Ulysse le polytrope et Pénélope la tisseuse de texte, ou les mille sens de l’Odyssée

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)

John William Waterhouse, "I Am Half-Sick of Shadows, Said the Lady of Shalott" (wikimedia)

John William Waterhouse, « I Am Half-Sick of Shadows, Said the Lady of Shalott » (wikimedia)

« Et dans les eaux sombres de la rivière
Tel un prophète téméraire en transe
(…)
La Dame de Shallot… »
Alfred Tennyson, The Lady of Shalott

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Au premier vers de l’Odyssée, Ulysse est désigné non par son nom mais comme homme «polytropos », adjectif qui a été traduit tantôt, selon les traducteurs et les éditeurs, comme « des mille détours » (Bardollet), « aux mille tours » (Bérard), « aux mille expédients » (Dufour et Raison), « illustre par sa prudence » (Remacle), « fameux par sa prudence » (Bitaubé), « fertile en stratagèmes » (Dugas Montbel), « aux mille astuces » (Meunier), « rusé » (Boitet), « adroit » (Froment), « plein d’entreprise » (Pelletier du Mans), « fin et rusé » (Certon), « fécond en ressources » (Pessonneaux), « illustre par sa prudence » (Bareste), « prudent » (Dacier), « aux manœuvres subtiles » (Séguier), « prudent et courageux » (Dubois de Rochefort), « Inventif » (Jacottet), « subtil » (Leconte de Lisle), ou encore « souple, divers, fécond en ruses et en stratagèmes » (Leprince Lebrun). Liste non exhaustive. Pour ma part, j’ai choisi « aux mille sens », et cette liste pourrait suffire à justifier mon choix.

De fait, le mot tropos signifie d’abord direction. Puis tournure, manière, mélodie, style, façon de penser – et aussi figure de mots, trope. Voilà donc tout ce qui, en grande quantité ou qualité (poly) est susceptible de qualifier Ulysse, d’après les deux mots qui composent l’adjectif. L’adjectif en lui-même, polytropos, signifie d’abord « qui se tourne en beaucoup de sens », puis « qui erre çà et là », puis souple, habile, industrieux, rusé, et enfin très divers, très varié. La plus belle traduction est à mon sens celle de Leconte de Lisle : « subtil ». Il se trouve que ce mot pourrait signifier, à l’origine, « qui passe sous les fils de chaîne » (sub tela) du tisserand. Voilà une belle conjonction avec Pénélope la tisseuse et détisseuse – dont j’ai déjà écrit qu’elle pouvait être vue comme la tisseuse (tissu et texte ont même étymologie) de l’histoire d’Ulysse, autrement dit une figure d’Homère.

Odyssée, Chant II, v. 6-24 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 2 (texte grec)

Oh le grand atelier avec un poêle au milieu ! Oh la peintre qui bondit et danse en peignant ! J’ai choisi de présenter aujourd’hui cette vidéo sur Marie Javouhey parce qu’elle exalte le geste et c’est dans l’exaltation du geste et de la rapidité que nous sommes depuis hier, depuis les cinq premiers vers du deuxième chant de l’Odyssée, et dans ceux qui suivent immédiatement. Moi aussi, comme quiconque peint sans doute, j’aime le geste de peindre, qui n’est pas seulement geste de la main mais aussi geste des pieds et de tout le corps qui sans cesse se déplace, au moins légèrement, au plus vigoureusement, devant la peinture en cours. J’aime le geste aussi dans l’écriture, même s’il est plus discret – mais tiens, je me souviens de cette vidéo où je bondis de joie aussi dans le geste général d’écrire. Voici donc Télémaque dans la grâce, jeunesse qui s’avance tandis que la vieillesse recule.
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Promptement il ordonne aux hérauts à la voix claire
De convoquer dans l’agora les Achéens chevelus.
À l’appel des hérauts, ils s’y rendent prestement.
Une fois qu’ils sont tous rassemblés, quand c’est chose faite,
Il va dans l’agora, sa lance d’airain à la main,
Non pas seul, mais avec deux chiens rapides à sa suite.
Et Athéna répand sur lui sa grâce divine.
Les foules le contemplent, émerveillées, tandis qu’il s’avance.
Les vieux se reculent, il s’assoit sur le siège de son père.
Le premier d’entre eux à parler est le héros Égyptios,
Courbé par la vieillesse et chargé d’expérience.
Son cher fils, le combattant Antiphos, est parti jadis
Sur des nefs creuses en même temps que le divin Ulysse
Pour Troie aux nombreux chevaux ; c’est lui que le cruel Cyclope
Tua dans sa grotte profonde, et qu’il mangea en dernier.
Il lui reste trois autres fils, dont Euronymos,
L’un des prétendants, et deux qui s’occupent de ses domaines.
Mais n’oubliant pas Antiphos, il se lamente et s’afflige.
Tout en pleurant il prend la parole et dit à l’assemblée :

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le texte grec est ici
le premier chant entier est
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.337-364 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

Arthur Rimbaud par Sonia Delaunay

Arthur Rimbaud par Sonia Delaunay

(Illustration trouvée dans un article reprenant sans me citer mon argumentaire, et sa chute, à propos de Verlaine et Rimbaud au Panthéon)
Merveilleux moment de traduction aujourd’hui, quand j’ai entendu Homère dire ce que dira aussi Rimbaud. Je m’explique. De façon générale, je découvre en le traduisant pas à pas la profondeur de la modernité d’Homère. Tout cela fera l’objet du commentaire dont j’accompagnerai ma traduction quand elle sera terminée, dans quelques années. Mais déjà, donnons quelques éléments ici. D’abord, pour le passage de ce jour, mon émotion personnelle en entendant Pénélope dire d’Ulysse « je regrette tant une telle tête, me remémorant… ». C’est une tournure toute homérique que de dire tête à la place d’esprit ou d’âme. Et moi aussi je me remémore… je me remémore le rêve que je fis une nuit, où Homère me donna sa tête à manger.

Mais revenons à Rimbaud. Dans sa lettre du 13 mai 1871 à Izambard, se trouvent ces mots célèbres : « je travaille à me rendre voyant (…) je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : je pense : on devrait dire : On me pense — Pardon du jeu de mots. — Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon ». Dans les vers d’aujourd’hui, Homère fait dire à Télémaque : « pourquoi donc refuser à l’aède fidèle de charmer selon ce qui l’inspire ? Ce n’est pas la faute des aèdes. C’est plutôt Zeus qui est cause des dons qu’il dispense selon son bon vouloir aux gens travailleurs ». Je n’épilogue pas, songez-y si vous en avez le courage. (J’ajoute seulement que le mauvais roman, pas nouveau, qui circule ces jours-ci en ligne, avec explication de texte grossière sur le poème qui accompagne cette lettre de Rimbaud à Izambard, ne vaut pas un clou ; et que je ne crois pas non plus que le jeu de mots de Rimbaud sur « On me pense » soit à comprendre comme aussi « On me panse », interprétation lacanienne ridicule comme presque toujours).

Le je du poète (de l’aède fidèle)est un principe supérieur. Ce même principe qui, sous le nom d’Athéna, inspire à Télémaque des paroles toutes nouvelles, qui, par le changement qu’elles révèlent en son fils, vont stupéfier Pénélope, retournant elle aussi tisser le poème dans ses étages supérieurs.

Cette semaine j’ai trouvé aussi la raison plus profonde que celle qui est dite, la raison plus profonde qui fait que Shéérazade empêche le sultan de la tuer en racontant pendant mille et une nuits.
Nous en étions la dernière fois au moment où Pénélope allait s’adresser à l’aède :
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« Phémios, tu connais bien d’autres chants qui charment les mortels,
Les actions des hommes et des dieux que chantent les aèdes.
Assis parmi eux, chantes-en un pendant qu’ils boivent
Le vin en silence. Mais cesse ce chant lugubre
Qui toujours dans ma poitrine accable mon cœur
Où sans cesse descend la cruelle douleur du deuil.
Je regrette tant une telle tête, me remémorant
À jamais l’homme dont la gloire emplit l’Hellade et Argos ! »

Ainsi réplique à haute voix le sage Télémaque :

« Ma mère, pourquoi donc refuser à l’aède fidèle
De charmer selon ce qui l’inspire ? Ce n’est pas la faute
Des aèdes. C’est plutôt Zeus qui est cause des dons
Qu’il dispense selon son bon vouloir aux gens travailleurs.
Ne lui reproche pas de chanter les malheurs des Danaens
Car les humains préfèrent célébrer un chant
Dont le sujet tourne autour des choses les plus nouvelles.
Lève en ton cœur et âme le courage d’écouter.
Car Ulysse n’est pas seul à avoir perdu à Troie
Le jour du retour. Beaucoup d’autres y ont péri aussi.
Va dans tes appartements t’occuper de tes travaux
À la toile et au fuseau, et exhorte tes servantes
À se mettre à leur ouvrage. La parole est affaire d’hommes,
Surtout la mienne. Car je suis le chef en cette maison. »

Et frappée de stupeur elle rentre chez elle,
Recueillant dans son cœur les sages paroles de son fils.
Montée avec ses suivantes aux appartements supérieurs,
Elle pleure Ulysse, son époux chéri. Puis Athéna
Aux yeux de chouette jette un doux sommeil sur ses paupières.

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le texte grec est ici
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.306-318 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

"Nativity", acrylique sur toile 30x30 cm

« Nativity », acrylique sur toile 30×30 cm


La merveille avec les tableaux, c’est que chacun est unique, comme les êtres vivants. Chaque livre est unique aussi, mais l’objet en lui-même est réplicable. Un tableau est un objet unique. C’est pourquoi j’aime même les deux humbles peintures que j’ai trouvées, jetées, un jour et un autre jour, dont je n’ai pu déchiffrer les signatures et qui ne sont pas dépourvues de charme. De vie, même. Comme si l’âme qui les a peintes (un poulbot féminin pour l’un, des fleurs pour l’autre) y respirait encore. Celui-ci, « Nativity », peint hier, j’en ai structuré l’espace rocheux autour de la grotte avec du Gesso mélangé à du café moulu qu’il restait depuis un certain temps dans le frigo. Du coup, il dégage une odeur de café qui va en s’amenuisant mais qui fait bien remarquer l’échange de respiration entre le tableau et la personne qui le contemple.

Nous arrivons aujourd’hui à la fin du dialogue entre Télémaque et Athéna, qui pour cette première rencontre lui est apparue sous les traits d’un étranger venu lui donner des instructions précises pour se débarrasser des prétendants et partir à la recherche d’Ulysse disparu.
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Ainsi répond à haute voix le sage Télémaque :

« Étranger, tu m’as vraiment parlé avec amitié,
Comme un père à son enfant, et je ne l’oublierai jamais.
Mais voyons, bien que tu sois pressé de te remettre en route,
Reste le temps de prendre un bain, de réjouir ton cœur !
Puis tu emporteras sur ton bateau un beau cadeau,
Précieux, qui te comblera de joie, un souvenir de moi,
Comme en offrent les hôtes amis à leurs hôtes. »

Ainsi reprend Athéna aux yeux brillants de chouette :

« Ne me retiens pas davantage, je veux vraiment partir.
Et le cadeau que ton cœur ami te pousse à m’offrir,
Tu m’en feras don à mon retour, pour l’emporter chez moi.
Je prendrai cette merveille et t’en rendrai une aussi belle. »

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le texte grec est ici
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.63-79 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

Odilon Redon, Cyclope (wikimedia)

Odilon Redon, Cyclope (wikimedia)

Zeus répond à Athéna, qui lui demande, comme nous l’avons vu hier, pourquoi Ulysse ne peut pas rentrer chez lui. J’emploie le mot « accusation » car le verbe pheugo, « fuir, échapper », (« ce discours qui s’échappe de la barrière de tes dents », dit Zeus littéralement) signifie aussi, en terme de droit, « être accusé ou défendeur » (le dictionnaire ne précise pas s’il avait déjà ce sens à l’époque d’Homère mais il convient très bien à la situation). Zeus s’indigne de la question d’Athéna, mais enfin elle a eu raison de la poser puisqu’il se décide à agir pour y répondre.
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Ainsi répondit Zeus rassembleur de nuages :

« Mon enfant, quelle accusation sort d’entre tes dents ?
Comment oublierais-je jamais le divin Ulysse,
Si intelligent parmi les mortels et si généreux
En sacrifices pour les dieux, habitants immortels
Du vaste ciel ? Mais Poséidon qui enserre la terre
Est toujours irrité de ce qu’il aveugla l’œil
Du simili-dieu Polyphème, le plus fort
De tous les Cyclopes. La nymphe Thoosa,
Fille de Phorkys, l’un des chefs de la stérile mer,
S’étant unie dans les grottes à Poséidon, l’enfanta.
Depuis, Poséidon, l’ébranleur de la terre,
Sans le tuer fait errer Ulysse hors de sa patrie.
Mais allons ! Réfléchissons, nous tous, aux moyens
D’assurer son retour. Poséidon alors
Laissera sa colère. Car il ne pourra, seul,
Lutter contre le vœu de tous les immortels dieux. »

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le texte grec est ici
à suivre !

L’esprit des Yanomami, par Claudia Andujar

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« Malgré la distance, je distinguais parfaitement les xapiri et leurs ornements colorés et brillants. Leurs regards étaient posés sur moi. Leur troupe descendait des confins du ciel, portée par une multitude de sentiers scintillants qui ondoyaient dans les airs ». Davi Kopenawa, chamane yanomami.

Ce qui m’a peut-être le plus impressionnée dans l’exposition « La lutte Yanomami », autour de l’œuvre photographique et militante de Claudia Andujar, ce sont les dessins réalisés par les gens de ce peuple, sur la demande de leur amie photographe. J’étais si impressionnée que je n’ai même pas pu les photographier, comme si c’était tabou (mais vous pouvez en voir dans la vidéo de présentation de l’expo ci-dessous). Parce qu’ils étaient comme sont les dessins d’enfants à l’école maternelle. Ce qui n’est pas du tout le cas des œuvres que nous connaissons des arts dits premiers.

Et puis je regardais ces photos fantastiques, rendant l’esprit des Yanomami, plein de résonances, tel que Claudia Andujar l’a compris après avoir longtemps vécu avec eux, et avant de devenir une militante très active contre l’entreprise génocidaire qu’ils subissent depuis des décennies et contre laquelle ils luttent. De ces photographies comme de ces dessins jaillit la lumière d’un autre monde mental, d’une réalité infiniment riche, vibrante, chaleureuse. Et me venait cette question posée dans la Bible, telle que je la traduis : « qu’est-ce que l’être humain, pour que tu le penses ? »

Je suis repartie à vélo, comme j’étais venue, pendant que l’Amazonie continue à brûler, que la déforestation continue.
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yanomami 4-minAujourd’hui à la Fondation Cartier, photos Alina Reyes
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On peut aussi entendre Claudia Andujar et Davi Kopenawa, entre autres, témoigner de leur lutte lors d’une « Nuit Yanomami » à la Fondation Cartier : ici

« My Light Shines On ». Danser sa vie

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Vivre et écrire comme on danse, dans la grâce, la précision, le geste juste, l’art : voilà ce que m’inspirent ces trois chorégraphies du Scottish Ballet, que le Festival international d’Edimbourg, ne pouvant se tenir en cette année de pandémie, partage en ligne ainsi que d’autres performances artistiques (ici) – « to keep a hopeful light burning in dark times ». Merci Edimbourg, je partage aussi.
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« La guerrière chevaleresque », « A Touch of Zen », de King Hu

a touch of zen

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J’ai vu et adoré, à leur sortie, Tigre et Dragon et Kill Bill, et j’ignorais que ces films, comme beaucoup d’autres films de sabre, avaient été inspirés par ce premier chef-d’œuvre absolu du genre, dont le titre, Xia nu (La Guerrière chevaleresque), a été changé pour l’Occident en A Touch of Zen. Je viens de visionner le film, disponible jusqu’au 29 août prochain sur Arte, et je reste sous le choc de sa splendeur, de sa grandeur, de sa grâce. De son incroyable modernité, alors qu’il date de 1971. Toutes les critiques que je lis après coup enchaînent les superlatifs (voir par exemple la présentation du film dans Slate) et j’aurais juste envie de les aligner aussi. Mais pourquoi répéter ce que des cinéphiles plus savants que moi en la matière ont pu en dire. J’ajouterai seulement ce que j’y ai vu de plus et que je ne vois écrit nulle part. À savoir qu’il s’agit du combat entre un eunuque qui s’est emparé du pouvoir et une femme devenue guerrière accomplie au monastère. Et que ce qui s’avère finalement à sauver, c’est un bébé. Je n’en dis pas plus pour ne pas spoiler, mais voilà qui approfondit considérablement l’enjeu métaphysique du film.

En moi comme dans le film la guerrière absolument libre, traquée, et le scribe lettré, s’unissent pour assurer la survie d’une lignée, comme on dit en français – terme qui parle spécialement à une écrivaine. Vous identifier aussi à la fois à la guerrière et au scribe, je ne vous souhaite pas mieux au visionnage de cette œuvre. Du côté du pouvoir, l’impuissance et la violence ; face à ça, l’ascèse, l’amour libre, le combat dansant, le savoir, l’intelligence, la fertilité : la puissance réelle. Cela finit de façon sublime.

en une ou plusieurs fois, à voir ici sur Arte

Madame Terre sur la tombe d’Erik Satie à Arcueil. Avec aussi René Clair, Marcel Duchamp et Man Ray, et Matisse, et C215, et une et trois poires

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Sur la tombe de Satie à Arcueil, il y a
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une poire… pour ses « Trois morceaux en forme de poire »


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une bague figurant « La Danse » de Matisse, rappelant ses « Gymnopédies » – dont une interprétation se trouve à la fin du premier pèlerinage de Madame Terre chez Satie

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des pièces d’un jeu d’échecs, pour sa musique du film de René Clair où Marcel Duchamp et Man Ray jouent aux échecs


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Et dehors, sur une porte du cimetière, ce portrait du musicien signé C215
sur la tombe de satie 6-min
Hier à Arcueil, photos O, comme toujours pour ses pérégrinations à vélo avec Madame Terre (suivre le mot-clé !)

Madame Terre à Chambourcy chez André Derain

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J’ai photographié cette œuvre de Derain illustrant un texte d’Apollinaire en novembre dernier lors de l’exposition « Le rêveur de la forêt » au musée Zadkine

Ce grand fauve, cet expérimentateur et inventeur de génie, ce peintre de la couleur et du mouvement, est à redécouvrir. Son œuvre, plus protéiforme et moins facilement saisissable, plus inclassable, reste moins bien connue que celle de certains de ses contemporains qu’il a inspirés, les Fauves bien sûr, les surréalistes, les cubistes (dont Picasso à qui il a révélé notamment les arts premiers)… avant de se détourner des mouvements qu’il avait impulsés pour créer et explorer encore de nouvelles formes, réalisme magique, décors de théâtre, etc. J’aime tout particulièrement sa façon de peindre les arbres, de leur donner vie et dynamisme puissant. Son travail si varié comporte quelques toiles modestes mais surtout, par tous les stades où il est passé, d’éclatantes manifestations de sa puissante vision, de sa puissante exécution, de la rapidité et de l’intelligence supérieure de son esprit. Je joins à cette note une vidéo faisant défiler 169 de ses toiles – que j’aurais accompagnée du Sacre du Printemps plutôt que de Satie.

Il y avait presque trois ans que Madame Terre n’était pas partie en pérégrination. Je rends grâce à O de l’avoir emmenée, pour ce retour, chez Derain. Rappel du principe : O parcourt la région parisienne à vélo, chaque sortie étant une sorte de pèlerinage sur les traces d’une personne qui s’est illustrée d’une manière ou d’une autre. Alfred Jarry, Samuel Beckett, Marie Curie… il a parcouru ainsi des milliers de kilomètres et visité des dizaines de lieux marqués par une personnalité ou par un événement historique (à découvrir en suivant le mot-clé Madame Terre). Emportant chaque fois avec lui Madame Terre, une figure en forme de « bouteille à la terre » que j’ai peinte, qui contient un petit manuscrit, et dans laquelle il met chaque fois une pincée de terre du lieu. Cette fois il a parcouru quelque 80 kilomètres aller-retour, par la chaude journée d’hier, ce qui n’est pas mal pour une reprise (reprise due à l’interruption du travail pour cause de pandémie). Voici donc ses images, suivies de la vidéo des œuvres de Derain.
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mme terre chez derain 3
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Photos O (avec l'ombre de sa coiffure post-confinement, dans l'attente d'un rendez-vous chez son coiffeur débordé :-)

Photos O (avec l’ombre de sa coiffure post-confinement, dans l’attente d’un rendez-vous chez son coiffeur débordé :-)


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« Au bois, il y a un oiseau ». Avec Rimbaud, Debussy, Grimaud

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"Au bois, il y a un oiseau", acrylique sur bois 75x40 cm. J'ai laissé nus les nœuds du bois

« Au bois, il y a un oiseau », acrylique sur bois 75×40 cm. J’ai laissé nus les nœuds du bois


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Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir.

Il y a une horloge qui ne sonne pas.

Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches.

Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte.

Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis ou qui descend le sentier en courant, enrubannée.

Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisière du bois.

Il y a enfin, quand l’on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse.

Arthur Rimbaud, Illuminations

Lumière et cinéma du jour

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« Allah est la Lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un (récipient de) cristal et celui-ci ressemble à un astre de grand éclat ; son combustible vient d’un arbre béni : un olivier ni oriental ni occidental dont l’huile semble éclairer sans même que le feu la touche. Lumière sur lumière. Allah guide vers Sa lumière qui Il veut. Allah propose aux hommes des paraboles et Allah est Omniscient. » Coran 24-35, verset dit de la Lumière, traduit par Muhammad Hamidullah

Au bout d’un mois ou deux, le milieu de l’édition s’alarme des lourdes conséquences de la pandémie pour les auteurs, les éditeurs, les libraires. Qu’on imagine les conséquences pour un auteur empêché de publier depuis plus de dix ans, après avoir vécu de ses droits d’auteur pendant vingt ans. C’est mon cas, pour avoir, notamment en arrachant son masque à l’un de ses parrains, déplu à ce même « milieu » qui pleure maintenant. J’ai vécu dans la plus grande pauvreté jusqu’à mes 33 ans, au point d’avoir souvent faim malgré mes 43 ou 44 kilos qui ne demandaient pas beaucoup de nourriture ; puis je m’en suis sortie par mon travail mais en refusant de me soumettre au système, raison pour laquelle il a fini par m’éliminer – tant pis pour lui, il a perdu une littérature hors normes et qui pourtant se vendait bien, en France et dans le monde.

À force de postures sur les mains, j’ai un léger cal sur la partie charnue de la paume. Plus d’un mois de confinement, et je vois ce qui m’est le plus vital : non pas d’abord l’intellectuel, mais le physique et le spirituel : ce qui me permet de tenir dans cette privation de sortie ce n’est pas la lecture ni la culture, même si elles y ont leur place, très importante, mais le yoga (ou d’autres gymnastiques) et la méditation ou la contemplation, que je pratique de plus en plus assidûment à mesure que le temps passe. Et je ne dois pas être la seule à ressentir ces priorités : les exercices physiques et les exercices spirituels sont bien ce qui fonde l’humain. Là où ils manquent, manque l’humain. Dans beaucoup de sphères de notre monde, manque l’humain. Voilà ce qui est à corriger, si l’on veut bâtir un monde vivable – affirmation dangereuse parce qu’elle attire tous les charlatans et abuseurs, d’où la nécessité de faire soi-même un vrai travail sur le corps et l’esprit.

béjartMon cinéma du jour sera ce film de Marcel Schüpbach, B comme Béjart. On y suit son travail de création d’un spectacle dansé sur la Lumière, accompagné par Brel, Barbara, le Boléro de Ravel et la Messe en si de Bach, une œuvre que j’adore, ainsi que son Magnificat, que j’ai chanté dans des chœurs, adolescente et plus tard. Béjart était un amoureux de l’islam comme moi, d’où la référence implicite, dans la dernière image du spectacle, au verset coranique de la Lumière ; et peut-être ce B fait-il référence à la première lettre de la Genèse, qu’il cite aussi ? Bereshit, « Au commencement… Dieu dit : que la lumière soit ». Il n’est pas anodin non plus qu’au tout début du film il indique à une danseuse comment faire correctement la posture de la chandelle (posture que je tiens aussi tous les matins pendant plusieurs minutes). « Allah est la Lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe… »
J’ai trouvé le film sur la plateforme du cinéma MK2 mise en place pour présenter des films pendant le confinement, « Trois couleurs ». On ne peut pas le partager et je suppose qu’il ne restera pas en ligne longtemps, c’est donc qu’il faut aller le voir. Un moment plein de joie, de grâce et de beauté.

Confinés, encagés ? Ne pas oublier la vie (avec courts-métrages, danse, joie et beauté)

Screenshot_2020-04-09 GRAND HÔTEL BARBÈS by Ramzi Ben Sliman - YouTube

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Si certain·e·s écrivain·e·s pouvaient arrêter d’écrire ici et là que les écrivain·e·s adorent le confinement, s’ils voulaient bien arrêter de parler au nom des autres, nous ferions peut-être un petit pas dans l’intelligence, un grand pas pour l’humanité. Moi en tout cas, je n’aime pas plus le confinement qu’une lionne ou un oiseau n’aime une cage. Sans doute ne suis-je pas écrivain·e. Oui, évidemment, s’ils le sont, si elles le sont, c’est que je ne le suis pas.

Sylvain Tesson, qui est à l’aventure ce que BHL est à la philosophie, crache chez Gallimard sur les Gilets jaunes. Crachat récupéré sans dégoût par l’Obs, quand tant de ceux qui manifestèrent la nécessité de changer de société, nécessité que le coronavirus met aujourd’hui en évidence, sont sur le front à risquer leur santé et leur vie pour que ce fils à papa et ses arrogants pareils puissent continuer à manger, être soignés, être débarrassés de leurs abondants déchets… Et puisqu’il finit son glaviot infesté par un appel ridicule au silence des Chartreux : allons, fiston Tesson, eux aussi savent dire « petit con ».

Un journaliste, Akram Belkaid, fait sur son blog le récit du Covid qu’il a contracté et soigné à la maison. Il finit par des recommandations, dont celle de faire des inhalations bouillantes. Je laisse un commentaire pour lui souhaiter bon rétablissement et lui signaler que plusieurs médecins ont alerté sur les inhalations, qui fragilisent les poumons et rendent ainsi le virus encore plus dangereux. Il ne passe pas mon commentaire, ni le deuxième où j’ajoute les sources. Il ne rectifie pas non plus son texte. Il ne reste plus qu’à espérer qu’aucun de ses 6000 abonnés ne tombe malade et ne suive son dangereux conseil. Irresponsabilité quand tu les tiens, quels qu’ils soient.

Comme le disait O à nos enfants quand ils étaient petits et qu’ils s’attardaient trop à l’intérieur: « La vraie vie, c’est … ? » « Dehors ! », criaient-ils. Se confiner au printemps, quand les animaux sauvages se déconfinent, c’est bien un truc des hommes, ça. Plus les humains sont élevés dans la société, à tous les sens du terme, plus ils sont domestiqués, habitués à être encagés. Leur encagement, ce n’est pas ce confinement sanitaire que nous devons supporter afin de pouvoir en sortir au plus tôt, vivants. L’encagement, ce sont les structures de la société auxquelles « ceux qui ont réussi » sont si attachés ; qui leur servent de barreaux et de garde-fous ; sans lesquelles ils ne pourraient exister.
Alors qu’être suffit.

Que le confinement ne nous fasse pas oublier la vie pleine, la pleine liberté. Voici quelques fantastiques courts-métrages trouvés sur la chaîne youtube de l’Opéra de Paris.
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Confinement : le cercueil, l’œuf et le rêve

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Jérôme Bosch, "La forêt qui entend et le champ qui voit"

Jérôme Bosch, « La forêt qui entend et le champ qui voit »

Rêvé l’autre nuit que j’escaladais, sans difficulté ni facilité particulières, une haute paroi verticale. Une fois sur la falaise, j’improvisais une chanson, qui sonnait de façon étrangement belle. Je suppose que ce mur représentait le confinement auquel nous sommes astreints et qu’il nous faut mentalement dépasser : sans difficulté ni facilité signifie qu’il faut le faire, c’est tout. Improviser une chanson non destinée à être retenue ni enregistrée, c’est quelque chose d’assez humble comme création, et c’est peut-être l’humilité de tout ça qui faisait la beauté étonnante du son.

En fait je rêve moins que d’habitude, depuis le confinement. Le rêve, comme l’action, requiert sa liberté. O et moi avons eu le coronavirus il y a un mois maintenant, nous pourrions sortir sans craindre d’être contagieux ni contaminés. Nous ne sortons quasiment pas parce qu’il faut absolument qu’il y ait le moins de monde possible dans les rues. C’est nécessaire pour que les gens ne se retrouvent pas trop près les uns des autres et aussi pour maintenir l’esprit dans cette discipline jusqu’à ce que l’épidémie se calme. Jusqu’à ce que, souhaitons-le, nous ayons tous accès à des tests pour savoir si nous sommes contaminés ou immunisés ; afin que les contaminés se confinent, que les immunisés puissent reprendre leur activité ou une activité, que les autres (ou tous) ne sortent que masqués. ( Ce qu’il aurait fallu faire dès février).

Semaine de Pâques. Disons que nous sommes confinés comme dans des œufs, des coquilles, et que c’est mieux que de l’être dans des cercueils. Paix aux personnes mortes et courage aux personnes vivantes. Éveillés sinon endormis, n’oublions pas de rêver aussi : c’est du rêve que naît, à chaque instant, le monde, la vie.
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