On achève bien les pauvres

Imaginez une personne qui a commencé à travailler de façon déclarée, donc en payant ses cotisations, à l’âge de dix-huit ans. Et qui a continué à le faire toute sa vie. Que cette personne se retrouve à l’âge de cinquante-neuf ans atteinte d’un cancer, et que le médecin lui prescrive un arrêt de travail pendant la radiothérapie, qui occasionne plusieurs semaines d’obligations quotidiennes de soins à l’hôpital, et de fatigue due à la maladie et aux traitements. Eh bien, depuis le 4 février dernier, si cette personne non salariée a eu moins de 3698 euros de revenus annuels au cours des trois dernières années, elle n’aura pas droit aux indemnités journalières de vingt euros auxquelles elle aurait eu droit précédemment. Vingt euros par jour, ce n’est pas une fortune, mais cela compte, quand on est pauvre. Et ce n’est pas demander la charité publique, quand on a cotisé pendant quarante-et-un ans. Je suis dans le cas de cette personne, je n’ai jamais demandé d’arrêt maladie de toute ma vie, et c’est au moment où j’en ai besoin que j’apprends l’existence de ce tout récent décret, qui sape complètement les droits des plus faibles revenus, pour les indemnités de maternité comme pour la maladie. Si cela m’arrive, cela arrive certainement aussi à beaucoup d’autres de tomber malades et de se voir refuser le droit aux indemnités pour lequel ils ont cotisé pendant des décennies. Qui gouverne ce pays ? La gauche, paraît-il.

J’ai plusieurs livres en cours d’écriture, je suis en ce moment fatiguée, je ne peux travailler comme je le voudrais. J’ai obtenu une bourse du Centre National du Livre, elle va bien tomber – beaucoup d’auteurs ont bénéficié au cours de leur carrière de nombreuses bourses et autres aides, résidences d’écriture etc (pour compenser le statut pratiquement dénué de droits des écrivains, derniers servis dans le système de l’édition, mais malheureusement pas de façon équitable, puisqu’il faut avoir l’heur de plaire aux instances chargées de distribuer la monnaie). Ce ne fut jamais mon cas, et une fois remboursées les dettes dues au refus des éditeurs de me publier depuis quelques années, il ne me restera rien de cette bourse. Quoiqu’il en soit, je continuerai à écrire ce que j’ai à écrire.

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À vendre, tricheurs en tous genres

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« Élections en Israël : nette avance pour Netanyahu ». Quelle plaie, quel nuage de mouches grasses autour. En France, « l’immunité parlementaire de Patrick Balkany est levée par l’Assemblée Nationale ». Enfin. Lui aussi était constamment réélu, malgré les mouches. Y aura-t-il aussi encore beaucoup de votes pour le Front National, pour Sarkozy, pour Hollande, pour les traîtres sortants de ce gouvernement ? Combien de temps faut-il pour se débarrasser des politiques malodorants ? Un bon point tout de même, malgré la victoire du camp du racisme et de la mort en Israël, l’élection de 14 députés de la liste commune des partis arabes israéliens, comprenant des arabes et des juifs, une première. Le mal est plus facile et remporte donc davantage de victoires immédiates dans le monde, mais le juste est seul viable, son chemin est plus profond et au bout du compte, le seul assuré de finir par arriver.

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Comment se fait-il que tant d’hommes prêchent que l’homme est fait pour l’absolu, alors qu’ils s’en révèlent tout à fait incapables, que l’absolu les insupporte, et qu’ils ne savent vivre et œuvrer que dans la compromission, la médiocrité foncière ?

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Logique des mondes

On peut continuer à faire la guerre contre moi, je continuerai à ne faire la guerre à personne. Je ne rends pas coup sur coup, je ne tends pas non plus la joue, j’œuvre pour un monde autre que celui des faiseurs de guerre. J’œuvre pour la vérité, c’est tout. Je ne fais rien contre quiconque ni ne le ferais si j’en avais la possibilité, je n’interviens dans la vie de personne, je n’essaie pas d’espionner quiconque ni de saboter les relations, la vie professionnelle ou la vie personnelle de quiconque, je n’essaie pas d’exercer un chantage sur quiconque, je n’essaie pas de détruire la vie de famille ni la vie de quiconque, je n’essaie pas de me battre à cent armés dans des chars contre un à mains nues, je continue seulement d’avancer vers la vérité. Je dois écrire pour le faire, et je ne peux écrire que si je suis bienheureuse. C’est pourquoi je suis bienheureuse.

Ceux qui font la guerre en s’en prenant aux civils, quels qu’ils soient, où que ce soit et de quelque manière que ce soit, ne valent pas mieux les uns que les autres. Or y a-t-il une seule guerre, de nos jours, qui ne s’en prenne pas aux civils ? La guerre aujourd’hui n’est pas une guerre entre guerriers mais une guerre des armes contre les civils – que ces armes soient des bombes, des banques ou des logiciels espions. Une guerre de lâches. Une guerre de fonctionnaires dans l’âme, accomplissant les yeux bandés leur fonction de remplisseurs de trains pour le camp de la mort.

Nous autres, vivants, nous nous déplaçons avec notre tente dans le camp de la vie, clair, infini et joyeux.

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Débâcle

Après le sondage sur pour ou contre le droit de frapper les enfants, à quand le sondage sur pour ou contre le droit de frapper les femmes, ou les handicapés, les vieux, tous ceux qui sont plus faibles physiquement que nous ? Un petit Égyptien est mort il y a quelques jours suite aux coups de son instituteur. Je connais un homme qui, tout juste marié, s’était vu conseiller par sa belle-mère de frapper de temps en temps sa femme. C’était en France, la belle-mère était d’origine berbère mais il n’y a pas que dans les autres sociétés patriarcales que l’arriération règne. Le pape lui-même n’a-t-il pas vanté devant des millions de personnes le fait de frapper les enfants ? (Combien de petits sont-ils ainsi victimes de cette justification « chrétienne » des coups et de l’humiliation ?) Notre président de la République lui-même n’a-t-il pas annoncé sa séparation d’avec Valérie Trierweiler par un bref communiqué en forme de répudiation ? Et maintenant celle-ci distribue des gifles. Engrenage de la violence. Elle distribue des gifles, elle ne se contrôle pas. Ou elle se croit, comme toutes ces « élites », au-dessus des autres et donc au-dessus des règles communes, comme Manuel Valls faisant virer les SDF de sa rue, passant par-dessus la justice pour poursuivre Dieudonné, s’en prenant un jour à Michel Houellebecq, un autre à Michel Onfray… et défendant BHL, comme si c’était aux représentants de l’État de distribuer les bons et les mauvais points à tel ou tel citoyen… Les élections se rapprochent, Valls aussi perd son contrôle physique, en attaquant Marion Maréchal-Le Pen, la main morbidement tremblante. La France a réussi à empêcher la Belgique de frapper des pièces de deux euros commémorant le bicentenaire de Waterloo. Cachez cette débâcle que je ne saurais voir.

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Respectons les enfants

« Les Français massivement opposés à une loi interdisant la fessée. » L’arriération française envers les enfants rejoint l’arriération de ce pays dans tous les rapports sociaux, son manque de respect envers les « autres », immigrés, femmes, pauvres… Le sens civique ne progresse pas dans ce pays, comment s’étonner des tensions sociales ? Et tous ceux qui sont victimes de discriminations ou de vexations ou même de violences sociales se retrouvent quand même d’accord pour trouver normal de frapper les enfants. Raison de plus d’être pour une loi l’interdisant. Le fait est malheureusement que des gens qui ont eux-mêmes été élevés avec des châtiments corporels, comme c’est le cas de beaucoup d’entre nous, trouvent normal de perpétuer la même violence sur leurs enfants. Une loi qui l’interdirait permettrait de déclarer clairement que ce geste est mauvais et indigne, ce qui aiderait les parents à contrôler leurs gestes. Des enfants frappés, même « pas très fort », deviennent des adultes vite amers, voire violents, en tout cas sans paix. Chaque fois que j’ai pu avoir un geste malheureux envers l’un de mes enfants, je l’ai regretté, même si ce n’était qu’une tape – jamais une gifle ni une fessée, je n’aurais jamais pu faire ça, c’est trop déshonorant, pour l’enfant et pour l’adulte. IL NE FAUT PAS FRAPPER LES ENFANTS, c’est indigne. Il faut trouver des moyens dignes de leur fixer les règles dont ils ont besoin. Nous ne les aiderons pas à devenir responsables envers eux-mêmes et envers autrui si nous ne le sommes pas nous-mêmes. C’est une question fondamentale pour toute la société, tous les rapports sociaux. Nous n’avancerons pas tant que nous ne saurons pas avancer dans notre respect de tous les « petits », tous ceux qui sont en situation de faiblesse, à commencer par les enfants. C’est dans les rapports entre hommes et femmes et entre adultes et enfants que nous apprendrons, les uns avec les autres, les uns des autres, la liberté.

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Principauté des bassesses

Dans une démocratie, tous les citoyens ont les mêmes devoirs et les mêmes droits. Tous doivent être traités avec égalité. Quand ce n’est plus le cas, quand seuls ceux qui agréent aux pouvoirs ont des droits, voire le droit de vivre, nous sommes déjà dans le fascisme. Marine Le Pen veut rétablir la peine de mort : ce n’est qu’une expression grossière de la peine de mort symbolique – la restriction arbitraire des droits – déjà appliquée aux citoyens qui ne sont pas ce que les pouvoirs voudraient qu’ils soient (même s’ils ne font rien de mal, contrairement à beaucoup de ceux qui sont aux pouvoirs ou en bénéficient). Après que j’ai publié Poupée, anale nationale, en mentionnant aux journalistes qui m’interrogeaient que mon texte avait été refusé par mes « grands » éditeurs habituels, Gallimard etc, des spécialistes associés des bassesses vengeresses ont fait courir le bruit que ce livre était fasciste, ont même pris la peine de mettre en place quelques coups tordus contre moi dans la presse – en fait, il y en avait déjà eu avant mais dans ma candeur je n’avais pas du tout imaginé d’où cela pouvait venir, je le compris beaucoup plus tard, quand l’affaire prit une tournure industrielle. Il faut pourtant bien que des hommes se dévouent pour servir la vérité. Je ne suis pas sûre de pouvoir trouver un éditeur pour La grande illusion, Figures de la fascisation en cours – l’état des libertés en France n’a fait qu’empirer depuis mon dernier livre d’avertissement contre le fascisme, mais du moins le livre existe en numérique, et s’il n’est lu maintenant, si les livres que j’écris depuis quelques années ne peuvent être lus faute de pouvoir être publiés, ils sont une parole vivante et qui servira, un jour ou l’autre. En attendant, ma propre résistance sert.

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« Solidarité » de classe et d’intérêt

L’épicerie Hyper Cacher de Vincennes va rouvrir ses portes. Je n’ai entendu dire nulle part qu’elle avait bénéficié de quelque solidarité nationale. Pas plus que l’imprimerie de Danmartin, qui malgré la campagne de dons organisée par les commerçants de sa ville n’a pas encore les moyens de se relancer, les destructions, notamment de machines très chères, ayant été importantes pendant l’assaut. Comment se fait-il que la solidarité n’ait été organisée, par les politiques et les médias, que pour Charlie Hebdo, qui a engrangé des millions ? Pourquoi les gens de Charlie Hebdo ne songent-ils pas à faire bénéficier les autres victimes des attentats de janvier de l’énorme manne (en dons et en produits des ventes) qui a été dirigée vers eux ? Le faux règne dans cette histoire. D’évidence, des épiciers et des imprimeurs ne valent pas des journalistes politiquement rentables. Le peuple trime ou chôme, les faiseurs d’opinion règnent sans partage, c’est le cas de le dire. Du moins n’auront-il pas ma voix.

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