ÊTRE HUMAIN, Une histoire du vrai

tigre 2le tigre que je vis à la Seine, vers Notre-Dame, le 13 mars 2013 (jour de l’élection du dernier pape)

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Les humains veulent des œuvres structurées comme des humains, selon les limites qu’ils croient être celles des humains, selon ce qu’ils croient être la raison. L’humain d’aujourd’hui est au fond toujours celui de la Renaissance, mesure du monde quelle que soit sa grandeur et sa décadence. Cette vision anthropocentriste est fausse, du fait que l’anthropos est réduit en eux à l’univers tel qu’ils le voient, extrêmement partiel, et non tel qu’il est.

D’autres structurent leurs œuvres comme l’univers, avec ses modulations vivantes et mouvantes. Beaucoup de mes livres par exemple peuvent apparaître comme inaccomplis au sens humain, mais en vérité ce que, lorsque je les regarde moi-même avec l’œil commun, je leur trouve de bancal ou de désordre, est une harmonie avec les lois de l’univers, les seules qui puissent nous faire passer de l’autre côté.

Maintenant j’ai un grand projet de livre, que je prépare en lisant des livres d’histoire et d’art, en écoutant des philosophes (j’aime lire de la philosophie mais j’aime spécialement écouter parler des philosophes, surtout en les voyant en mouvement, en vidéo ou en vrai si l’occasion se présente), en m’intéressant à beaucoup de choses (comme la comète) ou de gens, et notamment depuis cette nuit à Alexandre Grothendieck, le plus grand mathématicien du XXe siècle, retiré du monde depuis longtemps et que je découvre alors qu’il vient de mourir. Voici la présentation de mon projet, telle que je l’ai remise au Centre National des Lettres où j’ai déposé une demande de bourse (je n’en ai encore jamais eu, et là j’en ai grand besoin).

PRÉSENTATION DU PROJET DE ROMAN INTITULÉ

ÊTRE HUMAIN, Une histoire du vrai

Comment faire qu’un couteau sans lame, et auquel manque le manche, puisse être pris en main, et couper ?

C’est simple : c’est la première chose que firent les hommes en devenant des hommes. D’une pierre dure ils taillèrent une pierre moins dure. La pierre dure s’appelle vérité, le geste de l’homme est son trajet dans le temps, la pierre malléable sa nature.

Un jour, invitée à faire une intervention poétique dans la grotte de Gargas, j’ai inventé sur place (et le lendemain écrit) que les peintures pariétales préhistoriques figuraient un ciel nocturne, avec son bestiaire, dans le noir des grottes. J’appris plus tard que Chantal Jègues-Wolkiewiez avait essayé de démontrer que Lascaux représentait les constellations à telle période de l’année. Mais son livre ne fut pas convaincant, car la vérité du poète ou de l’écrivain a lieu dans un tout autre univers. Un univers total, que le poète et l’écrivain rêvent toujours d’arriver à rendre dans un livre total. Et c’est ce que je veux faire dans Être humain.

Quand l’être humain est-il apparu ? Y a-t-il eu un moment où l’être humain s’est détaché du singe ? Si oui, lequel ? Pourquoi ? Qu’est-ce qu’être humain ?

Quel a été le trajet de cet être jusqu’à nos jours ? Y a-t-il un sens à ce trajet, et pouvons-nous en imaginer la suite ? Quel est son lien avec le monde ?

Depuis toujours je suis passionnée par ces questions essentielles. Au cours des années, j’ai multiplié les lectures dans tous les domaines susceptibles de les éclairer. J’ai rencontré de grands scientifiques, dans les domaines de la paléontologie (notamment pour mon roman Lilith), de l’astrophysique, de la génétique. Parallèlement j’ai observé avec intérêt les mouvements du monde contemporain et les évolutions de la politique, engagement qui s’est manifesté aussi dans mes livres (notamment Poupée, anale nationale ou Politique de l’amour ou encore Forêt profonde etc) et par des chroniques ou points de vue publiés dans la presse. Ces dernières années je me suis également penchée sérieusement, pour les mêmes raisons, sur la théologie (Voyage). J’ai étudié et traduit des textes sacrés et des poètes profanes – du grec, de langues sémitiques, de langues anglo-saxonnes, de langues latines… Il est temps maintenant pour moi de rassembler cette longue réflexion dans un ouvrage unique, une vaste fresque romanesque dont le sujet et l’intrigue sont l’être humain.

« Les vérités, parce qu’éternelles, renaissent, mais parce qu’infinies, ne renaissent pas sous la forme d’une simple répétition stérile : au contraire, elles s’approfondissent de façon révolutionnaire à chacune de leur réactivation. Elles ne renaissent pas dans l’histoire, interrompant le devenir par leur identité recommencée : elles font au contraire renaître l’histoire elle-même par leur réactivation, faisant intervenir dans le train monotone des travaux et des jours, des oppressions ordinaires et des opinions courantes, leur puissance de nouveauté inépuisable. » Quentin Meillassoux, Histoire et Événement chez Alain Badiou.

Ce livre parlera d’histoire avec de l’histoire, de l’anthropologie, de la philosophie, de l’art, des sciences. Non comme pourrait le faire un historien, mais comme peut le faire un écrivain. L’histoire de l’homme est aussi celle de la lumière à travers les âges. Et de ses ombres. Il est trop tôt pour le dévoiler, mais j’ai déjà conçu la façon dont je vais construire le livre. Il y aura une histoire, des personnages, une intrigue. Et surtout, parce que le mot histoire vient du verbe grec idein, qui signifie voir : une grande vision, révolution de la littérature et de l’image du monde en même temps. La grande vision que je porte en moi et qui demande à être révélée.

Carottes crues

1photo Alina Reyes

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C’est bon, on a trois belles carottes, a-t-elle dit. – Vous faites de la géologie avec mon corps !, j’ai répondu en riant. J’ai pensé à la comète, je partageais son sort en quelque sorte, ce matin quand ils ont fait des images de ma chair, et cet après-midi avec ce carottage. Là-dessus ils m’ont bandé les seins façon Jeanne d’Arc, je leur ai dit et maintenant me voilà en guerrière.

Je suis ressortie joyeuse, les carottes sont parties au labo, résultat dans deux semaines. Bah tout ira bien. Comme dit un sage Chinois, « la santé ne meurt pas ». Le seul ennui c’est la paperasse, je ne m’étais jamais servi de ma carte dite Vitale et elle ne marche pas, il faut maintenant que je m’en occupe. J’ai pris cette photo au-dessus de la rue et de la façade blonde du lycée avec son inscription bien nette : LIBERTÉ ÉGALITÉ FRATERNITÉ.

T’ang Haywen, « les chemins de l’encre »

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(les images que j’ai scannées dans le livre – publié aux Éditions De la pointe – ne sont pas toujours exactement droites, et les diptyques pas tout à fait entiers)

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portrait de T’ang par Yonfan Manshih – printemps 1991

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Le prénom qu’il s’est choisi, Haywen, signifie Mer-écriture. J’ai découvert ce merveilleux peintre, ce peintre de génie, dans ce livre trouvé en bas de chez moi. Philippe Koutouzis qui le présente, raconte qu’il est né à Amoy, aujourd’hui Xiamen, une île près de Formose. « Comme tous les enfants chinois, il apprend par cœur les mots du Daodejing, le Livre de la voie de Laozi. » Il apprend plusieurs langues, et son père voudrait qu’il l’assiste et lui succède dans le commerce de la soie. Mais Haywen, lui, veut partir. « Trente ans plus tard il écrira à son frère, « Je me souviens des histoires contées au sujet de mon enfance, il paraît que je me perdais souvent dans la foule, et sans doute y a-t-il quelque chose en moi qui m’appelle vers l’inconnu. Je n’ai pas ce besoin de sécurité qui semble si important pour tant d’autres ».

À vingt ans il entame une grève de la faim, jusqu’à ce que son père le laisse partir à Paris. Le dixième jour, son vœu est accepté, à condition qu’il y fasse des études de médecine. Il part, et apprend en fait les lettres et l’art. Il fréquente l’Académie de la Grande Chaumière (où, me suis-je dit, il a dû voir Libero, mon lointain cousin modèle de Rodin, entre autres, qui y posait et y dormait). Avec la Sorbonne, il part jouer à Épidaure dans Les Perses d’Eschyle – notamment avec Jacques Lacarrière, qui n’a pas encore écrit L’Été grec. La costumière, Nicole Marette, le surnomme Ariel, «le bon génie dont émane de la bonté et de l’attention aux autres », tandis que son ami Raymond Audy dit de lui « qu’il passait le plus clair de son temps dans l’exercice de sa liberté ». Et cela durera jusqu’à la fin de sa vie, faite de peinture rapide et de voyage (exposant et allant où on l’invite, sans jamais chercher à faire carrière). Huile, gouache, aquarelle, et de plus en plus, encre, unissant de façon singulière sa double culture – ainsi que le montre sa signature (empreinte du cœur en chinois) rouge et associant caractères romains et idéogrammes chinois.

« La notion spirituelle du Tao est au centre de la peinture chinoise », rappelle l’auteur du livre. « … expression traduite, en quelques coups de pinceau, de l’esprit vivant d’un objet, d’une fleur ou d’un paysage selon un principe de tension entre des forces opposées ou complémentaires. (…) Le peintre est celui qui voit l’esprit de la montagne et sait le saisir avant qu’il ne s’enfuie. » T’ang assimile les influences occidentales et chinoises, et s’en dégage, voyant « l’exaltation et le manque de précautions comme la meilleure attitude artistique ». Sa vie et son œuvre sont mêmes. « L’attitude de T’ang n’est pas une ascèse austère, bien au contraire elle cultive l’art de vivre au présent en évitant les pièges de la raison. Son retrait, qui chez un occidental pourrait être interprété comme une forme d’orgueil, autorise les écarts et les contradictions. » T’ang Haiwei est mort (en 1991), une contradiction comme une autre pour un peintre si vivant.

Un deux trois, nous irons au bois

12 3aujourd’hui à Paris, photos Alina Reyes

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Même quand il y a du monde, il y a toujours, au jardin, des endroits retirés où être seul avec *. J’ai cueilli, accroupie, des feuilles, des pétales, des plumes, des petits bouts de bois, des petits fruits… corps et âme pleins de l’éternité de l’homme, de sa grâce, de sa paix débordantes. Je vous les présente, que votre cœur soit léger !

Intérieur extérieur jour

saint justinphoto Alina Reyes

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Plusieurs nuits de suite que je marche en rêve dans un splendide domaine, château et nature, intérieur et extérieur n’étant pas séparés et toujours renouvelés. Il y a quelques nuits j’y avais fait, dans un ruisseau, des découvertes archéologiques, coquillages, fossiles… Cette nuit j’en ai fait une autre : une sorte de ticket de métro en pierre, gravé, très beau, très doux et très agréable au toucher.

L’ours est dans la caverne, l’oiseau dans l’œuf, et la joie dans le cœur.

Nous sommes en voyage. Le splendide voyage.

La vie adorable

Il pleut, j’aime la pluie. Il vente, j’aime le vent. J’ai marché dans la pluie et le vent, et sur des tapis de feuilles rousses. J’ai regardé des plantes pousser dans la fente d’un mur. J’ai le cœur plein d’amour et de rêve, j’ai le cœur en joie. Je pense à ceux qui sont sans abri, je pense à ceux qui souffrent, la compassion n’abolit pas la grâce. Je pense à ceux que j’aime, qui sont loin et que je ne peux pas aller voir, mais le jour viendra où nous nous retrouverons et la pensée des êtres aimés c’est encore du rêve et de l’amour. La grâce qui habite le cœur, qui se promène dans le corps, est physique et palpable comme le vent, la pluie, la terre sur laquelle je ne me lasse jamais de marcher. Toutes les saisons sont belles, et tant de personnes aussi. La vie, son baume jamais épuisé sur notre cœur. Il ne faut jamais oublier que le moment peut resurgir à tout instant d’adorer la vie, que la vie adorable est toujours là, prête, pour nous.

Dans la nuit du divin

PHO2b66fff6-602c-11e4-8f16-c968e96369b4-805x453crédit photo : INAH

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Un jour, invitée à faire une intervention poétique dans la grotte de Gargas, j’ai inventé sur place (et le lendemain écrit) que les peintures pariétales préhistoriques figuraient un ciel nocturne, avec son bestiaire, dans le noir des grottes. Une scientifique a essayé de démontrer que Lascaux représentait les constellations à telle période de l’année. Mais son livre ne fut pas convaincant, car la vérité du poète a lieu dans un tout autre univers. Celui de l’homme total, de l’univers total.

Aujourd’hui je lis ceci, à propos d’une grande découverte dans la cité pré-aztèque de Teotihuacan :

«Cette voie courait au niveau de la nappe phréatique parce que selon les mythes, l’inframonde a sa propre géographie métaphorique: ses rivières, ses montagnes, ses lacs et même son propre ciel», a expliqué le scientifique. Son équipe a relevé sur «les murs et les voûtes du tunnel une poudre d’un minéral métallique, fait d’hématite et de magnétite, ce qui révèle qu’on y entrait avec des torches et que tout s’illuminait comme un ciel d’étoiles scintillantes».

Forêt profonde, lieu de la résurrection

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chez nous, photo Alina Reyes

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Le « sujet obscur » « organise l’occultation » de « l’événement » de « vérité », dit Badiou. Ainsi le sujet obscur a-t-il organisé l’occultation de Forêt profonde par un tombereau de faux. Mais sur le rocher de Forêt profonde, ces faux ne sont qu’un petit tas de feuilles mortes, que le vent dispersera.