement religieux, comme je l’ai montré en analysant son poème « Parade ». Lui, de victime, n’est pas devenu pédophile, mais victime de Verlaine, largement son aîné, qui a pu profiter de la fragilité induite en Rimbaud par de précédents abus.

Comme on sait, les victimes d’abus deviennent souvent elles-mêmes abuseuses ou criminelles. Soit elles reproduisent les abus qu’elles ont subis, soit elles commettent d’autres formes d’abus. Ces personnes-là ne sont certainement pas comptabilisées dans le rapport Sauvé, elles ne vont pas témoigner contre elles-mêmes. Et toutes celles qui, comme Rimbaud, ont été abusées mais ne sont pas devenues pour autant abuseuses, mais trop douloureusement marquées pour témoigner directement, n’auront rien dit non plus. Rimbaud l’a dit sous une forme voilée, affirmant « J’ai seul la clé de cette parade sauvage » parce que, comme pour beaucoup, il lui était trop difficile de le dire ouvertement (et il a fallu attendre près de cent cinquante ans pour que quelqu’un (moi) trouve sa clé). Aujourd’hui je sais aussi que ne sont pas compris dans les chiffres déjà énormes de ce rapport tous les hommes que j’ai entendus me dire, sans vouloir s’appesantir, en passant très vite, qu’ils ont dans leur enfance échappé aux manœuvres de séduction, par la parole ou par le geste, de prêtres. Mais je pense à eux, qui restaient douloureusement marqués de cette abjection, même s’ils en avaient réchappé.

Le rapport souligne que le problème reste actuel, qu’il y a toujours de la pédocriminalité dans l’église. Il faut comprendre que si cette institution n’agit pas ou agit si peu contre cette gangrène, c’est qu’elle est partie intégrante de sa culture, et depuis de longs siècles. Ce n’est pas seulement l’abus sexuel qui fait partie de sa culture, c’est l’abus. L’abus sexuel n’est qu’une manifestation parmi d’autres, et en fait marginale malgré son ampleur, de sa culture générale de l’abus. Culture dont j’ai subi moi-même les effets, après m’être intéressée sincèrement à l’église et avoir publié quelques livres et élaboré un projet qui pouvaient beaucoup lui servir à se rénover. Seulement, elle ne voulait pas se rénover, elle voulait seulement en avoir l’air. J’aurais pu lui servir de vitrine pour cela, mais il leur fallait d’abord me soumettre, afin que rien ne change en réalité, et ils ont à cet effet employé tous les moyens que leur hypocrisie séculaire et congénitale sait employer. Pour me soumettre, il leur fallait me détruire, me nier. Ils avaient des rapports avec moi, dans les hauteurs de la hiérarchie, en France et au Vatican, mais il ne fallait pas le dire, il fallait que cela reste sous le manteau, comme dans les cas de pédocriminalité. Par exemple, un évêque avec lequel j’avais dîné à deux reprises, quelques jours après faisait mine, en public, de ne m’avoir jamais vue. Régulièrement on s’arrangeait pour me traiter à bas mot de prostituée, de pécheresse, un hebdomadaire catholique prétendit même que je m’étais moi-même qualifiée de pécheresse. Tout le mal qu’ils faisaient, ils me le faisaient endosser, par maintes manœuvres cachées. La technique était parfaitement rodée et au point, c’est celle dont ils ont fabriqué plusieurs de leurs « saintes » et « saints », en réalité de leurs victimes, en les coupant d’elles-mêmes et de la vie. Je n’étais pas un enfant de chœur et je ne me suis certes pas laissé faire, mais avoir dû se battre contre un système aussi abject – qu’eux considèrent comme normal – constitue déjà une épreuve particulièrement dégoûtante. J’y ai survécu, mais je ne pense pas qu’eux y survivront.

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Calasso, les désespéreurs et le mal-être

J’ai trouvé sur le site de la FNAC cette merveilleuse critique du dernier livre de Roberto Calasso, en voici la capture d’écran :

Puis j’ai lu les vingt premières pages du livre en ligne. L’innommable actuel est en quelque sorte le nom donné par Calasso au diable, dont Internet ferait partie, mais tant pis, je l’utilise volontiers – utiliser le diable contre lui-même est une façon de réduire sa nuisance. Dans ces vingt premières pages, le terrorisme islamique, comme il dit, est le grand souci de l’auteur. J’ignore s’il parle ensuite des autres maux du monde actuel, mais peu importe, il est bien en droit de se concentrer sur celui-ci et sur Internet, qu’il y associe. Ce que je sais, c’est que je n’achèterai pas son livre. Parce que l’un des maux que je rejette en ce monde, il le pratique : la désespérance de l’humain.

Plus précisément, Calasso comme tant d’autres intellectuels vivant très confortablement en ce monde, bourgeois ayant bénéficié et continuant à bénéficier, pour ceux qui sont encore vivants (Calasso est mort), de tous les avantages du monde d’hier et du monde actuel, des privilégiés à tous égards, ne manquant de rien, menant une vie aisée, à l’abri de tout besoin matériel, couverts de reconnaissance voire d’honneurs, plus précisément donc, Calasso s’emploie à désespérer tous les Neuilly et tous les Saint-Germain-des-Prés du monde. Tandis que d’autres de ses confrères, notamment universitaires, tout aussi bon bourgeois jouissant sans entraves du monde actuel, s’emploient à désespérer les amphis, laissant désormais aux populistes le soin de désespérer les ex-Billancourt et leurs ex-patrons.

Tous ces propres-sur-eux, dotés de capacités intellectuelles qu’ils ont pu faire fructifier grâce à ce monde qu’ils s’emploient tant à critiquer, et à seulement critiquer, essaient sans doute de se racheter de leurs privilèges en se faisant les hérauts du désastre et de la mort. Mais le désastre qu’ils entendent dénoncer, ils y participent en salissant le monde de leur regard. Ne dépeindre que les faces sombres du monde, sans jamais montrer aussi sa beauté, ses lumières, c’est faire le même jeu que les populistes qui s’emploient à désespérer aussi les populations, voire que les aveugles terroristes. Il y a un fossé entre les activistes, les intellectuels ou les simples citoyens qui combattent le mal pied à pied, au quotidien et en faisant preuve de volonté de vivre et d’amour de la vie, et ceux qui ne font que ressasser, brillamment ou pas, leur haine. Sans beauté et sans amour, le discours, tout discours, n’est qu’une nuisance de plus – et de taille.

Sans doute beaucoup d’humains dont la vie est trop aisée, ou bien trop inconsistante, éprouvent-ils le besoin de se torturer pour se sentir exister. Ne perdons pas de vue leur motif, ni le fait que se torturer c’est aussi torturer autrui, et ne nous laissons pas avoir par leur mal-être.

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De mes rêves, de Matzneff et du sadisme, de la traduction…

Ces dernières nuits, j’ai fait deux très bons rêves de réunion de mon être, qui a été brisé – c’est pourquoi mon écriture l’a été aussi, mais en traduisant Homère je suis en train de la réunir – la preuve notamment par ce texte écrit l’autre jour, Rapport d’une guerrière, et aussi du fait que j’ai commencé à retourner à mon roman. Quand je pense que l’avocat de Gallimard a osé dire au tribunal, devant moi, entre autres mensonges, que mon livre Forêt profonde était mauvais, alors que je les attaquais pour plagiat, plus exactement pillage. Quelle défense minable et saloparde.

Je fais de très bons rêves, mais j’ai fait aussi, ces derniers jours, un cauchemar. Un chien, un de ces molosses dégénérés faits pour tuer, me poursuivait, visiblement « amoureux » de moi. Chaque fois que, épuisée, je m’arrêtais pour souffler, il s’accrochait à moi, et je sentais sa gueule baveuse (rien d’autre de son corps, heureusement). C’était extrêmement immonde, mais il y avait quelques gens qui voyaient ça, et même s’ils ne faisaient rien pour l’empêcher, je me disais qu’au moins cela me protégeait un peu de la mort. Finalement j’ai réussi à appeler un vétérinaire pour qu’il le pique. Il est arrivé et l’a fait, en lui injectant le produit directement dans la gueule. Un instant j’ai été étonnée que le chien se laisse ainsi faire, mais l’instant d’après j’ai pensé qu’en effet il était habitué à la soumission, c’était une bête dressée, et bête. J’ai éprouvé un immense soulagement. C’était donc un très bon rêve aussi, en fait.

Avec la sortie d’un livre de Francesca Gee, victime de Matzneff comme Vanessa Springora, on revoit des photos de ce dernier dans ces années-là. Le gars a des allures et des poses de fille, dirait-on en langage ancien. Faux langage, car les filles n’ont ni ces allures ni ces poses. En fait il ne s’agit pas de féminité ni de masculinité, mais de préciosité. Je suis sûre que Sade avait aussi de ces allures. Des gens qui ont de ces allures, le milieu littéraire en regorge. Elles s’expriment plus ou moins physiquement, mais dans la tête, la façon de parler et de penser, elles sont omniprésentes, chez les hommes et chez les femmes. C’est pourquoi je souffrais quand je me retrouvais au milieu de ces gens, c’est pourquoi je les fuyais. Cette préciosité est le signe d’un détraquement de la vie en eux, d’un détraquement de la sexualité, d’un détraquement de la pensée. Matzneff est pédophile, mais pédophile n’est pas un diagnostic suffisant. Cette pédophilie vient de ce détraquement d’esprits et de corps incapables de vivre des vies d’hommes et de femmes, des vies d’humains vivants, de les vivre pleinement. La pédophilie n’est qu’une des dérives possibles de ce détraquement, qui crée avant tout du sadisme. Matzneff est sadique avant d’être pédophile, sa pédophilie n’est qu’une des expressions possibles du sadisme. Voilà ce qu’il ne faut pas perdre de vue.

Il m’est arrivé par le passé de rire en lisant Sade, comme en lisant Kafka. Rire, contre les systèmes morbides qu’ils décrivent. Le rire est salvateur parce qu’il arrache au mal, il en détache au moins une partie de l’être, mais il est plus facile de rire à la lecture ou à la vision du mal que de rire à l’épreuve du mal. C’est là qu’il faut sérieusement apprendre à rire, les juifs en savent quelque chose.

J’ai lu quelques vers de ma traduction de l’Iliade à O. Il a dit « c’est très beau, vraiment très beau ; on dirait du Reyes, mâtiné d’Homère ». J’ai ri. En fait il ne lit pas le grec donc il ne peut pas vraiment comparer, mais bien sûr il a raison, toute traduction est l’œuvre de l’auteur·e de la traduction, et le miroir n’y est pour rien si c’est notre visage qui s’y reflète. C’est donc à l’auteur·e de passer à travers, et de là, de s’unir à l’auteur·e du texte d’origine. Un texte traduit ne sera jamais le texte d’origine, mais du moins il peut témoigner d’une union plus ou moins heureuse avec lui. Traduire Homère m’apprend aussi à me réunir.

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D’une histoire de sous-marins à une histoire d’art

L’Australie s’est donc engagée sur la voie d’être une colonie américaine. Si la Chine et les États-Unis se cherchent noise, ils pourront se battre via l’Australie – les EU préfèrent toujours faire la guerre ailleurs que chez eux. Ils ont tout gagné, les Australiens ! S’ils veulent perdre toute autonomie c’est leur droit, l’ennui c’est que ce forçage américain, pour ne pas dire cet acte de guerre à l’encontre de ses alliés-mêmes, qui non seulement chipe un contrat en douce, mais surtout installe ses grosses fesses yankees à la place d’une entente diplomatique française nuancée en cours depuis des années, est une menace pour l’équilibre du monde entier.

Biden ferait mieux de réfléchir à cesser de donner au monde le sentiment que les États-Unis sont prêts à tout pour éliminer toute sorte de concurrence. Ce genre de comportement finit mal. Mais voilà une occasion de se détacher un peu mieux des États-Unis, trop enclins à vouloir non des alliés mais des soumis, et de renforcer les liens intra-européens et les liens avec d’autres puissances, comme l’Inde (tous au yoga !) et aussi de chercher de meilleures relations avec des proches comme la Russie ou la Turquie, entre autres. Qu’enfin un jour on sorte de cette logique d’une puissance mondiale prédominante qui fait tout pour ne pas perdre sa place, que ce soit aujourd’hui les États-Unis, demain la Chine ou autre, pour développer des ententes mondiales générales et souples.

Je constate que L’Obs, Libé et Charlie Hebdo en ont fait le moins possible sur cette affaire. Les malheureux doivent avoir mal aux genoux, à force d’embrasser ceux des États-Unis. Ce sont les mêmes qui s’obsèdent du péril islamiste, en effet réel et immonde, comme s’ils en avaient absolument besoin pour servir à occulter d’autres périls encore plus graves, parce qu’autrement plus puissants. Que l’Afghanistan soit tombé entre les mains des islamistes semble être une aubaine pour eux, qui ne parlent jamais du Qatar, financeur d’islamistes et islamiste lui-même, en plus d’être esclavagiste – comme on l’a vu lors de la construction des équipements pour la coupe du monde de football – mais, contrairement à l’Afghanistan, riche, et nous achetant les plus beaux immeubles de Paris et son club de foot, entre autres. Voilà qui suffit à montrer clairement, avec la soumission aux États-Unis d’une pensée dominante représentée par ces journaux, que le parti de ces communicants, loin d’être celui de la liberté ou de la fraternité, est tout simplement celui de l’argent.

Agamemnon, dans l’Iliade, est le roi le plus antipathique qui soit, même si de temps en temps Homère lui accorde un regard bienveillant. Faisant mine d’être un grand guerrier mais toujours à l’abri pendant la bataille, se croyant inspiré par Zeus mais se trompant gravement dans ses analyses des situations, faisant mine de partager les gains mais gardant la majeure part pour lui, faisant mine d’être le protecteur de son armée mais l’emmenant à la boucherie, etc. La figure typique de l’homme qui fait mine d’être ce qu’il n’est pas et de vouloir autre chose que ce qu’il veut, exactement comme pas mal de princes d’aujourd’hui, dans toutes sortes de domaines. C’est l’appât du gain qui attire ceux qui le suivent. L’appât du gain, qu’il s’agisse de gain financier ou de gain symbolique, détruit la liberté des citoyens comme celle des créateurs, et leur génie ou leur talent propre. J’ai vu hier soir une pièce de théâtre merveilleuse, dont j’avais vu la première version avant la pandémie, première version déjà merveilleuse. Tout ce qui est du génie propre de ses créateurs y reste génial, tout discours rapporté la déparerait et l’affaiblirait. J’ai vu aussi, dans une émission de Taddéi, un écrivain transformé en faussaire. Naufrage. Il n’y a pas de bon gain à n’être pas gratuit.

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L’Australie et le « contrat du siècle »

« Canberra n’est ici qu’un petit pion dans la stratégie américaine vis-à-vis de la France et surtout de l’Union européenne. »

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Pourquoi la rupture par l’Australie du « contrat du siècle » était prévisible

Romain Fathi, Flinders University

Si la création de la nouvelle alliance AUKUS – Australie, Grande-Bretagne, États-Unis – représente un « coup dans le dos » porté à la France, une « trahison » impensable « entre alliés », l’annulation unilatérale par l’Australie du contrat d’achat de sous-marins français constitue, quant à elle, un camouflet pour la diplomatie française.

Mais cette annulation était-elle si inattendue ? La réponse est non, et ce pour plusieurs raisons historiques, culturelles et diplomatiques.

Les enjeux du contrat pour la France

Rappelons d’emblée les enjeux de ce fameux « contrat du siècle », dont l’accord de principe a été entériné entre Paris et Canberra en avril 2016, avant une signature officielle en décembre de la même année. Fer de lance de cette politique stratégique, la France devait doter l’Australie de sous-marins Barracuda à propulsion diesel-électrique pour un montant de 34 milliards d’euros, engageant Naval Group sur une durée de 25 ans.

Il s’agissait pour la France de développer un partenariat clef avec la nation la plus importante du Pacifique Sud, partenariat qui aurait dû sceller une entente étroite et durable sur un demi-siècle, renforçant ainsi le maillage diplomatique, stratégique et militaire français dans un espace au cœur de toutes les convoitises.

Ce plan, à la fois judicieux – car il proposait une troisième voie diplomatique pour la région, libérée de l’étau sino-américain – et ambitieux – car il entendait donner une force de projection inédite à la France (et dans son sillage à l’Europe) dans la zone Indopacifique – comprenait cependant deux faiblesses qui auront eu raison de lui et des ambitions françaises.

Les États-Unis dans le Pacifique

Premièrement, il convient de rappeler que si l’Océanie demeure à ce jour le plus petit continent en termes économiques et démographiques, les États-Unis le contrôlent et le surveillent depuis 1945. Ils disposent d’un réseau de bases militaires dans toute la région, y ont des territoires en propre, des associations politiques anciennes et un État de leur fédération.

Profitant d’un tout relatif recul de leur présence dans le Pacifique sous l’administration Obama (dont Joe Biden était le vice-président), la Chine a considérablement durci sa politique expansionniste dans la zone, ce qui a à son tour suscité, ces trois dernières années, un revirement américain.

Et c’est ici que la carte australienne entre dans la partie. Les Américains souhaitent l’annulation du contrat passé par Canberra avec la France et son remplacement par un contrat passé avec Washington – ce qui leur permettra d’assurer leur mainmise sur une flotte de sous-marins qu’ils auront construits eux-mêmes. Les États-Unis retournent ainsi à la doctrine du « avec nous ou contre nous » initiée en 2001 : ils ne peuvent plus, dès lors, tolérer de troisième voie dans le Pacifique. Cette inflexibilité américaine ne peut que conduire à une escalade des tensions entre Washington et Pékin ; en outre, elle se traduit par un comportement inamical des États-Unis à l’égard de leurs alliés, à commencer par la France.

L’Australie britannique à la recherche d’un grand frère

Deuxièmement, le Quai d’Orsay et l’Élysée ont été victimes de leur propre méconnaissance de l’univers mental des Australiens en croyant pouvoir inverser à leur profit plus de deux cents ans d’histoire diplomatique australienne.

Rappelons ici que l’Australie contemporaine est issue d’une colonie de déportation pénitentiaire établie par les Britanniques en 1788. D’autres colonies sont progressivement établies, puis celles-ci s’unissent en 1901, toujours au sein de l’Empire britannique, donnant à l’Australie la structure fédérale qu’on lui connait aujourd’hui. Les premières lois votées par le jeune Parlement interdisent alors l’entrée sur le sol australien aux personnes déclarées non blanches, en réalité les personnes non anglo-saxonnes.

Au cours de la Première Guerre mondiale, les troupes australiennes se battent au sein de l’armée britannique qui les contrôle de bout en bout. L’Australie étant un loyal sujet de Sa Majesté, Elizabeth II demeure à ce jour son chef d’État. De 1788 à 1941, la sécurité de l’Australie est entièrement assurée par la Royal Navy et quelques petites frégates australiennes.

Coup de tonnerre en 1941 : les Britanniques abandonnent le verrou militaire constitué par Singapour et de facto tout engagement à l’Est de cette zone, prenant de court les Australiens qui, horrifiés, se retrouvent sans défense face au risque de voir les Japonais déferler sur le Pacifique. Persuadée (à tort, de toute évidence) de l’imminence d’une invasion japonaise, l’Australie met en place une ligne d’abandon de son territoire septentrional et de repli de sa population tout en appelant officiellement l’Amérique à son secours via les ondes radiophoniques.

Or après l’humiliation de Pearl Harbor, les États-Unis recherchent des bases dans le Pacifique. Résultat : entre 1942 et 1945, une personne sur dix se trouvant sur le sol australien est un GI américain. Originellement britannique, l’Australie s’américanise alors pour le plus grand plaisir des Australiens, qui transforment leurs habitudes culturelles, de consommation et surtout leur politique diplomatique. Quatre-vingts ans plus tard, le tournant de 1941-1942 structure encore profondément les choix géostratégiques australiens.




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C’est fini: can the Australia-France relationship be salvaged after scrapping the sub deal?


Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les Australiens font tout pour continuer à bénéficier de la protection des États-Unis. Le pays ne compte en effet que 8 millions d’habitants et Canberra décide en conséquence d’engager une politique emblématique surnommée le « peuplement ou la mort » en ouvrant ses frontières aux non-Anglo-Saxons à partir de 1945 et aux « non-Blancs » dans les années 1970.

Membre fondateur en 1951 de l’ANZUS (une alliance avec les États-Unis et le voisin néo-zélandais), l’Australie devient la clef de voûte du système de défense anti-missiles et d’écoute américain dans le Pacifique pendant la Guerre froide, ce qui fait d’elle une cible privilégiée pour Moscou en cas de guerre nucléaire. Et elle accueille toujours sur son sol des bases américaines majeures et opérationnelles qui la désignent depuis longtemps aux yeux de Pékin comme un satellite de Washington.

La doctrine diplomatique des « great and powerful friends »

L’annulation du contrat géant avec Naval Group, si elle est brutale, n’est donc pas totalement inattendue, d’autant plus que les Australiens avaient selon eux manifesté leur mécontentement auprès de Paris à plusieurs reprises. La perception en France d’un revirement de stratégie est en réalité une démarche cohérente pour l’Australie, en droite ligne avec 200 ans de tradition diplomatique australienne soutenue par la population locale.

Soyons clairs : l’alliance proposée par la France, si elle était louable, n’en demeurait pas moins insolite et inhabituelle. Ce moment n’aura été qu’une parenthèse. Les fortes tensions avec la Chine de ces trois dernières années ont fait revenir durablement l’Australie dans le giron américain.

Il faut ici souligner que la diplomatie australienne repose tout entière sur la doctrine des « grands et puissants amis ». Jusqu’en 1942 lors de la ratification du Statut de Westminster par le Parlement australien, les décisions diplomatiques du pays étaient prises à Londres puisque l’Australie était un dominion. Depuis 1945, ces mêmes décisions sont toujours prises en accord avec Washington. L’Australie a suivi les Américains en Corée, au Vietnam, en Irak – 1990 puis 2003 – et en Afghanistan. En dépit de contingents très modestes mais logiques au regard d’une faible population, le soutien australien permet aux États-Unis de déguiser leurs actions en coalition internationale.

Entre sécurité et souveraineté, le choix est fait pour l’Australie

Dans ces conditions, comment Paris a-t-il pu penser pouvoir bouleverser cette fidélité, et retourner cette mentalité coloniale si puissamment ancrée en Australie ?

Le projet militaire et diplomatique de la France avec l’Australie était une magnifique ambition mais reflète aussi malheureusement une méconnaissance de ce que les Australiens conçoivent comme les principaux enjeux de la région de l’Indopacifique. La France souhaite maintenir la paix dans la région, l’Australie pense à tort ou à raison qu’une guerre est hautement probable entre la Chine et Taïwan – et donc entre la Chine et les Américains, auxquels les Australiens apporteraient leur soutien.

Pour la France, la souveraineté est l’alpha et l’oméga de toute action internationale, dans une tradition gaulliste partagée par l’ensemble de l’échiquier politique français. Cette notion de souveraineté est un cadre d’action qui s’impose pour de nombreux officiels français. Or, l’Australie n’a jamais été véritablement souveraine au sens où nous concevons et comprenons cette notion. Elle ne le souhaite pas non plus car ce qui compte pour les Australiens n’est pas tant la souveraineté que la sécurité, imaginaire ou réelle. À cet égard, la France n’a ni l’envergure ni les capacités militaires des États-Unis pour « amarrer » l’Australie à sa politique indopacifique.

La spoliation des terres aborigènes et la situation géographique même de l’Australie incitent ses citoyens à se penser assiégés depuis 1788. Dès cette époque, on y crie que les Français veulent envahir le continent, puis on s’y alarme des velléités russes, japonaises, et enfin chinoises. L’imaginaire de l’invasion demeure prégnant.

Ce complexe de Massada affaiblit considérablement la possibilité de devenir une nation autonome non alignée, l’Australie recherchant avant tout la protection, quitte à enrager des alliés qu’elle transforme en adversaires. L’histoire dira si l’Australie a fait le bon choix. Les Australiens sont en tout cas convaincus qu’il n’y en a pas d’autre possible. En attendant, Canberra s’isole de toute évidence dans le Pacifique en ayant franchi un point de non-retour par le renforcement de la trans-opérationnabilité de ses armements avec ceux de l’armée américaine.

Après avoir été brièvement tentés par le multipolarisme, les États-Unis font machine arrière et dépoussièrent le vieux bloc anglo-saxon qui par le passé a su nuire à l’Europe continentale et notamment à son développement politique. Il ne faut donc pas se tromper de cible : Canberra n’est ici qu’un petit pion dans la stratégie américaine vis-à-vis de la France et surtout de l’Union européenne.

Par le passé, l’Australie n’a fait que passer d’une influence à une autre. Canberra n’a jamais fait cavalier seul, consciente qu’elle ne faisait pas le poids sur la scène internationale. Cependant, et c’est cela qui paraît aberrant et incompréhensible aux yeux de Paris, elle ne souhaite pas non plus s’en donner les moyens en développant ses propres systèmes de défense autonomes. Paradoxalement, et au-delà des discours nationalistes, Canberra semble incapable de se penser « australienne », c’est-à-dire en possession d’un destin propre et indépendant au XXIe siècle.

Au contraire, l’Australie se voit encore et toujours comme une île à la recherche d’un protecteur et à ses yeux, la France ne peut tenir ce rôle entre la Chine et les États-Unis. C’est donc à la fois un manque de confiance en soi, un manque de moyens et surtout un manque d’investissements et de développement d’industries stratégiques propres qui condamne aujourd’hui l’Australie à un rôle de nation-enfant.The Conversation

Romain Fathi, Senior Lecturer, History, Flinders University

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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Remèdes pour la liberté

Pour son bureau à l’Élysée, Emmanuel Macron a choisi la Marianne d’un artiste (ou à peu près) américain qui signe Obey. Tout un symbole à méditer, à l’heure du coup bas des sous-marins et de l’alliance Aukus. Quand nous cesserons d’accepter d’enlaidir notre capitale des tulipes d’un autre de ces artistes (ou à peu près) américains, cadeau financé par ceux à qui il s’impose, et autres démonstrations de soumission de notre pays aux États-Unis, nous aurons le droit de critiquer le peu de soutien de l’Europe. En attendant, ce peu est mieux que rien. Puisse-t-il participer à réveiller les Européens.

J’ai enregistré une vidéo de mon texte Rapport d’une guerrière. Et j’ai d’autres idées à réaliser en ligne. Je ne suis pas du genre à obéir, moi, au système dominant, même si comme les États-Unis par rapport à la France, il a de plus gros bras que moi. Nous avons un cerveau, et ses possibilités ne se mesurent pas en termes de taille. Mieux vaut être petit et libre qu’enflé et prisonnier.

En me tendant mon traitement anticancer, le pharmacien m’a dit « vous ne prendrez pas cette cochonnerie toute votre vie, vous en serez bientôt libérée ». Cette cochonnerie nécessaire me fatigue beaucoup certains jours, mais j’aime à penser que lorsque je n’aurai plus à la prendre, dans deux ans, je rajeunirai, en retrouvant mon fonctionnement hormonal naturel, et alors sans doute, je courrai mieux, et je travaillerai mieux. Certains remèdes sont difficiles à prendre, mais la sortie du problème qu’ils promettent en vaut la peine.

J’ai feuilleté très rapidement le dernier livre de Mona Chollet en librairie, et je suis tombée juste sur un passage où elle dit que c’était son compagnon qui payait seul leur loyer. C’est tellement consternant. Et cohérent avec sa vulgarisation de l’image de la sorcière comme emblème de la féminité. Qu’une femme, ou des femmes, prétendent donner des leçons de libération des femmes alors qu’elles sont elles-mêmes si peu émancipées, c’est le même phénomène que celui des religieux célibataires qui donnent des leçons de couple : mensonge et hypocrisie. C’est la clé numéro 1 : les femmes qui continuent à penser plus ou moins confusément que c’est à l’homme principalement de payer ne seront jamais libérées. Pas plus que ne seront libérées la France ou l’Europe si elles continuent à penser plus ou moins confusément que c’est aux États-Unis de régenter le monde.

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