La Dame à la licorne de retour au musée de Cluny

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À mon seul désir montre une pluie d’or sur la tente qui me rappelle le chantepleure, ce charmant ancêtre de l’arrosoir ; la coiffure de la dame ressemble à une auréole, sa tête est penchée comme celle d’une Vierge à l’enfant. Les scolastiques considéraient qu’il existe cinq sens « externes » et un « interne » : le sixième sens était celui du Cœur et de l’Entendement, qui permet à l’homme de garder l’âme pure de tout péché.

Si le thème de la dame à la licorne servait fréquemment au Moyen Âge d’allégorie de l’incarnation (dans l’enceinte d’un hortus conclusus, une jeune femme, un livre ouvert à la main gauche, tient dans sa main droite la corne de la licorne réfugiée dans son giron, tandis qu’un chasseur en profite pour lui percer le flanc), l’imagerie du jardin courtois dérivait bien de celle du jardin céleste.

Sur cette île bleue, foisonnante de fleurs et balancée, suspendue, plus ou moins basculée en avant dans un univers rouge habité d’animaux, d’oiseaux et de ramures fleuries qui lévitent aussi, là est l’amour humain, mi-céleste, mi-terrestre.

Légèreté, grâce de la jeune femme comme de la composition, rythmée par des lignes de fuite discrètement ascensionnelles, perspectives soulignées par des jeux de verticales et d’obliques qui créent un profond sentiment d’équilibre et de sérénité, gamme de tons finement dégradés, corps voluptueux de la licorne, blanc, charnel, élévation des arbres, des lances, de la corne dont la torsade donne l’idée d’une spirale délicate et infinie… Sublimation de la chair, innocence animale, force évidente de la pureté symbolisée par la licorne aussi bien que par la dame… Féerie de la faune et de la flore… Je pense à Rimbaud : « Des fleurs magiques bourdonnaient. Des bêtes fabuleuses circulaient… » Jeunes félins, renard, loup, lapins, singes, faucon, héron, perdrix… Et les matières, soies, velours, brocarts, broderies, pierreries, perles, chevelures… « Je vous indiquerai les richesses inouïes… » Chaque élément apparaît comme l’un des termes d’une langue enchanteresse, mystérieuse et immédiate, une langue sensible, un alphabet secret, un jeu de caresses très délicieuses, qui touche l’âme d’une harmonie parfaite.

Puissante mais douce, à mille lieues du stéréotype d’une féminité fatale et terrifante, la Dame semble pourtant déranger autant qu’elle fascine.

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« Pour atteindre la réalisation du Soi, vous ne devez renoncer à rien mais seulement percevoir l’âme en tout », dit un sage hindou. Âme, seul désir, pourrait dire la langue des oiseaux. Scintilla stellaris essentia, l’âme est une étincelle de la substance des astres, dit le mathématicien et astronome grec Hipparque, inventeur de la trigonométrie. Acies mentis… C’est à « la fine pointe de l’âme » que se fait le contact avec l’absolu. Si les cinq tapisseries tracent un chemin en forme de marelle, la sixième bien entendu figure le Paradis.

Imaginons qu’à la case dite de L’Odorat, la dame, encore prise dans une sorte de sommeil spirituel, sente, de ce sens le plus primitif, venir quelque chose. Mise en appétit, sens en éveil, elle s’essaie au Goût. Ayant goûté, son entendement s’affine, elle peut jouer et interpréter : nous en sommes à L’Ouïe (et il ne faut pas, comme dit Rimbaud que « la musique savante manque à notre désir »). Maintenant qu’elle a appris non seulement à percevoir des langages mais aussi à en émettre, il lui devient loisible de saisir la réalité qui l’entoure : nous voici au Toucher, qui la représente tenant d’une main une lance, de l’autre la corne de la licorne, symboles de deux mondes différents, temporel et amoureux-spirituel, auxquels elle a désormais accès.

Tenir d’un geste caressant la corne dressée et d’une main ferme la hampe aux armoiries, c’est aussi rendre hommage aux valeurs viriles, toujours dans l’équilibre de deux registres, et s’en rendre maîtresse en toute féminité, sans violence ni domination. Enfin c’est se saisir soi-même, condition essentielle pour accéder à l’amour réel : ainsi dans La Vue, la jeune femme, capable de vision, peut-elle offrir à la licorne, son divin amant dénudé, l’image qu’elle lui renvoie.

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Une fois accompli ce geste par lequel elle révèle l’amour à lui-même dans sa plus riche dimension, cette tente aux larmes-flammes d’or, ce simple et somptueux pavillon aux tentures entrouvertes comme une entrée royale autour de son corps, où elle va pouvoir se retirer… La peau interne du dais est couleur chair, c’est en son corps même qu’après une expérience savante des cinq sens externes la femme va s’isoler (île et isolé sont un même mot, et si l’île est présente sur chaque panneau, la voici maintenant signifiée par l’adjectif « seul » de À mon seul désir) pour connaître son sens interne et en jouir. Palais privé, royaume des cieux, royaume de l’âme, royaume de la langue, puisqu’à son fronton pour la première fois apparaît l’écrit, rayonnant de sens et de mystère. C’est dans « la petite flamme de l’âme », scintilla animae, dit Maître Eckhart, que Dieu naît en l’homme. Finalement je vois que sur la moire bleue les larmes qui coulent se sont transformées en petites flammes qui montent. « La première grâce consiste en un certain flux, sortant de Dieu. La seconde en un certain reflux ou retour en Dieu lui-même. »

Trois fois isolée, sur son île, dans sa tente, et par l’inscription « seul » qui la domine, la dame goûtera-t-elle une joie parfaite en son retrait ? Emportera-t-elle avec elle son désir, ce mot qui est au Moyen Âge encore proche de son sens latin : regretter l’absence de… ? Emportera-t-elle avec elle son désir et sa mélancolie, regrettera-t-elle l’usage enchanté de ses sens extérieurs ? Ou bien trouvera-t-elle en son pavillon clos la clé d’une ascension libératrice ?

« Sur les passerelles de l’abîme l’ardeur du ciel pavoise les mâts… » « La Reine, écrit encore Rimbaud, ne voudra jamais nous raconter ce qu’elle sait, et que nous ignorons. » Mais je suis la reine, et je sais.

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Arthur Rimbaud par Ernest Pignon-Ernest

Texte : passages de mon livre La chasse amoureuse (éd Robert Laffont, 2004 – je vais tâcher de le réviser pour le reproposer bientôt ici en édition numérique, si du moins j’arrive à récupérer le fichier – ce matin j’ai dû retranscrire tout ce texte d’après l’imprimé).

Les tapisseries étaient parties depuis plusieurs mois au Japon où elles ont eu un beau succès, elles seront de nouveau visibles à partir du 18 décembre 2013 au musée, dans une nouvelle présentation.

Vincent

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le typhon sur les Philippines vu de la navette spatiale (AP/NASA)

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« Un jour, j’ai vu un beau tableau ; c’était un paysage au crépuscule. Dans le lointain, sur le côté droit, une rangée de collines, bleues dans la brume du soir. Au-dessus de ces collines, la gloire du coucher de soleil, les nuages gris bordés d’argent et d’or et de pourpre. Le paysage est une plaine ou une lande, couverte d’herbe et de ses pailles jaunes, car c’était l’automne. À travers le paysage, une route conduit vers une haute montagne, loin, très loin ; au sommet de cette montagne, une ville, éclairée par les rayons brillants du soleil couchant. Sur la route avance un pèlerin, un bâton à la main. Il est en route depuis déjà très longtemps, et il est très fatigué. Et c’est alors qu’il rencontre une femme ou une silhouette vêtue de noir qui fait penser à la parole de Saint Paul : triste, mais en tout temps joyeux. Cet ange du Seigneur a été placé là pour encourager les pèlerins et répondre à leurs questions. Et le pèlerin demande : ‘La route continue-t-elle toujours à monter ?’ Et la réponse est : ‘Certainement, jusqu’au bout, fais attention.’ Et il demande à nouveau : ‘Et le voyage durera-t-il toute la journée ?’ Et la réponse est : ‘Du matin, ami, jusqu’à la nuit.’ Et le pèlerin continue son chemin, triste, mais en tout temps joyeux.’ »

Je trouve cet extrait d’un prêche de Vincent Van Gogh, datant de la fin octobre 1876, dans son Oeuvre complet, par Ingo F. Walther et Rainer Metzger, aux éditions Taschen. Le texte de ce sermon a été adjoint à ses Lettres, mais malheureusement il ne figure pas dans leur édition par Gallimard, qui m’a été offerte par O à plusieurs reprises au cours des années. Je suis très proche de Vincent, qui m’accompagne nuit (avec sa nuit étoilée) et jour (avec son champ de blé) depuis ma prime adolescence, à bien des égards. La familiarité avec les langues et la communion avec la vérité nous venant d’être venus d’ailleurs, de l’au-delà de la mort. Lui né un an après son frère mort-né, et ayant reçu son prénom, moi née avec un jumeau, frère ou sœur resté à l’état d’embryon.

Nous sommes les pinceaux et les couleurs de Dieu. Ceux qui font le monde d’ici-bas sont aveugles. Ceux qui y voient doivent être des yeux pour les hommes, quoiqu’il en coûte de par leur incompréhension radicale.

Météorite

« Impossible de ne pas faire un peu de mysticisme.

« Il semblerait que certains « petits hommes verts » refusent de laisser des humains s’emparer de cet objet céleste, commente Maxime Chipouline. Nous pensions que nous allions pouvoir récupérer la « grande » météorite à une profondeur de 14 mètres, mais elle s’est enfoncée de plus en plus profondément dans la vase et nous parlons déjà de poursuivre les recherches à une profondeur de 16-20 mètres. Nous avons même inventé une nouvelle expression : « la vase consciente ». Par ailleurs, il se passe des choses incroyables : le canot a disparu 5 fois, les moteurs tombent en panne, les appareils s’affolent : cette zone est apparemment remplie d’anomalies ! » »

À la recherche de la météorite de Tcheliabinsk : l’article entier dans La Russie d’Aujourd’hui.

Voir aussi : l’Église de la météorite de Tchéliabinsk, dans La Voix de la Russie

Et je ne savais pas que des fragments de la météorite sont tout près de chez moi, au Jardin des Plantes.

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Machines qui broyez les muscles et le sang

ouvrez un hublot pour l’orage,

que soit le roc visité par la foudre

humilié d’amour des pieds jusqu’à la tête.

 

Que soit le nom crié de sommet en sommet

frotté comme un galet de mer par les figures,

comme un galet blessé, une biche souffrante,

au bord des grandes eaux.

 

Le tremblement de terre est en route. Quel est

le mot de passe cri ou chanson ou sésame ?

L’arbre de l’existence

sera-t-il le premier des arbres foudroyés ?

 

Benjamin Fondane, Titanic

 

Littérature

Ce n’est pas le nombre de pages qui compte, c’est leur densité. Ce qui est indense ne se tient ni ne danse.

Ce n’est pas le sens de surface du texte qui compte, c’est le sens de ses profondeurs. Dans les grandes surfaces du livre que sont devenues même les petites librairies, il ne se trouve presque plus que des textes de surface, formant des lecteurs de surface.

Ce n’est pas en voulant évoquer son temps qu’un texte évoque quoi que ce soit. Vouloir évoquer son temps, ou quelque temps que ce soit, c’est nourrir le néant – ne pas faire le « bond hors du rang des meurtriers », comme le dit Franz Kafka qui, lui, le fait. Seule l’éternité peut évoquer le temps, tous les temps, et elle-même en même temps.

Des sables elles surgit, ressuscitée

Voie Lactée. Ex arena rediviva surgit, c’est la devise de ma ville, Soulac, dont le nom selon certains désigne, solum lac, le lait de la Vierge rapporté là par Véronique, et dont la basilique Notre-Dame de la Fin des terres réapparut d’entre les sables à partir de 1858, année où apparut à Lourdes l’Immaculée Conception, Soulac où une petite réplique de la Statue de la Liberté fait face, par-delà l’horizon, à l’autre rive, invisible aux yeux humains, mais qui est.

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– Ô bras neigeux de Dieu, j’ai vu Ses bras, là, sur les côtés de l’Échelle de Jacob, là par où il nous aurait fallu évacuer (comme si des canots de sauvetage avaient pu rien faire d’autre que de s’écraser comme des fétus contre les flancs du navire, dans cette furie) la face blanche et personnelle de Dieu m’a dit : « Ti-Jean, ne te tourmente pas, si je vous prends aujourd’hui, toi et tous ces pauvres diables qui sont sur ce rafiot, c’est parce que rien n’est jamais arrivé sauf Moi, tout est Moi – » ou comme le disent les textes sacrés Lankavatara : « Il n’y a rien d’autre au monde que l’Éternité dorée de l’Esprit divin » – Je voyais les mots « TOUT EST DIEU, RIEN N’EST JAMAIS ARRIVÉ SAUF DIEU », écrits en lettres de lait sur cette étendue marine. – Mon Dieu, un train infini dans un cimetière sans limites, voilà ce qu’est cette vie, mais elle n’a jamais été rien d’autre que Dieu, rien d’autre que cela – c’est pourquoi plus la plus haute vague monstrueuse se dresse pour se moquer de moi et pour m’insulter, plus je prendrai plaisir à la contemplation du vieux Rembrandt avec mon pichet de bière, et plus je malmènerai tous ceux qui se gaussent de Tolstoï, quelle que soit votre résistance ; et nous atteindrons l’Afrique, nous l’avons atteinte d’ailleurs, et si j’ai appris une leçon, ce fut une leçon en BLANC. 

Jack Kerouac, Le vagabond solitaire 

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Voyageur

La sonde Voyager 1 est le premier objet humain à quitter le système solaire. Partie pour des milliards d’années. L’article dans Métro.

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(…)

Que si la source vient à manquer d’une plus haute connaissance,

L’on fasse coucher nue une femme seule sous les combles –

Là même où furent, par milliers, les livres tristes sur leurs claies comme servantes et filles de louage…

Là, qu’il y ait un lit de fer pour une femme nue, toutes baies ouvertes sur la nuit.

Femme très belle et chaste, agréée entre toutes femmes de la Ville

Pour son mutisme et pour sa grâce irréprochable, infusée d’ambre et d’or aux approches de l’aine,

Femme odorante et seule avec la Nuit, comme jadis, sous la tuile de bronze,

Avec la lourde bête noire au front bouclé de fer, pour l’accointement du dieu,

Femme loisible au flair du Ciel et pour lui seul mettant à vif l’intimité vivante de son être…

Là qu’elle soit favorisée du songe favorable, comme flairée du dieu dont nous n’avons mémoire,

Et frappée de mutisme, au matin, qu’elle nous parle par signes et par intelligence du regard.

Et dans les signes du matin, à l’orient du ciel, qu’il y ait aussi un sens et une insinuation…

(…)

Saint-John Perse, Vents

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Lune

Bel ensemble d’articles sur les gâteaux de lune, pour la fête de la lune, dans Chine Informations – même si le Quotidien du Peuple rappelle que le luxe devient moins vendeur. Et voici un beau calendrier lunaire.

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Quand la lune passe à l’ouest

L’ombre des fleurs

S’avance à l’est

 

Fleurs dispersées

Le radeau lui aussi

Est une branche de cerisier

 

Allumant une bougie

À la flamme d’une autre

Soir de printemps

 

Laissant mon ombre

Derrière moi

Je vais au printemps

 

Yosa Buson,  Printemps  (traduit du japonais par Koumiko Muraoka et Fouad El-Etr)

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Le Cerf du Bois Lemoine

Parfois, au milieu du néant de « l’information », un éclair de vie.

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Que la poésie soit liée d’intime aux forêts, que la forêt primaire soit le lieu dévolu à l’excroissance du verbe humain.

Que le verbe naisse du buisson et renaisse du bois.

Que du murmure des arbres procède le cœur des livres

 

Philippe Bordas, L’invention de l’écriture

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Le loucherbème de Marcel Schwob, destiné à n’être pas compris par une certaine classe de gens

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portrait de Marcel Schwob paru dans l’Illustration à sa mort en 1905

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Pourquoi lit-on si peu Marcel Schwob ? Ses contes cruels et ciselés resteront-ils encore longtemps le délice de happy few amateurs des charmes raffinés et décadents du XIXème sicèle finissant, ou écrivains en quête d’inspiration ? Son œuvre savante et singulière ne saura-t-elle pas, à l’instar de celle d’un Borges (qui l’admirait) dépasser le cercle des curieux et toucher un public plus large ?

Issu d’une vieille famille juive, d’apparence assez bonhomme, Schwob fut un homme de passion et d’exception. Mort en 1905 après dix années de maladie à l’âge de 38 ans, il avait aimé d’un amour violent les femmes et les lettres, auxquelles il avait consacré sa vie. Grand érudit, philologue, spécialiste de Villon et de l’argot, admirateur de Stevenson, ami de nombreux écrivains, dont Claudel et Colette, défenseur de Jarry, journaliste, amant passionné d’une petite prostituée, puis de la comédienne Marguerite Moreno qu’il épousa, Schwob laissait une oeuvre qui avait fait l’admiration et l’étonnement de tous ses contemporains.

Les Etudes sur l’argot français, son premier livre, datent de 1889. Écrites en collaboration avec son ami Georges Guieysse, qui se suicide avant la fin de la rédaction, ces études sont le fruit du goût de Schwob pour les langues, avec ce qu’elles peuvent donner d’aventures et de libertés à qui les fréquente. Notons au passage ses remarques sur l’orthographe dans un article consacré à Stevenson :

L’écrivain qui rompt l’orthographe traditionnelle prouve véritablement sa force créatrice. Or, il faut bien se résigner : on ne peut jamais changer que l’orthographe des phrases et la direction des lignes, écrit-il après avoir noté que tous les écrivains du XVème et du XVIème siècles usaient d’une langue admirable, alors qu’ils écrivaient les mots chacun à leur manière, sans se soucier de leur forme. Aujourd’hui que les mots sont fixés et rigides, vêtus de toutes leurs lettres, corrects et polis, dans leur orthographe immuable, comme des invités de soirée, ils ont perdu leur individualisme de couleur. Les gens s’habillaient d’étoffes différentes : maintenant, les mots, comme les gens sont habillés de noir. On ne les distingue plus beaucoup.

Orthographe, orthodoxie des mots et de la langue, images figées d’un monde ordonné… En s’intéressant à l’argot, Marcel Schwob passe de l’autre côté du miroir :

C’est une langue artificielle, destinée à n’être pas comprise par une certaine classe de gens.

Partant du loucherbème, employé par la corporation des garçons bouchers concurremment avec les classes dangereuses, Schwob étend son étude, fait appel à Villon et à Rabelais et démontre que l’argot, loin d’être une langue spontanée, est régi par ses propres lois et se reproduit par dérivation synonymique.

 

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L’un de ses titres, « La croisade des enfants »,  avec Paolo Uccello

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Le Livre de Monelle est peut-être la plus étrange des œuvres de Marcel Schwob. Inconsolable après la mort de Louise, la petite ouvrière-prostituée avec laquelle il vivait, il se souvient de Thomas de Quincey et de Dostoïevski pour écrire cet hymne à la figure mythique de la prostituée pleine de pitié.

Avant de se perdre dans les mille visages de ses sœurs (la Perverse, la Fidèle, la Sacrifiée…), Monelle parle et ordonne, à la manière de Zarathoustra :

Détruis, détruis, détruis.

D’apparitions en disparitions, seule et démultipliée, Monelle est l’insaisissable, dans un univers peuplé de masques où le réel est perpétuellement en fuite. Il faut se pénétrer longuement du Livre de Monelle pour en goûter tout le mystère. Et se perdre dans ses profondeurs aux reflets nihilistes, si proches des labyrinthes qui fascinent notre époque.

(J’ai publié cet article dans Libération au début des années 1990)

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un site consacré à Marcel Schwob

À cheval avec Paolo Uccello, Marcel Schwob et Antonin Artaud

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Paolo, je tournoie sur tes chevaux de bois, le ciel tourne, la terre fuit,

toutes les perspectives se déploient

Paolo mon enfant, maître de ce jour nouveau-né, mon blanc,

efface les siècles vulgaires entassés de nos temps

toi l’Oiseau pur coursier dur

donne-moi du pain

le cœur si simple du secret

donne-moi à courir

immuable sur tes fils tendus le vertige tranquille

Tu sais bien, Uccello, j’ai besoin d’un oiseau,

qui là s’enfonce et chante

mes cuisses chantent dans tes tableaux et tes courbes

qui contournent le temps

donnent à ma chair ses courbes

Je suis ton rouge, Uccello, je suis l’enfant rouge qui tourne

et bouge ma langue

qu’elle dise ce que nul n’a dit

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à lire aussi

le beau texte de Marcel Schwob

Paolo Uccello, Peintre

et les textes d’Antonin Artaud

Paul Les Oiseaux ou la Place de l’Amour

et

Uccello, le Poil

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Je suis profonde

Qu’elle vienne de Mars, de comètes ou d’astéroïdes, de toutes façons elle vient du ciel, notre vie. Et de bien plus profond encore dans le ciel.

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Je suis le saint, en prière sur la terrasse, – comme les bêtes pacifiques paissent jusqu’à la mer de Palestine.

Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque.

Je suis le piéton de la grand’route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d’or du couchant.

Je serais bien l’enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet, suivant l’allée dont le front touche le ciel.

Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L’air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant.

Enfance IV des Illuminations d’Arthur Rimbaud

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Poètes du feu de Dieu

Toujours pour fêter autrement la rentrée littéraire, j’ouvre une nouvelle série, « Poètes du feu de Dieu ».

La première citation sera très simple et très brève, la voici :

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Quelqu’un te cueillera, aube, comme se cueille la rose, ou viendras-tu seule, astre étranger qui fend le firmament ?

extrait du poème Dis-moi, aube, d’Issa Makhlouf

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