Les treize d’El Sidron

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Sept adultes, femmes et hommes, trois adolescents, trois enfants. Des Néandertals. Tous ont été mangés par d’autres Néandertals, il y a 49 000 ans dans les Asturies. Antonio Rosas, paléontologue, était ce soir au Collège de France pour présenter ce cas sur lequel il travaille : les restes trouvés dans une cavité des galeries de la grotte d’El Sidron, ossements et morceaux d’os de cette famille, portent de très évidentes traces de boucherie et de dents humaines qui les ont mâchonnés. Que s’est-il passé ? Étaient-ils morts avant, dans quelque accident par exemple ? Il semble plus vraisemblable qu’ils aient été massacrés, puis mangés rapidement – certains morceaux ont été laissés, d’autres emportés – après avoir été découpés avec des outils taillés sur place dans un même bloc. Aucune trace de feu, ils ont été dévorés crus.

Le fait qu’il n’y ait quasiment pas de restes d’animaux indique que le lieu n’était pas celui d’un campement, seulement celui de ce repas cannibale. Il semble, dit Antonio Rosas, que le cannibalisme était largement pratiqué par nos ancêtres – on en trouve des indices sur d’autres sites, quoique moins spectaculaires qu’à El Sidron. D’après ce qu’on a pu observer des formes plus récentes de cannibalisme, on distingue l’endocannibalisme, cannibalisme à l’intérieur du groupe souvent motivé par des pratiques funéraires ou des rituels, et l’exocannibalisme, qui peut avoir pour but la conquête de trophées d’ennemis. Le cannibalisme peut aussi tout simplement avoir pour cause la faim – cela s’est encore produit lors du fameux accident d’avion de 1972 dans les Andes. Nous ne saurons pas pourquoi cette famille a été mangée par d’autres humains. Nous pourrons nous rappeler ce que disait Jean-Jacques Hublin dans l’heure de cours précédant l’exposé d’Antonio Rosas : les Néandertals avaient d’énormes besoins en calories. Autour de 5000 par jour et par personne, soit le double de l’homme moderne. Pour un groupe de 25 personnes, cela représentait un renne quotidien. Que faire lorsque le renne venait à manquer ? Les Néandertals ont disparu alors qu’ils prospéraient, on ne sait pourquoi.

Beaucoup d’hommes modernes aujourd’hui, dans la société de consommation, ont beaucoup trop de besoins, aussi.

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(le cours et le séminaire seront prochainement en ligne, comme y sont déjà les précédents, ici sur le site du Collège de France)

Paris, midi

1Panthéon, les visages des résistants dernièrement entrés, et des étudiants et des gens prêts pour l’hommage aux victimes de vendredi soir

*2fac de droit place du Panthéon, les étudiants se réunissent

*3après l’hommage un côté de la Sorbonne, des caméras de télévision (la rue de la Sorbonne, perpendiculaire, était encore toute encombrée de camions de police)

*4impasse Chartière

*5au coin de Polytechnique

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8rue Descartes

ce midi à Paris 5e, photos Alina Reyes

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4 minutes de musique

Le pianiste (étudiant parti à la Sorbonne pour l’hommage aux victimes, nombreuses parmi les étudiants), a écrit cette présentation hier : « Ce n’est pas parfait, mais peu importe. J’ai spontanément voulu imprimer cette partition aujourd’hui et la jouer après la tragédie de vendredi soir. »

Ce n’est pas le tout que de verser des larmes (parfois de crocodile et pour le spectacle) sur les jeunes sacrifiés, il faut aussi oeuvrer, prendre des responsabilités politiques et morales, dans notre pays et notamment au Moyen Orient, pour faire en sorte qu’ils ne soient plus sacrifiés, ni au fond des banlieues ni en plein Paris, ni ailleurs. Nous leur devons la vie.

Simone Weil, « L’Iliade ou le Poème de la force » (1940-1941)

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La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. Quand elle s’exerce jusqu’au bout, elle fait de l’homme une chose au sens le plus littéral, car elle en fait un cadavre. Il y avait quelqu’un, et, un instant plus tard, il n’y a personne. C’est un tableau que l’Iliade ne se lasse pas de nous présenter :

… les chevaux

Faisaient résonner les chars vides par les chemins de la guerre.

En deuil de leurs conducteurs sans reproche. Eux sur terre

Gisaient, aux vautours beaucoup plus chers qu’à leurs épouses.*

(…)

La force qui tue est une forme sommaire, grossière de la force. Combien plus variée en ses procédés, combien plus surprenante en ses effets, est l’autre force, celle qui ne tue pas ; c’est-à-dire celle qui ne tue pas encore. Elle va tuer sûrement, ou elle va tuer peut-être, ou bien elle est seulement suspendue sur l’être qu’à tout instant elle peut tuer ; de toute façon elle change l’homme en pierre. Du pouvoir de transformer un homme en chose en le faisant mourir procède un autre pouvoir, et bien autrement prodigieux, celui de faire une chose d’un homme qui reste vivant. Il est vivant, il a une âme ; il est pourtant une chose. Être bien étrange qu’une chose qui a une âme ; étrange état pour l’âme. Qui dira combien il lui faut à tout instant, pour s’y conformer, se tordre et se plier sur elle-même ? Elle n’est pas faite pour habiter une chose ; quand elle y est contrainte, il n’est plus rien en elle qui ne souffre violence.

*La traduction des passages cités est nouvelle. Chaque ligne traduit un vers grec, les rejets et enjambements sont scrupuleusement reproduits ; l’ordre des mots grecs à l’intérieur de chaque vers est respecté autant que possible. (Note de Simone Weil.)

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