« sa nudité »

petits morceaux de picasso,

Petits morceaux de Picasso. Deux fois 13×13 cm (7×7 à l’intérieur), réalisé ce soir au feutre sur reproduction de personnages découpés d’un tableau de Picasso, encadrés de tissu peint à l’acrylique

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« Offerte, les jambes ouvertes, elle lui souriait, sa nudité ressemblait à un vêtement ».

Murakami Ryû, Les Bébés de la consigne automatique (trad. Corinne Atlan)

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« Sur la paille, elle se coucha à côté de lui »

Zayasaikhan Sambuu - Tutt'Art@ - (16)

une oeuvre de Zaya (Zayasaikhan Sambuu)

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« Au loin, le tonnerre gronda sur les monts. Un éclair illumina le profil de Djamilia. Elle regarda autour d’elle et tomba contre Danïiar. Ses épaules tremblaient convulsivement sous les mains de Danïiar. Sur la paille, elle se coucha à côté de lui. Un vent enflammé accourait de la steppe, il fit tourbillonner la paille, vint heurter la yourte chancelante qui se trouvait à la limite de l’aire, et tourna comme un toton sur la route. Et de nouveau il y eut des signaux bleus dans les nuées, le tonnerre avec une sèche secousse se brisa au-dessus de nos têtes. C’était effrayant et joyeux : l’orage avançait, le dernier orage de l’été.

– Est-il possible que tu aies cru que j’allais te troquer contre lui ? – chuchotait ardemment Djamilia. – Non, tout de même, non ! Il ne m’a jamais aimée. Il se contentait d’ajouter un salut à la fin de sa lettre, rien de plus. Je n’ai pas besoin de lui avec son amour tardif, qu’on dise ce qu’on voudra ! Mon chéri, mon solitaire, je ne te donnerai à personne ! Il y a longtemps que je t’aime. Et quand je ne le savais pas, je t’aimais et je t’attendais, et tu es venu, comme si tu savais que je t’attendais !

Des éclairs bleus l’un après l’autre, zigzaguant, s’enfonçaient par-dessus l’escarpement dans la rivière. Sur la paille, d’obliques gouttes de pluie froide bruissèrent.

– Djamilia, mon aimée, ma chérie, Djamaltaï ! – murmurait Danaïiar, la nommant des plus doux prénoms du kirghiz et du kazakh. – C’est que moi aussi il y a longtemps que je t’aime, je rêvais de toi dans les tranchées, je savais que mon amour était dans ma patrie, c’est toi, ma Djamilia !

– Tourne-toi, laisse-moi te regarder dans les yeux !

L’orage éclata.

Battant des ailes comme un oiseau abattu, le feutre arraché à la yourte palpitait. Par rafales violentes, comme baisant la terre, la pluie tombait à torrents, fouettée de vent par en dessous. De biais, par et à travers tout le ciel, le tonnerre roulait en de puissants écroulements. Les flambées éclatantes des éclairs allumaient sur les monts des incendies printaniers de tulipes. Le vent grondait, faisait rage dans le ravin.

La pluie coulait, et moi j’étais couché, enfoui dans la paille, et je sentais comme le cœur me battait sous la main. J’étais heureux. J’avais une sensation comme de sortir au soleil pour la première fois après une maladie. Et la pluie et la lumière des éclairs m’atteignaient sous la paille, mais j’étais bien, et je m’endormais en souriant, et sans comprendre si c’était Danïiar et Djamilia qui murmuraient, ou si c’était, s’apaisant, la pluie qui bruissait sur la paille. »

Tchinghiz Aïtmatov, Djamilia (traduit du kirghiz par A. Dimitrieva et Louis Aragon)

« De son intimité s’échappait un suave parfum »

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Hokusai, 36 vues du Mont Fuji : le Mont Fuji rouge

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« De son intimité s’échappait un suave parfum. La croupe était appétissante, rebondie à la perfection et d’une blancheur de neige. Blanc comme neige… La neige vient du ciel, et il ne fait pas de doute que l’expression elle aussi a son origine dans l’empyrée ! Oui, se disait-il, ce qui est impossible ici-bas devient réalisable dans l’au-delà, ainsi le miracle des arbres qui donnent des mochi ! Tout en se réjouissant à l’idée de découvrir à l’intérieur des cuisses un chausson fourré à une pâte exquise, Yorimasa plissait les yeux de volupté anticipée et il murmura : « Si mon vassal Hayata a transpercé de plusieurs coups de sabre le monstre à tête de singe, corps de tigre et queue de serpent après l’avoir capturé, pour ma part, je vais vous enfoncer mon glaive autant que vous voudrez ! Que dites-vous de ça ? Est-ce bon ? » Et il ne relâchait pas son étreinte. Il la prit par-derrière, puis par-devant, enfin ils jouèrent les acrobates avec accompagnement de musique. Trois fois, elle connut l’extase. À peine avait-elle joui qu’il tentait à nouveau de la transporter au septième ciel… Elle exhalait des soupirs et son souffle était suave et mélodieux. Son visage avait les nuances du soleil couchant. Elle cria « Je viens ! Je viens ! » et s’envola au paradis, mouillant de l’eau céleste ses cuisses et sa robe. »

Ryûtei Tanehiko, Le livre des amours galantes (traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu)

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« La fille se leva et s’approcha de son hamac »

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Douanier Rousseau, Le Rêve

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« La fille se leva et s’approcha de son hamac. Il posa la main sur son épaule et elle tressaillit ; en même temps, elle l’observait d’un regard hardi et possessif. Laissant courir ses doigts de sa tempe jusqu’à sa petite oreille délicate, il s’émerveilla de la fraîcheur de sa peau moelleuse comme du caoutchouc ; elle paraissait élastique. Elle pouffa et posa sa tête sur sa poitrine, puis mit doucement les doigts sur son bas-ventre, explorant la toison rude.

« Tsindu », marmonna-t-elle d’un ton ravi, en fronçant le nez. Les Niarunas avaient tout le corps pratiquement vierge de poils, qu’ils considéraient comme la preuve indiscutable de mœurs dissolues. Dans la mesure où ils associaient les poils aux guhu’mi, les démons de la forêt, ils avaient d’abord pensé que cette particularité était susceptible d’accentuer son auréole surnaturelle, mais leur ligne de démarcation entre le sacré et le profane était plutôt incertaine. Déjà ils adoptaient un ton plus familier avec Kisu-Mu et le taquinaient, non seulement au sujet des poils de son pubis, mais encore de ses pieds tendres, de sa terrible maladresse à l’arc et aussi de sa répugnance à manger des poux. Dès le début, ils s’étaient montrés bien plus intrigués par le revolver, par son poids et son éclat, qu’ils ne l’avaient jamais été par l’avion ou le parachute, qui dépassaient totalement leur entendement.

Sortant par la porte latérale, il entraîna Pindi parmi les arbres, où il lui fit l’amour. Les enfants accoururent pour profiter du spectacle ; il les chassa, mais quelques-uns revinrent furtivement pour encourager le couple de leurs cris. À moins de les tuer, il n’y avait pas d’autre solution, Pindi refusant de coucher avec lui une fois la nuit tombée. Le jour, Kisu-Mu était inoffensif et pouvait être traité comme un homme, mais la nuit, lorsque rôdaient jaguars et fers-de-lance, chauves-souris vampires et guhu’mi, il était dangereux de dormir avec les esprits. Le crépuscule et la nuit étaient sacrés. Qui pouvait assurer Pindi que Kisu-Mu ne se transformerait pas en Homme-Anacouda, et qu’elle ne donnerait pas naissance à des serpents ?

Ils se séparèrent brusquement et restèrent étendus sur le dos, savourant le soleil sur leur peau nue et la langueur qui leur alourdissait les jambes. Puis Pindi l’accompagna à la rivière, qu’ils appelaient le Tuaremi, et délaissant la pirogue à laquelle ils travaillaient, les autres Niarunas les suivirent. Elle entra dans l’eau en même temps que lui, les enfants s’y précipitèrent à leur tour, et tous se mirent à s’éclabousser. »

Peter Mathiessen, En liberté dans les champs du Seigneur, trad. Maurice Rambaud

« Shamhat défait sa robe et s’en va s’allonger… »

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illustration de Ludmila Zeman

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Et si nous lisions ou relisions, jour après jour pour cet été, quelques scènes d’amour de la littérature du monde ? Commençons avec une pièce très très ancienne et très très sensuelle, ce passage de l’Épopée de Gilgamesh – l’un des plus anciens écrits du monde – où la prêtresse Shamhat va civiliser le sauvage Enkidu en lui apprenant l’amour.

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« Shamhat défait sa robe et s’en va s’allonger
Tout près, humide et nue, les jambes écartées.
Enkidu hume l’air, il observe son corps,
Approche peu à peu Shamhat qui se caresse,
Elle frôle sa cuisse – elle étreint son pénis,
Elle use de son art et lui coupe le souffle,
Déjà il ne voit plus que ses hanches offertes,
Son bassin qui ondule et sa bouche entr’ouverte –
Il lui donne son souffle, écorché de baisers,
Et Shamhat lui apprend ce que c’est qu’une femme.
Lui reste en érection pour six jours et sept nuits,
Et ils refont l’amour, sans répit. »

(traduit par Aurélien Clause depuis la traduction de Stephen Mitchell en anglais du texte sumérien)

Police de la pensée : en 2015, nous sommes en 1984

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Photo AFP/Eric Feferberg

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«Il captait tous les sons émis par Winston au-dessus d’un chuchotement très bas. De plus, tant que Winston demeurait dans le champ de vision de la plaque de métal, il pouvait être vu aussi bien qu’entendu. Naturellement, il n’y avait pas de moyen de savoir si, à un moment donné, on était surveillé. Combien de fois, et suivant quel plan, la Police de la Pensée se branchait-elle sur une ligne individuelle quelconque, personne ne pouvait le savoir.

(…)

Y avait-il toujours eu ces perspectives de maisons du XIXe siècle en ruine, ces murs étayés par des poutres, ce carton aux fenêtres pour remplacer les vitres, ces toits plâtrés de tôle ondulée, ces clôtures de jardin délabrées et penchées dans tous les sens ? Y avait-il eu toujours ces emplacements bombardés où la poussière de plâtre tourbillonnait, où l’épilobe grimpait sur des monceaux de décombres ? Et ces endroits où les bombes avaient dégagé un espace plus large et où avaient jailli de sordides colonies d’habitacles en bois semblables à des cabanes à lapins ?

(…)

 Le ministère de la Vérité – Miniver, en novlangue – frappait par sa différence avec les objets environnants. C’était une gigantesque construction pyramidale d béton d’un blanc éclatant. Elle étageait ses terrasses jusqu’à trois cents mètres de hauteur. De son poste d’observation, Winston pouvait encore déchiffrer sur la façade l’inscription artistique des trois slogans du parti.

LA GUERRE C’EST LA PAIX
LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE »

Georges Orwell, 1984

« La tour de la Sorbonne se perdait dans la brume, la nuit, la désolation. Ses murs étaient aussi longs que ceux de la Santé, la prison proche aussi du boulevard Gabriel, chez moi. L’ancien Collège de France, prestigieuse institution qui avait accueilli les plus grands noms de toutes les disciplines du savoir, hébergeait maintenant les bureaux de la P.S., Police Spéciale, dont les méthodes étaient directement inspirées des dérives occultes pratiquées par Sad, du temps où il fut ministre de l’Intérieur.

(…)

Espionnage, chantage, torture mentale, mensonge, manipulation, élimination de preuves… Il ne faut pas être trop scrupuleux avec sa conscience quand on occupe ce genre de poste, n’est-ce pas ?

(…)

La pelouse avait laissé place à une dalle de béton, dont les projecteurs braqués autour du bâtiment faisaient ressortir les larges fissures occasionnées par le gel, grosses comme une merde de chien au milieu d’un tapis. Dans ce froid sinistre, sous les lumières blafardes, je crus voir là couchée par terre la maison Usher d’Edgar Poe, prête à se relever avec sa faille obscène. »

Alina Reyes, Forêt profonde, 2007

« Les caricatures », par Shailja Patel

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Les caricatures de viol sont drôles s’il est inconcevable pour vous que vous puissiez être violé. Si vous vivez dans une bulle de privilège de genre qui vous isole de toutes les conséquences de la culture du viol.

Les blagues sur le sida sont drôles si vous n’avez jamais aimé quelqu’un qui est mort du sida. Si vous vivez dans une bulle qui vous permet de ne pas savoir que des millions d’Africains sont morts, des milliers d’hommes gays sont morts, de l’indifférence criminelle de l’Etat et du négationnisme. Parce qu’ils n’étaient, après tout, que des Noirs et des pédés. Du matériel de comédie, non des vies qui méritent le deuil.

Les caricatures d’Ébola sont drôles. Sauf si votre partenaire est un médecin de santé publique, forcé de choisir tous les jours entre traiter des patients sans vêtements de protection ou les abandonner pour sauver sa propre vie.

Les caricatures du prophète Mohammed nu, à quatre pattes, l’anus présenté comme cible, sont du fourrage à ricanement anti-clérical. Sauf si vous et la moitié des hommes et des garçons et des enfants et des bébés que vous connaissez et aimez s’appellent Mohammed.

Sauf si vous et vos frères, cousins, cousines, pères, fils et amis courez chaque jour le risque d’être arrêtés et fouillés sans raison et au hasard, de subir des palpations, des fouilles au corps et dans les orifices, au sein de la Forteresse Europe Éclairée. Because they can. Parce qu’ils le peuvent.

Sauf si votre grand-père Mohammed a été violé et castré par les Français dans leurs camps de concentration en Algérie.

Sauf si votre mère survit au harcèlement quotidien et aux menaces de violence des voyous du Front national dans sa banlieue en invoquant la miséricorde du Prophète pour les ignorants.

Sauf si tous les corps nus dans les photos de torture d’Abou Ghraib vous ressemblent. Des hommes nus à plat ventre, perdant leur sang, traînés en laisse par des soldats américains souriants. Des hommes nus empilés en sculptures de chair par de jeunes GI’s radieux, le pouce levé. Des fesses brunes de Mohammed marquées de brûlures de cigarettes comme des toiles de peau pointillistes. Des Mohammeds encagoulés et câblés, saignant de la bouche, des oreilles et de l’anus, tandis que leurs tortionnaires rient et prennent la pose. Des hommes nus violés qui vous ressemblent, qui ressemblent à votre frère, à votre père, à l’homme que deviendra votre bébé chéri.

Sauf si vous et vos amis faites circuler des témoignages tels que les sales histoires de survivants au viol anal de la CIA, également connu comme réhydratation par voie rectale. Des survivants au viol oral de Guantanamo, également connu comme gavage. Parce que vous avez besoin de témoigner avant que cela ne vous arrive à vous. Cest une règle de survie.

Sauf si votre petite sœur est rentrée en sanglots la semaine dernière et a crié qu’elle ne retournerait jamais à l’école, l’école dont vos parents rêvaient pour elle avant sa naissance. Il a fallu des heures de cajoleries et de consolation pour en tirer une explication. Le tyran qui fait de sa scolarité un enfer a trouvé une délicieuse nouvelle cruauté, qui la suit au-delà de l’école comme une étiquette électronique à la cheville. Il a mis cette caricature sur le tableau blanc de la classe et l’enseignant l’a laissée là toute la journée comme une leçon de liberté d’expression.

Texte traduit avec l’aimable autorisation de l’auteur, Shailja Patel. Le texte original en anglais est ici. Le site de la poétesse .

Ce que j’ai fait avec cinq de mes proches

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Homère : il m’a donné sa tête à manger (en rêve), et je l’ai mangée. Elle était pleine de fils multicolores, c’était un peu comme manger des spaghetti, mais avec un goût d’ambroisie.

Rimbaud : il est venu chez moi (en rêve), je lui ai donné un lit pour la nuit. Je suis aussi allée sur sa tombe à Charleville-Mézières (en réalité), où il m’a effleuré l’épaule.

Kafka : je l’ai regardé à travers une porte (en rêve).

Poe : j’ai traduit plusieurs de ses nouvelles, quand j’avais dans les vingt-sept ans – mais je n’ai pas gardé les traductions, elles ont disparu dans l’un de mes déménagements.

Lautréamont : j’ai passé quelques jours à Tarbes avec lui, notamment dans le parc. Je suis aussi allée chercher sa tombe au cimetière de Montmartre. C’était une belle journée d’automne, j’ai longtemps marché dans les allées, avec un corbeau qui marchait à côté de moi et à qui je parlais. Il n’y avait personne. Je n’ai pas trouvé sa tombe alors je suis allée me renseigner au bureau du cimetière. Les personnes qui étaient là ne savaient pas qui il était, j’ai expliqué que c’était un grand poète à l’existence mystérieuse. J’ai donné son nom d’état-civil, Ducasse. Nous avons cherché ensemble dans les registres de 1870, remplis de noms écrits à la plume. Finalement il s’est avéré que ses ossements avaient été déplacés deux fois, et qu’on ne sait pas aujourd’hui où ils se trouvent. Avoir vécu cela, seule dans le cimetière avec le corbeau, puis plongée avec un employé dans l’encre du grand registre des morts, était aussi beau que de le lire.