Décadence française et relève

Si je vivais aux États-Unis par exemple, je pourrais travailler selon mes capacités dans la société, comme auteure et comme enseignante. En France, si vous n’êtes pas né·e dans la bonne classe sociale, le seul moyen de s’en sortir est de se soumettre et de se corrompre pour pouvoir entrer dans un système de dominants inter-soumis et corrompus. Le système hiérarchique français, le système des premiers de cordée, comme dit Macron, est le contraire d’un système aristocratique : ce ne sont pas les meilleurs qui sont au pouvoir, ce sont les plus médiocres et les plus corrompus. Ces derniers travaillant sans cesse, non pas à quelque bonne et utile œuvre, mais à produire des artefacts pour entretenir l’illusion qu’ils sont, et à éliminer des domaines qu’ils veulent occuper et se réserver, ou du moins à caser et faire taire, les meilleur·e·s, celles et ceux qui travaillent vraiment et honnêtement, de façon créative et capable de faire avancer le pays et le monde en son temps et pour le temps de ses descendant·e·s.

Je ne suis pas décadentiste mais le fait est que toutes les statistiques montrent le recul de notre pays dans le monde, sa perte considérable d’excellence dans à peu près tous les domaines de la science, de l’art, de l’industrie. La faute en est à la médiocrité, à l’aveuglement, à l’égoïsme paralysants de la classe dominante, qui ne se maintient que par l’exclusion de tout ce qui ne marche pas dans ses combines. À ceux-là s’ajoute la lourdeur d’une administration d’autant plus indétrônable que les pouvoirs ont toujours trouvé utile de la trouver à leur botte pour accomplir toutes sortes de sales boulots.

La décadence française, ce n’est pas, comme les identitaires le croient, la perte de valeurs culturelles françaises, par ailleurs fantasmées (voyez les films du vingtième siècle, lisez les romans des siècles précédents : qui a envie de vivre dans cette France-là ?), mais au contraire la constipation d’une classe sociale qui croit devoir retenir ses déchets dans ses entrailles comme un capital placé en banque. La décadence française, c’est le mur sans cesse reconstruit par des classes dominantes auto-enfermées, entre elles et des personnes vivantes en train de réinventer la vie, comme la vie l’exige. C’est l’esprit vieilli contre la jeunesse de l’esprit. C’est l’idée fixe contre la pensée en mouvement. Le déni du réel contre l’accueil et l’analyse du réel. L’insulte permanente au vivant et à la vérité contre le respect du vivant et de la vérité.

Eh bien, mes capacités me restent, comme vos capacités vous restent, même si la société les nie. Continuer de les affirmer, de les mettre en œuvre d’une façon ou d’une autre, c’est aussi garder la meilleure de toutes nos capacités : la capacité à la liberté. Notre liberté que les enfermés dans leurs ghettos de privilégiés jalousent, et qui change à chaque instant le monde, notre monde, contre leur gré et pour notre meilleur commun.

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en vignette : Mathilde Mauté et Arthur Rimbaud sur un mur de Paris, photo S.G.

Réflexion sur la traduction

Ma traduction de l’Odyssée est à bien des moments à mille lieues des traductions existantes. Mille lieues, façon de parler, d’autant qu’elle est aussi proche que possible du texte grec, dont les autres traductions s’éloignent souvent par souci d’intelligibilité. Le paradoxe étant qu’elles lui retirent ainsi son intelligence. Qui traduit doit pénétrer l’esprit de qui écrivit, et de ce qui est écrit. Restituer autant que possible la richesse de la pensée d’un texte nécessite aussi bien de s’interroger sur son sens que de rendre aussi fidèlement que possible son expression et ses images. Cela peut passer par la littéralité, ou bien par une translittéralité, une transposition de l’expression dans une autre expression, mais qu’il faut alors choisir avec un soin immense. C’est pourquoi je passe des heures à méditer sur l’œuvre dans son ensemble ou dans tel ou tel de ses détails – et je le fais aussi en rêvant, toutes les nuits.

Une œuvre telle que l’Odyssée demande un investissement total, profond. Le texte doit être ressenti dans sa chair aussi bien que contemplé en esprit. Sans ressenti charnel, l’esprit s’égare, il ne contemple pas, en fait, et la pensée s’illusionne et pense faux. Si l’on ne peut accéder à ce niveau d’art dans la traduction ou la lecture d’un texte, mieux vaut s’en tenir à transcrire ou dire ce que le texte offre comme premier niveau de compréhension. Mieux vaut donner un sens plat du texte, ce qui revient à réduire son sens, que de le déformer, ce qui revient à détruire son sens.

Il y a des moments-clé dans l’Odyssée où la traduction doit laisser la place à la réflexion avant de pouvoir reprendre ; bien sûr tout le temps de la traduction est un temps de réflexion, mais parfois la pensée exige de ralentir ou d’arrêter le temps de l’écriture avant de reprendre sa lecture. On traduit trop le mot métis, qualité attribuée à Ulysse, par « ruse », alors que le me de métis est le même que celui de mental, d’une racine indo-européenne signifiant penser. À cause de ce mot, ruse, le regard du francophone sur Ulysse est très réducteur. J’ai déjà expliqué pourquoi même le mot dolos était défectueusement traduit par ruse en français. L’intelligence d’Homère n’est pas une esquive, au contraire.