Inventer en didactique et en pédagogie

Le Pont des Arts, sans cadenas et vu du bus, photo Alina Reyes

Le Pont des Arts, sans cadenas et vu du bus, photo Alina Reyes

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J’ai inventé en littérature (et je continue), j’ai inventé en théologie, et maintenant j’invente en didactique et en pédagogie. Du moment que j’invente, je suis heureuse : voilà justement ma didactique et ma pédagogie, ce que je veux transmettre et comment je le transmets. Du moment que vous inventez, vous faites un bond hors du rang de la mort, de la répétition, de la pensée inculquée, de la facilité besogneuse. Vous voilà projeté dans la difficulté, dans la lumière, dans la vitesse, dans la joie. Cela vous arrache à vous-même, vous êtes dans le risque, vous dansez sur un fil, vous vivez royalement, libre. Voilà ce que vous transmettez, à qui veut l’entendre, voilà ce que m’ont transmis les textes et la nature, voilà ce que je suis et que je donne, à qui écoute. La didactique officielle du français a trois dimensions tout au plus, c’est une didactique de technocrate, froide et qui tourne en rond, se mordant la queue. Je lis dans une tout autre dimension, et je n’estime pas que les autres sont incapables d’y accéder, au contraire je m’emploie à la leur faire découvrir et à les y guider. Je le fais en requérant leurs propres forces, que leur paresse élève contre l’effort que je leur demande : une fois qu’elles sont levées, il faut les diriger vers là où elles trouveront à propulser l’être dans une autre dimension, hors de la caverne où ils regardent défiler des figures factices qu’ils ont appris à considérer et à commenter pour vraies. Je ne suis pas d’accord avec Platon quant à la souffrance qu’il y aurait à sortir de la caverne. Certes qui en sort déclenche des envies de meurtre de qui y reste. Mais ce n’est que l’une des preuves que l’ataraxie qui peut sembler régner dans la caverne n’est qu’une masse d’énormes souffrances déguisées, alors qu’une fois dehors, ce tas d’ordures s’éparpille comme de la laine cardée, et les papillons jouissent dans la lumière.

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Et au milieu coule une rivière

Bus caillassés, bus supprimés. La police était là, le chauffeur nous a dit c’est une décision de la préfecture. Des bus ayant été caillassés, ils étaient supprimés pour la journée et depuis la veille au soir sur tout le tronçon restant. Il n’y avait plus qu’à finir à pied, sur des routes sans trottoir. Ce que j’ai fait, après une grosse galère en RER, la ligne étant perturbée par divers incidents, dont un malaise d’une passagère – il s’en produit de plus en plus, dans des transports bondés. Après que le train en gare y a stationné au moins une dizaine de minutes, tous les suivants ont été non seulement retardés mais de plus archi-pleins, si bien qu’on était obligé d’en laisser passer plusieurs avant de pouvoir monter à bord, ou plutôt d’arriver à s’encastrer dedans. Une fois arrivée en banlieue, j’ai dû attendre le bus un bon quart d’heure, et voici qu’après quelques arrêts il nous lâchait donc dans la nature, sur ordre de la préfecture. Bref, je suis arrivée au lycée deux heures trois-quarts après être partie de chez moi. Heureusement j’étais partie quatre heures et demie avant mon premier cours, et j’ai encore eu le temps de faire des photocopies et autres préparations pour les cours de la semaine prochaine. Ce soir la circulation était rétablie, j’ai mis seulement deux heures pour rentrer, comme d’habitude.

Au réfectoire j’ai raconté la chose, la suppression des bus pour cause de caillassage, aux profs qui étaient là. Certains l’avaient entendu dire par des élèves qui avaient dû marcher aussi. Et cela a réveillé des souvenirs d’autres violences, récentes ou anciennes. Le collège et l’école d’à côté  obligés un jour de confiner leurs élèves à cause de tirs tout proches. Une prof du lycée poignardée (sans gravité) par une élève dont l’avocat avait ensuite fait organiser une collecte dans le lycée afin qu’elle puisse se payer ses services… Et autres histoires dans le genre.

Après ce trajet du matin légèrement harassant j’ai enchaîné des heures de cours malgré tout agréables. L’après-midi, pour l’atelier d’écriture, j’ai donné à mes deux groupes de Première un sujet de réflexion sur les modes de pensée, inculqués ou choisis. Cela leur a paru extrêmement difficile à traiter, mais après s’être finalement faits à l’idée qu’ils n’allaient pourtant pas y couper, ils ont comme toujours exprimé des choses vivement intéressantes. Sans les rapporter -cela leur appartient- je peux dire que les filles, de toutes origines culturelles et religieuses (de différents pays d’Afrique, d’Asie et d’Europe) se sont montrées beaucoup plus libres et ouvertes d’esprit que les garçons, beaucoup plus conscientes. Comme d’habitude chacune et chacun a lu son texte et ainsi tous ont pu profiter des réflexions de chacune et chacun. Et voilà, tout le travail que je leur fais faire c’est aussi beaucoup de travail pour moi, entre les préparations et les corrections, mais je suis contente, je sais que ça avance même quand ça ne saute pas aux yeux. De manière générale, pour les contrôles aussi ils trouvent, autant les Seconde que les Première, que ce que je leur demande est beaucoup trop difficile. Mais je préfère tirer la classe vers le haut plutôt que de l’attraper par le bas ; ainsi les meilleurs peuvent donner leur mesure, et ceux qui ont plus de difficultés sont appelés à se dépasser, et y arrivent même si cela reste imparfait. Surtout je ne les culpabilise absolument pas quand c’est maladroit ou très faible, au contraire je les encourage, je redis toujours qu’on n’est pas là pour se juger mais pour progresser, je les débarrasse de la honte en leur faisant lire leurs textes et en leur montrant que quel que soit leur niveau d’expression tout le monde apprécie ce qu’ils ont à dire – et ce n’est pas une façon de parler, la disposition mentale que j’ai mise en place le prouve, tous sont attentifs à la parole de l’autre.

 

et au milieu coule une rivièrece soir, du RER, photo Alina Reyes

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Discipline ou soumission ? Méfaits d’un défaut de pensée

derrière la vitrece matin à l’Espé pendant la pause, photo Alina Reyes

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J’ai entendu aujourd’hui l’une de mes collègues néoprof de lettres dire qu’elle ne corrigeait pas les fautes dans les copies car cela pouvait être stigmatisant. Personnellement je corrige en vert plutôt qu’en rouge, je corrige positivement, mais je corrige. Nul apprentissage ne peut se faire sans corrections. Je lis ce soir dans un article de pédagogie officielle que l’autorité à l’ancienne, qui imposait que les élèves soient calmes en classe, était une soumission de l’élève. C’est confondre discipline et soumission. Nous ne circulons pas à rollers dans les couloirs des hôpitaux, nous ne prenons pas de force leur place aux passagers du métro quand il est plein, nous ne vendangeons pas dans les vignes du voisin – ou bien c’est que nous sommes des brutes stupides et néfastes. Nous nous disciplinons, tout simplement pour pouvoir survivre, comme espèce et comme individus. Le résultat de cette pédagogie c’est qu’on fait porter la responsabilité de l’agitation des classes aux professeurs, à commencer par les professeurs débutants – c’est tellement plus commode de les accuser de ne pas savoir s’y prendre. Et ceux qui obtiennent le calme peuvent le faire par des moyens psychologiques ou des méthodes beaucoup plus retors ou plus dommageables à la liberté intellectuelle que la règle. Une règle n’est pas une domination, c’est un contrat. En refusant de l’établir on rend tout le monde malheureux, profs culpabilisés comme élèves abandonnés à leur turbulence dont on les rend aussi responsables alors que c’est à l’institution de bien se tenir, de faire en sorte que ses classes se tiennent bien parce qu’elle en aura décidé, légiféré ainsi. J’ai entendu aussi l’une des formatrices de l’Espé, elle-même professeure en collège, dire, parlant de notre travail, « 70% de nos cours sont inutiles ». Eh bien, c’est tout simplement inacceptable.

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Reproduction interdite

du rerphotos Alina Reyes

la défense vue du rer

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Le soir, de retour du lycée, ma joie est trop grande pour que je puisse lire. Je rêve à la fenêtre du RER, aujourd’hui je l’ai laissée entrouverte et j’ai passé mon petit appareil photo à travers. Encore une journée pleine de choses très fortes. C’est de la vie intense, intense. Comme j’aime.

Après avoir invité mes élèves ces derniers temps à réfléchir, en lien avec les textes étudiés, sur ceci :

Charles Allan Gilbert, "All Is Vanity"

Charles Allan Gilbert, « All Is Vanity »

et ceci :

Édouard Manet, "Un bar aux Folies Bergère"

Édouard Manet, « Un bar aux Folies Bergère »

je leur ai donné à méditer cette autre composition, cet autre miroir :

Diego Velasquez, "Les Ménines"

Diego Velasquez, « Les Ménines »

et puis, en même temps que la fin de l’énigmatique roman de Poe représenté dans l’image, Aventures d’Arthur Gordon Pym :

René Magritte, "La Reproduction interdite"

René Magritte, « La Reproduction interdite »

et je leur ai montré ce film inspiré de ce tableau, qui a contribué à leur inspirer beaucoup de remarques profondes :

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Septième jour de cours : du roulis, et puis ça roule

Il faisait très chaud dans la salle où nous avions deux heures de cours, c’était l’après-midi du dernier jour de la semaine, nous avons eu un problème technique pour passer une vidéo (sur les Ménines)… beaucoup de conditions pour que la classe de seconde, déjà portée sur le bavardage, soit vite surexcitée – et elle l’a été. Mais tant pis, après tout le bazar fait partie de la littérature, caverne d’Ali Baba, auberge espagnole. Et ce qui a été dit a été dit, et perçu malgré tout. Je sais que ce que je leur demande de comprendre n’est pas facile, c’est sans doute aussi pour cela qu’ils s’agitent. Et le bateau tangue, mais le vent est dans les voiles, ça avance. Ensuite ce fut l’atelier d’écriture, en deux fois une heure avec la classe de première en deux groupes. Là tout n’est que luxe, calme et volupté. Comme dit le poète. Ce qui s’y passe, que ce soit avec cette classe ou avec la classe de seconde, est extrêmement fort, tendu, et dans cette tension de la littérature en train de sortir de son creuset, autant les forces profondes sont puissantes et bouleversées, autant le déroulement de l’action est apaisé, de façon presque extatique, et cathartique. Je suis exténuée à l’heure où j’écris ces mots, après cette journée, je n’ai pas la force de dire vraiment ce qu’il en est, et puis je n’en ai peut-être pas envie non plus, c’est tellement intime. Ce qui se passe là, quand cela se passe, de nous à nous, circulant par l’esprit et la voix de l’un à l’autre. C’est là que la littérature, la littérature vraie, vivante, réelle, vient avoir lieu, jaillir, brute, active.

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paris vu du bus 1

paris vu du bus 2

paris vu du bus 3du bus pour rejoindre le RER ce matin à Paris, photos Alina Reyes

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Jour sans cours mais au lycée

réfléchir

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Je n’ai pas de cours le jeudi, mais j’étais quand même au lycée ce matin à 8 heures, pour assister au cours de ma collègue et tutrice (j’irai voir aussi d’autres collègues expérimentés, c’est infiniment plus instructif que les cours administrés à l’Espé). Puis j’ai passé le reste de la journée, jusqu’à 17 heures (ajouter deux heures de transport à l’aller et deux autres au retour, mais l’être humain s’habitue à tout, du moins à tout ce qui relève de son choix délibéré) (merveilleuse souplesse), le reste de la journée donc, à préparer différentes choses, imprimer, faire des polycopiés de ce que j’ai prévu pour mes prochains cours… et corriger les 70 copies de leur devoir en classe du cours précédent. Long travail, mais je voulais absolument vérifier s’ils avaient bien assimilé ce qui avait été dit depuis trois semaines que je leur fais cours, et qui consiste essentiellement à comprendre le rapport entre l’extérieur et l’intérieur d’un texte ou d’une œuvre d’art – toute la réflexion que nous avons menée sur les sens propre et figuré de, justement, « réfléchir » et « se figurer », à partir de textes que nous avons analysés. Le contrôle consistait donc, avec des différences dans le mode de questionnement entre les 1ère et les 2nde, à réfléchir sur un autre texte, que nous n’avions pas encore lu, et sur deux images que nous n’avions pas commentées non plus, pour voir s’ils avaient acquis la capacité d’appliquer le discernement appris sur d’autres supports. Eh bien quasiment tous, à des degrés divers, ont réussi à articuler cette réflexion. J’en suis heureuse, car elle est à mon sens capitale, et nous allons continuer à travailler dans ce sens.

« réfléchir », photo Alina Reyes

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L’Espé du temps perdu. Et la banlieue vue du RER

Que de tactiques, de techniques, de technologie, pour éviter, en cours de lettres, la littérature. C’est cela qu’on apprend aux enseignants : comment se prémunir de la littérature, et comment empêcher les élèves d’y accéder. Nul complot, et pas plus de conscience de se livrer à cette bataille acharnée contre la discipline qu’on est censé enseigner. Seulement elle fait peur, la littérature. Alors on s’arme, on s’armure, on se carapaçonne contre elle. On se persuade que c’est une question de genres et de registres, de procédés stylistiques, on s’en fourre plein le crâne et on en fourre plein le crâne des élèves, quoique tous les grands auteurs aient toujours lutté contre cet encagement de leurs œuvres. Et comme ça ne suffit pas, on invente des trucs pédagogiques à n’en plus finir, et tiens, les écrans c’est si efficace pour lui faire écran, allons-y des powerpoint et compagnie, et puis avec l’internet c’est si pratique de la fuir, en projetant aux murs toutes sortes de trucs, et même, comme aujourd’hui, en apprenant à se servir des pads, etherpads et autres machins pour chatter et faire chatter les élèves, en plus pendant qu’ils sont là comme sur les réseaux sociaux ils se tiennent plus tranquilles paraît-il… et on n’étudie, ne pratique, ne fait toujours pas de littérature, la littérature n’est qu’un prétexte à gloser et bavarder, absurdement, sans le moindre sens, sans la moindre chance de faire sens ni mémorable. Alors qu’il suffit d’un peu d’humanité, de crayon et de papier, pour rendre les élèves heureux, les faire progresser et leur ouvrir des horizons insoupçonnés. C’est trop simple, sans doute. Aussi simple que d’être nu dans un jardin enchanté. Une chose très compliquée pour les gens couverts d’armures superposées qui ont fini par leur coller à la peau.

La littérature m’a épargné une heure de cours ce matin : comme je lisais, et comme le train n’annonçait pas les arrêts, je ne me suis pas rendue compte que je n’étais pas sur la bonne ligne. Je me suis retrouvée dans une espèce de campagne, d’où j’ai attendu sans déplaisir le train dans l’autre sens pour revenir vers le bon embranchement et reprendre la ligne qu’il fallait. En chemin j’ai pris ces photos de la banlieue.

la banlieue vue du rer 1

la banlieue vue du rer 2

la banlieue vue du rer 3

la banlieue vue du rer 4

la banlieue vue du rer 5

la banlieue vue du rer 6

la banlieue vue du rer 7

la banlieue vue du rer 8

la banlieue vue du rer 9

la banlieue vue du rer 10

la banlieue vue du rer 11

la banlieue vue du rer 12

et ce soir, au retour, j’ai juste eu le temps de saisir une montgolfière, derrière une tourmontgolfiere

aujourd’hui depuis le RER, photos Alina Reyes

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