Odyssée, Chant I, v.337-364 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

Arthur Rimbaud par Sonia Delaunay

Arthur Rimbaud par Sonia Delaunay

(Illustration trouvée dans un article reprenant sans me citer mon argumentaire, et sa chute, à propos de Verlaine et Rimbaud au Panthéon)
Merveilleux moment de traduction aujourd’hui, quand j’ai entendu Homère dire ce que dira aussi Rimbaud. Je m’explique. De façon générale, je découvre en le traduisant pas à pas la profondeur de la modernité d’Homère. Tout cela fera l’objet du commentaire dont j’accompagnerai ma traduction quand elle sera terminée, dans quelques années. Mais déjà, donnons quelques éléments ici. D’abord, pour le passage de ce jour, mon émotion personnelle en entendant Pénélope dire d’Ulysse « je regrette tant une telle tête, me remémorant… ». C’est une tournure toute homérique que de dire tête à la place d’esprit ou d’âme. Et moi aussi je me remémore… je me remémore le rêve que je fis une nuit, où Homère me donna sa tête à manger.

Mais revenons à Rimbaud. Dans sa lettre du 13 mai 1871 à Izambard, se trouvent ces mots célèbres : « je travaille à me rendre voyant (…) je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : je pense : on devrait dire : On me pense — Pardon du jeu de mots. — Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon ». Dans les vers d’aujourd’hui, Homère fait dire à Télémaque : « pourquoi donc refuser à l’aède fidèle de charmer selon ce qui l’inspire ? Ce n’est pas la faute des aèdes. C’est plutôt Zeus qui est cause des dons qu’il dispense selon son bon vouloir aux gens travailleurs ». Je n’épilogue pas, songez-y si vous en avez le courage. (J’ajoute seulement que le mauvais roman, pas nouveau, qui circule ces jours-ci en ligne, avec explication de texte grossière sur le poème qui accompagne cette lettre de Rimbaud à Izambard, ne vaut pas un clou ; et que je ne crois pas non plus que le jeu de mots de Rimbaud sur « On me pense » soit à comprendre comme aussi « On me panse », interprétation lacanienne ridicule comme presque toujours).

Le je du poète (de l’aède fidèle)est un principe supérieur. Ce même principe qui, sous le nom d’Athéna, inspire à Télémaque des paroles toutes nouvelles, qui, par le changement qu’elles révèlent en son fils, vont stupéfier Pénélope, retournant elle aussi tisser le poème dans ses étages supérieurs.

Cette semaine j’ai trouvé aussi la raison plus profonde que celle qui est dite, la raison plus profonde qui fait que Shéérazade empêche le sultan de la tuer en racontant pendant mille et une nuits.
Nous en étions la dernière fois au moment où Pénélope allait s’adresser à l’aède :
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« Phémios, tu connais bien d’autres chants qui charment les mortels,
Les actions des hommes et des dieux que chantent les aèdes.
Assis parmi eux, chantes-en un pendant qu’ils boivent
Le vin en silence. Mais cesse ce chant lugubre
Qui toujours dans ma poitrine accable mon cœur
Où sans cesse descend la cruelle douleur du deuil.
Je regrette tant une telle tête, me remémorant
À jamais l’homme dont la gloire emplit l’Hellade et Argos ! »

Ainsi réplique à haute voix le sage Télémaque :

« Ma mère, pourquoi donc refuser à l’aède fidèle
De charmer selon ce qui l’inspire ? Ce n’est pas la faute
Des aèdes. C’est plutôt Zeus qui est cause des dons
Qu’il dispense selon son bon vouloir aux gens travailleurs.
Ne lui reproche pas de chanter les malheurs des Danaens
Car les humains préfèrent célébrer un chant
Dont le sujet tourne autour des choses les plus nouvelles.
Lève en ton cœur et âme le courage d’écouter.
Car Ulysse n’est pas seul à avoir perdu à Troie
Le jour du retour. Beaucoup d’autres y ont péri aussi.
Va dans tes appartements t’occuper de tes travaux
À la toile et au fuseau, et exhorte tes servantes
À se mettre à leur ouvrage. La parole est affaire d’hommes,
Surtout la mienne. Car je suis le chef en cette maison. »

Et frappée de stupeur elle rentre chez elle,
Recueillant dans son cœur les sages paroles de son fils.
Montée avec ses suivantes aux appartements supérieurs,
Elle pleure Ulysse, son époux chéri. Puis Athéna
Aux yeux de chouette jette un doux sommeil sur ses paupières.

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le texte grec est ici
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.325-336 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

"Mise en scène" (j'ai réalisé ce collage hier)

« Mise en scène » (j’ai réalisé ce collage hier)


Après l’instant d’hier où Télémaque prend conscience qu’il a été visité par un dieu (Athéna), après qu’il s’en révèle soudain transformé en « humain semblable à un dieu », dit littéralement le texte, voici l’apparition de Pénélope, semblable à celle d’une déesse. Descente majestueuse du haut escalier (descente du ciel de la fille d’Icare !), pilier qui soutient le toit, voile autour du visage, larmes… Encore un somptueux passage, très théâtral. J’imagine la forte impression qu’il pouvait produire sur les auditeurs de l’aède qui récitait-chantait l’Odyssée. Semblable, sans doute, à celle que j’éprouve en le traduisant. Je vous laisse goûter aussi la mise en abîme discrète opérée par Homère, illustre aède descendu dans son épopée faire entendre l’épopée des Achéens comme Pénélope la rassemblant, la tissant en pensée.
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Parmi eux chante un illustre aède, qu’ils écoutent
En silence. Il chante des Achéens le triste retour
De Troie auquel les a contraints Pallas Athéna.
De l’étage supérieur la très sage Pénélope,
Fille d’Icare, rassemble en sa pensée ce chant sacré.
Puis elle descend le haut escalier de son palais,
Non pas seule mais de deux suivantes accompagnée.
Quand, divine entre les femmes, elle arrive aux prétendants,
Contre le pilier de la salle solidement construite
Elle se tient debout, ramenant son voile sur ses joues.
Et les sages suivantes se tiennent à ses côtés.
Alors, baignée de larmes, elle dit au divin aède :

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le texte grec est ici
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.319-324 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

La nuit dernière à ma fenêtre, photo Alina Reyes

La nuit dernière à ma fenêtre, photo Alina Reyes


Aujourd’hui j’ai pris un cours de dessin, pour la première fois depuis le collège. Le plus ingrat qui soit : reproduire sur une très grande feuille de papier une composition de cinq différents bocaux en verre de conserves de divers légumes. J’ai travaillé trois heures debout devant le chevalet et ce n’est pas fini mais je suis très contente de l’exercice, dont je ne me suis pas trop mal sortie, et qui exige attention fine aux rapports, à la perspective, aux lumières et aux ombres.

Ces six vers en grec qui suivent le dialogue entre Mentès-Athéna et Télémaque ont été très difficiles à traduire en seulement six vers en français. Là aussi, il a fallu une attention très fine aux mots et au sens de la scène. Si saisissant, ce moment où Télémaque pressent soudain qu’il a eu affaire à un dieu, et de la transformation qui s’ensuit… J’ai choisi de le présenter seul.
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Sur ces paroles, Athéna aux yeux brillants de chouette
S’élance, tel un oiseau plongeant à perte de vue.
Elle a aiguisé dans son esprit courage et hardiesse,
Avivé le souvenir de son père. Méditant,
Ce qu’il pressent jette en son cœur la stupeur : c’était un dieu !
À l’instant, divin humain, il marche jusqu’aux prétendants.

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le texte grec est ici
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.306-318 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

"Nativity", acrylique sur toile 30x30 cm

« Nativity », acrylique sur toile 30×30 cm


La merveille avec les tableaux, c’est que chacun est unique, comme les êtres vivants. Chaque livre est unique aussi, mais l’objet en lui-même est réplicable. Un tableau est un objet unique. C’est pourquoi j’aime même les deux humbles peintures que j’ai trouvées, jetées, un jour et un autre jour, dont je n’ai pu déchiffrer les signatures et qui ne sont pas dépourvues de charme. De vie, même. Comme si l’âme qui les a peintes (un poulbot féminin pour l’un, des fleurs pour l’autre) y respirait encore. Celui-ci, « Nativity », peint hier, j’en ai structuré l’espace rocheux autour de la grotte avec du Gesso mélangé à du café moulu qu’il restait depuis un certain temps dans le frigo. Du coup, il dégage une odeur de café qui va en s’amenuisant mais qui fait bien remarquer l’échange de respiration entre le tableau et la personne qui le contemple.

Nous arrivons aujourd’hui à la fin du dialogue entre Télémaque et Athéna, qui pour cette première rencontre lui est apparue sous les traits d’un étranger venu lui donner des instructions précises pour se débarrasser des prétendants et partir à la recherche d’Ulysse disparu.
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Ainsi répond à haute voix le sage Télémaque :

« Étranger, tu m’as vraiment parlé avec amitié,
Comme un père à son enfant, et je ne l’oublierai jamais.
Mais voyons, bien que tu sois pressé de te remettre en route,
Reste le temps de prendre un bain, de réjouir ton cœur !
Puis tu emporteras sur ton bateau un beau cadeau,
Précieux, qui te comblera de joie, un souvenir de moi,
Comme en offrent les hôtes amis à leurs hôtes. »

Ainsi reprend Athéna aux yeux brillants de chouette :

« Ne me retiens pas davantage, je veux vraiment partir.
Et le cadeau que ton cœur ami te pousse à m’offrir,
Tu m’en feras don à mon retour, pour l’emporter chez moi.
Je prendrai cette merveille et t’en rendrai une aussi belle. »

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le texte grec est ici
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.271-305 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

"Penetration", acrylique sur toile 45x37 cm

« Penetration », acrylique sur toile 45×37 cm

Je passerais bien tout mon temps à peindre mais je ne veux pas abandonner ma traduction, je ne peux pas abandonner mon yoga (mon corps le réclame chaque matin) ni toutes les autres choses qui remplissent la vie quotidienne de paix et d’amour. Je suis contente de cette peinture, « Penetration », que j’ai terminée hier. Je donne à mes tableaux des titres en anglais car je peins pour parler en langage universel, et l’anglais est la langue la mieux partagée dans le monde – du moins chacun est en mesure d’en comprendre le mot ou les quelques mots d’un titre. Voilà comment la peinture est la suite et l’accompagnement logique de mon travail de thèse, liant peinture depuis la Préhistoire et littérature, lecture et traduction. Et aussi, par son caractère spirituel, l’accompagnement et la suite de mon travail sur la Bible, sur le Coran, et avec le yoga et l’hindouisme. (Un jour le livre, les livres, écrit ou en cours d’écriture, sur tout cela, seront publiés). C’est un bonheur inestimable que de parvenir à de tels accomplissements – accomplissements toujours en cours, bien sûr.

Nous retrouvons Athéna, toujours sous l’apparence d’un vieil ami d’Ulysse, donnant ses directives à Télémaque pour l’inciter à agir contre l’oppression des prétendants qui ruinent sa maison.
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« Et maintenant sois bien attentif à ce que je vais dire,
En prenant les dieux à témoin. Ordonne aux prétendants
De rentrer chez eux. Si ta mère éprouve le désir
De se remarier, qu’elle retourne chez son puissant père :
Ses parents entreront dans ses vues, prépareront ses noces
Et de nombreux présents, comme il convient pour une enfant
Bien-aimée. Et je te conseille fortement, crois-m’en,
D’équiper un vaisseau, le meilleur, de vingt rameurs,
Et d’aller t’informer sur ton père parti
En écoutant quelque mortel ou plus encore
La renommée que Zeus porte parmi les hommes.
Va d’abord à Pylos interroger le divin Nestor,
Puis rends-toi à Sparte auprès du blond Ménélas,
Le dernier rentré des Achéens aux cuirasses d’airain.
Si tu entends dire que ton père est vivant et revient,
Alors, malgré toute ta peine, attends encore un an.
Mais si tu entends dire qu’il est mort, qu’il n’existe plus,
Dans ce cas retourne dans ta chère terre natale
Lui élever un tombeau, lui rendre les honneurs funèbres
Avec faste, comme il convient, puis marier ta mère.
Une fois que tu auras accompli tout cela,
Alors songe dans ton âme et ton cœur au moyen
De tuer dans ton palais tous les prétendants,
Soir par ruse, soit ouvertement. Tu ne dois plus
Te livrer à des puérilités : tu as passé l’âge.
Ne sais-tu pas quelle gloire a acquis le divin Oreste
Parmi tous les hommes après avoir tué le parricide
Et fourbe Égisthe, assassin de son illustre père ?
Toi aussi mon ami, beau et grand comme je te vois,
Sois vaillant, que les hommes futurs parlent bien de toi.
Quant à moi je vais retourner à mon vaisseau rapide,
Où mes compagnons doivent m’attendre avec impatience.
Occupe-toi de cela, en t’attachant à mes paroles. »

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Le texte grec est ici
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.252-270 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

"Open World", acrylique sur papier A4

« Open World », acrylique sur papier A4


J’ai envie de devenir peintre. Est-ce cela, ma nouvelle odyssée ? Nous verrons.

Athéna, touchée par la détresse de Télémaque, en profite maintenant pour lui donner, en une longue réponse dont voici une première partie, à la fois l’envie de changer la situation, et, comme nous le verrons la prochaine fois, la tactique à mettre en œuvre pour y parvenir.
Nous avons tous besoin de la leçon de l’Odyssée.

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Bouleversée, Pallas Athéna lui dit alors :

« Grands dieux, combien te manque cet Ulysse absent,
Qui mettrait la main sur ces impudents prétendants !
Si maintenant il arrivait, s’il se tenait à la porte
De sa maison, avec casque, et bouclier, et deux lances,
Tel qu’il m’apparut la première fois qu’il vint
Dans notre maison, buvant et se réjouissant,
Arrivant d’Éphyre, de chez Ilos Merméride !
Ulysse était allé là sur son vaisseau rapide
Chercher un poison mortel afin d’en enduire
Ses javelots d’airain. Mais Ilos ne lui en donna pas,
Ne voulant pas risquer d’irriter les dieux éternels.
C’est mon père qui lui en fournit, car il l’aimait fort.
Tel qu’en lui-même, Ulysse, s’il se frottait aux prétendants,
À tous, distribution de prompte mort et noces amères !
Qu’en sera-t-il ? Cela est sur les genoux des dieux,
Qu’il revienne, ou ne revienne pas, leur régler leur compte
Dans sa maison. Je t’exhorte à te mettre dans l’esprit
Le moyen de repousser les prétendants hors du palais.
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le texte grec est ici
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.230-251 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

Maranta leuconora fascinator, la plante qui s'élève la nuit et s'étend le jour

Maranta leuconora fascinator, la plante qui s’élève la nuit et s’étend le jour


Mes journées sont si pleines, j’ai fini de traduire ce passage cette nuit. Je pourrais expédier la traduction plus rapidement en y apportant moins d’attention et moins de respect, mais dans ce cas pourquoi traduire, apporter une nouvelle traduction ? Il y faudra le temps qu’il y faudra, peu importe. Et quand j’arriverai au bout, si Dieu me prête vie jusque là, sûrement je l’arrangerai encore ; et j’en ferai un commentaire sans doute un peu long, car il y a tant à dire encore sur cette œuvre incroyable. Et si salutaire, en ces temps où les animaux du cirque médiatique tournent dangereusement fous, dévorant, ruinant, brisant la « maison » de la raison.
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Ainsi répond à haute voix le sage Télémaque :

« Étranger, puisque tu m’interroges et veux savoir,
Apprends que cette maison resta riche et irréprochable
Aussi longtemps que l’homme dont nous parlons y demeura.
Mais les dieux, machinant des maux, ont formé d’autres projets
Et fait disparaître Ulysse d’entre les humains.
Je serais moins affligé s’il était mort frappé
Au milieu du peuple de Troie avec ses compagnons
Ou entre les mains de ses amis, après la guerre.
Tous les Grecs lui auraient alors bâti un tombeau
Et c’eût été un grand honneur pour son fils dans l’avenir.
Mais à présent les Harpies l’ont enlevé sans gloire,
Il a péri obscur inconnu, me laissant douleurs
Et lamentations. Je ne gémis pas seulement sur lui,
Je déplore aussi d’autres maux que les dieux m’ont réservés.
Car tous les chefs aux commandes sur les petites îles,
Que ce soit Doulichios, Samè ou la verdoyante Zakynthe,
Et tous ceux qui gouvernent la rocailleuse Ithaque,
Tous veulent épouser ma mère et ruinent ma maison.
Elle, elle ne peut repousser cet odieux hymen,
Ni l’accomplir. Alors ils font se consumer ma maison.
Et ils auront tôt fait de me briser aussi. »

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le texte grec est ici
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.221-229 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

"Cosmic Ocean", acrylique sur bois 72x42 cm, fini de peindre aujourd'hui

« Cosmic Ocean », acrylique sur bois 72×42 cm, fini de peindre aujourd’hui


Grande forme de partout. Le fait de traduire l’Odyssée y est pour quelque chose, avec la peinture, que je fais en écoutant les Variations Goldberg jouées par Lang Lang (j’ai acheté le CD) et bien sûr le yoga, et puis tout le reste de la bonne vie quotidienne. Voilà pour mon journal du jour. Et pour la suite de l’Odyssée, encore un court passage aujourd’hui, la réponse d’Athéna au désarroi de Télémaque.
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Ainsi reprit Athéna aux yeux brillants de chouette :

« Non, les dieux n’ont pas posé que ta lignée resterait
Sans renommée, puisque Pénélope t’a engendré, toi.
Mais allons ! Dis-moi franchement : qu’est-ce que ce festin ?
Ces gens rassasiés ? Quel besoin en as-tu, enfin ?
Banquet, noce ? Ça n’a rien d’un repas où chacun
Paie sa part, à voir comme ces insolents, ces arrogants,
Mangent dans ta maison. S’indignerait tout homme
Sensé qui, entrant ici, verrait toute cette honte. »

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le texte grec est ici
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.213-220 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)

"Wood Spirit", acrylique sur bois 40x89 cm, peinture que j'ai terminée aujourd'hui

« Wood Spirit », acrylique sur bois 40×89 cm, peinture que j’ai terminée aujourd’hui

La brève et percutante réponse de Télémaque à Athéna, qui lui a demandé s’il était bien le fils d’Ulysse, me rappelle un passage d’un roman de Hermann Hesse. Jusqu’à l’invention des tests ADN, ce devait être un motif d’inquiétude pour les hommes que de ne pouvoir être sûrs de leur paternité, d’où sans doute la tentation d’enfermer les femmes et la société patriarcale. Il y a dans Siddharta l’histoire d’un sage ermite à qui une jeune femme apporte un jour un petit enfant ou bébé en prétendant qu’il en est le père et en exigeant qu’il l’élève. L’ermite ne connaît pas cette femme, n’a jamais couché avec elle, mais il accepte l’enfant sans rien dire et l’élève, puisque le destin le lui envoie. Quand l’enfant est adolescent, la femme revient et réclame son fils, en disant haut et fort que l’ermite n’a aucun droit sur lui puisqu’il n’est pas son père. Et l’ermite laisse partir le jeune homme sans protester.
Y voir une leçon de fatalisme serait réducteur. Ce que j’y vois, moi, c’est qu’un être humain, même tout petit enfant, n’appartient à personne, ni à sa mère ni à son père biologiques ou adoptifs ; mais qu’il appartient à tout être humain de prendre soin, dans la mesure du possible, de tout enfant, voire de tout être humain qui en a besoin. C’est ce que fait Athéna auprès d’Ulysse et de Télémaque, en tout respect de ce qu’ils sont. La réponse de Télémaque ne dit-elle pas aussi que la seule chose sûre, c’est d’être soi-même ? En ce siècle où de nouveaux problèmes de filiation apparaissent (PMA, GPA, parents transgenres…), l’éthique ne doit-elle pas réaffirmer prioritairement qu’aucun être humain ne peut en posséder un autre, adulte ou enfant ?
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Ainsi lui dit à haute voix le prudent Télémaque :

« Je te répondrai en toute franchise, étranger.
Ma mère m’a bien dit que j’étais fils d’Ulysse, mais moi
Je n’en sais rien. Car nul ne peut savoir qui est son père.
Comme je préférerais être le fils d’un homme
Heureux, que la vieillesse atteint au milieu de ses biens !
Mais c’est du plus infortuné des mortels que je suis né,
Me dit-on : voilà la réponse à ta question. »

le texte grec est ici
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.178-212 (ma traduction)

Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

J’accompagne le passage du jour, à savoir la réponse d’Athéna-Mentès à Télémaque, des Variations Goldberg jouées pour la première fois par Lang Lang. Je les ai découvertes hier soir sur France Musique et je veux acheter le CD. Je les écoute depuis des décennies et je les connais par cœur, jouées magnifiquement, comme on sait, par Glenn Gould. Et je dois dire que j’ai été stupéfaite par l’interprétation de Lang Lang. Je me tais, je vous laisse écouter (après la présentation par les journalistes, la musique reprend).
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Ainsi lui répondit Athéna aux yeux brillants de chouette :

« Eh bien, je vais te dire cela tout à fait franchement.
J’ai l’honneur d’être Mentès, du valeureux Ankhiale
Le fils. Et je règne sur les Taphiens, amateurs de rame.
Je descends ici en bateau avec mes compagnons,
Navigant sur la mer lie-de-vin au milieu d’humains
Étrangers, vers Tamèse, pour changer contre de l’airain
Du fer couleur de feu. Mon bateau est à l’ancre
Hors de la ville, au port de Réthron, sous le Néïos boisé.
Nos familles ont l’honneur de s’accueillir l’une l’autre
Depuis toujours, comme te le dira, si tu l’interroges,
Le vieux Laërte. On dit qu’il ne vient plus en ville
Mais qu’il souffre à l’écart, malade, à la campagne,
Avec une vieille servante qui lui prépare
À manger et à boire lorsque, les jambes fatiguées,
Il a parcouru, en se traînant, son coteau de vignes.
Me voici car on m’a dit que ton père était de retour
À la maison. Mais les dieux contrarient encore sa route.
Il n’est nullement mort sur terre, le divin Ulysse,
Mais bien vivant, retenu peut-être dans la vaste mer,
Sur une île, prisonnier d’hommes rudes, sauvages
Qui contre sa volonté l’empêchent de partir.
Maintenant moi je vais t’apprendre ce que les immortels
M’ont mis dans l’esprit et qui va arriver, je pense,
Bien que je ne sois ni devin ni lecteur des augures.
Il ne sera plus longtemps loin de sa chère patrie,
Fût-il tenu captif par des chaînes de fer.
Son génie lui fera trouver moyen de revenir.
Mais à ton tour parle-moi franchement : es-tu,
Réellement, son fils ? L’enfant d’Ulysse lui-même ?
Certes par ton visage et tes beaux yeux tu lui ressembles
Terriblement. Nous nous sommes rencontrés souvent
Avant qu’il n’embarque pour Troie, en même temps que d’autres
Des plus nobles Argiens montaient à bord de leurs nefs creuses.
Depuis lors, Ulysse et moi ne nous sommes plus vus. »
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le texte grec est ici
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.158-177 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

Installation à la maison, avec Godzilla, un robot, de la verdure, des peintures et une chouette

Installation à la maison, avec Godzilla, un robot, de la verdure, des peintures et une chouette

Je suis allée au jardin avec un masque en tissu maison hyper léger, et je l’ai enlevé une fois assise sur la pierre d’un petit recoin du jardin alpin, où il n’y a de place que pour une personne, à l’écart du passage. Ces temps-ci sont propices à se rappeler combien il est bon de respirer.

Aujourd’hui voici le discours touchant que Télémaque adresse à Athéna, qui lui est apparue sous les traits d’un étranger. À l’hospitalité débordante répondent un épanchement de son cœur et aussi un débordement de questions. Les repères de ce jeune homme dont le père est absent et la mère harcelée de prétendants qui font bombance dans sa maison ne sont-ils pas troublés ? Il lui faut s’assurer de son interlocuteur venu d’ailleurs, seule respiration dans son existence étouffée.
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« Cher étranger, t’indigneras-tu de ce que je vais dire ?
La cithare et le chant, voilà tout ce dont ils se soucient !
Facile, en mangeant impunément les ressources d’autrui,
D’un homme dont les ossements blancs pourrissent sous la pluie,
Étendus quelque part sur la terre ou roulés par les flots !
Mais s’ils le voyaient, cet homme, revenir à Ithaque,
Tous autant qu’ils sont prieraient pour savoir courir vite
Plutôt que pour être couverts d’or comme de vêtement !
Mais maintenant, il a péri d’un funeste destin.
Plus d’espoir pour nous ! Même si quelqu’un sur cette terre
M’annonçait son retour. Anéanti, le jour du retour !
Mais allons, dis-moi, réponds franchement : de quel pays
Es-tu ? Où est ta ville et où sont tes parents ?
Par quel bateau es-tu venu ? Quels marins t’ont amené
À Ithaque ? Quant à eux, qui se flattent-ils d’être ?
Je ne pense pas que tu sois venu jusqu’ici à pied !
Dis-moi tout cela en vérité, que je sache bien :
Es-tu nouveau venu, ou déjà connu de mon père,
Étranger ? Car bien d’autres sont venus dans nos demeures,
Et lui-même avait des relations avec bien des gens. »

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le texte grec est ici
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.144-157 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

Joueur de cithare sur un vase grec. Encyclopedia Britannica (wikimedia)

Joueur de cithare sur un vase grec. Encyclopedia Britannica (wikimedia)

Je progresse à la course, c’est très euphorisant. J’alterne toujours les temps de course et les temps de marche, mais je tiens la course sur des distances de plus en plus longues. Pas très longues car je pars de loin, n’ayant pas couru depuis le lycée, mais je commence à dépasser les 400 mètres d’un coup, à un bon rythme et sans m’épuiser (je n’ai pas de cardiomètre, j’ai 64 ans, je préfère y aller prudemment). Puis je marche d’un bon pas puis je recommence à courir quelques centaines de mètres, etc., pendant 30 à 35 minutes une à deux fois par semaine. C’est un début ! Au retour je fais une petite séance de yoga supplémentaire, d’étirements contre les courbatures. Je me rappelle que lorsque j’ai commencé à faire du yoga quotidiennement, l’été dernier, les séances me paraissaient fatigantes et il y avait des postures que j’avais du mal à tenir, alors qu’aujourd’hui je fais très aisément les mêmes séances et les mêmes postures. Je me dis que je devrais progresser de la même manière pour la course, et j’espère aussi pour cet exercice et pour cette course de fond que va être ma traduction de l’Odyssée. Voici les vers du jour, exposant le contexte dans lequel nous suivrons ensuite le dialogue entre Télémaque et Athéna. (À la fin du passage, les autres traductions disent que Télémaque se penche vers la tête de la déesse mais ce n’est pas ce que dit le texte, et pour cause : comme nous l’avons vu hier, il lui a donné un siège élevé, et s’est assis près d’elle sur une banquette inclinée, plus bas qu’elle donc – je vérifie les mots un par un, c’est l’avantage de ne pas avoir trop l’habitude de la langue source, cela pousse à des découvertes ou des précisions ; cela m’est arrivé plusieurs fois, pour ce texte ou pour d’autres que j’ai précédemment traduits d’autres langues).
*
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Puis entrent les arrogants prétendants, s’asseyant
À mesure sur les sièges hauts ou inclinés.
Des hérauts leur répandent de l’eau sur les mains,
Des servantes entassent près d’eux des corbeilles de pain,
Des jeunes gens élèvent des cratères de boisson.
Alors ils mettent la main sur les mets, servis tout prêts.
Après avoir bu et mangé, les prétendants ont
Grand désir dans le cœur de s’occuper à autre chose :
Au chant et à la danse, le surcroît d’un repas.
Un héraut place donc une superbe cithare
Entre les mains de Phémios, qui doit chanter de force
Auprès des prétendants. Il joue et tire de sa lyre
Un beau chant. Et Télémaque, s’approchant de sa tête
Pour qu’on ne l’entende pas, dit à Athéna :

*
le texte grec est ici
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.123-143 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

Niels Schneider dans le rôle de Télémaque pour la série Odysseus. Photo Armanda Claro pour Arte

Niels Schneider dans le rôle de Télémaque pour la série Odysseus. Photo Armanda Claro pour Arte

En ce moment je regarde l’excellente série américo-britannique de 1996 inspirée des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, œuvre magnifique en partie inspirée de l’Odyssée et qui a inspiré le Château dans le ciel de Miyazaki avec son île de Laputa peuplée d’intellectuels stupides. Merveilleux fil d’Ariane entre les poètes, les temps et les civilisations. Si nous le coupions, ce qui arrive avec la déculturation, nous nous ferions dévorer par le Minotaure.

« … et lui dit à haute voix ces paroles ailées : » Nous nous sommes arrêtés là la dernière fois. Voici donc les paroles en question, adressées par Télémaque à l’étranger sous la figure duquel lui apparaît « Pallas Athéna » (Athéna qui a vaincu le géant primitif Pallas, et s’est fait de sa peau une armure), et ce qui, selon les lois de l’hospitalité, s’ensuit.
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« Salut, étranger. Sois le bienvenu chez nous.
Viens te restaurer, puis tu nous diras ce qu’il te faut. »

Sur ces mots, il s’avance et Pallas Athéna le suit.
Une fois qu’ils sont entrés dans la haute maison,
Il place la lance debout contre la grande colonne,
Dans l’espace bien ciselé où sont rangées
Les nombreuses lances d’Ulysse à l’âme courageuse.
Puis il la conduit à un siège haut, couvert de tissus,
Artistement œuvré, avec une marche pour les pieds.
Il s’assoit à côté sur un siège incliné chamarré,
À l’écart des prétendants pour ne pas troubler le repas
De l’étranger par le vacarme que font ces arrogants,
Et parce qu’il veut l’interroger sur son père absent.
Un serviteur verse, d’une belle aiguière d’or,
L’eau des ablutions dans un vase d’argent, où ils se lavent,
Et dresse devant eux une longue table polie.
Une vénérable intendante y dispose le pain
Et nombre de provisions qu’elle offre libéralement.
Un découpeur présente des plats chargés de viandes
Diverses et pose devant eux des coupes d’or.
Un héraut prestement verse à l’un puis à l’autre le vin.

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le texte grec est ici
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.102-122 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

mon vieux dictionnaire de grec, devant ma repeinture en cours

mon vieux dictionnaire de grec, devant ma repeinture en cours

Dans moins de douze mille vers, j’aurai fini de traduire l’Odyssée. Voilà un travail à la mesure et à la démesure de mon désir. Si j’en traduis une quinzaine par jour, j’ai environ trois ans de joie devant moi. Mais c’est moins le temps, pas si long, qui compte, que la profondeur de l’aventure. Déjà je me rends compte de choses inouïes dans le texte. J’en ferai certainement un commentaire, pour accompagner la traduction quand elle sera terminée. Pour l’instant, continuons à avancer. Ou à bondir, comme Athéna ici descendant des cieux. Ce qui est génial avec le yoga c’est qu’il peut accompagner toute pensée, toute prière, toute aventure de l’esprit et du corps. En tout cas il accompagne à merveille l’Antiquité grecque. (Évidemment il y a aussi des yogis faussaires, comme Sadhguru ou, dans un autre genre et le temps de cet automne, Carrère (je revois et vois pas mal de films américains à la maison en ce moment : ce qui saute aux yeux, c’est la violence de la société américaine; de temps en temps je m’efforce de voir un film français, et là ce qui saute aux yeux c’est la dépression de la société française – d’où ressort un nihilisme au moins aussi morbide) ; il s’agit de bien exercer sa raison pour ne pas se laisser berner. Athéna, déesse de la raison et pilier de l’Odyssée, aide très bien à y voir clair). Toutes ces parenthèses ouvertes et enchâssées refermées, allons au texte.
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Ouvrant les jambes elle s’élance des sommets de l’Olympe,
Se dresse dans le peuple d’Ithaque, sur le seuil d’Ulysse,
À l’entrée du couloir. Dans sa paume sa lance d’airain.
Sous les traits d’un étranger, Mentès, chef des Taphiens,
Elle trouve les prétendants arrogants, jouant aux dés
Le long des portes, attendant, esprits rassasiés,
Immobiles sur les peaux des bœufs qu’ils ont tués.
Auprès d’eux, des hérauts et des serviteurs empressés,
Les uns à mêler dans des cratères le vin et l’eau,
D’autres à laver avec des éponges pleines de trous
Les tables, à les placer et à couper des tas de viandes.
Le tout premier à voir Athéna fut Télémaque,
Beau comme un dieu. Il était là, parmi les prétendants,
Le cœur triste, songeant à son cher et valeureux père :
S’il revenait ! Il disperserait les prétendants
Hors de sa maison, rétablirait son honneur, serait
Maître de ses biens. Y pensant parmi les prétendants,
Il la voit. Alors il va droit dans le couloir, indigné
Dans son cœur qu’un étranger soit longtemps laissé à la porte.
Il s’approche, lui prend la main droite, reçoit la lance
D’airain et lui dit à haute voix ces paroles ailées :

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le texte grec est ici
à suivre !