Quand vous vous retrouvez sur le carreau, dans cette société où vous pouvez avoir travaillé et gagné votre vie depuis l’adolescence, mis au monde et élevé quatre enfants, fait gagner pas mal d’argent à pas mal de gens qui finalement ne daignent plus seulement vous répondre, l’humain n’étant pour eux qu’un produit comme un autre, jetable et changeable, alors vous revenez au dénuement de votre jeunesse et vous y êtes en compagnie de migrants et de réfugiés, à l’hôpital et dans les services sociaux. Vous voyez comment les choses se passent à ce niveau de la société. L’extrême précarité est toujours l’extrême précarité, mais elle a changé de visage depuis trente ans. Le fait est que vous y êtes mis en concurrence avec des migrants et des réfugiés, sur des faits précis que je ne veux pas raconter pour ne pas alimenter le trouble. Je veux juste dire que je l’ai constaté, vécu, et que les autorités devraient y penser sérieusement si elles veulent voir perdurer la démocratie. Penser à alléger le règne de l’administration, qui paralyse les forces vives comme une immense toile d’araignée sur le pays. Penser à sortir de la volonté d’assistance, toujours couplée à l’humiliation, à la changer en volonté de solidarité active, de soutien dans les démarches de reconversion ou de formation, de prise en compte des difficultés réelles et des souffrances du peuple mais aussi de ses potentialités, de ses qualités, de son désir de participer à la marche commune, son désir d’aider à avancer. Nul ne sait mieux que les personnes qui connaissent ou ont connu la grande précarité comment survivre dans l’adversité, comment vivre sans se vendre, comment garder la joie et la foi en la vie. Être socialement bien intégré est une force, mais aussi un handicap en cas de moment difficile. Et quelle histoire ne compte pas ses moments difficiles ? Ceux qui sont habitués au confort ont bien plus de difficultés à admettre les changements de paradigme et à risquer leur existence. La solidarité n’est pas la charité. La charité, au sens chrétien du terme, n’est rien, n’est rien que de menteur et de détestable. La solidarité garde en vue l’égalité des partenaires : tous ont besoin les uns des autres, et ceux qui ont le plus besoin ne sont pas ceux qui en ont l’air. Beaucoup de créateurs ont fini dans la misère, et pourtant ce sont eux qui aidaient la société, et qui continuent à la secourir.
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