Simone Weil, « L’Iliade ou le Poème de la force » (1940-1941)

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La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. Quand elle s’exerce jusqu’au bout, elle fait de l’homme une chose au sens le plus littéral, car elle en fait un cadavre. Il y avait quelqu’un, et, un instant plus tard, il n’y a personne. C’est un tableau que l’Iliade ne se lasse pas de nous présenter :

… les chevaux

Faisaient résonner les chars vides par les chemins de la guerre.

En deuil de leurs conducteurs sans reproche. Eux sur terre

Gisaient, aux vautours beaucoup plus chers qu’à leurs épouses.*

(…)

La force qui tue est une forme sommaire, grossière de la force. Combien plus variée en ses procédés, combien plus surprenante en ses effets, est l’autre force, celle qui ne tue pas ; c’est-à-dire celle qui ne tue pas encore. Elle va tuer sûrement, ou elle va tuer peut-être, ou bien elle est seulement suspendue sur l’être qu’à tout instant elle peut tuer ; de toute façon elle change l’homme en pierre. Du pouvoir de transformer un homme en chose en le faisant mourir procède un autre pouvoir, et bien autrement prodigieux, celui de faire une chose d’un homme qui reste vivant. Il est vivant, il a une âme ; il est pourtant une chose. Être bien étrange qu’une chose qui a une âme ; étrange état pour l’âme. Qui dira combien il lui faut à tout instant, pour s’y conformer, se tordre et se plier sur elle-même ? Elle n’est pas faite pour habiter une chose ; quand elle y est contrainte, il n’est plus rien en elle qui ne souffre violence.

*La traduction des passages cités est nouvelle. Chaque ligne traduit un vers grec, les rejets et enjambements sont scrupuleusement reproduits ; l’ordre des mots grecs à l’intérieur de chaque vers est respecté autant que possible. (Note de Simone Weil.)

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Albert Camus, Les Amandiers

« Savez-vous, disait Napoléon à Fontanes, ce que j’admire le plus au monde ? C’est l’impuissance de la force à fonder quelque chose. Il n’y a que deux puissances au monde : le sabre et l’esprit. À la longue le sabre est toujours vaincu par l’esprit. »

Les conquérants, on le voit, sont quelquefois mélancoliques. Il faut bien payer un peu le prix de tant de vaine gloire. (…)

Il suffit alors de connaître ce que nous voulons. Et ce que nous voulons justement c’est ne plus jamais nous incliner devant le sabre, ne plus jamais donner raison à la force qui ne se met pas au service de l’esprit.

C’est une tâche, il est vrai, qui n’a pas de fin. Mais nous sommes là pour la continuer. (…)

Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c’est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, c’est tout.

Sachons donc ce que nous voulons, restons ferme sur l’esprit, même si la force prend pour nous séduire le visage d’une idée ou du confort. (…)

Quand j’habitais Alger, je patientais toujours dans l’hiver parce que je savais qu’en une nuit, une seule nuit pure et froide de février, les amandiers de la vallée des Consuls se couvriraient de fleurs blanches. Je m’émerveillais ensuite de voir cette neige fragile résister à toutes les pluies et au vent de la mer. Chaque année, pourtant, elle persistait, juste ce qu’il fallait pour préparer le fruit.

Ce n’est pas là un symbole. Nous ne gagnerons pas notre bonheur avec des symboles. Il y faut plus de sérieux. Je veux dire seulement que parfois, quand le poids de la vie devient trop lourd dans cette Europe encore toute pleine de son malheur, je me retourne vers ces pays éclatants où tant de forces sont encore intactes. Je les connais trop pour ne pas savoir qu’ils sont la terre d’élection où la contemplation et le courage peuvent s’équilibrer. La méditation de leur exemple m’enseigne alors que si l’on veut sauver l’esprit, il faut ignorer ses vertus gémissantes et exalter sa force et ses prestiges. Ce monde est empoisonné de malheurs et semble s’y complaire. Il est tout entier livré à ce mal que Nietzsche appelait l’esprit de lourdeur. N’y prêtons pas la main. Il est vain de pleurer sur l’esprit, il suffit de travailler pour lui.

Mais où sont les vertus conquérantes de l’esprit ? Le même Nietzsche les a énumérées comme les ennemis mortels de l’esprit de lourdeur. Pour lui, ce sont la force de caractère, le goût, le « monde », le bonheur classique, la dure fierté, la froide frugalité du sage. Ces vertus, plus que jamais sont nécessaires et chacun peut choisir celle qui lui convient. Devant l’énormité de la partie engagée, qu’on n’oublie pas en tout cas la force de caractère. Je ne parle pas de celle qui s’accompagne sur les estrades électorales de froncements de sourcils et de menaces. Mais de celle qui résiste à tous les vents de la mer par la vertu de la blancheur et de la sève. C’est elle qui, dans l’hiver du monde, préparera le fruit.

(1940)

in L’été

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Grégoire de Naziance, Proust et l’islam

Qui suit docilement la Voie est renforcé par elle et en elle, même par les actions extérieures qui voudraient l’en détourner. L’autre jour j’ai assisté à l’exposé d’un étudiant sur la théologie négative. Il y fut dit un peu n’importe quoi, et pas mal de bêtises et d’incohérences, de la part du professeur comme de celle de l’étudiant, mais nous étions dans un séminaire de littérature, pas de théologie, et de plus, comme le dit Grégoire de Naziance dans son Discours 27, chapitre 3 (ma traduction, du grec) :

« Ce n’est pas tout le monde, vous savez, qui peut philosopher à propos de Dieu, ce n’est pas tout le monde ! Ce n’est pas une affaire à bon marché, ni pour ceux qui se traînent à terre. J’ajouterai même : ce n’est ni partout, ni pour tous, ni sur tout qu’on peut en discuter, mais à tel moment, pour telles personnes, et jusqu’à un certain point. Non, tous ne peuvent pas en discuter, mais seulement ceux qui en ont fait l’épreuve, qui sont passés par la contemplation, et avant tout ont purifié et leur âme et leur corps, ou prennent soin de les purifier. Car toucher la pureté sans être pur, c’est précisément aussi dangereux que de regarder un rayon de soleil avec de mauvais yeux. »

C’est la raison pour laquelle je me suis abstenue d’intervenir, sauf pour évoquer très brièvement l’islam et Rûmî. Et plus tard, à la fin, un étudiant du fond de la salle a pris lui aussi très brièvement la parole, pour dire en écho à ma brève intervention la profession de foi à laquelle bien sûr je pensais : lā ilāha illa-llāh, “il n’est de dieu que Dieu”, qui fit éclater magnifiquement la vérité, provoquant un moment de stupéfaction, comme si tous venaient de se brûler les yeux. (Moment qui témoignait aussi de la gêne que provoque le fait de parler positivement de l’islam – car la prétendue théologie “négative”, ou apophatique, lorsqu’elle est développée jusqu’à son accomplissement, révèle la pure positivité – un peu comme si quelqu’un arrivait nu dans une assemblée, à l’université par exemple : être sans vêtements n’est pas négatif, c’est pleinement être).

Al-Haqq, la Vérité est l’un des noms de Dieu en islam : il n’y a de vérité que la Vérité. S’y tenir c’est avancer, en tous domaines. Et pour en revenir à la littérature, ce passage du Temps retrouvé de Proust :

“… car je sentais que le déclenchement de la vie spirituelle était assez fort en moi maintenant pour pouvoir continuer aussi bien dans le salon, au milieu des invités, que seul dans la bibliothèque ; il me semblait qu’à ce point de vue, même au milieu de cette assistance si nombreuse, je saurais réserver ma solitude. Car pour la même raison que de grands événements n’influent pas du dehors sur nos puissances d’esprit, et qu’un écrivain médiocre vivant dans une époque épique restera un tout aussi médiocre écrivain, ce qui était dangereux dans le monde c’était les dispositions mondaines qu’on y apporte. Mais par lui-même il n’était pas plus capable de vous rendre médiocre qu’une guerre héroïque de rendre sublime un mauvais poète.”

Un peu plus tôt dans le livre Proust avait parlé du “sens artistique” comme de “la soumission à la réalité intérieure”. On ne saurait mieux définir la façon d’être du musulman, si l’on songe notamment au verset où Dieu dit de l’homme : Nous sommes plus près de lui que sa veine jugulaire. (Coran 50, 16) Suivre la Voie, ce n’est rien d’autre qu’obéir à la Vérité qui est en nous. Encore faut-il ne pas, à force de pratique du mensonge sous diverses formes, l’avoir laissée partir en de meilleures demeures.

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Les Terres fortunées de Sarane Alexandrian

photo ;usikGroupe de théâtre musical, Bagdad, années 1920

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Un matin j’ai traversé Paris pour aller dire adieu à Sarane Alexandrian, arrivé au terme d’une longue et discrète vie de combattant pour l’art et la poésie. Il n’y a pas si longtemps, mais cela me revient maintenant comme une petite chute de film surréaliste qui viendrait s’insérer, de façon subliminale et subversive, dans la Grosse Production adorée chaque jour par des milliards d’âmes humaines.

Après un long trajet en bus j’arrive à proximité du Père-Lachaise, c’est encore tôt le matin, on sent cette fraîcheur de l’air et de la vie, y avait-il ce jour-là, à cette heure-là, la très longue queue de démunis que l’on voit régulièrement devant le cimetière, attendant la distribution de sandwiches ? Je marche dans les allées en suivant la direction du crématorium, je descends dans une salle en sous-sol où ses amis sont réunis. « Le feu va brûler le feu », dit le poète Christophe Dauphin. Puis l’artiste Anastassia Politi, toute grâce, s’approche du cercueil posé là comme un piano, ou bien le monolithe noir de Stanley Kubrik. Elle se penche, sa main esquisse une caresse au-dessus du bois, elle se dépouille de sa longue robe noire, apparaissant en longue robe blanche, pieds, épaules et bras nus ; et elle lit, entrecoupés de ses chants grecs mélancoliques, des passages d’un livre de Sarane, Les terres fortunées du songe, hommages aux quatre éléments. Avant de partir je laisse dans le cahier un mot de bon voyage et d’amitié, puis je remonte à l’air libre. Il pleut un peu, très doucement, juste le temps de rejoindre la sortie. Je descends du bus au bord de la Seine et je contemple l’eau où jamais l’on ne se baigne deux fois, en me rappelant Sarane, son sérieux enfantin, son élégance soignée, sa grâce qui s’ignorait, sa conversation toujours enjouée. Un homme élevé jusqu’à six ans à la cour du roi à Bagdad, parmi les femmes du harem et les biches des jardins, on n’en rencontre pas tous les jours. Dans sa jeunesse il a quitté cette atmosphère de Mille et une nuits pour Paris, où il n’allait pas tarder à replonger dans le rêve : à vingt ans il rejoignait Breton et s’engageait dans l’aventure surréaliste. Je reconnais l’œuvre de Breton, même s’il est trop grave et bourgeois à mon goût, si j’aime mieux la radicalité d’Artaud ou de Daumal ou des Slaves de ce siècle où le monde s’en allait à la dérive. Sans le savoir nous sommes toujours portés perdus en mer, et nous avons un besoin criant de poètes de leur trempe.

La dernière fois que j’ai rendu visite à Sarane, j’ai traversé Paris par des métros bondés, dans une alternance de nuages et chaleur qui ont fini par se mêler en grand vent, jusqu’à son immeuble d’une rue calme du XVIIème arrondissement. Solidement planté et vêtu d’un pull multicolore, il m’a reçue avec sa gaieté habituelle dans son bureau, c’est-à-dire la pièce de l’appartement que toute personne ordinaire aménage en salon. Aux murs toujours des tableaux de sa femme Madeleine Novarina, une toile de Ljuba, l’un des nombreux artistes sur l’œuvre desquels il a écrit un livre, une grande photo noir et blanc de Macha Méryl à cinquante ans, en buste, nue, toute sourire, très belle, de jolis seins frais. Et bien sûr des bibliothèques. Sur sa table une nouveauté, l’ordinateur portable.

On a bu du vin doux de Samos en se rappelant nos dernières rencontres dans des cafés avec des poètes, et puis on a parlé de Supérieur Inconnu, il m’en a donné un numéro avec son éditorial : « Il n’y a aucune autre revue au monde, assurément, disait-il, qui est financée par les lettres de Breton, Bataille, Char, Magritte et leurs pairs. Cela donne un caractère sacré à cette nouvelle série : quiconque y collabore, quiconque en achète un numéro ou s’y abonne, rend hommage à ce comité de soutien invisible qui est au-dessus de moi. »

Soufflait autour de lui un esprit de gratuité, une rare alliance de bienveillance et de rigueur, de mémoire et de goût du présent, de fidélité et d’ouverture. Sarane, continue à te rappeler à moi quand j’écris, je te prie, comme tu le faisais de temps en temps. Nous avons tant besoin de nous souvenir de la fraîcheur d’avant la Grosse Production. Je suis rentrée à pied en traversant lentement le Jardin des plantes. Le ciel était bleu, les terres fortunées songeaient par brassées de verdures parfumées, d’enfants, d’hommes et de femmes qui déambulaient dans la paix lumineuse et tendre.

extrait de Voyage, que je suis en train de réviser

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Luxe, calme et volupté

Tout en admirant son œuvre, depuis l’adolescence j’ai toujours considéré Baudelaire comme un poète un peu trop adulte. Je veux dire, « mes » poètes, c’étaient Rimbaud, Nerval, des êtres imprégnés de l’esprit d’enfance. Aujourd’hui, et notamment depuis que j’ai écrit sur Jeanne Duval, je le vois plus comme un frère certes différent de moi mais aussi amusant que moi, avec son dandysme et ses excès parfois risibles. Ses moments cyniques ou sexistes me déplaisent, mais ce sont des poses, en profondeur c’est un homme honnête et c’est ce qui m’importe plus que tout. D’ailleurs un poète qui ne serait pas en profondeur honnête ne vaudrait rien. Luxe, calme et volupté font ma joie comme ils font son rêve. Et par luxe je n’entends bien sûr pas la version vulgaire de la chose, le luxe obtenu par le fric, mais le luxe suprême, le luxe gratuit. Celui de l’esprit. Celui de la liberté. Celui de l’amour et de la volupté. Celui de respirer, de marcher, de contempler, d’écouter, de sentir, de goûter. Celui de vivre en paix malgré toutes les difficultés. Celui de mon enfance sauvage à l’océan. De ma jeunesse dévoreuse de livres, chanteuse, danseuse, voyageuse. Celui d’accueillir avec bonheur l’enfant qui s’annonce sans avoir été prévu, alors qu’on n’a pas vingt ans et qu’on vit seule et joyeuse dans une maison isolée. Celui de partir à l’aventure avec compagnon et enfants. Celui de vivre en ermite en altitude, dans la neige au long de longs hivers et dans les autres splendides saisons, avec les pierres, les arbres, les herbes et les animaux. Celui de redevenir étudiante longtemps après et de pédaler dans la côte pour aller à la Sorbonne. Celui de vivre avec les poètes, avec les musiciens, avec les hommes vrais quel que soit leur art ou leur métier. Il y a deux façons d’écrire : d’après ce que « je » suis, ou d’après ce que le verbe dicte au sujet vidé de son « je ». Et une troisième, qui vient après avoir vécu absolument les deux, celle où le je et le verbe sont mêmes, ou unis, un seul être.

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Mon projet de thèse en Littérature comparée

Me voici partie pour un long et merveilleux travail, dont voici la première ébauche de projet.

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POÉTIQUE DU TRAIT :

LE GESTE ORIGINEL CHEZ PARMÉNIDE, SHAKESPEARE, POE,

SCHWOB, KAFKA, BORGES

« … nous sommes parti d’une conception qui postule le sémantisme des images, le fait qu’elles ne sont pas des signes, mais contiennent matériellement en quelque sorte leur sens. » Gilbert Durand, Structures anthropologiques de l’imaginaire

Tracer, imprimer sa trace. L’homme est un être, le seul être, qui trace des lignes. Ce geste immémorial et toujours actuel, dans sa pulsion comme dans sa sophistication, ce geste d’inscrire, plus ancien peut-être que le langage articulé, plus ancien que l’écriture et qui trouve son accomplissement dans l’écriture, signe la conscience d’être au monde, d’habiter poétiquement le monde.

Comment s’est perpétuée la mémoire de ce geste originel chez les poètes de langues et d’époques différentes que nous étudierons ? En ce qu’il constitue la poésie comme maison, habitation, situation dans le monde, et en même temps comme viridité, accroissement, dépassement.

Le geste originel

Notre interrogation porte sur la spécificité du geste précurseur de l’écriture, puis du geste d’écrire, dans le processus poétique. Notre intuition est que la littérature première, littérature orale, avant de devenir littérature écrite, a pris langue dans le traçage de lignes et de points, de figures abstraites ou concrètes, pratiqué par les hommes du Paléolithique sur les objets et dans les grottes qui en gardent la trace. Nous développerons notre réflexion en ce sens par des lectures et des rencontres avec des paléontologues, nous entretenant notamment avec Henry de Lumley, qui a une longue fréquentation d’Homo Erectus, prédécesseur d’Homo Sapiens qui pratiquait déjà l’inscription géométrique ; Anne Dambricourt, qui a étudié de façon très spécifique le développement crânien des hominidés (y percevant une part de déterminisme qui dans notre esprit peut être mise en relation avec la thèse de Chomsky d’une grammaire universelle et générative) ; Jean Clottes, selon qui la production de lignes, de points, de gravures et de peintures dans les grottes ornées était liée à des cérémonies de type chamanique, avec chants et danses – ce qui peut être mis en rapport avec le système poétique des Aborigènes d’Australie, où chant et tracé pointilliste s’équivalent pour situer l’homme et son territoire dans le monde.

Si tracer une ligne dans le sable ou dans la pierre n’est ni pour le petit enfant d’aujourd’hui ni pour l’ancêtre de l’homme moderne un moyen de communication avec ses semblables, qu’est-ce ? Nous voyons dans ce geste la marque d’une contemplation de l’invisible à travers le visible. D’une première conceptualisation : l’homme « voit », voit alors qu’il est homme, et le marque. L’homme « voit » (et entend). Le tout-petit humain est aussi le seul primate à faire le geste de montrer du doigt. Mais à travers ce que ses sens perçoivent des messages immédiats de l’environnement (là il y a à manger, là il y a danger etc), l’homme pressent autre chose. Sa « vision » lui donne l’ « idée » (idein : voir, connaître). Le signe tracé peut servir de repère spatial : marquer une direction, un objet pour le destiner – par exemple un arbre à abattre. Mais fondamentalement le geste d’inscrire, de donner une forme concrète à une forme mentale, est la manifestation d’une prise de conscience de l’être. La naissance de la pensée, la conceptualisation, fait concevoir le trait, la forme.

Habiter poétiquement le monde

Tracer, inscrire (dans une proto- ou méta-écriture pratiquée par le tagueur des murs de nos villes modernes comme par les tout premiers humains gravant des traits abstraits sur les parois des grottes), c’est s’inscrire dans le monde. La poésie, une fois la langue et l’écriture advenue, gardera cette fonction. Nous nous attacherons à montrer chez les auteurs de notre corpus comment la poésie bâtit la maison de l’être, son armature. Comment elle fait du monde une habitation possible pour l’homme, une habitation qui est en même temps acte et croissance. Comment l’homme y grandit avec elle, et comment son habitation est parcours, avancée. Comment, née d’un geste physique, la poésie demeure physique, en ce qu’elle révèle et fait se produire le vrai réel de l’homme.

Quelles structures mentales présidant aux proto-écritures préhistoriques se trouvent transposées dans la poésie écrite de l’homme moderne, et comment ? Comment la poétique des œuvres de notre corpus répond-elle à la même nécessité ontologique que la poétique de l’art pariétal ? Pourquoi l’humain est-il l’être qui « habite en poésie », selon le mot du poète ?

Corpus

Les fragments retrouvés du poème de Parménide signalent à la fois le trajet de l’être (figuré par une course) et son habitation, celle de la déesse dont il franchit les portes. Parménide expose sa doctrine en vers. Révélant par la forme de son expression ce qu’il n’énonce pas : la pensée est poésie. Rappelons un fait capital : sa parole est scandée, de la même façon que celle d’Homère. Au rythme de l’hexamètre dactylique, vers dont la mesure est fondée sur le dactyle (doigt), à savoir un son composé d’une (phalange) longue suivie de (deux phalanges) courtes ou brèves. Partant de ce constat, nous comprenons que son poème s’intitule Péri phuséos : Sur la nature, ou plus précisément Autour de la nature. Il est très productif de songer aux Présocratiques comme « physiologues », « parleurs de la nature ». Que dit Parménide ? Notre traduction du poème, par sa forme sonore et par son fond, le sens qu’elle indique, parle d’elle-même. La pensée comme le corps est mue par un ensemble d’articulations, de même que la parole s’articule dans le vers selon la mesure du dactyle, des articulations du doigt. Si conceptuelle puisse-t-elle paraître, la pensée de Parménide, comme celle de tous les Présocratiques, est fondée sur la nature, l’ordre du cosmos, qui en grec ancien est beauté, comme la parole poétique. Parménide prend la voie de ce qui est, il la prend physiquement en utilisant la forme poétique et en commençant son poème par la description d’une course vers et dans la lumière, avec des juments, un char, des jeunes filles, des cris de flûte dans les roues, une déesse qui parle, une porte à franchir.

Comment les apparences doivent être en leur apparition, traversant tout via tout  : cette formule de Parménide pourrait servir de programme, distribué à l’entrée, de toute œuvre de Shakespeare. Songeons à l’apparition de Bottom, coiffé d’une tête d’âne comme le théâtre coiffe le théâtre, et le prologue la pièce dans la pièce, dans Songe d’une nuit d’été (III, 1). Situation, habitation et action : Shakespeare déploie en abîme ces propriétés poétiques du théâtre. Dans Songe d’une nuit d’été, l’homme cherche à se dégager d’un espace nocturne et sauvage, la forêt, figurant la confusion des esprits et leur quête erratique de la vérité. Dans La Tempête, l’habitation est une île où les personnages se sont retrouvés du fait de l’exil ou d’un naufrage, et où combattent le pouvoir de l’esprit et le pouvoir temporel, politique. Le roi mage déchu plonge tout le monde dans l’illusion afin de rétablir la justice. Puis, dans un espace rétréci, un cercle magique, il renonce aux esprits. Les naufragés sont alors libérés, l’espace de l’île réduit à un cercle aliénant s’ouvre, le bateau peut reprendre la mer. Nous sommes ici dans un processus de renaissance, de reverdissement, comme dans le sonnet 15 :

À mesure qu’il vous ruine, je vous regreffe.

Dans Macbeth, l’homme « habite » par le meurtre et le processus est inverse : l’espace habitable se réduit à une tache de sang sur la main, et finalement au néant. Esti gar einai, mèden d’ouk estin, disait Parménide. Et dans l’espace d’Elseneur, où son action est menacée par la paralysie, Hamlet s’interroge : to be or not to be ?

Car l’habitation poétique du monde par l’homme a son négatif, son anti-habitation. Kafka parlait de la fosse de Babel, Poe évoque le maëlstrom où l’être s’engouffre. …et l’étang froid et profond à mes pieds se ferma, maussade et silencieux, sur les fragments de la « MAISON USHER ». Ne peut-on lire sa Chute de la maison Usher comme la chute d’une maison de mots, d’une maison où l’esprit s’est par trop séparé du réel, de ce qui est, et de ce fait, s’écroule, entraînant dans la mort ses habitants, irrémédiablement ? Nevermore, le refrain sinistre du Corbeau rappelle l’homme à sa vanité, lorsqu’il habite une maison par l’horreur hantée. Mais l’habitation négative, ou impossible, ou labyrinthique, sert aussi à exprimer et raviver le désir humain d’habitation et de croissance positives, réelles, orientées.

Le Livre de Monelle est peut-être la plus étrange des œuvres de Marcel Schwob. Avant de se perdre dans les mille visages de ses sœurs (la Perverse, la Fidèle, la Sacrifiée…), Monelle parle et ordonne. D’apparitions en disparitions, seule et démultipliée, elle est l’insaisissable, dans un univers peuplé de masques où le réel est perpétuellement en fuite. Avec ses Contes et récits dont les titres disent l’ambiguïté (Cœur double, Le Roi au masque d’or, Mimes), ses Vies imaginaires, ses études sur l’argot, ses traductions, l’univers de Schwob forme des habitats-labyrinthes qui fascinèrent Borges et préfigurent une forme moderne de fractalisation de l’être.

Et comme autrefois, dans son sommeil, Monelle se pelotonna contre l’invisible et me dit : « Je dors, mon aimé. »

Ainsi je la trouvai ; mais comment serai-je sûr de la retrouver dans ce lieu très étroit et obscur ?

Labyrinthique aussi, d’une autre façon, le monde de Kafka, son habitation, sa façon d’arpenter l’espace sans jamais y trouver sa place. Un monde marqué par la honte d’être, la honte paradoxale de ne pouvoir vivre en ce monde honteux. À travers sa construction de lettres il la fuit mais la honte demeure, il le dit à la fin du Procès et en terminant sa Lettre au père, c’est comme si la honte devait lui survivre. Le Verdict du père c’est la mort, où le fils se précipite dans l’allégresse du soulagement tant a clairement éclaté l’impossibilité de vivre dans le mensonge général, l’essence implacablement mensongère du monde. À bien des reprises les personnages de Kafka se font si humbles ou si petits, cafard, souris, singe, chien, pelote, taupe ou encore artiste de la faim finissant par fondre, que l’on pourrait se demander s’il ne s’agit pas là d’une tentative pour passer par quelque porte étroite, à défaut de pouvoir affronter le gardien de la Loi. L’être, l’être-homme chez Kafka, se réduit à ces bêtes ou objets si humbles et méprisables, dont l’habitation est tel ou tel réduit, sous le lit, dans des terriers, en cage… Et quand, parce que la poésie le veut, le reverdissement a lieu, ce n’est pas un homme qui renaît de la poussière du disparu, mais un animal plein de vie, comme à la fin d’Un artiste de la faim :

ce corps noble, doté de tout le nécessaire jusqu’à presque s’en déchirer, semblait trimballer aussi avec lui la liberté… 

Borges conçoit des histoires que la raison peut concevoir afin d’en faire sortir quelque chose qui reste pour la raison inconcevable, et s’avère pourtant concevable par l’esprit, puisque le voilà conçu. L’écrit dit et révèle ce qui dépasse la raison, comme dans Le Livre de sable, dont les pages échappent à l’ordre rationnel et ne peuvent être vues deux fois :

L’inconnu me dit alors :

– Regardez-la bien. Vous ne la verrez jamais plus. 

Le jamais plus prononcé par l’inconnu de Borges rappelle celui du corbeau d’Edgar Poe. Nous sommes ici au bord du gouffre. L’habitation de l’homme est plantée sur ou devant l’abîme, à moins qu’elle ne regarde, de la rive, le fleuve qui n’est jamais le même, et qu’elle ne soit toujours de nouveau entraînée, dans une sorte de flux héraclitéen, hors d’elle-même, dans une stupéfaction qui est aussi extase.

– Si l’espace est infini, nous sommes dans n’importe quel point du temps. 

Ayant acquis contre une Bible ce fascinant livre de sable qu’il finit par qualifier de monstrueux, et qui lui rend une image monstrueuse de lui-même, le narrateur ressent la nécessité de s’en débarrasser, et pour cela l’abandonne sur l’un des rayons humides de la Bibliothèque Nationale. Le livre de sable aura-t-il absorbé toute l’humidité de la bibliothèque ? Toute sa langue ? Menace-t-il d’avaler toute la maison ? Il faut pourtant continuer à chercher, par-delà l’être réel et l’être du poème, L’Autre tigre.

Nous chercherons un troisième tigre. Celui-ci

Sera comme les autres une forme

De mon rêve, un système de mots

Humains et non le tigre vertébré

Qui, au-delà des mythologies,

Foule la terre. Je le sais bien, mais quelque chose

M’impose cette aventure indéfinie

Insensée et ancienne, et je persévère

À chercher tout le temps du soir

L’autre tigre, celui qui n’est pas dans le poème.

Méthode : le trait d’union

Notre méthode de travail est fondée sur le dialogue. Si le dialogue avec les hommes préhistoriques ne peut avoir lieu directement de langue à langue, si leurs tracés abstraits nous demeurent indéchiffrables, une approche poétique, plus intuitive que rationnelle, peut cependant nous permettre de les faire « parler » ou du moins évoquer, comme ils font parler certains poètes inspirés par leurs œuvres. Et nous pouvons aussi parler directement avec les spécialistes qui ont étudié ces hommes de l’enfance de l’humanité, ces infantes, ces « sans-parole », ces paléontologues qui les ont fréquentés si longtemps qu’ils sont pour ainsi dire devenus leurs intimes – « les gars », les appelle Jean Clottes lorsqu’il décrit leur comportement.

Quant aux auteurs de notre corpus, nous dialoguons avec eux en tout premier lieu par l’action de les traduire. Entendons notamment dans le terme traduire : traduire en justice. Dans un processus inverse de celui du Procès de notre corpus : il ne s’agit pas de condamner l’homme absurdement et sans retour, mais au contraire de rendre justice au texte et par le texte, en retour, en réponse. Le fait de traduire ouvre entre le texte original et sa traduction le champ de la critique ou de l’exégèse. Si toute traduction est réécriture, transposition d’un texte à un autre texte, le commentaire qui l’accompagne, l’explique, l’ouvre, la libère, peut prévenir la trahison dont elle toujours soupçonnée. La traduction, qui est dialogue, au fil du dialogue devient trait d’union.

Si rien ne peut faire mourir la poésie, l’homme peut mourir d’oublier la poésie, de ne plus savoir la reconnaître, alors qu’elle le constitue, qu’elle est tout à la fois sa maison, son armature, et sa sève, sa croissance. Nous désirons par cette thèse la faire apparaître où elle se voit par trop confusément. La poésie appartient à l’univers physique, elle peut illuminer l’être à la vitesse de la lumière, elle lie espace et temps comme dans la relativité générale et comme en physique quantique demeure à la fois là et ailleurs, insaisissable mais présente, et agissante, possiblement avec une immense puissance. La poésie est trace, laissée par l’homme pour sortir de ses limites physiques, spatiales et temporelles. Né de l’interrogation extasiante – l’homme se projetant hors de lui par son geste -, le trait que l’homme trace depuis son origine est trait d’union entre lui et le monde, et à travers les générations, par pointillés et dans la continuité, déroulement d’un fil et forme de lien et d’union entre les vivants passés et les vivants présents.

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août 2020 : ma thèse, soutenue en 2018 avec un projet qui a évolué depuis cette ébauche, peut être lue en grande partie dans le premier tiers de mon livre Une chasse spirituelle, en libre accès ici.

Aller à la source, aux noces de la poésie et de la science

1dessin-écriture de « Toby »

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« le fil du discours » Gilbert DURAND, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire : introduction à l’archétypologie générale, Paris, PUF, 1963, p.54

Pour commencer une œuvre, et pour l’accomplir, je dois être d’une certaine façon en état d’enfance. Je n’aime pas partir de « là où on en était ». J’aime partir du début, et même d’avant le début connu. Aller à la source. La source qui est en moi, comme en chacun, comme en tout.

Héraclite le dit, phusis, la nature au sens de ce qui croît, la nature en sa sève, en sa source d’où proviennent fleuve et terres irriguées, en sa source comme océan promis et joie immédiate pour la soif, aime à se cacher. C’est dans le temps qu’elle se cache. Les épaisseurs du temps qui s’accumulent sur notre être, voiles qu’il faut déchirer par soi et de soi pour retrouver la pure paix, la pure lumière, la pure interrogation originelle.

Je suis extrêmement heureuse de commencer une thèse de doctorat, avec le soutien scientifique d’un éminent professeur, qui est poète et traducteur. Ainsi fidèle au projet que j’avais au moment de publier mon premier livre, et que j’abandonnai à ce moment, happée par une autre vie. Et engagée dans une autre aventure littéraire, différente de celle qui consisterait à écrire directement un essai en ce qu’elle m’oblige. Car retourner à la source ne signifie pas ignorer ceux qui vous ont précédé dans l’aventure. Par un travail universitaire, donc scientifique, je m’oblige au contraire à retourner vers eux avec une grande rigueur dans l’exigence de vérité. Je le crois, la poésie et la science peuvent se marier, doivent se marier, toujours de nouveau.

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