Beckett dénonce l’attaque de la société contre la parole, le sens

Fin-de-partie la manufactureFin de Partie, mise en scène de Jean-Claude Fall à La Manufacture

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Dans Fin de partie, quatre personnages sont en scène : Hamm, vieil impotent aveugle ; Clov, qu’il harcèle ; Nagg et Nell, les parents de Hamm, dans une poubelle. Après de longs renvois de mots, aussi inutiles que dérisoires, entre autres à propos d’un puce et d’un rat, la pièce se termine par un monologue de Hamm, entrecoupé de très nombreuses didascalies. Leur omniprésence et la brièveté des phrases composent un texte hoquetant, bégayant, n’allant de rien à rien, sinon d’un dévoilement (Hamm enlève ses lunettes, révélant des yeux qui ne voient pas) à un voilement (mouchoir sur son visage, et RIDEAU).

Sur deux pages, le monologue contient vingt-six fois la didascalie Un temps. Comme en musique, libre à l’interprète de régler la durée des temps indiqués. Ils hachent la parole, la menacent d’envahissement, de destruction. Les gestes du personnage concourent à ce travail de sape. Enlever ses lunettes, sortir ses lunettes. Sortir son mouchoir, remballer son mouchoir (un mouchoir dont l’importance n’est pas sans rappeler un autre mouchoir célèbre du répertoire, celui du Tartuffe). Lever le sifflet, lâcher le sifflet. Arracher le sifflet, jeter le sifflet. Autant de gestes auxquels la parole se joint, les redoublant, accentuant leur caractère dérisoire. Jusqu’au moment final où un geste enfin s’accomplit : le mouchoir posé sur le visage de Hamm et le rideau se refermant : la mort.

Le monologue de Hamm comporte des adresses qui restent sans réponse, participant à cet anéantissement du sens suggéré par la perte du temps, la perte de temps, la ratiocination. « J’appelle » dit-il, mais on ne sait qui. Puis il s’adresse à un tu qui semble ne pouvoir être que lui-même. Loin de se déployer vers autrui, la parole s’involue, se replie. Il appelle Père et Clov, avec insistance, en vain. Inexorablement, l’aphasie gagne, jusqu’au moment où la parole est définitivement coupée : « N’en parlons plus (…) Ne parlons plus. » Ne reste que le linge, drap mortuaire. Le texte prend fin avec le tissu : le fil fragile de la parole rompu, ne reste que celui de la matière, qui se tient encore même si elle est appelée au pourrissement, et qui sert à clore l’histoire et l’être qui l’a vécue. « Instants nuls, toujours nuls, mais qui font le compte »… le compte de « cent mille derniers quarts d’heure », d’une vie vécue pour-la-mort (comme dans la philosophie de Heidegger).

Clov et Hamm, « clou » et « marteau » (ou « jambon ») ? Père et « serviteur souffrant », comme dit la Bible ? Plusieurs indices permettent aussi de lire dans le texte une parodie du christianisme : les thèmes de l’aveugle (ici non guéri) ; du mouchoir sur le visage tel un linge de Véronique (ici sans impression) ; de la prière et de la descente ; de la dialectique entre rapetisser et grandir (selon le mot de Jean le Baptiste par rapport au Christ).

C’est Clov qui avait le premier pris la parole au début de la pièce, par ces mots prononcés avec « regard fixe, voix blanche » : « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir ». Un peu après, Hamm s’était réveillé sous son mouchoir. Première résurrection d’un mort, finalement condamné ? Mais il ne s’agit que d’une « fin de partie » et comme chez Kafka la mort ne suffit pas à tout nettoyer : « C’était comme si la honte dût lui survivre », écrit-il de Joseph K. à la fin du Procès. Quelques années plus tard, Beckett écrira un petit film de 17 mn intitulé Film, avec Buster Keaton dans le rôle [le film a été supprimé des plateformes de vidéo mais on peut encore le voir ici, malheureusement entrecoupé de publicités]. Film muet (l’aphasie a gagné) où tout est question de regard, de stigmatisation et de honte. Une sorte de prophétie sur la « société du spectacle », ce monde de la didascalie envahissante, où la communication, la com’, prend le pas sur le sens, sur la parole sensée. De cette société insensée, inique et stupide, Beckett, grâce au théâtre, nous purifie.

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(Retranscription de mes notes pour un commentaire de texte donné lors d’un oral de l’agrégation, au cours duquel j’ai notamment mentionné aussi la bouffonnerie de la scène)

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Du lieu commun à la pensée en passant par Socrate, dans les Essais de Montaigne III, 12

Ajout du 2 août 2017 : j’actualise cette note avec ce lien vers une autre de mes notes où je pose la question d’une éventuelle discrimination religieuse au concours (pour cet oral sur Montaigne et un autre sur Char).

Voici, avant évocation de la polémique qui a suivi, la retranscription exacte, avec introduction, conclusion et quelques passages rédigés, des notes que j’ai prises (servant à soutenir la parole) pendant les 6 heures de préparation de l’épreuve phare à l’oral de l’agrégation de Lettres modernes. Il m’a été demandé une étude littéraire (l’épreuve un peu vague qui donne lieu aux plus mauvaises notes), j’en donne le résultat et je le commente après la retranscription.
Montaigne est au programme de l’agrégation de Lettres classiques pour l’année 2018.

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« Fais que ma vieillesse ne soit ni honteuse ni privée de ma lyre ». Horace, Odes. C’est la dernière citation des Essais de Montaigne, et son Livre III se termine sur elle. Le texte de six pages que nous allons étudier se situe dans la deuxième moitié des quarante pages du chapitre 12 de ce livre. Le chapitre précédent (11, « Des boiteux »), se terminait sur le constat que « Les uns tiennent en l’ignorance, cette même extrémité, que les autres tiennent en la science. » Notre chapitre s’ouvre sur cet autre constat : « Quasi toutes les opinions que nous avons, sont prises par autorité et à crédit. » Tandis que le chapitre suivant (13, « De l’expérience »), pose d’emblée que « Il n’est désir plus naturel que le désir de connaissance. » C’est bien dans le cadre de ces trois constats que se situe notre passage, lui-même témoin de la logique à la fois souple, imagée et rigoureuse, à l’œuvre dans le livre de Montaigne. Le texte constitue en effet un cheminement impeccable de la vie de l’homme à la vie du discours. Dans un premier temps, de « Nous n’aurons pas faute » à « se craindre des Dieux », Montaigne donne le plaidoyer de Socrate lors de son procès, qu’il paraphrase de l’Apologie de Socrate de Platon : il s’agit de donner en exemple son attitude face à la mort. Dans un deuxième temps, de « Voilà pas un plaidoyer » à « l’art n’y peut joindre », Montaigne commente ce plaidoyer et commente la justesse de Socrate. Et dans un troisième temps, de « Or nos facultés » à « l’honneur de l’allégation », Montaigne continuant pourrait-on dire à chevaucher la même logique, passe en douceur à une autre vitesse, une autre allure, embraye de la dimension de la vie de l’homme à celle de la vie du discours, pour établir la supériorité de « l’invention » sur « l’allégation ».
Ce passage constituant en lui-même une leçon d’une parfaite élégance, nous essaierons tout simplement de chevaucher à sa suite pour étudier la façon dont Montaigne nous indique comment se conduire face à la mort et face aux lieux communs, et comment « parler et vivre » sont liés.
Dans un premier temps, nous allons donc suivre Montaigne dans sa retranscription du discours de Socrate face à ses juges, en y distinguant trois thèmes : a) le pari de Socrate ; b) les obligations de la vie ; c) le choix d’une éthique.
Dans un deuxième temps, nous regarderons comment l’auteur des Essais commente ce qu’il appelle le plaidoyer de Socrate : a) en faisant l’éloge de la simplicité de Socrate ; en rapportant les effets de sa justesse, notamment sur les Athéniens ; c) en justifiant le choix du penseur grec par des considérations sur la mort.
Dans un troisième temps, nous serons attentifs à la leçon finale tirée par Montaigne dans le troisième mouvement de sa démonstration : a) par le passage du « il » de Socrate au « nous » et au « je » ; b) par des observations sur la pratique de la citation ; c) en témoignant de sa recherche du dépassement de la citation par l’invention et la réinvention.

I Le discours de Socrate

a) le pari de Socrate

Celui qui va parler dans ce passage, Socrate, est introduit brièvement comme l’un de ces bons maîtres dont un « nous » qui désigne à la fois l’auteur et ses lecteurs ne manqueront pas pour apprendre à philosopher, c’est-à-dire, pour paraphraser Montaigne, à mourir et à vivre. L’un de ces « interprètes de la simplicité naturelle », celle des paysans et autres représentants de la « vérité naïve » qu’il a vantés dans les lignes précédentes. Il est remarquable que le discours de Socrate dans un moment aussi essentiel, aussi décisif, puisqu’il se trouve, rappelle-t-il, « devant les juges qui délibèrent de sa vie », ne soit séparé de la parole propre de Montaigne par aucun signe de ponctuation (hormis le point qui sépare deux phrases habituellement du même locuteur), de typographie, de présentation, ni par quelque incise comme « dit-il ». D’une phrase à l’autre, le je n’est pas le même et c’est une façon d’inviter le lecteur à faire sien, comme Montaigne, le je de Socrate, à entrer en empathie de pensée avec lui. En somme, il nous met en selle par un acte de pensée bondissant, après nous avoir mis le pied à l’étrier par sa brève introduction. Un acte de pensée paradoxale, propre à réveiller le lecteur – comme les juges. « J’ai peur, messieurs, si je vous prie de ne me faire mourir, que je m’enferre en la délation de mes accusateurs. » Autrement dit, si Socrate demande qu’on lui laisse la vie, il fera le jeu de ses accusateurs. On l’accuse de remplacer les anciens dieux par d’autres et de corrompre la jeunesse. Lui veut montrer au contraire qu’il ne souhaite pas être au-dessus des lois de la cité, qu’il s’y conforme, n’ayant pas, contrairement à ce qu’on l’accuse de prétendre, « quelque connaissance plus cachée, des choses qui sont au-dessus et au-dessous de nous. »
Au contraire, ne sachant pas, il se place devant la perspective de la mort dans une sorte de pari : puisque nul ne peut savoir « ni quelle est, ni quel il fait en l’autre monde », il ne voit que deux possibilités : soit la mort est indifférente, si c’est un anéantissement, un repos éternel ; soit, si elle permet de rejoindre de « grands personnages trépassés »et d’être débarrassé des « juges iniques et corrompus » (jolie pique à ceux qui lui font face), elle est alors enviable. Un pari simple et sans calcul, où l’on est au moins non-perdant.

b) Les obligations de la vie

Elles sont de plusieurs ordres. Sociales : ne pas offenser son prochain, ne pas désobéir au supérieur, soit Dieu soit homme. Familiales : ne pas peiner ses amis et parents, ne pas abandonner ses enfants. Et la responsabilité envers ses concitoyens, que lui-même exerce en enseignant jeunes et vieux, et au nom de laquelle il demande aux juges d’être justes : « je dis bien que pour votre conscience vous ferez mieux de m’élargir. »

c) le choix d’une éthique

Ayant montré sa bonne foi, Socrate plaide pour le choix d’une éthique. Tant pour ses juges auxquels il conseille non sans humour d’ordonner « que je sois nourri, attendu ma pauvreté, au Prytanée aux dépens publics, ce que souvent je vous ai vus à moindre raison octroyer à d’autres. » Et pour lui-même, qui ne doit pourtant pas les supplier, invoquer leur pitié. Car, dit-il, « je ferais honte à notre ville, en l’âge que je suis et en telle réputation de sagesse que m’en voici en prévention, de m’aller démettre à si lâches contenances. » Ce qui, ajoute-t-il, déshonorerait les autres Athéniens, y compris ses juges auxquels il ne veut pas faire tort en les détournant des seules « raisons pures et solides de la justice ». Tout ceci est savoureux [et j’ai expliqué oralement l’humour et l’ironie du discours]

II Le commentaire du plaidoyer de Socrate

a) l’éloge de la simplicité

Un nouveau paradoxe ouvre cette deuxième partie du texte, et c’est une façon de relancer l’intérêt tout en s’inscrivant dans la continuité des remarques antérieures à l’évocation du discours de Socrate et à sa retranscription. Un plaidoyer, juge Montaigne, « quant et quant naïf et bas, d’une hauteur inimaginable. » Un jugement en forme d’antithèse où le plus bas, c’est-à-dire le plus terre à terre, le plus simple, conduit au plus haut : partant du réel, des choses de la cité et de la famille, Socrate aboutit aux considérations éthiques les plus élevées, qui se traduisent par son refus de se compromettre et de compromettre autrui, fût-ce pour sauver sa vie. Socrate désire un juste dénouement, mais par de justes voies. La fin ne justifie pas les moyens. Et cela, il le dit à sa propre façon, non en empruntant un discours tout fait comme par exemple celui de Lysias. Socrate, avec sa « riche et puissante nature », ne saurait « se parer du fard des figures et feintes d’une oraison apprise. »

b) effets de la justesse de Socrate

Par la sincérité et la justesse de son discours, Socrate a mis les Athéniens de son côté. Après le verdict des juges, celui du peuple [là j’ai évoqué à l’oral l’épisode ironique des juges allant se pendre]. C’est ensuite Montaigne lui-même qui se place face au jugement du lecteur et plaide pour l’exemple qu’il a choisi dans la vie et la parole de Socrate. Ainsi voyons-nous le texte engendrer le texte, la défense du choix de Socrate engendrant celle du choix de Montaigne en une merveilleuse progression naturelle, une dialectique discrète entre l’auteur et le lecteur comme entre les différents personnages, notamment les Athéniens, quelque chose d’une dialectique et d’une maïeutique socratique à la mode de Montaigne qui fait avancer la pensée avec une simplicité et une hauteur dignes de celles dont il fait l’éloge chez d’autres.

c) les considérations sur la mort

À ceux qui considéreraient que l’exemple de Socrate est trop élevé pour pouvoir être suivi par le commun des mortels, Montaigne répond par un nouveau paradoxe, ou du moins en retournant le paradoxe. Ce n’est plus seulement que la simplicité engendre l’élevé, c’est que l’élevé est en réalité ce qu’il y a de plus naturel. Montaigne invite le lecteur à l’observation, plutôt qu’à la répétition d’opinions toutes faites. « Nous avons naturellement crainte de la douleur : mais non de la mort, à cause d’elle-même : c’est une partie de notre être, non moins essentielle que le vivre. »
D’une part la mort en elle-même n’est rien, d’autre part elle est utile à la vie, comme « passage à mille autres vies. » Et nous nous souvenons du titre de ce chapitre : « De la physionomie ». Physio, c’est la nature, phusis. Physionomie, discours sur la nature. Et quand Montaigne parle de cette « république universelle » où la mort sert de « naissance », nous nous souvenons que sa pensée est nourrie de philosophie antique et que cette philosophie nourrit aussi son époque, ce temps d’humanisme que nous avons appelé plus tard Renaissance.

III Du lieu commun à la pensée

a) le passage du « il » au « nous » et au « je »

« Or nos facultés ne sont pas ainsi dressées », objecte Montaigne au début de la troisième partie de sa démonstration. S’ensuit une série de verbes au présent ayant « nous » pour sujets. Montaigne implique le lecteur et l’invite à se regarder face à ses juges et à la mort. Et aussitôt après, il s’implique aussi lui-même. D’abord indirectement : « quelqu’un pourrait dire de moi que je… », puis en répliquant directement à ce quelqu’un : « Certes je… Mais je…. » Comme à son habitude, et comme pour annoncer le titre du chapitre suivant, Montaigne appuie sa pensée sur l’expérience, sur son expérience. Il témoigne de lui-même et c’est sa façon de toucher, comme Socrate, le bas pour atteindre le haut. Faisant ainsi de ses Essais des objets de pensée vivants, habité par la vie dont témoigne un style fluide, une expression enlevée, aussi simple que possible pour exprimer des vérités complexes, révéler sous la couche de crasse de l’opinion (cf juges « pollués ») le visage du réel.

b) la pratique de la citation

Le terme lieu commun a pris aujourd’hui un sens péjoratif. Mais au temps de Montaigne, comme il le raconte, le lieu commun était prôné comme source de savoir [j’en parlais ici en me souvenant d’un cours de Roger Chartier que j’avais suivi au Collège de France où il évoquait ce sujet]. On s’enchantait de redécouvrir les classiques de l’Antiquité, fût-ce seulement à travers quelques citations qu’on appelait lieux communs par référence à leur caractère universel. Des gens confectionnaient des albums de lieux communs (« ces pâtissages », dit Montaigne) comme au siècle dernier ils auraient collectionné des porte-clés. Montaigne lui-même pratique beaucoup la citation, « sans peine et sans suffisance, ayant mille volumes de livres, autour de moi, en ce lieu où j’écris ». Mais il y a manière et manière de le faire, dit en substance Montaigne [la manière intelligente et la manière stupide, ai-je complété à l’oral d’après son texte]

c) le dépassement de la citation par l’invention

Montaigne s’oppose à ces collectionneurs de porte-clés-à-penser en revenant au « nous » : « nous autres naturalistes ». De nouveau nous revenons au titre du chapitre, Montaigne ne perd pas de vue sa position et sa destination. Le nous qu’il convoque n’est plus exactement celui des lecteurs mais celui de tous ceux qui avec lui (dont peuvent faire partie des lecteurs) sont adeptes de la nature et suivent son fonctionnement comme nous-même, lecteurs, suivons le texte de Montaigne. Et ce que dit le texte par ce « nous autres naturalistes », c’est qu’il nous faut comprendre la logique d’une pensée qui, des considérations sur la mort comme outil de naissance e d’augmentation, passe à celle de la citation comme outil de réinvention, à la lecture comme outil d’invention. Et comment des considérations sur l’éthique face à des questions de vie et de mort, on passe à une éthique de la création, de l’écriture, de la pensée. Dans les deux cas, il est question d’ « honneur ».

Nous nous sommes laissés guider par Montaigne comme une file de cavaliers cheminant dans la forêt derrière un « bon régent », dont la bonne assiette à cheval et la familiarité bienveillante et assurée avec les montures de la pensée sont aptes à nous proposer une bonne et pleine promenade et une heureuse arrivée à destination. Empruntant nous aussi un chemin, parmi d’autres, du lieu commun, nous pourrions songer à Parménide disant avoir été emporté au lieu de son désir de connaissance par des juments, tandis que des jeunes filles montraient la direction. En passant par le je de Socrate puis par le il désignant Socrate, et enfin le nous des lecteurs et le je de l’auteur, Montaigne nous a conduits des régions des apparences (les lieux communs, la pensée toute faite, l’opinion) à celles de l’être (la pensée réelle) dans sa singularité et son universalité.
« Si j’eusse voulu parler par science, j’eusse parlé plus tôt », écrit-il juste après notre passage, arguant que jeune, il était plus proche de ses études et avait plus de mémoire pour faire étalage de sa science, si telle avait été son ambition. Or, sans nier l’importance du savoir et de la pensée d’autrui, que lui-même utilise abondamment, ce n’est pas cette science en elle-même que veut transmettre Montaigne, mais bien plutôt celle qui consiste à savoir lire et à savoir réfléchir ses lectures, non en miroir servile qui transforme un texte, une citation, une pensée, en image figée, voire en idole intouchable mais en fait muette, lettre morte – mais en les réfléchissant dans le mouvement de l’esprit qui, pour embrayer un autre lieu commun, celui du fleuve d’Héraclite, transforme et réinvente continuellement tout.
Au chapitre précédent, « Des boiteux », Montaigne souhaitait des êtres humains « qu’ils eussent plutôt gardé la forme d’apprentis à soixante ans, que de représenter les docteurs à dix ans. » Car vouloir être savant à dix ans c’est être vieux, tandis que se vouloir et se savoir apprenti à soixante ans, c’est rendre hommage à la jeunesse perpétuellement reconduite et avançante de l’esprit. Telle est la physio-nomie, le discours, le nom de la nature, selon un auteur qui en suit le meilleur.

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À la suite de mon exposé, le président du jury (tous les jurys devant lesquels je suis passée au concours étaient présidés par un homme, entourés de femmes qui avaient bien moins la parole) m’a demandé si l’histoire des juges qui se pendaient ne me rappelait rien. Bien entendu j’ai dit qu’on pouvait y voir une référence à Judas (et je l’avais évidemment vue, ayant longuement travaillé sur la Bible, ce dont je n’ai rien dit). Mais il a voulu à tout prix me faire dire (comme on le dit ordinairement, et comme le dit une note dans l’édition) que Montaigne nous présentait un Socrate christique. J’ai donné mes arguments pour récuser cette lecture, mais cela a semblé lui déplaire fortement. (J’ajoute ici : Le discours de Socrate via Montaigne est si paraphrasé de celui que rapporte Platon : Platon présentait-il un Socrate christique ? Aberration. Montaigne manie là l’humour et l’ironie comme Socrate l’a fait lui-même, avec connotation politique – rien de tel dans l’évangile chrétien). Socrate est une figure de l’humanisme, lui ai-je dit, il n’est pas question d’un sacrifice « pour racheter le péché du monde ». Il a insisté, cela a duré un petit moment, au cours duquel il a semblé vouloir me faire dire aussi que Socrate dans ce texte, c’était Montaigne – ce qui est faux, le discours est de très près paraphrasé de celui que rapporte Platon, qui en fut le témoin direct et fidèle (d’ailleurs un peu plus loin dans le chapitre Montaigne se démarque clairement de Socrate ; certes comme tout auteur et tout lecteur il peut se retrouver plus ou moins dans telle ou telle parole d’autrui, mais cela n’enlève pas toute altérité dans le texte). Une professeure, quant à elle, a semblé croire que j’imaginais qu’il y avait des guillemets ailleurs dans les Essais, puisque j’avais noté qu’il n’y en avait pas pour encadrer le discours de Socrate. J’étais sidérée qu’on puisse penser que je n’avais pas remarqué la ponctuation et la présentation du texte tout au long du livre. Faut-il vraiment préciser de telles évidences ? Et maintenant je me demande si le jury a vraiment suivi et compris le déroulement de ma lecture. En tout cas cette leçon a été notée 4/20 (et il s’agit de l’épreuve qui a le plus lourd coefficient dans le concours, coefficient 13). Pourquoi une note si basse ? Ai-je été sanctionnée pour avoir présenté puis défendu une lecture bien personnelle du texte, bien personnelle mais très sensée (j’attends qu’on me démontre qu’il y a quelque part un faux sens ou un contresens dans ma lecture) ? Ai-je été sanctionnée pour avoir, femme face à un président homme, soutenu une pensée de ma propre autorité ? Quoi d’autre ? Quoi que ce soit de personnel a-t-il le droit de s’immiscer dans un concours, et dans un tel concours ? Les notes que j’ai eues à l’écrit puis à l’oral tendent en tout cas à indiquer qu’une pensée et un style bien affirmés ne sont pas bienvenus au milieu des exercices formatés livrés par des candidats auxquels on a davantage inculqué des règles d’analyse, de composition et d’expression, qu’on ne les a encouragés à l’ouverture et à la profondeur de l’esprit.

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« Une rose pour qu’il pleuve ». Étude de « À la santé du serpent » de René Char

Ce texte figure dans Fureur et mystère, qui est encore au programme de l’agrégation de Lettres modernes en 2018. Voici ce que j’en ai dit à l’oral de ce concours cette année (simple et exacte retranscription de mes notes prises au cours des 2h30 de préparation), où j’ai choisi d’en donner une lecture thématique en référence à Héraclite (un maître de Char) plutôt qu’à la Bible.

« Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel ».

C’est l’aphorisme 24 de ce poème de René Char intitulé À la santé du serpent et situé dans les premières pages du recueil Fureur et mystère. Si nous appelons aphorismes les vingt-sept fragments qui composent ce texte, c’est faute de mots plus précis pour désigner cette création du poète que l’on pourrait désigner aussi, de façon plus vague encore, poème en prose. Quoiqu’il en soit, l’effet graphique dans la page de ces notations brèves séparées par des chiffres romains peut induire plus ou moins consciemment dans l’esprit du lecteur l’image d’une avancée par étirement, comme celle du serpent du titre, surplombant l’ensemble. Elle induit aussi un effet de silence et de vide entre les paroles. Et redouble l’effet de mystère par l’omniprésence des chiffres, fussent-ils exprimés en lettres. Umberto Eco dans un texte sur Nerval s’élève à juste titre contre l’idée qu’il ne faut pas essayer d’élucider un texte poétique. S’il est impossible d’en épuiser le sens, il est cependant du devoir du lecteur de répondre à ce qui lui est exposé en y entrant respectueusement mais sans peur, y ouvrir des pistes. Pour cela nous allons étudier le texte selon deux grands axes : dans un premier temps, en y cherchant comment est évoqué ce qui est ; et dans un second temps en y relevant les évocations de ce qui mue.

1) ce qui est :

a) Les éléments concrets du poème

La plupart des fragments contiennent l’évocation d’au moins un élément concret, le plus souvent des noms communs de choses :

le visage de nouveau-né (fragment 1) ; le pain ; le point du jour (fr.2) ; le tournesol (3) ; l’hirondelle ; l’orage ; le jardin (4) ; la goutte d’eau ; le soleil (5) ; la création (8) ; la maison ; la ville ; les habitants ; l’hiver ; la chair ; le jour (9) ; l’homme (11) ; se baigner ; le pays (12) ; l’écueil (13) ; les larmes ; le confident (15) ; le sable (16) ; l’oiseau ; l’arbre ; le fruit (18) ; les ténèbres (21) ; le dos de la terre ; l’encre ; le tisonnier ; le nuage (22) ; l’agneau ; la laine (22) ; l’éclair (24) ; les yeux ; le jour ; le vent (25) ; les eaux claires : les reflets ; les ponts (26) ; la rose ; la pluie (27) ; le serpent (titre)

Tous ces éléments donnent à la pensée du corps, de l’habitation. Il s’agit bien d’une pensée poétique. Le poète est celui qui fait, au sens artisanal du terme, qui travaille une matière. Le corps du monde est le matériau de René Char, et ce qui rend sa langue matérielle, de même que les couleurs d’un Nicolas de Stael sont matière, effet de matière. Mais Char se fait aussi lui-même matériau du monde : « au tour du pain de rompre l’homme ». Lui-même se laisse travailler, afin que le monde l’enfante et qu’il puisse chanter « la chaleur à visage de nouveau-né » issue de ses noces avec le monde, dont le titre d’un autre de ses poèmes, Le visage nuptial, est évocateur. Mais ici le visage du nouveau-né est évoqué pour imaginer un élément sensible, la chaleur. Le poème repose en effet sur des éléments concrets, mais également sur des éléments sensibles, ou qui font référence à des expériences sensibles, souvent par des noms d’état, éléments que nous allons maintenant relever.

b) les éléments sensibles

la chaleur (deux fois dans le fragment 1) ; la beauté (fr 2) ; l’ébranlement (5) ; le trouble (7) ; le mourant (8) ; la saison (9) ; le réchauffement (9) ; l’avidité ; l’assiduité (10) ; le meilleur (11) ; la témérité ; le bain ; le plaisir (12) ; le souci ; le remords (14) ; le mépris (15) ; la profondeur ; le mesurable ; le subjuguant ; l’amour ; le visible ; la disparition (17) ; la marche ; la tromperie ; l’extase (18) ; l’accueil ; le plaisir ; la gratitude ; le souvenir ; la présence (19) ; aimer 520 ; l’éclair (24) ; les yeux (25) ; les reflets (26)

Autant de références à des expériences, des ressentis, vécus par le poète et destinés à se communiquer au lecteur -> le mettre en condition, lui aussi, de progresser vers un but qui n’est pas dit, de progresser en partant du concret et en passant par le sensible, vers quelque chose qui est du domaine de la pensée.

c) les éléments de l’intellect

souvent exprimés par des verbes ou des dérivés de verbes

chanter (1) ; méditer ; les pensées (deux fois) (3) ; s’informer ; se construire (4) ; l’ascendant (5) ; la connaissance (deux fois) ; le passage ; produire (6) ; venir ; troubler ; mériter ; égards ; patience (7) ; durer ; manque ; mourant; création ; congédié (8) ; être ; se répéter ; connaître ; s’en aller (9) ; essence : constamment (3x) ; pouvoir ; conscience (10) ; faire ; exister (11) ; regarder (12) ; attendre ; franchir ; se définir (13) ; remercier ; prendre souci ; être (14) ; mépriser (15) ; rester (16) ; importer ; devenir ; disparaître (17) ; pouvoir ; marcher ; tromper (18) ; accueillir ; présence ; délivrer (19) ; se courber ; aimer (2x) ; mourir (20) ; s’infuser ; être régi (21) ; négliger ; dévider (22) ; mystifier (23) ; habiter (24) ; croire ; inventer ; éveiller ; pouvoir ; être (25) ; requalifier (26) ; souhaiter (27)

Que la pensée s’appuie sur des verbes signifie qu’elle est un processus. Ceci nous amène tout naturellement à considérer, après avoir vu dans un premier temps l’expression de ce qui est dans le poème, l’expression de ce qui mue, de ce qui est en tant qu’il est en mouvement et donc, comme la peau du serpent, obéit à un phénomène de mue.

2) Ce qui mue

a) les actes

Le processus est l’effet d’actes, accomplis par le poète ou par d’autres sujets.

je chante (1) ; le pain rompt l’homme (2) ; celui qui ne médite pas (3) ; la boucle de l’hirondelle etc (4) ; durer (5) ; produire (6) ; venir au monde ; troubler (7) ; congédier (8) ; l’acte d’être (10) -> caractère héraclitéen de l’être [je l’ai expliqué à l’oral]  -> d’exister (11) ; de se baigner (12) ; d’être soulevé, d’être franchi, de se définir (14), de remercier (14), de naître et disparaître (17), mutation de l’arbre au fruit (18), présence sans adieu (19), rapport ténèbres-lumière (21), critique de ceux qui font remontrance à la condition de l’homme, des tricheurs, des orgueilleux (25), l’éternel dans l’éphémère (24), les eaux qui ne s’attardent pas (26), le rapport entre les éléments, l’éphémère et le temps de la durée (27)

La dialectique ainsi exprimée entre l’être fixe et l’être en mouvement, le durable et l’éphémère, est couplée avec la dialectique poétique induite par les effets de miroir.

b) les effets de miroir

visage (1) ; pain/homme (2) ; pensée/tournesol (3) ; goutte d’eau/soleil (5) ; ce qui vient au monde/trouble (7) ; homme mourant/congédié (8) ; maison/saison ; hiver/chair réchauffée (9) ; essence/conscience (10) ; âme/homme (11) ; image/plaisir (12) ; écueil/définition (13) ; celui qui/ton égal (14) ; larmes/confident (15) ; profondeur/destinée (16) ; visible/disparais (17) ; l’arbre/le fruit (18) ; souvenir/présence (19) ; aimer/mourir (20) ; ténèbres/lumière (21) ; rose/pluie (27)

Comme dans le fleuve héraclitéen, le miroir renvoie une image troublée, autre. Ainsi fonctionne aussi le texte, qui met en miroir l’auteur et le lecteur, le je (1) et le tu (20). Cette relation nous conduit à considérer pour finir les éléments du poème qui évoquent l’amour.

c) l’amour

Dans le poème précédent, « Suzerain » -> relation du poète avec un Ami :  » Ceci n’est plus, avais-je coutume de dire. Ceci n’est pas, corrigeait-il. Pas et plus étaient disjoints. Il m’offrait, à la gueule d’un serpent qui souriait, mon impossible que je pénétrais sans souffrir ».

L’amour se révèle dans la disjonction entre le pas et le plus (alors qu’il meurt dans le « jamais plus » du Corbeau de Poe)

Amour lié au chant, à la chaleur, au visage, au nouveau-né (1) ; au fait d’être rompu (2) ; au fait de tourner vers la source de lumière (3) et dans ce tour, « un orage, un jardin (4), une connaissance (6), un trouble (7), le fait d’être poète (10), la mise au monde de l’homme (11), le plaisir (12), la définition de soi (13), l’égalité (14), les larmes (15), le rapport à la profondeur et à la destinée (16), la parole qui s’efface et transmet (17), le fruit (18), la présence (19), la courbure (20), la poésie (26), la pluie de grâce (27)

Au bout de ce trop bref parcours dans le poème, nous avons essayé de montrer qu’il offre une infinité de pistes, déployables à l’infini à partir des quelques occurrences que nous avons relevées, des quelques ouvertures que nous avons esquissées. Le poème, né de la contemplation, offre lui-même un espace et un temps de contemplation sans compter, comme Char aimait contempler, notamment les tableaux de Georges de La Tour, et particulièrement « La femme de Job », qui disait-il, avait su lutter contre l’hitlérisme – ceci bien sûr au mépris de l’ordre chronologique de l’histoire. Telle est la santé du serpent. La poésie de René Char, poète et résistant, est aussi une façon de combattre le nihilisme de tous les temps.

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À la suite de mon exposé, l’examinateur a voulu me faire dire que ce serpent était en fait biblique. J’ai dit que c’était une lecture possible, que le symbole était polysémique, mais qu’une lecture faisant référence à Héraclite, un maître du poète, me semblait particulièrement pertinente (je l’ai dit autrement, pour ne pas le vexer, mais c’était bien le sens). Résultat : 8/20. Ce n’est rien à côté de la sanction qui m’a été appliquée à la leçon, où j’ai contesté, avec arguments, le lieu commun selon lequel Montaigne nous présente un Socrate christique. L’examinateur voulait absolument me le faire admettre. 4/20 pour une épreuve à coefficient 13.

Ajout du 3 août 2017 : voir aussi ma note sur le lien entre René Char et Héraclite ; et ma note sur Montaigne à l’oral de l’agrégation

Après plusieurs démonstrations du bien-fondé de mes exposés sur Char et sur Montaigne, j’ai fini par poser la question d’une éventuelle discrimination religieuse à l’agrégation : explications et tous liens utiles dans cette note.

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Petites réflexions sur l’adverbe

wir.skyrock.netÀ la question : Relevez le ou les adverbes dans la phrase Il fait très beau ces jours-ci, on répondra classiquement : très.

Mais il est possible d’envisager une autre réponse. Il est possible de voir très, dans cet emploi, non comme un adverbe mais comme une particule affixable de beau, servant à former un superlatif absolu de cet adjectif (familièrement, on le formerait avec le préfixe super- : superbeau ; d’autres superlatifs absolus sont formés avec le suffixe -issime : nullissime). En principe, en français, l’affixe n’est pas séparé du mot ou du radical dont il modifie le sens ou la fonction. Cela se produit pourtant, par exemple avec le préfixe extra, qui peut s’employer fixé au mot, comme dans extraordinaire, ou bien, indifféremment, fixé ou séparé par un tiret, comme extraconjugal ou extra-conjugal. Les affixes sont souvent, à l’origine, des adverbes. Et il arrive que l’adverbe très soit nettement employé comme préfixe quand il s’ajoute au mot en n’étant séparé de lui que par un tiret, comme dans le très-haut, le très-bas. Très beau pourrait être considéré, plus efficacement que comme adverbe + adjectif, comme adjectif au superlatif, formé avec préfixe superlatif détaché.

Mais il est encore possible d’analyser les choses autrement. Le mot beau est-il réellement employé comme adjectif dans la locution Il fait très beau ? Qui donc est beau dans cette phrase ? Il s’agit d’une locution verbale, le verbe est employé ici sous une forme impersonnelle. En comparant il fait beau à il fait vieux, où le verbe est employé sous sa forme personnelle, il apparaît évident que beau et vieux n’ont pas la même fonction. On peut dire elle fait vieille, mais non pas elle fait belle (dans le même sens que il fait beau). Cette invariabilité ne tire-t-elle pas beau vers la fonction d’adverbe si l’on décompose la locution verbiale il fait beau ? Et très beau ne pourrait-il être considéré comme syntagme adverbial, comme par exemple très vite (vite étant selon les cas adjectif ou adverbe) ?

Prenons maintenant ces jours-ci. Groupe nominal, complément circonstanciel de temps, dira-t-on classiquement. L’adverbe, ou la locution adverbiale, sont aussi compléments circonstanciels. Ce jour est une locution adverbiale. Pourquoi pas ces jours-ci ? Toute fatiguée que j’étais, je n’avais peut-être pas complètement tort à mon oral, l’autre jour. Le fait est surtout que les classifications, en grammaire comme ailleurs, peuvent toujours être discutées, et que leurs frontières ne sont pas étanches. Cela fait partie de la beauté de la langue : elle est vivante, libre, inenfermable -pour former un néologisme plein d’affixes.

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Arche de jeunesse

à dix-sept ans, en Grèce, photographiée par mon amie allemande, Eva

à dix-sept ans, en Grèce, photographiée par mon amie allemande, Eva

À dix-sept ans, j’avais changé mon sang, l’affaire était entendue : transfusée de poésie à haute dose, mon ADN devenu corde solide, souple, sensible, apte à toutes les variations, toutes les démultiplications, j’étais armée pour la vie.

Armée pour être vivante, sans cesse.

Ayant bu et mangé de la littérature par milliers de pages à l’âge où les veines sont tendres, accueillent le flux et le transportent follement vite et pur au cœur du cœur, réécrite par mes actes de lecture, mes lectures de textes et de nature, j’entrai à jamais dans la vie de lecture, d’écriture, de relecture et de réécriture qui s’appelle perpétuelle jeunesse.

Lisez ! Savoir lire est la connaissance.

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Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve,
Le gouffre à l’étambot,
La célérité de la rampe,
L’énorme passade du courant
Mènent par les lumières inouïes
Et la nouveauté chimique
Les voyageurs entourés des trombes du val
Et du strom.

Ce sont les conquérants du monde
Cherchant la fortune chimique personnelle ;
Le sport et le comfort voyagent avec eux ;
Ils emmènent l’éducation
Des races, des classes et des bêtes, sur ce Vaisseau.
Repos et vertige
À la lumière diluvienne,
Aux terribles soirs d’étude.

Car de la causerie parmi les appareils, — le sang, les fleurs, le feu, les bijoux —
Des comptes agités à ce bord fuyard,
— On voit, roulant comme une digue au-delà de la route hydraulique motrice,
Monstrueux, s’éclairant sans fin, — leur stock d’études ; —
Eux chassés dans l’extase harmonique,
Et l’héroïsme de la découverte.

Aux accidents atmosphériques les plus surprenants
Un couple de jeunesse s’isole sur l’arche,
— Est-ce ancienne sauvagerie qu’on pardonne ? —
Et chante et se poste.

Arthur Rimbaud, Mouvement

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Tout est lumineux dans les poèmes des Illuminations, à qui sait lire

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Histoire d’œuf, avec Piero della Francesca, Julio Cortazar et la poule d’eau

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Piero della Francesca, Retable Montefeltro, détail. Source

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« Devant les seaux qui adouciraient cette aube,
Masaccio entendit prononcer son nom.

Il partit, et déjà le jour
de Piero della Francesca se levait. »

Julio Cortazar, derniers vers de son poème Masaccio, trad Silvia Baron Supervielle

 

vignetteHier après-midi j’ai trouvé le nid de la poule d’eau, dont j’avais photographié la construction, puis où je l’avais photographiée en train de couver (cf notes des jours précédents), vide. C’est une question à la Petit Prince : les œufs ont-ils été mangés par un animal, ou bien ont-ils éclos, provoquant le déménagement de la petite famille ?

sorbonne nouvelleAu retour, j’ai vu cette nouvelle œuvre de street art, signée Arsène, sur un mur de la Sorbonne Nouvelle.

Tolkien, l’érudition faite création (avec vidéo)

Avant, à la question : quel livre emporteriez-vous sur une île déserte ?, j’aurais répondu : la Bible. Aujourd’hui je répondrais : l’œuvre de Tolkien. Car depuis j’ai lu la Bible mais pas encore Tolkien, qui est sans doute d’une grandeur comparable. L’érudition d’Umberto Eco a donné lieu à un roman au succès mondial, Le Nom de la rose, que j’ai lu et moyennement apprécié, lui préférant les œuvres écrites par des auteurs du Moyen Âge, beaucoup plus fines, riches et touchantes. J’ai vu les films tirés de l’œuvre de Tolkien et je sais qu’ils n’en donnent qu’une faible idée. Il faudra donc, un jour où j’aurai terminé ma thèse et quelques autres travaux en cours, que je m’y plonge comme en d’autres temps je me suis plongée dans Nerval, Rimbaud, Kafka, Stevenson, Schwob, Borges, Cortazar… Et peut-être qu’un jour, après être devenue professeure j’écrirai, moi aussi, un autre livre fantastique, né de l’érudition que j’aurai pu acquérir. Comment l’érudition peut faire éclore le génie, voilà qui n’est pas commun, voilà ce que j’aimerais expérimenter.

 

La valeur d’une œuvre littéraire

photo Alina Reyes

photo Alina Reyes

 

La valeur d’une œuvre littéraire est proportionnelle au rayonnement de son champ sémantique, à l’ampleur de ses virtualités sémantiques.

Un livre de peu de valeur littéraire est un livre très peu polysémique, un livre qui dit ce qu’il dit et rien ou pas grand chose de plus.

Une œuvre littéraire, réellement littéraire, ne se contente pas de raconter une histoire bien ficelée, ni d’enfiler des considérations. Elle fait du verbe, du texte, un champ aux strates infinies, extrêmement profond dans tous les sens et mouvant, vivant. Vivant de toute la vie des lectures qui en ont été faites et de celle de toutes les lectures virtuelles qu’il contient encore en son sein comme autant d’enfants. Une œuvre littéraire est une pouponnière d’étoiles qui exige de qui veut l’atteindre et y être accueilli un voyage sans fin.

 

Albert Camus, se donner à la terre et faire avancer l’histoire

jeanne d'arc fluctuat nec mergiturune image pour illustrer l’accord de Paris sur le climat, rejeté par Trump : « Fluctuat nec mergitur » ; ces jours-ci à Paris, photo Alina Reyes

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Dans son discours à Stockholm, lors de la remise de son prix Nobel en 1957, Albert Camus déclarait que la tâche la plus grande de sa génération était d’ « empêcher que le monde ne se défasse. » Il s’agit là du même appel que celui que sa voix fait entendre ici : celui de se donner à la terre, à la dignité des vivants – un appel qui reste d’une grande urgence dans l’écologie de la nature comme dans celle des esprits : refus de la culture de l’abus, du viol, de la destruction, du trafic, de la domination, du mensonge ; respect et amour de la vérité, de la vie, et courage de les défendre et de les cultiver.

Dans l’entretien avec Jean Mogin, il dit se considérer d’abord comme un artiste, parle de l’importance du style et de la composition, rappelle la possible fécondité du sentiment de l’absurde et affirme qu’ « il y a un chemin qui passe entre la servitude et la folie, et c’est celui que les intellectuels, en particulier, ont pour mission de repérer, au moins ». Puis il lit un passage de son livre L’homme révoltéje donne après la vidéo les dernières phrases de sa lecture, écrites.

 

« L’obsession de la moisson et l’indifférence à l’histoire, écrit admirablement René Char, sont les deux extrémités de mon arc. »

Si le temps de l’histoire en effet n’est pas fait du temps de la moisson, l’histoire n’est qu’une ombre fugace et cruelle où l’homme n’a plus sa part.

Qui se donne à cette histoire ne se donne à rien et à son tour n’est rien. Mais qui se donne au temps de sa vie, à la maison qu’il défend, à la dignité des vivants, celui-là se donne à la terre et en reçoit la moisson qui ensemence et nourrit à nouveau.

Pour finir, ceux-là font avancer l’histoire qui savent, au moment voulu, se révolter contre elle aussi.

Cela suppose une interminable tension et la sérénité crispée dont parle le poète. Mais la vraie vie est présente au cœur de ce déchirement. Elle est ce déchirement lui-même, l’esprit qui plane sur des volcans de lumière, la folie de l’équité, l’intransigeance exténuante de la mesure.

Ce qui retentit pour nous aux confins de cette longue aventure révoltée, ce ne sont pas des formules d’optimisme, dont nous n’avons que faire dans l’extrémité de notre malheur, mais des paroles de courage et d’intelligence qui, près de la mer, sont même vertu.

Aucune sagesse aujourd’hui ne peut prétendre à donner plus.

La révolte bute inlassablement contre le mal, à partir duquel il ne lui reste qu’à prendre un nouvel élan.

L’homme peut maîtriser en lui tout ce qui doit l’être. Il doit réparer dans la création tout ce qui peut l’être.

Après quoi, les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite.

Dans son plus grand effort, l’homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde. Mais l’injustice et la souffrance demeureront et, si limitées soient-elles, elles ne cesseront pas d’être le scandale.

Le « pourquoi ? » de Dimitri Karamazov continuera de retentir ; l’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme. »

Albert Camus, L’Homme révolté

René Crevel, « Le clavecin de Diderot » (et le penseur de Rodin)

rené-crevel_3« Le poète, il est le plus sensible des clavecins sensibles, donc, de ce fait, le moins facile d’entre eux. Ses recherches, son alchimie, si verbale puisse-t-elle paraître, ne font point de lui un de ces spécialistes que la société volontiers protège, sachant que toute spécialité à soi-même confinée, ne risque guère de lui être danger.

Un contemporain de Diderot imagine un clavecin de couleurs, Rimbaud, dans le sonnet des voyelles, nous révèle le prisme des sons, les objets surréalistes de Breton, Dali, Gala Éluard, Valentine Hugo, sont des objets à penser amoureusement : la poésie, ainsi, lance des ponts d’un sens à l’autre, de l’objet à l’image, de l’image à l’idée, de l’idée au fait précis. Elle est la route entre les éléments d’un monde que des nécessités temporelles d’étude avaient isolés, la route qui mène à ces bouleversantes rencontres dont témoignent les tableaux et collages de Dali, Ernst, Tanguy.

Elle est la route de la liberté, une route qui ne veut pas se laisser perdre parmi les terrains vagues. »

Plus loin :

« en fait de penseur, devant le Panthéon des gloires nationales, un homme de bronze dont l’effort nous donne à penser que ça lui tombera des boyaux, plutôt que ça ne lui jaillira de la cervelle », c’est ainsi que René Crevel décrit le Penseur de Rodin. Et il poursuit :

« Un tel spectacle, d’ailleurs, nous évitera d’oublier que le Panthéon devait être une église, et, en tout cas, n’a pas été, comme il eût fallu, désaffecté, désinfecté, a conservé sa forme de croix.

Cette brute d’airain, sous son apparence de nudiste obtus, avec son anatomie d’adjudant, il est le digne successeur de Dieu, de l’Immobile, pour qui, étant donné ses attributs, la création n’est concevable que sous forme de divertissement fécal.

Quant à la bourgeoisie qui s’est donné pour mâle ce penseur à son image, elle prétend fruit de ses entrailles, de ses seules entrailles tout ce qui est esprit.

Elle veut faire croire que, forcément, de ses jupes, doivent sortir, aux plis de son cotillon, s’accrocher les intellectuels.

Que l’un, parmi eux, ne soit, se réjouisse de n’être, d’elle, issu, que tel autre d’elle s’éloigne, elle commencera par faire des petits signes d’amitié, des mamours. Elle ouvre son giron, elle ne demande qu’à être la maman Kangourou de tous les enfants prodigues.

Et si l’on ne veut pas habiter la poche où elle entasse tous ceux qui, par peur des intempéries, acceptent la tiédeur nauséabonde qu’elle leur a offerte ?

Alors, elle imite la plus rageuse des femelles, la Vierge Marie , alors, elle se métamorphose en Notre-Dame du coup de pied dans le bas-ventre. Il ne faut pas qu’on lui résiste. Elle entend, à la fois, pondre tout et tous et ne rien laisser de ce qu’elle a pondu. Elle s’adore au point de gober, comme si c’était des œufs du jour, ses moindres, ses plus vieilles crottes de bique. Elle ne se nourrit que de ses déjections, même et surtout quand elle fait la petite idéaliste. Sacre-t-elle basses certaines parties de son individu c’est afin de s’en mieux délecter. »

Le texte entier du livre se trouve sur wikisource

Image trouvée ici. Il s’agit d’un morceau d’une photo de Tristan Tzara et René Crevel par Man Ray

 

Langue française, patrie de « nations de toutes couleurs ». Par Jean Grosjean

Le 1er juin 1956, Jean Grosjean publiait dans la NRF un article sur les Éthiopiques de Léopold Sédar Senghor. La fin de son article s’ouvre à une réflexion magnifique sur la langue française. La voici.

Jean Grosjean à sa table de travail, photo Jacques Robert

Jean Grosjean à sa table de travail, photo Jacques Robert

 

« Ainsi se forment des constellations en Afrique avec une certaine présence arabe dans le ton parfois et jusque dans les mots sémitiques (quand on ne les a pas trop déportés vers les îles). Regarde, Europe, à ta droite, tes frères du Sud, ces benjamins, cet immense Yémen noir de l’Afrique. Ils ont comme toi reçu des semences du même vent d’est, du même arbre de connaissance de l’Éden, des choses qui se sont dites à Médine, qui s’étaient dites à Solyme, et, avec leur cœur à eux, regarde ce qu’ils en ont fait. Tu n’entendais pas leur langage, mais tu ne peux plus ne pas l’entendre maintenant qu’ils te parlent en français.  Écoute leurs joies qui ne sont pas tout à fait les tiennes peut-être, et leurs espoirs qu’ils te doivent un peu, dis-tu, et leurs souffrances qu’ils te doivent aussi en bonne partie sans doute, et cette justice que tu sus quelquefois clamer, l’accent qu’elle prend dans leur voix.

Cette langue française, Europe, tu la connais. Quand tu te barricadais contre les Arabes, les Mongols, les Turcs et d’autres, c’est elle souvent qui parlait avec eux par-dessus tes murettes et t’empêchait d’être une petite fourmilière à l’écart des hommes. Et maintenant ce Cham à l’âme insatiable, ce vrai fils d’Adam et d’Ève, ce curieux de l’origine qui osa regarder l’ivresse nue du père Noé, tu voulais croire qu’il se taisait. Et voilà qu’il sait le français dans ses plus subtils dédales et l’emploie à se faire reconnaître, à la fin.

Dirons-nous à Senghor et à d’autres comme lui ce que nous leur devons en ces jours ? Notre langue ne peut plus être l’apanage de l’État français et de quelques groupes (ou, comme un temps, des cours d’Europe) ; elle devient une grande patrie mentale où dialoguent à hauteur d’homme des nations de toutes couleurs. »

 

Umberto Eco et le « nom de plume » Nerval

street art 5e

Dans ses Six Promenades dans les bois du roman et d’ailleurs, conférences conçues pour les Norton Lectures de Harvard (éd Grasset 1996), Umberto Eco se réfère souvent à Sylvie de Gérard de Nerval, « l’un des livres les plus beaux qui aient jamais été écrits » (je suis bien d’accord avec lui là-dessus, depuis la lecture émerveillée que j’en fis, jeune adolescente, ainsi que d’Aurélia). Voici quelques lignes de ce qu’il dit à propos de « l’Auteur et sa Voix ».

« Dans Sylvie, nous sommes confrontés à trois entités. La première est un homme, né en 1808 et mort (par suicide) en 1855, qui, d’ailleurs, ne s’appelait pas Gérard de Nerval mais Gérard Labrunie. Des tas de gens, le Guide Michelin de Paris en main, partent encore à la recherche de la rue de la Vieille Lanterne où il s’est pendu ; certains d’entre eux n’ont jamais compris la beauté de Sylvie.

La deuxième entité est le « je » du récit. Ce personnage n’est pas Gérard Labrunie. Nous savons de lui ce que nous en dit l’histoire, et à la fin, il ne se tue pas. Plus mélancoliquement, il réfléchit : « Les illusions tombent l’une après l’autre, comme les écorces d’un fruit, et le fruit, c’est l’expérience. »

street art wake up(…) Enfin, la troisième entité, en général difficile à discerner, est (…) cette « voix » anonyme qui commence le récit par « Je sortais d’un théâtre » (…) on peut même aller jusqu’à donner un nom à cette voix, un nom de plume. Si vous le permettez, j’en sais un, très beau : Nerval. (…) Nerval n’est pas un Il tout comme  George Eliot n’est pas une Elle (seule Mary Ann Evans l’était). Nerval serait en allemand un Es, en anglais il pourrait être un It (malheureusement, les grammaire française et italienne nous obligent à lui assigner un sexe à tout prix).

Nous pouvons affirmer que ce Nerval, qui au début de la lecture n’est pas encore là, sinon sous forme de traces pâles, ne sera, lorsque nous l’aurons identifié, rien d’autre que ce que les théories des arts et de la littérature appellent « style ». Bien entendu, à la fin, l’auteur modèle sera également reconnaissable en tant que style, un style tellement évident, clair, incomparable, que nous comprendrons enfin que c’est la Voix de Sylvie qui commence Aurélia par « Le Rêve est une seconde vie. »

street art 5e et camionaujourd’hui à Paris 5e, entre deux giboulées et avant l’orage, photos Alina Reyes

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