Antigone, Hegel et George Steiner

Commençons, pour faire suite au rapport entre la déesse et le penseur dans ma note précédente, par cette citation de George Steiner – qui vient de mourir et dont je lis Les Antigones :

« Poser une question philosophique (et ce sera la même chose pour Heidegger, ce grand lecteur de Hegel), c’est poser une question à Minerve. »

antigoneInterroger la déesse Minerve à propos d’Antigone est bienvenu, dans la mesure où Minerve-Athéna est la déesse de l’intelligence, de la pensée (avec son attribut, la chouette aux grands yeux) et une déesse éminemment politique, comme déesse de la stratégie militaire, des sciences, des techniques et des arts (avec son autre attribut, l’olivier, symbole de force, d’immortalité, de victoire). Lectrice récurrente tout à la fois d’Antigone, sur laquelle j’ai donné ici au cours du temps quelques réflexions personnelles, et de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, je note ces remarques de Steiner, quelques pages plus loin dans cette même première partie de son livre :

« On a souvent noté la présence d’Antigone dans la Phénoménologie, mais on ne l’a pas étudiée en détail. Et pourtant, comme intégration d’une œuvre d’art dans un discours philosophique, elle n’est pas moins remarquable que celle d’Homère chez Platon ou celle des opéras de Mozart chez Kierkegaard. En tant que tel, l’usage que Hegel fait de Sophocle n’est pas seulement d’une importance immédiate pour une étude du motif d’Antigone dans la pensée occidentale : c’est une pièce au dossier du problème central de l’herméneutique, de la nature et des conventions de la compréhension. Dans ce cas, confronté à une force appropriatrice comme il en exista peu, nous pouvons essayer de suivre la vie d’un grand texte à l’intérieur d’un autre grand texte ainsi que les échanges métamorphiques de sens que cet emboîtement entraîne. Si la Phénoménologie est elle-même construite de façon dramatique, et c’est éminemment le cas des six premières sections, la raison en est largement que son noyau de référence est précisément une grande pièce de théâtre.

(…) Antigone se dresse devant nos yeux comme elle ne l’avait jamais fait depuis Sophocle.
Il s’agit bien entendu d’une Antigone hégélienne. Transparente à elle-même, à la fois en et sous la possession de son acte qui est son être, cette Antigone vit la substance éthique. En elle, « l’Esprit devient actuel ». Mais la substance éthique qu’incarne Antigone chez Hegel, qu’elle est purement et simplement, constitue une polarisation, une partialité inévitable. L’Absolu subit une division au moment où il entre dans la dynamique nécessaire mais fragmentée de la condition humaine et historique. Il est impératif que l’Absolu descende, si l’on peut s’exprimer ainsi, et se spécifie dans la contingence limitée de l’éthos humain, pour que ce dernier atteigne à sa pleine réalisation, pour que le voyage de retour vers l’unité ultime puisse se poursuivre. »

George Steiner, Les Antigones, trad. de l’anglais par Philippe Blanchard

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Cette nuit j’ai rêvé que O et moi descendions à la plage (crétoise ou grecque, comme tout récemment) par une série d’escaliers et de toboggans.

Yoga, marche, vélo, bibliothèques. Retour de voyage dynamique, tonus sur mes grands chantiers d’écriture.

« C’est la totalité du discours de Hegel, dit aussi Steiner dans le même texte, qui manifeste un refus de la fixité, de la clôture formelle. Ce refus est essentiel à sa méthode et il vide partiellement de leur contenu les notions de « système » et de « totalité » qui s’attachent habituellement à l’hégélianisme. Chez Hegel, réflexion et formulation sont en mouvement permanent à trois niveaux différents : celui de la métaphysique, celui de la logique et celui de la psychologie (…) Hegel procède à une subversion rigoureuse des linéarités naïves de l’argumentation ordinaire. »

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De Parménide à Weinstein. Politique et non-politique

 

C’est à une déesse que Parménide prête la parole : « il y a bien de l’être, mais du néant, il n’y en a pas ». C’est à ce même principe féminin qu’il fait dire avec insistance qu’il ne faut pas faire porter sa recherche sur ce qui n’est pas.

Qu’est-ce qui n’est pas ? Ce que Nietzsche appelait « une côte de son idéal ». Un être créé avec « une côte » de notre idéal. Un tel être n’est rien. Rien d’autre qu’une illusion. Faire porter l’objet de sa recherche sur une illusion, en la prenant pour une réalité, voilà la faute fondamentale. Elle avait raison, la déesse, d’en prévenir et de l’interdire. Les humains, hommes ou femmes, tombent dans ce panneau : se forger une illusion et la prendre pour quelque chose qui est réellement, ou poser une illusion sur quelque chose qui est, et ainsi ne plus voir ce qui est, tel ou tel objet qui est, mais voir en tel objet qui est quelque chose qui n’est pas. Prendre ce qui est pour quelque chose qu’il n’est pas, ou prendre quelque chose qui est pour quelque chose qui n’est pas.

Cependant une déesse possède l’essence féminine comme productrice et protectrice du réel. La femme enfante, met au monde un objet qui est, des objets qui sont bel et bien. Il y a bien de l’être, et il est mis au monde par la femme : dans cette fonction, elle a statut de déesse, comme créatrice d’être et comme sublimité. Non pas comme mère – la mère est humaine, trop humaine, et comme tout humain, tout homme, toute femme, chargée d’illusions qu’il faut dissiper. Mais comme principe. Différent du principe masculin par rapport à l’être dans la mesure où rien ne prouve que tel homme soit géniteur de tel être (du moins avant l’invention des tests ADN). C’est pourquoi l’homme Parménide reçoit son enseignement d’un principe féminin, par principe et par essence connaisseur du fait que, qu’il soit caché (dans la matrice) ou mis au monde, l’être est, il y a bien de l’être ; alors que s’il n’y a rien (dans la matrice), il n’y a rien, et rien qui puisse sortir de ce rien, rien que puisse devenir ce rien, sur lequel il faut s’interdire de spéculer, donc.

Les affaires Ramadan, Weinstein, Matzneff, sont très révélatrices de cette tendance de l’humain à vivre de « côtes de son idéal ». Ces hommes ont vécu en illusionnant autrui – leurs proies parfois, mais surtout et d’abord la société, les hommes par lesquels ils se sont fait idolâtrer, ou assez respecter pour se rendre intouchables. Mais avant tout, ils se sont illusionnés eux-mêmes. Ils se sont crus puissants – et dès que le réel les a rattrapés, sous l’espèce de la parole des femmes, ils se sont effondrés misérablement. Soudain Ramadan et Weinstein ne tenaient littéralement plus debout, Matzneff parlait de se tuer. Ayant cru être ce qu’ils n’étaient pas, une fois que l’illusion qui leur servait de masque leur a été arrachée, il ne restait plus rien d’eux.

La déesse de Parménide prenant soin d’identifier l’être au percevoir, au penser, il nous est loisible de lier aussi le non-être au non-percevoir, au non-penser : à l’illusion, fausse perception et fausse pensée. Ainsi l’amour d’un être est, mais l’amour d’une illusion, en fait, n’est pas. Les illusions que nous font miroiter d’illusoires hommes et femmes politiques pour que nous les élisions ne relèvent ni de l’amour entre le peuple et ses représentants ni d’une capacité à engendrer un réel digne de cet amour, puisqu’il n’en est pas un.

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Cette note fait suite à ma traduction et à mes précédents commentaires du Poème de Parménide.

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Éclosions

 

Il est turquoise et je l’ai appelé Turquoise. J’ai demandé un vélo pour mon anniversaire et je l’ai eu (illico, en avance). Je suis allée au magasin de sport avec mon chéri, qui me l’a offert. J’adore la couleur turquoise depuis mon enfance. Mélange de vert et de bleu, couleur de pierre fine et d’eau pure, prouvant la parenté de l’eau et de la pierre. Comme j’aime l’orange, mélange de rouge et de jaune, de feu et de lumière. Ou le rose, mélange de rouge et de blanc, d’ardeur et de pureté. Des couleurs versatiles, en quelque sorte. Il est dit sur la notice de mon vélo qu’il est versatile. C’est ainsi que j’apprends que versatile, pour un vélo, signifie polyvalent. C’est la première fois de ma vie, je crois, que je prends plus de plaisir à aller dans les magasins de sport que dans les librairies. Mon corps est en train d’éclore, c’est un peu étrange à très bientôt 64 ans. Bien sûr ce n’est pas la première fois, mais on ne pense pas généralement que ça arrive à cet âge autant qu’à 14 ans, par exemple. Alors soudain j’ai eu envie d’avoir de nouveau un vélo. De faire du vélo, en plus du yoga. Je me sens perce-neige. Ça pousse en moi, le vert ! C’est véloce dans mes veines ! Comme on se sent léger après avoir perdu du poids, moi c’est d’un gros tas d’ans que je suis allégée. Soudain quinze années pesantes ont disparu, comme ravalées par l’océan au puissant reflux. Il les a éliminées, de gris plomb il est devenu turquoise joie ! O viride O ! O vélo, ma monture ! L’être toujours doit éclore, pour être pur !

 

L’ascèse, le combat, selon Nikos Kazantzaki

Je l’appelle Kazantzaki, comme il le souhaitait, plutôt que Kazantzakis. J’ai déjà cité l’autre jour son épitaphe, extrait de cet essai, Ascèse, dont je ne partage pas complètement la pensée mais qui opère des déplacements réveilleurs. En voici un autre passage.

J'ai photographié ce portrait de Kazantzaki par Valia Semertzdis la semaine dernière au Musée historique de Crète d'Héraklion

J’ai photographié ce portrait de Kazantzaki par Valia Semertzidis la semaine dernière au Musée historique de Crète d’Héraklion

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« La vie est un service militaire sous la férule de Dieu. Nous avons entamé la Croisade pour délivrer, bon gré mal gré, non le Saint-Sépulcre, mais le Dieu enseveli dans la matière et dans notre âme.

Chaque corps, chaque âme est un Saint-Sépulcre. Le Saint-Sépulcre est le grain de blé ; délivrons-le ! Le Saint-Sépulcre est le cerveau ; Dieu y gît, luttant contre la mort. Courons à son aide !

Dieu donne le signal du combat, et moi aussi je m’élance à l’assaut en tremblant.

Que je déserte ou que je combatte vaillamment, je tomberai toujours au combat. Mais dans un cas, ma mort est stérile. Avec moi disparaît mon corps et mon âme aussi se disperse dans le vent.

Dans l’autre, je descends sous terre, comme le fruit, plein de semences. Et mon souffle, laissant pourrir mon corps, produit de nouveaux corps et continue le combat.

Ma prière n’est pas la plainte d’un mendiant ni une confession amoureuse, ni l’humble addition d’un commerçant : donnant donnant.

Ma prière est le rapport d’un militaire à son général. Voilà ce que j’ai fait aujourd’hui, comment je me suis battu pour sauver, dans mon propre secteur, l’ensemble de la bataille, voilà les obstacles que j’ai rencontrés, et c’est ainsi que j’envisage de combattre demain. »

Nikos Kazantzakis, Ascèse, trad. du grec par Jacqueline Razgonnikoff, éd. Aux forges de Vulcain

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Le génie de Mme de Staël vu par Lamartine

Cet hommage d’Alphonse de Lamartine au génie de Mme de Staël peut être lu aussi comme une définition de la fonction littéraire de l’écrivain, et une salutation à son esprit.

 

Aurore à Athènes, hier, photo Alina Reyes

Aurore à Athènes, vue hier de l’aéroport, photo Alina Reyes

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« Mme de Staël, génie mâle dans un corps de femme ; esprit tourmenté par la surabondance de sa force, remuant, passionné, audacieux, capable de généreuses et soudaines résolutions, ne pouvant respirer dans cette atmosphère de lâcheté et de servitude, demandant de l’espace et de l’air autour d’elle, attirant, comme par un instinct magnétique, tout ce qui sentait fermenter en soi un sentiment de résistance ou d’indignation concentrée ; à elle seule, conspiration vivante, aussi capable d’ameuter les hautes intelligences contre cette tyrannie de la médiocrité régnante, que de mettre le poignard dans la main des conjurés, ou de se frapper elle-même pour rendre à son âme la liberté qu’elle aurait voulu rendre au monde ! Créature d’élite et d’exception, dont la nature n’a pas donné deux épreuves, réunissant en elle Corinne et Mirabeau ! Tribun sublime, au cœur tendre et expansif de la femme ; femme adorable et miséricordieuse, avec le génie des Gracques et la main du dernier des Catons ! Ne pouvant susciter un généreux élan dans sa patrie, dont on la repoussait comme on éloigne l’étincelle d’un édifice de chaume, elle se réfugiait dans la pensée de l’Angleterre et de l’Allemagne, qui seules vivaient alors de vie morale, de poésie et de philosophie, et lançait de là dans le monde ces pages sublimes et palpitantes que le pilon de la police écrasait, que la douane de la pensée déchirait à la frontière, que la tyrannie faisait bafouer par ces grands hommes jurés, mais dont les lambeaux échappés à leurs mains flétrissantes venaient nous consoler de notre avilissement intellectuel, et nous apporter à l’oreille et au cœur ce souffle lointain de morale, de poésie, de liberté, que nous ne pouvions respirer sous la coupe pneumatique de l’esclavage et de la médiocrité. »

Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, « Des destinées de la poésie »

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