Pan ! Peter Pan !

Ne voulant me remettre de suite ni à ma traduction de l’Iliade ni à peindre ni à écrire alors que je dois très bientôt partir quelques jours, je commence juste à traduire Peter Pan. Quel merveilleux texte, fin, drôle et profond, et quel bonheur, quel plaisir, quelle joie je trouve à le traduire ! Pourquoi Peter Pan ? Eh bien, parce que j’ai décidé de traduire les six livres culte dont le dos figure sur le sac que m’a offert O à Édimbourg, à Noël 2019, juste avant la pandémie. L’un d’eux est l’Odyssée – depuis, je l’ai traduit. Le deuxième sera donc ce texte de J.M. Barrie, que je n’ai pas relu depuis mes huit ans à peu près, et que je redécouvre d’autant mieux que je le lis maintenant dans sa langue d’origine, et pour ainsi dire en relief puisque je le traduis, selon ma façon de traduire, plus attentive au sens profond qu’à rendre l’expression courante en français.

Privée de courir à cause de la pollution, heureusement je peux toujours faire yoga et gym à la maison, et bientôt, là où je serai, j’aurai une salle de sport à disposition, je pourrai à défaut courir sur un tapis. Mais ça ne peut pas être décemment la seule solution pour faire du sport. Je lis que la ministre du Logement veut mettre tous les Français en cage, estimant que la maison individuelle ne répond pas à l’urgence climatique – alors qu’elle-même possède une maison en banlieue chic, mais ça, c’est le « en même temps » macroniste. Comme le remarque un lecteur dans Le Figaro, on se soucie d’élever les poules en plein air mais on voudrait mettre tous les humains dans des poulaillers. Dans les pays anglosaxons par exemple, les gens vivent plus en pavillons qu’en barres d’immeubles, les banlieues sont donc plus étendues, et alors ? Ce qu’il faut, ce n’est pas encager les gens, c’est construire intelligemment, et surtout assurer de bons transports en commun. Tous ces politiques pensent en industriels qui auraient à gérer, en guise de produits, des humains. C’est ça, la start-up nation, le désir de milliards, la déshumanisation en marche.

Même en marchant, on sent la pollution à chaque respiration. Des humains qui ne peuvent plus jamais aller et venir aisément entre dehors et dedans, qui ne peuvent plus courir ni marcher sainement dehors, sont des humains maltraités. Le spectacle de ces politiques imbéciles aurait de quoi précipiter les gens dans le syndrome de Peter Pan. J’ai l’intention de mettre ma traduction gracieusement en ligne quand je l’aurai terminée, d’autant que je constate qu’il n’y en a pas, avec, sûrement, un petit commentaire de mon crû.

En attendant, on peut toujours lire gracieusement, si ce n’est fait, ma traduction de La chute de la maison Usher. Edgar Poe ne figure pas sur mon sac, mais il nous parle aussi.

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Réflexion sur les arts de la récupération. Et deux tableaux « récupérés »

Peint sur une peinture trouvée dans une benne à déchets dans la rue. Acrylique sur bois 52×76 cm




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J’ai goûté la saveur de la récupération d’objets dans la rue il y a longtemps, lorsque j’étais à New York chez un jeune couple d’artistes, dont le garçon ramassait en ville des choses, notamment du papier kraft et du carton, pour en composer des œuvres. Juste avant mon départ, il glissa dans ma valise l’une de ces œuvres, sans me le dire, et je la trouvai à mon arrivée à la maison, de l’autre côté de l’océan. (Depuis, il est devenu écrivain).

J’aime les objets récupérés parce qu’ils ont une histoire. Et parce qu’ils sont chargés de poésie, du fait d’avoir une histoire et du fait d’être devenus inutiles, d’un point de vue utilitaire. C’est alors qu’il est possible de les transcender. De les ressusciter.

Les ressusciter, c’est chaque fois opérer une résurrection en soi-même.
L’art de la récupération est comparable à celui de la traduction. La différence étant que lorsqu’on traduit un chef-d’œuvre, on ne peut que faire de son mieux pour ne pas trop l’abîmer, alors que lorsqu’on récupère un objet usé ou mal achevé, on espère lui donner une valeur supplémentaire. Cependant les deux arts ont en partage l’art de la transformation. L’art de la vie.

L’exégèse, telle que je l’ai pratiquée dans ma Chasse spirituelle (gracieusement disponible ici) est à la fois art de la traduction et art de la récupération, notamment des textes religieux – qui ne sont pas devenus inutiles mais souvent pire, dangereux parce que mal lus. L’histoire et la poésie sont aussi des arts de la récupération, récupération du temps et récupération du réel.

Dans mon travail de plasticienne amateure, j’ai souvent pratiqué la récupération d’objets divers, naturels (cailloux, bois…) ou manufacturés, par exemple avec Madame Terre. Et j’ai repeint trois tableaux trouvés dans la rue : des fleurs, un perroquet, et aujourd’hui cette petite maison dans la forêt. S’y ajoute cette œuvre réalisée sur le fond et le cadre d’un miroir brisé, que j’avais déjà peints une fois, dans un tout autre style, et que j’ai entièrement recouverts de rouge hier, pour en faire une nouvelle œuvre – puisqu’il s’agit d’un ancien miroir, j’y ai mis des effets de miroir, avec une photo peinte prise dans des miroirs de l’Institut du monde arabe, des bouts de dos d’emballage de paquets de chewing-gums qui miroitent, un portrait datant de mes 36 ans, et des extraits de mon roman Le Boucher.

Il n’y a pas de résurrection sans transcendance. Toutes les autres voies mènent à la mort. Je suis super vivante :-)
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Technique mixte sur bois, 38×48 cm (le tableau est beaucoup plus lumineux en vrai, et d’un rouge plus vif, que capte mal la photo)


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Devant la Loi

« (…) Pendant toutes ces années, l’homme observe le gardien presque sans interruption. Il oublie les autres gardiens et celui-ci lui paraît être le seul obstacle qui l’empêche d’entrer dans la Loi. Il maudit le malheureux hasard, les premières années brutalement et d’une voix forte, puis, plus tard, devenu vieux, il ne fait plus que ronchonner. Il devient puéril, et comme pendant toutes ces années d’études du gardien il a également vu les puces dans son col de fourrure, il finit par prier aussi les puces de l’aider et de faire changer d’avis le gardien. (…) » Franz Kafka, Devant la Loi, trad. Laurent Margantin

Je disais la dernière fois qu’il est plus facile de rire devant un texte ou autre représentation du mal que devant la réalité du mal. Eh bien, en fait il faut nuancer cela. En lisant la parabole de la Loi de Kafka, on peut rire, mais pas autant que dans la vie en voyant certaines personnes attendre, coincées derrière leur système imbécile, et vous suppliant de les en libérer ; voilà qui fait rire franchement, pour ne pas dire franchement jubiler. Le mal se mord la queue tout seul, et ça lui fait mal.

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RAPPORT D’UNE GUERRIÈRE (vidéo et texte)


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RAPPORT D’UNE GUERRIÈRE

Le mal est vieux. Voilà ce que j’ai compris en le voyant à l’œuvre. (Œuvre n’est pas le mot approprié, il faudrait dire désœuvre). Quel que soit l’âge de la personne qu’il investit, il l’imprègne de tout ce que la vieillesse peut avoir de mauvais.

Je dis le mal, je pourrais dire aussi bien le diable, si ce n’était risquer de donner à imaginer quelque chose qui ressemble à une personne. Le diable n’est pas une personne, mais un mal qui s’empare de certaines personnes, et dont ces personnes à leur tour, si elles ne s’en dépossèdent pas, contaminent d’autres. Ainsi donc « le » diable n’existe pas, il n’existe pas tout seul, il est légion. Mais si l’un d’eux, l’un de ces possédés, s’en prend spécialement à vous, alors c’est le mal tout entier que vous devez affronter à travers ce diable-là et ses contaminés.

Le mal a de la vieillesse non pas la paisible sagesse venue avec l’expérience et la connaissance, ni la beauté des ruines qui donnent à penser ; non, il n’a de la vieillesse que la morbidité, la faiblesse, les humeurs aigres, le tourment incessant, l’envie jalouse et mauvaise, la démence sénile et surtout la grande peur de la mort de ceux qui parviennent au terme de leur vie sans avoir osé la vivre, de ceux qui furent esclaves d’eux-mêmes et du regard des autres à en crever, des increvables parce qu’indécrottables, conservés dans la croûte de crotte de leur existence faussaire.

Le vieux tenta de me harponner aussitôt que j’apparus. J’étais loin de m’en douter mais par instinct, sans doute, je m’étais bien gardée d’apparaître devant lui. De son petit bureau niché dans le château, il m’aperçut quand même. J’étais fraîche, et il est inutile d’expliquer pourquoi ma fraîcheur attira le vieillard, aussi sûrement que le sang des vivants attire les vampires.

Je venais alors d’inventer une nouvelle espèce de rose, que j’avais appelée Reine, et qui avait fait sensation parmi les amateurs de fleurs par son beau charnu, sa couleur rouge sang et son parfum enivrant, dont on disait qu’il aurait réveillé les sens d’un mort. Ma rose avait fait l’objet d’articles même au-delà de la presse spécialisée, et c’est ainsi que le vieux m’avait repérée.

Lui était au service du château depuis des temps immémoriaux, chargé des relations publiques – parrain des faussaires, il excellait à cette fonction. La nuit, il servait aussi de préposé à l’ouverture du portail, et la licence, qu’il partageait avec d’autres, d’autoriser ou de refuser l’entrée au château, lui conférait un pouvoir de séduction et d’intimidation dont il ne se privait pas d’abuser – du moins dans la limite de ses faibles moyens personnels.

Une chose qu’on ne dit pas souvent, c’est que le diable veut être aimé. Et comme il ne peut être aimé pour ce qu’il est, une fois qu’on le connaît, il se fait passer pour quelqu’un qu’il n’est pas. Pour quelqu’un d’aimable, de très aimable, d’autant plus aimable qu’il vous flatte. Voilà donc sa stratégie, voilà comment tout a commencé, et comment tout a très mal fini, une fois que je l’ai démystifié, puis fui, et qu’alors il m’a poursuivie de ses assiduités, m’a harcelée par l’intermédiaire d’un tas de gens qu’il a manipulés.

Ils m’ont prise pour leur proie. Nul ne m’a demandé mon avis. Nul ne s’est demandé si je consentais. À être harcelée de mensonges, trahie, coupée de mes relations professionnelles, sociales, personnelles, empêchée de gagner ma vie, obligée de vendre ma maison, envoyée travailler dans des conditions indignes qui m’ont causé une grave maladie, contrainte de ne pouvoir parler sans être accusée de délire – les possédés demeurant tous dans un terrible déni de leurs actes et de la réalité, et refusant d’entendre ce que je m’évertuais à dire.

Après que j’eus inventé cette rose, je reçus beaucoup de commandes. La plupart des jardins de la ville, et des jardins des autres villes du pays, et de ceux des pays étrangers, et aussi nombre de particuliers, la désiraient, cette Reine si éclatante et sensuelle. Quelques autres producteurs de fleurs arrivaient à en produire des imitations, mais j’avais seule le secret de son invention, et elle restait unique en son genre. Or la jalousie et l’envie des humains ne tardent pas à s’acharner sur qui sourit la grâce.

C’était pourtant une bien candide invention que ma Reine, dans les plis de laquelle se dessinaient les abîmes de la mort autant que les joies affolantes de la vie, certes, mais sans essayer d’y piéger quiconque, sans la moindre tromperie. Ma rose sans pourquoi, ma rose nue, donnait le vertige à ceux dont l’existence est faite d’habits et de masques, de feintes et de bas calculs, de prudences et d’abus. Les innocents voulaient ma Reine pour en jouir innocemment, les autres pour jouir de la détruire. Je commençai à voir, dans les revues de jardinage, des mots fielleux accolés à ma rose, ou à moi-même. On aurait dit que j’avais fait du mal à quelqu’un qui cherchait à s’en venger en dépréciant mon travail et en me dépréciant. Je ne comprenais pas, candide que j’étais, comment des gens pouvaient s’en prendre avec tant d’iniquité à quelqu’un qu’ils n’avaient jamais rencontré. Pourtant je devais bien admettre qu’on commençait à me lancer des regards mauvais, que des portes se fermaient devant moi.

Je m’étais toujours tenue à distance du château, à cause de ce qui se trame dans les lieux de pouvoir, de l’odeur de fumier qu’ils dégagent sans pour autant produire autre chose que des fleurs en série, des plagiats de fleurs indéfiniment répétés. Mais le château possédait le plus grand jardin de la ville, et c’était un potentiel acquéreur que je ne pouvais négliger, en ces temps où les commandes se faisaient plus rares. J’y envoyai donc, sans l’adresser à personne en particulier, seulement aux « Jardins du château », une proposition. Je reçus une réponse rapide, non pas de leur jardinier, mais de leur communicant. Réponse positive. Le vieux diable me donna rendez-vous et je signai l’accord, ignorant avec qui et pour quoi je signais.

Ah, vous qui m’écoutez, vous voyez bien ce que je veux dire, n’est-ce pas ? Ce genre de choses vous est déjà arrivé, sans doute ? Sinon, elle vous arrivera. C’est pour ça que je vous parle. Pour vous prévenir. On a beau savoir, on n’est jamais assez prévenu, face au diable. Pourquoi ? parce qu’on ne sait pas ce qu’est le diable. Vous pensez bien qu’il se présente rarement, pour séduire les gens, en leur tirant sa langue fourchue. Oh certes, il la sort, cette langue trompeuse et vénéneuse – qui lui sert de sexe, soit dit en passant – mais toute enrobée de sucre et d’or, si bien qu’on la croirait venue d’un de ces anges qui habitent les hauteurs célestes où nous, pauvres humains, accédons rarement. En vérité, lui habite dans le trou des latrines, mais son odeur, on ne la perçoit que peu à peu et très mal, tant il la masque de celle de toutes les roses qu’il dérobe ou achète. Quand enfin, d’imperceptiblement incommodante, elle devient insupportable, il est trop tard, le mal est fait.

Échapper au diable ! Quand l’urgence se déclare, heureux sont ceux pour qui l’éloignement suffit au salut. Car le diable ne désire pas seulement tromper les autres, il désire aussi se tromper lui-même. Et les roses qui lui servent le mieux à se dissimuler à lui-même son odeur de latrines, il ne veut pas les laisser partir. C’est alors que tout ne fait qu’empirer.

Tout ne fait qu’empirer dans les faits, mais pas dans votre tête. Pour votre tête, la sortie du brouillard est bénéfique, très bénéfique. Mais dans votre existence, le harcèlement du diable qui ne veut pas vous laisser partir se fait de plus en plus vicieux et oppressif, la menace est de plus en plus forte.

Ça a commencé avec des fleurs. Ma rose, qui n’avait d’autre but que d’être. Et plus tard, la fleur qu’il me fit envoyer par une de ses collègues, une servante du château. Elle frappa chez moi et me la remit de sa part. Je n’aurais su dire à quoi ressemblait la fleur qu’il me fit ainsi envoyer, en fait elle ressemblait à toutes sortes de fleurs, et surtout à une fleur artificielle. Ce qu’elle était. Je la posai dans un coin et je me dis qu’au fond il était sympathique, il avait voulu bien faire. Et puis j’oubliai. J’avais ma vie, vous comprenez. Avec des joies vraies, et aussi de vrais problèmes. Quelque temps plus tard, comme je rencontrai de nouveau des difficultés professionnelles, je songeai qu’il pourrait peut-être me donner du travail, et je décidai de me rappeler à lui en utilisant son procédé, malheureuse imbécile ! Je confectionnai à mon tour une fleur artificielle, et la lui envoyai. Moi aussi, j’étais entrée dans la voie du crime.

Il me répondit aussitôt par l’envoi d’une nouvelle fleur artificielle. J’en confectionnai une autre, que je lui expédiai en lui faisant savoir que j’espérais son aide pour trouver un travail, étant en grande détresse. Il me répondit, sans fleur, qu’il ne m’aiderait nullement. Il y avait pourtant tout un réseau d’entraide autour des créateurs de fleurs, grâce auquel ces derniers survivaient, même s’ils se concurrençaient aussi. Son refus brutal me fit vaciller. Une méchanceté si vertigineuse, je n’en avais jamais encore rencontré. Il était donc si mauvais, en fait ? Oui, et bien plus encore. Tout ce qu’il avait déjà fait pour me nuire, je l’ignorai, je l’ignorai très longtemps encore.

Non seulement le diable profite des moments où une personne est affaiblie pour s’imposer à elle, mais très vite, de plus, il s’emploie à l’affaiblir davantage, et même à la détruire. La raison eût voulu que j’abandonne aussitôt cet échange malsain. Fus-je victime de mon propre artifice ? Oui, et ma détresse du moment était telle que j’étais comme une personne accrochée des deux mains à une branche, le corps suspendu au-dessus du gouffre. Lâcher la branche, si pourrie fût-elle, c’était mourir. Alors je tombai dans le déni, qui est un autre gouffre.

Je niai en moi-même que ma branche était pourrie. Ou plutôt, tout en voyant bien son éclatante pourriture, je me persuadai que je pouvais l’en guérir, en lui envoyant assez de fleurs pour la regreffer comme par miracle à sa verdeur. Ce faisant, j’oubliai ma détresse, mes problèmes. Ce n’était plus de ma détresse que je devais m’occuper, mais de celle que je supposais à cette vieille branche. J’avais sans cesse peur qu’elle ne meure complètement avant que j’aie pu la regreffer. Je passais mes journées à confectionner des fleurs que je lui envoyai à cet effet, tandis qu’il m’en expédiait aussi pour maintenir le système.
Un système qui fonctionnait, en effet. Qui le maintenait en vie, comme le sang bu la nuit maintient au vampire un semblant de vie. Cette fuite en avant dura longtemps. Je rêvais de me tuer, mais je ne le pouvais pas, car il fallait que je sauve les vivants.

En vérité ce n’était pas lui qu’il m’importait de sauver, mais ceux que j’aimais, et qui souffraient avec moi, mes proches. Et puis toute l’humanité, tous les innocents de l’espèce humaine, que je voyais menacés par le dérèglement du monde induit par le vieux mal. Et peu à peu je me détachai de cette branche morte, de cet échange délirant de fleurs artificielles. Mais le gouffre était toujours ouvert sous mes pieds, et pour ne pas y tomber je m’accrochai à la pierre elle-même, tout en me tournant vers le ciel. À contempler le ciel, ses lumières, ses astres et ses nuées, je sentais moins la fatigue de mes bras.

Le diable cependant, du fond du gouffre d’où il m’avait lancé cette horrible branche pour que je m’y retienne, faisait tout pour m’empêcher de m’en détacher – le plus sûr moyen pour que je tombe finalement dans sa gueule. Après avoir manœuvré pour m’isoler totalement, c’était des représentants du monde entier qu’il convoquait pour me cerner et se substituer à sa branche, que je lâchais. Après les fausses fleurs, les fausses étoiles. J’étais maintenant prise dans une grande toile d’araignée tendue au-dessus du gouffre, et je me débattais pour échapper au filet des stars enjôleuses. Quand je les eus toutes renvoyées aux chères études qu’elles n’avaient pas faites, le diable les remplaça par d’autres figures que nous sommes formées à idolâtrer, parents et autres proches familles. Je m’en détachai aussi.

Le diable pouvait bien continuer à faire peser son cauchemar sur moi, j’étais sortie du cercle vicieux où je devais participer pour ne pas tomber. La toile où il s’évertuait à me retenir, en fait je la regardais de loin. Et c’est de loin que je vous fais ce récit, chers inconnus. Puisse-t-il vous être utile, que vous vous soyez déjà retrouvés dans une situation similaire, ou que vous risquiez de vous y retrouver un jour. Ce qui me sauva fut l’amour de mes tout-proches, et ma combativité, jamais prise en défaut, même s’il m’arriva de me tromper de combat. Ce qui me sauva, ce qui sauve, c’est la raison divine qu’est l’instinct de vie, pour soi et pour autrui. Je marche les pieds sur terre et j’ai musclé et assoupli mon corps, pour mieux tenir quand se lèvent les vents mauvais. Pour vous dire toute la vérité, je suis bel et bien descendue dans la mort, à moment donné, mais je me suis ressuscitée, seule au milieu du champ de bataille, dans la vie réelle, que j’aime.

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Leçons de musique : Ravel et Aloysius Bertrand ; Homère (VII, 421-441, ma traduction)


Une magnifique leçon de musique et de poésie
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mes autres notes mentionnant Maurice Ravel : ici
et Aloysius Bertrand :

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et ces vers, traduits aujourd’hui, du chant VII de l’Iliade, chant que je suis ce soir en train de finir de traduire :
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Le soleil se projette tout juste sur les champs,
Sorti des flots calmes et profonds de l’Océan,
Montant dans le ciel ; et les voici face à face,
Ceux des deux camps, peinant à distinguer les cadavres.
Mais ils lavent le sang des blessures avec de l’eau,
Et versent de chaudes larmes en chargeant les chariots.
Le grand Priam n’autorise pas les lamentations ;
En silence ils empilent les morts sur le bûcher,
Le cœur affligé ; après les avoir brûlés, ils s’en vont
Vers la sainte Troie ; pour leur part, les Achéens bien guêtrés
Empilent leurs morts sur le bûcher, le cœur affligé,
Et après les avoir brûlés, vers leurs nefs creuses s’en vont.

Ce n’est pas l’aurore, mais l’aube encore à mi-ténèbre,
Quand autour du bûcher des Achéens choisis, réunis,
Versent sur son pourtour de la terre prise à la plaine,
Pour un tombeau commun, puis construisent devant lui
De hauts remparts, pour protéger les vaisseaux et eux-mêmes.
Ils pratiquent dans le mur des portes bien ajustées,
En sorte que les attelages puissent y passer ;
À l’extérieur, tout contre, ils creusent un long fossé,
Large et profond, dans lequel ils plantent des pieux.

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Homère, Dante… journal du jour en beauté

« Ajax, bondissant, perce le bouclier ; traversant
Droit, la pique s’enfonce, repousse Hector en plein élan »
Homère, Iliade, VII, 260-261

Premier bonheur au lever : relire les quelques dizaines de vers traduits la veille. La communion avec un aussi immense poète ne donne que du bonheur. Que du meilleur. Je continue à penser à la Divine comédie, en fait je crois que je vais bel et bien la traduire, malgré les hésitations dont je faisais part la dernière fois. Peu importe si ma théologie n’est pas, loin s’en faut, celle de Dante. D’ailleurs il se peut qu’en la traduisant je la découvre autre que ce dont elle a l’air. Et puis l’essentiel c’est le poème. En écoutant hier un bon documentaire d’Arte sur cette œuvre, j’ai entendu cette phrase qui m’a convaincue de réaliser cette traduction : « l’avantage que les Italiens ont sur nous, c’est que ce texte, c’est eux ». Eh bien moi qui ai un grand-père italien, j’ai envie que ce texte, ce soit moi, aussi. Et pour cela, de le transposer dans ma propre langue, en beauté. Puis ensuite j’écrirai ma propre Divine comédie, au moins aussi belle que celle de Dante, oui, je le peux. Je suis devant toute cette perspective – mes traductions de l’Odyssée, de l’Iliade, de l’Énéide, de la Divine comédie, puis mon écriture de ma propre œuvre nourrie de tous ces prédécesseurs et de mon travail avec eux, comme lorsque, arrivé très haut dans la montagne, on se retourne pour contempler le splendide paysage, à 360 degrés et à des dizaines ou des centaines de kilomètres à la ronde, dans l’air pur et vivifiant, le corps chaud de toute la marche accomplie, bienheureux de ce qui est fait et de ce qui reste à faire, l’esprit tout de lumière, de joie, de liberté.

Quelle belle invention que la roue, décidément ! Faire du vélo est toujours euphorisant, et quand il fait trente degrés comme en ce moment, cela me convient mieux que de courir. Je peux tout faire, et je fais tout ce que je peux faire. Une autre personne dans le documentaire sur Dante, un étudiant, disait qu’il cherchait dans ce poème une expérience de la beauté qu’il ne trouvait pas à faire dans la littérature d’aujourd’hui. Belle remarque profonde. Nous vivons dans un univers de communication, où l’essentiel n’est ni le faire, donc la poésie, puisque c’est le sens premier du verbe poiein, ni la beauté, donc la grâce, mais la communication et l’utilitaire – deux domaines qui sont aussi ceux des faussaires, de la facture faussée, de l’assombrissement des esprits. La bassesse du faux est ce qui nous tue, la grandeur et la beauté du vrai ce qui nous donne vie.

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Une chasse spirituelle (publication intégrale)

Voici ma Chasse spirituelle, « Opéra des métamorphoses », gracieusement disponible en 10 pdf.

« L’Ouvrante », présentation : Une Chasse spirituelle (1)
– « Acte premier, Littératures » (début : Préhistoire, littérature, mythes, coquille, grotte, étoile… « L’être s’en est allé habiter ailleurs, mais où ? ») : Une Chasse spirituelle (2)
– « Acte premier, Littératures » (suite : Shéérazade, puis… mille et un auteur-es. « Pas de trajet, mille trajets, et les pauses ne sont pas indiquées », comme dit Henri Michaux) : Une Chasse spirituelle (3)
– « Acte premier, Littératures » (deuxième suite : la Pitié-Salpêtrière et Nuit Debout au prisme de la littérature) : Une Chasse spirituelle (4)
— « Acte premier, Littératures » (troisième suite et fin de cet acte : Molière, Poe, Rimbaud et Nouveau, Kafka, et beaucoup d’autres. « Nous t’affirmons, méthode ! » s’écrie le poète des Illuminations) : Une Chasse spirituelle (5)
– « Tableau : des Anciens » (avant d’entrer dans le deuxième acte, quelques passages traduits d’auteurs anciens, du grec et du latin) : Une Chasse spirituelle (6)
– « Acte 2 : Bible et Évangile » (traductions et commentaires) : Une Chasse spirituelle (7)
– « Tableau : des Modernes » (avant d’entrer dans le troisième acte, quelques poètes de différentes langues, toujours dans mes traductions) : Une Chasse spirituelle (8)
– « Acte trois : Coran » (essentiellement, commentaire) : Une Chasse spirituelle (9)
– « Dénouement » : Une Chasse spirituelle (10)

Plus d’un million de signes pour déchiffrer des myriades de signes laissés par les humains depuis l’aube de l’humanité. À travers les structures anthropologiques de l’imaginaire, et à travers certains faits historiques, apparaissent, dès avant Homo Sapiens et jusqu’à nos jours, des invariants et des variations de ce qui fonde notre être-humain, tel qu’il s’exprime à travers ses constructions et élaborations poétiques. Qu’il s’agisse d’un cercle de stalactites dressées par des Néandertaliens dans la grotte de Bruniquel ou de mystères que l’auteure éclaire dans les « Illuminations » de Rimbaud, qu’il s’agisse de l’expérience de dépassement de l’humain par l’humain dont témoignent une Vénus préhistorique, un sonnet de Shakespeare, des textes de Victor Hugo ou d’Edgar Poe, l’Odyssée ou les Mille et une nuits, une peinture de Vélasquez ou un tableau de Magritte…

De très nombreuses productions de l’imaginaire humain sont convoquées, analysées, comparées, à la lumière notamment de la pensée des Présocratiques, et de toutes disciplines et sciences susceptibles d’éclairer cette recherche. Sont interrogés les mythes convoqués aussi bien par Freud que par la Bible ou le Coran, deux Livres dont l’auteure donne de nombreuses analyses. Et, à travers des exemples choisis, diverses formes du mal à l’œuvre dans l’Histoire, passée ou contemporaine, comme dans la littérature de nombreux siècles. Enfin, les explorations de poètes aptes à transcender la malédiction de la violence par illuminations et bonds « hors du rang des meurtriers », selon la formule de Kafka.

Le livre entier, en ebook ou livre papier, est disponible ici

Voir aussi : « Pourquoi je publie en ligne »

En couverture du livre, l’une de mes peintures

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pures pulsions de vie

Traduit 90 vers du chant 3 ce matin entre 6 heures et midi trente, petit-déjeuner compris dans le temps. Je n’ai à m’occuper que de la poésie, c’est pourquoi je peux aller vite, en profitant des notes établies par d’autres traducteurs sur tel ou tel élément cité, fleuve, personnage, pays… Je leur sais gré de leur travail, je sais gré aussi à ceux qui ont mis le texte grec et des dictionnaires en ligne – je consulte aussi maintenant des dictionnaires grec-anglais, c’est intéressant de comparer ; et moi aussi je fais mon travail, de poésie, de mon mieux. L’après-midi je sors, je prends l’air, et entre les tâches quotidiennes de la maison, je trouve en général encore assez de temps, jusqu’au coucher, pour traduire quelques autres dizaines de vers. Ainsi avance la bonne affaire, grâce à une vie monastique en liberté.

On parle en ce moment d’un « roman psychanalytique » qui vient d’être empêché de publication par la justice, sur recours de la famille de l’auteur. Ce genre d’histoires se multiplie, on ne sait s’il faut crier à la censure ou au respect de la vie privée. J’ai écrit un commentaire sur le site qui explique l’affaire, Actualitté.com, je le recopie ici plutôt que de le paraphraser – ça peut servir, on ne sait jamais.
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Il y a des livres qui entendent dénoncer des actes de prédation, et qui sont eux-mêmes des actes de prédation. Mais ne peuvent s’y laisser prendre que les personnes qui s’y reconnaissent. Si les personnes visées par le livre ne s’y reconnaissent pas, elles doivent apprendre à ne pas se laisser fasciner par le mauvais œil du livre, à s’en tenir à distance, à ne pas s’identifier à ce à quoi elles n’ont pas à s’identifier. Et si elles s’y reconnaissent, en tout ou en partie, qu’elles apprennent à assumer. Cela dit, chacune et chacun a aussi le droit de faire appel à la justice – quoiqu’il me semble bien plus sage d’apprendre à garder ses distances avec les regards des autres.

Pour ce qui est des auteurs, il faut dire que beaucoup d’éditeurs les poussent à l’autofiction (à condition que les auteurs ne les fassent pas entrer eux-mêmes, les éditeurs, dans leur autofiction, auquel cas ils peuvent déclencher une punition collective du milieu contre l’insolent-e auteur-e), autofiction qui est souvent une facilité pour tout le monde, éditeurs, auteurs, lecteurs. Mais après tout le genre ne fait pas le talent, et n’importe quel genre littéraire peut être investi avec génie. Même si le génie est plus rare que la médiocrité, il peut du moins compter, lui, sur le temps long pour être découvert ou redécouvert, comme l’histoire littéraire en témoigne largement.
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Bon je reconnais avoir écrit le deuxième paragraphe de ce commentaire en pensant à mon roman Forêt profonde, qui a été occulté par la presse française, et en me faisant le plaisir de me rappeler que c’est pourtant un livre puissant, et que c’est ce qui compte, pour sa vie future. Quand je serai morte, beaucoup de mes textes resteront vivants ou prendront vie parmi les lecteurs, et c’est ce qui compte. Le tri que fait le temps. De mes textes, et des textes splendides d’autres auteurs morts depuis longtemps, que j’aurai traduits et qui continueront eux aussi à vivre. Quand je pense que des imbéciles ont essayé dans le passé – Annie Ernaux par exemple – de me détourner de la littérature érotique. J’ai bien fait de n’en jamais faire qu’à ma tête, sans quoi elle serait incapable de faire aujourd’hui ce qu’elle fait, entraînée qu’elle est, avec mon corps, à monter les cavales de mes pures pulsions de vie pour des trajets inouïs.

Thersite ou Homère parrésiaste : Iliade II, 211-244 (ma traduction)

Thersite est présenté comme laid parce que la vérité qu’il présente est laide. Certes c’est un aspect de la vérité, qui en a d’autres, mais c’en est un. On ne me fera pas croire qu’Homère ne s’identifie pas en partie à lui, diseur de vérité, parrésiaste menacé par les puissants et rejeté par les autres. À mon sens, c’est justement à cause de cette menace et de ce rejet qu’Homère utilise un personnage qu’il a l’air de mépriser pour lui faire dire des vérités sans trop risquer les coups de bâton. Sinon, pourquoi lui donner la parole, pourquoi écrire (oui, je parle d’écrire, car je vois, en lisant çà et là de savants hellénistes, qu’Homère ait écrit ses textes est très sérieusement estimé vraisemblable, ou du moins complètement possible) – pourquoi écrire, donc, ce vigoureux passage, reprenant des reproches plus tôt exprimés par Achille à l’encontre d’Agamemnon, avec plus de force encore quand ils sont dits par un humble ?

*

Les hommes enfin s’assoient et se tiennent en place.
Seul Thersite, intarissable bavard, continue à criailler ;
Il connaît en son cœur un tas de mots inappropriés
Et vains, inconvenants, pour s’en prendre aux rois,
215 Et essayer de faire rire les Argiens ;
C’est l’homme le plus laid venu sous les murs de Troie ;
Il est cagneux, boiteux d’une jambe, et se tient
Voûté, les épaules affaissées sur le torse ; par-dessus,
Un poil rare fleurissant sur une tête pointue.
220 Il est surtout odieux à Achille et à Dévor,
Qu’il insulte tous deux ; cette fois, avec des cris aigus,
C’est au divin Agamemnon qu’il adresse ses reproches ;
Car terribles sont au cœur des Achéens la rancune
Et la colère contre le roi. L’invectivant, il hurle :

225 « Atride, de quoi te plains-tu ? de quoi as-tu besoin
Encore ? Ton campement est plein d’airain, il est plein
De femmes de premier choix, celles que nous, les Achéens,
Nous te donnons, à toi d’abord, quand nous prenons une ville.
Ou manques-tu encore d’or, de l’or que t’apporterait
230 Un Troyen dompteur de chevaux, en rançon pour son fils
Que moi ou un autre Achéen aurions capturé ?
Ou d’une nouvelle femme avec qui faire l’amour,
En la retenant pour toi, à l’écart ? Non, je ne trouve
Normal qu’un chef plonge dans le mal les fils des Achéens.
235 Ô ventres mous, cœurs vils, Achéennes, et non plus Achéens,
Rentrons à la maison avec nos nefs, et laissons-le là,
À Troie, savourer ses privilèges, qu’il voie
Si nous allons venir à son secours, ou pas.
Lui qui maintenant offense Achille, un homme bien supérieur
240 À lui : il lui a enlevé sa part, et il la garde.
Mais Achille laisse se calmer sa colère en son cœur ;
Sinon, Atride, c’eût été ta dernière brimade. »

Ainsi, insultant, parle à Agamemnon, berger des peuples,
Thersite ;

*

Je suis absolument bouleversée par tout ce que je trouve dans l’Iliade. Je ne m’attendais pas à tant, à si fort. Dans la nuit, l’image qui m’est venue est celle du bac révélateur dans lequel apparaît la photographie (j’ai pratiqué cela à vingt ans, avant la photo numérique). Jusque là, je n’avais lu que des extraits de ce poème, et seulement en traduction. Vivre avec, le vivre comme je le fais en le traduisant à haute intensité, en donne une tout autre vision. Une autre vision d’Homère que celle qu’il donne de lui dans l’Odyssée. Après environ 900 vers traduits ce midi, en sept jours pile donc, depuis que j’ai commencé, dimanche après-midi dernier (ayant terminé le matin même de traduire les dernières dizaines de vers des Bucoliques), je commence à avoir aussi une idée du commentaire qui accompagnera ma traduction.

Dans l’intimité de Virgile

Traduit hier la très très belle septième églogue, où les thèmes de la poésie, de la nature et de l’amour se trouvent confirmés dans leur union, et, grâce au chant amébée (les deux bergers se répondent, ici en quatrains) dans leur douceur d’une part, dans leur amertume d’autre part. Jusqu’à présent, je crois que c’est le chant que j’ai eu le plus de plaisir à traduire, peut-être aussi parce que ma technique s’est améliorée, et que mes alexandrins y conviennent à merveille, étrangement rapprochant là les quatrains de l’esprit du haïku.

Heureuse d’avoir pu ainsi découvrir Virgile de plus près, au plus près, dans son intimité de poète. J’en suis à traduire un chant par jour, je devrais donc avoir fini à la fin de la semaine (mais le chant 8, que je vais commencer aujourd’hui, est plus long, il me faudra peut-être deux jours, d’autant que mon rhume des foins étant reparti de plus belle, j’ai dû prendre un antihistaminique dès ce matin, et ça assomme – mon rhume des foins a commencé juste en même temps que j’ai commencé à traduire les Bucoliques, il y a dix jours, ah c’est bucolique, et ce serait amusant si on ne respirait pas un si mauvais air à Paris, qui augmente les allergies).

Quand, le matin, je relis le chant traduit la veille, c’est comme si je prenais une cuillère de miel. Virgile n’est pas mielleux, mais son monde enchanté enchante, vous remplit d’enchantement, vous transforme en ruche, vous-même productrice de miel lumineux et gavé de nutriments. Ce n’est pas pour rien que Dante l’a choisi comme guide dans le monde des morts. Virgile est un puissant viatique contre la mort, et en même un temps un ouvreur de toutes portes, qui permet de s’aventurer dans l’au-delà sans y laisser son âme ni sa peau. Je sais ce que le Christ est allé faire aux enfers, mais je sais aussi ce que fait Virgile aux enfers, au purgatoire et au paradis – une division de l’au-delà bien artificielle pour lui, qui abolit toute frontière.

Virgile, Les Bucoliques, Eglogue 2 (ma traduction)

C’est l’histoire du berger Corydon qui aime le bel Alexis, sans espoir. J’ai traduit en alexandrins son monologue discrètement érotique, qui charme et fait sourire, le voici :

(N.B. Il ne s’agit pas de ma traduction définitive, je la corrigerai au fil de mon travail, de ma traduction de toute l’œuvre)

Églogue II

Le berger Corydon, pour le bel Alexis,
Joie du maître, brûlait, sans espoir d’être admis.
Il venait assidu sous les faîtes ombrés
Des hêtres denses. Là, seul et désordonné,
5 Il jetait aux monts, aux forêts, sa vaine ardeur :
« Ô cruel Alexis, tu dédaignes mes chants ?
Sans pitié de moi ? J’en mourrai finalement.
C’est l’heure où les bêtes cherchent l’ombre et le frais,
L’heure où les lézards verts se cachent dans les haies,
10 Où Thestylis broie aux moissonneurs fatigués
Par la rude chaleur l’ail et le serpolet.
Avec moi, qui tourne dans tes traces, s’exhale
Des arbres, au soleil, le son rauque des cigales.
Mieux ne vaut-il tristes colères et mépris
15 Hautains d’Amaryllis, mieux ne vaut être épris
De Ménalque, lui, noir autant que tu es blanc ?
Ne te fie pas trop à la couleur, bel enfant !
Blanc troène tombe, noirs vaciets sont cueillis.
Tu me prends de haut, ne veux savoir qui je suis,
20 Combien riche en troupeaux, en laitages neigeux.
J’ai mille brebis en Sicile aux monts herbeux ;
Le lait frais ne me manque, l’hiver ni l’été ;
Je chante ce qu’appelant ses bêtes chantait
Amphion de Dircé sur l’Aracynthe actéen.
25 Je me suis vu hier, je ne suis pas vilain,
Miré dans la mer calme ; je ne craindrais pas
Daphnis à tes yeux, si l’image ne ment pas.
Veuilles-tu habiter avec moi les cabanes
Et transpercer les cerfs dans ces humbles campagnes,
30 Pousser aux vertes mauves les chevreaux, d’un chant
Imiter avec moi, unis dans les bois, Pan !
Lui qui, à la cire, conjoignit les pipeaux,
Pan qui veille aux brebis et aux chefs des troupeaux.
N’aie regret de frotter ta lèvre au flageolet ;
35 Pour connaître ces airs, qu’Amyntas n’a-t-il fait ?
J’ai une syrinx à sept tuyaux inégaux,
Dont autrefois Damète me fit le cadeau.
« Te voilà son second », me dit-il en mourant,
Et le sot Amyntas en fut tout jalousant.
40 De plus j’ai trouvé au fond d’un ravin risqué
Deux petits chevreuils encor de blanc tachetés,
Qui chaque jour épuisent deux pis de brebis ;
Je te les garde ; mes dons t’inspirent mépris ?
Les auront donc qui les demande, Thestylis.
45 Viens, bel enfant : voici pour toi, pleines de lis,
Des corbeilles portées par les nymphes ; pour toi,
La blanche Naïade cueille violettes pâles
Et pavots, puis narcisse et aneth aromale,
Les tresse avec herbes suaves et daphné,
50 Peint de jaunes soucis les flexibles vaciets.
Moi je cueillerai des coings au tendre duvet,
Des châtaignes que mon Amaryllis aimait ;
Puis de blondes prunes, fruit honoré aussi ;
Et vous, lauriers, et toi, myrte bien assorti,
55 Qui, tout proches, mêlez vos suaves parfums. 
Simple es-tu, Corydon : Alexis n’a aucun
Souci de tes dons ; Iollas n’y céderait pas
Non plus. Hélas ! qu’ai-je voulu, pauvre de moi ?
Perdu, lançant l’Auster aux fleurs, le sanglier
60 Aux sources. Qui fuis-tu, fou ? Les dieux habitaient
Aussi les forêts, et le Dardanien Pâris.
Que Pallas réside entre les remparts bâtis 
Par elle ; et qu’à nous, les forêts plaisent, avant tout.
La lionne aux yeux farouches suit le loup ; le loup,
65 La chèvre ; la chèvre lascive, le cytise ;
Toi, Corydon, Alexis : chacun, qui l’attise.
Regarde, les taureaux ramènent les charrues,
Le soleil bas double les ombres étendues :
Moi je brûle encor ; quelle mesure à l’amour ?
Ah, Corydon, Corydon, quel démentiel tour !
Ta vigne dans l’ormeau est taillée à moitié ;
Que ne tresses-tu donc quelque chose en osier
Et jonc souple, dont tu aurais besoin ? Et puis,
S’il ne veut, tu trouveras un autre Alexis.

*
Pour comparaison, on peut voir cette traduction en prose disponible en ligne ; on peut comprendre que j’ai dû çà ou là renoncer à un adjectif ou à quelque substantif, l’alexandrin forçant à la concision. Mais il me semble que l’essentiel y est ! Je viens à l’instant de terminer cette traduction, commencée hier, je la réviserai peut-être plus tard mais elle me semble déjà présentable.
Demain je passe à la troisième églogue, c’est un exercice qui me plaît beaucoup comme je l’expliquais hier. À suivre !

Les Bucoliques, c’est parti

J’ai donc commencé à traduire les Bucoliques. La langue de Virgile est beaucoup plus facile que celle d’Homère, mais ce qui est très difficile c’est ce que je m’exerce à faire : convertir ses hexamètres dactyliques en alexandrins. Je n’ai pas connaissance qu’on s’y soit déjà risqué (du moins un vers pour un vers), et j’ignore si je tiendrai sur la longueur mais le défi poétique est si beau qu’il me donne envie de continuer. Il oblige à chercher une extrême concision dans l’expression, tout en laissant au vers l’ampleur où l’on respire. Dans l’hexamètre dactylique, Virgile dispose de plus de temps que moi dans l’alexandrin pour développer son chant. Mais si je m’autorise des vers plus longs, à quatorze pieds ou davantage – j’ai essayé – ça chante beaucoup moins bien. Or Virgile chante, comme Tityre sur sa flûte en roseau.

Pour commencer, je me suis rendu compte que ma première traduction des cinq premiers vers, il y a deux ans, était en fait défectueuse : malgré la concision recherchée, je n’avais pu éviter de faire plus long, à savoir six alexandrins pour cinq hexamètres. Et puis de toute façon je ne suivais pas assez l’allure des vers, ça n’allait pas. J’ai donc tout refait, et j’ai continué. Voici les premiers vers – j’en suis déjà un peu plus loin, mais voilà pour l’avant-goût :

*
MÉLIBÉE

Tityre, allongé sous l’ample couvert d’un hêtre,
Tu mûris à la flûte une muse sylvestre ;
Nous, nous abandonnons frontières et doux champs,
Quittons la patrie ; toi, à l’ombre lentement,
Tu fais sonner aux bois la belle Amaryllise.

TITYRE

Ô Mélibée, un dieu nous a fait cette guise :
Oui, pour moi, il sera dieu toujours ; son autel
Souvent boira d’un tendre agneau de mon cheptel.
Il laisse errer mes bœufs, tu vois, et pour le reste,
Je joue ce que je veux sur mon calame agreste.

*
Meliboeus

Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi
Silvestrem tenui musam meditaris avena ;
Nos patriae fines et dulcia linquimus arva.
Nos patriam fugimus ; tu, Tityre, lentus in umbra,
Formosam resonare doces Amaryllida silvas.

Tityrus

O Meliboee, deus nobis haec otia fecit.
Namque erit ille mihi semper deus, illius aram
Saepe tener nostris ab ovilibus imbuet agnus.
Ille meas errare boves, ut cernis, et ipsum
Ludere quae vellem calamo permisit agresti.

*

Le quasi-omniscient : de nos rêves à Homère

Les rêves sont à mon sens l’une des manifestations de notre état de conscience le plus éveillé, état de conscience dont l’alphabet est notre physiologie. Du moins nos rêves que je dirais « en vers », nos rêves poétiques, par opposition aux rêves prosaïques qui ne sont que des expressions de nos inquiétudes ou de nos désirs du quotidien – et qui ont leur utilité. L’improprement appelé « inconscient » devrait presque être appelé plutôt « omniscient », tant il est supérieur à notre connaissance « consciente » du monde et de l’être. Ce que nous appelons ordinairement conscience est en réalité un état de semi-conscience, ne saisissant du monde, de l’être, du vrai, que des représentations mentales prosaïques, limitées non par notre raison mais par notre hubris, comme disent les Grecs.

Dans le monde d’Homère, quasiment tout et chacun est divin, plus ou moins et quasiment, sous tel ou tel aspect. Et tel ou telle est « le plus » quelque chose – le plus beau, le plus fort, la plus intelligente…, mais quasiment toujours après tel ou telle autre, qui lui-même ou elle-même vient après tel ou telle autre pour telle ou telle qualité. « Quasiment » est la clé de cette divinité, qui est ouverture infinie sur l’infini. Sans ce « quasiment », la conscience est fermée. Les prétendants pleins d’hubris sont une illustration de la conscience fermée. Ils ne voient pas au-delà d’eux-mêmes. Leurs appétits sont dévorants parce qu’ils tournent en rond dans un cercle fermé, sans échappatoire – et c’est ainsi qu’eux-mêmes finiront. Dans le cercle enfermant de l’idolâtrie, cette prison de l’esprit.
Ce qu’on appelle polythéisme est chez les Grecs l’expression ultime de ce refus de l’idolâtrie exprimé par le « quasiment » grec. Dieu a maints aspects, maintes formes de divinités, mais aucun de ces aspects, aucune de ces formes, ne prétend être Dieu. Même « Zeus le père » a lui-même des parents, des sœurs et frères, des enfants, et il parlemente avec les autres dieux pour prendre telle ou telle décision. Aucune image du divin dans le panthéon grec ne peut être considérée, ni se considérer elle-même, comme définitive. La divinité est mosaïque, contenue dans chacun de ses éléments, mais non exclusivement.

Homère emploie parfois le mot dieu, « théos » comme sujet sans article. La plupart du temps, on traduit le mot avec article : un dieu. Pour s’accorder à un contexte polythéiste. C’est ce que j’ai fait, au début. Mais à la réflexion, au fil de la traduction, il m’est apparu qu’il n’était pas plus inexact de traduire, au moins parfois, par « Dieu », sans article et avec majuscule. Puisque Homère ne met pas d’article, et puisque un nom commun sujet sans article devient nom propre. Homère n’ignore pas Dieu comme absolu, seulement il évite d’en faire trop mention pour ne pas tomber dans l’hubris religieuse. Une seule fois dans le texte Athéna dit « moi, je suis Dieu », que l’on peut traduire aussi « moi, je suis dieu », pour, encore une fois, éviter l’hubris. L’entendre dire « moi, je suis Dieu », c’est donner une idée de la mosaïque infinie dont elle est une part, de par son essence de « dieu ». C’est entendre la voix du Principe qui s’exprime à travers les dieux, comme à travers nos rêves non prosaïques.

En écoutant les cours de Michel Zinc au Collège de France sur les romans du Graal, j’ai été frappée par sa remarque selon laquelle toute littérature commence par la poésie puis devient prose. Les grands textes fondateurs sont écrits en vers. Le passage à la prose, dit Michel Zinc, est censé exprimer des vérités, contrairement à l’univers poétique. Nos librairies sont pleines de livres en prose, de prose sans poésie ou pauvre en poésie. Donc pleines de vérités limitées, tournant en rond dans un monde humain, trop humain, inconscient de la grandeur du monde et de l’être.

Sub tegmine fagi

Je songe un peu à faire d’autres traductions quand j’aurai fini de mettre au propre et commenter celle d’Homère. Peut-être le Conte du Graal de Chrétien de Troyes. Ou bien Les Métamorphoses d’Ovide, ou Virgile. C’est très exaltant de traduire un texte qu’on admire, mais j’essaie de ne pas me précipiter, je dois aussi écrire mon propre roman. Nous verrons. J’ai pour ainsi dire désir de constituer un trésor littéraire en français, de textes précieux à transmettre, comme si on devait les emmener dans l’espace en déménageant de la Terre. Un trésor à sauvegarder. Bien sûr il y a déjà des traductions, mais il faut toujours retraduire, parce que les traductions, comme le reste mais pas comme le grand texte, vieillissent. Les traductions en arrivant redonnent vie et jeunesse au grand texte, puis avec le temps appellent d’autres traductions. On pourrait tracer un arbre généalogique des traductions en différentes langues à partir du texte originel. Chaque langue est une branche qui produit une lignée, des fruits appelés à se renouveler aux saisons, et le tout forme un grand arbre où peut vivre l’humanité.

Journal du jour

J’ai fini ce jeudi après-midi de traduire le chant XX, qui est l’un des plus brefs (394 vers quand même) et que j’ai commencé à traduire mardi (avant-hier). Avec des passages fantastiques – le coup de folie des prétendants, suivi de la prophétie du devin Théoclymène – et une montée en tension extrêmement habile et maîtrisée. Homère est vraiment le roi des poètes. J’ai hâte d’avancer, tant le texte est haletant, et je commence à penser que lorsque j’aurai fini, ce sera un peu difficile de devoir en sortir. Heureusement il me restera encore fort à faire, trouver un ordinateur sur lequel réviser et taper le manuscrit en paix, et écrire le commentaire. Mais cela ne me prendra peut-être pas non plus beaucoup de temps, si je continue à travailler à cette allure, portée par le mouvement. Heureusement, encore ensuite, il y a mon roman qui m’attend. Et puis me remettre un peu à la peinture ou autre art plastique, et enfin à tout ce que j’aime faire et qui ne peut s’énumérer, tant tout m’intéresse. Il me semble que mes paupières, ma pupille, sont écarquillées, que j’ai des lampes à la place des yeux, tant je passe de temps à « voir » le texte d’Homère. Oui, et je sens ma tête creuse, comme un phare, tant le texte la remplit, la nettoie de l’inutile. J’ai la tête qui tourne, et c’est de pure joie.

Dévor, l’humain augmenté

Ce qui sauve Dévor (Ulysse), à chaque fois, c’est son indestructible foi. Même quand il récrimine, il n’abandonne pas. Au chant XX, le voici tardant à trouver le sommeil en se demandant, non pas tant comment il va vaincre à lui seul des dizaines d’hommes, puisque Athéna l’a assuré de son aide, mais plutôt où, une fois qu’il les aura tués, il pourra se réfugier. Athéna vient, sans autre détail lui dit de ne se soucier de rien, il l’écoute, il s’endort.

On s’est habitué à voir les dieux partout chez Homère, mais Dévor est le seul personnage à avoir autant de contact avec le divin. Pendant cette nuit où malgré l’immense danger Dévor dort, par terre dans l’entrée du palais, sa femme, dans ses hauts et brillants appartements, tourmentée et appelant la mort, ne peut trouver le sommeil. Non, même chez Homère, le divin ne se manifeste pas si couramment ni si puissamment à tous, très loin de là. Dévor est l’exception. La dimension de Dévor, c’est celle de l’humain augmenté, augmenté d’un autre monde auquel les autres n’ont pas accès, ou auquel ils ont peu d’accès.

La déesse Cacheuse lui avait promis immortalité et jeunesse s’il restait auprès d’elle, caché. Il est parti, mais non sans emporter avec lui sa foi. Et la promesse de la déesse s’est quand même réalisée, au grand jour : près de trois mille ans plus tard, il est toujours là, toujours jeune et rajeunissant au fil des lectures et des traductions.

Après cette nuit, à l’aurore, Dévor adresse une prière à Zeus, lui demande deux signes pour confirmer qu’il est avec lui, signes que le dieu lui envoie aussitôt : un grondement de tonnerre, et une parole prophétique prononcée par une servante épuisée de travail à cause des prétendants. Une femme qui moud le grain pour nourrir contre son gré tout ce monde de la dévoration, que bientôt Dévor va rendre à la raison.

La porte d’ivoire et la porte de corne

Voici la traduction que je me suis amusée à trouver au jeu de mots d’Homère dans le fameux passage des portes du rêve, discours de Pénélope au chant XIX qui a eu et garde une immense postérité. En grec le jeu de mots est fondé sur des ressemblances entre le nom signifiant ivoire et le verbe signifiant tromper, et entre le nom signifiant corne et le verbe signifiant réaliser. Bien entendu on ne peut rendre directement le jeu de mots d’une langue à une autre, il faut en inventer un autre. Voici d’abord la façon dont Victor Bérard s’en était pas trop mal tiré, alors que beaucoup de traducteurs y ont à peu près renoncé ou sont restés plus évasifs :

Les songes vacillants nous viennent de deux portes ; l’une est fermée de corne ; l’autre est fermée d’ivoire ; quand un songe nous vient par l’ivoire scié, ce n’est que tromperies, simple ivraie de paroles ; ceux que laisse passer la corne bien polie nous cornent le succès du mortel qui les voit.

Et voici donc la mienne, du moins pour l’instant :

Il y a deux portes pour les rêves évanescents :
L’une est faite de corne, l’autre est faite d’ivoire.
Les songes qui viennent par l’ivoire d’éléphant
Trompent énormément, ils ne se réalisent pas.
Ceux qui viennent par la porte de corne raclée
N’écornant pas le vrai, se réalisent quand on les voit.

Chant XIX, v.562-567

δοιαὶ γάρ τε πύλαι ἀμενηνῶν εἰσὶν ὀνείρων·
αἱ μὲν γὰρ κεράεσσι τετεύχαται, αἱ δ᾽ ἐλέφαντι·
τῶν οἳ μέν κ᾽ ἔλθωσι διὰ πριστοῦ ἐλέφαντος,
οἵ ῥ᾽ ἐλεφαίρονται, ἔπε᾽ ἀκράαντα φέροντες·
οἱ δὲ διὰ ξεστῶν κεράων ἔλθωσι θύραζε,
οἵ ῥ᾽ ἔτυμα κραίνουσι, βροτῶν ὅτε κέν τις ἴδηται.

Encore quelques réflexions sur l’Odyssée ; et un point (final) sur la « traduction » de Lascoux

En traduisant le passage où Dévor (Ulysse) dit que son plus proche ami sur le bateau, celui avec lequel il est en communion de pensée, celui qu’il estime le plus, est un héraut aux « épaules rondes, peau noire, cheveux crépus », j’ai pensé à Bilal, le proche du prophète Mohammed chargé de l’appel à la prière – une sorte de messager, lui aussi. Il n’y a pas plus de racisme que de sexisme dans l’Odyssée, et c’est normal, car racisme et sexisme vont ensemble, procèdent du même état d’esprit, se retrouvent forcément ensemble dans les esprits, même quand ils le nient ou s’en cachent. Dès les premiers vers de l’épopée sont évoqués les Éthiopiens – Bérard traduit « les nègres », sans doute parce que le mot signifie « teint brûlé », mais autant Éthiopien ou teint brûlé n’ont aucune connotation, ni péjorative ni méliorative, autant nègre est plombé de racisme, qu’on le veuille ou non. En tout cas, ce que révèle une lecture attentive de l’Odyssée, c’est que nous sommes très en retard sur Homère, surtout très très en-dessous d’Homère quant au regard porté sur les femmes et sur les « autres », étrangers ou caractères singuliers divers. Homère le répète, Zeus est toujours aux côtés de l’étranger, de l’errant et du mendiant, et qui les maltraite s’expose à sa colère. Et chez Homère, les esclaves, comme le porcher ou la nourrice, peuvent être aussi hautement considérés que les héros, ils peuvent s’adresser aux nobles tout aussi librement que n’importe qui ; et il en va de même pour les femmes, qui malgré leur place assignée par le patriarcat, n’en ont pas moins, quel que soit leur statut, de dignité et de liberté d’expression que les hommes. Pour Homère, la beauté compte beaucoup, et compte également pour les deux sexes, qu’il s’agisse de beauté physique ou de beauté morale – l’une n’étant pas du tout nécessairement le reflet de l’autre.

En hébreu et en arabe on désigne couramment Dieu par des mots qui se réfèrent à la matrice, à l’amour maternel – « le Matriciel », comme l’a bellement traduit du Coran André Chouraqui. Mais contrairement aux textes saints, la tradition patriarcale occulte la dimension féminine du divin, Dieu reste au masculin. Dans le poème homérique, gouverné par la figure d’une déesse, Athéna, le divin chatoie dans tous ses genres, le masculin et le féminin, mais aussi tous autres genres non sexuels. Les gens s’y présentent toujours en faisant référence à leur « race », mais race est une mauvaise traduction, plombée de racisme qu’on le veuille ou non elle aussi, et je préfère traduire par lignée, qui est d’ailleurs plus juste puisqu’en grec le mot fait référence à la suite des engendrements, des genres, des générations ; c’est l’équivalent de ce que nous appelons le nom de famille. Il s’agit de poser sa présence et son être clairement dans le monde, afin qu’y règne le juste ordre cosmique. Si Dévor retourne chez lui sous une fausse identité, ce n’est pas pour mentir, c’est pour rétablir, par une opération intellectuelle, spirituelle et physique, l’ordre cosmique qui y est perturbé et constitue ainsi une menace de mort. Aujourd’hui le déséquilibre accentué par des siècles d’histoire entre hommes et femmes, et entre lignées humaines, menace de mort l’Ithaque qu’est devenue notre planète.

J’ai finalement pu feuilleter en librairie la traduction de Lascoux qui vient de paraître. Pire que je ne pensais d’après ce que j’en avais vu en ligne. Un gros pavé – chaque vers doit faire au moins le triple du vers grec, avec tout ce qu’il y ajoute en bavardage, onomatopées, interjections. J’ai regardé le vers sur la couronne de Pénélope : sans surprise, pas plus que les autres traducteurs, il n’a voulu admettre une couronne et a traduit collier, contre le texte grec. Aussi sexiste que les autres donc, mais en plus vulgaire et plus mauvais : appelant Aphrodite « fifille » ou, quand Homère dit « la très intelligente (ou la très sensée) Euryclée », traduisant « la vieille ». Je ne vais pas multiplier les désastreux exemples de ses insultes à Homère, ajoutons simplement que son entrée dans le poème est d’une platitude accablante (alors que tous les autres traducteurs jusque là ont essayé de rendre sa beauté, sa subtilité, sa majesté) et que d’emblée il se montre inspiré non par Homère, mais par une série d’Arte qui est une contrefaçon d’Homère, puisque, reprenant le même contresens selon lequel Ulysse s’opposerait aux dieux, en toute falsification là encore, il qualifie Ulysse de « rival des dieux », quand Homère le dit « semblable aux dieux ». Eh bien, on ne peut pas en dire autant de tout le monde.

L’Odyssée, miracles et réflexions ; sur la royauté

Le verbe me sort de la tête comme la nourriture sortit de la tête d’Homère, quand il me la donna à manger en rêve, dans ma jeunesse. J’ignorais alors qu’un jour je traduirais l’Odyssée, et que je la traduirais par Dévoraison, mais l’esprit en moi le savait. De sa tête, qu’il me donnait donc à manger, montaient des sortes de fils multicolores, c’était ce que je mangeais et dont je sais maintenant qu’ils étaient les vers qu’aujourd’hui je traduis, les sortant à mon tour de ma tête, passés par alchimie du verbe d’une langue à une autre. « Moi je trame des amorces », comme dit dans ma langue Pénélope, dont j’ai aussi traduit le nom – que je ne donne pas pour l’instant au cas où il changerait. Dévor aussi est l’homme aux mille amorces, plutôt qu’aux mille ruses, comme je l’ai expliqué. Ce que je comprends de l’Odyssée a mûri dans ma tête et mon sang depuis des décennies, depuis mon adolescence de collégienne amorçant pour la première fois une traduction de quelques vers de ce texte. Ce n’est pas une traduction à distance du texte que je donne, c’est une traduction que je sors de la tête d’Homère lui-même, et de ma propre chair qui l’a mangée.

Traduire l’Odyssée est un régal grâce à la richesse de son sens, et à la splendeur de sa langue, composite, archaïque et unique, moderne au sens où elle est pure nouveauté dans son époque et pour toute époque, étant donné qu’elle n’a jamais existé que dans, par et pour ce poème. Qui la traduit doit aussi réinventer sa propre langue, à partir de ce qu’elle est, ce qu’elle fut, ce qu’elle pourrait être. J’ai été contente de trouver le mot pharmaque, un vieux mot français devenu inusité, qui sonne si particulièrement et traduit au plus près le mot grec qu’on traduit habituellement par drogue. Je ne cherche pas à multiplier ce genre de trouvailles, il ne faut pas s’embarquer dans un système, tout doit rester libre et ouvert, variable et changeant, avec aussi un aspect hiératique pour respecter la situation, la dimension du poème, qui n’a rien de prosaïque, dans un texte où le porcher lui-même est mille fois qualifié de divin. Il me semble qu’à part Leconte de Lisle, tous ceux et celle qui ont traduit l’Odyssée jusqu’à présent se sont efforcés de la transposer dans une langue prosaïque, y compris et spécialement Bérard malgré la fausse poésie de ses alexandrins blancs. Seulement la traduction de Leconte de Lisle est souvent approximative, et comme je l’ai maintes fois noté, au moins aussi misogyne que les autres, alors qu’Homère n’est pas du tout misogyne – ce qui est tout sauf un détail concernant ce poème où les femmes ont une si grande importance.

Je n’ai toujours pas vu la traduction de Lascoux, qui vient de sortir, toute farcie d’onomatopées comme au guignol, mais le fait qu’il appelle Aphrodite « fifille », en contradiction totale avec le regard d’Homère, ne laisse rien espérer de mieux pour ce qui est du sexisme qui défigure complètement l’esprit de l’œuvre – appelle-t-il Zeus « pépère », pour achever de rabaisser le poème ? J’y reviendrai dès que j’aurai eu l’occasion de consulter cette traduction que je n’ai certes pas l’intention d’acheter. Son auteur se dit musicien et avoir voulu faire œuvre de musicien, c’est très bien, moi aussi j’ai une oreille, j’ai pratiqué la musique depuis l’enfance et longtemps, en particulier le chant choral, mais enfin il ne suffit pas d’avoir l’air, à tous les sens de l’expression, il ne suffit pas de se donner un air, de donner un air à ce qu’on fait, ni pour faire de la poésie, ni pour faire quoi que ce soit. Poésie, en grec, signifie faire, cela implique le concret, le solide, quelque chose qui n’appartient pas au domaine des apparences, du bluff. On ne fait pas des enfants en se masturbant ni en jetant de la poudre aux yeux d’autrui. Croire à ses fantasmes et y faire croire, voilà le nihilisme, celui qui est à l’œuvre aussi dans ceux qui fantasment sur la royauté, les Macron comme ceux qui giflent les Macron, les faux rois comme les faux sujets. Voilà la dévoration, et voilà la nécessité de la raison, de la réflexion fondée, pour sortir l’être et le monde de cette folie.

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« Ô femme, nul mortel sur la terre sans frontières
Ne te blâmerait ; car ta gloire va jusqu’au vaste ciel ;
Toi, telle un roi irréprochable qui, respectueux
Des dieux, règne sur un peuple nombreux et courageux,
En soutenant le bon droit, tandis que la noire terre
Porte l’orge et le blé, les arbres se chargent de fruits,
Les brebis font des petits, la mer fournit des poissons,
Et les peuples, sous son bon gouvernement, sont heureux. »
Dévoraison, XIX, 107-114 (ma traduction)

« Dévoraison », ou l’Odyssée selon Reyes

L'impression papier de mon tatouage se trouve être à l'exacte dimension de mon vieux dictionnaire de grec, dont je l'ai tatoué aussi, en le recouvrant de plastique pour le protéger de l'usure due à son intense service

L’impression papier de mon tatouage se trouve être à l’exacte dimension de mon vieux dictionnaire de grec, dont je l’ai tatoué aussi, en le recouvrant de plastique pour le protéger de l’usure due à son intense service

J’ai décidé de révéler l’énorme nouveauté de ma traduction de l’Odyssée hier soir en traduisant le passage du chant XVII où il m’a semblé que, parlant d’Argos, le chien d’Ulysse, Homère parlait de moi. D’abord en vantant sa rapidité et son flair, « le meilleur pour suivre les pistes dans les forêts profondes », puis en le décrivant tel qu’à l’arrivée d’Ulysse en son palais : toujours beau mais gisant devant la porte sur un tas de fumier et couvert de tiques qui lui sucent le sang. Bien entendu Argos est ici le miroir d’Ulysse, contraint de se présenter à son palais sous l’aspect d’un vieux mendiant en guenilles, tandis que des parasites, les prétendants, ces fumiers, dévorent ses vivres.

Quelques heures plus tôt, dans l’après-midi, j’avais passé pas mal de temps sur un fragment de vers difficile à traduire et demeuré énigmatique. La première partie du vers 266 de ce même chant : ἐξ ἑτέρων ἕτερ᾽ ἐστίν. Littéralement : « des autres un autre est ». Si vous avez suivi mon histoire d’Argos en miroir d’Ulysse, vous comprenez immédiatement son sens. Mais dans l’ordre de la lecture, Argos vient après, et jusqu’ici les traducteurs n’ont pas fait le rapport. Ce « des autres un autre est » est prononcé par Ulysse quand il arrive, sous l’aspect d’un mendiant, devant son palais, et le décrit au porcher Eumée qui l’accompagne. Embarrassés, les traducteurs adoptent tantôt l’interprétation selon laquelle le palais comprend plusieurs bâtiments, à la mycénienne, ou plusieurs étages, ou bien celle selon laquelle le palais est différent des autres, se distingue des autres. Après une assez longue réflexion sur l’ensemble du texte et sur son contexte immédiat, et consultation approfondie du dictionnaire pour les autres formes d’utilisation du mot « autre » en grec, j’en suis arrivée pour ma part à cette traduction : « Chaque élément s’y rapporte aux autres ». Sans doute l’obscurité de la formule en grec est-elle délibérée. Homère n’est pas un compilateur de mythes, contes et légendes, mais un immense génie de la poésie qui ne choisit aucun de ses mots au hasard – trop souvent les traducteurs estiment que tel ou tel mot se trouve là dans le vers pour des raisons de métrique ; bien sûr, cela arrive. Mais le plus souvent, quand un mot ou une formule revêt un caractère inhabituel, le poète l’a voulu et pensé. Des autres un autre est, à nous de le trouver. De même que chaque élément du palais d’Ulysse se rapporte aux autres de façon pensée, raisonnée pour être efficace, chaque élément de son poème est en rapport pour ainsi dire cosmique avec le tout.

Au cours du même épisode, Ulysse transformé en mendiant à la porte de son palais rappelle à Eumée ce qui est évoqué de façon récurrente dans l’Odyssée : la tyrannie du ventre, de l’estomac affamé, qui pousse les hommes à armer des navires pour aller porter le mal à d’autres, piller, assassiner, la tyrannie de ce ventre qui fait tant de mal aux humains. Rappelons-nous que dès les premiers vers de l’épopée, il est spécifié que les compagnons d’Ulysse sont tous morts pour avoir, poussés par la faim, mangé les bœufs interdits du Soleil. Des autres mythes et mythèmes du texte, celui-ci en est bien un qui se rapporte à tous. Venons-en à la révélation proprement dite de l’énorme nouveauté de ma traduction.

Elle est très simple. La traduction est un autre de l’autre, mais jusqu’ici on a oublié de traduire les noms des personnages du poème. Or la plupart portent un nom à l’amérindienne, un nom imagé qui dit l’autre de leur être profond. La liste en est impressionnante. Et à elle seule, elle constitue une fantastique signalisation du sens profond du poème, signalisation que les auditeurs grecs percevaient immédiatement, puisqu’elle se disait dans leur langue, mais que toutes les traductions jusqu’ici ont perdue. Certains noms sont directement traduisibles, comme Eumée, Bon-nourricier, Nausicaa, Phare-des-nefs, Alkinoos, Esprit-puissant, ou encore Cyclope, Roule-l’œil, ou Antinoos, Contre-esprit, ou Mélanthios, Nielle (plante parasite des cultures de céréales et toxique)… Pour d’autres, le sens est plus complexe, plus caché, et je l’ai aussi traduit par une évocation verbale plutôt que directement. Ainsi en est-il pour le nom d’Ulysse. Les Grecs pouvaient y entendre par homophonie la plainte et l’irritation, les maux soufferts par Ulysse au long de son voyage, et aussi le voyage, le chemin lui-même. Mais au plus profond, à la racine du mot, se trouve le sens de « manger, dévorer ». Et c’est celui que, en regard de l’ensemble du poème, j’ai choisi de retenir pour traduire le nom d’Ulysse : Dévor. Et de même qu’Odyssée, Odysseia, le titre du poème, vient du nom Ulysse, Odysseus en grec, j’ai intitulé ma traduction Dévoraison – où l’on peut entendre le constant thème de la dévoration, pulsion de vie et de mort, et ce qui en sauve dans le poème, la force raisonnante d’Athéna et d’Ulysse, l’alliance entre la raison divine et la raison humaine.

Bref, il y a là de quoi écrire toute une thèse, et même plusieurs. J’ai tracé encore bien d’autres pistes inouïes au cours de ma traduction et je continue. Je les révélerai et expliciterai dans le commentaire qui accompagnera ma traduction. Pour l’instant elles ne sont écrites nulle part sinon dans ma tête, à la bonne garde de la chouette d’Athéna imprimée dans mon corps. Comme le dit Dévor devant son palais, voilà une porte que nul ne peut enfoncer.

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12-6-21
Plus de précisions, notamment sur l’étymologie du nom, dans mon article « Appelez-le Dévor »

Quatre vers de l’Odyssée traduits par quatre traducteurs : Leconte de Lisle, Bérard, Jaccottet, Reyes

NB 31-5-2021 Avant toute chose, je renvoie à ma note révélant l’énorme nouveauté de ma traduction de l’Odyssée – nouveauté qui ne figurait pas encore lors de la publication des premiers chants que j’ai traduits ici.

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Par ordre d’apparition dans le temps, ces traductions par Leconte de Lisle, Victor Bérard, Philippe Jaccottet et moi-même, conducteurs d’Homère en nos villes, des vers 200 à 203 du Chant XVII :

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… et ils partirent, laissant les chiens et les porchers garder les étables. Et Eumaios conduisait ainsi vers la ville son Roi semblable à un vieux et misérable mendiant, appuyé sur un bâton et couvert de haillons.
Leconte de Lisle, 1867

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Et le couple partit, en laissant la cabane à la garde des chiens et des autres bergers. Le porcher conduisait à la ville son roi… : son roi, ce mendiant, ce vieillard lamentable ! quel sceptre dans sa main ! quels haillons sur sa peau !…
Victor Bérard, 1924

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Ils partirent tous deux ; les chiens et les bouviers, là-bas,
gardaient la ferme ; il menait en ville son maître
sous l’aspect d’un vieillard et d’un pitoyable mendiant
appuyé sur sa canne, habillé de tristes haillons.
Philippe Jaccottet, 1955

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Tous deux s’en vont, les chiens et les bergers restant derrière,
Gardant l’étable. Et le porcher conduit en ville le roi
Semblable à un misérable mendiant, à un vieillard
Appuyé sur un bâton, le corps revêtu de haillons.
Alina Reyes, 2021

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τὼ βήτην, σταθμὸν δὲ κύνες καὶ βώτορες ἄνδρες
ῥύατ᾽ ὄπισθε μένοντες· ὁ δ᾽ ἐς πόλιν ἦγεν ἄνακτα
πτωχῶι λευγαλέωι ἐναλίγκιον ἠδὲ γέροντι,
σκηπτόμενον· τὰ δὲ λυγρὰ περὶ χροῒ εἵματα ἕστο.
Ὅμηρος

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Mes traductions de divers textes et diverses langues sont ici.
NB : mes traductions d’Homère ici présentes ne sont pas la version définitive ; ma traduction, qui se poursuit, a évolué et changé depuis la publication des premiers chants ici – mais le texte ici présent demeure tout de même valable.

Le dépassement du temps perdu

Je vais te parler en toute franchise, dit Ulysse à Eumée, avant de lui inventer une histoire précurseuse de toute la littérature picaresque. Un peu avant, il a bien dit qu’il avait en horreur les gens qui parlent faussement. C’est que sa fable n’est pas une histoire fausse, c’est une façon de dire autrement la vérité. La vérité des hommes qui ont beaucoup vécu et qui ont tout perdu. Quand j’étais bénévole auprès de personnes à la rue, j’entendais ces sortes de récits. Dans une autre vie, j’ai été ceci ou cela, j’ai vécu ici ou là dans le monde. Et puis, comme le dit Ulysse, tout ça s’en est allé. C’est pourquoi j’étais auprès de ces personnes, parce qu’une chose semblable m’était arrivée aussi, même si j’avais la chance de ne pas être à la rue. Et puis c’est ce qui arrive à tous les mortels, d’avoir été et de n’être plus. C’est un grand sujet de l’Odyssée : douze chants pour dire comment survivre quand ce qui fut n’est plus, et les douze suivants pour dire comment retrouver non pas ce qui fut, mais ce qui est, la présence bien réelle à ce qui est.