Dissimulateurs, manipulateurs, crucifieurs (Opus Dei, encore, et compagnie)

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Rien ne peut être plus éloigné de l’esprit du Christ, et même contraire à l’esprit du Christ, que l’esprit de l’Opus Dei. Ne serait-ce que parce que les laïcs y sont sous la domination des clercs. C’est d’avoir rejeté cela que le Christ s’est retrouvé sur la croix. Avec la bénédiction et le soutien du Vatican, voici donc une Oeuvre qui œuvre contre le Christ. Sans parler de son culte du secret, alors que le Christ a dit d’agir dans la lumière, ses façons d’avancer masquée pour pêcher des hommes par d’habiles manipulations, alors que le Christ a honni les hypocrites et les manipulateurs, ses abus sur les âmes, alors que le Christ libère, sa fortune issue de ses multiples et souvent complexes voire malhonnêtes manipulations de l’argent, alors que le Christ va pieds nus dans ses sandales et rend à César ce qui est à César, son organisation maniaque du temps de vie et du temps de cerveau humain de chacun de ses membres, alors que le Christ a dit de ne pas se plus soucier du lendemain que ne le fait le lys des champs, sa complicité active avec Franco, Pinochet et autres dictateurs, son appétit de pouvoir sur le monde, quand le Christ, à qui le diable l’a proposé, le rejette radicalement, jusqu’à préférer en être éliminé… Son contrôle et son accaparement des biens matériels des membres, mais aussi de toute leur intimité, par un usage spécial de la confession, l’interdit sur des livres, des films ou autres œuvres de l’esprit, l’ouverture systématique du courrier… Bref, le verrouillage des êtres typique des sectes dont maints évadés ont témoigné, sans que cela ne change rien au soutien extraordinaire dont bénéficie ce monstre spirituel, dont la stratégie est d’infiltrer les milieux de pouvoir, y compris le Vatican – où Jean-Paul II l’a accueilli comme le sauveur, avec l’aussi tristement célèbre Légion du Christ.

Comme l’écrivent Caroline Fourest et Fiammetta Venner dans Les nouveaux soldats du pape : « Sans l’approbation de l’Église, sa caution et son soutien, l’Opus Dei ne serait qu’une secte espagnole ». Le voilà bien, le secret de sa réussite, comme celui de toute corruption dans un État censé être de droit. Et voilà bien aussi ce qui mine et peut mener à sa perte un État ou l’Église : la complaisance, la compromission avec le mal, fussent-elles au nom d’intérêts prétendument supérieurs. Qu’est-ce qui pourrait donc être supérieur à la vérité, au respect d’autrui, à l’honnêteté ? Prétendre que les manœuvres et autres calculs retors sont nécessaires, c’est nier la supériorité de Dieu, c’est nier Dieu.

Le pape François, fort habile lui aussi, envoie-t-il quelques petites piques à l’encontre de l’Opus Dei et autres mouvements charismatiques aux méthodes souvent sectaires, en se déclarant contre le prosélytisme et contre la manipulation mentale ? Peut-être, mais le pape François, nous le voyons au bout de quelques mois, est surtout maître dans l’art de dire et de ne pas faire ce qu’il dit (parler contre l’argent et pour la pauvreté de l’Église mais garder la sinistre banque du Vatican, se dire anticlérical mais être pape et avec un sens bien fort de l’autorité et de la hiérarchie, sous des dehors bonhommes…), voire même de dire tout à la fois une chose et son contraire, avec des accents indignés pour faire mieux passer l’entourloupe – comme lorsqu’il déclare souffrir de voir les femmes dans l’Église réduites à la servitude et leur propose comme promotion… d’être de bonnes mères (non consacrées prêtres comme les « pères », bien entendu) plutôt que de songer à occuper les places prises par les hommes, ce qui leur ferait perdre leur féminité.

Bénédicte et Patrice des Mazery rapportent notamment dans leur livre L’Opus Dei, une Église au cœur de l’Église, parmi d’autres cas, celui de cette jeune femme qui intenta un procès à une école hôtelière de l’Opus Dei – et depuis, l’a gagné. Les méthodes de tous ces mouvements reviennent toujours au même, séduction sournoise, enfermement, embrigadement, lavage de cerveau, exploitation de l’individu qui se retrouve isolé, privé de son argent et de ses moyens de survivre au-dehors, à la fois matériellement et psychologiquement. Patrice de Plunkett, catholique écolo et « indigné » quoique issu de l’extrême droite, et tout en s’en étant éloigné continuant à prêcher avec insistance, lors de la mort de Clément Méric, que les néo-nazis ne sont pas pires que les antifas, très bien introduit et très bien vu à Rome, très dans la ligne d’apparence progressiste voire révolutionnaire, rapporte la même affaire dans son livre L’Opus Dei. Mais loin d’admettre que, comme beaucoup d’autres, cette adolescente puis jeune femme a été victime de graves abus, il tire des faits une tout autre conclusion : selon lui, cette personne avait tout simplement des problèmes psychologiques – n’ayant pas fait sa crise d’adolescence chez ses parents, elle l’aurait faite tardivement dans sa deuxième famille, l’Opus Dei. (Tiens, n’est-ce pas ce qu’on a dit aussi pour justifier l’éviction brutale, l’année dernière, du banquier qui avait été chargé par Benoît XVI d’assainir la banque du Vatican ? Voilà que cet homme qui s’était fait connaître pour toute une carrière sérieuse dans la finance était soudain pris de problèmes psychologiques si ennuyeux, était devenu si bizarre, qu’il était impossible de le garder un jour de plus…) Et comme si cette ignominie ne suffisait pas, Plunkett ajoute cette perfidie, sur cette jeune fille alors dûment coupée de sa famille, avec laquelle elle ne pouvait parler que très rarement : « a-t-elle pu ne pas avoir conscience des manipulations qu’elle subissait, alors que ses parents la mettaient constamment en garde contre « cette secte » ? » Et c’est ainsi, catho très bon teint, qu’on justifie tous les abus, et qu’on participe à ce qu’ils se perpétuent.

Cela, ils sont beaucoup trop nombreux à le faire. Beaucoup trop nombreux à fermer les yeux. Beaucoup trop nombreux à baisser les yeux, parce qu’ils n’ont rien d’autre à quoi se raccrocher qu’à l’espoir que cette fois, ça va changer, ça va aller, ça va revenir et en mieux, le bon temps. La presse elle-même ne joue-t-elle pas le jeu ? Et tant de gens qui, il y a quelques années encore, se tenaient à distance ironique de l’Église, et maintenant, par peur de voir l’Occidental perdre son identité, se rapprochent du troupeau et la regardent comme un chien susceptible de les garder ? Tout cela est misérable, et ni l’imposture ni les faux-semblants n’ont jamais protégé personne, du moins jamais longtemps. Bien au contraire, ils tuent. Et c’est pourquoi il faut les rejeter, les yeux bien ouverts.

Le fondateur de l’Opus Dei, par Juan Goytisolo

Voici un texte de Juan Goytisolo,  trouvé ici, écrit à l’occasion de la grotesque canonisation de José Maria Escriva de Balaguer.

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En Espagne, au cours des six dernières années, après la victoire du Parti populaire de M. José Maria Aznar, l’Opus Dei, sorte de maçonnerie catholique fondée en 1928 par Mgr José Maria Escrivá de Balaguer, a peu à peu repris le pouvoir. Beaucoup de militants de l’Opus Dei ont réinvesti des postes importants dans les entreprises et le gouvernement. Ce qui explique le renouveau d’intérêt suscité par la divulgation du Rapport confidentiel sur l’organisation secrète de l’Opus Dei, rédigé en 1943 par la Phalange (parti fasciste espagnol), engagée alors contre Mgr Escrivá de Balaguer dans une âpre lutte pour le pouvoir au sein de la dictature franquiste. Dans ce rapport, Escrivá est décrit comme un « médisant » à la vie peu exemplaire, aux « paroles et aux actes pleins d’arrière-pensées » et d’une« dévotion ostentatoire et larmoyante, fort peu naturelle, avec des attitudes feintes et forcées ». Ces accusations n’ont en rien gêné la fulgurante carrière de Mgr Escrivá, d’abord mondaine (le fondateur de l’Opus Dei, « modeste » accumulateur de décorations et d’honneurs, avait obtenu de son ami le général Franco un titre nobiliaire : marquis de Peralta), et ensuite céleste, béatification en 1982 et, consécration suprême, la sainteté, le 6 octobre 2002.

Le lecteur curieux de la vie du nouveau saint Escrivá trouvera dans quelques ouvrages et dans les hagiographies éditées par l’Opus Dei des témoignages abondants de ses faits et gestes. Nous disposons de traces non moins révélatrices du personnage avec les séquences filmées de quelques-unes de ses apparitions en Cadillac noire, dans des postures pleines de grâce. Mais mon interprétation personnelle, dans Foutricomédie, des maximes de son œuvre capitale, Chemin – traduite en plus de quarante langues -, apporte une lumière nouvelle sur les fantasmes sexuels d’Escrivá. Le fondateur de l’Opus Dei était, à n’en point douter, comme aurait dit Rabelais, « du bois dont on fait les saints ».

L’œuvre maîtresse du fondateur de l’Opus Dei, Chemin, fut écrite pendant la guerre civile espagnole (1936-1939) et constitue un éloge de l’esprit fasciste et du dictateur Franco. Dans une des rares incises autobiographiques du livre, l’auteur évoque les moments de « noble et joyeuse camaraderie » chez les officiers franquistes, où il avait entendu la chanson d’un « jeune lieutenant à la moustache brune » qui récitait cette prière : « Des cœurs partagés / moi, je n’en veux pas ; / et si je donne le mien / Je le donne en entier » (maxime 145). Le livre reflète la ferveur franquiste de l’époque (« La guerre est le plus grand obstacle dressé sur le chemin facile. Et pourtant, il nous faudra l’aimer [c’est moi qui souligne], comme le religieux aime ses disciplines » [311]) et, naturellement, la fervente exaltation du « Caudillo » Franco (« Te laisser aller ? Toi ?… Ferais-tu donc partie du troupeau ? Alors que tu es né pour être caudillo ! » [16]. « Des caudillos !… Virilise ta volonté pour que Dieu fasse de toi un caudillo » [833]). Grâce à la« ferveur patriotique » (905) dans la lutte contre « le voltairianisme en perruque poudrée ou les libéralismes désuets du XIXe siècle » (849), « l’Espagne reviendra à l’antique grandeur de ses saints, de ses sages et de ses héros » (introduction datée du 19 mars 1939).

Sexuelles inspirations

Mais si ces aspects de Chemin et beaucoup d’autres, comme sa haute estime du rôle de la femme dans la société chrétienne (« Les femmes n’ont pas besoin d’être savantes, il suffit qu’elles soient effacées » [946]), ont été l’objet d’exégèses par les spécialistes d’Escrivá, je regrette l’absence de ce que l’on pourrait appeler une lecture de la « libido textuelle » de Chemin, de cette sainte sexualité exposée dans la maxime 28 : « Alors que manger est une exigence de l’individu, procréer n’est qu’une exigence de l’espèce, les individus singuliers pouvant s’y soustraire. »« les singuliers » qui « se soustraient » à la procréation, en personnes averties – à la manière de Lorca -, peuvent trouver dans Chemin des maximes très savoureuses et se sentir confortés dans leurs désirs et saintes inspirations sexuelles. Comme nous allons le voir,

Le fondateur de l’Opus Dei a beaucoup de considération pour la vigueur de la virilité, et ne cache pas son dédain pour ceux qui en sont dépourvus, qu’il qualifie de « doux et tendres comme des meringues ». En voici quelques exemples :« Abandonne ces gestes et ces manières frivoles ou puériles. Sois viril » (3) ;« Sois fort. Sois viril. Sois homme » (22) ; « Ne sois pas puéril » (49) ; « Ne sois pas mou, indolent » (193) ; « Tu n’as pas honte d’être si peu viril jusque dans tes défauts ? » (50).

La vigueur préconisée par Escrivá englobe tous les domaines de la vie spirituelle et affective. « Qui t’a dit qu’il n’était pas viril de faire des neuvaines ? » (574). La prière, souligne-t-il à plusieurs reprises, doit être « vigoureuse et virile »« brûlantes et viriles » (216). C’est pourquoi il convient d’adopter un modèle de conduite qui ne prête pas le flanc à la critique ; « Si tu n’es pas viril et… normal – observe-t-il en définissant le terrain de la singularité conseillée -, tu seras non pas un apôtre, mais sa risible caricature » (877). Et il souligne en conséquence : « Etre enfant, ce n’est pas être efféminé » (888). (691), et les larmes des appelés à la milice seront donc également

En dépit de ces exhortations à la sagesse, le terrain est glissant. « Pourquoi ces suppositions erronées sur ton compte te font-elles de la peine ? » (45), demande Escrivá à son lecteur. « Les épanchements de tendresse » de ce dernier et ce sentiment que le Seigneur a mis dans la poitrine virile de ceux qui aspirent à suivre la Voie doivent être adressés au Christ. Et, en personne avertie de la sainteté qu’elle prêche, Escrivá lui murmure à l’oreille : « N’est-il pas vrai qu’en ouvrant un des verrous de ton cœur – et tu as besoin de sept verrous – un petit nuage de doute a flotté plus d’une fois sur ton horizon surnaturel…  ? Tourmenté, malgré la pureté de tes intentions, tu t’es alors demandé : n’ai-je pas été trop loin dans les manifestations extérieures de mon affection ? » (161). S’agissant d’une congrégation où règne une stricte séparation des sexes, le destinataire de ces épanchements n’est pas difficile à deviner. Mais les inquiétudes qui guettent les« singuliers » accueillis dans la milice virile de l’Opus Dei seront finalement terrassées par la « sainte effronterie ». Car « une chose est la sainte effronterie et une autre l’impudence laïque » (388).

Le lecteur averti, surtout s’il est « rompu à la lecture des tantras hindous », jouira comme moi des « expansions soudaines et dilatées » que procurent les maximes de Mgr Escrivá. Quoique sa prose soit désespérément pauvre et souvent triviale, et la pensée qu’elle véhicule d’une incroyable niaiserie (nous sommes à mille années-lumière de saint Jean de la Croix et de sainte Thérèse d’Avila), son parcours est affriolant si nous nous en tenons aux passages – très abondants – où affleure l’inconscient sexuel de l’auteur.

Il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste de Freud pour apprécier les métaphores qui se répètent tout au long de Chemin : « Virilise ta Volonté : qu’elle soit, avec la grâce de Dieu, comme un éperon d’acier » (615), « Bras de fer puissant, enveloppé dans une gaine de velours » (397), « Ce fil bien tressé qui peut soulever des poids énormes »« N’oublie pas que tout ce qui est grand, sur terre, a commencé par être petit » (821), etc. (480)

Le Père réprimande tendrement le disciple : « Pauvre instrument que tu es ! »(477), et il l’exhorte à agir avec science et maîtrise. « Grand ou petit, délicat ou grossier…, sois un instrument. (…) Ton devoir est d’être un instrument » (484). Et il met en garde avec fermeté : « On ne peut laisser les instruments se rouiller »(486).

Les conseils du nouveau saint offrent à chaque pas une délicieuse lecture tantrique. « Pourquoi veux-tu bâtir sans directeur spirituel le palais de ta sanctification ? » (60), demande-t-il au disciple. « Nous allons, toi et moi, donner, et nous donner, sans lésiner » (468). L’éperon d’acier s’entraînera ainsi à l’amoureuse habitude d’« “assaillir” les tabernacles » (876).

Mais tout n’est pas pétale de rose dans les voies qui conduisent à la sainteté :« Une piqûre. Une autre et encore une autre. Supporte-les ! Tu es si petit, ne l’oublie pas, que dans ta vie – sur ton petit chemin – tu ne peux offrir que ces petites croix » (885). Le labeur primordial de laisser un « dépôt », déjà prescrit dès la première maxime du livre, permettra de « faire jaillir » l’antienne du catéchumène, tel un « fleuve tranquille et large » (145). « Voilà une dévotion forte et féconde ! » (556), s’exclame-t-il. Et la semence, ô divine bonté, « germera et donnera des fruits savoureux, dûment arrosés » (119).

Ame tourmentée

La personne initiée aux mystères qui mènent à la grâce doit supporter les épreuves avec une fermeté virile. « Cela fait mal, n’est-ce pas ? Bien sûr ! C’est précisément pour cela qu’on s’est occupé de toi » (158). Mais la récompense viendra vite : « Et bientôt la souffrance deviendra paix réjouie » (256). « Il y a de quoi chanter à pleine voix, disait une âme pleine d’amour, à la vue des merveilles que le Seigneur opérait pour son ministère » (524).

A l’évidence, Chemin autorise des lectures autres que la mienne. Le dévot protagoniste de ma Foutricomédie applique au pied de la lettre l’admonition : « Ne sois pas aveugle ou étourdi au point de ne pas pénétrer en esprit dans chaque Tabernacle, lorsque tu aperçois les murs ou les clochers des maisons du Seigneur » (269).

A l’heure où tant de prêtres catholiques sont accusés de pédophilie et d’autres « viriles » débauches, la sanctification de Mgr Escrivá peut inciter beaucoup de ces âmes tourmentées à prier « avec la convoitise de l’enfant pour les sucreries, quand il a bu la potion amère » (889). Sans doute les maximes de Mgr Escrivá leur ont apporté une sorte de lubrifiant et guide efficace sur leur chemin semé d’épines et de roses. Pour cette raison – et conformément à la proposition des Sœurs du Perpétuel Secours glorifiées dans ma Foutricomédie -, ils fêteront dans l’allégresse le 6 octobre 2002 la montée aux plus hautes sphères célestes de Mgr Escrivá de Balaguer.