Choses vues du jour

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14la seule eau de source de Paris : place Verlaine à la Butte aux Cailles ; j’en ai rempli une bouteille et je l’ai ramenée à la maison15 16 la belle piscine de la Butte aux Cailles17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28j’ai ramassé au square René Le Gall quelques gravillons et feuilles mortes pour un peu de jardinage intérieur29malheureusement à côté de cette belle oeuvre de Seth, il y a toujours des soldats lourdement armés, pour garder une école juive

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aujourd’hui à Paris 13e, photos Alina Reyes

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Collège de France : Jean-Jacques Hublin et Bence Viola sur les Dénisoviens et Néandertals dans l’Altaï

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bhier soir au Collège de France

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“L’évolution est une histoire d’extinctions”, a rappelé Jean-Jacques Hublin vers la fin, au moment des échanges avec le public. Beaucoup d’hommes du passé n’ont pas de descendance aujourd’hui : c’est le cas des Dénisoviens et des Néandertals, qui se sont éteints, mais dont certains gènes continuent à nous habiter, ou du moins à habiter certaines populations. Ainsi va la fascinante histoire de la vie.

C’était la première fois hier soir que j’allais assister à un cours au Collège de France. Quelle merveille nous avons là : rappelons que ces enseignements de très haut niveau, donnés par des chercheurs très éminents, sont ouverts à tous, gratuitement. Le bonheur de la science et de la recherche en leurs multiples domaines, dans la rigueur et l’humilité, une satisfaction puissante et rare. Voilà ce que j’appelle le luxe républicain, le savoir, la pensée offerts à tous – cela se passe aussi tout simplement dans les bibliothèques municipales, par exemple, où chacun peut emprunter de quoi nourrir son intelligence à volonté. Je ne vais pas tenter de retranscrire le cours et le séminaire ni de les résumer, simplement donner quelques éléments, en espérant ne pas trahir ce qui a été dit, tant par Jean-Jacques Hublin, responsable du cours de l’année, “Paléoanthropologie du genre Homo : les hommes intermédiaires”, et par Bence Viola, venu spécialement de Toronto pour le séminaire qui a suivi sur “Dénisoviens et Néandertals dans l’Altaï”.

Rappelons que l’homme de Néandertal est issu d’une migration de nos ancêtres africains sur le continent européen il y a environ cinq cent mille ans. Il a ensuite voyagé au Proche Orient et en Asie Centrale, et vécu jusqu’à il y a environ trente mille ans, laissant 1 à 3% de ses gènes à l’homme moderne, sauf en Afrique. Les Dénisoviens sont un groupe frère des Néandertaliens, découvert dans la grotte de Dénisova, dans l’Altaï, au cœur de l’Eurasie, et identifié génétiquement en 2010.

L’homme de Dénisova, qui doit son nom au saint ermite qui habita la grotte, est surtout une petite fille de cinq ou six ans, dont le seul reste trouvé, un minuscule bout de phalange, a permis une analyse génétique précise, qui a donné des résultats très étonnants. Déjà deux dents de sagesse d’adultes, retrouvées dans la même grotte, dont la température relativement basse et constante a permis la préservation des restes humains (quoique beaucoup aient été grignotés par des hyènes) présentent des particularités morphologiques et une taille (très grande) qui les rapprochent d’un homininé extrêmement ancien, comme l’Australopithèque (4 à 1 million d’années). Or, bien que la grotte présente une stratigraphie complexe, rendant les datations problématiques, les restes humains trouvés dans la couche 11 ne datent pas de plus de quelques dizaines de milliers d’années.

La petite fille de Dénisova aurait vécu il y a environ 80 000 ans. Son ADN mitochondrial ne ressemble en rien à celui de l’homme de Néandertal, ni à celui de l’homme moderne – mais à celui d’un ancêtre séparé depuis un million d’années. Son ADN nucléaire donne des résultats complètement différents de son ADN mitochondrial, et montre que Dénisoviens et Néandertaliens sont des groupes frères, séparés il y a 381 000 à 473 000 ans, peu de temps après la séparation des ancêtres de l’homme moderne et des ancêtres des Néandertaliens, qui aurait commencé il y a 650 000 ans selon les dernières estimations. Environ 6% de l’ADN des Dénisoviens est présent aujourd’hui chez les Papouasiens, en Nouvelle-Guinée, et 3 à 5% chez les Australiens, chez les peuples de l’est de l’Indonésie, des Fidji, de Polynésie, des Philippines. Il est probable que les hommes modernes, en allant vers l’Australie il y a environ 50 000 ans, aient rencontré les Dénisoviens sur leur chemin, et emporté avec eux un peu de leur matériel génétique. Car les espèces paléontologiques ont été interfécondes, avec degrés d’introgression du matériel génétique faibles. Il pourrait y avoir eu des Dénisoviens ailleurs en Asie, les recherches n’en sont qu’à leurs débuts et l’identification des restes trouvés par le passé n’est pas facile car on ne connaît les Dénisoviens que par leur génome, et non par leur morphologie. Il faudrait donc faire l’analyse génétique de certains restes possédés pour savoir s’ils sont dénisoviens. D’autre part les Chinois sont restés d’ardents défenseurs du modèle multirégional, modèle aujourd’hui abandonné par le reste de la communauté scientifique : ils pratiquent une paléontologie locale, ne prenant pas en compte les migrations mais envisageant l’évolution de l’homme en Chine comme purement locale. Il se pourrait que les Dénisoviens aient été présents aussi dans cette partie de l’Asie, mais depuis leur découverte aucun article scientifique chinois ne les a mentionnés… Quoiqu’il en soit, les recherches sont en cours, et la recherche est justement l’esprit des cours du Collège de France.

L’Asie centrale, entre Himalaya et taïga, déserts, montagnes immenses, steppe, marais de Sibérie… est souvent considérée comme une fin du monde, mais c’est aussi un grand carrefour du monde, connexion entre l’Est et l’Ouest par où passe la route de la soie, notamment par Samarkand, en Ouzbékistan. (Et je pense à La prose du Transsibérien de Blaise Cendrars !) Les Dénisoviens y étaient sans doute déjà présents quand sont arrivés les Néandertaliens, il y a plus de 100 000 ans. Ces derniers étaient mobiles et avaient un taux d’occupation des sites très faibles. À Dénisova, ils mangeaient les poissons de la rivière, comme le révèlent les restes trouvés sur place, et l’analyse du tartre sur leurs dents, dont les isotopes d’azote sont élevés. D’autres recherches sont menées dans des grottes proches, celles de Chagyrskaya, qui témoigne d’une occupation intense, et celle d’Okladnikov. Des outils du Moustérien y ont été trouvés, sans doute œuvres de Néandertaliens.

Un beau bracelet trouvé dans la couche 11 de la grotte, celle des Dénisoviens, interroge : ces gens étaient-ils capables, déjà, d’un tel art ? Ou bien est-il l’œuvre d’hommes plus récents, mélangée à leurs restes ? C’est une belle question, et ce que j’ai aussi trouvé très beau, c’est, notamment, les cartes de la terre, magnifique, avec ses habitants d’il y a quelques dizaines de milliers d’années encore : homme moderne en Afrique, homme de Néandertal en Europe, homme de Dénisova en Eurasie, et les trajets de leurs déplacements, de leurs migrations, de leurs rencontres.

Le cours peut être écouté en vidéo sur le site du Collège de France – ainsi que beaucoup d’autres cours.

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« Et si on s’était trompé ? » Exposition au Centre culturel irlandais

0Blaise Drummond (ci-dessus et ci-dessous)

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3* 4Andrew Kearney (premier plan), Moment to Moment

*5Alice Clark (premier plan ci-dessus – arrière plan : Brigitta Varadi, In Conversation) et Christine Makey ci-dessous6* 7Susan Leen

*8Selma Makela

*9Brigitta Varadi, Noel Ruane

*10Ruth le Gear, ci-dessus et ci-dessous, photograph and video installation

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12 13George Bolster, vidéo

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John Gerrard, Near Landscape

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Anna Macleod

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« Cette exposition collective réunit le travail d’une quinzaine d’artistes irlandais, qui tous explorent les impacts de notre société et notre économie globalisée sur l’environnement. Et si, en mesurant le progrès par l’industrialisation, l’expansion et l’accumulation, on s’était trompé ? L’eau et la glace de l’Arctique, véritables baromètres des influences néfastes de ce « progrès », sont l’un des fils conducteurs de l’exposition. »

Oeuvres de (voir ici)

Emily Robyn Archer, George Bolster, Mark Clare, Alice Clark, Blaise Drummond, Seamus Dunbar, John Gerrard, Andrew Kearney, Susan Leen, Ruth Le Gear, Christine Mackey, Selma Makela, Anna Macleod, Seamus Nolan, Softday (Sean Taylor & Mikael Fernstrom), Brigitta Varadi

18Puis flâner dans la belle cour du Centre… Avant d’aller suivre un cours au Collège de France, sur lequel j’essaierai de faire une note 1920 21 22 23 24cet après-midi au Centre culturel irlandais de Paris, photos Alina Reyes

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Grégoire de Naziance, Proust et l’islam

Qui suit docilement la Voie est renforcé par elle et en elle, même par les actions extérieures qui voudraient l’en détourner. L’autre jour j’ai assisté à l’exposé d’un étudiant sur la théologie négative. Il y fut dit un peu n’importe quoi, et pas mal de bêtises et d’incohérences, de la part du professeur comme de celle de l’étudiant, mais nous étions dans un séminaire de littérature, pas de théologie, et de plus, comme le dit Grégoire de Naziance dans son Discours 27, chapitre 3 (ma traduction, du grec) :

« Ce n’est pas tout le monde, vous savez, qui peut philosopher à propos de Dieu, ce n’est pas tout le monde ! Ce n’est pas une affaire à bon marché, ni pour ceux qui se traînent à terre. J’ajouterai même : ce n’est ni partout, ni pour tous, ni sur tout qu’on peut en discuter, mais à tel moment, pour telles personnes, et jusqu’à un certain point. Non, tous ne peuvent pas en discuter, mais seulement ceux qui en ont fait l’épreuve, qui sont passés par la contemplation, et avant tout ont purifié et leur âme et leur corps, ou prennent soin de les purifier. Car toucher la pureté sans être pur, c’est précisément aussi dangereux que de regarder un rayon de soleil avec de mauvais yeux. »

C’est la raison pour laquelle je me suis abstenue d’intervenir, sauf pour évoquer très brièvement l’islam et Rûmî. Et plus tard, à la fin, un étudiant du fond de la salle a pris lui aussi très brièvement la parole, pour dire en écho à ma brève intervention la profession de foi à laquelle bien sûr je pensais : lā ilāha illa-llāh, “il n’est de dieu que Dieu”, qui fit éclater magnifiquement la vérité, provoquant un moment de stupéfaction, comme si tous venaient de se brûler les yeux. (Moment qui témoignait aussi de la gêne que provoque le fait de parler positivement de l’islam – car la prétendue théologie “négative”, ou apophatique, lorsqu’elle est développée jusqu’à son accomplissement, révèle la pure positivité – un peu comme si quelqu’un arrivait nu dans une assemblée, à l’université par exemple : être sans vêtements n’est pas négatif, c’est pleinement être).

Al-Haqq, la Vérité est l’un des noms de Dieu en islam : il n’y a de vérité que la Vérité. S’y tenir c’est avancer, en tous domaines. Et pour en revenir à la littérature, ce passage du Temps retrouvé de Proust :

“… car je sentais que le déclenchement de la vie spirituelle était assez fort en moi maintenant pour pouvoir continuer aussi bien dans le salon, au milieu des invités, que seul dans la bibliothèque ; il me semblait qu’à ce point de vue, même au milieu de cette assistance si nombreuse, je saurais réserver ma solitude. Car pour la même raison que de grands événements n’influent pas du dehors sur nos puissances d’esprit, et qu’un écrivain médiocre vivant dans une époque épique restera un tout aussi médiocre écrivain, ce qui était dangereux dans le monde c’était les dispositions mondaines qu’on y apporte. Mais par lui-même il n’était pas plus capable de vous rendre médiocre qu’une guerre héroïque de rendre sublime un mauvais poète.”

Un peu plus tôt dans le livre Proust avait parlé du “sens artistique” comme de “la soumission à la réalité intérieure”. On ne saurait mieux définir la façon d’être du musulman, si l’on songe notamment au verset où Dieu dit de l’homme : Nous sommes plus près de lui que sa veine jugulaire. (Coran 50, 16) Suivre la Voie, ce n’est rien d’autre qu’obéir à la Vérité qui est en nous. Encore faut-il ne pas, à force de pratique du mensonge sous diverses formes, l’avoir laissée partir en de meilleures demeures.

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Montagnarde toujours

Je révise Voyage, y compris dans son titre, et c’est profondément apaisant. Le livre ne correspondait plus à ce qu’il a créé. Au fond il porte bien son titre, c’est un voyage, il a continué à avancer, hors du livre, hors de lui-même. Il continuera à le faire, il est comme un camp de base pour les lecteurs qui poursuivront eux-mêmes. Mais il y a eu des changements géologiques, le camp devait être remonté, à tous les sens du terme. Voilà qui est en train de se faire, à vrai dire il s’agit d’ajustements pas si considérables, mais qui changent quand même le visage de l’ensemble, comme après un simple lacet dans la montagne le paysage peut apparaître tout neuf.

Je pense à Hegel écrivant sa Phénoménologie de l’esprit, d’abord intitulée Système de la science, dans les problèmes d’argent, notamment avec son éditeur qu’il soupçonnait de malhonnêteté – travaillant à ce livre si extraordinaire dont 750 exemplaires seulement furent vendus en vingt-trois ans, et auquel il travaillait encore quand il mourut – en vue de la seconde édition. La vie est au moins aussi extraordinaire.

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Luxe, calme et volupté

Tout en admirant son œuvre, depuis l’adolescence j’ai toujours considéré Baudelaire comme un poète un peu trop adulte. Je veux dire, « mes » poètes, c’étaient Rimbaud, Nerval, des êtres imprégnés de l’esprit d’enfance. Aujourd’hui, et notamment depuis que j’ai écrit sur Jeanne Duval, je le vois plus comme un frère certes différent de moi mais aussi amusant que moi, avec son dandysme et ses excès parfois risibles. Ses moments cyniques ou sexistes me déplaisent, mais ce sont des poses, en profondeur c’est un homme honnête et c’est ce qui m’importe plus que tout. D’ailleurs un poète qui ne serait pas en profondeur honnête ne vaudrait rien. Luxe, calme et volupté font ma joie comme ils font son rêve. Et par luxe je n’entends bien sûr pas la version vulgaire de la chose, le luxe obtenu par le fric, mais le luxe suprême, le luxe gratuit. Celui de l’esprit. Celui de la liberté. Celui de l’amour et de la volupté. Celui de respirer, de marcher, de contempler, d’écouter, de sentir, de goûter. Celui de vivre en paix malgré toutes les difficultés. Celui de mon enfance sauvage à l’océan. De ma jeunesse dévoreuse de livres, chanteuse, danseuse, voyageuse. Celui d’accueillir avec bonheur l’enfant qui s’annonce sans avoir été prévu, alors qu’on n’a pas vingt ans et qu’on vit seule et joyeuse dans une maison isolée. Celui de partir à l’aventure avec compagnon et enfants. Celui de vivre en ermite en altitude, dans la neige au long de longs hivers et dans les autres splendides saisons, avec les pierres, les arbres, les herbes et les animaux. Celui de redevenir étudiante longtemps après et de pédaler dans la côte pour aller à la Sorbonne. Celui de vivre avec les poètes, avec les musiciens, avec les hommes vrais quel que soit leur art ou leur métier. Il y a deux façons d’écrire : d’après ce que « je » suis, ou d’après ce que le verbe dicte au sujet vidé de son « je ». Et une troisième, qui vient après avoir vécu absolument les deux, celle où le je et le verbe sont mêmes, ou unis, un seul être.

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Administration de la misère

Quand vous vous retrouvez sur le carreau, dans cette société où vous pouvez avoir travaillé et gagné votre vie depuis l’adolescence, mis au monde et élevé quatre enfants, fait gagner pas mal d’argent à pas mal de gens qui finalement ne daignent plus seulement vous répondre, l’humain n’étant pour eux qu’un produit comme un autre, jetable et changeable, alors vous revenez au dénuement de votre jeunesse et vous y êtes en compagnie de migrants et de réfugiés, à l’hôpital et dans les services sociaux. Vous voyez comment les choses se passent à ce niveau de la société. L’extrême précarité est toujours l’extrême précarité, mais elle a changé de visage depuis trente ans. Le fait est que vous y êtes mis en concurrence avec des migrants et des réfugiés, sur des faits précis que je ne veux pas raconter pour ne pas alimenter le trouble. Je veux juste dire que je l’ai constaté, vécu, et que les autorités devraient y penser sérieusement si elles veulent voir perdurer la démocratie. Penser à alléger le règne de l’administration, qui paralyse les forces vives comme une immense toile d’araignée sur le pays. Penser à sortir de la volonté d’assistance, toujours couplée à l’humiliation, à la changer en volonté de solidarité active, de soutien dans les démarches de reconversion ou de formation, de prise en compte des difficultés réelles et des souffrances du peuple mais aussi de ses potentialités, de ses qualités, de son désir de participer à la marche commune, son désir d’aider à avancer. Nul ne sait mieux que les personnes qui connaissent ou ont connu la grande précarité comment survivre dans l’adversité, comment vivre sans se vendre, comment garder la joie et la foi en la vie. Être socialement bien intégré est une force, mais aussi un handicap en cas de moment difficile. Et quelle histoire ne compte pas ses moments difficiles ? Ceux qui sont habitués au confort ont bien plus de difficultés à admettre les changements de paradigme et à risquer leur existence. La solidarité n’est pas la charité. La charité, au sens chrétien du terme, n’est rien, n’est rien que de menteur et de détestable. La solidarité garde en vue l’égalité des partenaires : tous ont besoin les uns des autres, et ceux qui ont le plus besoin ne sont pas ceux qui en ont l’air. Beaucoup de créateurs ont fini dans la misère, et pourtant ce sont eux qui aidaient la société, et qui continuent à la secourir.

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