ÊTRE HUMAIN, Une histoire du vrai

tigre 2le tigre que je vis à la Seine, vers Notre-Dame, le 13 mars 2013 (jour de l’élection du dernier pape)

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Les humains veulent des œuvres structurées comme des humains, selon les limites qu’ils croient être celles des humains, selon ce qu’ils croient être la raison. L’humain d’aujourd’hui est au fond toujours celui de la Renaissance, mesure du monde quelle que soit sa grandeur et sa décadence. Cette vision anthropocentriste est fausse, du fait que l’anthropos est réduit en eux à l’univers tel qu’ils le voient, extrêmement partiel, et non tel qu’il est.

D’autres structurent leurs œuvres comme l’univers, avec ses modulations vivantes et mouvantes. Beaucoup de mes livres par exemple peuvent apparaître comme inaccomplis au sens humain, mais en vérité ce que, lorsque je les regarde moi-même avec l’œil commun, je leur trouve de bancal ou de désordre, est une harmonie avec les lois de l’univers, les seules qui puissent nous faire passer de l’autre côté.

Maintenant j’ai un grand projet de livre, que je prépare en lisant des livres d’histoire et d’art, en écoutant des philosophes (j’aime lire de la philosophie mais j’aime spécialement écouter parler des philosophes, surtout en les voyant en mouvement, en vidéo ou en vrai si l’occasion se présente), en m’intéressant à beaucoup de choses (comme la comète) ou de gens, et notamment depuis cette nuit à Alexandre Grothendieck, le plus grand mathématicien du XXe siècle, retiré du monde depuis longtemps et que je découvre alors qu’il vient de mourir. Voici la présentation de mon projet, telle que je l’ai remise au Centre National des Lettres où j’ai déposé une demande de bourse (je n’en ai encore jamais eu, et là j’en ai grand besoin).

PRÉSENTATION DU PROJET DE ROMAN INTITULÉ

ÊTRE HUMAIN, Une histoire du vrai

Comment faire qu’un couteau sans lame, et auquel manque le manche, puisse être pris en main, et couper ?

C’est simple : c’est la première chose que firent les hommes en devenant des hommes. D’une pierre dure ils taillèrent une pierre moins dure. La pierre dure s’appelle vérité, le geste de l’homme est son trajet dans le temps, la pierre malléable sa nature.

Un jour, invitée à faire une intervention poétique dans la grotte de Gargas, j’ai inventé sur place (et le lendemain écrit) que les peintures pariétales préhistoriques figuraient un ciel nocturne, avec son bestiaire, dans le noir des grottes. J’appris plus tard que Chantal Jègues-Wolkiewiez avait essayé de démontrer que Lascaux représentait les constellations à telle période de l’année. Mais son livre ne fut pas convaincant, car la vérité du poète ou de l’écrivain a lieu dans un tout autre univers. Un univers total, que le poète et l’écrivain rêvent toujours d’arriver à rendre dans un livre total. Et c’est ce que je veux faire dans Être humain.

Quand l’être humain est-il apparu ? Y a-t-il eu un moment où l’être humain s’est détaché du singe ? Si oui, lequel ? Pourquoi ? Qu’est-ce qu’être humain ?

Quel a été le trajet de cet être jusqu’à nos jours ? Y a-t-il un sens à ce trajet, et pouvons-nous en imaginer la suite ? Quel est son lien avec le monde ?

Depuis toujours je suis passionnée par ces questions essentielles. Au cours des années, j’ai multiplié les lectures dans tous les domaines susceptibles de les éclairer. J’ai rencontré de grands scientifiques, dans les domaines de la paléontologie (notamment pour mon roman Lilith), de l’astrophysique, de la génétique. Parallèlement j’ai observé avec intérêt les mouvements du monde contemporain et les évolutions de la politique, engagement qui s’est manifesté aussi dans mes livres (notamment Poupée, anale nationale ou Politique de l’amour ou encore Forêt profonde etc) et par des chroniques ou points de vue publiés dans la presse. Ces dernières années je me suis également penchée sérieusement, pour les mêmes raisons, sur la théologie (Voyage). J’ai étudié et traduit des textes sacrés et des poètes profanes – du grec, de langues sémitiques, de langues anglo-saxonnes, de langues latines… Il est temps maintenant pour moi de rassembler cette longue réflexion dans un ouvrage unique, une vaste fresque romanesque dont le sujet et l’intrigue sont l’être humain.

« Les vérités, parce qu’éternelles, renaissent, mais parce qu’infinies, ne renaissent pas sous la forme d’une simple répétition stérile : au contraire, elles s’approfondissent de façon révolutionnaire à chacune de leur réactivation. Elles ne renaissent pas dans l’histoire, interrompant le devenir par leur identité recommencée : elles font au contraire renaître l’histoire elle-même par leur réactivation, faisant intervenir dans le train monotone des travaux et des jours, des oppressions ordinaires et des opinions courantes, leur puissance de nouveauté inépuisable. » Quentin Meillassoux, Histoire et Événement chez Alain Badiou.

Ce livre parlera d’histoire avec de l’histoire, de l’anthropologie, de la philosophie, de l’art, des sciences. Non comme pourrait le faire un historien, mais comme peut le faire un écrivain. L’histoire de l’homme est aussi celle de la lumière à travers les âges. Et de ses ombres. Il est trop tôt pour le dévoiler, mais j’ai déjà conçu la façon dont je vais construire le livre. Il y aura une histoire, des personnages, une intrigue. Et surtout, parce que le mot histoire vient du verbe grec idein, qui signifie voir : une grande vision, révolution de la littérature et de l’image du monde en même temps. La grande vision que je porte en moi et qui demande à être révélée.

Bret Easton Ellis, le retour

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photo Frederick Florin/AFP

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Ces derniers temps, l’épidémie de clowns menaçants actualise le roman Lunar Park, paru en 2005, tel un avertissement pour les temps présents et à venir. Voici le compte-rendu que je faisais de ce livre à l’époque.

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Œdipe Roi, La chute de la maison Usher, Bartleby le scribe, Le temps retrouvé, American psycho, Dr Jekyll et Mr Hyde, et sans doute d’autres fantômes littéraires habitent Lunar Park.

Lunar Park où les scènes de crime « sont immaculées ».

Ellis est l’écrivain du doute, lequel gagne du terrain à chacun de ses livres. Le voilà qui franchit avec ce roman la dernière étape, en obligeant le lecteur à se demander : « Non mais, est-ce qu’il se fout de nous ? »

La réponse est : oui. Lunar Park c’est la fête foraine, les artifices en forme de grosses ficelles sont tous là, monstres et terreur-pour-rire à gogo, l’auteur turbine mécaniquement, c’est que, voyez-vous, l’emplacement est cher, il faut le rentabiliser.

Après le génial Glamorama, qui consacrait la déréalisation du monde, que faire de soi et de son lecteur hébétés par cette mise à néant ? Où trouver encore la possibilité d’un roman ? Eh bien allons-y, au cœur de la famille, de ce rêve américain ou de ce qu’il en reste alors qu’on a tant besoin de lui par ces temps troubles et menaçants. Un foyer en guise de rêve donc, de parc d’attraction si attractif que ni le profond ennui ni le malaise invivable ne sauraient en chasser notre candidat au rôle de bon père de famille, Bret Easton Ellis himself !

Et puisque dans cette affaire tout est mensonge, allons jusqu’au bout, l’auteur en personne entre de plain pied dans le plat qu’il est en train de décongeler pour notre dîner. Voici donc l’autobiographie de B.E.E., il te fait pénétrer chez lui en confiance, installe-toi, l’écrivain célèbre te rappelle ses débuts, ses succès, te fait quelques confidences inédites sur ses amours et ses goûts sexuels, sa vie de riche et de drogué, il t’amuse avec des anecdotes telles que les Américains en ont le secret – ils font tous ça délicieusement, n’est-ce pas, que vous assistiez à une cérémonie des Oscars ou que vous lisiez une interview de grand écrivain, chacun y va de son clin d’œil, les grands de ce peuple vous le savez ont la politesse de l’humour et donc vous ne vous sentez pas dépaysé, ce garçon, Bret, si célèbre, est tout de même charmant de se montrer avec vous aussi simple, direct, comme si, mais oui, vous étiez de ses intimes… À moins qu’il ne se foute de vous ?

Dis, Bret, sommes-nous bien loin du réel ? Mais oui nous sommes loin, laisse-moi tranquille, j’ai un roman à écrire. En ce temps-là j’étais en mon adolescence te dis-je, le ciel tourne, la Grande Roue aussi, voici que vient le retour du temps, voici la vieille lune, il faut que je la baise avant qu’elle ne m’avale, alors tant pis si je te trompe avec, j’ai ma peau à sauver !

Une fois devenu quasiment l’un de nos proches, Bret – nous pouvons bien l’appeler Bret – nous raconte maintenant comment il a eu un fils avec la star de cinéma Jayne Dennis, comment leur folle vie de célébrités les a aussitôt séparés et comment, désireux de faire une fin, il l’a retrouvée dix ans plus tard pour l’épouser et vivre avec elle, son fils et sa fille à elle dans une banlieue chic de la côte Est. Maintenant nous voici invités chez lui à une fête d’Halloween, le décor est planté, un décor de mort.

Bret casé, une fois énumérées quelques marques des vêtements de son fils, que va-t-il bien pouvoir nous raconter ? Nulle nuit citadine agitée en vue, nul(le) top-model dans les parages. Un dîner chez les voisins où tous les couples présents ne parlent que de leurs enfants gavés de Ritaline et autres anxiolytiques, une réunion de parents d’élèves… À l’évidence tout le monde est fou, tranquillement mais bien profond, même le chien Victor, important personnage, est sous Prozac. Tout le monde est fou, plus rien n’a de sens, mais l’argent et les médicaments maintiennent un semblant de vie dans ce corps social en état de décomposition avancée. Les jeunes garçons des environs disparaissent mystérieusement l’un après l’autre, Bret entretient un semblant de liaison avec l’une de ses étudiantes, à l’Université proche où il donne des cours de creative writing, rien d’abouti puisque plus rien ne saurait aboutir à quoi que ce soit. Bret ne couche plus avec sa femme adulée par des millions de fans, plus de goût à ça non plus, une fois par semaine ils suivent une thérapie de couple en plus de son rendez-vous personnel chez une psy pour laquelle il s’invente de faux rêves. Bret enfin n’arrive pas à communiquer avec Robby, son fils de onze ans qui n’aime que la lune et les étoiles, et qui lui, reste silencieusement mais résolument hostile.

Et Bret, bien entendu, replonge dans l’alcool et les drogues.

Pendant ce temps, « la maison pelait ». La peinture toute neuve des murs extérieurs s’écaille de plus en plus, au point qu’une nuit il a l’air de neiger. Et les phénomènes inexpliqués se multiplient, dans le registre ordinairement grand-guignolesque de l’horreur : la peluche enfantine qui s’avère vivante et capable de se transformer en gros monstre poilu et tueur, la moquette qui pousse comme quand on la fume trop, les ordinateurs qui délivrent de mystérieux messages, la vidéo venue de l’au-delà, la voiture fantôme, le double surgi du passé… C’est ridicule mais on a peur quand même, oui, peur pour Bret, qu’est-ce qu’il peut bien avoir dans la tête pour se laisser aller à un tel cirque ?

Apparemment un gros complexe d’Œdipe pas réglé, énorme sentiment de culpabilité pour ne pas avoir su être un fils et ne pas savoir être un père. « C’est le temps retrouvé, pas vrai, Bret ? » Oui mais ce temps n’a rien d’un paradis, ce temps est celui d’un enfer trop longtemps refoulé, le temps de l’écrivain dont la vie est « un maëlstrom de mensonges », qui sait qu’écrire lui « coûtera un fils et une femme », qui sait sans se l’avouer que sa conduite avec Aimée Light, son étudiante, lui vaudra le reproche de son double accusateur, qui se sait traître et démissionnaire, et que de plus torture sa responsabilité d’auteur.

« Je Suis De Retour », « je suis partout », dit l’être qui le poursuit. Si ce qu’il a écrit devient réel, et si ce réel est criminel ? Bret encore une fois sous nos yeux se dédouble, il y a lui et l’écrivain, l’écrivain a son existence autonome, incontrôlable :

« Pendant les quatre heures qui ont suivi, il s’est passé quelque chose dont je ne me souviens pas. L’écrivain a rempli les blancs. »

Le désastre accompli, l’auteur se paie une dernière fois notre tête avec une louche de sentimentalisme suspect. Voilà, c’est tout, c’est fini. Vous êtes frustré, un peu vexé, vous vous êtes fait balader et vous vous demandez secrètement si ce n’est pas ce qui vous arrive tout le temps dans votre vie, vous faire balader, vous vous demandez si ce n’est pas ce qui arrive de plus en plus à tout le monde dans ce monde où tout est de moins en moins sûr, vous vous demandez si vous aussi vous ne serez pas dévoré par le passé. Alors vous n’avez pas bien envie de reconnaître que, pourtant, c’était un grand livre.

Surréalisme et surrection

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Des si belles poutres apparentes du surréalisme, j’en vois deux, l’une nommée niaiserie et l’autre dogmatisme, qui m’inspirent quelque méfiance envers la fiabilité générale de la charpente et me font préférer Dada, plus brut, le Grand Jeu, plus risqué, ou des personnalités périphériques telles Arthur Cravan ou Antonin Artaud, qui réellement vécurent la poésie au lieu de se faire plaisir à la tripoter et jouer à faire « comme si ». Comme si l’on vivait vraiment dangereusement, poétiquement, alors que l’on est fort bien installé, et surtout préoccupé de maintenir une position acquise par quelques habiles manipulations de concepts et de personnes. À cet égard, Breton n’est ni le pire ni le dernier de cette tendance française à produire de la pensée de (grande) surface – une tendance qui n’a fait que se développer et croître avec la médiatisation.

C’est bien ce que signalent ces deux poutres traîtresses, mais non maîtresses, ce qu’elles disent non des surréalistes, qui furent divers, mais du surréalisme. La tendance à la niaiserie, qui se manifeste par un foi complaisante en toute une bimbeloterie littéraire et spirituelle comme l’exaltation un peu douteuse de l’amour fou, la pratique du cadavre exquis ou l’intérêt pour l’astrologie, sent son art épate-bourgeois ; tandis que le dogmatisme guindé de Breton fleure son chef d’entreprise autoritaire, sinon paternaliste.

Breton est un révolutionnaire avec-culottes, bourgeois fin et lettré tout à la fois décidé à se libérer des carcans et à régner. Il a su reprendre Dada, l’éduquer comme on éduque un enfant turbulent, lui donner une culture originale en lui faisant redécouvrir œuvres et auteurs négligés par l’Histoire et l’Académie, en faire un jeune homme brillant, délicieusement subversif mais tout de même acceptable en société, voire très prisé dans les salons. Indéniablement la voix de son maître empêtre souvent le surréalisme dans le-surréalisme-pour-le-surréalisme, alors que son ambition proclamée est le surréalisme pour la vie.

Le phénomène se produit dans toutes les écoles – combien de situs ne voit-on faire, à leur corps et esprit défendants bien entendu, du situationnisme-pour-le situationnisme ? Pourtant le surréalisme fut et reste une aventure et une force magnifiques, grâce à la multitude de grands artistes qu’il sut inspirer, grâce à son universalisme, à sa puissance de pénétration des inconscients, puissance à la fois immédiate et durable qui en fait une expérience toujours à renouveler et réinventer, toujours actuelle. Contrairement au Nouveau Roman par exemple, le surréalisme vieillit bien parce qu’il ne vieillit presque pas, parce que malgré ses impasses il est un mouvement perpétuel, un œuf constamment prêt à éclore, un chemin toujours de nouveau à défricher. Et ceci autant du fait de ses faiblesses et de ses facilités, qui le rendent accessible par bien des voies, que par sa qualité essentielle : être une invitation permanente aux noces très intimes de l’art et de la vie.

Le surréalisme est toujours vivant, mais non pas où il perpétue les procédés qui l’ont fondé. Il est vivant là où justement l’on ne songe généralement pas à l’appeler surréalisme. Il est vivant où il se dépasse, perd ce suffixe en isme qui en fait un système vite stérilisant, vidé de ressort. Sarane Alexandrian m’offrit son amitié, m’ayant trouvée surréaliste. Mais peut-être suis-je surtout surréelle, irradiant le féminin de virilité. Mon art, nourri de mille racines et radicelles courant dans la chair des eaux, des terres, des cieux, je l’appelle surrection, car j’aime être à la fois livrée au monde et tendue en lui.

*22 avril 2017 : plus je lis ou relis Breton, plus je le trouve à relire, astringent, bénéfique. Honneur à lui, vrai combattant.

« Le faste des morts », par Kenzaburô Ôé

9782070347391*

Parallèlement à Vers le sud, de Dany Laferrière, j’ai lu aussi Le faste des morts, de Kenzaburô Ôé. Le livre le plus sombre que je connaisse de cet auteur. Je me souviens de m’être guérie d’une très forte fièvre, un jour à Bordeaux, en lisant son gros roman M/T et l’histoire des merveilles de la forêt. Une autre fois j’ai relu son livre Une affaire personnelle, ce texte si violemment désespéré, qui m’a rappelée à lui pour m’éclairer dans l’abîme où je tentais de voir.

Cette fois, il s’agit de trois nouvelles de jeunesse, dont la première éponyme du recueil, fut écrite avec une extraordinaire maturité en 1957, alors que l’auteur avait vingt-deux ans. Ici aussi le sexuel est très étroitement lié au politique, et de façon terrible, implacable. Dans Vers le sud la mort mène le bal des ardents en des noces de feu et de nuit où les êtres se réduisent à l’irréelle folie de zombies. Dans ce livre de Kenzaburô Ôé, elle est une puanteur et une vision omniprésentes, un appel écoeurant, le signe d’une damnation qui d’un texte à l’autre fait monter paroxystiquement le désir, paille plongée dans un cocktail amer de solitude, de culpabilité et de désespoir.

Ici toutes ses victimes sont très jeunes, privées d’avenir par le poids monumental d’une faute qu’elles doivent porter alors qu’elle n’est pas la leur mais celle de l’Histoire, de leurs aînés et de la société. Un très mince espoir de vie clôt la première nouvelle, où la jeune fille prête à avorter se demande si elle ne va pas laisser naître son enfant, afin qu’il vive quelques jours. Au terme de la deuxième nouvelle, le jeune garçon cherche dans une mort physique la solution à son insoutenable enlisement moral. Dans la dernière, où le mal-être sexuel atteint son comble, c’est à une mort spirituelle que se condamne l’adolescent, en s’engageant, dans un élan de noir mysticisme, dans un parti d’extrême-droite.

Dans Vers le sud les vieilles Blanches baisent les jeunes Noirs, les vieux Blancs baisent les jeunes Noires. Souvent personne ne dit rien, ou monologue. Ou bien les Noirs parlent avec les Noirs, les Blancs avec les Blancs. Si tous ont l’air de prendre des risques, celui qui en meurt est tout de même un jeune Noir, pas un vieux Blanc. Revanche d’une sinistre vieillesse sur une vivante jeunesse. Ceux qui vont mourir, ces ogres lubriques, vous tueront d’abord, vous qui devez vivre. Plus que jamais le sexe sectionne. C’est aussi ce que je lis, dans un tout autre contexte, dans Le faste des morts, où les gens évoluent les uns à côté des autres sans pouvoir réellement s’atteindre, dans l’impossibilité de l’amour, objets les uns pour les autres, ainsi que les fabrique de plus en plus l’obscène modernité.

« Vers le sud », de Dany Laferrière

Je songeais à ce livre il y a quelques jours en contemplant le film d’Olivier Létoile Une journée chez les Masaï. Le film les montre dans la paix du quotidien. Il s’agit bien sûr d’une vision partielle de leur vie – d’autant que de nombreuses heures d’images ont été malheureusement perdues. Une autre réalité de ces villages est que, comme cela se produit aussi dans d’autres pays en voie de développement, il existe un tourisme sexuel qui attire certains jeunes hommes à la ville, où ils peuvent rencontrer des Occidentales plus âgées mais aussi plus fortunées. Vers le sud évoque ce phénomène en Haïti, voici la critique que j’en fis après sa parution :

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Lâchez les chiens de Sade et de Laclos sur une île pleine de jeunes indigènes appétissant(e)s, et imaginez l’ambiance. Vers le sud est davantage encore, puisque cette île est Haïti, avec ses problèmes politiques et sociaux extrêmes, sa très grande pauvreté, ses classes sociales très tranchées, sa violence mais aussi sa capacité d’envoûtement, comme si hommes et femmes n’y étaient que les jouets d’invisibles dieux vaudous.

Ici la question sexuelle se pose noir sur blanc, Blanc sur Noir. Si impitoyablement que s’y exprime le désir, sa mise en oeuvre n’est que le résultat de transactions tellement codées que jamais les partenaires ne songent ni à convenir d’un accord ni à contester l’accord tacite qui les lie, encore moins à se révolter contre ces jeux brutaux où l’emprise exclusivement sexuelle et les rapports de domination semblent exclure toute possibilité d’amour, ou seulement de rencontre véritable.

Voici : les riches ont leur argent, les pauvres ont leur corps. Les uns décidés à prendre leur bien aux autres, et réciproquement. Sans se contenter cependant d’une prostitution élémentaire. Chacun, en somme, en veut pour un peu plus que ce qu’il donne. Ceux et celles qui se font payer veulent aussi pouvoir exercer leur pouvoir de séduction, le déployer comme une arme et faire quasiment de leurs clientes et clients des prisonniers de guerre. Celles et ceux qui vont payer se précipitent avec délices dans ce jeu de soumission, cette occasion facile de rompre leur ennui par une obsession érotique, de se divertir en s’inversant, en reportant leur « chair de maître » dans l’autre, le temps d’une illusion. Sans pour autant perdre, en fin de compte, leur supériorité sociale et les garanties qui en découlent, comme on dit dans les compagnies d’assurance.

Comme chez Sade, comme chez Laclos, nous sommes dans un théâtre aux multiples entrées et sorties, et c’est ainsi que le livre lui-même est conçu. Un théâtre infernal, où nul n’espère jamais la moindre douceur ni une quelconque maîtrise de soi. Les dieux vaudous, à peine évoqués dans le texte mais en sous-main omniprésents, plus immédiats et implacables que ceux de l’Antiquité grecque, maintiennent la scène de ce monde, malgré ses bouffonneries et ses absurdités, dans une indépassable tragédie.

L’étrange est que pourtant cet enfer recèle une lumière cachée, que jamais l’auteur ne décrit mais dont il suggère le caractère irrésistible, un mystérieux et inquiétant paradis dont certaines femmes entendent brusquement l’appel puissant et pour lequel elles quittent tout, vie sociale brillante, enfants et mari, pour entrer enfin dans certain petit tableau de leur enfance, dans un néant où s’assouvit tout désir et s’anéantit toute insatisfaction.

voir aussi l’évocation de Vers le sud dans ma lecture de Kenzaburô Ôé, Le faste des morts

Patrick Modiano, dans les méandres du temps

Patrick-Modiano

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Patrick Modiano vient de recevoir le prix Nobel de littérature. Voici un texte que j’ai écrit sur lui en 1985, il y a donc près de trente ans, alors que j’étais moi aussi bien jeune. Mais la jeunesse ne se perd que si l’on perd le sens du chemin !

Patrick Modiano est-il bien de ce monde ? Tel une ombre de Kafka, il déambule dans des villes-dédales ; tel une ombre de Gombrowicz, il est hanté par la jeunesse perdue ; tel une ombre de Robin, une ombre de Camus, il erre, étranger à la société et à lui-même ; tel une ombre de Joyce, une ombre de Beckett, il brouille les cartes du temps. Son œuvre est une culpabilité, il cherche le non-lieu. Se tient dans le nulle part, où tout le monde passe mais où personne ne se tient. Emmène le lecteur à sa perte, lui faisant prendre des chemins impossibles, le lançant sur des poursuites sans issue. Il est le Séduisant et l’Insaisissable, le semeur de rêves et de cauchemars par qui l’on tient en éveil.

Ses parcours dans l’espace et le temps font basculer la réalité quotidienne ; enchevêtrés, ils forment des combinaisons complexes où l’on est projeté, trimbalé, égaré en arpentages inachevés. Espaces et temps, il s’agit de tout confondre, et d’ainsi confondre narrateur et lecteur. L’enquête est la règle du jeu. L’amnésie plane, un passé est à reconstituer, un être est à reconstituer à partir des lieux susceptibles de faire le lien entre les temps.

La reconstitution s’opère par la langue. Quartier perdu s’ouvre sur cette phrase : « C’est étrange d’entendre parler français ». L’étrange n’est-il pas, pour un lecteur français d’un auteur français, de se trouver parachuté sur une telle vérité ? Le narrateur parle français, et il nous dit que c’est étrange d’entendre parler français. Voilà l’énigme, dès le début posée. Oui c’est étrange d’entendre parler français, de lire et d’écrire le français, oui les mots sont étranges – étrangers à la réalité ? C’est étrange de lire un livre. Étrange de vivre. Nous voici d’emblée projetés en dehors des limites, du périmètre repéré, connu et reconnu.

Modiano retient ses mots comme sa mémoire. Les phrases sont courtes, la syntaxe dépouillée, les termes simples, pudiques presque. On marche sur des œufs, tout près de léviter. Légèreté du rêve de plénitude dans la forme, densité du rêve cauchemardesque dans le fond. Parcours inachevés dans les rues de Paris, les voies du souvenir, récits inachevés, règne du non-dit. Au lecteur de lire entre les lignes, dans les blancs du texte. À lui le doute, l’incertitude. Emmêlement de rues, dates, personnages, au fil de la lecture on est un peu moins ignorant, un peu plus dérouté. « Accroché » à l’histoire mais dépossédé de toute garantie, de toute vérité. Loin de s’achever, l’errance se fait plus impérieuse, poursuit son tissage d’un réseau de moins en moins dépassable de lieux, documents, annuaires, appels téléphoniques, êtres perdus, retrouvés… Comme si nous n’en avions jamais assez d’être désorientés.

Érotique de la poésie

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à ma fenêtre, photo Alina Reyes

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« La chair est triste, hélas, et j’ai lu tous les livres… »

Le vers de Mallarmé semble plus que jamais d’actualité. Encore que, si manifestement la chair est aujourd’hui bien triste, masochiste, torturée, mécanique, médicalisée, normalisée, ghettoïsée, tabouïsée, bref ennuyeuse au possible, il semble de plus en plus difficile de trouver quelqu’un qui puisse ajouter « et j’ai lu tous les livres »…

Si la chair est devenue triste, c’est que souvent les livres le sont devenus aussi. L’amour est à réinventer, dit Rimbaud, et pour cela il faut réinventer la poésie, la littérature. La vivre, en faire l’expérience active, la mettre en œuvre dans son propre corps. L’amour comme le verbe étant une alchimie qui nécessite de savants mélanges de substances.

André Breton a dit que « la poésie se fait dans un lit, comme l’amour ». S’il ne l’avait fait avant moi, j’aurais pu l’écrire aussi. Je me suis toujours mise en condition de laisser advenir en moi la poésie (par la lecture ou par l’écriture) dans des lieux également propices à l’amour : au lit bien sûr, dans toute pièce close, ou encore dans ma voiture, ou dans un coin intime de nature, un ermitage… Lieux de recueillement, car je savais par intuition que la pulsion poétique était de la même essence, venait du même corps, et répondait à un semblable désir de communion ou de transcendance que la pulsion érotique.

L’humanité a commencé par de grands livres (et je comprends dans les grands livres les textes de tradition orale, ceux qui furent ensuite fixés par écrit comme ceux qui ont pu se perdre – on a conservé de la Préhistoire un magnifique art rupestre, mais nous ne saurons jamais rien des formules, récits et mythes de la même époque), des livres et des textes sacrés qui ont d’abord servi à établir, entretenir et développer les liens entre le monde des hommes et l’autre monde, celui des esprits, ou des dieux, ou d’un Dieu unique selon les cultures.

Livres fondateurs ou incantations chamaniques, ces textes disent entre les lignes toute l’histoire de l’Homme, qui est celle d’un questionnement du monde, et d’une négociation avec les forces mystérieuses de l’univers. Et ces textes sont de puissants poèmes. En proie à toutes sortes de forces qui la dépassent, l’humanité a besoin de puissants poèmes où trouver à la fois le sentiment de sa grandeur et le moyen de canaliser des pulsions chaotiques et destructrices.

La poésie est la création par excellence, celle qui rapproche l’homme de Dieu. « Au commencement était le Verbe ». C’est pourquoi je considère comme poème toute œuvre qui ne présente pas seulement une mise en scène et un point de vue sur la société, la condition humaine, etc, mais qui par le seul pouvoir de la langue crée, met au jour, un univers aussi neuf que l’enfant qui vient au monde.

La poésie est donc, dès l’origine, apparentée à la spiritualité. Elle raconte la genèse du monde, en règle et en définit les enjeux. Ce faisant, elle fait du poète lui-même un démiurge. Il est l’homme qui par le pouvoir de son verbe vous emmène dans le monde non pas tel qu’il existe dans l’univers visible, mais tel qu’il est dit. Le poète entre en contact avec l’univers invisible, mais il est aussi celui qui crée cet univers, puisque nous n’y avons accès que par ses mots.

Et ce qui est grave aux yeux du commun des mortels, c’est que le poète est mû par une impulsion vitale profondément jouissive, la recherche d’instants fabuleux et absolument intimes, le poète est un esprit désirant qui par la puissance de son désir va obtenir l’illumination, l’extase, comme un corps désirant va obtenir l’orgasme. Le poète va obtenir ce bondissement hors de la médiocrité humaine, cette jouissance venue de loin qui va très loin, il va l’obtenir par l’esprit et le corps rassemblés en un même élan, il va, selon les termes de Rimbaud, « posséder la vérité dans une âme et un corps ».

Paramnésie et changement

J’ai écrit ce texte il y a quelques années, je ne crois pas l’avoir repris dans l’un de mes livres, je le redonne ici.

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« Le trou noir a faim » (Trinh Xuan Thuan), et toutes les phrases du monde, chapelets d’ADN de l’infini, sentant venir la saison de leurs amours dernières, telles les premiers serpents que les premiers soleils appellent, tous les fragments de proses et de poèmes disséminés dans le temps avec les mains qui les signèrent, s’électrisent, se baisent et se laissent, convulsivement belles de jour, transpatiemment ardentes, se laissent aspirer par « les grands anti-soleils noirs, puits de vérité dans la trame essentielle, dans le voile gris du ciel courbe » (René Daumal) qui « vont et et viennent et s’aspirent l’un l’autre » et que les hommes « nomment Absences », croyant creux le texte taillé dans la masse des textes, alors qu’il est vide, autant qu’une statue peut l’être, champ quantique d’interactions dans le regard du physicien qui y détecte, cachés, « une mouvante réalité et une extrême imprécision », et que « sous l’œil du microscope, la statue qui semble remplir l’espace se dissout en vide » (T.X.T.), ce même vide qui étend son silence entre les mots et les serpents de mots, ce vide que l’homme qui vit en poète vient habiter, cette clairière extasiante où l’être trouve à se déployer, ce repos qu’il voluptue et peut-être féconde, dans l’abandon nécessaire au guerrier de la langue.

À mesure lues les phrases s’involuent, invaginées par la machine à lire, à mesure écrites et réécrites, rires longs des violons de l’été, « paramnésie caravane de sanglots » (Roger-Gilbert Lecomte), elles lisent et écrivent l’être qui écrit, qui « s’éprouve comme la demeure, le séjour de quelque chose qui le possède et l’emporte » (Maria Zambrano), l’être dans l’orgie des vagues veut rester ce radeau médusé qui l’emporte et le sauve au prix de tous les risques, « paramnésie caravane de sanglots, dernier signe étrangement solennel, annonciateur de ma mort », naufragé l’être ne peut plus, « une fois consommé ce don de lui-même » (M.Z.), se vivre qu’en naufrageant perpétuel, femme possédée par l’abîme et s’offrant à la face du ciel, double voluptueuse voguant dans le délire de ses propres eaux libérées à flux continu, « jeu des forces et ondes des forces… ce monde dionysien de l’éternelle création de soi-même, de l’éternelle distribution de soi-même, ce monde mystérieux des voluptés doubles… qui donc a l’esprit assez lucide pour le contempler sans désirer être aveugle ? » (Nietzsche), et en effet l’être qui s’est en son être, qu’épousent à chaque instant de leurs mille bouches de méduses translucides et musclées les phases et les phrases de sa passion, cet être dans sa plus grande ouverture ventousé à lui-même est soumis aux marées de l’équivoque lune, tantôt blanche et voyante comme sa voix après une nuit de veille, tantôt noire et aveugle comme le trou vers lequel il reflue, et que « le temps, alors, devient quelque chose comme un gant privé de main » (M.Z.).

Sucé de lui-même, l’être-est-le-temps alors se replie, réenroulant, fine peau de laquelle il se décalotte entier, fine peau fraîche qui s’accordéonnant sans merci se réduit à une cristalline, intouchable membrane, horizon du trou noir, sa frontière, « formée par les trajectoires dans l’espace-temps des rayons de lumière qui n’arriveront plus à en sortir, hésitant à tout jamais au bord » (Stephen Hawking). Et « c’est un peu comme s’ils tentaient d’échapper à la police, décidaient de faire un pas en avant mais sans être vraiment capables de s’en aller ! »

Or il s’agit de déjouer l’éternelle police, puisqu’à ce jeu du gant à retourner nous relevons le gant, et les cortèges, et les armées, et les peuples de phrases avalés, prisonniers derrière l’horizon de l’obsédant oubli, viennent, dans l’ici et maintenant de l’écriture, de la lecture, dans ce vide en marche libérer leur lumière par le suintement rythmé d’une longue, irrépressible jouissance de l’entre-dit.

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Et je complète par ces phrases d’Alain Badiou :

« Ce qu’on appelle « changement » d’une situation n’est que le déploiement constructif de ses parties. La pensée de la situation évolue, de ce que l’exploration des effets de l’état amène au jour de nouvelles connexions linguistiquement contrôlables, antérieurement inaperçues. Ce qui soutient le changement est en réalité l’infini de la langue. (…)

Que signifie dès lors qu’il y ait des situations différentes ? Cela signifie purement et simplement qu’il y a des langues différentes. Non pas seulement au sens empirique des langues « étrangères », mais au sens, promu par Wittgenstein, des « jeux de langage ». 

Passages de « L’Ouverture de la chasse », de Dominique de Roux

« Il est une sorte de surveillance qui organise les écrivains en partis intellectuels, compromet leurs visions et les dégrade. Dans ce jeu retors – véritable démenti de l’écriture même – et qui tend à la sécurité, la censure n’est plus délimitable puisqu’elle est l’application brutale d’un mot d’ordre, d’une tendance technique, d’une délation de tous les instants. (…) Ces lettrés sacrifient volontiers l’art à la terreur et, à vouloir être les propriétaires d’un nouvel idéogramme, ils prennent aux politiciens cette mentalité de convoitise et le sectarisme des organisations les plus équivoques.

« Soliman le Magnifique d’un anti-empire dont la grandeur est faite d’effacement, d’oubli et de poussière d’ombre, l’écriture de Sollers trace dans le vide foudroyé par l’éclair de son orgueilleuse indigence les significations sans signes et les signes béants de tant d’insignification qui le portent, au-delà de son entreprise de châtiment par le vide, vers je ne sais quel salut second, vers une immortalité à partir de la suppression de tout ce qui n’est pas l’instant présent, vers l’irrévocable passage du tout à la futilité totale. Mais n’est-ce pas la définition du Chasseur noir, qui, pour échapper à la mort dans son domaine clos, accepte de devenir lui-même la mort ?

« Quoi de plus insupportable à l’imposture que la venue de la vérité, ces temps brûlants où la vérité est de passage, vivante, impitoyable, belle. »

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Paru aux éditions du Rocher en 2005. Première publication aux éditions L’Âge d’Homme en 1968.

Antoinette Fouque, le clergé et moi

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Antoinette Fouque est morte. Je me rappelle qu’elle m’avait invitée chez elle, quand j’étais jeune écrivain. J’avais été frappée par les canapés de cuir blanc, le luxe bourgeois. D’autres femmes étaient là, des féministes, je ne sais plus qui. Je n’avais à peu près rien dit, tout ce langage me semblait si froid. Je lui étais reconnaissante pourtant d’avoir pensé à m’inviter, et d’avoir publié mon premier roman, lu par Marie-Christine Barrault, dans sa collection audio Des voix. Cela changeait tellement des féministes anglaises avec lesquelles j’avais eu affaire, celles qui étaient venues de Londres à Paris pour m’interviewer ou qui m’avaient interviewée quand j’étais allée à Londres. Pour ces membres du clergé féministe, j’étais une adoratrice du pénis, comme elles disaient, autant dire une sorcière. Je n’ai jamais adhéré au féminisme d’Antoinette Fouque, mais au moins elle était ouverte. Je ne l’ai pas revue quand j’ai accompagné par mes poèmes l’exposition de Sophie Bassouls à l’espace Des Femmes. Les poèmes peuvent être lus ici, je me rends compte que j’en avais perdu certains, je vais les récupérer, merci Antoinette.

Quel ennui, ces grands prêtres mâles ou femelles de toutes sortes de chapelles, à Londres, à Rome, à Paris et ailleurs, qui font la leçon à Jésus. Ils sont fichus.

Miracles

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tout à l’heure à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Aujourd’hui j’ai marché dans la joie du vent et de la pluie intermittente. J’ai acheté un classeur pour mes partitions de chant – en ce moment le Kyrie de la Messe en si de Bach, le Sanctus du Requiem de Mozart, la chanson When I’m gone et le beau chant des nains dans Le Hobbit, avec les paroles de Tolkien. Hier après-midi devant la fenêtre ouverte comme au printemps, le bon air frais passant sous ma blouse et ma chemise et caressant ma peau, j’ai vernis tous mes Masques, dont je veux maintenant faire une iconostase. J’irai acheter du bois demain, incha’Allah.

Hier soir J m’a montré un texte en anglais, extrait de The Fugitives, un roman de John Broderick. Je l’ai traduit (et le miracle, c’est à chaque instant, par tous les temps) :

Les pavés luisaient sous la lune givrée. Le visage de Lily, tourné vers le ciel, était blanc et sans relief, tel du buvard sous la lumière filtrée d’en haut. Les rues étroites, sinueuses, au fond desquelles les rayons de la lune froide se jetaient, avaient pour elle la beauté d’une nuit d’été sur la rivière. Il y avait un frisson de joie dans l’air et elle avait envie, incroyablement, de ramasser une toupie qui reposait dans le caniveau brillant, et de la faire tourner. Elle s’arrêta, regarda autour d’elle avec un sentiment de culpabilité. Quelques vieilles femmes se hâtaient au retour de l’église, un couple était assis côte à côte dans une voiture garée. Personne d’autre alentour. Elle resta quelques instants à regarder la toupie, retournant doucement le jouet cassé du bout de sa chaussure aux scintillements blancs dans la lumière froide. Puis, se décidant soudain, avec un imperceptible regret qui ne fit qu’ajouter à son sentiment aigu de joie présente, elle partit d’un pas rapide.

Derrière elle, les pubs avec leurs rangs de bouteilles vertes fantomatiques aux fenêtres. Derrière elle, l’immense église d’ivoire. Passant le pont vert-de-gris au-dessus de la rivière d’argent, avançant à travers la ville presque vide dont les portes poussiéreuses et les toits désordonnés avaient soudain été touchés pour elle d’un rayonnement éclatant, miraculeux.

Quelques dessins de poètes

dostoievski portrait d'un pelerin et image idee karamazovFédor Dostoïevski, portrait d’un pèlerin et  « visage de l’idée » d’Aliocha Karamazov

Rimbaud_par_Paul_VerlaineArthur Rimbaud par  Paul Verlaine

rimbaud-jeune cocher de londresRimbaud, Jeune cocher de Londres. Ce dessin de 12 cm de haut s’est vendu récemment aux enchères pour 285 000 euros.

hugo paysageVictor Hugo, Paysage

antonin-artaud-la-machine-de-lc3aatre-ou-dessin-c3a0-regarder-de-traviole-1946-via-revuetextimageAntonin Artaud, La machine de l’être ou dessin à regarder de traviole

kafka penseurFranz Kafka, Le Penseur

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