Romans de la fin d’un monde : « Le Temps retrouvé » de Proust, « Le Guépard » de Tomasi de Lampedusa et « La Marche de Radetzky » de Joseph Roth

Sujet ajouté à la fin de la note

apres la guerre,*

Hölderlin appelait l’homme à habiter poétiquement le monde. Et de fait, quelle autre habitation que le monde pour l’homme ? Et comment ne l’habiterait-il pas ? S’il en vient à ne plus s’y trouver, c’est par oubli de l’être, répondait en substance Heidegger, qui pourtant allait comme tant d’autres se laisser entraîner dans la grande défaite de l’esprit qui ravagea l’Europe au cours de la première moitié du vingtième siècle, détruisant en même temps que ses habitants l’habitation qu’elle était, et son ou ses empires. Le continent et le siècle qui l’avaient installé se disloquaient. Comment ne pas y songer en lisant ces mots de Stefan Zweig à propos de l’Autriche de la fin du dix-neuvième siècle : « Maintenant que le grand orage l’a depuis longtemps fracassé, nous savons de science certaine que ce monde de la sécurité n’était qu’un château de nuée. Pourtant, mes parents l’ont habité comme une maison de pierre. » Ce qui ressort de ce constat, c’est que la seule certitude qui ait pu rester aux survivants, une vérité prouvée par les faits, était que ce monde, contrairement à ce qu’on avait cru, était celui de la plus grande incertitude. Le Temps retrouvé de Marcel Proust, Le Guépard de Giuseppe Tomasi de Lampedusa et La Marche de Radetzky de Joseph Roth : ces trois romans dressent l’état des lieux et celui des temps pendant le désastre, peignent la condition des hommes et le changement opéré en eux par le bouleversement du monde et révèlent quelles forces sont à l’origine de l’Histoire, et ce qui reste après leur action destructrice.

« La guerre est en état de perpétuel devenir », écrit Proust, évoquant Hegel, dans Le Temps retrouvé. Cet état semble s’appliquer aussi bien aux lieux qu’aux temps dans les trois romans de ce corpus. Sa phrase sous-entend la vision hégélienne d’une histoire conduite par la marche de l’esprit et tendue par un jeu constant d’oppositions. Le champ de bataille où s’inaugure la destinée des Trotta, de pères en fils, espace de violence et de confusion, se transporte aussi bien dans l’espace que dans le temps. Il préfigure la retraite du héros qui, s’il n’y meurt pas, en mourra d’une autre façon, en se retirant du monde, autre manière de le combattre, après avoir en vain guerroyé contre son mensonge, la récupération affabulatrice de son geste pour écarter l’Empereur des balles. Puis il y aura le mess où son petit-fils devra chaque jour lutter contre lui-même et contre le regard des autres, le mess où il n’est pas à sa place mais où l’a placé cette guerre en perpétuel devenir. Il y aura aussi comme lieux où elle aura essaimé horizontalement, des chambres de femmes où l’amour ne sera jamais légitime, et le désert à la frontière, et la garnison désœuvrée, et les cafés où se noyer dans l’alcool, la salle de jeux où finir de se perdre, la désertion, le talus où tomber sans gloire. Autant de lieux sans paix, sans harmonie, autant de lieux de guerres internes, lieux d’implacable fatalité et d’amère réalité que concurrence le seul lieu rêvé du jeune homme, celui de paisibles chaumières enneigées où la nuit les hommes, les paysans, ensemencent leurs femmes comme le jour ils ensemencent leurs champs. Le Prince de Lampedusa et le narrateur de Proust ont eux aussi leur refuge : au premier la pièce qui lui sert d’observatoire des étoiles, au second cette maison de santé dont il revient par deux fois, dont on ne sait rien mais dont on imagine qu’elle lui sert de pause. Car le retour dans le monde est retour dans les maisons et salons où se révèle la désolation d’une société mourante, ou même à l’hôtel du renversement du monde, l’hôtel du sexe où les hommes se défont de toutes leurs conventions et où le baron de Charlus, vu par un œil-de-bœuf, se fait fouetter par un homme du peuple. Quant au château du Prince de Lampedusa, il est le témoin et l’abri des courses-poursuites de son neveu Tancrède et d’Angelica, la fille de paysanne illettrée à laquelle il s’est résolu à le marier. À vrai dire don Fabrizio n’aime rien tant que fuir son habitation, à l’aube pour aller à la chasse ou le soir pour descendre en ville chez sa maîtresse tarifée. À la saleté de Donnafugata, ses filles, elles, ne sauront opposer que la dérisoire chapelle qu’elles ont aménagée dans le château, pleine de fausses reliques.

Le perpétuel devenir de la guerre n’a rien non plus d’un fleuve clair dans les temps de ces livres. Sa confusion est inscrite à même la structure des romans. Proust a-t-il vraiment, comme son titre l’annonce, retrouvé le temps ? L’impression du lecteur est plutôt qu’il l’a égaré. À moins que ce ne soit l’inverse, et que le temps, par la main de l’auteur, ne cherche à égarer les hommes, les lecteurs, pour leur faire éprouver son pouvoir de désorientation. Proust passe d’un lieu à l’autre, d’une personne à l’autre, et ces passages sont aussi des changements de temps, comme si la linéarité de ce dernier tendait à se transformer en labyrinthe. Le roman de Lampedusa, quoique ses chapitres soient toujours datés avec soin, soumet aussi le lecteur à des bonds dans le temps, allant parfois jusqu’à l’audace de l’anachronisme. Une façon de lui faire sentir que l’homme ne sait plus où il habite, à quelle époque il vit, tant dans son histoire personnelle que dans celle du monde. Roth lui aussi, tout en choisissant le mode de la fresque, de l’histoire d’une lignée sur plusieurs générations, use d’un regard distancié qui rapproche l’époque dont il parle de celle dans laquelle il vit : le phénomène opère aussi pour le lecteur, conduit à considérer les événements rapportés par le récit à la lumière de ceux de son temps, et réciproquement à éclairer son temps de ceux du roman. Roth et Lampedusa, tous deux inspirés par Proust, œuvrent ainsi chacun à leur façon à renouveler notre perception de l’histoire.

L’avancée à marche forcée de Roth, son temps musical, rythmée par la Marche de Radetzky de Strauss puis par L’Internationale et la Marche funèbre de Chopin, emporte les hommes par groupes ou par foules. La musique accompagne la guerre dans la mesure où fédérant des communautés, elle les oppose par la même occasion, et d’autant mieux que dans toutes ces Marches l’individu se perd, s’abandonne au profit d’une idéologie ou d’un mensonge. Mais la guerre ne défait pas que les consciences, elle défait aussi les identités sociales. Au « bal des têtes », plus rien n’empêche la duchesse de Guermantes et Mme Verdurin d’échanger leurs rôles. Le Prince et le grossier Calogero Sedara de Lampedusa échangent leurs compétences (le premier échange aussi son neveu contre une fortune, et le second sa fille contre un prestige). L’empereur d’Autriche lui-même n’échappe pas à cette conversion, forcée par l’Histoire, des identités. Lui que Roth présentait comme Dieu, un dieu tout-puissant dans son empire où son portrait était répliqué et affiché par centaines de milliers d’exemplaires, finit, en recevant le fils de son lointain sauveur, « le héros de Solférino », non seulement par confondre les identités du père, du fils et du petit-fils, mais aussi, comme le ressent von Trotta, par se sentir le pareil de cet homme venu lui quémander un secours pour son fils. L’esprit confus du vieillard et celui de l’homme aux abois finissent par s’unir – et la mort les emportera presque en même temps. Les identités sociales, qui paraissaient aussi solides que les « maisons de pierre » où croyaient vivre les parents de Stefan Zweig, s’écroulent. Pourtant rien n’est accompli et les barrières subsistent. Le sous-lieutenant von Trotta a pour ami le docteur Max Dermant, un juif sensible et cultivé, mais la pression sociale et les médisances les sépareront. Max, le juste, meurt. C’est un sacrifice mais le monde n’en sait rien, le monde ne peut pas le comprendre, de toutes façons trop occupé à se battre contre la tempête sur son radeau de la Méduse. Un lien très touchant unit aussi l’ordonnance Onufrij, un paysan très simple, quasiment aphasique, à son maître le sous-lieutenant. Là encore en pure perte. Mieux partagée est l’amitié entre le père du sous-lieutenant et son serviteur Jacques, amitié de toute une vie où pourtant jamais ni l’un ni l’autre ne franchiront le cadre des relations convenues entre maître et serviteur – sauf, pour quelques instants, à la dernière extrémité, lors de la mort de Jacques.

Proust explique dans Le Temps retrouvé que les relations humaines servent à prendre conscience de la durée. C’est en contemplant le tour que les hommes font autour d’eux-mêmes, dit-il, et autour les uns des autres, et notamment des différentes positions qu’ils ont occupées autour de lui au cours du temps, qu’il peut prendre la mesure de ce qui a passé, de ce qui s’est passé. Toutes ses considérations sur les « fabuleuses transformations » que le temps fait subir aux corps, aux visages, aux situations, aux êtres, le poussent à se reconsidérer lui-même, à se voir se transformer aussi. Ses réflexions sur les marques du temps dans les corpulences, dans les couleurs des cheveux et des barbes, dans les situations sociales, s’accompagnent de pensées sur l’art, « seul vrai Jugement dernier ». Et Proust narrateur devient écrivain au cours du livre. Telle est sa conversion : celui qui a rejeté la littérature l’embrasse. Situation littéraire vertigineuse, puisque nous sommes en train de lire le dernier tome, paru à titre posthume, de sa monumentale Recherche. N’y a-t-il donc pas identité entre Proust écrivain et Proust ? Toujours dans Le Temps retrouvé, il explique que le fait que nous devions nous reconnaître les uns les autres alors que le temps nous a rendus méconnaissables n’est pas le signe qu’une reconnaissance s’accomplit, mais celui du fait que l’être qui a été n’est plus. Il y a là, dit-il, un mystère au moins aussi grand que celui de la mort, et d’ailleurs annonciateur et préfigurateur de la mort. Mystère qui se lit aussi à travers les deux autres romans de ce corpus. Le temps défait les êtres comme la guerre. Et la défaite, la désagrégation des individus que montrent les romans sont aussi celles de peuples entiers, de civilisations entières. Le Risorgimento comme la Première guerre mondiale enterrent l’ordre ancien. Déclassements sociaux mais aussi, plus profondément déclassement de l’idée de la grandeur de l’homme. Pour le meilleur et pour le pire – mais c’est surtout, du moins dans ces romans, le pire qui se révèle.

« Il n’y a pas d’ours ni de loups à la frontière. Il n’y a que le naufrage du monde », écrit Roth. À la frontière de l’Empire, la déliquescence est en quelque sorte en avance sur son temps. Et comme le mystère de la mort qui opère à même la vie des êtres, elle révèle ce qui est déjà mort dans le reste de l’Empire, même si cela ne se voit pas encore. Les chutes se préparent sans doute longuement, mais elles se produisent brutalement. À la fin, Proust voit les hommes comme des verticalités instables. « Juchés sur des échasses vivantes, dit-il, grandissant sans cesse, parfois plus hautes que des clochers, finissant par leur rendre la marche difficile et périlleuse, et d’où tout d’un coup ils tombaient ». Croyant vivre dans des maisons de pierre, comme dit Zweig, ils habitaient en fait, juchés sur leurs échasses, un château de nuées. Et si ce qui a tout détruit venait de ces mêmes nuées, cela ne signifie-t-il pas que la cause de la destruction résidait au sein même de leur habitation, de leur façon d’habiter le monde ? Ces échasses vivantes dont parle Proust ne tiennent-elles pas de l’antique hubris qui perd les hommes ? Ou bien de leur déraisonné projet biblique de tour de Babel qui les condamna à la confusion des langues et à leur dispersion sur toute la terre ? Proust n’évoque pas seulement les changements qui se produisent dans les hommes, il évoque aussi « ces modes de langage qui apparaissaient, se maintenaient, puis disparaissaient ». (Et il en note plusieurs exemples, non sans humour). Ces échasses ne seraient-elles pas les dogmes, idéologies et autres systèmes de langages religieux et politiques, ces systèmes de langage faussés, faussaires, qui bâtissent le monde et ses représentations sur des illusions dont il ne pourra que finir par chuter, d’autant plus haut qu’il se sera d’autant plus  monté la tête, entraînant dans sa chute mortelle les simples et les justes, les Onufrij, les Max Dermant, les héros malgré eux, comme Trotta et ses descendants, accablés par le symbole qu’on les a forcés d’endosser ?  « La bienveillance de l’Empereur reposait sur les Trotta comme un fardeau de glace tranchante », écrit Roth. Car il s’ensuivait que « quand on était un von Trotta, on passait chaque instant de sa vie à sauver l’Empereur. » Une scène de La Marche de Radetzky résume avec humour cette situation. L’Empereur, devenu un vieillard, décide un matin de faire une bonne action. À un nouveau conscrit envoyé à son service, il demande débonnairement s’il est heureux d’être soldat, et s’il aimerait le rester. Le jeune homme, qui avait l’intention de retourner au plus tôt auprès des siens, de sa femme et de ses affaires de paysan, comprend en un instant qu’il ne peut pas répondre non sans offenser l’Empereur, et qu’en répondant oui – ce qu’il fait – il est en train de ruiner sa vie. C’en est fait, l’empereur lui-même le lui garantit, il passera toute son existence dans l’armée. Le malentendu est total, le drame aussi, et ils sont à l’image de ce qui règle la marche de ce monde.

« Les roses de Paul Neyron (…) avaient dégénéré (…) il s’en dégageait une odeur intense, presque ignoble. (…) Le Prince en porta une à son nez, et il lui sembla sentir la cuisse d’une danseuse de l’Opéra », écrit Lampedusa. Une sensualité trouble, « presque ignoble », accompagne la dégénérescence des civilisations. Le narrateur de Proust a vu par un œil-de-bœuf un éminent personnage avide de bassesses. Don Fabrizio, nous dit Lampedusa, « pleurniche sur lui-même » et sur sa faiblesse quand il se rend d’un pas puissant chez la prostituée qui le soulage des pudeurs de sa femme. Dans La Marche de Radetzky, le jeune sous-lieutenant répugne à suivre les soldats dans la maison de passe mais ensuite, une fois dans le désert à la frontière, il s’oublie dans des amours sans lendemains comme il s’oublie dans l’alcool. Voyant une reproduction du tableau de Greuze intitulée « La mort du juste », le Prince songe qu’en vérité l’œuvre n’appelle pas à contempler le vieil agonisant, mais que le véritable sujet en est les deux filles qui se tiennent au chevet de leur père, lascives dans leur chemise légère. La luxure est-elle le cache-sexe de la mort ? Elle est peut-être aussi celui de l’argent, dont Lampedusa dit qu’il est volatile comme les huiles essentielles. Est-ce tout ce qui reste, pendant la dévastation du monde et après sa fin ? Quelque chose d’aussi inconsistant et pourtant aussi entêtant que les nuées dont parle Zweig : le parfum de fleurs pourrissantes et celui de l’argent ? Pour le dernier ami de von Trotta, celui des von Trotta qui est à la fois le fils du héros de Solférino et le père de l’anti-héros des confins, il ne reste ni l’un ni l’autre : seulement un échiquier sur la table du café, et face à lui une chaise vide, celle qu’occupait jusqu’ici chaque jour von Trotta, mort parce que « son monde avait sombré ». Ainsi s’achève le roman de Roth. Celui de Proust se termine sur sa vision d’hommes juchés sur des échasses, et qui tout d’un coup tombent. Quant au Guépard, c’est l’image d’un chien empaillé qui, cruellement, en dicte le dernier mot : « En volant de la fenêtre jusqu’au sol, il se reforma un instant, et l’on put voir danser dans l’air un quadrupède à longues moustaches, la dextre antérieure levée en un geste de malédiction. Puis la paix retomba sur un petit tas de poussière livide. »

Dans Le dix-neuvième siècle à travers les âges, Philippe Muray analyse les morbidités cachées de ce temps, en soulignant leur capacité à traverser les âges. L’effondrement du monde décrit par Zweig, et où il allait lui-même laisser la vie, n’est pas nécessairement une histoire révolue. Ses causes profondes n’ont pas été emportées avec toutes les fins qu’elles ont entraînées. Certes il s’est avéré que l’empereur n’était pas un dieu mais un mortel. Mais la Marche de Radetzky de Strauss continue d’être jouée tous les ans à Vienne pour célébrer le passage à la nouvelle année. D’autres princes que ceux du siècle dernier, d’autres duchesses que celle de Guermantes, y assistent. On y voit des princes du Moyen Orient, accompagnés de leurs femmes aussi splendides qu’Angelica. « Si nous voulons que tout reste comme c’est, il faut que tout change », disait Tancrède. Mais voulons-nous vraiment que tout reste comme c’est ? À distance, le Prince finit par ressembler à une caricature de Petit Prince, avec ses roses, ses étoiles, son chien Bendico en guise de mouton ou de renard. Tout cela est tombé en poussière, mais il nous reste des maisons de pierre, des châteaux et des planètes bien solides à habiter : celles que l’amour bâtit au quotidien dans la vie, celles que les poètes fondent et élèvent, comme ces trois livres dans lesquels nous pouvons nous tenir debout.

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Ce texte est, à un ou deux mots près, celui de ma deuxième dissertation pour l’agrégation de Lettres modernes, passée en mars dernier. Je ne le donne pas en modèle aux agrégatifs, car il a été encore plus mal noté (5,5/20) que ma première dissertation, sur Ronsard (6/20). Il me semble juste que de même qu’il fallut débarrasser la Sorbonne de la scolastique à la Renaissance, il est temps de sortir ce concours, et peut-être aussi l’Université, des systèmes et méthodes de pensée figées.

12 mai 2017 : j’ai retenté l’agreg cette année, en ayant cette fois conscience de la nécessité de se conformer aux codes d’écriture de la dissertation, qui après tout permettent de mettre tout le monde au même exercice. Je l’ai de nouveau préparée seule et je sais que j’ai encore été très faible en grec ancien et en grammaire, n’ayant pas vraiment eu le temps de les travailler – m’étant décidée tard j’ai seulement eu le temps de lire les œuvres au programme. Malgré cela je suis cette fois admissible. Et je reviens sur ce que je disais ici l’année dernière en découvrant que l’analyse des textes en disposant des textes est en fait prévue lors des oraux – ce qui fait un ensemble d’épreuves finalement très complet. Je ne réussirai peut-être pas l’oral, mais le fait que même en travaillant seul il soit possible de réussir l’écrit, montre que ce concours est un défi qui vaut la peine d’être tenté.

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La rose épanouie des Amours de Ronsard

à O, qui chaque matin m’accompagna

23photo Alina Reyes

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La multiplicité se lit à même le titre des Amours de Ronsard, recueil paru en 1553 en pleine Renaissance. L’innamorento venu d’Italie avec Pétrarque se décline chez le poète vendomois au pluriel. Et si ses vers gardent la marque des cruautés et des tourments infligés à l’amoureux, ils n’en sont pas moins porteurs – se distinguant par là de la tradition pétrarquiste – d’une verdeur toujours revivifiée. Il y a dans l’expérience du poète une dynamique par laquelle il échappe à l’état exclusif de patient de l’amour. Le sens du mouvement dans le recueil de Ronsard incite à s’interroger sur le sens de l’écriture comme métamorphose, ici portée par l’amour, agent ou terreau de transformation.

Ronsard aime-t-il pour se métamorphoser en écrivant, ou écrit-il pour éprouver dans l’amour la métamorphose ? Les deux hypothèses peuvent s’envisager, notamment en essayant d’identifier le « Dieu » qu’il invoque dès le premier sonnet, et la position du poète par rapport à lui : comment il est par lui contraint, mais aussi transformé : par l’écriture passant de l’hortus conclusus au chaos, puis du chaos au cosmos extérieur et intérieur.

« Qui voudra voir comme un Dieu me surmonte,
Comme il m’assaut, comme il se fait veinqueur,
Comme il m’enflamme & m’englace le cœur,
Comme il reçoit un honneur de ma honte. »

Dès le premier quatrain du premier sonnet, Ronsard invite le lecteur à « voir » ce dont il va être question, à savoir non pas une relation avec une jeune femme mais l’expérience d’une sorte de combat avec un « Dieu ». Ce dieu non nommé est généralement identifié avec Amour. N’est-ce pas lui qui donne son titre au recueil ? Mais le recueil porte la marque du pluriel et il est probable que cet Amour a plus d’un visage. Plus d’un nom, même. Les Grecs le nomment Éros, ce qui lui donne une autre profondeur que celle de l’Amour italien inspirateur de mignardises dont le recueil porte aussi la marque. Ici d’emblée nous est présenté un dieu puissant, majuscule, capable d’action violente tout à la fois dans la chair et dans l’esprit de l’homme. Ce dieu conquérant qui travaille le cœur d’oxymores et se nourrit d’antithèses semble plonger le poète dans le chaudron de son épreuve, glacé comme l’Enfer de Dante. Mais la fière façon dont il revendique cette épreuve n’est-elle pas le signe que par sa soumission à cette dernière il partage un peu la gloire de ce dieu ? Car c’est en acceptant la « honte » des tourments qu’il devient lui aussi puissant : ne faut-il pas l’être pour être capable de faire « honneur » à un Dieu – rien moins que cela.

Tout au long du recueil, le poète endure le désir, constant et presque toujours insatisfait. Cassandre est l’inaccessible. Le désir de l’aimée le brûle, le refus de l’aimée le glace. Le temps passe, il lui a donné toute sa jeunesse et n’a rien obtenu en retour, ou si peu. Si peu de charnel, du moins. Car à la fin, vient quand même le plaisir de se savoir lu et considéré par Cassandre, aussi lointaine que mythique mais pourtant proche, dans le temps et dans l’espace et peut-être par l’esprit et par le cœur aussi.

Il y a là un premier indice de transformation. Et c’est l’écriture qui en est l’agent. Parce que Ronsard écrit, parce que Cassandre lit ses poèmes, les tourments de l’amour impossible se changent en bénédictions. Ils deviennent le moyen de transport qui permet de s’élever jusqu’à la joie, ici même sur cette terre où l’objet du désir donne malgré tout de soi-même. Ici ou là son attention est évoquée, parfois même est remémoré un baiser. Pourtant le lecteur appelé dès le début à contempler ce qui fait l’expérience du poète constate que ses joies ne sont ni les plus fréquentes ni, de loin, les seules qu’il éprouve. Ronsard devant Cassandre ne se place pas seulement face à un être humain. C’est toujours le Dieu qui mène le jeu, et ce Dieu dont Cassandre assume parfois la position, comme « quinte essence » du poète, son essence divine, distribue ses joies avec l’infinie libéralité que lui donne sa puissance d’amour. Si Cassandre ne déclare pas comme la Juliette de Shakespeare que sa libéralité est aussi vaste que la mer, le seul fait de l’aimer, donc de combattre avec Amour, transforme l’être par une augmentation peut-être sans limites. On se souvient du combat biblique de Jacob avec l’ange de Dieu. Il dura toute la nuit et nul ne vainquit, mais Jacob en garda une double marque : une hanche déboîtée, et une bénédiction glorieusement inscrite dans le changement de son nom. De Jacob, il devint Israël. Ainsi se produit aussi la métamorphose de Ronsard. Meurtri dans sa chair, dans son cœur qui souffre et dans son corps qui vieillit, il recevra pourtant un nouveau nom, celui de Prince des poètes. L’amour est bien le prétexte de la métamorphose, le matériau initial, le terreau sombre où se préparent, dans des douleurs secrètes, et à partir duquel se réalisent, la germination, la poussée, l’élévation, le bourgeonnement, l’éclosion et enfin l’ouverture totale de la rose. La rose est l’être accompli dans sa part divine, l’être est le texte, l’être et le texte ont leur racine et leur source dans l’amour, ce dieu aux multiples noms et visages (ceux des aimées successives du poète), ce dieu qui fait endurer mais aussi jouir, de et par la transformation du vivant qu’il opère.

« Tant que sous l’eau la balene paitra,
Tant que les cerfs aimeront les ramées… »,

le poète trouvera sa nourriture aussi bien dans les profondeurs mêlées de la vie et de la mort que dans l’élévation de sa pensée vers la voûte malgré tout protectrice et bienfaisante au-dessus de sa tête. Ce jardin primitif, comparable à celui que Baudelaire nommera plus tard « vert paradis des amours enfantines », forme dans l’esprit une sorte d’hortus conclusus, empreint de candeur et de délicatesse. Un cosmos aux proportions harmonieuses, de format adapté à l’enfance de l’âme, où l’océan se résume à une prairie pour animal débonnaire et où la rude virilité des cerfs s’adoucit de feuillages. Il s’agit là d’un premier état de l’amoureux, pacifié par sa découverte enchantée de l’Autre comme bulle de pureté et de beauté – bulle projetée par son propre désir de pureté et de beauté. « Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant », dira plus tard Rimbaud. C’est pourquoi peut-être Ronsard ne désire pas vraiment avancer. Certes il perdra lui aussi le premier paradis, mais sans le perdre. Parce que l’écriture née de l’amour est l’agent de la transformation, il pourra tout à la fois sortir de la clôture, connaître le vaste monde dans tous ses états, et revenir au refuge d’où Adam et Ève ont été à jamais exclus, ainsi que le commun des mortels. Nous l’avons vu, de par sa nuit avec son dieu, le poète n’est plus le commun des mortels. S’il n’est pas question chez Ronsard, à la différence de chez Pétrarque, d’espérance en une vie après la mort, c’est qu’une certaine immortalité se mêle dès à présent à la mortalité du poète. Parce que sa marche n’est pas un mouvement linéaire, qui le mènerait droit devant lui vers un avenir inconnaissable et par définition pour l’instant inexistant, mais bel et bien une projection de lui hors de lui dans tous les sens, à tout moment possible. Toujours de nouveau Ronsard en appelle aux animaux, aux végétaux, au paysage entier et en parties, pour témoigner de ce qu’il vit. Les éléments eux-mêmes y sont mêlés, il pleut quand il pleure et on dirait que c’est lui, le « il » de il pleut. Il y a là incontestablement une dépense et une joie dionysiaques. Eux sont en lui, lui est en eux. C’est une panique parfois douce et parfois violente, comme l’est la nature de Pan. Oui décidément, le dieu que Ronsard honore au prix de sa honte a bien des visages et bien des noms, figures de la multiplication de soi qu’opère le poète à partir de son geste, l’écriture.

Est-il, dans une extase orphique, passé du jardin à la forêt primitive, du cosmos au chaos ? Oui et non. Ronsard ne choisit pas, ou plutôt il choisit tout. Si, à travers la douceur des paysages de la Loire, il peut se transporter dans des « fureurs sacrées », comme le veut la conception néoplatonicienne du poète exprimée par Marsile Fircin, il ne renonce pas pour autant à cette douceur et à l’invitation au carpe diem que son prédécesseur Horace n’aurait pas manqué d’y trouver. Pas plus qu’il ne renonce au désir de parvenir à embrasser, et même à posséder, son aimée. On se moqua de Thalès parce que, disait-on, à force de marcher en regardant le ciel, il était tombé dans un trou. Ronsard n’est pas homme à qui adviendrait couramment cette mésaventure. Il se déleste, s’étend, se disperse, mais reste lui-même en lui-même et sur terre. En atteste la beauté implacable de ses vers. Le cosmos désigne en grec l’univers mais aussi, parce qu’il est bien arrangé, sa beauté. Et spécialement l’univers de la beauté féminine, le mundus muliebris : monde humain agencé selon l’harmonie qui préside à la disposition de l’univers créé, avec ses régularités de mouvements, spatiales et temporelles. L’homme retrouve là l’équilibre qu’il pourrait perdre par soif de connaissances et de sensations. Le caractère apollinien dialogue avec l’appel dionysiaque – ce qui peut se dire aussi : la poésie dialogue avec le théâtre. Dès le début, Ronsard a invité « qui voudra voir ». C’est à une représentation qu’il convie le lecteur. Le spectacle des mouvements de son âme y est donné sous des masques – allégories, figures mythologiques, images convenues (comme la blondeur de l’aimée, même si comme Cassandre elle est brune), et il s’y donne sur une petite scène, celle du texte, censée représenter le monde. Or le théâtre, tout en figurant l’extérieur, est à l’intérieur du monde, comme le monde, tout en étant hors des limites de l’homme est à l’intérieur de l’homme. Et comme l’avait défini la tragédie grecque, la mise en scène a une fonction cathartique. En ces temps de Renaissance, Ronsard, d’une autre façon que celle de Montaigne dans ses Essais, en levant le rideau sur ses passions ne se contente pas de réinventer le pétrarquisme, il assure une charge cathartique pour la communauté, mais aussi pour l’individu. Il le fait en ne renonçant pas aux appels de la chair, du petit monde humain, en ne les cachant pas. Ronsard donne de lui, de lui en ce qu’il est notre semblable et notre différent, et c’est pourquoi on le lit et le chante encore.

Amour, Éros, Dionysos, Pan, Orphée… Le dieu de Ronsard est multiple, à l’image de ses « Amours ». Comme Zeus, le roi des dieux, il se métamorphose volontiers, et pas nécessairement de façon désintéressée. C’est qu’il veut parvenir à ses fins. Et s’il ne peut parvenir à ses fins avec Cassandre en tant qu’homme, il y parviendra en tant que poète. La jouissance refusée par l’aimée, une autre aimée, l’écriture, la lui donnera, et en abondance. Certes sa nature aura changé, mais elle sera apte à changer l’homme en même temps que le poète. Du début à la fin et dans toutes les parties du recueil, Ronsard le répète : il est heureux de vivre ce qu’il vit. Et si ce ne sont Amour, Éros, Dionysos, Pan ou Orphée, dieux tantôt trop mignards, tantôt trop proches de Thanatos, de Pauvreté ou de Nécessité, tantôt trop destructeurs de l’unité de l’être, qui peuvent le rendre heureux, qui est-ce donc ? Cassandre ne le peut pas davantage. Non, des multiples et nécessaires visages des dieux, celui qui rend heureux, c’est Apollon. Dieu de la poésie, dieu de la mesure et de l’harmonie, c’est lui préside aux Amours de Ronsard, dans leur forme élégante, condensée et chantante.

« Et puis qu’au moins veinqueur je ne puis être,
Que l’arme au poin je meure honnestement ».

Apollon réduit le théâtre au foyer, et rend au foyer sa dignité. Ronsard veut bien faire honneur au dieu au prix de sa honte, mais il a le sens de l’honneur. Agrippa d’Aubigné, son adversaire sur le plan de la religion, en a témoigné : Ronsard avait l’esprit chevaleresque. Il a pu se trouver physiquement sur le champ de bataille, et c’est physiquement aussi qu’il s’implique dans les choses de l’esprit. S’il doit mourir, c’est « l’arme au poin ». L’arme du poète est bien sûr sa plume. C’est aussi sa propre chair érotisée : s’il meurt, c’est en restant jusqu’au bout du côté de la vie. Là, comme sur les champs de bataille, est sa gloire, rendue dans le vers par l’adverbe « honnestement », de sens plus fort en son siècle qu’au nôtre. Là est aussi son malheur, car les hommes n’aiment pas entendre l’honnête vérité. Et Ronsard a aussi le visage de Cassandre elle-même. Non pas la jolie jeune femme du château voisin, mais la Troyenne, à laquelle il fait référence plusieurs fois. Celle, faut-il le rappeler, qui fut condamnée par Apollon, père des Muses, à annoncer la vérité et à n’être jamais suivie, jamais écoutée vraiment. Telle est la condition de Ronsard face à Cassandre Salviati. Et plus généralement, du poète face au monde. Car même un poète reconnu et honoré comme le fut Ronsard se sait toujours en grande partie incompris. Ainsi ce dieu qui l’ « assaut » de ses inspirations, même s’il a figure d’Apollon, a aussi son caractère sombre et fatal. Il y a là une dialectique dont le poète ne peut être « veinqueur » mais qu’il assume avec noblesse.

Et sa première noblesse, évidente, est celle de son art. Le sonnet, forme semi-fixe, libère l’expression des formes poétiques médiévales, ballades et rondeaux. Ronsard, en alternant les formes dites de Marot et de Peletier, ajoute encore à sa liberté. Son recueil n’est pas régi par des règles apparentes ; il peut sembler désordonné, chaotique, avec ses textes qui n’avancent pas dans tel ou tel sens mais reprennent constamment les mêmes thèmes, les mêmes tourments, les mêmes enchantements. Cependant la composition de chaque sonnet touche à la perfection. Paradoxalement, la rugueuse dialectique entre l’apollinien et le dionysiaque trouve son équilibre dans la constance de l’être qui parle là « honnestement ». La rose est « sans pourquoi », a dit Angelus Silesius. Ainsi en est-il du poème de Ronsard : il est gratuit, l’expression d’un présent – presque toujours faite au présent – et non pas un outil pour quelque progression du récit. Le sonnet est en lui-même un hortus conclusus, bien délimité mais avec ce qu’il faut de sauvagerie, et compris dans un ensemble qui peut, de près, ressembler à un chaos, mais qui, si l’on prend un peu de distance, se métamorphose lui aussi en rose. La Terre paraît plate, mais qui peut s’éloigner suffisamment dans l’espace la voit se métamorphoser en sphère. Tel est le fond de la métamorphose : une question de point de vue. Si les thèmes du recueil tournent en rond, c’est qu’ils sont formés et animés comme la rose, comme le cosmos. Dans un sens ils composent une prison, comme la carole, la danse en rond dont la fée Viviane entoura l’enchanteur Merlin. Mais une prison bien parfumée, un jardin des délices, et dont le poète trompe la magie parce qu’il est poète, expert en évasion. Le poète franchit les barrières de l’espace et du temps par la grâce de l’amour et de son art. Est-il loin de l’aimée, il en est quand même près. Prend-il de l’âge, il n’en vit pas moins au présent pleinement. Nous ne nous baignons jamais deux fois dans le même fleuve, a dit Héraclite. « Panta rei », « tout passe », « tout flue ». Ronsard fait le même constat, mais il en éprouve peu de mélancolie. Comme Rimbaud, il tend des guirlandes. Ni l’espace ni le temps ne peuvent séparer les poètes. C’est une joie, et c’est pourquoi beaucoup veulent que leurs poèmes chantent. En son temps Janequin et Certon, parmi d’autres, au vingtième siècle Milhaud et Poulenc, eurent à cœur d’unir leur art au sien.

Musique ! Dans les Amours, tout commence et tout finit avec l’évocation du gracieux troupeau des Muses. La rose a été ouverte, elle se déploie par la langue inventive de Ronsard, sa langue de temps de grandes découvertes. Qu’est-ce que l’écriture pour Ronsard ? Une façon d’éprouver l’amour, de le faire, de le réaliser. Ronsard cherche à toucher la rose, le réel. L’aventure est ardue, mais elle est belle. Physique autant que spirituelle : d’où les joies, les éclatements propres à l’ivresse des sens. Mais la démultiplication de l’être empêche-t-elle l’union ? Il apparaît, à lire l’infatigable Ronsard des Amours, qui jamais ne faiblit ni dans la peine ni dans l’extase ni dans l’art, qu’elle est en fait une dynamique toujours renouvelée de tension vers l’union, et finalement d’union.

« En toi je suis, & et tu es dedans moi :
En moi tu vis, & je vis dedans toi.
Ainsi nos touts ne font qu’un petit monde. »

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Ce texte est celui de la dissertation, à deux ou trois mots près (et correction de la dernière citation, où je m’adressais à un « vous » collectif au lieu du « tu » de Ronsard) et avec une introduction abrégée du rappel du sujet donné, que j’ai rédigée, près de sept heures durant en mars dernier, pendant le concours de l’agrégation. Pas assez scolaire sans doute pour plaire aux correcteurs – je le signale pour les futurs agrégatifs : ne croyez pas les professeurs quand ils disent qu’il ne faut pas répéter les cours.

12 mai 2017 : j’ai retenté l’agreg cette année, en ayant cette fois conscience de la nécessité de se conformer aux codes d’écriture de la dissertation, qui après tout permettent de mettre tout le monde au même exercice. Je l’ai de nouveau préparée seule et je sais que j’ai encore été très faible en grec ancien et en grammaire, n’ayant pas vraiment eu le temps de les travailler – m’étant décidée tard j’ai seulement eu le temps de lire les œuvres au programme. Malgré cela je suis cette fois admissible. Et je reviens sur ce que je disais ici l’année dernière en découvrant que l’analyse des textes en disposant des textes est en fait prévue lors des oraux – ce qui fait un ensemble d’épreuves finalement très complet. Je ne réussirai peut-être pas l’oral, mais le fait que même en travaillant seul il soit possible de réussir l’écrit, montre que ce concours est un défi qui vaut la peine d’être tenté.

J’ai mis aussi en ligne ma deuxième dissertation, sur « Romans de la fin d’un monde, « Le Temps retrouvé » de Proust, « Le Guépard » de Tomasi de Lampedusa et « La Marche de Radetzky » de Joseph Roth »

Marelle, de Julio Cortazar

roseAprès cinq heures de travail sans interruption dans la bibliothèque, près des baies vitrées derrière lesquelles les branchages des arbres se balançaient, feuilles mouillées, je suis allée faire un tour à la roseraie du Jardin des Plantes et j’ai photographié cette rose, pour accompagner cette fin de phrase de Cortazar :

… entendre le grondement des marées en appuyant son oreille contre la paume d’une petite main que l’amour ou une tasse de thé ont rendue un peu humide.

(traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon)

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Le fruit défendu des religions et des idéologies

adam-eve-wenzel-peterAdam et Eve au paradis terrestre, par Johann Wenzel Peter

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Les religions (toutes) et les idéologies, figeant la pensée et dévorant raison et liberté, sont comme des cancers auxquels cèdent les individus ou les communautés quand le désespoir les prend.

Les politiques ont la responsabilité de ne pas jeter les peuples dans le désespoir. Car une fois que les religions ou les idéologies ont pris le relais du politique, le politique est menacé de mort comme le peuple.

Les religions sont aussi comme certaines plantes qui peuvent aider à guérir, à condition d’être savamment connues, composées et dosées, sans quoi elles peuvent intoxiquer et tuer. Les religions et les idéologies sont le fruit défendu tendu par les serpents. Le fruit défendu ne donne pas la connaissance du bien et du mal, il précipite dans le mal et la mort – tout en disqualifiant les bons fruits. Seule une solide et fine connaissance préalable du bien et du mal permet une relation et une interaction saines et salutaires avec tous les éléments et les fruits du monde.

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Des bibliothèques où je travaille

bibliotheque-sorbonne-nouvellebibliothèque universitaire Censier / Sorbonne Nouvelle
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à la bisBibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne (BIS)
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bibliotheque-jardin-des-plantesBibliothèque publique du rez-de-chaussée du Jardin des Plantes
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hall bibliotheque ste genevieveHall d’entrée de la bibliothèque Sainte-Geneviève
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tableau-bibliotheque-jardin-des-plantesbibliotheque-jardin-des-plantesBibliothèque du deuxième étage du Jardin des Plantes, réservée aux chercheurs (et une grande peinture d’Émile Bin entre les deux étages)

Je travaille aussi dans d’autres bibliothèques, mais il n’est pas évident d’y faire des photos, le calme ne doit pas être troublé et la discrétion doit être préservée ! En tout cas c’est un bonheur. J’actualiserai la note avec d’autres photos quand j’aurai la possibilité d’en faire de nouvelles.

Et puis quand j’ai envie de prendre l’air, une heure de lecture studieuse sous le pin à crochets du jardin alpin du Jardin des Plantes, un endroit joliment isolé.

le-pin-du-jardin-alpinà Paris, photos Alina Reyes

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De la ségrégation sexuelle

combinaison-fillette-diyya-bleu

Les marques de burkini vendent aussi des modèles pour fillettes. Dès l’enfance condamnées, contrairement à leurs frères, à ne pouvoir profiter de l’eau, de l’air, du soleil sur leur peau. Alors que le Prophète de l’islam, lui, a légiféré pour proscrire la coutume consistant à enterrer vivantes les fillettes, en un temps où l’on préférait avoir des garçons. S’il vivait aujourd’hui, n’interdirait-il pas cet enterrement symbolique du corps féminin ?

Après que le Monde m’a demandé de lui réserver mon texte pendant plus de quinze jours pour finalement m’annoncer qu’ils renonçaient à le publier, je l’ai proposé au Huffington Post, qui l’a refusé. J’ai voulu le proposer à Marianne, dont la ligne éditoriale me semblait proche sur cette question, puis j’ai compris qu’il faut être abonné pour pouvoir publier chez eux, comme dans certains autres médias. Sans y croire mais pour en avoir le cœur net, selon la bonne expression, je l’ai proposé à Libé, qui l’a refusé par un mail automatique au bout de trois jours. Décidément lucidité et courage manquent à beaucoup, dans les médias comme en politique. Christiane Taubira déclare que malgré « notre exaspération » face au burkini il faut respecter la loi et donc laisser faire. J’ai déjà entendu un semblable vocabulaire de la part d’une journaliste féministe. Mais il ne s’agit pas d’exaspération. S’il y a exaspération, elle est signe d’une mauvaise pensée, ou d’une absence de pensée qui se compense par une pulsion – à son tour contrôlée par ceux qui veulent être de ce qu’ils croient le bon côté, celui de la tolérance, sans se rendre compte qu’ils se font collaborateurs de la ségrégation.  Les expressions les plus fortes et les mieux argumentées contre le diktat de la « pudeur » des femmes viennent de personnes qui ont été élevées dans cette culture : elles savent ce qu’il en est vraiment, contrairement à nos idéologues pétris de bonnes intentions, qui se croyant pacifistes ne sont que démissionnaires.

J’ai finalement publié ce texte sur Agoravox, une plateforme plus ouverte à la libre expression, avec ce chapeau :

L’affaire du burkini a mis en évidence la gynophobie, ou « peur de la femme » qui caractérise l’islam mais aussi les autres religions, notamment le judaïsme et le christianisme. De même que leur homophobie, la ségrégation qui en résulte est aussi grave que la ségrégation raciale et conduit tous les jours à des agressions et des discriminations envers les homosexuels et dès l’enfance, envers les femmes. Or la République se doit d’assurer le principe d’égalité entre les citoyens.

 

Les commentaires donnant souvent lieu à un déferlement de haine je ne les lis plus, mais vous pouvez retrouver le texte ici.

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Démocrates vs démocratie (actualisé)

J’actualise cette note de temps en temps, voir à la fin.

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11 septembre 2016, après-midi

Hillary Clinton évacuée dans une espèce de corbillard après un malaise persistant. Pourquoi cette femme dont la carrière politique est largement suspecte (notamment par ses choix dans les relations internationales, l’affaire des e-mails…), est-elle la candidate des Démocrates ? Parce qu’elle a bénéficié de financements énormes, indécents, et parce que, comme le dit Bernie Sanders, 75 % des pauvres aux États-Unis ne votent pas. Ainsi donc, grâce aux puissances de l’argent, une personne compromise et à la santé chancelante se retrouve être la seule alternative à un fou dangereux pour les prochaines présidentielles d’un pays qui passe pour être le gendarme du monde. Comment est-ce possible ? La question est la même en France avec la candidature de Sarkozy. Comment cette insulte à la démocratie qu’est le retour d’un homme impliqué dans d’énormes scandales financiers et l’assassinat d’un président étranger qui fut de ses financeurs, est-elle possible ? Tandis que Sarkozy et à sa suite Hollande ont aliéné leur pays aux États-Unis et à l’OTAN, il est temps de regarder la farce lugubre en cours outre Atlantique, et l’urgence de se réveiller, de faire en sorte de ne pas s’engager dans la même voie morbide.

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12 septembre à une heure du matin : la presse française, longtemps après la presse américaine, finit par dire que le médecin d’Hillary Clinton annonce qu’elle a une pneumonie. Le Monde, après avoir hier prétendu qu’elle était en bonne santé, parle d’un « bref malaise ». Or elle a été évacuée parce qu’elle se sentait mal, et loin que son malaise passe une fois sortie de la foule, elle a été prise devant la voiture qui venait la chercher de quelque chose qui pourrait ressembler plus à un accident cérébral qu’à un évanouissement. La presse devrait cesser de mentir par idéologie.

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12 septembre, matin

Tant qu’il y aura du mensonge, les détracteurs de Clinton auront beau jeu de lui prêter diverses maladies, de dire par exemple qu’elle est atteinte de la maladie de Parkinson, sachant que la pneumonie en est fréquemment l’une des conséquences, ainsi que les épisodes de toux et de déséquilibre. Plus la vérité est occultée, plus les spéculations peuvent se multiplier. Sortir de ce cercle vicieux.
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13 septembre

« à « l’habitude du secret » de la candidate démocrate et à sa « culture de la dissimulation. » Le lourd silence de Clinton… » à lire, une analyse de Stéphane Trano sur son blog Marianne

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Qu’est-ce que la littérature ?

nervalun manuscrit de Gérard de Nerval, commenté ici

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Les librairies sont pleines de très bons livres et de très mauvais livres. Mais y trouve-t-on de la littérature ? Je n’en suis pas sûre. De plus en plus d’auteurs ont un savoir-faire professionnel à l’américaine, acquis dans des cours ou ateliers d’écriture ou s’en inspirant, de sorte qu’ils produisent, comme Hollywood, des œuvres efficaces et rentables. Et s’ils n’ont pas eux-mêmes ce savoir, les maisons d’édition ont des employés rompus à l’art de transformer des brouillons signés de noms bankables en livres à prix littéraires ou à têtes de gondoles. La plupart des livres sont ainsi fabriqués comme du prêt-à-porter, tandis que la littérature, elle, tient de la haute couture. De la dentelle, aurait dit Céline, et bien sûr faite à la main.

Le PDG de Zara est l’homme le plus riche du monde. Raymond Roussel ou Arthur Cravan sont-ils ce qu’on appelle de grands écrivains ? Non mais peu importe le Grantécrivain, marque commerciale comme les autres. Ils sont, eux, leurs œuvres et leur vie, qui ne font qu’un, de la littérature. Ne faire qu’un, telle est l’essence de la littérature. La littérature n’est pas grande ou petite, elle est. Toute sa grandeur est d’être de la littérature. La littérature est en danger comme la nature parce qu’elle fait partie de la nature, mais enfin nature et littérature sont plus fortes que l’homme et contrairement à lui, ne disparaîtront pas.

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Gynophobie et homophobie, « signes religieux » ? (actualisé)

Une lycéenne frappée à coups de poing pour sa tenue jugée provocante. Les agressions et pressions sur les femmes se multiplient dans un silence assourdissant, couvert par les hauts cris poussés par les idiot(e)s utiles qui par leur défense insensée de la ségrégation au nom de la liberté, encouragent ce genre de comportement.

Plus écœurant que tout, le déni des bien-pensants qui au prétexte que certaines de ces agressions ne seraient pas purement religieuses, refusent de voir qu’elles sont bien le résultat d’une culture religieuse, et en viennent à effacer les agressions elles-mêmes, et le fait que 57% de jeunes femmes en France aient déjà renoncé à s’habiller comme elles veulent pour limiter les agressions dont elles étaient victimes. Les mêmes bien-pensants me diraient sans doute que lorsque je me suis fait cracher dans les cheveux ou insulter, lorsque j’ai vu des jeunes filles se faire harceler dans le RER par des gens élevés dans l’idée que les femmes doivent être « pudiques », ce n’était pas religieux non plus, donc laissons les mêmes types ou filles agresser verbalement ou physiquement toutes celles qui ne sont pas voilées, puisque ça n’a rien à voir !

Une première version de ce texte devait paraître dans Le Monde, où je l’avais envoyé il y a trois semaines, et qui m’avait demandé de le leur réserver – avant de me dire, il y a trois jours : « du fait de l’évolution de l’actualité, nous ne serons pas en mesure de passer votre texte. Avec nos excuses pour l’avoir retenu » – comme si les agressions envers les femmes avaient cessé soudain. Je l’ai proposé, dans cette nouvelle version, hier au Huffington Post, qui m’a répondu que mon texte « ne correspond pas à notre lectorat, très grand public, et ne relève pas d’une expertise particulière de votre part ». Sans doute regardent-ils trop la télé, où chaque question a son « expert ». Je l’ai ensuite proposé à Libération, dont j’attends la réponse… je verrai bien, en faisant le tour de la presse, si elle est complètement verrouillée, ou non. En attendant, voici l’article. Je ne prends pas les lecteurs pour des imbéciles, je crois même, comme je l’ai répondu au Huff, qu’ils sont souvent moins lâches et plus lucides que beaucoup d’ « élites », et qu’ils sont capables de lire et de comprendre.

tartuffe1Une mise en scène de Tartuffe par le Collectif Masque

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L’impuissance politique est revendiquée face aux forces obscurantistes comme face aux forces de l’argent. Le pape François a eu la peau de la résistance française. Finalement il a réussi à imposer son refus de notre ambassadeur au Vatican. Cet homme très compétent et discret a été rejeté parce qu’il est homosexuel. Cette discrimination scandaleuse, à laquelle se sont pliés même les défenseurs des minorités sexuelles, est en fait aussi ordinaire que la discrimination des femmes dans les religions. Homophobie et gynophobie sont le fait de la domination patriarcale, qui veut s’assurer la mainmise aussi bien sur les garçons que sur les femmes.

La démission politique face aux pressions des religions se manifeste aussi bien ces jours derniers à Toulon, où des hommes ont été tabassés par des jeunes de la cité voisine pour avoir pris la défense de femmes insultées, qu’en Israël où la pression des juifs orthodoxes étant de plus en plus forte, une chanteuse a été expulsée par la police de la plage d’Ashdod où elle avait été invitée à se produire, parce qu’elle était en short et chemise ouverte sur un haut de bikini.

Pendant longtemps exista dans le sud-ouest de la France un groupe social à part, dont les membres, comme le furent les juifs pendant des siècles, étaient traités en parias, en intouchables, ne pouvaient exercer que certains métiers et ne jouissaient pas des mêmes droits que les autres Français. Qu’ils fussent chrétiens n’y changeait rien, même dans les églises ils étaient discriminés et ne pouvaient y pénétrer que par des petites portes dérobées taillées pour eux. On les appelait les cagots. Et pour mieux marquer leur isolement, ils étaient soumis au port d’une étoffe en forme de patte d’oie sur leurs vêtements. Il ne s’agissait pas là d’un signe religieux, mais d’un signe d’exclusion, ou de ségrégation.

Le débat sur l’autorisation ou l’interdiction des signes religieux dans l’espace public n’en finit pas pour une raison simple : il est faussé à la base. Tout n’est pas signe religieux dans ce que nous appelons signe religieux. Une étoile à six branches, une croix, un croissant de lune, une image de bouddha, un cercle partagé en yin et yang… sont des signes de diverses religions ou spiritualités. Les habits de moines bouddhistes, de religieuses et de moines chrétiens ou de rabbins, prêtres, imams et officiants de toutes religions ne sont pas des signes du même ordre. Ces vêtements s’apparentent aux uniformes portés par les soldats, les policiers, les pompiers, les avocats ou toute autre personne engagée dans l’exercice d’une profession ou d’une mission qui se distinguent par une tenue spécifique. Quand ces personnes renoncent à leur profession ou à leur mission, ou simplement quand elles cessent de l’exercer parce que leur journée est finie ou qu’elles sont en congé, elles s’habillent, ou peuvent s’habiller de nouveau « en civil ». Leurs vêtements de travail ou d’engagement ne les marque pas dans leur être, mais dans leur existence.

Il en va autrement avec les vêtements que des religieux identitaires prescrivent aux femmes. Les tenues ultra-  « pudiques » ne sont pas seulement des marqueurs d’un choix d’existence (quand elles en sont un). Elles sont, comme le fut la patte d’oie pour les cagots, des signes que l’on peut considérer comme infamants du fait qu’ils marquent la femme du sceau d’une non-identité à la commune humanité. Pas de vacances pour une femme portant quelque tenue ultra-enveloppante. Toujours elle reste assignée à sa condition sociale, à son foyer, et si elle veut profiter un peu elle aussi des joies de la plage il lui faudra le faire encore entièrement voilée, d’une façon ou d’une autre. Pour compenser le renoncement au libre usage de son corps, il lui est accordé un certain relâchement alimentaire (réaction qui est aussi celle de beaucoup de pauvres d’aujourd’hui, qui compensent par la nourriture l’impuissance où ils sont réduits) – cercle vicieux qui ne fait que conforter la honte de leur corps qui leur est inculquée. Bien entendu beaucoup de femmes ne tombent pas dans ce piège et se soucient de leur bien-être et de leur dignité, même quand elles concèdent à la pensée identitaire et fondamentaliste l’obligation « morale » qui leur est faite de se voiler.

tartuffe-009une autre mise en scène de Tartuffe

Il est salutaire que le statut qui leur est assigné, en se visibilisant par les burkinis et autres enveloppements morbides, rappelle aux femmes même non soumises à ce type de diktats qu’elles durent et doivent encore lutter contre une même essentialisation de leur sexe. Car si toute société patriarcale trouve dans ses religions des motifs de discriminer les femmes, le postulat religieux originel (souvent très déformé) imprègne si bien les esprits qu’il finit par être vécu comme motif naturel par des hommes et des femmes de toutes cultures, qu’ils soient religieux ou athées. Les pressions sur le corps des femmes sont souvent, sous d’autres formes, tout aussi fortes dans les sociétés occidentales chrétiennes, mais il n’est pas obligatoire d’y céder. Alors que le port du voile signe l’acceptation d’un système total de discrimination. Lors de « journées du voile » censées œuvrer pour la tolérance, des non-voilées se voilent par solidarité avec les voilées. Mais jamais les femmes voilées ne pourraient s’afficher en short ou minijupe si l’on inventait des journées du short pour inciter des hommes à la tolérance envers les femmes non couvertes. Que la réciprocité soit impossible indique bien que l’obligation de pudeur n’est pas l’expression d’un mode d’existence mais un marqueur ontologique, une exclusion des femmes de la commune humanité, et de la liberté.

Dès lors la question est la suivante : en quoi l’interdit posé par certains groupes sociaux sur une partie de ces groupes (en l’occurrence les femmes) est-il plus légitime que ne le serait l’interdiction ou du moins la limitation par la république de cet interdit, si cette limitation était faite de façon bien comprise au nom d’une valeur supérieure et inaliénable, la reconnaissance d’une commune essence humaine des hommes et des femmes ? Et même : n’est-il pas inique que dans une république les interdits qui pèsent sur les femmes de la part de tel ou tel groupe soient supérieurs à l’interdiction ou à la limitation qui pourrait être faite de ces interdits en vue de préserver l’égalité des droits de tous en société ? En quoi l’accusation de discrimination envers les religieux devrait-elle être prévaloir sur le refus de la ségrégation des femmes ? Pourquoi le faux droit que se donnent les religions de discriminer les femmes peut-il être plus fort que le devoir de la république de lutter contre les discriminations ? Se poser ainsi la question amènerait à reconsidérer, outre les autorisations à porter des tenues ségrégationnistes dans l’espace public, le droit des églises, par exemple, à discriminer les femmes quant à l’accès à la prêtrise. Car, comme il est apparu avec les affaires d’abus sexuels d’enfants par des religieux, une république ne peut accepter que tel ou tel de ses groupes édicte ses propres lois quand elles sont contraires aux valeurs universelles du respect d’autrui comme être humain à part entière – un être humain non pas complémentaire, comme le disent les religions des hommes et des femmes, mais complet, et égal à tout autre en droits. De même que des catholiques, dans les premiers temps des révélations de pédophilie du clergé, ont crié à la cabale contre l’Église, des musulmans invoquent l’islamophobie dans le débat sur le voile. Or le voile n’est pas une prescription du Coran mais des hommes. S’en prendre à leur diktat n’est pas une islamophobie mais un acte citoyen, qui de plus rend justice à l’islam véritable.

« Si on est attaqué en tant que juif, alors il faut se défendre en tant que juif », disait Hannah Arendt. En la paraphrasant, affirmons : si on est attaquée en tant que femme, alors il faut se défendre en tant que femme. Car la pression de plus en plus grande sur les femmes des religieux, y compris par certaines de ces femmes elles-mêmes, attaque toutes les femmes : dans certains quartiers, il est devenu presque impossible de porter un short ou un décolleté, pour toutes les habitantes. Et comprendre que le burkini, ou son équivalent dans d’autres religions, puisse aider certaines femmes trop marquées par leur éducation pour oser se mettre en maillot de bains ne doit pas faire oublier cet enjeu supérieur qui consiste à soumettre peu à peu les femmes récalcitrantes par l’exemple d’un vêtement discriminant qui en vient à devenir une norme – ainsi que cela se passe par exemple sur certaines plages d’Algérie, où des femmes ont dû renoncer au maillot de bains qui leur avait ouvert le même droit au plaisir de l’eau, de l’air et du soleil sur leur peau qu’à leurs côtés leurs maris s’autorisent. Si on est attaqué en tant que citoyen, ou en tant qu’être humain, alors il faut se défendre en tant que citoyen et être humain. Or les discriminations de ce genre, comme celle des cagots jadis, n’attaquent pas seulement ceux ou celles qui les subissent directement, mais l’humanité tout entière, dont elles brisent l’unité (en contradiction totale avec la valeur d’unicité des religions au nom desquelles elles sont produites). Car elles ne sont en fait fondées que sur la loi dite du plus fort, qui n’est que la négation de la loi.

S’il est impossible de légiférer contre les ségrégations de fait, faudra-t-il en venir à réclamer le même droit pour chacun de s’exposer dans la tenue qu’il veut, au mépris du modus vivendi qui garantit une certaine paix sociale, notamment dans les espaces de vacances, c’est-à-dire de décompression des pressions sociales, de retour à un certain état d’enfance et de liberté dont l’humanité a tant besoin ? Chacun peut imaginer toutes sortes d’autres excès, destructeurs de la vie en commun, où l’on pourrait ainsi en venir. Le laxisme envers les manifestations identitaires ne débouche pas sur une meilleure intégration des communautés mais sur une ghettoïsation toujours accrue de la société et un renforcement de la pression des intégristes de toutes sortes pour faire régner leur loi, au mépris de la loi commune d’égalité des droits, dont, nous le voyons bien, la liberté et la fraternité sont étroitement dépendantes. Si l’on ne veut donc légiférer, il faut absolument veiller à garantir les droits des femmes et des homosexuels partout où ils sont menacés, partout où ils sont déjà chaque jour attaqués, par des pressions et des agressions verbales ou physiques. Des numéros et des lieux d’écoute doivent être disponibles à toutes et à tous afin de s’organiser contre les fléaux de l’homophobie et de la gynophobie.

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ajout du 11 septembre : à lire aussi une réflexion d’Alban Ketelbuters  dans Le monde des religions ; et le témoignage de Jaffar Lamrini dans Têtu (source)

Les origines de la pensée grecque avec Jean-Pierre Vernant, François Châtelet et Pierre Vidal-Naquet

Un livre de 1963 présenté comme ayant plus de soixante ans… France Culture est-elle fâchée avec les maths ?

Une conversation de haute tenue qui montre notamment le lien entre pensée et politique – et n’interdit pas de songer que défaut de pensée et défaut de politique sont de même liés, notamment parce que la pensée nécessite le courage. On peut relire à ce propos mes notes sur le cours de Foucault au Collège de France sur Le courage de la vérité ; et mes notes sur les Présocratiques.

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