Ramadan

grande mosquee de paris,
Grande mosquée de Paris, vue de la bibliothèque des chercheurs du Museum, au Jardin des Plantes. Photo Alina Reyes

Grande mosquée de Paris, vue de la bibliothèque des chercheurs du Museum, au Jardin des Plantes. Photo Alina Reyes

 

En cette veille de Ramadan, la sortie de la mosquée était un véritable enchantement. Beaucoup de monde, et tout le monde s’était fait beau. Les hommes souvent en longue tunique blanche, les femmes coiffées de ravissants foulards, les Africaines en boubous multicolores tous plus magnifiques les uns que les autres. Comme l’année dernière, je participerai cette année à ma façon, sans jeûner du matin au soir mais en me passant, sauf les jours des concours, de tout aliment et toute boisson comportant des sucres ajoutés – et je tâcherai aussi de respecter mentalement ce temps de paix, de partage, de communion. J’ai déjà fait un ramadan selon la règle originelle et je sais que c’est beaucoup plus agréable et gratifiant que de se priver de sucre pendant un mois, mais que c’est aussi très fatigant. Or je dois travailler, et je choisis la formule qui m’apporte ce que je cherche, à la fois rupture dans la vie ordinaire et respect des droits de la vie ordinaire : nous sommes libres, même si les religieux veulent faire croire le contraire.

Pour mieux comprendre l’esprit de Ramadan, plus souple qu’on ne le croit trop souvent, on peut lire ces trois brèves notes d’après les Quarante Hâdîths authentiques de Ramadân choisis et commentés par le Dr Al Ajamî

Et mon texte Ramadan, écrin de la Nuit du destin

*

Ramadan, écrin de la nuit du destin

Je republie ici mon troisième texte paru dans la revue The Conversation. Tous les articles publiés par cette revue sont sous licence Creative Commons Attribution/Pas de Modification, de sorte que vous pouvez republier les articles gratuitement, en ligne ou sur papier (voir procédé et conditions sur le site à chaque article).

Ramadan, écrin de la nuit du destin

 Wikimedia, CC BY-SA

Wikimedia, CC BY-SA

Alina Reyes, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

Dans Relire le Coran, Jacques Berque évoque

la théologie musulmane, selon laquelle l’époque du Coran est justement celle où des miracles matériels, on est passé aux miracles intellectuels, aux miracles rationnels, aux miracles d’induction.

Donnons un exemple. Dans la Bible, aux versets 2 et 3 du psaume 19, on lit :

Les cieux racontent la gloire de Dieu… Le jour en prodigue au jour le récit, la nuit en donne connaissance à la nuit.

Et dans le Coran, au verset 6 de la sourate 57 :

Dieu fait pénétrer la nuit dans le jour et fait pénétrer le jour dans la nuit, il connaît parfaitement le contenu des poitrines.

Une célébration (le mystère)

Alors que la Bible chante là le miracle d’un univers enchanté et enchanteur, le Coran fait un bond des phénomènes physiques à ce qu’ils induisent dans la sphère psychique. L’islam outrepasse la sphère de la métaphore et de l’allégorie : il se situe sur un autre plan, profond de dimensions connues (intellectuelles, rationnelles) et inconnues, chargées (comme électriquement) de mystère, de ghayb.

Ramadan est une célébration du ghayb. Un temps de renversement de l’univers mental rationnel, destiné à appeler/rappeler le mystère et à le faire se révéler, à vivre le miracle d’induction. Habituellement, l’intellect pratique la déduction. Il s’agit de laisser place aussi à l’intuition et à l’induction – sans lesquelles l’homme ne serait que l’homme, un animal social inapte à l’invention, à la découverte, à la création, au dépassement. Renverser un temps cet animal suppose de renverser l’ordre habituel et rationnel des choses : au lieu de se préoccuper de son propre confort, songer aux autres et donner aux pauvres ; au lieu de manger le jour, manger la nuit ; au lieu de dormir la nuit, vivre (et lire le Coran) la nuit. Une sorte de dérèglement des sens tel que le prônait Rimbaud pour se faire voyant.

Une prescription (le jeûne)

Le Ramadan est prescrit par le Coran.

Le mois de Ramadan est celui au cours duquel le Coran a été révélé pour guider les hommes dans la bonne direction et leur permettre de distinguer la Vérité de l’erreur. Quiconque parmi vous aura pris connaissance de ce mois devra commencer le jeûne

est-il écrit notamment dans la deuxième sourate (La Vache), verset 185. De même que, dans la première citation, nous faisions un saut de la compénétration du jour et de la nuit au contenu des poitrines, nous bondissons ici de l’évocation d’un temps de révélation au commandement d’un jeûne. Si ce jeûne s’inscrit dans la lignée d’une pratique notamment juive, comme l’indique le verset 183 de la même sourate :

Ô croyants ! Le jeûne vous est prescrit comme il a été prescrit aux peuples qui vous ont précédés, afin que vous manifestiez votre piété.

S’il est comme dans bien d’autres traditions une occasion de faire pénitence et de demander le pardon de ses péchés, son orientation toute particulière sur la nuit lui donne sa pleine dimension. Déterminé en son début et en sa fin par l’observation de la lune, Ramadan est aussi, et sans doute d’abord, l’écrin qui contient l’énigmatique et insaisissable nuit du destin, Al-Qadr.

Une tradition (la nuit)

La nuit du destin est celle où le Coran, selon la tradition, est descendu à Mohammed dans la grotte de Hira. Elle revient lors de Ramadan, mais nul ne sait quand. De même que la nuit compénètre le jour et que Dieu connaît ce qui est dans les poitrines, le musulman qui veille connaîtra peut-être la descente dans son cœur de cette nuit qui éclaire, de ce ghayb qui permet de distinguer la vérité de l’erreur.

La nuit d’Al-Qadr, nuit du destin, vaut mieux que mille mois, dit le Coran (sourate 97, verset 3). Mille mois qui, bien sûr, ne comporteraient pas de nuit d’Al-Qadr, précisent les savants. Lesquels rappellent aussi que dire qu’elle est meilleure que mille mois n’exclut pas qu’elle soit meilleure que beaucoup plus que mille mois.

La nuit d’Al-Qadr revient à chaque Ramadan, mais personne ne sait quand. Le Coran n’aime pas donner ce genre d’indication. Par exemple, à propos de la longue nuit où furent plongés les dormants de la Caverne (sourate 18), Dieu seul sait, est-il écrit, combien de siècles ou de jours elle dura, et même combien furent ces endormis dans la mort qu’Il ressuscita. Le Coran rappelle à l’homme ce qui le dépasse et en même temps laisse ainsi ouverts les possibles et les possibilités d’interprétation.

Mille mois sans nuit d’Al-Qadr, cela n’existe pas, puisqu’elle a eu lieu. Elle a eu lieu de toute éternité, ou dès le commencement, c’est pourquoi on ne peut la dater. Elle est la descente de l’Être, de la Lumière sur la Terre, où elle projette ses ombres. Tout à la fois descente de la Lumière, parole de Dieu, et matrice de toutes ses ombres, formant nuit. Puissance, mesure, destin. Telles sont, dans l’ordre, les significations de Qadr. Elle est ce que l’être humain peut éprouver dans la nuit de ce monde : la puissance transcendante qui, en descendant, lui donne sa mesure, son destin.

La nuit d’Al-Qadr vaut mieux que mille mois sans nuit d’Al-Qadr. Or, mille mois sans nuit d’Al-Qadr n’existent pas, sont néant : la nuit d’Al-Qadr vaut mieux que le néant. La nuit d’Al-Qadr sort l’homme du néant comme Dieu sortit les justes de leur longue nuit dans la Caverne (sourate 18). Dans la nuit d’Al-Qadr, Dieu vient à la rencontre de l’homme comme au zénith le soleil saisit l’ombre pour la ramener dans la lumière.

Dans la nuit d’Al-Qadr, Dieu fit descendre le Coran d’un bloc, de sa matrice au premier ciel. De là l’Esprit Saint, Ar-Ruh (sourate 97, verset 4), Djibril, l’ange Gabriel, le révéla progressivement au Prophète, vingt-trois ans durant. Mais où demeurait-il, avant d’être entièrement révélé aux hommes ? Que sont cette matrice et ce premier ciel où il était gardé ? Respectivement, la Puissance et le En puissance de Dieu. Matrice où se trouve et se crée la mesure de tout, et d’où descend le destin, écrit en puissance, c’est-à-dire avec toutes ses virtualités, où peuvent se puiser toute liberté et tout accomplissement.

Le Coran fut cet écrit en puissance, avant d’être écrit, puis le temps d’être écrit. Et une fois écrit, il demeure en puissance, comme lecture toujours réactualisante. La nuit d’Al-Qadr continue d’être, et d’être Paix jusqu’à l’aube qui va bientôt paraître (sourate 97, verset 5).

The Conversation

Alina Reyes, Doctorante, littérature comparée, Maison de la Recherche, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Aid moubarak ! Prière de rue et croissant de lune

DSC05142

tout à l’heure après la prière de l’Aid, photo Alina Reyes

*

Quand je suis arrivée, le peuple des croyants débordait largement dans la rue. J’ai contourné les rangs des hommes, j’ai sorti de mon sac mon foulard supplémentaire, je l’ai mis par terre – mais ma jeune voisine de prière s’est serrée pour me laisser une place sur son tapis. Tout le monde s’était fait beau, tout le monde était joyeux, le soleil matinal était radieux. Je suis revenue par un autre chemin, comme Dieu aime mieux, je me suis arrêtée dans une boulangerie, j’ai échangé quelques mots avec des musulmans bienheureux, dedans et dehors, j’ai donné quelque chose à un petit mendiant, je suis rentrée à la maison avec des croissants pour tout le monde.

*

Pour les siècles des siècles

DSC00833

peinture Alina Reyes (4 août 2012)

*

Tant que j’assiste au combat des deux monstres dans la clairière, je ne peux y être moi-même. Ils sont les anges qui gardent l’entrée de l’Eden. Si mon regard ne meut pas mes pieds, c’est que j’ai laissé le serpent me piquer au talon. Pénétrer dans le cercle, c’est écraser sa tête : les combattants s’évanouissent, le combat s’involue en jouissance. Pénétrant dans la clairière, je la féconde : de notre union naîtra un nouvel être. Me voici au cœur du secret, protégée par le cercle des arbres, et sur le lieu de la révélation, ouvert sur le ciel ; grâce à ce dévoilement, l’être jeté nu dans un placard sombre peut revoir le jour, et rené, se laisser envelopper dans la douceur des voiles allégés de son été.

*

Demain dernière journée de Ramadan. La nuit qui vient est encore une nuit d’Al Qadr en puissance, mais elles le sont toutes. Du premier croissant de lune au nouveau premier croissant de lune, veillant beaucoup j’aurai perdu le confort qu’il faut perdre, jeûnant j’aurai perdu un peu de poids physiquement aussi, car ce n’est qu’allégé que l’on peut croître en vérité et force de paix. Ramadan est une retraite, un temps dans la grotte face au ciel, comme pour Mohammed, comme aussi pour les hommes de la préhistoire qui peignaient sur les parois, dans les ténèbres, leurs animales constellations, traversant la pierre, rejoignant l’invisible. Ce qui était devenu mort ayant été détaché du vivant, au bout de cette maturation, vitalité décuplée, dans l’histoire pour les siècles des siècles.

Je reviens bientôt avec une nouvelle série, « De la Pitié à la Mosquée », et peut-être une autre aussi, rappel autobiographique, « Le sang de l’amour ».

*

Le lion va se lever

DSC05101

*

C’est mon premier Ramadan, et il est bon. J’aime ces longues journées, rendues plus longues de n’être pas rythmées par les repas, de conférer au corps et à l’esprit un ralentissement dû à la brièveté des nuits, à la chaleur de l’été, au fait de jeûner. J’aime ces longues nuits, plus longues parce que les veilles y sont longues, les réveils plus précoces et suivis d’encore un grand temps avant le lever du soleil. Jour après jour, nuit après nuit, la paix du cœur s’approfondit, la joie se fait toujours plus douce. Je suis la seule de ma famille à faire Ramadan et cette année je ne suis pas allée chercher de contacts à l’extérieur, avec d’autres musulmans, mais même de cette façon minimale, c’est très bien, très bénéfique, aisé, léger. J’ai rompu mon jeûne une fois où j’ai été déshydratée, je rattraperai ce jour dans l’année avec plaisir. J’ai passé du temps à lire le Coran, comme il se doit, par les sourires et par les dons j’ai essayé de ne pas oublier les gens dans le besoin, comme il se doit aussi. La prière rituelle du matin a toujours été faite avec les anges et les hommes, dans une immense grâce. J’ai expérimenté la nuit du destin, je la connaîtrai sûrement encore. Elle vient en veillant, mais pas seulement. À force d’être dans la grâce, elle vient en dormant aussi, vous apportant rêves et visions venus du Ciel. Encore une semaine, et le nouveau croissant de lune marquera la fin de ce temps. Je sens que toutes mes forces de lion me reviendront, pour les tonnes de choses que je veux faire. La vie est inlassablement fantastique et bonne.

*

Et cette nuit, même à Paris, on voit les étoiles ! Par ma fenêtre, la Grande Ourse et Cassiopée !

*

La nuit d’Al-Qadr

DSC05073

tout à l’heure au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

*

La nuit d’Al-Qadr vaut mieux que mille mois, dit le Coran (97, 3). Mille mois qui bien sûr ne comporteraient pas de nuit d’Al-Qadr, précisent les savants. Lesquels rappellent aussi que dire qu’elle est meilleure que mille mois n’exclut pas qu’elle soit meilleure que beaucoup plus que mille mois. La nuit d’Al-Qadr revient à chaque Ramadan, mais personne ne sait quand. Le Coran n’aime pas donner ce genre d’indication. Rappelons-nous la longue nuit où furent plongés les dormants de la Caverne (sourate 18). Dieu seul sait, nous est-il dit, combien de siècles et de jours elle dura, et même combien furent ces endormis dans la mort qu’Il ressuscita. Le Coran rappelle à l’homme ce qui le dépasse. Et qui pourtant le guide avec miséricorde.

N´as-tu pas vu comment ton Seigneur étend l´ombre? S´Il avait voulu, certes, Il l´aurait faite immobile. Puis Nous lui fîmes du soleil son indice,

puis Nous la saisissons [pour la ramener] vers Nous avec facilité. (25, 45-46)

« Son indice » peut aussi se traduire « celui qui guide vers elle ». Créatures, nous sommes ombres du Seigneur, et nous nous repérons à Lui, notre soleil. Mais ce qui est ici dit, c’est que c’est Lui qui nous conduit à nous-mêmes, tout en nous guidant, en nous mouvant, jusqu’au moment où Il nous ramène à Lui.

Mille mois sans nuit d’Al-Qadr, cela n’existe pas, puisqu’elle a eu lieu. Elle a eu lieu en Dieu, donc de toute éternité, ou dès le commencement, c’est pourquoi on ne peut la dater. Elle est la descente de l’Être, de la Lumière sur la terre, où elle projette ses ombres. Tout à la fois descente de la Lumière, Parole de Dieu, et matrice de toutes ses ombres, formant nuit. Puissance, mesure, destin. Telles sont, dans l’ordre, les significations de Qadr. Elle est ce que nous pouvons éprouver dans la nuit de ce monde : la puissance de Dieu qui, en descendant, donne à notre être sa mesure, son destin.

La nuit d’Al-Qadr vaut mieux que mille mois sans nuit d’Al-Qadr. Or mille mois sans nuit d’Al-Qadr n’existent pas, sont néant. La nuit d’Al-Qadr vaut mieux que le néant. La nuit d’Al-Qadr sort l’homme du néant comme Dieu sortit les justes de leur longue nuit dans la Caverne. Dans la nuit d’Al-Qadr Dieu vient à la rencontre de l’homme comme au zénith le soleil saisit l’ombre pour la ramener vers le Seigneur. Nous sommes en Dieu, c’est pourquoi il en est ainsi. Voici la mesure et voici le destin, en Dieu.

Dans la nuit d’Al-Qadr, Dieu fit descendre le Coran d’un bloc, de sa matrice au premier ciel. De là l’Esprit Saint, Ar-Ruh (97, 4), l’ange Gabriel, le révéla progressivement au Prophète, vingt-trois ans durant. Mais où demeurait-il, avant d’être entièrement révélé aux hommes ? Que sont cette matrice et ce premier ciel où il était gardé ? Respectivement, la Puissance et le En puissance de Dieu. Matrice où se trouve et se crée la mesure de tout, et d’où descend notre destin, écrit en puissance, c’est-à-dire avec toutes ses virtualités, où nous pouvons puiser toute liberté et tout accomplissement. Le Coran fut cet écrit en puissance, avant d’être écrit, puis le temps d’être écrit. Et une fois écrit, il demeure en puissance, comme lecture.

Toute nuit est en puissance nuit d’Al-Qadr. Qui veille dans la nuit d’Al-Qadr, comme les bergers dans la nuit de Noël, voit le ciel s’ouvrir et entend les anges annoncer la bonne nouvelle du salut (Luc 2, 7-21). Une nuit, de sa matrice, le Coran descendit dans une grotte sur le cœur d’un homme attentif au Ciel. Une nuit, de la Vierge Marie, annoncé par l’ange Gabriel, un homme naquit dans une grotte, et c’était le Messie. Je n’établis pas d’équivalence, je lève un peu le voile sur ce qui se passe. Le Coran continue d’être révélé dans le cœur des hommes, le Christ aussi, dans le cœur du monde. La nuit de Noël et la nuit d’Al-Qadr continuent d’être, et d’être Paix jusqu’à l’aube qui va bientôt paraître (Coran 97, 5).

*

La nuit où le Ciel se fendit

J’enlevai ma capuche, détachai mes cheveux, ouvris mon manteau. Je levai la tête et vis le ciel, à l’est, au-dessus de la Seine, s’ouvrir. Un long nuage très sombre se fendit par son milieu, de chaque côté de la faille les bords se surlignèrent d’or. Du trou, profond et argenté comme un puits, jaillirent lentement des sortes de comètes fuschia, indigo, blanches. Tout se referma et j’entendis une jeune fille dire : « la nuit du destin ! »

un passage vers la fin de Forêt profonde (2007), juste avant le déversement de la pluie qui fait dégeler le fleuve et la ville, et le peuple entrer s’abriter dans Notre-Dame abandonnée

J’espère parler bientôt ici, incha’Allah, de la Nuit du Destin.

*

Amour

 

Debout avant quatre heures pour le repas d’avant l’aube – un bol de flocons d’avoine aux raisins secs, un demi-litre de thé vert au gingembre, froid, préparé la veille, une cuillerée de miel – puis les prières – l’islamique, la chrétienne -, méditation, un peu de lecture, contemplation du jour qui se lève à la fenêtre – les cris des martinets -, douche rafraîchissante, ma robe de coton blanc, un peu de piano, tout doucement pour ne réveiller personne – premier déchiffrage, main droite puis main gauche du premier Prélude du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach – il y a longtemps que je n’ai pas joué, bonheur. Toutes les fenêtres sont ouvertes pour quelques minutes encore, petits bruits de temps en temps dans la cour, très légers, comme si tout le monde s’inclinait devant la grande chaleur qui s’annonce – les martinets eux-mêmes sont plus discrets. Le monde retient son souffle. Une attente d’amour. Splendeur de la vie.

*

Plénitude, enfantement, éternité

 

Passé une bonne partie de l’après-midi à lire le Coran, dans la traduction agréable (autant que le format du livre, en édition bilingue, chez Alif Éditions) d’AbdAllah Penot. Arrivée au verset 120 de la sourate An-Nahl, Les Abeilles, je lis : « Ibrâhim constituait à lui seul une communauté ». Cette phrase me remplit de joie. Quelle meilleure façon de dire la plénitude ? Je regarde le texte arabe, il dit : « Voici, Abraham était une oumma ». André Chouraqui, toujours au plus près des mots, traduit : « Ibrâhim était une matrie ».

Justement, un peu plus tôt, j’avais songé à la Vierge Marie, en lisant un passage (Coran 13, 39) où était évoquée Oum al Kitab, la Mère du Coran, le prototype du Livre au ciel, qui, dit le Coran, est auprès de Dieu, lequel y écrit comme il veut. Oum al Quran est aussi un nom de Al Fatiha, L’ouvrante, la première sourate, dont les sept versets contiennent l’ensemble du Livre. Ouvrant mon dictionnaire, je vois que la Vierge Marie est appelée Oum an Nûr, Mère de la Lumière.

*