Espé, lycée : entraves à la liberté

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La tutrice de l’Espé qui a initié une « procédure d’alerte » à mon encontre, c’est-à-dire qui m’a dénoncée fallacieusement à l’académie afin d’empêcher ma titularisation, nous dit un jour benoîtement en cours qu’elle pouvait être une vraie salope pour se venger de quelque chose qu’on lui avait dit. C’était peu après que j’avais protesté, toujours en cours, sur le fait qu’elle refusait par principe de parler de la vérité des textes, vérité qu’elle refusait de voir (je l’ai raconté ici au début de cette année scolaire). Comme elle n’est pas du genre à dire des gros mots en public, elle ne prononça pas salope mais dit « une vraie s… », l’air tout réjoui de sa perfidie.

Une autre fois, elle nous déclara qu’elle pouvait rien qu’en nous regardant savoir si nous étions de droite ou de gauche et se mit à nous désigner un.e par un.e en nous étiquetant « gauche » ou « droite ». Cela choqua mes jeunes collègues, qui comme d’habitude ne dirent rien car elle détient le pouvoir de nous sanctionner, et moi qui n’ai pas leur âge ni donc un même souci de l’avenir, cette fois je ne dis rien non plus, lasse de protester et préférant le faire exclusivement sur les aberrations entendues quant aux questions de littérature et d’enseignement de la littérature. Mais j’ai vu son intrusivité se renouveler plus d’une fois à mon égard. Un jour, elle m’écrivit qu’elle s’interrogeait sur mes motivations « à venir dans l’enseignement » et qu’elle me soupçonnait de m’y introduire pour en faire la satire.  De façon beaucoup plus sournoise, après avoir assisté à mon cours, elle me parla d’un air dégoûté d’un prétendu fatalisme d’une élève à côté de qui elle s’était assise. Cela sonnait très faux, et je me demandai si elle n’insinuait pas, parce que cette élève est noire et banlieusarde, qu’elle était musulmane, donc fataliste, selon un cliché éculé (d’autant que j’ai entendu à l’Espé d’autres remarques caricaturales sur les élèves musulmanes). Mais lorsque j’ai lu qu’elle faisait mention dans son rapport de mon « voile » (sur les yeux, selon elle), j’ai compris qu’en fait ces allusions islamophobes me visaient (tout un chacun peut voir sur ce site mon rapport à l’islam). Bref, contre mes questionnements sur l’enseignement de la littérature, elle a déployé des attaques personnelles, injurieuses, diffamatoires, mensongères – notamment par la partialité de son rapport, en partie inexact, très incomplet et très orienté, qui peut me valoir un licenciement.

En vérité, c’est ma liberté d’expression qui est sanctionnée. La même chose s’est produite dans mon lycée, où ceux des profs qui savent que j’écris ici ne m’adressent plus la parole, où le proviseur me regarde avec une mine de déterré, où la secrétaire, très charmante au début, me parle maintenant comme à un chien. Comble de l’ironie, ce lycée, abonné à Charlie Hebdo, se rêve en pointe dans la défense de la liberté d’expression. Les gens n’y ont pas des kalachnikovs, mais ils ont tout de même le pouvoir, en groupe, d’exclure, de chasser qui ne pense pas comme eux. Si je ne suis pas titularisée, ce sera une sanction contre ma liberté d’expression, rien d’autre.

Rappelons la loi :

La liberté d’expression est définie par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 qui dispose que « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

Et l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) réaffirme la liberté d’expression en disposant que « Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques et sans considération de frontière. »

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Rapport à une académie

rapport à une académie

« Je consommai beaucoup de professeurs et même plusieurs à la fois » Franz Kafka, Rapport à une académie

La tutrice de l’Espé, inquiétée par le haut niveau d’intelligence (elle n’y a rien compris) et le manque de dressage en cours dans ma classe (la littérature n’étant pas son fort, elle a préféré focaliser toute son attention sur des figurines Leclerc, dit-elle (contrairement à elle j’ignore ce que c’est) avec lesquelles jouaient paraît-il certains élèves), a adressé une « procédure d’alerte » à l’académie. « Mme Reyes, y écrit-elle, s’inscrit à contre-courant des tendances actuelles du système éducatif français ». C’est vrai, au lieu de faire redescendre les jeunes humains à l’état de singes, je les fais monter à l’état d’humains évolués.

Voici la lettre que j’ai adressée par mail aux destinataires de son rapport, inspecteurs et formateurs de l’académie :

rapport à une académie

 

Mesdames, Messieurs, chers collègues,

Je reçois le rapport de la visite que Mme S…F… a effectuée dans ma classe, et qu’elle doit vous transmettre. Il s’agit d’un verdict sans procès, c’est pourquoi je me permets de vous écrire pour vous donner aussi mon point de vue.

Comme ma tutrice universitaire l’indique, je suis volontiers très critique à l’égard de ce que je constate dans cet univers de l’enseignement que j’ai voulu rejoindre et dans lequel je suis très heureuse d’œuvrer. Bien entendu cela ne signifie pas que je rejette tout ce qui s’y fait, loin de là – et je me conforme par exemple aux programmes, je me renseigne constamment sur les méthodes pédagogiques, je continue à m’instruire en suivant des cours et des conférences afin d’apporter le meilleur que je puisse apporter à mes élèves. Mais je suis aussi instruite par une très longue pratique de la littérature, de la lecture et de l’écriture, et j’ai à cœur de protester quand le sens de cette discipline et des textes qu’on y étudie m’apparaît bafoué, soit par des méthodes d’enseignement trop formalistes, soit par manque de réflexion et de pensée – ce qui arrive malheureusement souvent, du fait peut-être d’une certaine routine installée chez certains enseignants ou dans l’institution.

Mme F, je peux le comprendre, est depuis le mois de septembre irritée par mes interventions contestataires dans ses cours ou ceux d’autres formateurs et formatrices de l’Espé. Mais je n’admets pas qu’elle s’en venge par un rapport extrêmement partial sur mon travail, dont par ailleurs elle ignore à peu près tout, ne voulant pas en entendre parler. Certes la classe était un peu agitée lorsqu’elle est venue assister à la première des deux heures de cours que je donne le vendredi à ces Seconde. Je me préoccupe de ce problème depuis la rentrée, et j’ai constaté que je ne pouvais pas instaurer une « dictature », comme l’une de mes collègues de langue dit l’avoir fait avec cette classe pour obtenir le calme – je la comprends, chacun fait de son mieux avec des Seconde la plupart du temps indisciplinées (et j’entends fréquemment dans mon lycée des collègues, professeurs de longue date, s’en plaindre, voire déclarer qu’ils n’en veulent plus, voire même songer à démissionner à cause de ces classes). Mais d’après mon expérience de quelques mois, mieux vaut, pour le cours de français, que j’accepte un peu d' »animation » plutôt que d’obtenir par la force, les punitions, une classe morte en effet. Car je leur demande d’accomplir des exercices intellectuels difficiles, quoi qu’il en semble à Mme F, et qui nécessitent de ne pas brider leur éveil. Je ne prétends pas que je ne préfère pas travailler avec eux les jours où ils sont calmes, mais on ne peut juger de cela sur un cours, c’est l’ensemble du trimestre et même de l’année qui est en jeu et qui donnera les résultats de mon travail. À soixante et un ans et après avoir écrit des dizaines d’ouvrages, animée d’un vif désir de faire passer à des élèves ce que je peux maintenant leur faire passer après tout ce temps de réflexion profonde, j’ai de quoi alimenter une pensée pédagogique (soutenue aussi par le travail de thèse que j’ai engagé – j’en suis à ma troisième année de doctorat), et c’est ce que je fais. Mme F ne peut tout simplement pas comprendre ce que je fais. Je ne demande pas mieux que de l’expliquer, mais encore faut-il que quelqu’un veuille bien l’entendre, au lieu de juger sur le rapport d’une personne, incompétente dans ce cas.

Je vous réaffirme mon bonheur à enseigner, jamais démenti, et ma conviction que mon travail, tout imparfait qu’il soit évidemment, a son excellence et donnera des fruits. Être débutante a ses inconvénients mais aussi ses avantages, à commencer par celui qui consiste à avoir un œil neuf et un désir, un amour intacts. Le caractère expérimental de mon travail (notamment avec des ateliers d’écriture) en fait un travail vivant, que je veille à ne pas déconnecter des exigences du programme et des examens – je leur fais faire des lectures analytiques dans les règles de l’art, je les initie à la dissertation, au commentaire composé, à l’écriture d’invention, je leur fais faire des exercices de questions sur corpus etc., je les fais beaucoup travailler en classe, beaucoup écrire, lire, parler. Je me préoccupe de la formation intellectuelle de mes élèves, d’ouvrir leur regard, sur eux-mêmes, sur autrui, sur le monde. Et je me tiens à votre disposition pour en parler plus précisément si vous le souhaitez.

Merci d’avoir lu ce courriel un peu long,

Bien à vous,

A.Reyes

La voix de leurs maîtres – Tartuffe au lycée

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Ce matin des rues de Paris étaient déjà bloquées par des barrières en vue de l’hommage national qui doit être rendu demain à l’idole des vieux, l’un des maîtres de Macron, président de la France des vieux.

En deux très bonnes heures de cours, calmes et efficaces, j’ai expliqué à mes Première que les gens se retournaient contre Dom Juan parce qu’il faisait apparaître leurs incohérences et leur bêtise. « La peste soit du fat ! » Sganarelle croit dur comme fer au moine bourru comme d’autres croient aux médias. Le lycée dans lequel j’enseigne se rêve en défenseur de la liberté d’expression, mais tous ceux qui parmi les profs et autres membres du personnel, proviseur compris, savent que j’écris ici, m’ostracisent. « Je suis Charlie » est l’un des noms contemporains de Tartuffe. Ça croit aimer la liberté d’expression, ça ne fait que suivre la voix de leurs maîtres et craindre « le moine bourru », qu’il s’appelle Éducation nationale ou autre (même un syndicaliste a agité la marionnette du moine bourru, en l’occurrence l’Espé, pour  essayer de me faire craindre de n’être pas titularisée – haha).  C’est servile, ça ne pense pas, ça fait le contraire de ce que ça prétend vouloir. C’est pourquoi j’enseigne ici aussi, par ce que j’y écris, tant d’adultes qui ont oublié de devenir des hommes, des femmes, des humains dignes de ce nom, libres et dignes. Allez messieurs-dames, au travail, comme nos élèves, si vous voulez apprendre quelque chose au lieu de rester macérer dans votre ignorance ! La littérature n’est pas un long fleuve tranquille.

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Enseigner dans un désir d’égalité des chances et d’excellence

keep calm and carry on

Deux Françaises de quinze et treize ans. Elles ont commencé leur scolarité en France, l’ont poursuivie pendant cinq ans en Finlande (en finnois, langue très difficile qu’elles apprenaient à mesure), puis pendant un an en Angleterre (en anglais) – et se retrouvent depuis la rentrée de nouveau en France, au lycée et au collège. Je leur demande comment c’était. En Finlande, comme on sait, système scolaire très performant, bienveillant, sérieux. Personne n’est laissé en situation d’échec. En classe les élèves se comportent à la fois respectueusement et librement – aucune insolence, une rumeur d’animation permise, nul besoin de lever la main pour prendre la parole… Pas d’infantilisation, les professeurs sont respectueux de chaque personne et respectés, par la société, par les parents, par les élèves, par eux-mêmes qui se vêtent de façon soignée pour donner leur cours. En Angleterre, où ces jeunes filles portaient uniforme et cravate, la même exigence de respect général prévalait, doublée d’un vif encouragement à l’excellence, présentée à chaque élève comme sa propre chance et sa propre responsabilité, engageant son propre avenir. Je les ai bien sûr interrogées spécialement sur les cours de littérature. À quatorze ans, étude d’une pièce de Shakespeare entière pendant tout un trimestre, analysée en détail et en profondeur. Exactement le type de travail que je rêve de pouvoir faire avec mes élèves, dans un système français dont les résultats baissent dramatiquement d’année en année. Un système que je ne me contente pas de critiquer avec force, mais que j’essaie de contrecarrer en y apportant mon exigence, ma façon différente de voir et de faire – ce qui me vaut, à l’Espé comme au lycée, déconsidération, mauvais rapports etc. -keep calm and carry on.

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La lune et le doigt, to be or not to be

la lune ce soir à la sortie du lycée en attendant mon bus de banlieue
la lune ce soir à la sortie du lycée en attendant mon bus de banlieue

la lune ce soir à la sortie du lycée en attendant mon bus de banlieue

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Certes la lune est lointaine, mais tout de même, ne voir que le doigt quand on la montre… Sans doute est-ce un symptôme de ce si fréquent effroi des espaces infinis, comme dit si bien Pascal. Aujourd’hui j’ai reçu la visite de ma tutrice de l’Espé. Et bien entendu cela s’est passé comme cela devait se passer. Elle a cru voir dans mon cours « l’enfer » (sic). Petite nature, va. Elle a tenté de me refourguer à tout prix la camelote qui l’a formatée, et je n’en ai évidemment pas voulu. Elle a trouvé étrange que je justifie ma façon de faire. C’est qu’elle est pensée, lui ai-je dit. Et comme elle insistait, à la toute fin, je lui ai dit : mes élèves de première sont incapables de me parler des œuvres qu’ils ont étudiées jusque là, ils ont tout oublié – ma méthode expérimentale ne peut donc pas donner de pires résultats que votre pédagogie.

Le plus significatif fut quand elle me reprocha d’avoir bien noté une élève qui avait trouvé comme autre titre possible à L’école des femmes : Les destinés. C’est un titre de tragédie, m’a-t-elle dit, alors que la pièce est une comédie, donc elle finit bien. Voilà un exemple de la pensée en petites cases toutes faites de ces personnes. Je lui ai expliqué que nous en avions discuté avec mes élèves lors de la séance précédente. Une fin heureuse, vraiment ? La mise en scène que je leur avais montrée mettait en évidence l’effarement d’Agnès à la fin de la pièce, découvrant qu’elle n’échappait à un mariage forcé que pour tomber dans un autre mariage arrangé depuis sa plus tendre enfance, et donc forcé aussi. Ah cette brave dame n’avait jamais pensé à ça. Mais ce n’est qu’une interprétation, a-t-elle fini par dire. Seulement c’est aussi la vérité du texte. Et si on analyse bien toute l’œuvre de Molière on voit bien que c’est un combattant de la liberté, même contre lui-même quand il le faut, un combattant de la liberté des hommes et des femmes. Molière est grand, et je suis de ses prophètes.

 

Faussaires ordinaires

fumée

Dans le hall de la fac où nous pique-niquions, mes jeunes collègues professeures parlaient des divers manquements de la société à l’égalité hommes-femmes. L’une citait Le deuxième sexe, elles connaissaient leur sujet. Cela s’est gâté quand la lectrice de Simone de Beauvoir s’est mise à critiquer les hommes qui vous font remarquer qu’ils ont investi beaucoup d’argent pour vous dans un voyage alors que vous avez payé vous-même votre billet d’avion et partagé le prix de la chambre d’hôtel. Certes c’est lui qui a payé seul tous les restos, mais enfin, vous étiez là. Sous-entendu, votre présence se paie. Voulant me convaincre peut-être que j’avais mal sous-entendu, ou lui donner l’occasion de revenir sur ce qu’elle avait dit, j’ai raconté combien j’avais été choquée de découvrir que certaines de mes élèves, au cours d’un travail d’écriture sur les rapports amoureux, avaient mentionné qu’une femme devait se préoccuper de choisir, entre plusieurs prétendants, celui qui était le plus à même de lui offrir une vie confortable. J’ai ajouté que j’avais plus tard demandé à l’ensemble de la classe si une telle préoccupation était toujours d’actualité, et que la plupart des élèves s’étaient alors exclamés que non, que les femmes étaient aujourd’hui émancipées. Mais telle ne fut pas la réaction de mes jeunes collègues, hélas. D’abord il y eut un silence gêné, puis l’une dit que lorsqu’on n’avait qu’un salaire de prof débutante, par exemple, il fallait bien avoir cette préoccupation d’un homme qui puisse assurer un meilleur train de vie. J’étais tellement sidérée que j’ai seulement dit : mais on peut faire avec ce qu’on a, tout simplement ! J’ai pensé à ajouter : et nos collègues hommes, avec le même salaire, se préoccupent-ils de trouver une femme qui puisse leur payer des extras ? Mais elles avaient bien vite changé de conversation, pour ne surtout pas voir leur prostitution de jeunes bourgeoises bien élevées.

Vraiment, ça m’a rendue triste. Et ce ne sont pas les cours à l’Espé qui pouvaient me consoler. J’ai l’impression que ma façon de voir les choses, la pédagogie, vient d’une autre planète, et qu’il est impossible de la faire comprendre. Donc je me tais. Parfois je dis quand même quelque chose, quand j’entends des choses décidément trop fausses, trop nuisibles. Quand on nous a présenté comme admirable une séance où la prof faisait faire à ses élèves une transposition, à l’aide d’un tableau d’équivalences, d’un texte en cinéma. Non comme le ferait un vrai réalisateur, avec le génie propre du cinéma, mais à la lettre, comme si un texte n’était que du cinéma écrit – c’est d’ailleurs bien presque uniquement ce que l’édition nous vend maintenant. Quand on nous a montré le sujet de français du brevet 2017, à partir d’un extrait de Giono : « Pensez-vous comme Jean Giono que la ville soit un lieu hostile ? », alors que le texte ne présentait pas du tout la ville comme un lieu hostile. Je l’ai fait remarquer, ce n’est pas l’adjectif qui convient. Les autres et la formatrice en ont convenu, mais personne ne l’avait remarqué, à commencer parmi l’armée de professionnels qui prépare les sujets. Ainsi donc on a demandé à des élèves – à tous les jeunes Français de quinze ans – de justifier une affirmation fausse. J’ai fait remarquer aussi l’ambiguïté de l’intitulé du sujet du bac : « Le personnage de roman se construit-il exclusivement par son rapport à la réalité ? », pouvant induire chez les élèves une confusion que nous devons leur apprendre à ne pas faire entre personnage de roman et personne réelle. Un personnage ne se construit pas lui-même, c’est l’auteur qui le construit ; et il n’a pas de rapport à la réalité, seul l’auteur du personnage en a un. Nous sommes des spécialistes de la littérature, comment pouvons-nous laisser passer de telles aberrations ou de telles approximations ?

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Discrimination parmi les enseignant.e.s dans l’Éducation Nationale ?

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Je suis assez sidérée de la violente discrimination dont je fais l’objet de la part de mes deux tutrices, celle du lycée (qui a finalement démissionné) et celle de l’Espé, l’organisme de formation des nouveaux profs. La première m’avait demandé ce que je venais faire dans l’Éducation nationale, la deuxième m’écrit qu’elle se demande ce que je viens faire dans l’enseignement. Comme si je n’étais pas en train d’enseigner, de travailler d’arrache-pied pour essayer de transmettre au mieux ma discipline (cela dit alors que je viens encore de passer ma matinée à corriger des copies, et que ce n’est pas fini ; puis que je vais me remettre jusqu’à dimanche à la préparation de mes cours). Ces personnes semblent avoir le sentiment que l’Éducation nationale leur appartient, et elles me traitent en intruse parce que j’ai un regard critique et une autre expérience que la leur.

Outre ce réflexe d’exclusion, leur explication sur leur questionnement à mon égard est tristement révélateur de ce qu’elles pensent sans le savoir de leur métier. La première m’a dit ne pas comprendre pourquoi j’étais venue m’enfermer dans l’Éducation nationale. La deuxième a comparé ma démarche à celle d’Annie Ernaux qui s’était placée dans un centre commercial pour en tirer un livre. Une prison, un centre commercial. C’est donc ainsi que les profs considèrent leur cadre de travail ? Cela coïncide assez bien avec la mise en œuvre que j’ai constatée d’une fermeture de l’intelligence, et aussi de la réponse que m’avait fièrement faite la tutrice de l’Espé à ma question sur cette fermeture : « nous formons les gens dont le monde a besoin ».

Les élèves – et les professeurs – méritent mieux. Ce n’est pas au monde de commander la formation des humains dont il a besoin, c’est à la formation de rendre les humains aptes à faire et refaire librement le monde.

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Enseigner

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Demain une formatrice académique vient juger de mon travail en classe. Je n’ai rien prévu de spécial pour cette visite, je me tiendrai à ce que j’avais prévu depuis longtemps, même si cela peut décevoir son attente. Ma tutrice du lycée m’avait dit on pourra en parler, préparer ensemble. Mais préparer quoi ? Tout ce qui compte à leurs yeux c’est de suivre une pédagogie bien reconnaissable. Le sens de ce que nous avons à enseigner est complètement oublié. Je suis allée voir dans deux de ses cours ma tutrice du lycée : en prof expérimentée, elle « gère » très bien la classe et le cours, tout s’enchaîne comme à l’usine. Mais selon moi être expérimenté n’est pas tant une affaire de gestion qu’une question d’intelligence, de sensibilité, de profondeur, face aux textes comme face à l’humanité des élèves. Lorsque, par exemple, une élève remarque que dans Première neige de Maupassant, qu’ils sont en train d’étudier, il y a un manque d’amour dans le couple, sans discuter elle lui réplique que non, ce n’est pas ça, l’amour ne manque pas – alors que le texte dit que la femme manifestait plus d’affection aux chiens de la maison qu’à son mari, puis qu’elle ne pourrait pas avoir d’enfants, puis qu’ils faisaient chambre à part. La lecture s’en tient à des considérations formelles sur le texte (sur la place qu’il accorde aux différentes saisons) et pour ce qui est du sens, sur l’égoïsme du mari qui ne veut pas acheter de calorifère et le caprice de la femme qui tombe malade pour être enfin prise en compte. Rien ou à peu près rien sur la critique sociale, et absolument rien sur la dimension philosophique de l’ennui ni sur la métaphysique de la mort qui vient compenser le manque d’amour et de vie. Voilà un cours avec des élèves calmes et disciplinés, pour ne pas dire infantilisés et mécanisés voire éteints, et des enchaînements impeccables, qui aurait été fort bien vu de toute inspection officielle. Or est-ce enseigner la littérature, que de se borner à y faire lire ce qui pourrait aussi bien s’y dire dans un bavardage ou un commérage ? Je donne cet exemple non contre ma tutrice, sympathique comme les autres par ailleurs, mais contre toute la pédagogie en cours, du moins pour ma discipline, la littérature, dans l’Éducation Nationale. Le problème étant aggravé du fait que la plupart des professeurs n’ont jamais quitté l’école, passant du statut d’écolier à celui de collégien, puis de lycéen, puis d’étudiant, puis d’enseignant (auquel on demande à l’Espé d’oublier son savoir universitaire), sans connaître d’autres possibilités, d’autres formes de penser – sauf exceptions, sans doute. De même lorsque je critique vivement la formation dispensée par l’Espé, je ne désire pas m’attaquer aux personnes chargées de cette formation, visiblement formatées et inconscientes de l’être, mais je m’emploie à dénoncer une situation néfaste pour le développement intellectuel des élèves. Une formation pour les enseignants, oui, mais alors, qu’elle ait vraiment du sens au lieu d’être le plus souvent un ramassis d’inutilité, et pire, de bêtise.

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keith haringstreet art Tiktoy et « à la Keith Haring », à Paris 5e hier, photos Alina Reyes

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Troubles Spécifiques du Langage. En effet. Et images du jour

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Quatre heures de cours sur les TSLA. Je n’ai jamais entendu autant de sigles et d’acronymes que depuis que je suis entrée à l’Éducation Nationale. Troubles Spécifiques du Langage et des Apprentissages. La personne chargée du cours, docteure en psychologie, enseignante chercheuse, nous a appris en passant que Jules Verne, Einstein, Mozart, Picasso, entre autres, étaient sans doute dyslexiques – qu’en outre Picasso avait un problème psychiatrique, et qu’Einstein était certainement autiste Asperger. Comme elle nous disait aussi que nos élèves dyslexiques seraient incapables d’apprendre si nous ne pratiquions pas une pédagogie adaptée à leur handicap, je lui ai demandé comment ces gens avaient pu créer des œuvres intellectuelles dont nous étions très incapables, sans avoir bénéficié d’une pédagogie particulière. Ma question est restée sans réponse. J’avais une autre question, que je n’ai pas posée : qui est sain d’esprit ? Ceux qui savent faire fonctionner leur intelligence de façon aussi géniale, ou ceux qui, comme cette enseignante bien intentionnée, truffent leur discours de fautes de syntaxes énormes, multiples et constamment répétées (« ce que j’ai besoin », « des connexions qu’il n’a pas besoin », « les sons qu’il n’a pas besoin », etc.,  « une subtilité où t’es passé à côté », « un domaine peu zexploré », « ils ont une incapacité à s’adapter la personne en face de lui » (faute déclinée à maintes reprises), « des choses qui ne sont pas importants », « des radicals », « le résultat sera pas bonne », « c’est des élèves où il faut favoriser le calcul mental », etc., sans parler des fautes d’orthographe dans ses diaporamas)  ?

À part ça, mes images du jour, toujours depuis le RER, à l’aller et au retour :

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vu du reraujourd’hui entre Paris et une ville de banlieue,une ville de banlieue et Paris, photos Alina Reyes

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