Au-delà du sud

 

Nous sommes arrivés sur le plateau à plus d’une heure du matin. Soudain dans la brume, la nuit, le silence, une forme blanche est apparue, toute proche. Un cheval. Il est passé devant nous, nerveux. Suivi par un autre, d’autres. Leurs sabots frappaient le sol. À cause du nuage dense dans lequel nous étions, ils surgissaient au dernier moment sous nos yeux, à presque nous frôler. Ils sont repassés dans l’autre sens, comme désemparés par notre arrivée dans ce désert, trottant et hennissant. Nous avons commencé à sortir nos sacs du coffre. Le 4×4 qui nous attendait de l’autre côté du cercle, tous phares allumés, s’est rapproché de nous.

Stephen Hawking dit que se demander ce qu’il y avait avant le commencement du monde, c’est comme se demander ce qu’il y a au sud du Pôle sud. Rien n’est plus au sud, mais cela ne signifie pas qu’il n’est rien au-delà du sud.

 

 

Un chemin dans la neige

 

Je suis montée entre les hauts congères, par la route complètement blanchie, conduisant avec une vive attention ma voiture dépourvue de chaînes. Au lieu nommé Le Caillou, je l’ai garée, derrière le gros rocher. J’ai marché une demi-heure dans la tempête de neige, traînant mon bagage, parfois m’enfonçant jusqu’aux genoux. À la lisière de la forêt ma grange est apparue, féérique dans son épais manteau immaculé.

J’avais chaud, d’avoir marché jusque là avec mon sac à dos, déneigé à la pelle devant la porte pour pouvoir entrer, transporté les bûches depuis l’abri à bois. Mais quand la voix de maître Human, par le téléphone, m’a vrillé au creux des os, il s’est mis à faire froid à pierre fendre. Après tout ce que j’ai traversé, je ne sais pas comment je suis encore vivante, et avec toute ma raison dans la folie. Le lendemain matin, de nouveau bienheureuse dans ma parfaite solitude, j’ai trouvé le nom de cette grange : Dieu sauve.

(…)

Je descends faire les courses, puis je rentre de nuit, par brume intense. Ma lampe éclairant tout juste de quoi faire un pas après l’autre dans la neige universelle. Seule et toute petite au long de ce long chemin désert, montant à travers la forêt blanche et noire. Quarante minutes durant, avançant d’un pas régulier au cœur du grand silence, avec le bruit de la luge que je tire, chargée de vivres. À cette altitude je suis dans le nuage, masse opaque et dense de minuscules gouttes qui me trempent autant que ma bienheureuse transpiration, effaçant la marque des cendres sur mon front.

Là-haut, pas d’internet ni de télévision. Parfois je me dis : il faudra que j’allume la radio pour les informations. Puis j’oublie.

(…)

Depuis cette nuit il neige de nouveau. Hier soir j’ai contemplé une martre somptueuse et des chevreuils gracieux, puis je suis partie à leur suite dans la forêt, grimpant entre les rochers dans le grand silence habité des derniers chants des oiseaux et des feuilles froissées sous mes pas. Hier après-midi, prévoyant qu’il allait de nouveau neiger, j’ai fini de déblayer les trois gros tas de neige dure et glacée qui restaient devant la maison, accumulée depuis novembre. Cela m’a pris plus d’une heure, avec la lourde pelle en fer pour pouvoir casser et soulever les épaisseurs de glace. C’était une neige salie de tous les débris et cendres portés par la tempête, qui s’y étaient incrustés. Voilà ce qu’il faut faire avec le mauvais passé. Non pas l’oublier, mais nettoyer la place. La nouvelle neige tombe aujourd’hui devant ma porte, toute blanche.

(…)

Voilà plusieurs jours que je ne suis pas descendue au village. La dernière fois j’ai marché près d’une heure durant, tirant ma lourde luge sur le long dénivelé pour monter chez moi dans la neige fraîche où les mollets s’enfoncent. En arrivant à la maison, la longueur de mes cheveux dépassant du bonnet était tout emperlée de cristaux de neige.

Il fait froid, la réserve de bois commence à s’épuiser, j’espère que la douceur va revenir. Mes mains sont sèches et marquées de petites plaies, mes ongles se cassent, et après la grosse écharde de l’autre jour sous l’ongle de l’annulaire droit, hier matin en jetant une lourde plaque de glace que je sortais de devant la porte, je me suis arraché la moitié de l’ongle du pouce droit sur deux millimètres à partir du bord, le sang affleure et cela me brûle en permanence. Mais je suis bien musclée. Et heureuse.

 

(extraits de Voyage)

*

 

Une nuit et une aube

hier soir à Paris, photos Alina Reyes

*

Un ancien atelier de sculpteur, vaste espace sous une vaste verrière dans un immeuble aux vastes volumes. « Rilke a vécu ici, où tous vivaient dans une grande pauvreté, c’est pourquoi il a écrit Le Livre de la Pauvreté et de la Mort », me dit-il en me montrant le lieu où il habite lui-même maintenant, de retour de vingt ans en Égypte. La première et la dernière fois que nous nous sommes vus, nous dansions en nombreuse compagnie dans le grand salon de l’hôtel Old Cataract, encore dans son bel état ancien, à Assouan. Cette fois, à Montparnasse, nous sommes quatre à passer la nuit autour d’un grand plateau de fruits de mer, tandis qu’il nous raconte, tel un Schéérazade, ses histoires d’amour et de vie poétique parmi les princes du Koweït ou le peuple du Caire, ses histoires de prières et d’anges aussi. Et ce matin j’ouvre le livre comme venu de cette nuit, Le Livre de la Pauvreté et de la Mort, et je lis à la fin de la préface d’Arthur Adamov ces paroles :

C’est maintenant même qu’il convient de lire l’œuvre de Rilke, parce qu’elle pose dans toute son horreur le problème qui nous rend fous, parce qu’elle dit le mal qui nous tue : la mort des religions.

Et viennent les premiers vers du long poème :

 

« Je suis peut-être enfoui au sein des montagnes

solitaire comme une veine de métal pur ; »

 

Et les tout derniers :

 

« Où s’en est-il allé, l’être de lumière, le rayonnant d’amour ?

Et pourquoi les pauvres qui n’ont que leur espoir pour les guider

ne voient-ils plus au loin son fanal dans la nuit ?

Que ne se lève-t-il dans leur crépuscule,

lui, l’étoile du soir de la grande pauvreté. »

 

Cependant à l’aube, en me levant, j’ai contemplé encore les images de Jérusalem, Al-Quds, La Sainte, hier toute blanche, avec le Dôme du Rocher en son voile de neige.

*

 

« Et qui te dira ce qu’est l’astre nocturne ? »

 

Ce que j’aime aussi, c’est qu’il faut aller à la mosquée en marchant d’un pas posé, digne, sans précipitation. Même si on est en retard. Et s’il arrive qu’on rate le début de la prière, eh bien il suffira de rester un peu de temps en plus, pour la refaire tranquillement, après la prière commune prise en route. Nous sommes des hommes, pas des machines ni des instruments affairés du monde.

Cela me rappelle la belle représentation populaire des rois mages traversant le désert et les pays sur leurs chameaux, pour rendre visite à l’enfant Jésus nouveau-né, en suivant l’étoile. L’homme est un être en marche. C’est pourquoi aussi je fais ce rêve que davantage de pèlerins aient à cœur de faire au moins un partie du pèlerinage à La Mecque, ou ailleurs, à pied, ou du moins (puisqu’ils marchent de toute façon pendant le hadj) qu’ils ne soient pas tentés de le faire dans des conditions trop confortables ou luxueuses. Ne laissons pas perdre l’esprit de la source, la vie d’hommes en déplacements et coutumiers du désert, cette vie qui fut propice à la révélation de Dieu à l’homme, dans les trois monothéismes. Cet esprit, il a besoin, pour continuer à vivre, que nous l’incarnions. Nous devons être, aussi bien les uns pour les autres que face à Dieu, des êtres incarnés. Pour marcher sur terre, au propre comme au figuré, nous devons être des personnes entières, avec ce qu’elles ont de plus humble, leurs pieds, bel et bien présents et effectifs.

At-Tareq, « L’arrivant du soir », titre de la sourate 86, qui désigne « l’astre nocturne », est aussi le nom qui donne, au pluriel, Touareg.

Par le ciel et par l’astre nocturne

Et qui te dira ce qu’est l’astre nocturne ?

C’est l’étoile vivement brillante.

Ce sont les trois premiers versets. AbdAllah Penot traduit ainsi les deux premiers :

Par le ciel et par celle qui surgit nuitamment,

et qui te fera connaître la nature de celle qui surgit nuitamment ?

Et Kasimirski le troisième :

C’est l’étoile qui lance des dards.

Youssef Seddik, l’appelant dans son livre éponyme L’arrivant du soir, note que cette traduction « conserve l’image si étrange, peut-être angoissante, de celui qui vient frapper à une porte à la fin d’une journée de vie publique… Les coups répétés… inquiètent et reportent soudain les gens de la maisonnée à une extériorité dont ils se croyaient retirés et protégés. »

Les humbles rois orientaux sont déjà arrivés, mais même si nous sommes en retard, il reste temps d’ouvrir la porte, de sortir et d’aller à sa rencontre. Dieu est patient, et il a tout le temps.

*

 

Humbles et courageux

début de printemps hier à la sortie de la prière du vendredi à la Grande Mosquée de Paris ; comme nous saluons à droite et à gauche, après avoir mis sur ma page fb la vue de l'autre côté de l'arbre...

 

*

Je pense aux mélodies anciennes et nouvelles à la fois, aux fines pointes, aux avancées délicates, exquises, inquiètes et renversantes de l’esprit, je pense au rouge sur le monde, doux comme un été indien, flamboyant, avant la grande neige, enceinte de la prochaine vie, du printemps. Je pense l’amour, je le suis, main dont les doigts parcourent le monde en frémissant, ruisseaux chargés de nutriments, de senteurs, de larmes et de consolations.

Le ciel vous a fait de ciel, puis vous a envoyé sur terre, vous a lié à la loi de la pesanteur, afin que vous puissiez connaître que vous n’êtes pas d’elle, mais du ciel, et partir à la recherche, à la rencontre du ciel. Vous devenez la conscience du ciel dans sa créature, dans sa création.

Soyons humbles et courageux, faisons ce qu’il faut faire, la liberté nous salue, soyons heureux.

*

 

Peupler le ciel

photo Alina Reyes

 

Nous sommes comme des roses. Répandant le parfum et la beauté que le Créateur nous a donnés, sans avoir à faire rien d’autre que d’être. De laisser la vie être et se déployer à travers nous. Si nous voulons, pour exister, tirer de force le suc de la rose que nous sommes, nous mourons spirituellement : la rose est gratuite, ou elle n’est pas.

Mais nous sommes aussi comme des oiseaux, des instruments de musique. Si nous ne nous servons pas des cordes que Dieu a tendues en nous, et des maisons et des circuits pour le souffle dont il nous a bâtis, nous sommes comme des violons, des tambours et des flûtes laissés dans un coin jusqu’à ce qu’ils rejoignent la terre en pourrissant, sans jamais avoir donné leur chant ni créé de nouvelles harmonies avec les autres.

Au Jour dernier, sur la balance, nous seront comptés le poids de la rose que nous fûmes, intacte et lourde d’amour ou bien réduite à rien à force d’en avoir vendu les pétales ; et le poids des nids que nos chants entrecroisés auront suscités, avec leurs couvées. Une rose, un nid, même bien pleins demeurent bien légers… mais c’est précisément de cette plénitude sans pesanteur que le ciel est peuplé.

*

 

Bonne année !

cette nuit à la maison, photographiée par Stéphanie

 

*

Des martinets voltigent. C’est étonnant. Je quitte le mur vitré, je traverse mon bureau, je marche dans le couloir, j’entre dans la pièce des hommes. Comme d’habitude l’expédition les a crevés, ils dorment, la tête sur les tables. Je veux savoir ce qu’ils ont fait du corps. Je pose ma main sur une épaule. Je voudrais l’appeler par son nom, mais ce doit être un nouveau, car je ne le reconnais pas. Il se réveille, je lui pose la question. Il me dit qu’ils l’ont laissé sur place. Où exactement ? je lui demande.

Je retourne dans mon bureau. Le ciel contre la muraille de vitre est devenu gris comme une pelisse. La pièce est plongée dans la pénombre. L’ordinateur est ouvert sur la table, son écran fait une tache claire, pendant mon absence il ne s’est pas mis en veille. Oui, je sais que tu m’appelles.

(extrait d’une écriture en cours)

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Allons dans le chemin blanc.

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L’étrange voyage de la vie

photos du jour, Alina Reyes

 

Dans la nuit j’ai très peu dormi. Une fois ensommeillée, un peu avant l’aube et l’heure de nous lever, j’ai vu en rêve que de mon front se dressait un signe qui était à la fois un phallus et une corne de licorne.

Nous avons chargé les bagages dans la minuscule voiture de location aux vitres givrées, nous nous sommes insérés dans l’espace restant, nous sommes partis. Une première visite à Bordeaux, puis nous sommes repartis. La longue route droite qui traverse les vignes et finit par plonger en plein désert de marais jaunes, le pays de mon enfance et de ma jeunesse. La deuxième visite. J’ai photographié la photo de lui dans le buffet, tout jeune et beau et sensuel dans son habit de soldat, pendant son service en Algérie. C’était avant la guerre, il ne l’a pas faite, mais a toujours critiqué amèrement les exactions françaises là-bas. Je ne lui ai parlé que de vieux souvenirs, ce sont les seuls qui lui sont restés, un peu. Nous sommes repartis, nous avons pris le bac pour traverser l’estuaire. Il va plus vite que du temps où je le prenais tout le temps, l’embarquement et le débarquement sont bien mieux sécurisés. Il pleuvait et pleuvait sur Royan, et encore bien après. J’ai pensé que la vie est bien faite : quand on est jeune, on est assez solide pour pouvoir se confronter au manque de confort en tout genre, et quand on n’est plus jeune, on peut le faire aussi sans problème parce qu’on a connu un temps où tout était bien moins confortable.

De toute façon, le confort, c’est la mort. Seigneur, bénis les tout-petits, qu’ils en soient au début ou à la fin. S’ils ne venaient et redevenaient si petits, ils ne pourraient venir de Toi ni retourner à Toi.

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nous sommes dans la main de Dieu

La pluie autour de la maison, comme si elle tournait. À l’aube il ne pleuvait pas encore. Un oiseau me réveille, je prie, je me lève, je prie. À midi je marche dans la forêt sous la pluie, je reste immobile dans la forêt, je contemple et j’écoute les tourterelles, les pics, les merles. Je ramasse et je coupe sur le sol des petites branches, bientôt j’en ai les bras pleins, comme d’un bébé. Je rentre, le feu brûle dans la cheminée, je fais la cuisine. L’après-midi vient, A nous fait écouter des airs chantés par Maria Callas sur un 33 tours. La splendeur de sa voix déchire toute la maison, on croirait mourir, passer dans une autre dimension. Il met un documentaire sur elle, elle parle beaucoup d’offrir au public, d’offrir, et puis une fois elle dit : le public contre lequel je me battais. Elle explique avec beaucoup de gravité qu’elle n’est pas une idole, bien qu’on veuille faire d’elle une idole. Une autre fois elle dit : nous sommes dans la main de Dieu. « J’ai donné mes chants aux astres pour qu’ils brillent encore plus », chante-t-elle dans l’acte de la Tosca qu’il nous passe pour finir. La nuit est là, tombeau vide d’où l’aube prochaine va s’élancer.

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Mon coeur est plein d’amour

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