Ulysse le polytrope et Pénélope la tisseuse de texte, ou les mille sens de l’Odyssée

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)

John William Waterhouse, "I Am Half-Sick of Shadows, Said the Lady of Shalott" (wikimedia)

John William Waterhouse, « I Am Half-Sick of Shadows, Said the Lady of Shalott » (wikimedia)

« Et dans les eaux sombres de la rivière
Tel un prophète téméraire en transe
(…)
La Dame de Shallot… »
Alfred Tennyson, The Lady of Shalott

*

Au premier vers de l’Odyssée, Ulysse est désigné non par son nom mais comme homme «polytropos », adjectif qui a été traduit tantôt, selon les traducteurs et les éditeurs, comme « des mille détours » (Bardollet), « aux mille tours » (Bérard), « aux mille expédients » (Dufour et Raison), « illustre par sa prudence » (Remacle), « fameux par sa prudence » (Bitaubé), « fertile en stratagèmes » (Dugas Montbel), « aux mille astuces » (Meunier), « rusé » (Boitet), « adroit » (Froment), « plein d’entreprise » (Pelletier du Mans), « fin et rusé » (Certon), « fécond en ressources » (Pessonneaux), « illustre par sa prudence » (Bareste), « prudent » (Dacier), « aux manœuvres subtiles » (Séguier), « prudent et courageux » (Dubois de Rochefort), « Inventif » (Jacottet), « subtil » (Leconte de Lisle), ou encore « souple, divers, fécond en ruses et en stratagèmes » (Leprince Lebrun). Liste non exhaustive. Pour ma part, j’ai choisi « aux mille sens », et cette liste pourrait suffire à justifier mon choix.

De fait, le mot tropos signifie d’abord direction. Puis tournure, manière, mélodie, style, façon de penser – et aussi figure de mots, trope. Voilà donc tout ce qui, en grande quantité ou qualité (poly) est susceptible de qualifier Ulysse, d’après les deux mots qui composent l’adjectif. L’adjectif en lui-même, polytropos, signifie d’abord « qui se tourne en beaucoup de sens », puis « qui erre çà et là », puis souple, habile, industrieux, rusé, et enfin très divers, très varié. La plus belle traduction est à mon sens celle de Leconte de Lisle : « subtil ». Il se trouve que ce mot pourrait signifier, à l’origine, « qui passe sous les fils de chaîne » (sub tela) du tisserand. Voilà une belle conjonction avec Pénélope la tisseuse et détisseuse – dont j’ai déjà écrit qu’elle pouvait être vue comme la tisseuse (tissu et texte ont même étymologie) de l’histoire d’Ulysse, autrement dit une figure d’Homère.

Victor Bérard, embourgeoiseur de l’Odyssée

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Victor Bérard (wikimedia)

Victor Bérard (wikimedia)

Depuis que j’ai commencé à traduire l’Odyssée, je n’avais pas encore vu la traduction de Bérard. C’est en entendant Brunel en parler comme de la traduction qui fait toujours autorité que je me suis dit qu’il fallait quand même que j’aille la voir. Je comptais aller la chercher en bibliothèque, et puis j’ai vu qu’elle se trouvait en ligne. J’en ai donc lu ce que j’ai jusqu’ici traduit, c’est-à-dire le premier chant et les 180 premiers vers du deuxième chant. Et là, j’ai été presque en colère. Que cette traduction fasse autorité alors qu’elle ne respecte pas le texte. Bérard transformerait l’Odyssée, s’il le pouvait, en un récit bourgeois. Ce n’est pas seulement une question de style – chaque traducteur fait nécessairement plus ou moins avec son style, et à ce compte je préfère certes celui de Leconte de Lisle mais cela ne suffirait pas à mon reproche à l’égard de Bérard s’il ne changeait carrément le sens de certains mots, ou en ajoutait d’autres. Selon lui, Zeus au sommet de l’Olympe habite, non dans un palais, mais dans un « manoir » (pourquoi pas un chalet suisse ?) Quand Athéna conseille à Télémaque de se préparer une bonne renommée pour les hommes du futur, lui dit « pour quelque petit-neveu ». Quand Homère inaugure son deuxième chant en disant « Dès que parut Éos (l’Aurore) aux doigts de rose », lui ajoute, d’entrée, quelque chose qui ne s’y trouve pas du tout : « dans son berceau de brume » – la poésie d’Homère ne lui suffit-elle pas, il faut donc qu’il y ajoute la sienne, de poète pompier ?
De plus il tire ridiculement le texte vers le christianisme en appelant Hypérion, fils d’Hélios, « Fils d’En Haut » et Athéna « la Vierge », dès les premiers vers.
Quant aux Éthiopiens, il les appelle les Nègres.

Homère par Philipppe-Laurent Roland, musée du Louvre (wikimedia)

Homère par Philipppe-Laurent Roland, musée du Louvre (wikimedia)

Ces quelques exemples tirés de quelques vers lus rapidement suffisent à disqualifier complètement cette traduction. Je ne dis pas que tout y est mauvais, du reste je vois que j’ai parfois fait les mêmes choix que lui à tel ou tel moment ; je ne dis pas non plus qu’une traduction parfaite est possible, mais enfin je préfère encore des moments maladroits dans une traduction plutôt que des arrangements de cette sorte, qui sont des trahisons conscientes et assumées, sans que le lecteur puisse s’en rendre compte. Certes chacun traduit avec ce qu’il est, son milieu, son époque, et c’est pourquoi les grands textes sont toujours à retraduire et à offrir en plusieurs traductions, mais il faudrait songer tout de même à respecter le texte source autant que possible.

Dans plusieurs traductions que j’ai vues jusque là, y compris donc celle de Bérard, les vers 101 et 102 du chant II sont traduits de façon que Pénélope semble dire vouloir éviter que les autres femmes la critiquent pour n’avoir pas fait de linceul à Laërte. Mais elle dit que les autres n’ont pas à s’indigner, ou à s’irriter contre elle : ce n’est pas le commérage qu’elle repousse, mais l’injustice, qu’elle ou les autres pourraient commettre. Pénélope ne se place pas sous le regard des autres mais veille elle-même à son propre honneur, tout en ne s’excluant pas du peuple, même si elle en est la reine. Là aussi le fait de craindre le regard d’autrui est une considération bien bourgeoise ; en tout cas ce n’est pas, si je ne me trompe, ce que dit le texte.

L’Odyssée a été transmise pendant l’Antiquité et ensuite avec beaucoup de soin, d’esprit de fidélité et de souci d’en établir et préserver le texte d’origine, autant que possible. Ses traducteurs (et c’est une leçon que je me fais aussi) doivent l’aborder avec le même immense respect, ce poème extraordinaire, construit comme pourrait l’être un grand roman de la modernité, et d’une richesse de sens inimaginable, qu’on ne peut rendre toute comme on ne peut en rendre toute la beauté, la musique. À défaut, chaque traducteur doit essayer d’y ouvrir dans sa langue une nouvelle porte, par où entrevoir de nouveau sa splendeur.

la traduction de Victor Bérard peut être lue ici
celle de Leconte de Lisle ici
l’émission avec Pierre Brunel est sur youtube
ma traduction du premier chant (et la suite dans les notes suivantes)
à suivre !

Odyssée, Chant II, v. 41-84 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 2 (texte grec)

Tout d’abord ma traduction toute simple de quelques vers tout simples de la lauréate du prix Nobel d’aujourd’hui, la poète américaine Louise Glück :

« Il m’est apparu que les êtres humains sont divisés
entre ceux qui veulent aller de l’avant
et ceux qui veulent retourner en arrière.
Ou, pourrait-on dire, ceux qui veulent rester en mouvement
et ceux qui veulent être arrêtés sur leurs chemins
comme par l’épée flamboyante. »

It had occured to me that all human beings are divided
into those who wish to move forward
and those who wish to go back.
Or you could say, those who wish to keep moving
and those who want to be stopped in their tracks
as by the blazing sword.

"Baby Black Hole In Our Brain", acrylique sur bois 20x20 cm

« Baby Black Hole In Our Brain », acrylique sur bois 20×20 cm

Vers qui pourraient être lus comme un commentaire de l’actualité, avec une référence religieuse à l’interdiction du paradis par l’ange à l’épée flamboyante. J’ai lu quelques poèmes d’elle trouvés en ligne (en anglais – elle n’est pas traduite en français), notamment de beaux textes inspirés du mythe de Perséphone. Elle s’est beaucoup inspirée pour son œuvre des mythes antiques, grecs et romains, dont – ce qui rejoint mon travail actuel, Ulysse et Pénélope. Je suis personnellement assez ou même très éloignée de son approche du lyrisme, mais une certaine sécheresse, une froideur certaine n’empêchent pas chez elle la profondeur. Bref, je trouve bon que l’académie suédoise ait couronné une vraie poète.

« Ceux qui veulent qu’on les arrête sur leurs chemins comme par l’épée flamboyante », « ceux qui veulent retourner en arrière », se sont empressés, il y a deux semaines, de colporter la fake news de l’agression d’une jeune femme par des individus basanés. De la fachosphère à L’Obs (qui a censuré tous mes commentaires tentant de relativiser l’affaire, que je pressentais fausse – depuis je ne vais plus sur leur site), en passant par Schiappa qui fit le déplacement à Strasbourg, ce fut l’occasion d’encore un festival de stigmatisation raciste. Il s’avère qu’elle a tout inventé, faisant partie d’un groupe d’extrême-droite qui a des accointances avec le négationnisme et ne veut surtout pas être vu comme féministe, ainsi que le révélait un reportage de Rue 89 d’août dernier. Vu que les types ont l’air plutôt violents, qui sait si l’un ne lui a pas fait cet œil au beurre noir qu’elle a photographié et attribué à trois immigrés imaginaires ? Lamentable presse qui répète n’importe quels faits divers sans chercher à rien vérifier, du moment que ça sert l’idéologie dominante, de plus en plus fascisante. Allons, l’indignation de Télémaque au milieu de l’agora aujourd’hui tombe bien :
*
*
*
« Vieillard, il n’est pas loin, il est là tout de suite, cet homme
Qui a convoqué le peuple : une grande douleur m’anime.
Non, je n’ai pas entendu parler d’un retour de l’armée,
Ni ne veux dire clairement qui l’a appris le premier,
Ni déclarer autre chose qui concerne le peuple.
Mais c’est de ma propre nécessité, du double malheur
Sur ma maison que je veux parler : car j’ai perdu mon noble
Père, qui autrefois régnait sur vous comme un bon père.
Et de plus, maintenant, le pire des maux va sans tarder
Détruire tout à fait ma maison et ruiner mes ressources.
Les prétendants harcèlent ma mère contre son gré.
Ce sont les chers fils d’hommes très puissants qui sont ici,
Et ils ne veulent pourtant pas s’en aller chez son père,
Icare, afin qu’il donne une dot à sa fille
Et la marie à qui elle veut, à qui lui plaît le mieux.
Alors ils passent toutes leurs journées dans notre maison,
Égorgeant nos bœufs, nos brebis et nos chèvres grasses,
Banquetant et buvant notre vin rouge follement,
Épuisant tous nos biens. Car il n’y a plus un homme
Tel qu’Ulysse pour repousser ce fléau hors de ma maison.
Moi je ne peux à présent me défendre contre eux
Mais un jour, quoique je ne sois pas expert au combat,
Ils sauront leur misère ! Je le ferais si je pouvais,
Car ils commettent des actes intenables et ma maison
Meurt sans honneur. Indignez-vous donc, vous aussi !
Vous devriez avoir honte face aux autres humains,
Nos voisins ! Et craignez la colère des dieux !
Ils pourraient se retourner, furieux de vos actes mauvais !
Je vous le demande, par Zeus Olympien ou par Thémis
Qui délie ou réunit les assemblées des hommes :
Arrêtez ça, amis, et laissez-moi déplorer seul
La ruine qui m’accable ; si mon père, l’honnête Ulysse,
A jamais fait du tort aux Achéens aux belles jambières,
Alors, mécontents, vengez-vous sur moi, rendez-moi le mal
En les excitant contre moi. Je préférerais
Que vous mangiez vous-mêmes mes biens et mes troupeaux.
S’ils étaient mangés par vous, j’en serais vite remboursé :
Je descendrais sans cesse en ville pour m’expliquer,
Vous redemander mon dû jusqu’à ce que vous me rendiez tout.
Mais là il n’y a rien à faire, vous me fendez le cœur. »

Ainsi parle-t-il, irrité. Puis, jetant son sceptre à terre,
Il répand des larmes. Et la pitié s’empare du peuple.
À ce moment tous les autres font silence, n’osant pas
Répondre à Télémaque par des paroles cruelles.
Seul Antinoüs, prenant à son tour sa place, dit :

*
le texte grec est ici
ma traduction entière du premier chant est
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.123-143 (ma traduction)

Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

Niels Schneider dans le rôle de Télémaque pour la série Odysseus. Photo Armanda Claro pour Arte

Niels Schneider dans le rôle de Télémaque pour la série Odysseus. Photo Armanda Claro pour Arte

En ce moment je regarde l’excellente série américo-britannique de 1996 inspirée des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, œuvre magnifique en partie inspirée de l’Odyssée et qui a inspiré le Château dans le ciel de Miyazaki avec son île de Laputa peuplée d’intellectuels stupides. Merveilleux fil d’Ariane entre les poètes, les temps et les civilisations. Si nous le coupions, ce qui arrive avec la déculturation, nous nous ferions dévorer par le Minotaure.

« … et lui dit à haute voix ces paroles ailées : » Nous nous sommes arrêtés là la dernière fois. Voici donc les paroles en question, adressées par Télémaque à l’étranger sous la figure duquel lui apparaît « Pallas Athéna » (Athéna qui a vaincu le géant primitif Pallas, et s’est fait de sa peau une armure), et ce qui, selon les lois de l’hospitalité, s’ensuit.
*
*
*

« Salut, étranger. Sois le bienvenu chez nous.
Viens te restaurer, puis tu nous diras ce qu’il te faut. »

Sur ces mots, il s’avance et Pallas Athéna le suit.
Une fois qu’ils sont entrés dans la haute maison,
Il place la lance debout contre la grande colonne,
Dans l’espace bien ciselé où sont rangées
Les nombreuses lances d’Ulysse à l’âme courageuse.
Puis il la conduit à un siège haut, couvert de tissus,
Artistement œuvré, avec une marche pour les pieds.
Il s’assoit à côté sur un siège incliné chamarré,
À l’écart des prétendants pour ne pas troubler le repas
De l’étranger par le vacarme que font ces arrogants,
Et parce qu’il veut l’interroger sur son père absent.
Un serviteur verse, d’une belle aiguière d’or,
L’eau des ablutions dans un vase d’argent, où ils se lavent,
Et dresse devant eux une longue table polie.
Une vénérable intendante y dispose le pain
Et nombre de provisions qu’elle offre libéralement.
Un découpeur présente des plats chargés de viandes
Diverses et pose devant eux des coupes d’or.
Un héraut prestement verse à l’un puis à l’autre le vin.

*
le texte grec est ici
à suivre !

Odyssée, Chant I, v.11-21 (ma traduction)

Screenshot_2020-09-06 Homère, Odyssée, Chant 1 (texte grec)-min

J’ai traduit précédemment les premiers vers, et quelques autres, de l’Oyssée. Peut-être vais-je me lancer dans la traduction de l’épopée entière, en prenant mon temps pour, toujours, suivre au plus près le texte et les sens que j’y trouve. Nous verrons. Voici donc, pour (re)commencer, la deuxième salve de dix vers du début du poème. J’ai traduit aussi le nom de la nymphe (Calypso : Cacheuse).
*

image du jeu vidéo Assassin's Creed Odyssey

image du jeu vidéo Assassin’s Creed Odyssey


*

De là donc tous les autres, fuyant la chute mortelle,
Étaient rentrés chez eux, réchappés de la mer, de la guerre.
Un seul, en chemin pour retrouver sa femme, restait
Retenu par la nymphe Cacheuse, auguste divinité,
Dans ses cavernes creuses et son désir ardent
De l’avoir pour époux. Mais quand sur la roue des temps
Vint l’année de son retour à Ithaque, à la maison,
Selon sa destinée filée par les dieux, même là,
Parmi ses proches, il n’échapperait pas au combat.
Car tous les dieux avaient pitié de lui, à part Poséidon,
Ennemi acharné d’Ulysse avant qu’il eût atteint sa terre.
*
à suivre, donc
Le texte grec est ici

Notre plus grande force : un point spirituel

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"Time", réalisé sur un calendrier de l'année dernière avec des fonds de palette appliqués ou collés

« Time », réalisé sur un calendrier de l’année dernière avec des fonds de palette appliqués ou collés

Emmanuel Macron s’en va au Panthéon déclarer que la République n’accepte « aucune aventure séparatiste » de ceux qui « au nom d’un Dieu, parfois avec l’aide de puissances étrangères, entendent imposer la loi d’un groupe ». Je vois tout de suite de qui il parle : de ces riches qui, au nom du dieu Argent, et toujours alliés à n’importe quelle puissance étrangère pourvu que ça rapporte, entendent imposer leur loi au monde. Ces riches qui ont porté Emmanuel Macron au pouvoir et dont il est tenu de préserver les intérêts, contre la République. En désignant au peuple mécontent un bouc émissaire : le musulman. Emmanuel Macron devrait réfléchir avant de parler : il fournit les verges pour se faire battre. Mais peut-être, en bon chrétien, aime-t-il ça.

Il y a le Poète à travers les âges, et les Max Brod du Poète, qui font connaître son œuvre, si nécessaire en trahissant la volonté du Poète. Le Poète doit-il se soucier d’être trahi ? Non. Si, contrairement à Kafka, il est après sa mort toujours vivant en chair et en os, le Poète doit seulement veiller à ne pas trahir son œuvre. Cela clarifié, le Poète remercie le ciel de lui avoir épargné toute traîtrise. Quant au tueur qui pense se racheter en se faisant promoteur : il n’en est rien.

Je suis entrée en christianisme pour pouvoir lutter contre la folie d’un homme possédé par les forces du mal. Une part de la religion m’a secourue, une autre m’a enfoncée : les catholiques m’ont trahie et maltraitée comme si j’étais le Christ en personne, qu’il leur fallait envoyer au calvaire. Comme le Christ en effet je suis sortie de leur tombeau (car l’islam a raison, ils n’avaient pas pu me tuer) et je me suis tournée vers l’Est. La puissante prière musulmane m’a permis de lutter pas à pas contre le mal qui, n’ayant rien d’autre à faire, toujours se répète et cherche à gagner les âmes qu’il ne peut gagner. Ce pas franchi, j’ai continué mon chemin de paix vers l’Est et je suis arrivée au Yoga. Pour autant, les enseignements de mon parcours, les livres, le monastère et la mosquée, sont toujours vivants et efficaces en moi.

« Cet homme étrange était habité par des forces gigantesques », dit Jules Verne du capitaine Nemo. Nous sommes tous des hommes étranges habités par des forces gigantesques. Et notre plus grande force c’est la plus petite, celle qui nous permet de choisir quelles forces nous neutralisons en nous, et quelles forces nous développons et faisons vivre.

Rapport sur l’Ogadine, par Arthur Rimbaud. Texte complet (et gratuit)

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Ou Rimbaud géographe. Ce texte fantastique dans sa description du réel, dans sa puissance évocatoire du visible, et, par le visible, de l’invisible, et avec son chapelet de noms étrangers, vaut à mes yeux tout autre poème de Rimbaud. Le voici, ce texte qu’il avait intitulé « Notice sur l’Ogadine », daté du 10 octobre 1883, et qui a été publié, daté du 10 décembre 1883, sous le titre Rapport sur l’Ogadine, par M. Arthur Rimbaud, agent de MM Mazeran, Viannay et Bardey, à Harar (Afrique orientale), dans les Comptes rendus de la Société de géographie de Paris de l’année 1884. Je le fais suivre du fragment retrouvé dans le manuscrit, fragment non publié par la Société de géographie et rétabli dans l’édition 2011 de La Pléiade.

*
Voici les renseignements rapportés par notre première expédition dans l’Ogadine.

Ogadine est le nom d’une réunion de tribus somalies d’origine et de la contrée qu’elles occupent et qui se trouve délimitée généralement sur les cartes entre les tribus somalies des Habr-Gheradjis, Doulbohantes, Midjertines et Hawïa au nord, à l’est au sud. À l’ouest, l’Ogadine confine aux Gallas pasteurs Ennyas jusqu’au Wabi, et ensuite la rivière Wabi la sépare de la grande tribu Oromo des Oroussis.

Il y a deux routes du Harar à l’Ogadine : l’une par l’est de la ville, vers le Boursouque, et au sud du mont Condoudo par le War-Ali, comporte trois stations jusqu’aux frontières de l’Ogadine.
C’est la route qu’a prise notre agent, M. Sottiro, et la distance du Harar au point où il s’est arrêté dans le Rère-Hersi égale la distance du Harar à Biocabouba sur la route de Zeilah, soit environ 140 kilomètres. Cette route est la moins dangereuse et elle a de l’eau.

L’autre route se dirige au sud-est du Harar par le gué de la rivière du Hérer, le marché de Babili, les Wara-Heban, et ensuite les tribus pillardes Somali-Gallas de l’Hawïa.

Le nom de Hawïa semble désigner spécialement des tribus formées d’un mélange de Gallas et de Somalis, et il en existe une fraction au nord-ouest, en dessous du plateau du Harar, une deuxième au sud du Harar sur la route de l’Ogadine, et enfin une troisième très considérable au sud-est de l’Ogadine, vers le Sahel, les trois fractions étant donc absolument séparées et apparemment sans parenté.

Comme toutes les tribus somalies qui les environnent, les Ogadines sont entièrement nomades et leur contrée manque complètement de routes ou de marchés. Même de l’extérieur, il n’y a pas spécialement de routes y aboutissant, et les routes tracées sur les cartes, de l’Ogadine à Berberah, Mogdischo (Magadoxo) ou Braoua, doivent indiquer simplement la direction générale du trafic.

L’Ogadine est un plateau de steppes presque sans ondulations, incliné généralement au sud-est : sa hauteur doit être à peu près la moitié de celle (1800 mètres) du massif du Harar.

Son climat est donc plus chaud que celui du Harar. Elle aurait, paraît-il, deux saisons de pluies, l’une en octobre et l’autre en mars. Les pluies sont alors fréquentes, mais assez légères.

Les cours d’eau de l’Ogadine sont sans importance. On nous en compte quatre, descendant tous du massif de Harar : l’u, le Fafan, prend sa source dans le Condoudo, descend par le Boursouque (ou Barsoub), fait un coude dans toute l’Ogadine, et vient se jeter dans le Wabi au point nommé Faf, à mi-chemin de Mogdischo ; c’est le cours d’eau le plus apparent de l’Ogadine. Deux autres petites rivières sont : le Hérer, sortant également du Garo Condoudo, contournant le Babili et recevant à quatre jours sud du Harar, dans les Ennyas, le Gobeiley et le Moyo descendus des Alas, puis se jetant dans le Wabi en Ogadine, au pays de Nokob ; et la Dokhta, naissant dans le Warra Heban (Babili) et descendant au Wabi, probablement dans la direction du Herer.

Les fortes pluies du massif Harar et du Boursouque doivent occasionner dans l’Ogadine supérieure des descentes torrentielles passagères et de légères inondations qui, à leur apparition, appellent les goums pasteurs dans cette direction. Au temps de la sécheresse il y a, au contraire, un mouvement général de retour des tribus vers le Wabi.

L’aspect général de l’Ogadine est donc la steppe d’herbes hautes, avec des lacunes pierreuses ; ses arbres, du moins, dans la partie explorée par nos voyageurs, sont tous ceux des déserts somalis : mimosas, gommiers, etc. Cependant aux approches du Wabi, la population est sédentaire et agricole. Elle cultive d’ailleurs presque uniquement le dourah, et emploie même des esclaves orginaires des Aroussis et autres Gallas d’au delà du fleuve. Une fraction de la tribu des Malingours, dans l’Ogadine supérieure, plante aussi accidentellement du dourah, et il y a également de ci de là quelques villages de Cheikhaches cultivateurs.

Comme tous les pasteurs de ces contrées, les Ogadines sont toujours en guerre avec leurs voisins et entre eux-mêmes.

Les Ogadines ont des traditions assez longues de leurs origines. Nous avons seulement retenu qu’ils descendent tous primitivement de Rère Abdallah et Rère Ishay (Rère signifie : enfants, famille, maison ; en galla on dit Warra. Rère Abdallah eut la postérité de Rère-Hersi, et Rère Hammadèn : ce sont les deux principales familles de l’Ogadine supérieure.

Rère Ihsay engendra Rère Ali et Rère Aroun. Ces rères se subdivisent ensuite en innombrables familles secondaires. L’ensemble des tribus visitées par M. Sottiro est de la descendance Rère Hersi, et se nomment Malingours, Aïal, Oughas, Sementar, Magan. Les différentes divisions des Ogadines ont à leur tête des chefs nommés oughaz. L’oughaz de Malingour, notre ami Amar Hussein, est le plus puissant de l’Ogadine supérieure, et il paraît avoir au torité sur toutes les tribus entre l’Habr Gerhadji et le Wabi. Son père vint au Harar du temps de Raouf Pacha qui lui fit cadeau d’armes et de vêtements. Quant à Omar Hussein, il n’est jamais sorti de ses tribus où il est renommé comme guerrier et il se contente de respecter l’autorité égyptienne à distance.

D’ailleurs, les Egyptiens semblent regarder les Ogadines, ainsi du reste, que tous les Somalis et Dankalis, comme leurs sujets ou plutôt alliés naturels en qualité de Musulmans, et n’ont aucune idée d’invasion sur leurs territoires.

Les Ogadines, du moins ceux que nous avons vus, sont de haute taille, plus généralement rouges que noirs; ils gardent la tête nue et les cheveux courts, se drapent de robes assez propres, portent à l’épaule la sigada, à la hanche le sabre et la gourde des ablutions, à la main la canne, la grande et la petite lance, et marchent en sandales. Leur occupation journalière est d’aller s’accroupir en groupes sous les arbres à quelque distance du camp, et, les armes en main, de délibérer indéfiniment sur leurs divers intérêts de pasteurs. Hors de ces séances, et aussi de la patrouille à cheval pendant les abreuvages et des razzias chez leurs voisins, ils sont complètement inactifs. Aux enfants et aux femmes est laissé le soin des bestiaux, de la confection des ustensiles de ménage, du dressage des huttes, de la mise en route des caravanes. Ces ustensiles sont les vases à lait connus du Somal, et les nattes des chameaux qui, montées sur des bâtons, forment les maisons des gacias (villages) passagères.

Quelques forgerons errent par les tribus et fabriquent les fers de lances et poignards.
Les Ogadines ne connaissent aucun minerai chez eux.

Ils sont musulmans fanatiques. Chaque camp a son Iman qui chante la prière aux heures dues. Des wodads (lettrés) se trouvent dans chaque tribu ; ils connaissent le Coran et l’écriture arabe et sont poètes improvisateurs.

Les familles ogadines sont fort nombreuses. L’abban de M. Sottiro comptait soixante fils et petits-fils. Quand l’épouse d’un Ogadine enfante, celui-ci s’abstient de tout commerce avec elle jusqu’à ce que l’enfant soit capable de marcher seul. Naturellement il en épouse une ou plusieurs autres dans l’intervalle, mais toujours avec les mêmes réserves.

Leurs troupeaux consistent en bœufs à bosse, moutons à poil ras, chèvres, chevaux de race inférieure, chamelles laitières et enfin en autruches dont l’élevage est une coutume de tous les Ogadines. Chaque village possède quelques douzaines d’autruches qui paissent à part, sous la garde des enfants, se couchent même au coin du feu dans les huttes, et, mâles et femelles, les cuisses entravées, cheminent en caravane à la suite des chameaux dont elles atteignent presque la hauteur.

On les plume trois ou quatre fois par an, et chaque fois on en retire environ une demi-livre de plumes noires et une soixantaine de plumes blanches. Ces possesseurs d’autruches les tiennent en grand prix.

Les autruches sauvages sont nombreuses. Le chasseur, couvert d’une dépouille d’autruche femelle, perce de flèches le mâle qui s’approche.

Les plumes mortes ont moins de valeur que les plumes vivantes.

Les autruches apprivoisées ont été capturées en bas âge, les Ogadines ne laissant pas les autruches se reproduire en domesticité.

Les éléphants ne sont ni fort nombreux, ni de forte taille dans le centre de l’Ogadine. On les chasse cependant sur le Fafan, et leur vrai rendez-vous, l’endroit où ils vont mourir, est toute la rive du Wabi. Là ils sont chassés par les Dônes, peuplade Somalie mêlée de Gallas et de Souahélis, agriculteurs et établis sur le fleuve. Ils chassent à pied et tuent avec leurs énormes lances. Les Ogadines chassent à cheval ; tandis qu’une quinzaine de cavaliers occupant l’animal en front et sur les flancs, un chasseur éprouvé tranche, à coups de sabre, les jarrets de derrière de l’animal.

Ils se servent également de flèches empoisonnées. Ce poison nommé ouabay et employé dans tout le Somal, est formé des racines d’un arbuste pilées et bouillies. Nous vous en envoyons un fragment. Au dire des Somalis, le sol aux alentours de cet arbuste est toujours couvert de dépouilles de serpents, et tous les autres arbres se dessèchent autour de lui. Ce poison n’agit d’ailleurs qu’assez lentement, puisque les indigènes blessés par ces flèches (elles sont aussi armes de guerre) tranchent la partie atteinte et restent saufs.

Les bêtes féroces sont assez rares en Ogadine. Les indigènes parlent cependant de serpents, dont une espèce à cornes et dont le souffle même est mortel. Les bêtes sauvages les plus communes sont les gazelles, les antilopes, les girafes, les rhinocéros, dont la peau sert à la confection des boucliers. Le Wabi a tous les animaux des grands fleuves : éléphants, hippopotames, crocodiles, etc.

Il existe chez les Ogadines une race d’hommes regardée comme inférieure et assez nombreuse, les Mitganes (Tsiganes); ils semblent tout à fait appartenir à la race Somalie dont ils parlent la langue. Ils ne se marient qu’entre enx. Ce sont eux surtout qui s’occupent de la chasse des éléphants, des autruches, etc.

Ils sont répartis entre les tribus et en temps de guerre réquisitionnés comme espions et alliés. L’Ogadine mange l’éléphant, le chameau et l’autruche, et le Mitgan mange l’âne et les animaux morts, ce qui est un péché.

Les Mitganes existent et ont même des villages fort peuplés chez les Dankalis de l’Haouache, où ils sont renommés chasseurs.

Une coutume politique et une fête des Ogadines est la convocation des tribus d’un certain centre, chaque année, à jour fixe.

La justice est rendue en famille par les vieillards et en général par les oughaz.
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Fragment retrouvé :

Les routes générales d’importation vers l’Ogadaine sont : au nord-est de Berbera, aux tribus de Melmil, par les Habb-Awal, au sudest de Mogdischo et Brawa par les Somalis de ces ports (mélangés d’Arabes, Gallas, et Souahélis) et les Habr Braouas.

Les marchandises d’importation pour l’Ogadaine sont les Sheetings de fabrique américaine et anglaise nommés Abouguédis et Wilayéti, quelques espèces de tobes rayés nommés Taouachis, Aïtabans, Kheïlis, Boredjis, et plusieurs espèces de cotonnade légère teinte en indigo, nommées Dibbâni, Mokhaoui, Bengali, Labatbooroud, etc. Ces dernières étoffes servant à envelopper les coiffures des femmes. Quelques perles et du tabac complètent la liste des denrées d’importation dans l’Ogadine. Les mêmes marchandises sont importées des ports de la côte de Berbera et de ceux de la mer des Indes.

La monnaie est entièrement inconnue dans toute l’Ogadine, et les transactions entre les indigènes ne sont que des échanges de bestiaux ; avec les étrangers elles se font par le moyen des marchandises ci-dessus énumérées.

L’Ogadine possède le sel en vastes plaines salées s’étendant près du Wabi en dessous d’Eimeh. Ce sel s’exporte même chez les Gallas et il en est venu quelquefois au Harar.

Les colporteurs de l’extérieur entrent dans l’Ogadine transportant leurs quelques marchandises à dos de chameau ou d’ânes ou même à leur épaule, et circulent ainsi de garia en garia guidés par leur abban qu’ils changent de tribu en tribu. Ce guide ou abban prend son salaire ou droit en marchandises du colporteur, et prend courtage du vendeur et de l’acheteur à la fois dans les opérations mercantiles qui se font devant lui. L’abban est toujours un homme assez recommandable et connu dans les deux tribus, il est votre garantie dans la tribu et la route et il répond également de vos faits et gestes dans la tribu. On peut changer une dizaine de fois d’abbans, avant le Wabi, et un abban spécial passe le Wabi en radeau avec le voyageur jusqu’à la Rive Aroussi. Hors de ce mode il est impossible de circuler dans l’Ogadine. Mais en choisissant bien ses abbans et en suivant leurs conseils et en marchant selon les coutumes politiques et religieuses et le caractère des indigènes, nous sommes convaincu qu’un Européen se présentant comme marchand et sans se presser, franchirait aisément en deux ou trois mois tout le continent de Harar à Brava par la route des Ogadines.

Les exportations de l’Ogadine sont les plumes et l’ivoire. Rère Baouadley au sud-est est le point le plus fréquenté pour les plumes, dont il sort une importante quantité par les ports du Golfe d’Aden comme par ceux de la mer des Indes.

L’ivoire débouche des Gallas Aroussis par Eimeh, point situé sur la rive gauche du Wabi. Tout le long du Wabi s’exportent aussi par l’Ogadaine une quantité d’esclaves Gallas pour le Sahel.

Une certaine quantité de peaux [de] boeufs arrivent également à Berbera de l’Ogadine.

À Galimaÿ, pays de Nokob, au confluent de la Dokhta et du Wabi, on vient chercher les peaux de chèvre et la myrrhe.

Les produits de l’Ogadine supérieure arrivent habituellement à la fin de l’année à Boulhar-Berbera.

Quelque café arrive peut-être aussi à Berbera des Aroussis par l’Ogadine. On nous dit même que les Ogadines riverains de Wabi ont quelques cultures de café.

Les Hararis vont chercher en Ogadine des bestiaux et de la graisse et y envoient quelques cotonnades, des chevaux entiers, des mulets,
etc. … Les douanes du Harar n’ont jamais reçu d’entrées de plumes de l’Ogadine. (Les Ogadines mêmes sont peu nombreux au Harar.)
*
L’édition originale du texte se trouve sur Gallica.fr
Le fragment dans La vie de La Pléiade.

De la littérature, du sport

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"Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous" Franz Kafka. Un café dans mon quartier, photo Alina Reyes

« Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous » Franz Kafka. Un café dans mon quartier, photo Alina Reyes

Il y a un problème avec la littérature. Un jour, l’un de mes éditeurs m’a dit, en parlant d’un autre éditeur et de ses amis – si l’on peut parler d’amitié dans ce milieu : « tu ne sais pas de quoi les libertins sont capables ». Il avait raison : non, je ne le savais pas. Comment se fait-il que je ne le savais pas, alors que j’avais lu tant de livres, y compris de libertins ? Eh bien, c’est que la littérature fonctionne comme une religion à l’envers : on n’y croit pas. Le lecteur non-criminel ne croit pas que le mal décrit dans la littérature puisse être commis dans la réalité par des amateurs de littérature, ni a fortiori par des écrivains. La littérature tenant du sacré, on imagine que ses pratiquants sont, sinon saints, du moins sages, magnanimes et serviteurs de la vérité. C’est le constat que fait à peu près Vanessa Springora dans Le consentement. Elle était jeune adolescente à l’époque où elle a été confrontée à une réalité toute contraire, mais ce genre d’enfer peut s’ouvrir sous vos pieds à tout âge. Certaines personnes vont sans doute tomber de haut en apprenant, grâce à une enquête du New York Times (et pas des journaux français), que Christophe Girard, l’un des « amis » et soutiens de Matzneff, est maintenant accusé lui aussi, documents à l’appui, d’avoir abusé d’un adolescent. Ouvrons les yeux : la littérature est pour tout un tas de gens l’alibi de leur vie criminelle. C’est pourquoi la littérature est en si mauvais état aujourd’hui dans notre pays : à force d’être utilisée comme façade, une façade maquillée mais faite de pourriture, elle s’écroule, et les maisons qui l’ont abritée vont tomber aussi.

Pour ma part, tout en continuant à lire j’en suis à « l’autre tigre », comme dit Borges, celui qui n’est pas dans les livres. Après avoir marché quinze jours sac au dos, ce matin j’ai enfilé ma tenue de yoga, je suis sortie et je me suis mise à courir. La prochaine fois que nous voyagerons, O et moi avons décidé de le faire à vélo.

Sainte-Sophie, Notre-Dame de Paris, Darmanin, Toni Morrison, etc.

poesie 3-min

Aujourd'hui à la bibliothèque Marina Tsvetaïeva à Paris

Aujourd’hui à la bibliothèque Marina Tsvetaïeva à Paris


Sainte-Sophie va redevenir une mosquée. Réaction lamentablement raciste des Grecs qui parlent d’une « provocation envers le monde civilisé ». Alors qu’eux-mêmes sont gouvernés par leur toute-puissante église, qui régente toute leur existence, que l’État paie, et qui a tellement contribué à leur ruine en leur barrant l’accès, intellectuel et concret, à une citoyenneté moderne. Tout le monde pourra continuer à visiter Sainte-Sophie, comme tout le monde visite la Mosquée bleue ou la Süleymaniye. Comme tout le monde visitait, et revisitera inch’Allah, Notre-Dame de Paris.

C’est décidé, la flèche de Notre-Dame de Paris va être reconstruite comme elle était avant de brûler. Au XIXe siècle, on n’hésita pas à confier à un architecte de l’époque d’inventer et ajouter une flèche à sa façon sur le vieux bâtiment. Aujourd’hui, au XXIe siècle, nous voilà coincés deux siècles en arrière, réduits à répéter Viollet-le-Duc. Tel est le souhait des Français, paraît-il. C’est vraisemblable, tant ce pays a perdu toute imagination, tout élan créateur, toute lumière. On a beau jeu de parler de retour en arrière à propos de Sainte-Sophie. Quand on nomme ministres des Darmanin et des Dupond-Moretti (il y a dans l’histoire personnelle de Macron quelque chose qui l’aveugle et l’empêche de respecter les gens, les électeurs, les électrices. Le problème des violences sexuelles, on n’en voit que l’immonde partie émergée – les violences physiques et verbales – mais il s’étend et nuit encore bien plus profondément, bien plus largement). Bachelot au ministère de la culture parce que, nous dit-on, elle aime Verdi, est aussi symptomatique du retour aux XXe et XIXe siècles que constituent tout le gouvernement, son chef et le président.

poesie 1-minJ’ai commencé à lire Toni Morrison, que je n’avais jamais lue et dont on tresse tant les lauriers. Dès les premières pages, quel choc, quelle déception d’y trouver une sorte de copie de Faulkner. Je n’ose dire du sous-Faulkner car ce n’est pas mauvais. Mais ce n’est pas la grande auteure que j’attendais. Je suis allée chercher un autre livre d’elle à la bibliothèque, son chef-d’œuvre dit-on, voir si c’est la même chose. J’en reparlerai peut-être. Je dois reconnaître aussi que ces histoires de mères qui tuent leur enfant, si elles correspondent à la carrure physique voulue « toute-puissante » de l’auteure, me rebutent. Il n’y a pas de mauvais sujets, mais jusque là je trouve ses personnages caricaturaux, ça n’aide pas à trouver de l’humanité là-dedans. J’en arrive à me demander si elle ne bénéficie pas d’un racisme masqué : parce qu’elle est noire, on la jugerait avec un a priori favorable ? Mais elle n’est pas la seule à être mise sur un piédestal qui me semble bien trop haut – je pense à Philip Roth, par exemple, très bon auteur mais loin d’être aussi génial qu’on le dit, à mon sens. Les gens voient-ils ce qui est ?

poesie 3-minLe matin je peins en écoutant de la musique. L’après-midi je sors et j’écris. La nuit mon cerveau redistribue la sève dans mon arbre fruitier.

cette nuit et aujourd’hui, photos Alina Reyes

Réouverture de la BnF par temps de pandémie et nouveau poème d’Edgar Lee Masters

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Ce lundi c’était la réouverture de la BnF pour les chercheurs. Images, et deuxième poème des Voix sous les pierres, où l’on pourra reconnaître tant de gens des médias et de la politique, en ce jour de remaniement ministériel comme avant.

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Aujourd’hui à Paris, photos Alina Reyes
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Le chroniqueur Whedon

Être capable de tout savoir sur tout, et l’endroit et l’envers,
Être de tous les bords, être tout, à chaque instant tourner la veste,
Pervertir la vérité, en faire un instrument,
Tirer sur la corde des bons sentiments, des passions
À des fins malfaisantes,
Porter un masque comme les acteurs grecs –
Un journal de huit pages – derrière lequel on se cache
Pour beugler dans le haut-parleur :
« C’est moi, le géant ! »
Mener de ce fait la vie d’un voleur à la tire,
Empoisonné par les paroles anonymes
De votre âme réfugiée dans la clandestinité,
Étouffer les scandales pour de l’argent
Et les exhumer aux vents de la vengeance,
Ou vendre des articles
Pour briser les réputations, les corps si nécessaire,
Vaincre à n’importe quel prix, mais non point en risquant sa vie,
Tirer gloire d’un pouvoir démoniaque, miner la civilisation
Comme un enfant paranoïaque pose une bûche sur la voie
Pour faire dérailler l’express…
Être chroniqueur, comme je l’étais,
Puis reposer ici, près de la rivière, à l’endroit
Où s’écoulent les égouts du village,
Où l’on déverse les ordures, les boîtes vides et le produit
Des avortements clandestins !

Edgar Lee Masters, excellemment traduit par Patrick Reumaux

des voix sous les pierresVoir note précédente pour brève présentation du livre et autre épitaphe

Créer un ordre qui défie la mort. Avec les chamanes et Bertrand Hell

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En ce moment, mes livres disparaissent derrière mes peintures

En ce moment, mes livres disparaissent derrière mes peintures

J’ai un grand livre magnifique terminé depuis mars dernier, et un autre livre magnifique en cours, qui attend depuis mars la réouverture de la BnF pour recommencer à s’écrire. J’ai aussi un autre livre commencé, qui devrait être beau si je le mène à terme – mais ça peut encore changer. Et puis un autre début d’éventuel projet de livre. Je m’occuperai de trouver des éditeurs quand j’estimerai le moment venu. Parfois je me demande si j’ai perdu de la vigueur créatrice de ma jeunesse, où les livres jaillissaient de moi comme ces fauves – lionnes, lions, lionceaux, panthères, tigres, éléphants, baleines, cerfs et autres animaux majestueux, grands rapaces et autres oiseaux… – qui habitaient mes rêves la nuit (et que j’ai revus il y a quelques nuits). Et parfois je me dis que si je ralentis tant mon écriture, c’est d’une part parce que je sais que je ne peux pas publier depuis plusieurs années, d’autre part parce que je suis parfois submergée, enlevée, par la beauté de ce que j’écris, qui m’oblige à retoucher terre pour ne pas être emportée. Je l’ai déjà écrit dans un livre il y a très longtemps, je vis avec les forces et les forces m’habitent. C’est pourquoi je me dis chamane. Tous les humains, tous les vivants sont habités par les forces mais tous ne sont pas chamanes. Pour l’être, il faut être de nature à savoir les explorer, travailler avec elles sans chercher à les asservir et sans se laisser asservir par elles.
Travaillée par les forces ce soir, je relis quelques passages du livre de Bertrand Hell Possession et chamanisme. Les maîtres du désordre. En voici un :

51V56NWHZXL._SX210_« Partout une même conviction prévaut. La force détenue par le nom même des esprits, par les invocations chantées émane directement du souffle de la surnature. (…)

Cette puissance conférée à la parole-souffle transporte l’élu. Elle lui donne aussi le pouvoir d’enthousiasmer. Chamane kazakh officiant dans une yourte ou vagabond « illuminé » haranguant la foule sur la place Jemaa el-Fna à Marrakech soumettent les auditoires à la même magie de leur verbe. Le discours enflammé peut se faire poésies et chants. À l’instar de Rûmî, le grand poète mystique persan du XIIIe siècle, nombre de soufis ont privilégié la poésie pour rendre « la saveur » des choses et transmettre leur enseignement. D’autres feront appel aux expressions les plus courantes du folklore populaire pour exprimer leur expérience de l’ineffable, vers plaisants et sans signification apparente pour le mystique turc Yûnus Emré ou chants de femmes au rouet pour le fâquir (« le pauvre de Dieu ») indien Bullhe Châch. Dans le rite hollé horé du culte des Songhay, les esprits transforment les possédés en des improvisateurs de chants extraordinairement talentueux, tandis que le génie féminin Denquitu du culte éthiopien arrive fréquemment à émouvoir l’assistance jusqu’aux larmes tant les chants de son « cheval » sont beaux. En conséquence, il ne saurait être de poésie et de chant purement profanes. Nous ne serons donc pas étonnés d’apprendre que, chez les Bouriates, la récitation par le barde de l’épopée versifiée rapportant la geste des héros déclenche le tonnerre si elle se fait de jour ou en été. Ou encore que, dans tout le Maghreb du début de ce siècle [le XXe], les tombeaux des troubadours les plus inspirés deviennent des lieux de pèlerinage.

Que la parole des possédés est fondamentale, voilà bien ce dont les Dinka sont intimement persuadés. Pour eux, elle est même le propre des humains. Dans la pensée de cette population d’éleveurs de bétail du Soudan, les hommes et les bovins sont très proches, et de nombreux rites visent à identifier les jeunes gens aux bêtes. Les bovins n’ont-ils pas pour eux la force de la vitalité et la puissance de la sexualité, énergies auxquelles les hommes aspirent ? Mais comme dans toute autre société, l’homme dinka ne saurait se confondre avec l’animal. La question cruciale de la différence prend chez ces éleveurs un relief tout particulier. Si les bovins possèdent force et vitalité et sont de ce fait turbulents, mobiles et bons à sacrifier, les humains, êtres éminemment fragiles, disposent pour leur part du langage. Et notamment de celui des possédés. Car le langage « vrai » de la possession projette les humains dans une autre réalité. Il est permanent, inaltérable, atemporel. Aux yeux des Dinka, il est alors le signe le plus éclatant de la nature humaine, à savoir pouvoir créer un ordre qui défie la mort. »

Voyage au centre de la terre. La rêverie d’Axel, et la mienne

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Je continue à songer à la Préhistoire, comme je l’ai interrogée dans ma thèse et bien avant aussi. J’écoute des scientifiques, ils ont des faits intéressants à signaler mais leur compréhension est grossière. Après tout ce n’est pas leur métier, c’est le mien. Mon métier de poète. La dite Préhistoire est vivante dans le présent comme dans la dite nuit des temps. Dans une lumière si chaude, si profonde, si belle.

J’avance lentement dans le roman de Jules Verne, dont j’ai déjà donné un passage l’autre jour. En voici un autre, le rêve du jeune Axel, pour accompagner notre rêverie, comme dirait Bachelard, de la lumière profonde, telle que des humains la firent vivre en peinture dans des grottes souvent labyrinthiques.
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Cette nuit à ma fenêtre, photo Alina Reyes

Cette nuit à ma fenêtre, photo Alina Reyes

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« Cependant mon imagination m’emporte dans les merveilleuses hypothèses de la paléontologie. Je rêve tout éveillé. Je crois voir à la surface des eaux ces énormes Chersites, ces tortues antédiluviennes, semblables à des îlots flottants. Sur les grèves assombries passent les grands mammifères des premiers jours, le Leptotherium, trouvé dans les cavernes du Brésil, le Mericotherium, venu des régions glacées de la Sibérie. Plus loin, le pachyderme Lophiodon, ce tapir gigantesque, se cache derrière les rocs, prêt à disputer sa proie à l’Anoplotherium, animal étrange, qui tient du rhinocéros, du cheval, de l’hippopotame et du chameau, comme si le Créateur, pressé aux premières heures du monde, eût réuni plusieurs animaux en un seul. Le Mastodonte géant fait tournoyer sa trompe et broie sous ses défenses les rochers du rivage, tandis que le Megatherium, arc-bouté sur ses énormes pattes, fouille la terre en éveillant par ses rugissements l’écho des granits sonores. Plus haut, le Protopithèque, le premier singe apparu à la surface du globe, gravit les cimes ardues. Plus haut encore, le Ptérodactyle, à la main ailée, glisse comme une large chauve-souris sur l’air comprimé. Enfin, dans les dernières couches, des oiseaux immenses, plus puissants que le casoar, plus grands que l’autruche, déploient leurs vastes ailes et vont donner de la tête contre la paroi de la voûte granitique.

Tout ce monde fossile renaît dans mon imagination. Je me reporte aux époques bibliques de la création, bien avant la naissance de l’homme, lorsque la terre incomplète ne pouvait lui suffire encore. Mon rêve alors devance l’apparition des êtres animés. Les mammifères disparaissent, puis les oiseaux, puis les reptiles de l’époque secondaire, et enfin les poissons, les crustacés, les mollusques, les articulés. Les zoophytes de la période de transition retournent au néant à leur tour. Toute la vie de la terre se résume en moi, et mon cœur est seul à battre dans ce monde dépeuplé. Il n’y a plus de saisons ; il n’y a plus de climats ; la chaleur propre du globe s’accroît sans cesse et neutralise celle de l’astre radieux. La végétation s’exagère. Je passe comme une ombre au milieu des fougères arborescentes, foulant de mon pas incertain les marnes irisées et les grès bigarrés du sol ; je m’appuie au tronc des conifères immenses ; je me couche à l’ombre des Sphenophylles, des Asterophylles et des Lycopodes hauts de cent pieds.

Les siècles s’écoulent comme des jours ! Je remonte la série des transformations terrestres. Les plantes disparaissent ; les roches granitiques perdent leur dureté ; l’état liquide va remplacer l’état solide sous l’action d’une chaleur plus intense ; les eaux courent à la surface du globe ; elles bouillonnent, elles se volatilisent ; les vapeurs enveloppent la terre, qui peu à peu ne forme plus qu’une masse gazeuse, portée au rouge blanc, grosse comme le soleil et brillante comme lui !

Au centre de cette nébuleuse, quatorze cent mille fois plus considérable que ce globe qu’elle va former un jour, je suis entraîné dans les espaces planétaires ! mon corps se subtilise, se sublime à son tour et se mélange comme un atome impondérable à ces immenses vapeurs qui tracent dans l’infini leur orbite enflammée !

Quel rêve ! Où m’emporte-t-il ? Ma main fiévreuse en jette sur le papier les étranges détails ! »

Jules Verne, Voyage au centre de la Terre

tous les extraits de ce roman : ici

mes notes sur la paléontologie :

Essai et transformation, rugby et haïku

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ciel rose-minEn d’autres temps lumineux, le rose fut avec le rouge sang couleur d’homme et le bleu ciel, comme à la Vierge Marie, couleur de femme. Hier soir j’ai contemplé le fin croissant de la lune, autour duquel virevoltaient des martinets criants. Dans d’autres langues, la lune est masculine. La nuit, j’ai vu de ma fenêtre la Grande Ourse, qui pourtant n’existe pas. Ce soir les martinets sont revenus mais pas la lune, et les nuées un instant roses sont maintenant blanches. Si les nuages en train de devenir épais et gris persistent, je ne verrai pas de constellation cette nuit, ou seulement par intermittences. Ma fenêtre est comme le fleuve d’Héraclite, cadre du changement perpétuel.

Voilà, je viens d’inventer l’essai-haïku, ou le haïku-essai : l’esprit de cette forme, le haïku, transposé à cette autre forme, l’essai.

Mes haïkus sont ici

« Morning River » et « Voyage au centre de la terre »

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J’accompagne ma nouvelle (re)peinture (un retour très agréable à la gouache) d’un passage de Jules Verne, dont je commence à relire le merveilleux Voyage au centre de la Terre.
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"Morning River", gouache sur papier 24x32 cm

« Morning River », gouache sur papier 24×32 cm


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« La lave, à la dernière éruption de 1229, s’était frayé un passage à travers ce tunnel. Elle tapissait l’intérieur d’un enduit épais et brillant ; la lumière électrique s’y réfléchissait en centuplant son intensité.

Toute la difficulté de la route consistait à ne pas glisser trop rapidement sur une pente inclinée à quarante-cinq degrés environ ; heureusement certaines érosions, quelques boursouflures tenaient lieu de marches, et nous n’avions qu’à descendre en laissant filer nos bagages retenus par une longue corde.

Mais ce qui se faisait marche sous nos pieds devenait stalactites sur les autres parois. La lave, poreuse en de certains endroits, présentait de petites ampoules arrondies ; des cristaux de quartz opaque, ornés de limpides gouttes de verre et suspendus à la voûte comme des lustres, semblaient s’allumer à notre passage. On eût dit que les génies du gouffre illuminaient leur palais pour recevoir les hôtes de la terre.

« C’est magnifique ! m’écriai-je involontairement. Quel spectacle, mon oncle ! Admirez-vous ces nuances de la lave qui vont du rouge brun au jaune éclatant par dégradations insensibles ? Et ces cristaux qui nous apparaissent comme des globes lumineux ? »

(…)

Le soir, vers huit heures, il donna le signal d’arrêt. Hans aussitôt s’assit. Les lampes furent accrochées à une saillie de lave. Nous étions dans une sorte de caverne où l’air ne manquait pas. Au contraire. Certains souffles arrivaient jusqu’à nous. Quelle cause les produisait ? À quelle agitation atmosphérique attribuer leur origine ? C’est une question que je ne cherchai pas à résoudre en ce moment. La faim et la fatigue me rendaient incapable de raisonner. Une descente de sept heures consécutives ne se fait pas sans une grande dépense de forces. J’étais épuisé. Le mot « halte » me fit donc plaisir à entendre. Hans étala quelques provisions sur un bloc de lave, et chacun mangea avec appétit. »

Jules Verne, Voyage au centre de la Terre