Une chasse spirituelle (publication intégrale)

Voici ma Chasse spirituelle, « Opéra des métamorphoses », gracieusement disponible en 10 pdf.

« L’Ouvrante », présentation : Une Chasse spirituelle (1)
– « Acte premier, Littératures » (début : Préhistoire, littérature, mythes, coquille, grotte, étoile… « L’être s’en est allé habiter ailleurs, mais où ? ») : Une Chasse spirituelle (2)
– « Acte premier, Littératures » (suite : Shéérazade, puis… mille et un auteur-es. « Pas de trajet, mille trajets, et les pauses ne sont pas indiquées », comme dit Henri Michaux) : Une Chasse spirituelle (3)
– « Acte premier, Littératures » (deuxième suite : la Pitié-Salpêtrière et Nuit Debout au prisme de la littérature) : Une Chasse spirituelle (4)
— « Acte premier, Littératures » (troisième suite et fin de cet acte : Molière, Poe, Rimbaud et Nouveau, Kafka, et beaucoup d’autres. « Nous t’affirmons, méthode ! » s’écrie le poète des Illuminations) : Une Chasse spirituelle (5)
– « Tableau : des Anciens » (avant d’entrer dans le deuxième acte, quelques passages traduits d’auteurs anciens, du grec et du latin) : Une Chasse spirituelle (6)
– « Acte 2 : Bible et Évangile » (traductions et commentaires) : Une Chasse spirituelle (7)
– « Tableau : des Modernes » (avant d’entrer dans le troisième acte, quelques poètes de différentes langues, toujours dans mes traductions) : Une Chasse spirituelle (8)
– « Acte trois : Coran » (essentiellement, commentaire) : Une Chasse spirituelle (9)
– « Dénouement » : Une Chasse spirituelle (10)

Plus d’un million de signes pour déchiffrer des myriades de signes laissés par les humains depuis l’aube de l’humanité. À travers les structures anthropologiques de l’imaginaire, et à travers certains faits historiques, apparaissent, dès avant Homo Sapiens et jusqu’à nos jours, des invariants et des variations de ce qui fonde notre être-humain, tel qu’il s’exprime à travers ses constructions et élaborations poétiques. Qu’il s’agisse d’un cercle de stalactites dressées par des Néandertaliens dans la grotte de Bruniquel ou de mystères que l’auteure éclaire dans les « Illuminations » de Rimbaud, qu’il s’agisse de l’expérience de dépassement de l’humain par l’humain dont témoignent une Vénus préhistorique, un sonnet de Shakespeare, des textes de Victor Hugo ou d’Edgar Poe, l’Odyssée ou les Mille et une nuits, une peinture de Vélasquez ou un tableau de Magritte…

De très nombreuses productions de l’imaginaire humain sont convoquées, analysées, comparées, à la lumière notamment de la pensée des Présocratiques, et de toutes disciplines et sciences susceptibles d’éclairer cette recherche. Sont interrogés les mythes convoqués aussi bien par Freud que par la Bible ou le Coran, deux Livres dont l’auteure donne de nombreuses analyses. Et, à travers des exemples choisis, diverses formes du mal à l’œuvre dans l’Histoire, passée ou contemporaine, comme dans la littérature de nombreux siècles. Enfin, les explorations de poètes aptes à transcender la malédiction de la violence par illuminations et bonds « hors du rang des meurtriers », selon la formule de Kafka.

Le livre entier, en ebook ou livre papier, est disponible ici

Voir aussi : « Pourquoi je publie en ligne »

En couverture du livre, l’une de mes peintures

*

Thersite ou Homère parrésiaste : Iliade II, 211-244 (ma traduction)

Thersite est présenté comme laid parce que la vérité qu’il présente est laide. Certes c’est un aspect de la vérité, qui en a d’autres, mais c’en est un. On ne me fera pas croire qu’Homère ne s’identifie pas en partie à lui, diseur de vérité, parrésiaste menacé par les puissants et rejeté par les autres. À mon sens, c’est justement à cause de cette menace et de ce rejet qu’Homère utilise un personnage qu’il a l’air de mépriser pour lui faire dire des vérités sans trop risquer les coups de bâton. Sinon, pourquoi lui donner la parole, pourquoi écrire (oui, je parle d’écrire, car je vois, en lisant çà et là de savants hellénistes, qu’Homère ait écrit ses textes est très sérieusement estimé vraisemblable, ou du moins complètement possible) – pourquoi écrire, donc, ce vigoureux passage, reprenant des reproches plus tôt exprimés par Achille à l’encontre d’Agamemnon, avec plus de force encore quand ils sont dits par un humble ?

*

Les hommes enfin s’assoient et se tiennent en place.
Seul Thersite, intarissable bavard, continue à criailler ;
Il connaît en son cœur un tas de mots inappropriés
Et vains, inconvenants, pour s’en prendre aux rois,
215 Et essayer de faire rire les Argiens ;
C’est l’homme le plus laid venu sous les murs de Troie ;
Il est cagneux, boiteux d’une jambe, et se tient
Voûté, les épaules affaissées sur le torse ; par-dessus,
Un poil rare fleurissant sur une tête pointue.
220 Il est surtout odieux à Achille et à Dévor,
Qu’il insulte tous deux ; cette fois, avec des cris aigus,
C’est au divin Agamemnon qu’il adresse ses reproches ;
Car terribles sont au cœur des Achéens la rancune
Et la colère contre le roi. L’invectivant, il hurle :

225 « Atride, de quoi te plains-tu ? de quoi as-tu besoin
Encore ? Ton campement est plein d’airain, il est plein
De femmes de premier choix, celles que nous, les Achéens,
Nous te donnons, à toi d’abord, quand nous prenons une ville.
Ou manques-tu encore d’or, de l’or que t’apporterait
230 Un Troyen dompteur de chevaux, en rançon pour son fils
Que moi ou un autre Achéen aurions capturé ?
Ou d’une nouvelle femme avec qui faire l’amour,
En la retenant pour toi, à l’écart ? Non, je ne trouve
Normal qu’un chef plonge dans le mal les fils des Achéens.
235 Ô ventres mous, cœurs vils, Achéennes, et non plus Achéens,
Rentrons à la maison avec nos nefs, et laissons-le là,
À Troie, savourer ses privilèges, qu’il voie
Si nous allons venir à son secours, ou pas.
Lui qui maintenant offense Achille, un homme bien supérieur
240 À lui : il lui a enlevé sa part, et il la garde.
Mais Achille laisse se calmer sa colère en son cœur ;
Sinon, Atride, c’eût été ta dernière brimade. »

Ainsi, insultant, parle à Agamemnon, berger des peuples,
Thersite ;

*

Je suis absolument bouleversée par tout ce que je trouve dans l’Iliade. Je ne m’attendais pas à tant, à si fort. Dans la nuit, l’image qui m’est venue est celle du bac révélateur dans lequel apparaît la photographie (j’ai pratiqué cela à vingt ans, avant la photo numérique). Jusque là, je n’avais lu que des extraits de ce poème, et seulement en traduction. Vivre avec, le vivre comme je le fais en le traduisant à haute intensité, en donne une tout autre vision. Une autre vision d’Homère que celle qu’il donne de lui dans l’Odyssée. Après environ 900 vers traduits ce midi, en sept jours pile donc, depuis que j’ai commencé, dimanche après-midi dernier (ayant terminé le matin même de traduire les dernières dizaines de vers des Bucoliques), je commence à avoir aussi une idée du commentaire qui accompagnera ma traduction.

Le quasi-omniscient : de nos rêves à Homère

Les rêves sont à mon sens l’une des manifestations de notre état de conscience le plus éveillé, état de conscience dont l’alphabet est notre physiologie. Du moins nos rêves que je dirais « en vers », nos rêves poétiques, par opposition aux rêves prosaïques qui ne sont que des expressions de nos inquiétudes ou de nos désirs du quotidien – et qui ont leur utilité. L’improprement appelé « inconscient » devrait presque être appelé plutôt « omniscient », tant il est supérieur à notre connaissance « consciente » du monde et de l’être. Ce que nous appelons ordinairement conscience est en réalité un état de semi-conscience, ne saisissant du monde, de l’être, du vrai, que des représentations mentales prosaïques, limitées non par notre raison mais par notre hubris, comme disent les Grecs.

Dans le monde d’Homère, quasiment tout et chacun est divin, plus ou moins et quasiment, sous tel ou tel aspect. Et tel ou telle est « le plus » quelque chose – le plus beau, le plus fort, la plus intelligente…, mais quasiment toujours après tel ou telle autre, qui lui-même ou elle-même vient après tel ou telle autre pour telle ou telle qualité. « Quasiment » est la clé de cette divinité, qui est ouverture infinie sur l’infini. Sans ce « quasiment », la conscience est fermée. Les prétendants pleins d’hubris sont une illustration de la conscience fermée. Ils ne voient pas au-delà d’eux-mêmes. Leurs appétits sont dévorants parce qu’ils tournent en rond dans un cercle fermé, sans échappatoire – et c’est ainsi qu’eux-mêmes finiront. Dans le cercle enfermant de l’idolâtrie, cette prison de l’esprit.
Ce qu’on appelle polythéisme est chez les Grecs l’expression ultime de ce refus de l’idolâtrie exprimé par le « quasiment » grec. Dieu a maints aspects, maintes formes de divinités, mais aucun de ces aspects, aucune de ces formes, ne prétend être Dieu. Même « Zeus le père » a lui-même des parents, des sœurs et frères, des enfants, et il parlemente avec les autres dieux pour prendre telle ou telle décision. Aucune image du divin dans le panthéon grec ne peut être considérée, ni se considérer elle-même, comme définitive. La divinité est mosaïque, contenue dans chacun de ses éléments, mais non exclusivement.

Homère emploie parfois le mot dieu, « théos » comme sujet sans article. La plupart du temps, on traduit le mot avec article : un dieu. Pour s’accorder à un contexte polythéiste. C’est ce que j’ai fait, au début. Mais à la réflexion, au fil de la traduction, il m’est apparu qu’il n’était pas plus inexact de traduire, au moins parfois, par « Dieu », sans article et avec majuscule. Puisque Homère ne met pas d’article, et puisque un nom commun sujet sans article devient nom propre. Homère n’ignore pas Dieu comme absolu, seulement il évite d’en faire trop mention pour ne pas tomber dans l’hubris religieuse. Une seule fois dans le texte Athéna dit « moi, je suis Dieu », que l’on peut traduire aussi « moi, je suis dieu », pour, encore une fois, éviter l’hubris. L’entendre dire « moi, je suis Dieu », c’est donner une idée de la mosaïque infinie dont elle est une part, de par son essence de « dieu ». C’est entendre la voix du Principe qui s’exprime à travers les dieux, comme à travers nos rêves non prosaïques.

En écoutant les cours de Michel Zinc au Collège de France sur les romans du Graal, j’ai été frappée par sa remarque selon laquelle toute littérature commence par la poésie puis devient prose. Les grands textes fondateurs sont écrits en vers. Le passage à la prose, dit Michel Zinc, est censé exprimer des vérités, contrairement à l’univers poétique. Nos librairies sont pleines de livres en prose, de prose sans poésie ou pauvre en poésie. Donc pleines de vérités limitées, tournant en rond dans un monde humain, trop humain, inconscient de la grandeur du monde et de l’être.

La musique des oiseaux

« Pendant des années, l’intentionnalité était considérée comme une caractéristique intrinsèquement liée au langage chez l’humain. Ces dernières années, la liste de critères à remplir pour pouvoir parler d’intentionnalité dans le domaine des communications animales a été revue ».
La science évolue, et souvent parvient, par ses moyens, à rejoindre ce que certains humains ont compris par l’observation intime. Par exemple, il y a encore peu de temps, les pédiatres croyaient que les sourires des bébés n’existaient pas, n’étaient que des grimaces de digestion. Maintenant il est admis qu’il faut différencier, comme le faisaient déjà les parents suffisamment attentifs, les grimaces de digestion et les sourires des bébés, qui existent bel et bien. Il en va de même pour le chant des oiseaux, et pour d’autres comportements animaux. La vieille tradition religieuse anthropocentrique a formaté les esprits à ne voir que mécaniques chez les animaux. Les dernières recherches sortent heureusement de ce faux schéma, qui concourt à la destruction de la nature, trop peu respectée comme entité vivante à l’égal des humains.
Je republie cet article de l’éthologiste Sébastien Derégnaucourt, initialement paru dans The Conversation.

Sifflements, chants et gazouillis, mais que disent les oiseaux ?

Un roitelet à triple bandeau (Regulus ignicapilla).
Wikimédia, CC BY-NC-ND

Sébastien Derégnaucourt, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

Les oiseaux utilisent différents types de vocalisations produites dans différents contextes : maintien du contact avec les congénères, alarme en présence d’un prédateur, défense du territoire, attraction d’un partenaire sexuel…

À l’instar de l’espèce humaine, plus de la moitié des espèces d’oiseaux sont capables d’imiter les sons produits par des congénères. Chez de nombreuses espèces, cette capacité dépasse même le cadre du répertoire vocal spécifique : il peut s’agir de sons produits par d’autres espèces, de sons de l’environnement, voire de mélodies musicales.

Jusqu’à quel point les vocalisations produites par les oiseaux peuvent-elles nous renseigner sur leurs capacités cognitives et leur état interne : à quoi pensent-ils ? que ressentent-ils ?

En 1974, le philosophe Thomas Nagel publie un article au titre suivant : « Quel effet cela fait-il d’être une chauve-souris ? ». Selon lui, comme Jakob Von Uexküll qui l’a précédé dans cette réflexion avec la notion d’Umwelt (le monde propre de chaque espèce), nous n’avons aucun moyen de se mettre à la place d’un animal d’une autre espèce et de pouvoir ainsi appréhender son expérience de vie. Mais l’éthologiste possède néanmoins des outils pour étudier la communication chez les animaux et proposer des hypothèses vérifiables par l’expérimentation, à la fois en laboratoire mais aussi sur le terrain.

Avant de s’intéresser aux messages véhiculés par les vocalisations chez les oiseaux, il faut rappeler qu’il en existe près de 10 000 espèces différentes. Chaque espèce représente une histoire différente, bâtie au fil de centaines de milliers voire de millions d’années. Il faut donc prendre en considération les conditions socio-écologiques de chaque espèce et son histoire évolutive pour mieux appréhender ce que ses représentants communiquent vocalement.

10 000 espèces d’oiseaux sont répertoriées à ce jour.
Nouveau Larousse illustré, Claude Augé, planche oiseaux (1898)

Talents d’imitation

Comme les humains, près de la moitié des espèces d’oiseaux sont capables d’imiter les sons de leur environnement social, principalement ceux produits par des individus conspécifiques. Ces espèces appartiennent à trois groupes taxonomiques différents : les psittacidés (perruches et perroquets), les trochilidés (colibris) et les oscines (environ les deux tiers des espèces de passereaux tels que le merle noir, le rossignol philomèle, le canari).

Parmi les vocalisations produites par les oiseaux par apprentissage, c’est le chant des oscines qui a fait l’objet du plus grand nombre d’études. Chez le diamant mandarin, on a découvert que seuls les mâles chantent et que le chant est appris pendant une période sensible de la vie précoce, comprise entre 25 et 90 jours environ après l’éclosion.

Chez d’autres espèces comme le canari, le chant peut changer au cours de la vie, d’une saison à une autre. Enfin, si pour certaines espèces, ces changements peuvent s’étaler sur plusieurs semaines voire sur plusieurs mois, certaines espèces sont capables de modifier quasi-instantanément leurs vocalisations pour imiter un modèle. Certaines espèces sont également capables d’imiter des sons de leur environnement sonore. L’apprentissage de mots humains par certaines espèces en est l’exemple le plus emblématique. C’est le cas chez de nombreuses espèces de psittacidés et de corvidés mais aussi chez certaines espèces d’oscines comme l’étourneau sansonnet.

Au Siècle des Lumières, dans les milieux aristocratiques en France et dans d’autres pays européens, on entraînait ainsi des oscines (canaris, rossignols…) à imiter des mélodies musicales.

Décoder les vocalisations

Si des vocalisations ont été décrites chez toutes les espèces d’oiseaux recensées, certaines espèces ne vocalisent pas ou peu alors que d’autres ont un répertoire vocal riche de plusieurs types différents de vocalisations émises dans des contextes différents.

Cette description se trouve facilitée depuis la deuxième moitié du XXe siècle par la possibilité d’enregistrer et d’analyser les productions vocales des oiseaux, voire de les synthétiser avant de les diffuser. Cette procédure permet de tester la réaction des oiseaux à des stimuli naturels ou artificiels, et d’essayer ainsi de décoder le message véhiculé en identifiant les sons ou les paramètres acoustiques pertinents dans la transmission du message.

Sonagramme d’un chant de diamant mandarin. Le sonagramme est une représentation graphique d’un son, avec le temps en abscisse et la fréquence en ordonnée.
Author provided

Le travail consiste dans un premier temps à décrire le répertoire vocal : classer les vocalisations en fonction de leur contexte d’émission et de leur sémantique, en utilisant parfois des onomatopées et/ou des mots humains pour faciliter leur identification.

Fleurs et oiseaux au fil des mois : neuvième mois (détail), Aibika, œillets, cotonnier et mésange. Œuvre de Sakai Hōitsu (1761-1828). Kakemono, peinture sur soie.
Jean‑Pierre Dalbéra/Flickr

En 1871, dans l’ouvrage qu’il consacre à l’évolution humaine et à la sélection sexuelle, Charles Darwin souligne déjà que « les sons émis par les oiseaux offrent, à plusieurs égards, l’analogie la plus proche du langage […] ». Comme pour le langage humain, les vocalisations produites par les oiseaux ont différentes fonctions qui ne sont pas mutuellement exclusives. Parmi les fonctions du langage définies par le linguiste Roman Jakobson en 1963, seule la fonction métalinguistique (la possibilité de parler du code lui-même à savoir le langage chez l’humain) n’est pas observée dans les autres communications animales. La fonction expressive fait référence aux motivations de l’émetteur et dépend aussi de ses caractéristiques intrinsèques, de ce que l’on résume comme l’état interne de l’animal : son état physiologique, ses émotions.

L’influence des états émotionnels

Si certaines vocalisations peuvent être émises dans des situations différentes (par exemple des cris de contact lors de la communication entre individus d’un groupe social, ou des cris d’alarme lors de la détection d’un prédateur), la structure acoustique de certains cris peut être modifiée en fonction de l’état émotif de l’émetteur. Par exemple, chez le diamant mandarin mâle, la structure spectrale du cri de contact produit en présence d’un congénère est différente de celle du cri produit lorsque l’émetteur est isolé et stressé. La diffusion de ces cris de contact produits par un individu stressé entraîne une augmentation de corticostérone, l’hormone du stress, chez les oiseaux testés, ce que l’on peut caractériser comme une contagion émotionnelle.

Toujours dans le registre des émotions, des développements récents en neurobiologie viennent alimenter les réflexions autour du plaisir. Chez les oscines, on considère que le chant qui est l’apanage des mâles chez de nombreuses espèces, est impliqué dans la sélection sexuelle. Ainsi, suivant l’espèce considérée, le chant servirait à défendre un territoire et/ou à attirer des partenaires sexuelles potentielles.

Chez les femelles de bruant à gorge blanche, on a observé l’activation des circuits de récompense dans le cerveau des femelles lors de l’écoute des chants. L’activation de ces voies dopaminergiques est souvent associée au plaisir à partir des travaux réalisés chez l’humain. Plus encore, on a montré l’activation de ces circuits cérébraux lors de la production du chant chez les mâles de plusieurs espèces. Jusqu’à présent, cette dimension hédoniste du chant chez les oscines avait été occultée par d’autres aspects plus pragmatiques. Par exemple, il a été proposé que le chant, par sa durée ou sa composition sonore, puisse être un indicateur honnête des capacités reproductives ou cognitives de l’émetteur. Mais une analyse approfondie des travaux menés jusqu’à présent ne permet pas de valider ces hypothèses, en grande partie du fait d’une forte variabilité interspécifique.

Dans certains cas, les vocalisations peuvent aussi avoir une fonction référentielle et renseigner sur des éléments de l’environnement, comme la présence de prédateurs. Chez la mésange japonaise, les oiseaux produisent des cris différents pour désigner différents types de prédateurs.

Chez le toui à lunettes (psittacidé), les individus utilisent des cris distincts pour interpeller chaque individu du groupe. De nombreuses vocalisations ont aussi une fonction phatique dans le maintien du contact, en particulier chez les espèces sociales. Enfin, d’autres fonctions que l’on retrouve chez l’humain posent question chez les animaux non humains et chez les oiseaux tout particulièrement : la fonction conative et la fonction poétique.

Une source d’inspiration

Concernant la fonction conative, c’est la question de l’intentionnalité des vocalisations chez les animaux non humains qui fait débat. Dans les exemples cités ci-dessus (cris de contact chez le diamant mandarin, cris d’alarme de la mésange japonaise), on pourrait interpréter ces cris comme une représentation de l’état interne de l’émetteur, sans volonté de sa part de modifier le comportement du ou des réceveur(s) potentiel(s) et par là même sans avoir forcément besoin de leur prêter des capacités cognitives, comme des attentes ou des intentions.

Pendant des années, l’intentionnalité était considérée comme une caractéristique intrinsèquement liée au langage chez l’humain. Ces dernières années, la liste de critères à remplir pour pouvoir parler d’intentionnalité dans le domaine des communications animales a été revue afin de permettre d’explorer ses aspects phylogénétiques.

Concernant la fonction poétique qui renvoie aussi à la notion d’esthétique, c’est le chant des oscines que l’on peut convoquer pour l’illustrer. Le chant de différentes espèces a inspiré de nombreux compositeurs célèbres comme Ludwig Van Beethoven ou Olivier Messiaen : on retrouve de la musicalité dans certaines de ces productions sonores avec des moments de tension et de relaxation. Le chant pourrait donc être aussi perçu comme une activité artistique, renvoyant à la dimension hédoniste de ce signal évoquée précédemment.

Si les travaux sur le chant des oscines ont jusqu’à présent mis en exergue les parallèles avec le langage chez l’humain, ils peuvent aussi potentiellement alimenter les réflexions autour de la musique, son évolution voire ses aspects phylogénétiques.

Avec leurs vocalisations diverses et variées, les oiseaux occupent une place importante dans l’univers sonore de la planète et nous avons encore beaucoup à découvrir sur ce qu’ils nous en disent.


Retrouvez Sébastien Derégnaucourt pour sa conférence à la Cité des sciences sur le thème de la communication chez les oiseaux, le 16 janvier 2020 à 19 heures.The Conversation

Sébastien Derégnaucourt, Éthologiste, professeur des universités, directeur du laboratoire « Éthologie, cognition, développement », Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Archéologie : une immersion dans la préhistoire à Tautavel

Retour vers le futur ? Je suis allée sur les fouilles de Tautavel il y a une vingtaine d’années et me suis entretenue plusieurs fois avec Henry de Lumley sur cet humain très ancien, le plus ancien trouvé en France, qu’est l’homme de Tautavel ; je trouve beau et émouvant de pouvoir visualiser les paysages, avec leurs animaux et leur végétation, tels qu’ils ont été depuis les six cent mille dernières années. Je republie donc cet article paru dans The Conversation.

Archéologie : une immersion dans la préhistoire à Tautavel grâce à la réalité virtuelle et à l’intelligence artificielle

Une plate-forme permet de simuler l’environnement préhistorique de la vallée de Tautavel au cours d’un épisode glaciaire il y a 550 000 ans.
Auteurs, Fourni par l’auteur

Nicolas Boulbes, Université de Perpignan; Bernard Quinio, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières et Sophie Grégoire, Université de Perpignan

Pouvoir se promener dans une grotte habitée il y a plus de 500 000 ans, visualiser les restes d’une occupation humaine puis sortir dans la vallée qui la borde pour observer la faune et la flore de cette époque : voilà le rêve des archéologues du site de Tautavel, dans les Pyrénées-Orientales.

Aujourd’hui, ce rêve devient presque réalité avec le projet Schopper porté par l’Agence nationale de la recherche. Autour de celui-ci gravitent cinq partenaires français : trois laboratoires (CERP-HNHP, CEROS et LIX) et deux entreprises (Craft.AI et Immersion Tools) qui créent ensemble des solutions technologiques novatrices appliquées à la recherche en archéologie.

Ce projet nous a permis d’aboutir notamment à une technologie générant les paysages de la vallée de Tautavel fréquentée par les hommes préhistoriques au cours de périodes climatiques contrastées (glaciaire et interglaciaire), entre 600 000 ans et 90 000 ans avant le présent.

La simulation est alimentée par les paramètres climatiques (température, humidité) obtenus par des modèles de machine learning (apprentissage automatique) appliqués aux périodes passées. Elle permet de positionner les espèces végétales selon leurs aptitudes écologiques et les animaux qui se déplacent et se nourrissent en fonction des ressources disponibles et de leur éthologie.

Associé au développement de l’ensemble de la vallée en 3D immersif, le résultat offre aujourd’hui aux chercheurs archéologues la possibilité de se déplacer à l’échelle 1 :1 dans la vallée afin d’apprécier le relief du terrain et les distances, la densité du couvert végétal, les zones de franchissement de barrières naturelles, de regroupement et de passage des animaux. Autant de repères importants pour appréhender la mobilité des chasseurs-cueilleurs. Il est également possible d’observer des dispositions de flores dont les pollens ont été retrouvés fossilisés dans la grotte, ou encore de suivre l’évolution du paysage.

54 ans de fouilles

À l’origine de cette reconstitution virtuelle, on retrouve « Schopper », un simulateur qui permet de tester des hypothèses sur l’environnement et les comportements des hommes préhistoriques dans un environnement immersif reconstitué. Le principe est dans un premier temps d’apprendre des données archéologiques, pour ensuite formuler des hypothèses sur le comportement ou sur l’environnement, et enfin observer les mécanismes et impacts de ces hypothèses dans l’environnement reconstitué.

Ce simulateur est le résultat de deux plates-formes en interaction.

Deux plates-formes interagissent pour explorer la faune et la flore avoisinant la grotte de Tautavel. La vallée au cours d’un interglaciaire il y a 500 000 ans.
Auteurs, Fourni par l’auteur

La première repose sur la base de données du laboratoire de recherche en préhistoire situé à Tautavel, en charge de la fouille du site pilote du projet, la Caune de l’Arago. Ce gisement du paléolithique inférieur d’intérêt mondial a livré, entre autres, les plus vieux fossiles humains sur le territoire français.

Grâce aux travaux du préhistorien Henry de Lumley, le CERP a constitué une base de données qui mémorise 54 ans de fouilles avec une méthodologie structurée. Elle contient près de 500 000 objets (ossements d’animaux, industries lithiques…), correspondant à une cinquantaine de moments d’occupation de la grotte, ainsi que des prélèvements (sédiments, pollens…).

Pour exploiter cette base de données, Craft.AI, start-up spécialisée dans l’intelligence artificielle (IA), a développé pour Schopper un moteur qui permet de tester des hypothèses scientifiques. Il est ainsi possible d’interroger par exemple la durée des périodes d’occupation de la grotte, la fonction qu’elle avait pour les hommes du passé, mais aussi les conditions climatiques.

La deuxième plate-forme est réalisée par l’équipe d’Immersion Tools, spécialisée dans l’intégration d’outils de présentation visuelle innovants. Elle offre aux archéologues la possibilité d’interagir en réalité virtuelle, en immersion, avec la base de données dans la grotte modélisée en 3D comme le montre l’animation ci-dessous.

Chaque objet est matérialisé par un parallélépipède de couleur correspondant à sa nature. Leur position spatiale au moment de leur découverte à la fouille, leur orientation et leur inclinaison sont respectées. Les chercheurs ont accès à une palette d’outils leur permettant de mesurer les distances entre les objets, d’afficher des scans 3D ou le carroyage, ou encore de se déplacer en suivant les mouvements du corps ou par « téléportation ».

Deux approches pour entraîner l’IA

Pour fonctionner, un outil d’IA a besoin d’apprendre. Quand il s’agit d’un apprentissage supervisé, comme c’est le cas de Schopper, il faut lui donner des données « étiquetées », associant par exemple un ensemble de restes de flore et de faune avec un certain climat.

Deux difficultés majeures se présentent ici en archéologie. Tout d’abord, le volume de données est faible. Les données proviennent de plusieurs disciplines académiques et sont donc assez hétérogènes. Elles restent de plus difficiles à interpréter : comme personne n’était là il y a 400 000 ans pour savoir s’il faisait chaud ou froid, il paraît difficile de savoir dans quelles conditions climatiques se développait une plante dont nous retrouvons un fossile de pollen.

Nous avons donc dû adapter les modes d’entraînement de l’IA à ces contraintes spécifiques de l’archéologie. Le premier mode d’entraînement proposé dans Schopper repose ainsi sur l’« actualisme » : il s’agit d’admettre que ce qui se passe maintenant est similaire à ce qui se passait il y a longtemps (dans certains cas). Cela nous permet d’avoir accès à un plus grand volume de données en enrichissant les données préhistoriques avec des données actuelles.

On suppose par exemple que le renne chassé par l’homme de Tautavel il y a 450 000 ans possède la même écologie que le renne actuel. Cela revient à émettre l’hypothèse qu’il vivait sous un climat relativement froid dans des régions arctiques ou subarctiques. Le chêne vert, dont les grains de pollens sont prélevés dans certains niveaux de la Caune de l’Arago, devrait, lui, rester typique du cortège méditerranéen actuel, thermophile et résistant à la sécheresse.

Pour la faune, nous nous référons notamment à une importante base de données WWF listant les espèces de vertébrés de l’ensemble des écorégions du globe. Celles-ci représentent autant de points de données nourrissant l’apprentissage en associant aux animaux les caractéristiques de leur environnement. Ce peut être le biome terrestre, une valeur de température moyenne annuelle, ou encore un total des précipitations en millimètres sur l’année.

D’après l’IA, les thèses des experts ne reposent pas toujours exactement sur les arguments qu’ils énoncent.
Fourni par l’auteur

Le deuxième mode utilisé a pour point de départ des « dires d’experts ». Un archéologue selon sa spécialité va par exemple déduire d’un ensemble de données que les hommes à une certaine date n’avaient résidé que brièvement dans la grotte.

L’IA vient alors interroger les mêmes éléments pour identifier ceux qui ont poussé, d’après elle, le chercheur à donner cet avis. Il peut d’ailleurs arriver que l’algorithme déduise que les variables décisives dans la décision finale diffèrent de celles énoncées par l’expert dans ses articles.

Exploitation des modèles

Une fois ainsi les données préparées, débute une série d’aller-retour qui visent à identifier les paramètres optimaux. Elle est entrecoupée d’étapes de validation permettant de déterminer la qualité de l’apprentissage du modèle ainsi que son pouvoir de généralisation. En ce sens, le machine learning suit le principe du rasoir d’Ockham où une modélisation plus simple est préférée à une explication trop complexe.

Les modèles se voient enfin appliqués pour comprendre, dans la région de la Caune de l’Arago et à différentes époques, le biome, le type de climat, la température, la quantité de précipitations ou la durée d’occupation et la fonction du site.

Des algorithmes d’explication tels que SHAP sont par ailleurs utilisés afin de comprendre comment un modèle aboutit à une décision et pas une autre. Cela permet notamment aux archéologues qui ne sont pas experts en machine learning d’appréhender les processus décisionnels mis en œuvre dans les modèles qu’ils utilisent.

Reste maintenant à approfondir le traitement par le modèle de ce qui touche aux comportements de nos ancêtres. Cela se heurte malheureusement aux difficultés d’établir des référentiels solides d’apprentissage avec peu de données sur des périodes aussi anciennes. Le consortium du projet travaille néanmoins sur de nouvelles pistes techniques pour améliorer la performance de l’IA et ajouter de l’immersion par le son. Ce sera la suite des développements de Schopper.


Ce papier a été rédigé avec Philippe Carrez, fondateur d’Immersion-Tools, et Matthieu Boussard, ingénieur Recherche et Développement chez Craft.AI, deux partenaires du projet Schopper.The Conversation

Nicolas Boulbes, Ingénieur d’études en paléontologie & archéozoologie, Université de Perpignan; Bernard Quinio, MCF en système d’information, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières et Sophie Grégoire, Maître de conférences en Préhistoire, Université de Perpignan

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Opérations poétiques et mathématiques

Dans son livre Les mythes d’Homère, Félix Buffière rappelle les incessantes attaques des philosophes, dès l’Antiquité, contre Homère. De ces attaques, celle qui retient le plus mon attention est celle d’Épicure et de sa secte qui, selon Plutarque, proscrivaient à la fois l’étude des mathématiques et celle de la poésie. J’en déduis d’une part qu’Épicure proscrivait l’étude du réel, d’autre part que la poésie réelle est celle dont la nature est comparable à celle des mathématiques. C’est bien ainsi que je l’entends, en tout cas. C’est d’ailleurs pourquoi, en poésie, la langue est comptée, par des pieds, des rimes, des strophes et tout autre système métrique. Mais surtout, comme la mathématique, la langue y est un univers en soi, qui ouvre un champ d’exploration infini. Ce que ne comprennent pas les philosophes, qui utilisent la langue comme les commerçants utilisent les chiffres, pour leurs affaires, de façon irrémédiablement finie.

Pour autant, il n’y a pas de philosophie plus puissante que celle de la grande poésie. Que beaucoup n’y entendent rien n’empêche pas que la réalité soit. Eppur si muove, comme aurait dit Galilée. Calme bloc ici bas chu, comme dit Mallarmé.

S’employer à démontrer ce qu’il faut démontrer, voilà une opération aussi poétique que mathématique. Je m’emploie tant que je peux, on verra bien.

Une réflexion sur la culture et l’identité

Pénélope, par Domenico Beccafumi (wikimedia)

Pénélope, par Domenico Beccafumi (wikimedia)

Ulysse vient d’embarquer sur le bateau qui va enfin le ramener directement chez lui, voilà où j’en suis, joyeusement, ce soir. Quand je traduisais la Genèse, j’avais été émerveillée de découvrir que le mot hébreu pour dire « pupille » était le mot qui signifie dans cette langue « petit homme », parce qu’on y voit le reflet de l’homme en petit. J’ai découvert aujourd’hui, pas dans Homère mais dans le dictionnaire de grec, que le mot qui signifie « jeune fille » en grec ancien signifie aussi « pupille », pour la même raison – sauf que les Grecs, plutôt qu’un homme, y voient une jeune fille.

Encore une perle sexiste de traducteur : il est un mot grec qui signifie « irréprochable » mais sans aucune valeur morale, c’est une épithète honorifique très fréquente, accordée aux héros ou aux dieux notamment. Et les traducteurs écrivent donc « irréprochable », sans y mettre de sens moral, comme il se doit, chaque fois que l’épithète est attribuée à un personnage masculin. Mais lorsque Ulysse, parlant de Pénélope, emploie la même épithète, un tel traduit l’épithète par « vertueuse », un autre par « sans tache »… Ma parole, ces mecs, jusqu’à récemment, sont obsédés par la chasteté des femmes ! Et ce ne sont pas des Méditerranéens traditionnels, ni des musulmans, mais bien des hommes de la culture des Lumières. Sans cesse en train de qualifier les femmes de l’Odyssée de chastes quand Homère les dit sensées, ou courageuses, etc., enfin douées de qualités diverses comme les hommes – où j’en suis de ma traduction, au début du Chant 13 (sur 24), je n’ai vu Homère employer l’épithète signifiant chaste que pour la déesse Artémis, en effet fameuse pour son refus des hommes et sa chasteté délibérée. Homère ne juge pas plus la sexualité des femmes que celle des hommes. La chasteté des femmes n’est pas une vertu vantée dans l’Odyssée, qui décrit certes un monde patriarcal, mais d’un autre patriarcat et d’une autre culture que la nôtre, même si la nôtre en découle en grande partie. Je n’ai pas vu précisé que Pénélope était restée chaste en l’absence d’Ulysse. C’est ce qui est sous-entendu, mais enfin il est aussi sous-entendu qu’elle a flirté, acceptant de temps en temps des cadeaux ou faisant des promesses à tel ou tel, voire plus, qui sait ? Ce n’est pas le souci d’Homère, c’est pourquoi il n’est pas plus précis. Elle est la reine, une femme de pouvoir et de responsabilité, elle ne veut pas céder le trône et le domaine qui doivent revenir à son fils sinon à Ulysse, voilà l’essentiel.

Le fait est que tous les traducteurs d’Homère dans nos contrées chrétiennes l’ont traduit à partir de leur culture chrétienne, de leur regard chrétien – même s’ils étaient athées, l’athéisme étant une des multiples formes du christianisme. C’est pourquoi nous n’avons pas encore lu vraiment Homère. Il est vrai que c’est un effort de déculturation colossal que de s’extraire de sa culture, du regard biaisé de sa culture, pour en contempler une autre, surtout si elle est éloignée dans le temps, sans représentants vivants. C’est un effort de nature scientifique, l’effort vers lequel tendent les scientifiques, l’effort du regard le moins subjectif possible. Mais c’est cela, l’arrachement à la prison culturelle. À l’heure où nous parlons tant de culture et d’identité, prendre et faire prendre conscience que la culture et l’identité libèrent autant par l’effort de s’en extraire que par l’effort de les trouver, et jamais uniquement par l’un ou l’autre effort.

La leçon de Tantale

Finissant de traduire le chant XI, une visite aux enfers très antérieure à celle de Dante mais non moins puissante ni moins belle – plus, même, à mon sens, ne serait-ce que par son caractère originel – j’arrive au supplice de Tantale et j’ai pitié de lui qui, debout dans un lac, de l’eau jusqu’au menton, et assoiffé, ne peut boire, car dès qu’il se penche, l’eau se tarit, « et la terre noire apparaît autour de ses pieds » ; une multitude de beaux fruits pendent au-dessus de sa tête, mais dès qu’il tend la main pour les cueillir, le vent les emporte jusqu’aux « sombres nuages ».

Tantales en tous genres, que ne sortez-vous tout simplement de tel funeste lieu ? À pied, à la nage, comme vous voulez, partez, au lieu de vous obstiner à essayer de saisir ce qui est insaisissable. Ailleurs l’eau et les fruits sont encore meilleurs, et vous pourrez boire, cueillir et manger.

Tantale est supplicié pour avoir donné son enfant à manger aux dieux, par ruse. Pour sortir du supplice il faudrait qu’il soit capable de reconnaître son crime mais il ne l’est pas, voilà ce qui le paralyse et le supplicie.

Le progrès, la croyance, les morts

Certains croient au progrès, d’autres croient qu’il n’y a pas de progrès. Moi je ne crois rien, je me contente de progresser (à la course, par exemple). Comme toutes celles et tous ceux qui aiment progresser et font en sorte de progresser, pendant que d’autres espèrent ou fustigent le progrès.

Le progrès ne peut être un bloc monolithique, ni pour l’humanité, ni pour l’individu. Il y a des progrès et il y a des régrès. Ainsi sont les flux de la vie.

Je ne crois à rien, je pratique, à ma façon, ou je ne pratique pas, c’est tout. Ce à quoi il faut croire pour que ça existe n’est qu’un fantasme. Ce qui est se pratique. Que ce soit le sport, l’art, la lecture, l’amour, Dieu, etc.,… si ce n’est pratiqué mais seulement fantasmé, c’est vain, inconsistant, faussé, nul. Comme les ombres dans la caverne de Platon. La vraie vie est dehors, le réel est vivant et se vit concrètement.

C’est la leçon que donne à Ulysse sa mère morte, quand il la rencontre aux Enfers. Il veut l’embrasser, mais il n’étreint rien. C’est que, lui dit-elle, quand les mortels sont morts, ils n’ont plus de muscles pour tenir les chairs et les os. Comme sa mère, Tirésias lui aussi ramène Ulysse au réel et lui recommande de bien retenir ce qu’il lui dit : que seuls lui parleront, et lui diront la vérité, les morts qu’il voudra faire parler. Inutile de se soucier des autres. Ils sont morts et retourneront là où ils sont déjà, à la mort.

Ayons soin de nos muscles, et de tout notre corps. Le mépriser, c’est se mettre avec les morts. Ayons soin de nos paroles, et de tout notre être. Fausser nos paroles, c’est détruire notre être.

C’est l’un de mes soins d’éviter aux gens que j’aime, et même aux autres, de détruire leur être, ou de continuer à le détruire.

Ulysse et le Cyclope

Les cerisiers sont en fleur ces jours-ci au jardin des Plantes. Photo Alina Reyes

Les cerisiers sont en fleur ces jours-ci au jardin des Plantes. Photo Alina Reyes

Je finis de traduire le chant IX, où se trouve l’épisode des Cyclopes. Récit polysémique comme tout le reste de l’Odyssée, mais dont j’ai trouvé le sens le plus profond avec beaucoup d’émotion, sens épuré d’une simplicité absolue que d’autres ont sûrement trouvé aussi – mais je n’en ai jamais entendu parler, tant la peur fait souvent aux hommes fermer la porte de la simplicité, pourtant libératrice. Je n’en dirai rien ici parce que ce n’est pas l’écrin qui convient, surtout dans un monde de brutes cyclopéennes.

Les chrétiens annoncent aujourd’hui la résurrection du Christ. Très bien, mais je préférerais qu’on annonce la mort du diable, et que ce soit vrai. La vie des humains, comme toute vie, est bien assez difficile, elle n’a nul besoin de ce parasite pour lui compliquer les choses. Les complications sont le contraire de la complexité, qui est un synonyme de la vie et de la simplicité.

J’ai été satisfaite de planter le Cyclope. Dans une vision des choses basique – œil pour œil, dent pour dent -, il s’en tire bien avec seulement l’œil crevé pour avoir mangé des humains. Mais Homère et ses prédécesseurs inventeurs de l’histoire savaient que dans certains cas, laisser en vie le criminel est un plus grand châtiment que de le tuer.

Comme on le répète, si Ulysse s’était abstenu de le narguer en partant, il n’aurait pas eu à subir la vengeance de Poséidon. Mais comme il le dit lui-même, Ulysse n’est pas un lâche. Tous ceux qui le traitent de menteur, confondant mensonge et fiction, sont aussi les mêmes qui le critiquent quand il clame la vérité, quel que soit le prix qu’il ait à en payer. C’est parce que les gens confondent mensonge et fiction que le diable sévit, et c’est parce que le diable s’ingénie à leur faire confondre toujours plus mensonge et fiction que le monde est malade. Le mensonge, c’est le diable ; la fiction, c’est l’esprit sain et saint. Faire passer une fiction pour une réalité, c’est du mensonge, c’est le diable. Dire que la fiction est du mensonge, c’est jeter la confusion dans les esprits, c’est ce que font les esprits soumis au diable, au mensonge – les esprits lâches.

Athéna et sa projection Ulysse incarnent l’intelligence et le courage. Il n’y a pas de courage sans intelligence, et une intelligence sans courage n’est qu’une mécanique infernale, fatalement vouée à se perdre dans le mensonge. Poséidon sait qu’il ne pourra pas perdre Ulysse, qui est protégé par les dieux, c’est-à-dire par son intelligence et son courage. Le Cyclope, fils de Poséidon, incarne le défaut d’intelligence humaine de ce dieu. Le caractère humain des dieux de l’Olympe chez Homère n’est pas un défaut mais un outil de l’Intelligence, un véhicule pour sa manifestation. Qui n’a vraiment pas fini de se produire, Dieu merci.

Réflexion sur la traduction

Ma traduction de l’Odyssée est à bien des moments à mille lieues des traductions existantes. Mille lieues, façon de parler, d’autant qu’elle est aussi proche que possible du texte grec, dont les autres traductions s’éloignent souvent par souci d’intelligibilité. Le paradoxe étant qu’elles lui retirent ainsi son intelligence. Qui traduit doit pénétrer l’esprit de qui écrivit, et de ce qui est écrit. Restituer autant que possible la richesse de la pensée d’un texte nécessite aussi bien de s’interroger sur son sens que de rendre aussi fidèlement que possible son expression et ses images. Cela peut passer par la littéralité, ou bien par une translittéralité, une transposition de l’expression dans une autre expression, mais qu’il faut alors choisir avec un soin immense. C’est pourquoi je passe des heures à méditer sur l’œuvre dans son ensemble ou dans tel ou tel de ses détails – et je le fais aussi en rêvant, toutes les nuits.

Une œuvre telle que l’Odyssée demande un investissement total, profond. Le texte doit être ressenti dans sa chair aussi bien que contemplé en esprit. Sans ressenti charnel, l’esprit s’égare, il ne contemple pas, en fait, et la pensée s’illusionne et pense faux. Si l’on ne peut accéder à ce niveau d’art dans la traduction ou la lecture d’un texte, mieux vaut s’en tenir à transcrire ou dire ce que le texte offre comme premier niveau de compréhension. Mieux vaut donner un sens plat du texte, ce qui revient à réduire son sens, que de le déformer, ce qui revient à détruire son sens.

Il y a des moments-clé dans l’Odyssée où la traduction doit laisser la place à la réflexion avant de pouvoir reprendre ; bien sûr tout le temps de la traduction est un temps de réflexion, mais parfois la pensée exige de ralentir ou d’arrêter le temps de l’écriture avant de reprendre sa lecture. On traduit trop le mot métis, qualité attribuée à Ulysse, par « ruse », alors que le me de métis est le même que celui de mental, d’une racine indo-européenne signifiant penser. À cause de ce mot, ruse, le regard du francophone sur Ulysse est très réducteur. J’ai déjà expliqué pourquoi même le mot dolos était défectueusement traduit par ruse en français. L’intelligence d’Homère n’est pas une esquive, au contraire.

La vertu comparable des Grecs, par Marcel Detienne

… ou du danger politique des pensées faussées. Analyse toujours juste de Marcel Detienne, en préface au livre d’André Bonnard Civilisation grecque :

detienne« … Heidegger pense en terme d’historialité et fonde son autorité sur la volonté de « penser plus grec que les Grecs ». Pensée hautaine, totalement indifférente à tout ce qu’un anthropologue historien des lieux et des formes du politique pourrait d’abord apprendre, ensuite argumenter contre une thèse d’une fragilité si surprenante. Qu’on en juge, le dossier est simple : nul linguiste, aucun helléniste ne connaît l’étymologie de polis, le mot grec qui désigne « la cité ». Heidegger n’a pas l’ombre d’une hésitation : polis vient de polein, une forme ancienne du verbe être. Conséquence évidente : la cité est en soi le lieu du dévoilement total de l’être ; variante : la Polis n’est ni l’État ni le politique au sens trivial, elle est le pôle (polos-polein), l’axe tourbillonnant dans lequel et autour duquel tout se meut. Et la chose politique, le politikon dont parle Hérodote et ses contemporains, la cité, la polis si longuement explicitée par les indigènes dans les inscriptions, dans l’écriture publique qui affirme avec autant d’audace la présence de cette chose abstraite, si malaisée à faire exister dans des lieux, dans des choix, dans des décisions quotidiennes, au nom de quelle révélation seraient-ils déclarés nuls et non avenus ?

Appropriation d’un seul ? Point. Alentour, silence respectueux. Les uns glosent, les autres regardent ailleurs. Une étymologie en vaut bien une autre. Sauf que celle-ci engage davantage que les Grecs de Heidegger. C’est le philosophe lui-même qui prend position dans l’actualité, et la plus lourdement « historiale ».
Les faits sont bien établis. Dix années de fidélité au parti nazi ; l’appel au peuple allemand en 1933 quand le philosophe Heidegger prend en charge le rectorat de l’Université de Fribourg-en-Brisgau ; le silence soutenu jusqu’au dernier jour sur le génocide des Juifs, et l’impuissance du philosophe à faire lui-même la critique philosophique de son adhésion au national-socialisme. Le 27 mai 1933, l’appel au peuple allemand énonce la mission historique du Grand Reich et de ses « possibles historiques et destinaux ». Détruire la tradition sclérosée, faire cesser l’éclatement des sciences en disciplines séparées, vouloir une politique originaire, répéter le grand commencement grec.
(…)
L’Existant déterminé par le souci de soi, tourné vers sa différence radicale, s’approprie soi-même en se détournant du quotidien, de la sociabilité, en se tenant à l’écart de la cité et de ses bavardages. Dès ce moment, l’espace politique, au sens grec (l’étymologie tordue et idiosyncrasique d’un philosophe ne vaut rien contre tout ce que nous savons sur le politique et ses formes dans des milliers de documents sur plusieurs siècles), est dévalué. La démocratie, ce misérable champ quotidien et fini des affaires de la cité, il faut la condamner pour « oubli de l’être ». L’homme historial n’habite pas les places publiques polluées par la « technique » (au sens « technique » heideggerien de « métaphysique achevée…)

Pour une autre étymologie, le désaccord suffirait, ou l’objection linguistique, voire historique. Mais ici les Grecs sont l’Incomparable, et leur terrible actualité dans une philosophie qui se les approprie si radicalement pendant un demi-siècle de l’histoire allemande et européenne prend place à côté des grands délires du racisme indo-aryen et de toutes les lâchetés de la peur et de la haine.

Je ne crois pas qu’il nous soit possible aujourd’hui de faire de l’anthropologie avec les Grecs (comme terrain expérimental) sans commencer de critiquer radicalement la fausse actualité et les dévoiements souvent certains imposés par les lectures de Heidegger à la culture, à la pensée et aux pratiques de la Grèce ancienne. La seule actualité que les Grecs peuvent avoir dans le champ de l’anthropologie, c’est leur vertu expérimentale d’abord, leur vertu de « comparables ». Et plus grand sera le sens, plus large l’horizon des sagesses. »

Voir aussi, de Marcel Detienne, ma note sur son livre Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque

Le destin dans l’Odyssée : tisser la juste part

Ulysse et les sirènes sur un vase grec, image wikimedia. Cette image qu'on montre aux enfants des collèges sans jamais les faire réfléchir à son sens. Ulysse se fait attacher pour ne pas succomber, voilà tout ce qu'on dit. Quand j'ai dit, à l'institut de formation des profs, qu'il faudrait aller plus loin, personne n'a compris de quoi je parlais, et quand je l'ai précisé brièvement, l'instructrice m'a répliqué qu'on n'avait pas le temps de discuter de ça avec les élèves. La formation des profs de français : une formation à tuer l'intelligence des élèves, comme l'édition et la télévision tuent l'intelligence des gens de tout âge, par bêtise

Ulysse et les sirènes sur un vase grec, image wikimedia. Cette image qu’on montre aux enfants des collèges sans jamais les faire réfléchir à son sens. Ulysse se fait attacher pour ne pas succomber, voilà tout ce qu’on dit. Quand j’ai dit, à l’institut de formation des profs, qu’il faudrait aller plus loin, personne n’a compris de quoi je parlais, et quand je l’ai précisé brièvement, l’instructrice m’a répliqué qu’on n’avait pas le temps de discuter de ça avec les élèves. La formation des profs de français : une formation à tuer l’intelligence des élèves, comme l’édition et la télévision tuent l’intelligence des gens de tout âge, par bêtise


En grec moïra signifie part (portion) ; et parler selon la moïra signifie parler avec justesse, en faisant la juste part des choses. Moïra s’utilise aussi, secondairement, pour exprimer le destin dans le sens « part qui a été attribuée à chacun », que la part soit considérée comme bonne ou non. D’où j’en suis dans ma traduction de l’Odyssée, au chant VII, je constate que Homère emploie très peu le mot moïra, et quand il l’emploie c’est plutôt dans l’expression parler selon la moïra, qui ne fait pas référence au destin mais à la justesse de vue.

Pour ce qui est du destin, il emploie le plus souvent le mot kère, qui signifie d’abord la mort. Qui peut contester que la mort soit le destin de chacun d’entre nous ? Cette subtilité dans les mots grecs est détruite en français du fait que nous employons le mot destin dans le sens d’existence déterminée à l’avance dans toutes ses tribulations, alors que les mots grecs laissent beaucoup plus de champ à l’interprétation de ce que peut être le destin.

Chez Homère, le destin se tisse, surtout. Souvent nous devons traduire en français par destin ou sort ce qui, chez Homère, est contenu dans les seuls verbes du filage et du tissage. Quand il parle des Fileuses, il dit les Fileuses plutôt que les Moires. Mais, Parques ou autres, ces divinités ne sont pas les seules à filer et à tisser, Homère ne les évoque qu’en dernier lieu, comme image ultime d’un sens du destin quand il devient pesant. Dans la vie courante, les humains tissent, les dieux aussi. Au sens propre et au sens figuré. Mais ils tissent le plus souvent au moment de l’action, ou juste avant. Là aussi, nous avons une ouverture dans le temps et dans le champ des possibles. Égisthe est dit avoir bafoué le destin parce qu’il a épousé la femme de son demi-frère, ou cousin, Agamemnon – qu’il a donc agi contre la juste part des choses. Il en est puni, mais voilà un exemple mortifère, parmi d’autres innombrables, de relativisation du destin.

Le destin n’est pas un décret des dieux attribuant absurdement telle ou telle existence à tel ou tel, mais une façon de vivre selon la juste part des choses. Le destin, chez Homère, n’est pas une fatalité mais une négociation avec le réel, de la part de l’humain comme de la part du divin, en vue d’un juste discernement sur la conduite à tenir – à tisser. C’est ainsi que le héros est dit, au chant V, « Le divin Ulysse, réchappé de la mort et du sort ».

Homère tisse, comme Pénélope, et il est subtil, comme Pénélope et Ulysse. La subtilité qui permet de réchapper de la mort et du sort consistant à savoir tisser et détisser les liens entre l’humain et l’humain – mais pas seulement, car se contenter de l’humain c’est, comme le Cyclope, ce simili-dieu qui en bouffe (de l’humain), n’avoir qu’un œil, sombrer dans le crime et la stupidité. Il faut donc toujours tisser et retisser l’histoire et les liens entre le terrestre et le céleste, entre l’humain et le divin, entre la contingence et la liberté. En fin de compte, la liberté se trouve dans la juste part – à trouver, à tisser, à suivre.

Intelligence et poésie

*
Screenshot_2021-03-06 Alexis Kauffmann ( framaka) TwitterRegardé hier soir Old Boy, le beau et poétique film de Park Chan-Wook. Ma scène préférée, véritablement jouissive : celle du combat du héros dans le souterrain contre toute une bande de méchants qu’il dégomme à mains nues les uns après les autres et tous ensemble, avec cette fin de scène admirable de l’ascenseur. Nous sommes loin, très loin, en France, d’avoir un cinéma qui arrive seulement à la cheville du cinéma asiatique. La Corée du Sud, le pays de Park Chan-Wook, est le pays où les élèves sont de loin les plus forts en mathématiques, avec, juste après, le Japon ; inutile de préciser que la France, où le niveau en maths ne cesse de baisser, se situe très loin derrière. Quel rapport entre les maths et l’art ? L’intelligence.

Terminé les trois tomes de Millenium, le personnage de Lisbeth Salander me reste. Comme dans Old Boy, l’héroïne ou le héros solitaire qui combat contre des forces obscures est en partie l’héritage de L’Odyssée. Les forces obscures opposées à Ulysse sont celles de Poséidon, père du Cyclope, force obscure dont Ulysse a dévoilé l’obscurantisme et la bêtise en crevant son unique œil. Forces obscures dont le héros d’Homère sort vainqueur grâce à la guidance d’Athéna aux yeux brillants de chouette, qui voient aussi la nuit et dans la nuit.

Je traduis couramment une trentaine de vers par jour. Un bonheur sans pareil. À mesure que j’avance la traduction avance plus vite, le vocabulaire me revient et je reconnais évidemment mieux la langue homérique, un grec difficile car très ancien, empruntant à divers parlers du monde grec, et bien sûr poétique, répondant aux exigences du vers. Si je le traduis en vers libres de douze à quinze pieds, c’est pour rendre aussi en français cette part de contrainte qui rend singulière la langue poétique, qui y ouvre des espaces par où passer dans d’autres dimensions de l’univers.

Chronique du crime contre l’esprit

Lieux communs et faits alternatifs sont les deux mamelles de l’élite imbécile. Allons- y de « l’islamogauchisme gangrène la société française et l’université » jusqu’à « les dieux punissent les Grecs de leur démesure après la guerre de Troie » en passant par « un prof de philo de Trappes est menacé par les islamistes ». Les formules cent fois répétées finissent bien par faire des illusions de pensée et de vérité, mais pas pour autant de la pensée, ni la vérité.

Il y a toutes sortes de lieux communs ; les lieux d’aisance en font partie. Quant aux faits alternatifs, comme dirait Parménide « ce qui n’est pas n’est pas » : ils illustrent le nihilisme ordinaire des élites qui n’en sont pas. Beaucoup de lieux communs d’aisance tombent, avec un gros bruit, des bouches, des cœurs et des cerveaux empantouflés, dans le même néant où tentent d’exister les faits alternatifs sortis des mêmes orifices pour compléter la cacaphonie, que certain virus malin empêche de sentir.

Car si le propre de la pensée, de l’analyse, est de s’appuyer sur des faits, celui (si l’on peut dire) de la non-pensée est de se soutenir de non-faits. Le sale de la pensée fasciste, en fait, repose sur des faux faits, trouvés ou mis sur le marché. Les lieux communs peuvent avoir été pensés et sensés avant d’être des lieux communs, mais une fois transformés en éléments de pensée toute faite, ils sont vidés de toute substance, ils sont comme le « yaourt » de ces chansons qu’on chante sans en connaître les paroles ou le « lorem ipsum » qui sert à remplir les pages avant qu’elles ne reçoivent un texte réel.

Fin annoncée des quatre mythiques librairies Gibert du boulevard Saint-Michel. Soixante-et-onze employés sans travail, et des étudiant·es par milliers sans livres, et sans joie dans les files d’attente aux distributions alimentaires. Voilà des faits. Dans les faits, les mythes font pleinement partie de l’histoire humaine, et les falsifier, comme le fait le documentaire d’Arte sur Ulysse par basse raison idéologique – promouvoir l’athéisme à l’école en faisant d’Ulysse un athée (que dirait-on si en terre d’islam on apprenait aux enfants, de façon aussi anachronique, absurde, mensongère et malhonnête, qu’Ulysse était un musulman combattant le polythéisme ?), c’est commettre un crime intellectuel et moral contre l’humanité. C’est toujours ainsi que ça commence : les violences commises contre l’esprit sont des violences promises et commises contre les vies.

Forces de l’esprit et forces de la nature

technique mixte sur papier 10x16 cm

technique mixte sur papier 10×16 cm

Je lis en ce moment Millenium, je viens de terminer le deuxième tome (après l’avoir vu en série il y a quelques années). Formidable personnage de Lisbeth Salander. Comme je le disais l’autre jour des séries nordiques, cette trilogie romanesque de Stieg Larsson constitue un véritable bienfait pour l’humanité par son expression des rapports sociaux et la force de ses personnages féminins. J’ai rendez-vous avec de jeunes tatoueuses, « nous aussi on est des guerrières » m’a répondu l’une d’elles quand j’ai dit que je voulais me faire tatouer la chouette d’Athéna.

Homère. Dès ce cours, au collège (où nous étions deux en classe de grec), où nous avons traduit l’arrivée d’Ulysse sur la plage de Nausicaa, dès cet émerveillement, ce transport dans un autre monde, il fut écrit que je le traduirais encore. Plus tard Homère vint me visiter en rêve, me donnant sa tête à manger (à ceux qui m’ont déjà lue, pardon de me répéter). Nous sommes très ignorants, humains, sur les forces de l’esprit. Nous les pratiquons, et certain·e·s d’entre nous en sont des champion·ne·s, dans telle ou telle discipline, telle ou telle branche du savoir, telle ou telle science. Mais la plupart du temps nous ne savons rien des forces de l’esprit en elles-mêmes, pas plus que les champion·ne·s physiques, dans tel ou tel sport, n’en savent généralement sur les forces physiques de l’univers.

La spiritualité est une étude des forces de l’esprit, souvent nommées de divers noms de divinités, dieux et Dieu. Cette science humaine est aussi une science « dure », ou a pour vocation de l’être, comme les mathématiques. Les mathématiques en font d’ailleurs partie, à mon sens. Les personnes les plus ignorantes en sciences de l’esprit les combattent avec la même hargne que d’autres ignorants, notamment religieux, combattent les sciences en général. Beaucoup d’intellectuels défaillants, mal formés, au nom des Lumières (et surtout de la perpétuation de la société telle qu’elle est et les favorise) combattent à la fois les sciences « dures » et les sciences de l’esprit, en rejetant sur elles leurs propres tares : l’ignorance, l’incapacité à penser en vérité, l’obscurantisme.

Divers outils permettent d’étudier les forces de l’esprit. La langue en est un, mais ce n’est pas le seul. L’outil-roi pour connaître les forces de l’esprit, c’est la vie. La vie sauvage. Sauvage renvoie, dans l’esprit des humains domestiqués, à mauvais, chaotique, immaîtrisé en soi, déchaînement des passions et des vices, noirceurs. Alors que la sauvagerie est en réalité lumière, beauté, transcendance. L’étude de la vie sauvage, notamment par les sciences, comme par la poésie, sacrée ou profane, sont les voies royales pour dépasser le stade des « Lumières » en cherchant, dans la lumière, La lumière.
*

La grande syntaxe de l’être, avec Ptolémée

"Ways" Technique mixte sur papier 31x41 cm

« Ways »
Technique mixte sur papier 31×41 cm

« Je sais que moi je suis mortel, éphémère ; mais quand,
Des astres, je cherche le cours incessant, spiralant,
Mes pieds ne touchent plus terre mais c’est de l’ambroisie,
Nourri par Zeus lui-même, qu’alors je me rassasie. »

Ptolémée, Anthologie Palatine, IX.577 (ma traduction)

« Qu’on n’objecte pas à ces hypothèses, qu’elles sont trop difficiles à saisir, à cause de la complication des moyens que nous employons. Car quelle comparaison pourrait-on faire des choses célestes aux terrestres, et par quels exemples pourrait-on représenter des choses si différentes ? Et quel rapport peut-il y avoir entre la constance invariable et éternelle, et les changements continuels ? Ou quoi de plus différent des choses qui ne peuvent aucunement être altérées ni par elles-mêmes, ni par rien d’extérieur à elles, que celles qui sont sujettes à des variations qui proviennent de toutes sortes de causes ? Il faut, autant qu’on le peut, adopter les hypothèses les plus simples aux mouvements célestes ; mais si elles ne suffisent pas, il faut en choisir d’autres qui les expliquent mieux. Car si après avoir établi des suppositions, on en déduit aisément tous les phénomènes comme autant de conséquences, quelle raison aura-t-on de s’étonner d’une si grande complication dans les mouvements des corps célestes ? »

Ptolémée, Almageste (ou la Grande syntaxe), XII, 2, trad. Halma, 1813

Ces pratiques sexuelles « qui remontent à la préhistoire », par Xavier Yvanoff

Leonardo_Da_Vinci_-_Vergine_delle_Rocce_(Louvre) Leonard de Vinci, la Vierge aux rochers (mon commentaire ici)

« Qu’on imagine un peu nos respectables ancêtres, hier encore tendres pucellettes, dans les poses les plus lascives, le jupon à terre et simulant l’acte sexuel sur des chevaux de pierre ! Les inquisiteurs eux-mêmes n’ont pas signalé ces parties de cheval érotique qu’ils auraient eu la délicieuse idée de faire présider par le Grand Bouc en personne. Dans toutes les coutumes que nous venons de relever et même lors des rituels exigeant la nudité de la femme et pratiqués dans le plus grand secret, la copulation n’est pas simulée et nous pensons qu’il en était ainsi aux époques les plus reculées de l’histoire de la Gaule et encore au Moyen Âge. Dans tous ces rituels, il y a simplement friction du ventre contre la pierre, c’est-à-dire tentative de faire pénétrer dans le ventre de la femme les âmes contenues dans les pierres. Or, le fait que ce soit le ventre et non les parties génitales qui sont mises en contact avec la pierre, laisse plutôt supposer que la pratique remonte à une époque très reculée, époque où le rôle de l’accouplement dans la procréation était encore ignoré. Les premières femmes qui pratiquèrent ces rituels n’avaient donc aucune raison de simuler l’acte sexuel avec la pierre dans la mesure où elles n’avaient pas encore établi de rapport entre l’acte sexuel et la procréation. Nous pouvons croire que ces pratiques remontent à une époque où les femmes se croyaient fécondées par les esprits des eaux, des arbres ou des pierres. En se frottant contre la pierre, elles tentent de faire entrer en elles, dans leur ventre, les esprits fécondants qui sont contenus dans la pierre et rien de plus. Cette assertion valide sans aucun doute l’ancienneté de ces pratiques qui remontent à la préhistoire. »

Xavier Yvanoff, Mythes sur l’origine de l’homme

Créer un ordre qui défie la mort. Avec les chamanes et Bertrand Hell

En ce moment, mes livres disparaissent derrière mes peintures

En ce moment, mes livres disparaissent derrière mes peintures

J’ai un grand livre magnifique terminé depuis mars dernier, et un autre livre magnifique en cours, qui attend depuis mars la réouverture de la BnF pour recommencer à s’écrire. J’ai aussi un autre livre commencé, qui devrait être beau si je le mène à terme – mais ça peut encore changer. Et puis un autre début d’éventuel projet de livre. Je m’occuperai de trouver des éditeurs quand j’estimerai le moment venu. Parfois je me demande si j’ai perdu de la vigueur créatrice de ma jeunesse, où les livres jaillissaient de moi comme ces fauves – lionnes, lions, lionceaux, panthères, tigres, éléphants, baleines, cerfs et autres animaux majestueux, grands rapaces et autres oiseaux… – qui habitaient mes rêves la nuit (et que j’ai revus il y a quelques nuits). Et parfois je me dis que si je ralentis tant mon écriture, c’est d’une part parce que je sais que je ne peux pas publier depuis plusieurs années, d’autre part parce que je suis parfois submergée, enlevée, par la beauté de ce que j’écris, qui m’oblige à retoucher terre pour ne pas être emportée. Je l’ai déjà écrit dans un livre il y a très longtemps, je vis avec les forces et les forces m’habitent. C’est pourquoi je me dis chamane. Tous les humains, tous les vivants sont habités par les forces mais tous ne sont pas chamanes. Pour l’être, il faut être de nature à savoir les explorer, travailler avec elles sans chercher à les asservir et sans se laisser asservir par elles.
Travaillée par les forces ce soir, je relis quelques passages du livre de Bertrand Hell Possession et chamanisme. Les maîtres du désordre. En voici un :

51V56NWHZXL._SX210_« Partout une même conviction prévaut. La force détenue par le nom même des esprits, par les invocations chantées émane directement du souffle de la surnature. (…)

Cette puissance conférée à la parole-souffle transporte l’élu. Elle lui donne aussi le pouvoir d’enthousiasmer. Chamane kazakh officiant dans une yourte ou vagabond « illuminé » haranguant la foule sur la place Jemaa el-Fna à Marrakech soumettent les auditoires à la même magie de leur verbe. Le discours enflammé peut se faire poésies et chants. À l’instar de Rûmî, le grand poète mystique persan du XIIIe siècle, nombre de soufis ont privilégié la poésie pour rendre « la saveur » des choses et transmettre leur enseignement. D’autres feront appel aux expressions les plus courantes du folklore populaire pour exprimer leur expérience de l’ineffable, vers plaisants et sans signification apparente pour le mystique turc Yûnus Emré ou chants de femmes au rouet pour le fâquir (« le pauvre de Dieu ») indien Bullhe Châch. Dans le rite hollé horé du culte des Songhay, les esprits transforment les possédés en des improvisateurs de chants extraordinairement talentueux, tandis que le génie féminin Denquitu du culte éthiopien arrive fréquemment à émouvoir l’assistance jusqu’aux larmes tant les chants de son « cheval » sont beaux. En conséquence, il ne saurait être de poésie et de chant purement profanes. Nous ne serons donc pas étonnés d’apprendre que, chez les Bouriates, la récitation par le barde de l’épopée versifiée rapportant la geste des héros déclenche le tonnerre si elle se fait de jour ou en été. Ou encore que, dans tout le Maghreb du début de ce siècle [le XXe], les tombeaux des troubadours les plus inspirés deviennent des lieux de pèlerinage.

Que la parole des possédés est fondamentale, voilà bien ce dont les Dinka sont intimement persuadés. Pour eux, elle est même le propre des humains. Dans la pensée de cette population d’éleveurs de bétail du Soudan, les hommes et les bovins sont très proches, et de nombreux rites visent à identifier les jeunes gens aux bêtes. Les bovins n’ont-ils pas pour eux la force de la vitalité et la puissance de la sexualité, énergies auxquelles les hommes aspirent ? Mais comme dans toute autre société, l’homme dinka ne saurait se confondre avec l’animal. La question cruciale de la différence prend chez ces éleveurs un relief tout particulier. Si les bovins possèdent force et vitalité et sont de ce fait turbulents, mobiles et bons à sacrifier, les humains, êtres éminemment fragiles, disposent pour leur part du langage. Et notamment de celui des possédés. Car le langage « vrai » de la possession projette les humains dans une autre réalité. Il est permanent, inaltérable, atemporel. Aux yeux des Dinka, il est alors le signe le plus éclatant de la nature humaine, à savoir pouvoir créer un ordre qui défie la mort. »

Voyage au centre de la terre. La rêverie d’Axel, et la mienne

Je continue à songer à la Préhistoire, comme je l’ai interrogée dans ma thèse et bien avant aussi. J’écoute des scientifiques, ils ont des faits intéressants à signaler mais leur compréhension est grossière. Après tout ce n’est pas leur métier, c’est le mien. Mon métier de poète. La dite Préhistoire est vivante dans le présent comme dans la dite nuit des temps. Dans une lumière si chaude, si profonde, si belle.

J’avance lentement dans le roman de Jules Verne, dont j’ai déjà donné un passage l’autre jour. En voici un autre, le rêve du jeune Axel, pour accompagner notre rêverie, comme dirait Bachelard, de la lumière profonde, telle que des humains la firent vivre en peinture dans des grottes souvent labyrinthiques.
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Cette nuit à ma fenêtre, photo Alina Reyes

Cette nuit à ma fenêtre, photo Alina Reyes

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« Cependant mon imagination m’emporte dans les merveilleuses hypothèses de la paléontologie. Je rêve tout éveillé. Je crois voir à la surface des eaux ces énormes Chersites, ces tortues antédiluviennes, semblables à des îlots flottants. Sur les grèves assombries passent les grands mammifères des premiers jours, le Leptotherium, trouvé dans les cavernes du Brésil, le Mericotherium, venu des régions glacées de la Sibérie. Plus loin, le pachyderme Lophiodon, ce tapir gigantesque, se cache derrière les rocs, prêt à disputer sa proie à l’Anoplotherium, animal étrange, qui tient du rhinocéros, du cheval, de l’hippopotame et du chameau, comme si le Créateur, pressé aux premières heures du monde, eût réuni plusieurs animaux en un seul. Le Mastodonte géant fait tournoyer sa trompe et broie sous ses défenses les rochers du rivage, tandis que le Megatherium, arc-bouté sur ses énormes pattes, fouille la terre en éveillant par ses rugissements l’écho des granits sonores. Plus haut, le Protopithèque, le premier singe apparu à la surface du globe, gravit les cimes ardues. Plus haut encore, le Ptérodactyle, à la main ailée, glisse comme une large chauve-souris sur l’air comprimé. Enfin, dans les dernières couches, des oiseaux immenses, plus puissants que le casoar, plus grands que l’autruche, déploient leurs vastes ailes et vont donner de la tête contre la paroi de la voûte granitique.

Tout ce monde fossile renaît dans mon imagination. Je me reporte aux époques bibliques de la création, bien avant la naissance de l’homme, lorsque la terre incomplète ne pouvait lui suffire encore. Mon rêve alors devance l’apparition des êtres animés. Les mammifères disparaissent, puis les oiseaux, puis les reptiles de l’époque secondaire, et enfin les poissons, les crustacés, les mollusques, les articulés. Les zoophytes de la période de transition retournent au néant à leur tour. Toute la vie de la terre se résume en moi, et mon cœur est seul à battre dans ce monde dépeuplé. Il n’y a plus de saisons ; il n’y a plus de climats ; la chaleur propre du globe s’accroît sans cesse et neutralise celle de l’astre radieux. La végétation s’exagère. Je passe comme une ombre au milieu des fougères arborescentes, foulant de mon pas incertain les marnes irisées et les grès bigarrés du sol ; je m’appuie au tronc des conifères immenses ; je me couche à l’ombre des Sphenophylles, des Asterophylles et des Lycopodes hauts de cent pieds.

Les siècles s’écoulent comme des jours ! Je remonte la série des transformations terrestres. Les plantes disparaissent ; les roches granitiques perdent leur dureté ; l’état liquide va remplacer l’état solide sous l’action d’une chaleur plus intense ; les eaux courent à la surface du globe ; elles bouillonnent, elles se volatilisent ; les vapeurs enveloppent la terre, qui peu à peu ne forme plus qu’une masse gazeuse, portée au rouge blanc, grosse comme le soleil et brillante comme lui !

Au centre de cette nébuleuse, quatorze cent mille fois plus considérable que ce globe qu’elle va former un jour, je suis entraîné dans les espaces planétaires ! mon corps se subtilise, se sublime à son tour et se mélange comme un atome impondérable à ces immenses vapeurs qui tracent dans l’infini leur orbite enflammée !

Quel rêve ! Où m’emporte-t-il ? Ma main fiévreuse en jette sur le papier les étranges détails ! »

Jules Verne, Voyage au centre de la Terre

tous les extraits de ce roman : ici

mes notes sur la paléontologie :

Essai et transformation, rugby et haïku

ciel rose-minEn d’autres temps lumineux, le rose fut avec le rouge sang couleur d’homme et le bleu ciel, comme à la Vierge Marie, couleur de femme. Hier soir j’ai contemplé le fin croissant de la lune, autour duquel virevoltaient des martinets criants. Dans d’autres langues, la lune est masculine. La nuit, j’ai vu de ma fenêtre la Grande Ourse, qui pourtant n’existe pas. Ce soir les martinets sont revenus mais pas la lune, et les nuées un instant roses sont maintenant blanches. Si les nuages en train de devenir épais et gris persistent, je ne verrai pas de constellation cette nuit, ou seulement par intermittences. Ma fenêtre est comme le fleuve d’Héraclite, cadre du changement perpétuel.

Voilà, je viens d’inventer l’essai-haïku, ou le haïku-essai : l’esprit de cette forme, le haïku, transposé à cette autre forme, l’essai.

Mes haïkus sont ici

Le métier de vivre, la science de vivre, l’art de vivre, avec B.K.S. Iyengar

Les réfractaires aux mots Dieu, Divin, Seigneur… peuvent comprendre le texte en remplaçant ces mots par l’un des noms de Dieu dans toutes les religions, comme Vérité.
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ecole des arts et metiers-min
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« Svadhyaya. Sva signifie soi et adhyaya signifie étude et éducation. Éduquer, c’est tirer d’une personne le meilleur d’elle-même. Svadhyaya est donc l’éducation du soi.
(…)
Pour avoir une vie saine, heureuse, et paisible, il est essentiel d’étudier régulièrement et en un lieu pur la littérature sacrée. Cette étude des livres sacrés de l’humanité permet au sadhaka de se concentrer et de résoudre les problèmes difficiles quand ils apparaissent dans la vie. Elle met fin à l’ignorance et apporte la connaissance. L’ignorance n’a pas de commencement, mais elle a une fin. Il y a un commencement mais pas de fin à la connaissance. Par la pratique de svadhyaya, le sadhaka comprend la nature de son âme et obtient la communion avec le Divin. Les livres sacrés de l’humanité sont à lire par tous. Ils ne sont pas destinés aux seuls membres d’une confession particulière. Comme les abeilles se délectent du nectar de différentes fleurs, ainsi le sadhaka prend dans les autres religions ce qui lui permettra de mieux comprendre la sienne.

La philologie n’est pas un langage mais la science du langage, dont l’étude permet de mieux connaître sa propre langue. Pareillement, le yoga n’est pas en lui-même une religion. C’est la science des religions, dont l’étude permet au sadhaka d’approfondir sa propre foi.

Isvara Pranidhana. Consacrer au Seigneur ses actions et sa volonté est isvara pranidhana. Celui qui a foi en Dieu ne connaît pas le désespoir. Il a l’illumination (tejas). Celui qui sait que toute création appartient au Seigneur ne sera pas gonflé d’orgueil ni ivre de pouvoir. Il ne se laissera pas aller à des desseins égoïstes. Il ne courbera la tête que pour rendre le culte divin. Quand les eaux de la bhakti (adoration) sont dirigées sur les turbines de l’esprit, elles produisent la puissance mentale et la lumière spirituelle. Alors que la force physique seule, sans bhakti, est mortelle, l’adoration seule, sans force de caractère, a l’effet d’un stupéfiant.

(…) Mieux que ses paroles, les actions d’un homme sont le miroir de sa personnalité. Le yogi a appris l’art de consacrer toutes ses actions au Seigneur, si bien qu’elles réfléchissent la divinité qui est en lui. »

B.K.S. Iyengar, Bible du Yoga, trad. de l’anglais par Georgia Berlanda et Philippe Leconte

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D’autres citations d’Iyengar dans différentes notes au mot-clé B.K.S. Iyengar. J’en profite pour rappeler que l’hindouisme n’est pas un polythéisme, contrairement à ce que croient, se fiant aux apparences, ceux qui étudient mal, c’est-à-dire sans pratiquer. Or mal étudier conduit à répandre le mal. L’ignorance conduit à faire le mal de façon involontaire, la fausse connaissance le fait faire volontairement. Là est le crime réel – illustré par l’histoire biblique du serpent distillant sa fausse connaissance dans l’esprit de la femme et, via la femme, dans celui de l’homme (le Coran, moins sexiste, voit l’homme et la femme se laissant également et en même temps tromper par le serpent).
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ecole de chimie-min

Ci-dessus, un tag sur un mur de l’École nationale de chimie, physique et biologie. En haut de la note : école des Arts et Métiers. Hier à Paris, photos Alina Reyes