des chiffres et des lettres

Je souris ou je ris souvent en recopiant ma traduction. Dans ces moments d’humour d’Homère, je pense spécialement à mes élèves, j’imagine comme on pourrait avoir un bon moment à étudier tel ou tel passage – mais pas seulement dans les moments d’humour. Homère est donné à découvrir aux petites classes de collège, mais il serait tellement intéressant aussi à étudier avec des lycéens. On leur propose souvent, en cours de français, des œuvres qui les intéressent moyennement ou moins encore que moyennement, alors que là on a de la très grande littérature qui peut intéresser et former tout le monde, à tous les niveaux d’étude. Y compris évidemment à l’université, et pas seulement pour les étudiants en lettres classiques.

Long travail que de recopier ces milliers de vers d’abord traduits au stylo, et en plus j’ai dû numéroter les dix premiers chants environ, que je n’avais pas du tout ou pas bien numérotés au fil de la traduction – c’est ainsi que j’en avais ici ou là un de trop ou un de moins, voire plus ; d’une part parce que si on ne fait pas ce travail de numérotation au fur et à mesure de la traduction, ce que j’ai fait méticuleusement au bout d’un moment, on n’est pas à l’abri de sauter un ou des vers par inadvertance, ou de traduire un seul vers sur deux vers, d’autre part parce que dans le texte grec lui-même il manque parfois un vers, mais qu’il faut le compter quand même. Bref c’était fastidieux et ça m’a pris beaucoup de temps, mais c’est fait, et maintenant le problème ne se pose plus, j’ai rattrapé les premiers chants et ceux que je recopie désormais sont correctement numérotés au brouillon. Il va me falloir encore quelques jours pour tout recopier, puis ensuite au moins une semaine pour écrire le commentaire. Heureusement que j’ai ça à faire, qui rend moins brutale la séparation d’avec le texte, qui est un être vivant en moi.

Cet après-midi en marchant un peu pour m’aérer quand même, j’ai trouvé dans la rue une carte étrangère qui m’a donné très envie de me remettre à mon roman ; je l’ai emportée. Rien ne vaut la liberté, ne jamais y renoncer.

Honneur, honnêteté, valeur. Le sourire de Dévor et les cris de joie de la nourrice

Isabelle Balkany se voit retirer sa légion d’honneur, comme le règlement en prévoit la possibilité pour comportement « contraire à l’honneur ». Reste une certitude, c’est que la plupart des gens qui se comportent avec honneur ne risquent pas d’être assez appréciés des pouvoirs pour se voir décerner la légion d’honneur.

Je l’ai déjà dit, la traduction du chant XXII, le massacre des prétendants, est éprouvante. Une éclaircie cependant l’adoucit, quand Dévor épargne l’aède et le héraut. C’est à ce moment du texte, à la fin de la tuerie, qu’est dit le premier sourire, non sardonique, de Dévor. Autant Ithaque peut se passer de tous ces princes, et même doit s’en passer dès lors qu’ils se sont obstinés dans l’abus, autant les honnêtes porteurs de parole sont nécessaires à la continuité de la civilisation, de l’humanité.

Mieux vaut attendre le bon moment pour que ce que nous voulons se passe dans l’honneur, plutôt que, par hâte, accepter de faire les choses sans honneur. Car ce qui est fait sans honneur n’a pas de valeur. Si nous n’y sommes pas prêts, attendons, plutôt que de laisser nous-mêmes et autrui entrer ou rester dans le manque d’honneur.

Où est l’honneur, dans l’espionnage, la contrefaçon, la dissimulation, la trahison, la volonté de domination ? Où est l’honneur, dans le fait de les accepter, pour soi ou pour autrui ? Ou serait l’honneur, si l’on n’épargnait pas les justes et ceux qui se reconvertissent sincèrement à ce qui est juste ?

L’honneur, c’est de bien faire les choses, autant que faire se peut. De les faire honnêtement. Dans ses relations avec autrui et dans sa profession, chez soi et en société. Allez vous asseoir dans la cour, restez à l’écart de la mort, dit Dévor au héraut et à l’aède, pendant que moi je ferai dans ma maison ce qu’il faut faire. C’est si merveilleux, qu’il sourie à ce moment-là. Un peu après, quand la nourrice, appelée sur les lieux, découvre l’énorme carnage, elle pousse des cris de joie.

La porte d’ivoire et la porte de corne

Voici la traduction que je me suis amusée à trouver au jeu de mots d’Homère dans le fameux passage des portes du rêve, discours de Pénélope au chant XIX qui a eu et garde une immense postérité. En grec le jeu de mots est fondé sur des ressemblances entre le nom signifiant ivoire et le verbe signifiant tromper, et entre le nom signifiant corne et le verbe signifiant réaliser. Bien entendu on ne peut rendre directement le jeu de mots d’une langue à une autre, il faut en inventer un autre. Voici d’abord la façon dont Victor Bérard s’en était pas trop mal tiré, alors que beaucoup de traducteurs y ont à peu près renoncé ou sont restés plus évasifs :

Les songes vacillants nous viennent de deux portes ; l’une est fermée de corne ; l’autre est fermée d’ivoire ; quand un songe nous vient par l’ivoire scié, ce n’est que tromperies, simple ivraie de paroles ; ceux que laisse passer la corne bien polie nous cornent le succès du mortel qui les voit.

Et voici donc la mienne, du moins pour l’instant :

Il y a deux portes pour les rêves évanescents :
L’une est faite de corne, l’autre est faite d’ivoire.
Les songes qui viennent par l’ivoire d’éléphant
Trompent énormément, ils ne se réalisent pas.
Ceux qui viennent par la porte de corne raclée
N’écornant pas le vrai, se réalisent quand on les voit.

Chant XIX, v.562-567

δοιαὶ γάρ τε πύλαι ἀμενηνῶν εἰσὶν ὀνείρων·
αἱ μὲν γὰρ κεράεσσι τετεύχαται, αἱ δ᾽ ἐλέφαντι·
τῶν οἳ μέν κ᾽ ἔλθωσι διὰ πριστοῦ ἐλέφαντος,
οἵ ῥ᾽ ἐλεφαίρονται, ἔπε᾽ ἀκράαντα φέροντες·
οἱ δὲ διὰ ξεστῶν κεράων ἔλθωσι θύραζε,
οἵ ῥ᾽ ἔτυμα κραίνουσι, βροτῶν ὅτε κέν τις ἴδηται.

Noël, Covid, grammaire et agilité de l’esprit

rideau de fer-min

un vieux rat dans la rue, à Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

un vieux rat dans la rue, à Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes


Noël en tout petit comité cette année, et sans déplacement. Nous attendrons que le virus ait débarrassé le plancher pour reprendre voyages et réunions. Shopping cadeaux hors des centres commerciaux, juste dans des petits commerces (à soutenir !), et aux moments où il y a peu de monde. Personnellement je suis déterminée à me faire vacciner dès que ce sera possible, mais je ferai d’abord un test sérologique pour savoir si le Covid, que j’ai eu avec de légers symptômes en mars dernier, ne m’a pas laissé des anticorps, donc une vaccination naturelle. Cela dit, je comprendrais très bien que des jeunes n’aient pas envie de se faire vacciner pour une maladie qui les rend si peu malades. Jusque là, je ne me suis jamais fait vacciner contre la grippe parce qu’elle n’était pas risquée non plus pour moi. À chacun d’évaluer ses risques et bénéfices.

À propos de Covid, j’ai eu l’amusement de constater aujourd’hui qu’un commentaire que j’avais laissé sur un article de 20 minutes où l’on s’interrogeait sur le genre de ce mot (masculin, comme selon l’usage ? féminin, comme selon l’académie ?) avait été censuré. Pourquoi ? Parce que j’y répondais, à quelqu’un qui croyait que, ce mot étant un acronyme, il n’était pas un nom, exactement ceci : « acronyme ou pas, un nom est un nom ». Haha ! Cet outrageante vérité a été censurée ! Les modérateurs ont dû croire que je me trompais. Cela me rappelle le jour où plusieurs de mes élèves, indignés par ce qu’ils croyaient être une erreur de ma part, m’ont demandé si j’étais bien sûre que le verbe du premier groupe à la première personne du passé simple avait une terminaison en -ai et non pas en -a, comme ils le croyaient fermement (« je mangea »). J’ai fini par laisser un autre commentaire précisant que le nyme d’acronyme signifiait nom, et que si ce mot, Covid, n’était pas un nom, on ne s’interrogerait pas sur son genre. Je ris, mais la faiblesse en grammaire est aussi symptomatique de la baisse de l’intelligence générale que la faiblesse en mathématiques.

Sans doute apprend-on trop, depuis toujours, la grammaire comme un ensemble de règles, au lieu de partir de la compréhension du fonctionnement de la langue. Je ne suis pas grammairienne mais je peux, en réfléchissant, distinguer les éléments de la langue. Qui ne comprend pas bien comment fonctionne sa langue ne sait pas non plus s’en servir pour penser, ou s’en sert de travers et pense mal, sans le savoir. Mais les mathématiciens peuvent repérer plus facilement les opérations de calcul fausses que les lecteurs ne peuvent repérer les opérations de langue et de pensée fausses, voilà une cause de la confusion mentale des humains. Nous manquons d’agilité dans la langue comme, bien souvent, dans le corps, les membres. Les rappeurs sont agiles, il serait bon que les autres producteurs de discours, livres, etc., le soient aussi, au lieu d’engluer toujours davantage la langue dans des carcans de bois, de ferraille rouillée, ou de confortables pantoufles. La presse publie la liste des lectures de Barack Obama. Exclusivement des auteurs anglophones et de préférence américains. Quelle cage étroite. Emblématique de la misère du dominant (ici, la langue dominante), qui ne voit pas plus loin que le bout de son monde, son « ça m’suffit », ici « UncleSam suffit »). Libérer les esprits, c’est leur donner à s’exercer dans d’autres langues, qu’elles soient traduites ou non. En France nous avons encore cette ouverture, pourvu qu’elle dure !

Nouvelles du monde et du jour

at h-min

"At Home", acrylique sur toile 30x30 cm

« At Home », acrylique sur toile 30×30 cm


"Penetrations", acrylique sur toile 38x46 cm

« Penetrations », acrylique sur toile 38×46 cm


"Tree of Life", technique mixte sur toile 40x40 cm

« Tree of Life », technique mixte sur toile 40×40 cm


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Face au Covid 19, je note deux attitudes parmi ceux qui l’ont contracté : il y a les gens qui se demandent où ils ont pu l’attraper, et ceux qui craignent d’avoir pu le transmettre à d’autres. Dans la première catégorie, nombre d’ex-minimisateurs de la maladie, qui leur semble n’être rien tant qu’elle ne touche que les autres, et qui devient tout lorsqu’ils en sont eux-mêmes atteints. Survolant le texte de Michel Onfray tout au très long duquel il narre ses affres de covidé, comme s’il était le premier au monde à avoir été atteint par le virus, j’ai souri dans ma tête en songeant que si Nietzsche, dont se réclame Onfray, remarquait avec justesse que les chrétiens n’ont pas des têtes de ressuscités, on peut remarquer aussi que bien des nietzschéens sont loin d’avoir des têtes et des corps de surhommes.

Je continue à traduire, avec immense bonheur, Homère. Mais j’arrête là le feuilleton en ligne de ma traduction. Sans doute en donnerai-je quelques autres morceaux à l’occasion et on pourra toujours lire les trois premiers chants dans leur entier ici, ici et .

De mes trois dernières peintures ci-dessus, les deux dernières sont des repeintures.

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Message

rideau de fer-min

J’ai un message à vous transmettre.
Il est arrivé ce matin pour vous dans ma tête :
« Dis-leur que je suis parti voir ailleurs si j’y suis.
Qu’ils se démerdent.
Signé : Dieu »
– Mon Dieu, ai-je dit, je ne peux pas leur dire ça !
– Et pourquoi pas ?
– Ça pourrait tomber dans l’oreille de personnes bonnes, justes, gentilles, qui ont besoin de savoir que tu es avec elles !
– Qui ça, tu ?
– Mais toi, Dieu !
– Ne m’appelle pas Dieu. Alors elles sauront que je suis avec elles.
– Quand même, je ne peux pas dire ça.
– Et pourquoi ?
– Ils ne veulent pas me reconnaître.
– Qu’importe ? Ne te connais-tu pas toi-même ?
– Qu’importe ? Je veux qu’ils se connaissent.
– Alors dis-leur que je suis parti voir ailleurs.
– Je leur tendais le miroir, qu’ils se voient en train d’être incapables de me reconnaître. Qu’ils se connaissent, ainsi.
– Pour quoi faire ?
– Pour qu’ils puissent s’en sortir, sortir de leur prison.
– Mais ne t’emprisonnais-tu pas pour eux, dans ce miroir ?
– Ça importe ?
– Hahahahaha !

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"Moving", acrylique sur toile 61x46 cm

« Moving », acrylique sur toile 61×46 cm

Nous sommes tellement des animaux

coyote & blaireau

Dans cette vidéo, le coyote qui sautille me fait penser à Balkany échappé de prison, dansant à la fête de la musique, et le blaireau qui le suit… ben, à ceux qui le filment et l’applaudissent.

Bon, en vrai, c’est franchement plus mignon avec un vrai coyote et un vrai blaireau, qui connaissent pas les paradis fiscaux. Juste l’éden terrestre, avec sa nécessité, souvent cruelle, de vivre, et ses joies, adorables.

Je ne dis plus rien en ce moment de la politique, des violences policières, de tout ce dont j’ai déjà tant parlé. Parfois il est bon de quitter ce monde-là et de reposer en paix. C’est aussi une façon de ne pas laisser ce monde-là, humain trop humain, gagner sur nous, animal libre, humain libre.

Mauvaises et bonnes comédies du jour

work in progress
Work in progress, détail de ma nouvelle repeinture en cours

Work in progress, détail de ma nouvelle repeinture en cours

Les théâtres sont fermés, allons au spectacle quand même.

Des stars lancent un appel pour la bonne cause. Leur mode de vie des plus pollueurs ne les empêche pas d’avoir l’impudeur de réclamer des actions pour la planète. Il y a quand même quelque chose d’indigent chez ces riches, c’est leur texte. Huées !

Macron histrionne en ligne devant les gens de la culture, le bras de chemise en goguette et le cerveau avec, autre chose que le coronavirus lui étant probablement passé par le nez. Doubles huées !

Le traducteur et auteur Claro fait savoir qu’il refuse d’être sélectionné pour le prix Renaudot. Bravo ! Si tous les auteurs en faisaient autant, et pour tous les prix dits littéraires, ils feraient plus pour la littérature qu’ils n’ont probablement jamais fait jusqu’ici.

Vincent Lindon a eu envie de faire un acte citoyen, le voilà : un beau texte qui peut se résumer à ce constat sur le pouvoir en place : « Une seule stratégie : mentir », et à une réclamation : la taxe Jean Valjean. Double bravo !

Petit poème du jour et masque antivirus maison

masque-min

Serviteurs du menteur.
Postillonnant son virus.

Le regarder s’acharner
en vain.

Humains
marionnettes.

Quand vous déguignolerez-vous ?

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masque-minJe me suis fait un masque antivirus avec une espèce de petit chapeau joliment brodé, que j’avais de je ne sais où et qui m’a l’air d’être une kippa pour petite tête (la mienne est trop grosse pour qu’il y tienne). Je l’ai plié en deux, j’y ai épinglé deux bouts de ruban pour l’attacher à mes oreilles (puis finalement j’ai plutôt fait deux petits trous à la perforeuse dans le tissu et j’y ai enfilé les rubans) et je peux glisser du papier dedans pour une meilleure protection.

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24-4-2020 : voir mon autre note sur d’autres masques maison, expliqués

De l’art de mettre Paris en bouteille

rat au cutter
"Songe d'un jour de pluie", mon dessin du jour

« Songe d’un jour de pluie », mon dessin du jour

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Près de Beaubourg, l’excellent Banksy est allé récupérer son Rat au cutter, on l’a pris pour un voleur. Tout est bien qui finit bien et personne n’y comprend rien. Cheese !

En France un directeur de casting menace Adèle Haenel de briser sa carrière ; aux États-Unis, où le film Portrait de la jeune fille en feu a un beau succès, elle vient de signer avec la plus grosse agence d’artistes d’Hollywood. Magnifique actrice, magnifique tempérament, qui nous rajeunit le pays.

Quelque part une blogueuse féministe fait la critique de la tribune de Virginie Despentes. C’est tout à fait son droit, même si je trouve que lui reprocher de ne pas assez s’en prendre aux hommes, c’est retomber dans ce qui empêche les femmes de se libérer, à savoir toujours, d’une manière ou d’une autre, se déterminer par rapport aux hommes. Et quand elle dit que si le même texte avait été écrit par une inconnue sur un blog ordinaire, personne n’en aurait parlé… comment dire ? Avec des si on mettrait Paris en bouteille. Mais s’il existait une blogueuse inconnue capable d’écrire avec la puissance de feu de Despentes, elle ne serait pas une blogueuse inconnue. Écrire, ce n’est pas rien.

On ne s’improvise pas artiste non plus, et ça n’empêche que c’est bon d’écrire ou de pratiquer des arts en amateur·e. Du moment qu’on ne pense pas que tout se vaut. Rat au cutter moins Rat au cutter = zéro.

 

rat au cutter

Au fait, à qui, à quoi il vous fait penser, ce Rat au cutter ? Banksy a le sens du timing

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Le vent tourne

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à la boulangerie orientale où j'ai déjeuné ce midi, entre deux séances de travail à la bibliothèque de recherche du Museum

à la boulangerie orientale où j’ai déjeuné ce midi, entre deux séances de travail à la bibliothèque de recherche du Museum

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À la maison, ce soir. Je raconte à O : Sollers, Pierrat, Savigneau, Gallimard, interrogés par le New York Times (article en français) pour leur implication dans l’affaire Matzneff, et qui, bien sûr, se terrent, ne répondent pas. Haha ! Je reconnais que je suis fort aise de voir en si mauvaise posture la bande de ceux qui se sont faits mes ennemis depuis une quinzaine d’années (raison pour laquelle je ne publie plus, mais ça changera). Les masques tombent. La presse française continue à les protéger mais l’histoire retiendra tout ça, et d’autres choses encore.

À la bibliothèque, dans la journée. Je suis en train de devenir une autre, ai-je pensé en me repoussant dans ma chaise après avoir fini d’écrire un paragraphe. Encore ? Oui. Face à moi l’étoile verte et le croissant de lune jaune de la mosquée, à hauteur de mes yeux en cette bibliothèque du Muséum, au dernier étage. Nous sommes nous-mêmes notre livre saint en puissance, celui qui fonde des mondes, des vies. Encore faut-il se donner la peine de l’écrire, ou de le lire personnellement, ce qui est une autre façon d’écrire.

Énormes rafales de vent. Derrière l’autre baie vitrée, les arbres nus s’agitent vivement. De temps à autre la pluie survient, tapote longuement le toit. Puis de nouveau bourrasques bruyantes, tournant autour de la bibliothèque, on pourrait croire qu’elle va décoller, s’envoler, voguer parmi les nuages, par-dessus les paysages, avec tous ses travailleurs dedans, impassibles, naviguant de leurs livres à leurs ordinateurs, de leurs lectures à leurs écritures, peut-être pas même conscients d’être parmi les plus heureux du monde.

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Aux congénitaux faux-culs

 

Des médias font maintenant leurs choux gras des violences faites aux femmes dans l’édition. Que dire des gens qui vous harcèlent pour que vous parliez quand ça les arrange, après avoir été complices des harceleurs pendant des années, après vous avoir harcelée et boycottée pendant des années parce que vous aviez parlé, parce que vous parliez ? Que ceux et celles qui se sentent morveux-ses se mouchent, je ne leur prêterai pas mes doigts pour ça, ni même un vieux kleenex. Votre conscience vous pèse ? Faites vous-mêmes le boulot de la soulager, et publiquement si vous œuvrez dans le public. Assumez-vous, pour une fois. Rude boulot, n’est-ce pas ? Si vous ne vainquez pas votre peur, elle vous enserrera encore dans votre tombe.

:-)

Vanessa Springora, l’effet avalanche sur Saint-Germain-des-Prés

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Plus fort qu’Héraklès, l’acte littéraire de Vanessa Springora nettoie les écuries germanopratines, plus crasseuses que celles d’Augias. Bienheureuse, amusée, satisfaite pleinement, je regarde tomber les masques, j’entends bafouiller les parleurs et les parleuses, je vois grimacer les amertumes, les jalousies, les dépits. Autant en emporte la neige ! La vie est de toute beauté.

En 2013, après que j’ai dû quitter, par la faute des porcs des écuries germanopratines, ma grange dans la montagne, la montagne a réagi, le village et la vallée ont subi avalanches puis crues exceptionnelles. Extrait de mon journal, tenu depuis Paris :

Là-haut, le village a dû être évacué. Tant de neige est tombée, il est menacé par les avalanches. Les journaux en parlent, les télévisions aussi. Patrick, un commerçant, répond à un journaliste qui lui demande en substance à quoi il s’attend, cette phrase merveilleuse :

« C’est ce qui est là-haut, tu sais, celle qui vient du Bon Dieu, celle dont nous avons tous besoin, la neige ! »

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toutes mes notes sur l’affaire Matzneff : ici

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Sollers plagiaire et autres illusionnaires

plagiat

 

Comme j’avais oublié ma carte de bibliothèque dans mon sac à dos resté à la maison, et comme j’avais envie de livres, je suis entrée à la Maison de la Presse, voir ce que je pourrais trouver en poche. Ma parole, sur la table ça clignotait de partout, les bandeaux rouges, ou jaunes, ou d’autres couleurs, barrant les livres avec leurs promesses aguicheuses ! J’en ai sorti mon carnet, pour noter quelques-uns des mots en train de faire de l’œil au chaland : Fascinant… Saisissant… Un maître… Détonant… Bouleversant… Palpitant… Incontournable… Retenez bien ce nom… Absolument extraordinaire… Poignant… Le livre de l’année… Formidable… Addictif… Rare… D’une intensité folle… Essentiel… Jeune prodige… Nouveauté… Révélation… Déjà un million d’exemplaires vendus… Livre-culte… Quelle ambiance !… Une réussite totale… Waw ! Seuls quelques titres comme La montagne magique de Thomas Mann s’exposaient nus, sans feuille de vigne ni lanterne rouge rédigée par l’éditeur afin de mieux écouler son produit.

Sollers a fait des études de commerce, et sans doute, directeur de collection (c’est-à-dire vivant de droits d’auteur sur des livres dont il n’est pas l’auteur), s’en sort-il en ce domaine. Mais pour la littérature, il est autodidacte. Certains s’en sortent bien, d’autres assimilent très mal ce qu’ils lisent avec un cerveau formaté pour tout autre chose et en gardent une sorte de complexe qui les fait courir après un besoin de reconnaissance de ceux dont ils voudraient être les pairs. Debord, Bourdieu, Foucault et bien d’autres ne se sont pas privés de dénoncer l’imposture qu’étaient Sollers et quelques autres faiseurs médiatiques. Pour ma part, j’ai fait un saut, un temps, dans cette mare aux illusions parce qu’elle me servit de muse. J’allais sous le ciel, muse, et j’étais ton féal, comme dit Rimbaud. Ça a l’air charmant, or c’est très violent. Mais le plus gros problème fut que la muse en question s’avéra très mauvaise joueuse et se changea en harpie vengeresse.

 

Extrait du pillage de mes livres par Haenel, poulain de Sollers

Extrait du pillage de mes livres par Haenel, poulain de Sollers (en rouge, mes phrases, en bleu les « siennes »)

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Extrait des plagiats de Sollers relevés par Damien Taelman

Extrait des plagiats de Sollers relevés par Damien Taelman

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C’est ainsi que je découvris le pillage de plusieurs de mes livres, et spécialement de Forêt profonde, dans le roman d’un poulain de Sollers en 2007. Je relevai l’affaire (détaillée à partir de la page 125 de ce texte) et la portai en justice. Comment aurais-je pu gagner face à Gallimard et son parrain du milieu littéraire ? Je perdis, mais au moins j’avais réagi. Et j’ai ri cette nuit en découvrant par hasard ce texte de Damien Taelman recensant les innombrables plagiats commis par Sollers dans son livre Mouvement, dont j’ignorais l’existence, paru en 2016. Se faisant passer pour traducteur du chinois, il n’a en fait que plagié éhontément d’autres traducteurs, des anthologies, etc., et entrecoupé « ses » traductions de plagiats d’autres auteurs, tels Nietzsche ou Artaud. J’ai pensé à l’un de mes élèves, dont les résultats étaient toujours médiocres faute de travail, qui me rendit un jour une copie étonnamment correcte, à laquelle j’attribuai l’une des meilleures notes. Il s’en vanta beaucoup auprès de la classe, ce jour-là et d’autres jours, tout réjoui de son exploit. Pour le devoir suivant il renouvela sa prouesse, et cette fois je tapai ses phrases trop correctes sur Google : il avait plagié des corrigés sur son téléphone caché sous la table. Il vint me voir tête basse à la fin du cours, me jurant que c’était la première fois et qu’il ne le referait plus. C’était un enfant mais faire encore ça à 80 ans, c’est risible, et surtout pitoyable.

Je vois que le nonce apostolique (l’ambassadeur du pape) à Paris est accusé une nouvelle fois d’abus sexuels sur jeunes hommes. Ce cinglé ne peut pas s’empêcher de les tripoter lors de manifestations publiques. Je me souviens du jour où j’allai lui apporter mon livre Voyage, afin qu’il l’envoie au Vatican (qui contrairement à ses usages n’accusa pas réception de cet ouvrage quelque peu gênant). Je fus reçue par sa bonne (les femmes sont les servantes des hommes dans l’église), on aurait dit que j’allais voir l’empereur tant l’aura qui entourait le Monseigneur imprégnait le lieu. Un peu comme quand vous vous présentez chez Gallimard, éditeur qui se sauva en collaborant avec les nazis et qui pour des histoires de commerce veut maintenant rééditer des pamphlets antisémites. Tous ces malades sexuels font semblant d’être des religieux comme d’autres, selon Pierre Bourdieu dans un article intitulé « Sollers Tel Quel » cité par Damien Taelman, font « semblant d’être écrivain, ou philosophe, ou linguiste, ou tout cela à la fois, quand on n’est rien et qu’on ne sait rien de tout cela ; quand, comme dans l’histoire drôle, on connaît l’air de la culture, mais pas les paroles, quand on sait seulement mimer les gestes du grand écrivain, et même faire régner un moment la terreur dans les lettres… » Terreur est le nom d’un des personnages de mon roman Forêt profonde, roman écrit avec mon propre sang, comme disait Nietzsche, et non en vampirisant les autres comme font les morts qui ne sont pas en paix.

 

plagiat

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Multiplication des pains, façon « inconnus »

multiplication des pains 1-min,

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Après avoir l’autre jour recommencé à multiplier les Post It dans la ville, j’ai commencé aujourd’hui à y multiplier mes livres. Tout cela dans un mouvement général de multiplication des « pains », en ligne aussi : mes articles parus ces jours derniers sur de multiples sites, où les textes peuvent rencontrer des lecteurs de multiples horizons : Agoravox ; Bellaciao ; Médiapart ; Lundi matin ; aujourd’hui Paris Luttes Info… Ce n’est pas fini, et pour ce qui est des distributions de pains dans la ville, ce n’est qu’un début, j’ai d’autres idées.

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multiplication des pains 1-min

Mon premier pain de livre distribué. Je me suis assise sur un des rares bancs libres au jardin des Plantes, j’y ai déposé ce livre composé de deux nouvelles, j’ai fait la photo, j’ai attendu un peu. Une famille de quatre musulmanes est arrivée, les fillettes sont allées jouer, les deux femmes, dont l’une voilée, se sont assises. Au bout de quelques instants, je me suis levée, je suis partie, laissant le livre. L’une des femmes m’a appelée : – Madame, c’est à vous, ce livre ? – Non, ai-je dit. – Ah très bien, alors je vais le lire, a-t-elle dit toute contente en le prenant.

J’ai poursuivi mon chemin, ravie de ce premier coup.

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multiplication des pains 2-min

Derrière cette fenêtre ouverte par ce temps printanier, des personnes travaillaient dans un bureau. J’ai déposé sur le rebord cette nouvelle bien plus chaude que le climat et la météo, et j’ai continué mon chemin, quelqu’un s’en emparera bien.

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multiplication des pains 3-min

Je suis entrée derrière un restaurant où se trouvaient des poubelles et aussi des vélos des employés. Tout près, à côté des fleurs, j’ai déposé ce petit roman.

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Puis je suis retournée au jardin travailler à merveille, assise dans l’herbe, bras nus.

À suivre !

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Le génie du peuple (prouvé en 3 petites vidéos)

génie bastille

« Notons qu’avec ce peuple qui se fonde par lui-même dans l’agir (et dans une contemporanéité connectée), nous sommes loin de tout populisme », écrit Yves Cohen dans ce texte qu’il faut lire sur Les foules raisonnables. Notes sur les mouvements sans parti ni leader des années 2010 et leur rapport avec le vingtième siècle, rappelant « la réflexion de Jean-Jacques Rousseau qui parlait de « l’acte par lequel un peuple est un peuple».  »

Celles et ceux qui dans le peuple savent rire, avec leur corps comme avec leur esprit, sont les sauveurs de vie. Macron est faux et chiant comme la mort, Macron et sa caste, et son monde, sont chiants comme la mort. Le peuple a le génie de l’agilité, du courage, de l’inventivité, de l’humour : voilà ses meilleures armes. C’est grâce à elles que malgré l’indigence des classes affairées à dominer, qui n’avancent dans la vie que piétinant les pieds dans la merde, contre leurs forces de mort, l’humanité a vaincu, vainc et vaincra, jour après jour, dans la grâce, l’élégance et la joie.

 

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Des tags et des contestataires

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Ce matin, alors que je travaillais très agréablement à la bibliothèque universitaire de la Sorbonne Nouvelle, alias Censier, fac plus ou moins « occupée », une AG a commencé dans la cour. Au micro, une étudiante menait rondement l’affaire, comme si elle avait fait cela depuis des décennies. Et les autres étudiant.e.s qui prirent aussi la parole me ramenèrent en effet des décennies en arrière : en ce jour où, adolescente, j’allai à une réunion du Parti (communiste) local pour écouter les militants puis essayer de les convaincre que l’anarchie, dans le sens où je la concevais, une façon d’autogestion, était une bien meilleure idée à cultiver que leur communisme. Tout en m’occupant de commencer à mettre en ordre les annexes de ma thèse, j’ai entendu, assez amusée, les mêmes discours que ceux des camarades de mon père en ce lointain temps. Il y a des roues qui tournent dans des ornières, mais après tout c’est sans doute aussi une façon pour ces étudiants d’apprendre à faire de la politique, avec tout ce que cela peut comporter de positif mais aussi avec tout le rassis que cela draine.

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Deux heures après le début de leur AG, quand je suis partie, ils étaient toujours une cinquantaine en train de voter à main levée dans la cour, avec ma harangueuse au-dessus d’eux dans l’escalier – cela devait faire au moins une heure qu’ils votaient, pour ceci et pour cela, pour un tas de trucs, et j’ignore combien de temps encore ils y ont passé, je suis partie joyeusement par ce beau soleil d’été, poursuivre mon chemin.

tag,,tags pris en photo hier en allant travailler dans une autre bibliothèque, la bibliothèque Mohammed Arkoun

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Let there be light

edimbourg kilted yogi

edimbourg central library*

Le vent souffle, les nuages filent, quelques fins flocons de neige tournoient, entre les masses versicolores du ciel la lumière se déplace, les grandes grues blanches au-dessus des toits étincellent. Édimbourg est toujours en travaux. Sur l’échafaudage à côté de ma fenêtre, les ouvriers malgré le froid échangent avec leur accent du pays et chantent de temps en temps en travaillant. À la bibliothèque centrale où j’ai (très bien) travaillé hier, j’ai trouvé ce journal avec cette image d’un yogi en kilt célébrant à la fois le grand poète national Robert Burns et le Nouvel an chinois au zoo de la ville, où se trouve un panda. Les Écossais n’ont peur de rien, je crois.

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edimbourg kilted yogià Édimbourg, photos Alina Reyes

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Face à l’Inquisition : ça a chauffé

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le terrifiant dino,« Le terrifiant dino » (de béton) du jardin des Plantes, photo coloriée Alina Reyes

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Un grand inquisiteur et deux grands prêtres – je devrais peut-être dire plutôt trois minipapes – de l’Académie me faisaient face, rangés comme les Dalton. Le grand sec, avec une régularité de bétonneuse tournant sur elle-même, a débité sa langue de béton et ses menaces, régulièrement tout au long de l’heure, suivi des deux autres, tâchant eux aussi de protéger l’Éducation nationale comme si je la mettais en danger de mort. Comme je leur tenais tête, et fort vigoureusement ma foi, le béton qui coulait du grand Dalton a fini par tomber tout effrité : « Je ne pensais pas que c’était à ce point… votre comportement… » « Eh bien, qu’a-t-il donc, mon comportement ? » lui ai-je dit. Mais aucun dialogue n’était possible, ils ne savaient que me resservir, tour à tour, le plat froid de leur discours tout fait, que je refusais de manger. À la fin, déjà debout, je leur ai dit tranquillement qu’il était dommage qu’ils ne soient pas plus ouverts à la discussion. Le grand inquisiteur m’a répondu par une énième menace d’action juridique, ajoutant : « Nous attendons que vous vous comportiez en fonctionnaire responsable et éthique. » « Faites-le donc vous-même, lui ai-je dit, au lieu de menacer ainsi les gens. Vos menaces ne m’impressionnent pas. »

Je suggère à l’Éducation nationale d’interdire aux écrivains l’accès aux concours de l’enseignement. Il y en a de plus dociles ou de moins turbulents que moi, mais c’est quand même risqué. Car le grand souci de ses curés s’est révélé être ce blog. Certes j’ai ma liberté d’expression MAIS. Mais je n’ai paraît-il pas le droit de dénigrer la fonction publique. Ne parlai-je pas il y a quelques jours de totalitarisme ? Bien entendu il s’agit d’intimidation, il reste quand même en France quelque chance de tomber sur des tribunaux qui ont le sens de la démocratie. N’empêche, cette séance d’intimidation hallucinante valait le détour. Il faut le vivre pour savoir ce qu’il en est, du fonctionnement de ces gens. Et comme tout le monde ne peut pas le vivre, je le partage volontiers.

Le clou fut, dans les dernières minutes, le moment où ils me reprochèrent d’avoir signé la feuille de présence hier à l’Espé du mot « Adieu ». HAHAHA ! Hier je n’y étais pas, et j’envoie des bisous à la plaisantine ou au plaisantin qui par cet acte s’est rendu.e complice de mes affreux blasphèmes envers nos bons maîtres.

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Rapport à une académie

rapport à une académie

« Je consommai beaucoup de professeurs et même plusieurs à la fois » Franz Kafka, Rapport à une académie

La tutrice de l’Espé, inquiétée par le haut niveau d’intelligence (elle n’y a rien compris) et le manque de dressage en cours dans ma classe (la littérature n’étant pas son fort, elle a préféré focaliser toute son attention sur des figurines Leclerc, dit-elle (contrairement à elle j’ignore ce que c’est) avec lesquelles jouaient paraît-il certains élèves), a adressé une « procédure d’alerte » à l’académie. « Mme Reyes, y écrit-elle, s’inscrit à contre-courant des tendances actuelles du système éducatif français ». C’est vrai, au lieu de faire redescendre les jeunes humains à l’état de singes, je les fais monter à l’état d’humains évolués.

Voici la lettre que j’ai adressée par mail aux destinataires de son rapport, inspecteurs et formateurs de l’académie :

rapport à une académie

 

Mesdames, Messieurs, chers collègues,

Je reçois le rapport de la visite que Mme S…F… a effectuée dans ma classe, et qu’elle doit vous transmettre. Il s’agit d’un verdict sans procès, c’est pourquoi je me permets de vous écrire pour vous donner aussi mon point de vue.

Comme ma tutrice universitaire l’indique, je suis volontiers très critique à l’égard de ce que je constate dans cet univers de l’enseignement que j’ai voulu rejoindre et dans lequel je suis très heureuse d’œuvrer. Bien entendu cela ne signifie pas que je rejette tout ce qui s’y fait, loin de là – et je me conforme par exemple aux programmes, je me renseigne constamment sur les méthodes pédagogiques, je continue à m’instruire en suivant des cours et des conférences afin d’apporter le meilleur que je puisse apporter à mes élèves. Mais je suis aussi instruite par une très longue pratique de la littérature, de la lecture et de l’écriture, et j’ai à cœur de protester quand le sens de cette discipline et des textes qu’on y étudie m’apparaît bafoué, soit par des méthodes d’enseignement trop formalistes, soit par manque de réflexion et de pensée – ce qui arrive malheureusement souvent, du fait peut-être d’une certaine routine installée chez certains enseignants ou dans l’institution.

Mme F, je peux le comprendre, est depuis le mois de septembre irritée par mes interventions contestataires dans ses cours ou ceux d’autres formateurs et formatrices de l’Espé. Mais je n’admets pas qu’elle s’en venge par un rapport extrêmement partial sur mon travail, dont par ailleurs elle ignore à peu près tout, ne voulant pas en entendre parler. Certes la classe était un peu agitée lorsqu’elle est venue assister à la première des deux heures de cours que je donne le vendredi à ces Seconde. Je me préoccupe de ce problème depuis la rentrée, et j’ai constaté que je ne pouvais pas instaurer une « dictature », comme l’une de mes collègues de langue dit l’avoir fait avec cette classe pour obtenir le calme – je la comprends, chacun fait de son mieux avec des Seconde la plupart du temps indisciplinées (et j’entends fréquemment dans mon lycée des collègues, professeurs de longue date, s’en plaindre, voire déclarer qu’ils n’en veulent plus, voire même songer à démissionner à cause de ces classes). Mais d’après mon expérience de quelques mois, mieux vaut, pour le cours de français, que j’accepte un peu d' »animation » plutôt que d’obtenir par la force, les punitions, une classe morte en effet. Car je leur demande d’accomplir des exercices intellectuels difficiles, quoi qu’il en semble à Mme F, et qui nécessitent de ne pas brider leur éveil. Je ne prétends pas que je ne préfère pas travailler avec eux les jours où ils sont calmes, mais on ne peut juger de cela sur un cours, c’est l’ensemble du trimestre et même de l’année qui est en jeu et qui donnera les résultats de mon travail. À soixante et un ans et après avoir écrit des dizaines d’ouvrages, animée d’un vif désir de faire passer à des élèves ce que je peux maintenant leur faire passer après tout ce temps de réflexion profonde, j’ai de quoi alimenter une pensée pédagogique (soutenue aussi par le travail de thèse que j’ai engagé – j’en suis à ma troisième année de doctorat), et c’est ce que je fais. Mme F ne peut tout simplement pas comprendre ce que je fais. Je ne demande pas mieux que de l’expliquer, mais encore faut-il que quelqu’un veuille bien l’entendre, au lieu de juger sur le rapport d’une personne, incompétente dans ce cas.

Je vous réaffirme mon bonheur à enseigner, jamais démenti, et ma conviction que mon travail, tout imparfait qu’il soit évidemment, a son excellence et donnera des fruits. Être débutante a ses inconvénients mais aussi ses avantages, à commencer par celui qui consiste à avoir un œil neuf et un désir, un amour intacts. Le caractère expérimental de mon travail (notamment avec des ateliers d’écriture) en fait un travail vivant, que je veille à ne pas déconnecter des exigences du programme et des examens – je leur fais faire des lectures analytiques dans les règles de l’art, je les initie à la dissertation, au commentaire composé, à l’écriture d’invention, je leur fais faire des exercices de questions sur corpus etc., je les fais beaucoup travailler en classe, beaucoup écrire, lire, parler. Je me préoccupe de la formation intellectuelle de mes élèves, d’ouvrir leur regard, sur eux-mêmes, sur autrui, sur le monde. Et je me tiens à votre disposition pour en parler plus précisément si vous le souhaitez.

Merci d’avoir lu ce courriel un peu long,

Bien à vous,

A.Reyes

La voix de leurs maîtres – Tartuffe au lycée

La_voix_de_son_maitre

Ce matin des rues de Paris étaient déjà bloquées par des barrières en vue de l’hommage national qui doit être rendu demain à l’idole des vieux, l’un des maîtres de Macron, président de la France des vieux.

En deux très bonnes heures de cours, calmes et efficaces, j’ai expliqué à mes Première que les gens se retournaient contre Dom Juan parce qu’il faisait apparaître leurs incohérences et leur bêtise. « La peste soit du fat ! » Sganarelle croit dur comme fer au moine bourru comme d’autres croient aux médias. Le lycée dans lequel j’enseigne se rêve en défenseur de la liberté d’expression, mais tous ceux qui parmi les profs et autres membres du personnel, proviseur compris, savent que j’écris ici, m’ostracisent. « Je suis Charlie » est l’un des noms contemporains de Tartuffe. Ça croit aimer la liberté d’expression, ça ne fait que suivre la voix de leurs maîtres et craindre « le moine bourru », qu’il s’appelle Éducation nationale ou autre (même un syndicaliste a agité la marionnette du moine bourru, en l’occurrence l’Espé, pour  essayer de me faire craindre de n’être pas titularisée – haha).  C’est servile, ça ne pense pas, ça fait le contraire de ce que ça prétend vouloir. C’est pourquoi j’enseigne ici aussi, par ce que j’y écris, tant d’adultes qui ont oublié de devenir des hommes, des femmes, des humains dignes de ce nom, libres et dignes. Allez messieurs-dames, au travail, comme nos élèves, si vous voulez apprendre quelque chose au lieu de rester macérer dans votre ignorance ! La littérature n’est pas un long fleuve tranquille.

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