Jacques Lacarrière, (vrai) marcheur

J’ai le souvenir d’un grand soleil, d’une grande lumière, le jour où je l’ai rencontré pour la première fois. J’ai bondi de joie, je suis allée à lui sans lui cacher mon enthousiasme. J’avais lu son Été grec à vingt ans, entre deux voyages en Grèce, puis plusieurs autres de ses livres. Cela n’apparaît pas d’emblée, mais lui aussi, cet inclassable, a été compagnon des surréalistes. À la montagne, j’ai reçu de lui une lettre confectionnée avec un soin touchant, belle enveloppe, beau grand timbre joyeux, couleurs, et texte écrit sur des feuilles de papier portant au verso des calligraphies d’Hassan Massoudy. Ce n’est pas la première fois que je l’évoque ici (voir mot-clé à son nom), mais il fait partie de ceux à qui il est bon de revenir quand les ombres menacent. Voici une belle émission rassemblant plusieurs extraits d’interviews de lui. Pour l’entendre plus longuement, on peut aller sur le site de Fabrice Pascaud, Arcane 17, qui a mis sur sa page quelque 200 minutes d’entretien extrêmement intéressant, et raconte lui aussi la façon dont il l’a approché – car l’approcher était une grâce.

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Charles-Ferdinand Ramuz, « La pensée remonte les fleuves ». L’imagination

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photo Alina Reyes

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« On confond trop souvent en littérature invention et imagination. Il y a des écrivains extrêmement inventifs qui n’ont aucune imagination. Il est même de règle qu’invention et imagination sont des facultés qui s’excluent. L’invention s’intéresse aux faits (accompagnés ou non d' »images », le plus souvent non accompagnés d’images) ; elle est d’autant plus vive qu’elle les saisit en plus grand nombre et s’entend mieux à les combiner. L’imagination, elle, peut très bien ne s’intéresser qu’à un objet unique ; ce qui importe seulement, c’est l’état d’intensité qu’elle lui confère en faisant de lui une image. Voyez le roman-feuilleton où souvent l’invention déborde, où des milliers d’événements sont si bien amenés, se nouent et se dénouent avec tant de virtuosité : mais pas un n’existe vraiment, parce que pas un ne fait image. (…)

L’imagination seule fait voir, non l’invention. (…) [L’imagination] est un état de vie profond communiqué à la matière : comme si, plus on descendait dans la matière, plus on s’élevait dans l’esprit. »

Charles-Ferdinand Ramuz, La pensée remonte les fleuves

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Du côté de Nadja

 

nadja« *Sur la porte de beaucoup de maisons arabes, s’inscrit, me dit-on, une main rouge, au dessin plus ou moins schématique : la « main de Fatma ». » C’est une note de bas de page de Breton à la suite du passage où Nadja lui demande d’écrire un roman sur elle et ajoute : « Tu trouveras un pseudonyme, latin ou arabe. »

« La beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas. » En train de relire Nadja, et donc plongée dans la grâce. Une lecture capitale dans mon adolescence, et bien plus qu’une lecture, une expérience. Je me rends compte que le texte a déjà 89 ans, mais moi je l’ai vécu au présent, et le présent se représente quand je le relis. J’avais une amie, Kiki, en qui je voyais une sorte de Nadja, elle dessinait un peu comme elle, et puis une autre camarade qui s’appelait Nadia, enfin Nadja était vivante çà et là, un peu partout, et moi j’entrais dans mes rêves la nuit, consciemment, et je voyais, je sentais le jour des choses qu’on ne voit pas. « Qui étions-nous devant la réalité, écrit Breton, cette réalité que je sais maintenant couchée aux pieds de Nadja, comme un chien fourbe ? Sous quelle latitude pouvions-nous bien être, livrés ainsi à la fureur des symboles, en proie au démon de l’analogie, objet que nous nous voyions de démarches ultimes, d’attentions singulières, spéciales ?  » Et : « J’ai pris, du premier au dernier jour, Nadja pour un génie libre, quelque chose comme un de ces esprits de l’air que certaines pratiques de magie permettent momentanément de s’attacher, mais qu’il ne saurait être question de se soumettre. » Et encore : « Il se peut que la vie demande à être déchiffrée comme un cryptogramme. Des escaliers secrets, des cadres dont les tableaux glissent rapidement et disparaissent pour faire place à un archange portant une épée ou pour faire place à ceux qui doivent avancer toujours, des boutons sur lesquels on fait très indirectement pression et qui provoquent le déplacement en hauteur, en longueur, de toute une salle et le plus rapide changement de décor : il est permis de percevoir la plus grande aventure de l’esprit comme un voyage de ce genre au paradis des pièges. »


main de fatma-min (1)Nadja
est au vingtième siècle ce que sont les Illuminations au dix-neuvième, ce que sera Voyage au vingt-et-unième. Quelques jours avant de le relire, sans y penser – je m’en rends compte maintenant -, j’ai remis en pendentif la main de Fatma qui me fut offerte quand je vécus à Essaouira, et ce dimanche, sans y penser non plus, je suis allée avec mon amoureux au château et à la forêt de Saint-Germain-en-Laye, comme j’ai lu hier soir que l’avaient fait aussi Breton et Nadja. Je ne renoncerai pas à la pensée poétique, car elle seule donne la vie, sauve la vie, pour soi et pour le monde. « Qui vive ? Est-ce vous, Nadja ? Est-il vrai que l’au-delà, tout l’au-delà soit dans cette vie ? », demande-t-il. La Reine, dit Rimbaud, connaît la réponse.

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Amour courtois. « Yvain ou le Chevalier au lion »

yvain

image trouvée sur Le chevalier courtois, où l’on peut aussi écouter un beau chant médiéval

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Découvrant que le programme de l’agrégation de Lettres modernes de l’année prochaine (2018) compte cette oeuvre au programme, je republie cette note.

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Mon commentaire (ancien) sur les vers 1974 à 2038 d’Yvain le chevalier au lion, de Chrétien de Troyes

Après avoir caché Yvain et convaincu sa dame de l’épouser, Lunette l’a conduit auprès de Laudine. Première entrevue délicate, au cours de laquelle le meurtrier du chevalier de la fontaine et sa veuve doivent poser les bases de leur entente. Leur accord intervient à l’issue d’une conversation menée en trois étapes, correspondant aux exigences de l’amour courtois. En guidant Yvain sur la voie de réponses qu’elle connaît déjà, Laudine participe activement à leur réconciliation. Celle-ci s’articule sur un échange : si Yvain a « mesfait » par son meurtre, Laudine a « forfet » par sa beauté ; en l’exprimant, l’un et l’autre cherchent à élaborer un rapport équilibré.

Ce premier dialogue entre Yvain et Laudine obéit à une construction savante, destinée à honorer les lois de l’amour courtois. Les trois moments de leur discours s’enchaînent en une progression harmonieuse. Après s’être remis entre les mains de Laudine, Yvain se fait pardonner son crime ; puis il déclare son amour et, s’engageant à défendre la fontaine, reçoit l’accord de la dame.

Mes sire Yvains maintenant joint ses mains,

si s’est a genolz mis.

Par cette attitude, Yvain exprime le dévouement du vassal à son suzerain, et un sentiment presque religieux de dévotion à sa dame. Avant d’avoir prononcé une parole, il détermine par ce geste le sens de leur rapport, les règles de leur conversation, et sa finalité. Ses premiers mots vont venir confirmer sa position. Il s’en remet à Laudine au point de ne pas même lui demander grâce : je ne vos querrai merci. Devançant sa volonté, il la remercie du sort qu’elle lui réserve, quel qu’il soit. À ce point du discours, sa parole tient lieu d’acte. Ayant consenti verbalement à mourir pour réparer ses torts, il s’en trouve acquitté : si soiez de l’amande quites.

Pour que son pardon soit entier, il faut encore que Laudine reconnaisse la légitimité de l’acte d’Yvain, qui bien esgarde droit, et l’inutilité d’un châtiment : rien ne me vaudroit/qant fet ocirre vos avroie. En insistant sur sa victoire, Laudine rappelle aussi (en la sous-entendant) la supériorité d’Yvain : par sa force et son courage, il est digne d’être aimé. L’admiration réciproque est l’une des conditions essentielles de l’amour courtois.

Une autre de ses lois est la discrétion. Aussi Yvain aura-t-il bien du mal à composer entre cette réserve de rigueur et la nécessité ici absolue de déclarer nettement son amour. Pour cela, il a d’abord recours à la métaphore classique de l’amour entré dans le cœur par les yeux. Ayant révélé prudemment son amour et l’objet de son amour, Yvain finit par se dévoiler totalement en une très belle période, rythmée par le rappel des an tel… en tel en début de vers et fermée sur cette chute majestueuse : que por vos vuel morir ou vivre.

Significative aussi : dès lors il ne lui reste plus qu’à s’engager à défendre la fontaine pour finir de convaincre Laudine. Selon l’esprit courtois, la bravoure et la soumission du chevalier trouvent leur récompense – et leur origine mystérieuse – dans l’amitié de la dame.

Tout au long de leur dialogue, Yvain semble travailler à convaincre Laudine : c’est lui qui, devançant son désir, s’en remet à elle : lui qui, par un artifice de rhétorique, lui fait admettre sa non-culpabilité ; lui qui, enfin, déclare son amour et se met à son service. Pourtant, le rôle de Laudine est primordial : en lui posant des questions pour le relancer, le forcer à aller plus loin, elle l’aide à s’exprimer, le guide dans le sens que la loi exige pour aboutir à un accord. Dès le début, elle connaît l’issue de leur conversation. Elle s’est d’ailleurs joué seule la scène de la réconciliation, trois nuits auparavant. Tout en menant le dialogue vers un but déterminé, elle doit sembler se laisser convaincre ; paraître maîtresse de la situation parce qu’en dernier ressort détentrice du pardon ou du châtiment, alors qu’elle a déjà adopté la seule solution possible.

L’ambiguïté de son jeu permet de ménager l’honneur de chacun d’eux (elle n’a pas l’air de céder sans raisons, lui a l’occasion de se disculper et tous deux celle de montrer la noblesse de leurs sentiments), et surtout de laisser s’exprimer par leur bouche les règles de la courtoisie, qui ont ici un effet cathartique. On a déjà vu comment Yvain, par la seule affirmation de sa détermination à mourir, a été acquitté de toute peine. Or c’est Laudine elle-même qui, dès sa première phrase, l’a poussé dans cette direction : et se je vos oci ? ; qui, aussitôt après sa réponse, la vostre grant merci, l’a relancé, encouragé à réitérer ses dires : einz mes n’oï tel. Petite formule laissant percer et son admiration, et son envie d’entendre les raisons d’une telle soumission.

Toutes les questions de Laudine (directes, ou déguisées comme ici) sont très fines et orientées. Même lorsqu’elles semblent très franches, voire indignées, ou lorsqu’elles prennent l’apparence de la naïveté. Outre la difficulté à réaliser l’alliance entre l’obligation de réserve d’Yvain et la nécessité conjoncturelle de faire s’exprimer son amour, il semble qu’il y ait dans l’insistance de Laudine une certaine part de coquetterie. Cette série de questions serrées et très précises révèle en tout cas pleinement la confiance de Laudine en Yvain et son acquiescement préalable à ses réponses.

Au terme de leur discussion, Yvain promettra de défendre la fontaine vers toz homes, Laudine acceptera qu’ils soient bien acordé. Cet échange de type classique – l’amitié de la dame contre le service du chevalier – repose ici sur un autre échange, plus implicite. Une sorte d’envers de l’échange, l’aveu de leur faute respective. Yvain a mesfet par les armes, Laudine forfet par sa beauté. De ces crimes inhérents à leur nature, à leur fonction, ni l’un ni l’autre ne sont responsables. Chacun d’eux s’innocente en prononçant (ou en faisant prononcer) leur faute, en faisant apparaître son caractère fatal. L’expression d’une nécessité négative leur permet de déboucher sur une nécessité positive. Car tel doit être le sens commun révélé à l’issue d’une série d’épreuves bien comprise.

Le roman laisse deviner plutôt qu’il ne montre le sens commun et le processus de sa quête. Ici, l’échange d’un méfait contre un forfait, au lieu de se faire de manière explicite, est inscrit dans la trame du texte, partagé exactement en sa moitié (au vers 2016) entre le rappel du crime d’Yvain et l’expression de l’amour provoqué par Laudine. La « faute » de chacun d’eux est pour l’autre à la fois sujet de douleur et sujet d’admiration. Etroitement liées, elles sont complémentaires parce que contenant chacune et la punition et le pardon de l’autre : ayant tué, Yvain va voir Laudine et l’aimer, tandis que sa beauté l’ayant faite aimer, Laudine devra oublier son mari ; Yvain pardonne ses souffrances d’amoureux à celle qu’il a fait pleurer, tandis que Laudine pardonne sa douleur de veuve à celui qui par amour s’engage à la protéger. La fontaine représente ici l’élément unificateur, le « plus » auquel ils sont arrivés par la combinaison d’éléments « moins » par « moins ».

Cette première entrevue de Laudine et Yvain résume le fonctionnement de l’amour courtois. Tout en obéissant aux lois du genre, Chrétien n’en est pas moins un créateur doué d’une fine psychologie et d’un regard plein d’humour sur le comportement de ses personnages, qu’il nous rend ainsi plus proches. Si l’on peut sourire de la timidité d’Yvain et de la coquetterie de Laudine, on ne peut oublier la recherche, constamment inscrite dans leur dialogue, d’un équilibre à trouver au profit de l’amour et du bien commun. Cette haute idée des rapports amoureux, érigés en véritable science, basés sur l’admiration réciproque, illustre la quête de l’idéal de toute une communauté.

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Raoul Hausmann, artiste, inventeur, écrivain, peintre, photographe, plasticien, danseur… bref, poète

raoul hausmann par august sanderRaoul Hausmann par August Sander

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raoul hausmann le_phoneme_jef_golyscheff-min (1)Raoul Hausmann : Le Phoneme Jef Golyscheff (in OU 38/39)

ses phonèmes en lettres, en images, et ses phonèmes en sons :

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raoul-hausmann-nu-28,-ile-de-sylt-(vera-broïdo)une de ses photos : Nu 28, Ile de Sylt (Vera Broïdo), 1931

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son film L’homme qui a peur des bombes, interprété par lui-même :


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et enfin, Dada à l’école des Chartes, avec cette excellente conférence d’Annabelle Ténèze sur les traces de Raoul Hausmann, où l’on voit nombre de ses autres oeuvres :


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Sarane Alexandrian, « Le surréalisme et le rêve ». Le poète à venir

Le premier passage est extrait de l’ « Argument » du tout début de ce livre, à la fois vision, réflexion et mémoire du surréalisme. Sarane Alexandrian le raconte de l’intérieur et par le biais de la place du rêve, un élément essentiel du mouvement jusque là délaissé par la critique. Les autres passages cités sont de la fin du dernier chapitre en forme de conclusion ouvrante, intitulé « Le poète à venir ». Un livre de vrai surréaliste, un livre qui, comme les manifestes de ses débuts, occupe une place essentielle dans l’histoire du mouvement, en le resituant, le restituant, le pensant avec l’autorité d’un compagnon de Breton jamais inféodé, jamais nostalgique, attentif à déceler finement les origines, les caractéristiques et les développements du surréalisme à travers ses différents acteurs. Son message me paraît plus que jamais urgent.

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deux fenêtres-mincet après-midi à Paris 5e, photo Alina Reyes

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« Le surréalisme est donc avant tout un « certain automatisme psychique », qu’il s’agit de dégager, de stimuler, de mettre en action dans la parole et dans le comportement, de favoriser, de faire prévaloir sur les autres modes de conduite. Cet automatisme psychique a pour référence essentielle l’ « état de rêve », mais ne se confond pas avec lui ; le rêve est un produit parmi d’autres d’une telle activité, et son intérêt fondamental vient principalement de ce qu’il en propose un exemple permanent et qu’il lui sert de modèle universel. Enfin, Breton reconnaît à bon escient qu’à l’époque où commence l’aventure collective dont il sera le meneur, l’état de rêve est encore mal délimité. Il apparaît dès lors clairement que le surréalisme, depuis son origine jusqu’à son ultime aboutissement, a été une prospection continue de l’état de rêve, afin d’en découvrir les véritables limites, beaucoup trop floues à travers la littérature, et trop restreintes à travers la psychologie. Partant de considérations sur « le peu de réalité », il a prouvé éloquemment que la seule manière de libérer l’homme des contraintes idéologiques, d’assurer à l’esprit des conquêtes inépuisables, était d’agrandir l’état de rêve, d’en préciser les prérogatives, et de donner un plein effet réel à tout ce qui émanerait de cette source imaginaire. »

« Le rêve est la grande force anti-œdipienne qui permettra à l’humanité de transgresser ses limites. L’écriture n’a de valeur absolue qu’en tant qu’elle laisse cette source s’épancher librement. (…) Le poète est un homme qui fait de ses désirs des réalités, et de ses rêves un moyen d’alimenter sans fin ses désirs.

(…) Le surréalisme a posé en principe que les investigations du poète devaient rivaliser en objectivité avec celles du savant. Mais il n’a pas accepté de faire du premier l’exploitant ou le vulgarisateur d’une découverte du second, estimant à la suite de Rimbaud, dans sa lettre dite du Voyant, que le poète, en surexcitant ses facultés, « devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit et le suprême Savant ! – car il arrive à l’inconnu ! »  »

Sarane Alexandrian, Le surréalisme et le rêve, Gallimard NRF 1974

J’ai eu la chance de connaître Sarane Alexandrian, qui m’avait appelée à collaborer à sa revue Supérieur Inconnu après avoir lu mon roman Derrière la porte, et qui me comptait parmi les surréalistes. C’était un poète humble et bon, plein de noblesse, d’érudition discrète, d’enthousiasme, d’amitié, de joie, de sourire.

Son site

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Alain Jouffroy, « Manifeste de la poésie vécue »

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« Le poète voit le monde comme un départ »

« A priori plus libre que le peintre, le poète est censé créer des espaces mentaux »

« Mais qu’est-ce qu’une beauté qui ne coïncide pas avec les circonstances, les aléas, les catastrophes, les rencontres de hasard, la géographie, l' »accidentalité », comme dit Matta, du terrain de la vie ? Celle d’un mannequin, enfermé sans corps dans une vitrine. »

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« En fait, rien, absolument rien, ne peut demeurer étranger à ce que les poètes vivent et écrivent. Ce sont des encyclopédistes ambulants. En cela, ils ne cherchent pas à devenir des « êtres exceptionnels », mais au contraire à se confondre avec l’immense anonymat des êtres vivants. »

« Telle que la pratique, parmi d’autres activités, l’art-maker, la poésie est aussi la révolte contre l’idolâtrie de l’oeuvre d’art, comme celle de la poésie elle-même. Il considère que les poèmes sont des moyens ne justifiant à l’avance aucune fin. »

« Un très grand nombre d’artistes – les artmakers qui, en Afrique, utilisent et transforment les objets de récupération, comme sait si poétiquement le faire, par exemple, Monique Le Houelleur, mais aussi partout ailleurs – sont en train de s’engager dans de nouveaux processus d’unification entre le réel, tout le corps du réel, et l’image.
Quelle « unification » ? Celle de l’art, du non-art et de l’anti-art. Conscient des limites inhérentes à tout art et des étranges, timides et inexplicables limitations auxquelles se condamnent le plus souvent les poètes et les artistes, l’artmaker se prépare toujours au pire, pare au plus pressé et crée à l’avance des passerelles, n’abandonne en aucun cas les parties créatrices en cours.
Il inaugure les temps qui viennent – c’est l’expression de Michel Guet – comme l' »âge du faire ». »

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« Aujourd’hui, on peut se donner les moyens d’être non seulement conscient de sa conscience, mais conscient de son inconscience. Ce fut celle des hommes de ma génération que de céder, par ignorance et par idéalisme, à certaines propositions que Heidegger a formulées à propos de Hölderlin. (…) La prééminence accordée à l’irréel, le doute latent exprimé en de telles circonstances par Heidegger sur l’existence même du réel, me font l’effet d’une fuite, éhontée (…) L’art de camoufler en fausse objectivité l’absence, volontaire, de « je », cet art propre à tous les idéologues et à tous les scientistes(…) a grandement aidé Heidegger, frappé par son dieu du silence, à se dissimuler devant Paul Celan la réalité même de l’inconceptualisable : l’holocauste. »

« La révolution telle que je la conçois commence par la poésie vécue. »

 

bouquet-minaujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Société et prédation

Cette très intéressante conférence de Jean-Michel Leniaud, professeur d’Histoire de l’art de l’époque contemporaine à l’École des chartes, intitulée « Société et prédation : le sacrifice par substitution et le loup-garou », m’a inspiré deux brefs commentaires, notamment à propos de René Girard et de Un roi sans divertissement de Jean Giono, que je donne après la vidéo ainsi que la copie du texte de Chrétien de Troyes dont il est question au cours de la conférence.

 

Le postulat de départ de Girard est faux. La science prouve que les hommes se nourrissaient de viande (de chasse) avant d’être cultivateurs (c’est alors que leurs dents ont commencé à se carier). Toute sa thèse est en fait inspirée de la croyance au sacrifice du Christ, et de la logique patriarcale et abrahamique. Le cannibalisme est un fait, la logique patriarcale aussi, mais l’erreur de Girard est de considérer ce système comme une fatalité. Il s’agit de croyance de sa part, non de science.

Il y a un autre sens à la « chasse à l’homme » : la chasse à « qu’est-ce que l’homme ? » Dans Langlois on entend Langue et Loi. Ce qui nous ramène au Logos, et à une certain logique où la « loi » est celle de « l’oie » saignée, la loi du crime comme tentation de l’homme roi sans divertissement. Loi de la mort, au sens où Heidegger appelait l’homme un « être pour la mort ». Loi de l’anti-vie, de la fascination, du recours au faux qui conduira Actéon à être mangé par ses chiens.

Passage du Conte du Graal de Chrétien de Troyes :

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source

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Alexandre Grothendieck bientôt publié. Qu’est-ce qu’un génie ?

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On m’annonce que Récoltes et semailles, d’Alexandre Grothendieck, va bientôt être publié aux éditions Hermann, en deux volumes d’une édition « plutôt luxe ». Si vous n’êtes pas riches, vous pouvez encore télécharger ce livre mis à disposition en pdf ici. Car on va s’occuper, me dit-on aussi, de le faire retirer d’internet. Je salue l’initiative de l’Université Paris 13 qui a permis aux internautes intéressés de découvrir ainsi une œuvre que les éditeurs refusèrent de publier au temps où l’auteur désirait la publier – ensuite il a déclaré refuser qu’elle soit publiée… d’autant que personne, autant que je sache, ne désirait le faire.

En même temps que cette annonce, on me dit qu’Alexandre Grothendieck, unanimement reconnu comme l’un des plus grands génies des mathématiques de tous les temps, était un « homme exceptionnel mais orgueilleux ». Quel contresens absolu. Et banal. Un génie orgueilleux, cela n’existe tout simplement pas. Le génie implique l’humilité absolue, même si cela ne se voit pas.

Qu’est-ce qu’un génie ? Un être dont la pensée est pure. La médiocrité vient de ce que l’homme, même intelligent ou doué, est animé par des pensées impures – non pas au vieux sens sexuel des curés, mais au sens où son existence se préoccupe de poursuivre des buts sociaux : être une personne en vue, avoir de l’argent, avoir quelque pouvoir sur d’autres, manipuler et manœuvrer pour cela. Nul être ne peut développer son génie en se laissant encombrer et corrompre par de telles pensées.

Les génies sont les saints réels. Les saints des religions sont faux, c’est pourquoi ils plaisent. Les saints réels renvoient ceux qui les regardent, par contraste éclatant, à leur médiocrité. D’autant plus insupportable qu’on ne naît pas médiocre, on le devient. Aucun petit enfant n’est médiocre, tous sont géniaux mais peu le restent en grandissant, par la faute de l’environnement qui châtie constamment le génie et par la faute de ceux qui s’y soumettent et perdent ainsi leur génie. La société hait le génie parce qu’il la menace, du moins est-ce ainsi qu’elle le ressent. En vérité le génie ne menace que le mal dans la société, mais comme les hommes ont obtenu leur position etc. par le mal, les mensonges, manœuvres et manipulations diverses, ils ne peuvent y renoncer sans voir s’écrouler l’ordre inique qu’ils ont instauré ou au sein duquel ils se sont fait une place. Le génie qui ne marche pas dans ce système est donc taxé d’orgueil. Mais comme disent les enfants, c’est celui qui le dit qui y est. L’homme médiocre vit dans l’orgueil, cette pommade qui le protège de son indignité. Le génie est nu, va nu.

Le poème de Baudelaire « Bénédiction » commence par ces vers :

 
« Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :

–  » Ah ! que n’ai-je mis bas tout un nœud de vipères,
Plutôt que de nourrir cette dérision !
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
Où mon ventre a conçu mon expiation ! »

 
Et quand, dans l’évangile, la mère et les frères de Jésus viennent le chercher alors qu’il est en train de parler, il répond : « Qui est ma mère, qui sont mes frères ? » Car nul n’est génie en son pays. La vraie famille des génies est ailleurs, elle est dans les êtres qui les voient avec un cœur purifié. Les autres, ceux qui appartiennent non à la pensée mais à la société, les sacrifient, en font leur victime expiatoire. Socrate doit boire la ciguë, Jésus comme tous les prophètes est persécuté, Nietzsche comme tant d’autres choisit plutôt la folie, Rimbaud s’en va, Van Gogh est « suicidé de la société », comme le dit Artaud. Car ainsi que le résume René Char, « Ce dont le poète souffre le plus dans ses rapports avec le monde, c’est du manque de justice interne. » Les génies sont juste justes, à tous les sens du terme. Les hommes sont dans l’existence, le génie dans le pur être.

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Maurice Blanchot et le Journal d’écrivain

vu du metro-minvu du métro, ces jours-ci, photo Alina Reyes

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Relisant L’Espace littéraire lu il y a bien longtemps, au premier temps de mes études universitaires, je vois qu’après avoir écrit beaucoup de livres j’en ai une autre lecture, permettant une confrontation plus fine et plus nette avec Blanchot – que je rencontre sur certains points, alors que mon expérience est tout à l’opposé sur d’autres. Et puisque nous sommes ici dans le Journal de mon corps et âme, lui-même compris dans le Journal de Jules, je recopie – moi qui tiens mon Journal, avec des interruptions, depuis l’âge de douze ans – en guise de parole du jour le chapitre de son livre intitulé « Recours au Journal » – puis j’ajoute la vidéo de l’émission Un siècle d’écrivains sur lui. En cette période où même la nuit en dormant, et dès que je me réveille, je pense à mes travaux en cours, les rêve, les pense et les travaille avec faim et bonheur.

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« Il est peut-être frappant qu’à partir du moment où l’œuvre devient recherche de l’art, devient littérature, l’écrivain éprouve toujours davantage le besoin de garder un rapport avec soi. C’est qu’il éprouve une extrême répugnance à se dessaisir de lui-même au profit de cette puissance neutre, sans forme et sans destin, qui est derrière tout ce qui s’écrit, répugnance et appréhension que révèle le souci, propre à tant d’auteurs, de rédiger ce qu’ils appellent leur Journal. Cela est très éloigné des complaisances dites romantiques. Le Journal n’est pas essentiellement confession, récit de soi-même. C’est un Mémorial. De quoi l’écrivain doit-il se souvenir ? De lui-même, de celui qu’il est, quand il n’écrit pas, quand il vit la vie quotidienne, quand il est vivant et vrai, et non pas mourant et sans vérité. Mais le moyen dont il se sert pour se rappeler à soi, c’est, fait étrange, l’élément même de l’oubli : écrire. De là cependant que la vérité du Journal ne soit pas dans les remarques intéressantes, littéraires, qui s’y trouvent, mais dans les détails insignifiants qui le rattachent à la réalité quotidienne. Le Journal représente la suite des points de repère qu’un écrivain établit pour se reconnaître, quand il pressent la métamorphose dangereuse à laquelle il est exposé. C’est un chemin encore viable, une sorte de chemin de ronde qui longe, surveille et parfois double l’autre voie, celle où errer est la tâche sans fin. Ici, il est encore parlé de choses véritables. Ici, qui parle garde un nom et parle en son nom, et la date qu’on inscrit est celle d’un temps commun où ce qui arrive arrive vraiment. Le Journal – ce livre apparemment tout à fait solitaire – est souvent écrit par peur et angoisse de la solitude qui arrive à l’écrivain de par l’œuvre.

Le recours au Journal indique que celui qui écrit ne veut pas rompre avec le bonheur, la convenance de jours qui soient vraiment des jours et qui se suivent vraiment. Le Journal enracine le mouvement d’écrire dans le temps, dans l’humilité du quotidien daté et préservé par sa date. Peut-être ce qui est écrit là n’est-il déjà qu’insincérité, peut-être est-ce dit sans souci du vrai, mais c’est dit sous la sauvegarde de l’événement, cela appartient aux affaires, aux incidents, au commerce du monde, à un présent actif, à une durée peut-être toute nulle et insignifiante, mais du moins sans retour, travail de ce qui se dépasse, va vers demain, y va définitivement.

Le Journal marque que celui qui l’écrit n’est déjà plus capable d’appartenir au temps par la fermeté ordinaire de l’action, par la communauté du travail, du métier, par la simplicité de la parole intime, la force de l’irréflexion. Il n’est déjà plus réellement historique, mais il ne veut pas non plus perdre le temps, et comme il ne sait plus qu’écrire, il écrit du moins à la demande de son histoire quotidienne et en accord avec la préoccupation des jours. Il arrive que les écrivains qui tiennent journal soient les plus littéraires de tous les écrivains, mais peut-être précisément parce qu’ils évitent ainsi l’extrême de la littérature, si celle-ci est bien le règne fascinant de l’absence de temps. »

Maurice Blanchot, L’Espace littéraire

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