Le corps utopique de Michel Foucault

foucault

J’étais sot, vraiment, tout à l’heure, de croire que le corps n’était jamais ailleurs, qu’il était un ici irrémédiable, et qu’il s’opposait à toute utopie. Mon corps, en fait, il est toujours ailleurs, il est lié à tous les ailleurs du monde. Et, à vrai dire, il est ailleurs que dans le monde. Car c’est autour de lui que les choses sont disposées ; c’est par rapport à lui – et par rapport à lui comme par rapport à un souverain – qu’il y a un dessus, un dessous, une droite, une gauche, un avant, un arrière, un proche, un lointain. Le corps, il est le point zéro du monde, là où les chemins et les espaces viennent se croiser. Le corps, il n’est nulle part. Il est au cœur du monde ce petit noyau utopique, à partir duquel je rêve, je parle, j’avance, j’imagine, je perçois les choses en leur place, et je les nie aussi par le pouvoir indéfini des utopies que j’imagine.

 

autoportrait dans le miroir, 18 août 2015

autoportrait dans le miroir, 18 août 2015

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Or, si l’on songe que l’image du miroir est logée pour nous dans un espace inaccessible, et que nous ne pourrons jamais être là où sera notre cadavre, si l’on songe que le miroir et le cadavre sont eux-mêmes dans un invincible ailleurs, alors on découvre que seules des utopies peuvent refermer sur elles-mêmes et cacher un instant l’utopie profonde et souveraine de notre corps. Peut-être faudrait-il dire aussi que faire l’amour, c’est sentir son corps se refermer sur soi, c’est enfin exister hors de toute utopie, avec toute sa densité, entre les mains de l’autre. Sous les doigts de l’autre qui vous parcourent, toutes les parts invisibles de votre corps se mettent à exister, contre les lèvres de l’autre les vôtres deviennent sensibles, devant ses yeux mi-clos votre visage acquiert une certitude, il y a un regard enfin pour voir vos paupières fermées. L’amour, lui aussi, comme le miroir et comme la mort, apaise l’utopie de votre corps, il la fait taire, il la calme, il l’enferme comme dans une boîte, il la clôt et il la scelle. C’est pourquoi il est si proche parent de l’illusion du miroir et de la menace de la mort ; et si malgré ces deux figures périlleuses qui l’entourent, on aime tant faire l’amour, c’est parce que dans l’amour le corps est ici.

extraits de la fin du texte de Michel Foucault, Le Corps utopique, transcription (en Pléiade) d’une création radiophonique prononcée par l’auteur sur France Culture le 21 décembre 1966 ( ici sur Youtube mais sans les textes de littérature qui entrecoupent le texte de Foucault)

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Michel Foucault à propos du livre « Les mots et les choses »


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La pensée de Michel Foucault, comme celle de Claude Lévi-Strauss, reste encore à comprendre, et surtout à servir de tremplin pour l’émergence d’une autre façon de penser, donc d’une autre pensée, d’une autre façon de vivre. Sans doute ces processus sont à l’oeuvre, il y faut le temps et cela se fait de façon diffuse, mais je rêve de réussir avec ma thèse, notamment (avec mes autres textes aussi évidemment), à vraiment basculer dans une autre évidence, comme ces grands esprits nous y invitent. D’où ma méthode, mes dessins etc., mon « dérèglement » comme dirait Rimbaud, « de la méthode » comme dirait Descartes.
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Michel Foucault, Les mots et les choses

velazquezVelazquez, Les Ménines

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« Ici le miroir ne dit rien de ce qui a été déjà dit.

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[Il] restitue la visibilité à ce qui demeure hors de tout regard. Mais cette invisibilité qu’il surmonte n’est pas celle du caché : il ne contourne pas un obstacle, il ne détourne pas une perspective, il s’adresse à ce qui est invisible à la fois par la structure du tableau et par son existence comme peinture. »

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Le mouvement de la vie

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Hortus deliciarum, « Jardin des délices » de la fin du XIIème siècle. Légende en latin : « Deux forces, l’une prend avec elle, l’autre reverse » (Le verbe latin pour « prendre avec elle » nous a donné les mots assumer et assomption). Par l’esprit et l’action l’homme fait tourner la roue de la vie, « les plus puissants finissent par tomber » et la vie, telle l’eau, va de l’avant.

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Une derviche tourneuse de l’ordre fondé au XIIIème siècle par Rûmî  : une paume tendue vers le ciel pour recevoir la grâce, l’autre tournée vers la terre pour l’y reverser.

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Introduction à la vie non fasciste, de Michel Foucault :

« Cet art de vivre contraire à toutes les formes de fascisme, qu’elles soient installées ou proches de l’être, s’accompagne d’un certain nombre de principes essentiels, que je résumerais comme suit si je devais faire de ce grand livre un manuel ou un guide de vie quotidienne :

libérez l’action politique de toute forme de paranoïa unitaire et totalisante ;

affranchissez-vous des vieilles catégories du négatif (la loi, la limite, la castration, le manque, la lacune), que la pensée occidentale a si longtemps sacralisées comme forme du pouvoir et mode d’accès à la réalité.
Préférez ce qui est positif et multiple, la différence à l’uniforme, le flux aux unités, les agencements mobiles aux systèmes. Considérez que ce qui est productif n’est pas sédentaire, mais nomade ;

n’imaginez pas qu’il faille être triste pour être militant, même si la chose qu’on combat est abominable. C’est le lien du désir à la réalité (et non sa fuite dans les formes de la représentation) qui possède une force révolutionnaire ;

n’utilisez pas la pensée pour donner à une pratique politique une valeur de vérité ; ni l’action politique pour discréditer une pensée, comme si elle n’était que pure spéculation. Utilisez la pratique politique comme un intensificateur de la pensée, et l’analyse comme un multiplicateur des formes et des domaines d’intervention de l’action politique ;

n’exigez pas de la politique qu’elle rétablisse des « droits » de l’individu tels que la philosophie les a définis, l’individu est le produit du pouvoir. Ce qu’il faut, c’est désindividualiser par la multiplication et le déplacement les divers agencements. Le groupe ne doit pas être le lien organique qui unit des individus hiérarchisés, mais un constant générateur de « désindividualisation » ;

ne tombez pas amoureux du pouvoir. »

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voir aussi : Héraclite

Et continuons à suivre ce qui se passe en Grèce, où le combat se livre contre la corruption à l’intérieur du pays comme, à l’extérieur, face à l’Europe, contre les abus de la banque et de ses soumis, nos élites.

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De la Pitié à la Mosquée (3). « Êtes-vous nombreux là-dedans ? »

Panno Lazarett1

image trouvée en grand sur le blog d’histoire occupation-de-paris.com

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« Cependant, au début du XVIIe siècle… en haut de l’actuelle rue Cuvier, se construit, sur l’emplacement d’un jeu de paume désaffecté [et de l’actuelle Grande Mosquée], un établissement créé en 1612 par édit de Marie de Médicis, régente du royaume,… dont le nom est tout un programme : « Notre-Dame de la Pitié ». (…) Cet établissement fut d’abord affecté au « renfermement » des mendiants, car depuis longtemps, et malgré la création du « Grand Bureau des Pauvres » par François 1er, le décret de 1525 les menaçant de pendaison, la condamnation du Parlement de 1552 les vouant, enchaînés par deux, au curage des égouts, l’interdiction de 1554 de chanter dans les rues sous peine de mort, l’édit de Charles IX leur promettant les galères, celui d’Henri III les astreignant à l’asile de fous, les mendiants continuaient à envahir Paris comme les mouches les ruisseaux de ses ruelles. » Maximilien Vessier, La Pitié-Salpêtrière

« La Renaissance a dépouillé la misère de sa positivité mystique. Et cela par un double mouvement de pensée qui ôte à la Pauvreté son sens absolu et à la Charité la valeur qu’elle détient de cette Pauvreté secourue. (…) Désormais, la misère n’est plus prise dans une dialectique de l’humiliation et de la gloire ; mais dans un certain rapport du désordre à l’ordre qui l’enferme dans la culpabilité. Elle qui, déjà, depuis Luther et Calvin, portait les marques d’un châtiment intemporel, va devenir dans le monde de la charité étatisée, complaisance à soi-même et faute contre la bonne marche de l’État. Elle glisse d’une expérience religieuse qui la sanctifie, à une conception morale qui la condamne. Les grandes maisons d’internement se rencontrent au terme de cette évolution : laïcisation de la charité, sans doute ; mais obscurément aussi châtiment moral de la misère. (…)

« On a l’habitude de dire que le fou du Moyen Âge était considéré comme un personnage sacré, parce que possédé. Rien n’est plus faux. S’il était sacré, c’est avant tout que, pour la charité médiévale, il participait aux pouvoirs obscurs de la misère. Plus qu’un autre, peut-être, il l’exaltait. Ne lui faisait-on pas porter, tondu dans les cheveux, le signe de la croix ? C’est sous ce signe que Tristan s’est présenté pour la dernière fois en Cornouailles – sachant bien qu’il avait ainsi droit à la même hospitalité que tous les misérables ; et, pèlerin de l’insensé, avec le bâton pendu à son cou, et cette marque du croisé découpée sur le crâne, il était sûr d’entrer dans le château du roi Marc (…)

L’hospitalité qui l’accueille va devenir, dans une nouvelle équivoque, la mesure d’assainissement qui le met hors circuit. Il erre, en effet ; mais il n’est plus sur le chemin d’un étrange pèlerinage ; il trouble l’ordonnance de l’espace social. Déchue des droits de la misère et dépouillée de sa gloire, la folie, avec la pauvreté et l’oisiveté, apparaît désormais, tout sèchement, dans la dialectique immanente des États. » Michel Foucault, Histoire de la folie, « Le grand renfermement »

« Au début du XXIe siècle, la pathologie mentale se place au 3e rang mondial des maladies (source OMS), et voyant les psychoses reculer devant les troubles de l’anxiété et du comportement, devant la dépression surtout (…) Toujours selon l’OMS, la dépression deviendrait en 2020 la première cause d’invalidité dans les pays développés, devant les maladies cardio-vasculaires. (…) De la maladie mentale aux troubles mentaux et de ceux-ci à la « souffrance psychique », au mal-être, c’est une véritable « culture du malheur intime » qui s’est instituée aujourd’hui dans nos sociétés. » (…) La France est au 3e rang mondial des médicaments et au 1er rang européen des psychotropes ». Beaucoup de fous sont à la rue ou en prison. Les troubles mentaux sont disséminés dans toute la société.

« La folie n’est plus, sauf exception, une folie de Grand Guignol, avec ses effrayantes crises hallucinées qui paraîtraient aujourd’hui caricaturales. Il n’y a plus de mur de l’asile, partageant clairement ceux qui sont d’un côté et ceux qui sont de l’autre. On connaît l’histoire du fou qui se penche à la fenêtre de son asile pour demander à un passant : « Êtes-vous nombreux là-dedans ? » Ce n’est plus une blague : nous sommes bel et bien nombreux là-dedans. »

« Cet enfermement des errants, dans des lieux où se conjuguent l’assistance et la répression, est un phénomène largement européen ». « Ce n’est donc qu’à partir des années 1670-1680 que se multiplient les fondations d’hôpitaux généraux dans tout le royaume, et ce très souvent à l’initiative des jésuites, véritables missionnaires de l’enfermement. » Claude Quétel, » Histoire de la folie

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à suivre