Qui a falsifié Homère ?

homère

En novembre 2000, j’ai donné dans le cadre de l’Université de tous les savoirs une conférence que j’ai intitulée « 2001, l’Odyssée d’Éros. Entre monts et merveilles, répression et régression ». J’y comparais le destin de l’humanité en ce début de vingt-et-unième siècle au voyage d’Ulysse dans un monde comparable à notre univers dit virtuel. Quelques années plus tard, alors que j’avais une relation virtuelle avec Philippe Sollers, je lui parlai de l’Odyssée. Il réagit par l’ironie – c’était sa façon de ne pas accepter que je puisse penser, de se placer très au-dessus tout en me rabaissant comme, je le compris beaucoup plus tard, il l’avait déjà fait à mon insu en embauchant des copains et copines pour dénigrer mon travail dans la presse ou à la radio (notamment pour Au corset qui tue, Quand tu aimes, il faut partir, Lilith, Ma vie douce, La Vérité nue…). Sur le moment j’ai laissé pisser, les vanités de certains bonshommes me faisant plutôt sourire, sans vraiment m’atteindre. Mais aujourd’hui je ne souris plus en songeant que le bonhomme en question pourrait bien se tenir, par l’idée, non seulement derrière Sylvain Tesson et son livre ni fait ni à faire sur Homère, mais aussi derrière cette série d’Arte qui falsifie complètement le sens de l’œuvre du poète, comme je l’ai montré hier.

Il y a très longtemps que je me désintéresse du triste Sollers, n’ayant que trop vu ce qu’il y avait derrière la façade. Mais le soupçon m’étant venu de sa manipulation autour d’Homère, j’ai fait un tour sur Google, voir où il en était. Et j’ai vu qu’il était l’auteur d’un « éloge du porc » dans lequel il dit notamment « demandez donc à ma femme de vous préparer un rôti de porc ». Tellement élégant. Il a vanté le porc au moment de #BalanceTonPorc, déclarant à France Inter (où il disait aussi, tout récemment, qu’il faut se taire sur les affaires privées, même en cas de harcèlement ou d’inceste – décidément cette radio, qui embaucha aussi Sylvain Tesson pour dire n’importe quoi sur Homère, n’est pas dégoûtée) que « la Française a baissé de niveau depuis le XVIIIe siècle ». Se sent-il donc visé comme porc, pour produire cet éloge où se mirer ? Le vieux notable se croit malin en affichant son beaufisme, ajoutant au sexisme le racisme d’une allusion aux religions qui interdisent la consommation de porc parce qu’elle serait, selon lui, érotique (l’érotisme des catholiques, il est vrai, se porte plus sur les enfants, qu’ils prennent pour des rôtis du dimanche – mais chut, il ne faut pas en parler). Quelle intention derrière cet éloge du porc, comme derrière l’affichette apposée en vitrine de tel restaurant de quartier, tout près de la Grande mosquée de Paris : « ici on aime le porc » ? La question elle est vite répondue, comme dit le génie des réseaux.

N’est-ce pas la même intention qui se cache derrière cette série d’Arte qui réussit à faire ce que Circé n’a pu faire : transformer Ulysse en porc ? Plus explicitement : transformer le pieux Ulysse en athée acharné à « libérer » les hommes du divin ? Quels esprits s’agit-il de « libérer » ainsi, en vérité d’endoctriner ? Ceux du grand public, et des collégiens auxquels la série est destinée – les collégiens non-croyants qu’il s’agit de conforter dans leur rejet de la foi et des croyants, et bien sûr les collégiens croyants, et spécialement les collégiens musulmans. La ficelle est très grossière, à l’image du manipulateur. Si ce n’est Sollers, c’est l’un de ses semblables – ils sont légion dans le milieu, où n’ont droit de cité que ceux et celles qui sont comme eux, copains comme cochons. Et trop bêtes pour se rendre compte qu’à vouloir ainsi forcer les esprits, ils ne font que la même politique que ceux qu’ils entendent combattre, les islamistes intégristes, et renforcent les autres dans le rejet de leur idéologie frauduleusement dominante. On n’instaure pas la liberté en minant le pays de pièges, en régnant par le mensonge, le mépris, les coups bas, les falsifications. On n’instaure pas la liberté, on l’invite, et pour cela on nettoie la maison, on débroussaille, on déterre les cadavres intellectuels, on fait place à la lumière, que certains écrivent Lumière – et c’est bien leur droit.

Combat pour la vérité : réflexion après avoir regardé Acquitted. Et après 224 « commentaires désactivés » sur l’obésité

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AcquittedJ’ai regardé en trois jours les deux saisons de l’excellente série norvégienne Acquitted. Extrêmement attachée aux personnages des deux frères Aksel et Erik, et principalement du rejeté, Aksel, dans un phénomène d’identification plus puissant que je n’en ai jamais connu en regardant d’autres séries ni même en lisant des romans, il me semble. Et sans dévoiler la fin, je dois dire qu’elle m’a mise dans une grande colère contre les scénaristes qui ont fait commettre, dans les dernières minutes, une grave erreur à l’un des deux. Je n’arrêtais pas d’y penser, de penser à la responsabilité de l’auteur quand il conte une histoire.

Et puis au fil des heures je me suis dit que cette erreur était malgré tout bénéfique, puisqu’elle permettait (d’après la libération qu’on aperçoit – je n’en dis pas plus pour ne pas spoiler) de faire enfin la vérité. Évidemment si les salopard·e·s de l’histoire n’avaient pas été des salopard·e·s, ou avaient cessé de l’être, l’établissement de la vérité n’aurait pas eu un prix aussi élevé, ni pour les innocents, ni pour les coupables. Mais c’était bien le but du protagoniste, l’établissement de la vérité. J’étais en colère aussi qu’il n’y ait pas de saison 3, qui aurait pu permettre de voir clairement comment justice allait être faite. C’est ainsi, à chaque spectateur de finir l’histoire, dans sa tête et dans sa vie. Une histoire très significative en ces temps de grand dévoilement des barbaries intrafamiliales et sociales, et de tous abus commis dans le mensonge et le secret.

Je ne change pas vraiment de sujet en parlant de l’obésité, qui était pour ma mère un moyen de manifester son désir de prendre beaucoup de place et, ainsi, de dominer abusivement. Certes les obèses n’ont pas tous la même motivation et beaucoup d’abuseurs ne sont pas obèses, mais comme toute maladie, l’obésité n’est dénuée de sens pour personne. Les ressorts psychologiques et sociaux de l’obésité sont nombreux et l’ « épidémie » d’obésité fait partie des maladies du siècle symptomatiques, entre autres, de milieux familiaux et sociaux abusifs. C’est une grave erreur de considérer l’obésité comme une différence comparable à la différence des sexes, des couleurs de peau ou des tailles, qui sont purement génétiques et ne sont en rien des maladies. On sait que l’obésité est un grave et coûteux problème de santé publique, et si on ne veut pas la considérer en elle-même comme une maladie, comme pour d’autres addictions, il est indéniable qu’elle crée maintes autres fragilités et maladies. J’avais écrit ce matin sur le site de 20 minutes, à la suite d’un entretien avec une jeune femme obèse qui demandait à voir davantage de personnes grosses à la télé, ce commentaire :

Screenshot_2021-01-25 Daria Marx juge « terrible de ne jamais voir quelqu’un qui vous ressemble »

Resté longtemps « en attente de modération », alors que des commentaires plus récents étaient publiés, mon commentaire n’est finalement jamais passé… car tous les commentaires, qui allaient majoritairement dans le même sens que le mien, ont carrément été désactivés sur cet article ! Le combat pour la vérité a décidément des adversaires déterminés, même quand ils affichent les meilleures intentions du monde, voire y croient.

Vérité et mort

 

La vérité peut faire si peur que certaines personnes préfèrent affronter la mort.

Pourtant ce n’est pas une bonne façon de mourir que de mourir sans avoir fait la vérité. Ni pour soi, ni pour les autres.

Et ce n’est pas non plus une bonne façon de vivre que de continuer à vivre en continuant à occulter la vérité, aux dépens d’autrui. Ce n’est pas une bonne façon : d’une part parce qu’on fait ainsi du mal, à autrui et à soi ; d’autre part parce que c’est du temps où nous sommes vivants qu’il faut apprendre à bien mourir. Dans quel autre temps que celui où nous sommes vivants apprendrions-nous à être justes, ou simplement honnêtes, dans quel autre temps apprendrions-nous à quitter honnêtement notre carrière sur cette terre ?

Ce matin j’ai fini ma séance de yoga, une fois relevée de shavasana, la « posture du cadavre », une fois revenue en siddhasana, « posture parfaite », en prononçant le mantra Sat nam, qui signifie, en sanskrit, une identification avec la vérité. La mort ne fait pas la vérité. Seule la vie la fait.

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Satya, la vérité, par B.K.S. Iyengar et Yehudi Menuhin

iyengar
Menuhin et Iyengar

Menuhin et Iyengar

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« Satya. Satya ou la vérité est la plus haute règle de conduite ou de moralité. Le Mahatma Gandhi disait : « La Vérité est Dieu et Dieu est la Vérité. » Comme le feu brûle les impuretés et affine l’or, ainsi le feu de la vérité purifie le yogi et brûle en lui toute impureté.

Si l’esprit émet des pensées de vérité, si la langue émet des paroles de vérité et si la vie tout entière est basée sur la vérité, alors l’homme est prêt pour la fusion avec l’Infini. La Réalité, dans sa nature fondamentale, est Amour et Vérité. Elle s’exprime à travers ces deux aspects. La vie du yogi doit se modeler strictement sur ces deux facettes de la Réalité. C’est pourquoi est prescrite ahimsa, qui est basée essentiellement sur l’amour. Satya suppose la vérité totale dans les pensées, les paroles et les actions. La non-vérité sous quelque forme que ce soit rejette le sadhaka hors de l’harmonie de la loi fondamentale de la vérité.

La vérité ne se limite pas au discours seul. Il y a quatre péchés du langage : insultes et obscénités, abus de confiance, calomnie ou fabulation, et enfin tourner en dérision ce que les autres tiennent pour sacré. Celui qui colporte des mensonges est plus venimeux qu’un serpent. La maîtrise de la parole permet de déraciner la malice. Quand l’esprit n’a de malveillance pour personne, il est plein d’amour à l’égard de tous. Celui qui a appris à retenir sa langue est parvenu à une grande maîtrise de soi. Quand cette personne parle, elle est écoutée avec respect et attention. On se souviendra de ses paroles car elles sont bonnes et vraies.

Quand celui qui est établi dans la vérité prie avec un cœur pur, alors les choses dont il a vraiment besoin viennent à lui : il n’a pas à courir après elles. L’homme qui est solidement établi dans la vérité reçoit le fruit de ses actions sans rien faire apparemment. Dieu, la source de toute vérité, pourvoit à ses besoins et veille sur son bien-être. »

B.K.S. Iyengar, Bible du Yoga, éd J’ai Lu

Le livre est préfacé par Yehudi Menuhin, qui fut un disciple d’Iyengar. J’ai déjà cité dans l’une de mes notes sur le Yoga un passage de sa préface, en voici un autre : « le respect de la vie, la vérité et la patience sont autant d’éléments indispensables pour permettre une respiration calme dans la paix de l’esprit et la fermeté de la volonté. »

 

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Porteurs de pensée et colporteurs de sottises. Lettre de Char à Rimbaud

caducée

 

caduceeÉcoutant George Steiner parler de la présence d’Héraclite chez René Char et notamment dans Fureur et mystère, je songe que le serpent de son poème « À la santé du serpent », que je perçois comme foudre et pythie-python delphique héraclitéennes, peut aussi évoquer le serpent de la santé, celui qui figure en double sur le caducée d’Hermès. Il se peut évidemment que Char ait aussi pensé pour son titre au serpent biblique, mais, comme je l’ai analysé, sa série d’aphorismes est avant tout héraclitéenne.

Dans un article de Libération de 2007, je lis que René Char avait projeté de réaliser un film qu’il aurait intitulé « Soleil des eaux ». Et les auteurs de l’article d’émettre l’hypothèse que ce titre pourrait venir d’un « psaume du Nouveau Testament » portant le même titre. De fait, il n’y a pas de psaumes dans le Nouveau Testament ; les psaumes se trouvent dans ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament, et aucun ne s’intitule « Soleil des eaux ».

Nul d’entre nous ne sait tout, mais quand nous ne savons pas, nous ferions mieux de nous taire ; ou de vérifier ce que nous allons dire avant de le dire ou de l’écrire ; de reconnaître nos erreurs quand nous en avons fait ; et, last but not least, d’écouter les personnes qui s’avèrent avoir une connaissance que nous n’avons pas, sur tel ou tel sujet. Si les journalistes et les membres des jurys de concours, entre autres, se montraient capables de ce respect envers la vérité, le monde serait moins malade.

« Soleil des eaux », feu et fleuve, ça sonne très héraclitéen aussi. Et pourquoi pas rimbaldien ? « C’est la mer mêlée Au soleil ». Relisons la lettre que Char adressa à Rimbaud, et qui figure dans le même recueil que ses aphorismes, Fureur et Mystère (encore un titre très héraclitéen, sorte de transposition de la foudre et de la nature « qui aime à se cacher ») :

« Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! »

« Tes dix-huit ans réfractaires à l’amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu’au ronronnement d’abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d’abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l’enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.

Cet élan absurde du corps et de l’âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c’est bien là la vie d’un homme ! On ne peut pas, au sortir de l’enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi. »

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On peut aussi lire cette étude d’Alain Gaubert sur « au-delà des visibles emprunts, l’infiltration héraclitéenne, secrète et active » dans l’œuvre de René Char.

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Forêt profonde

foret profonde

foret profonde

L’exclusion des auteurs gênants, qu’on aime dénoncer dans les pays étrangers, se passe en France de façon beaucoup plus sournoise et plus efficace. Voici un livre qui a été empêché de rentrée littéraire, qui reste donc d’actualité, toujours à lire et à découvrir. Il y a dix ans, la parution de mon roman Forêt profonde aux éditions du Rocher, parce qu’il contrariait le milieu littéraire, fut occultée par toute la presse parisienne. Il passa tout de même à travers les mailles de ce filet d’exclusion serré dans trois journaux éloignés de ce milieu. Voici des extraits de deux critiques et d’un entretien parus respectivement dans La Marseillaise, Autre Regard, et Grandes écoles magazine.

« Elle fut mondialement connue (…) cette romancière au souffle puissant possède une vraie plume de conteuse, et surtout ne pratique pas la langue de bois. Pour ses fans et son fidèle public, c’est une joie de la retrouver en cette rentrée littéraire 2007 avec son excellent « Forêt profonde », qu’elle publie aux éditions du Rocher, dont on constatera que le catalogue réunit peu ou prou toute la grande famille des auteurs français. (…) une longue analyse, une belle réflexion sur le sens du sacré. Nous verrons comment une crèche en montagne devient un objet d’art, pourquoi l’on se perd parfois dans l’Europe gelée, et on brossera devant nous une foule de personnages iconoclastes, avec ce qu’il convient de compassion et de brutalité langagière. Un roman coup de poing, mystérieux comme une « forêt profonde ».

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« Alina Reyes fait par bribes le récit de sa vie dans un jaillissement, un long cri.(…) On retrouve les thèmes et l’écriture envoûtante et poétique de La chasse amoureuse. On est fasciné par le rythme de ses phrases, le poids des mots : « Je livre mon âme comme on saute dans l’abîme car c’est ma vocation ». (…) abasourdi, le lecteur en sort terrassé. »

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« En quoi ce dernier roman est-il l’aboutissement d’une carrière littéraire exceptionnelle ?

- Quelques mois après l’avoir écrit, je me suis rendue compte, un beau matin, qu’Alina Reyes était morte. Peut-être l’a-t-on un peu tuée. »

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Fillon et la vérité

J’invite à relire ma note concise mais fort parlante du mois de novembre dernier à propos de Fillon et du « courage de la vérité ». Tout y est : l’avertissement à ceux qui mentent et abusent des deniers publics, l’incapacité de gouverner qui en résulte, la colère des citoyens, le lien vers ce que savait Rachida Dati, et la conclusion : « La vérité s’accompagne de la justice »

Nous y sommes.

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La primaire de la droite et « le courage de la vérité »

eLa bocca della Verita, au jardin du Luxembourg, photo Alina Reyes

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Les bonnes nouvelles n’abondent pas au point qu’il soit permis de négliger de s’en réjouir. Je me réjouis donc de l’élimination, enfin, de Sarkozy aux casseroles si nombreuses et si sales qu’elles emplissaient l’air de cacophonie et d’odeur de cadavre. Comme quoi il ne faut pas désespérer tout à fait des Français. Du temps où j’avais un compte twitter, il y a quelques mois, j’avais annoncé que Juppé se fatiguait pour rien, et maintenant je dis que Fillon a eu tort de prendre pour slogan « le courage de la vérité ». Car c’est usurper cette parole, qui ne peut pas être un slogan. Aux divers aspirants au trône, comme à leurs divers soutiens cousus d’or et d’honneurs qui critiquent le peuple mécontent, je donnerais à méditer ces paroles prononcées par Michel Foucault lors de son dernier cours au Collège de France :

« Isocrate, au début du Discours sur la paix (paragraphe 13), évoque les orateurs que les Athéniens écoutent avec complaisance. Et quels sont ces gens qui se lèvent, qui prennent la parole, donnent leur opinion et sont écoutés ? Eh bien ces gens sont des ivrognes, ce sont des gens qui n’ont pas leur esprit (tous noun ouk ekhontas : ceux qui ne sont pas sensés), ce sont également ceux qui se partagent entre eux la fortune publique et les deniers de l’État. (…) discours vrai et discours faux, opinions utiles et opinions néfastes ou nuisibles, tout cela se juxtapose, s’entremêle… » Paroles d’un chapitre sur la démocratie à l’épreuve de la vérité dans ce cours intitulé « Le courage de la vérité ».  Les ivrognes dont parle Isocrate ne sont-ils pas ceux qui s’enivrent d’eux-mêmes, du pouvoir et des honneurs, et se rendent ainsi inaptes à gouverner ?

« Il n’y en aura que deux, Juppé et Sarkozy (…) Fillon n’a aucune chance » Qui a dit cela ? Ceux qui pratiquent le faux-semblant sont faux prophètes.

« Alètheia [la Vérité] est un don de voyance », écrit Marcel Détienne dans Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïqueLa vérité s’accompagne de la justice, rappelle-t-il aussi.

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Invictus

 

Ce poème fameux fut le préféré de Nelson Mandela. Le voici dans ma traduction.

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Par la nuit qui me couvre,

noir puits de pôle à pôle,

je remercie les dieux quels qu’ils soient

pour mon âme imprenable.

 

Dans la situation cruciale

je ne grimace ni ne crie.

Sous les coups de matraque

ma tête en sang demeure droite.

 

Par-delà ce lieu de colère et de larmes

ne se profile que l’horreur de l’ombre

mais la menace des années

me trouve et me trouvera sans peur.

 

Qu’importent l’étroitesse de la porte,

la charge du rouleau en punitions :

je suis le maître de mon destin,

je suis le capitaine de mon âme.

 

William Ernest Henley, Invictus

 

Grégoire de Naziance, Proust et l’islam

Qui suit docilement la Voie est renforcé par elle et en elle, même par les actions extérieures qui voudraient l’en détourner. L’autre jour j’ai assisté à l’exposé d’un étudiant sur la théologie négative. Il y fut dit un peu n’importe quoi, et pas mal de bêtises et d’incohérences, de la part du professeur comme de celle de l’étudiant, mais nous étions dans un séminaire de littérature, pas de théologie, et de plus, comme le dit Grégoire de Naziance dans son Discours 27, chapitre 3 (ma traduction, du grec) :

« Ce n’est pas tout le monde, vous savez, qui peut philosopher à propos de Dieu, ce n’est pas tout le monde ! Ce n’est pas une affaire à bon marché, ni pour ceux qui se traînent à terre. J’ajouterai même : ce n’est ni partout, ni pour tous, ni sur tout qu’on peut en discuter, mais à tel moment, pour telles personnes, et jusqu’à un certain point. Non, tous ne peuvent pas en discuter, mais seulement ceux qui en ont fait l’épreuve, qui sont passés par la contemplation, et avant tout ont purifié et leur âme et leur corps, ou prennent soin de les purifier. Car toucher la pureté sans être pur, c’est précisément aussi dangereux que de regarder un rayon de soleil avec de mauvais yeux. »

C’est la raison pour laquelle je me suis abstenue d’intervenir, sauf pour évoquer très brièvement l’islam et Rûmî. Et plus tard, à la fin, un étudiant du fond de la salle a pris lui aussi très brièvement la parole, pour dire en écho à ma brève intervention la profession de foi à laquelle bien sûr je pensais : lā ilāha illa-llāh, “il n’est de dieu que Dieu”, qui fit éclater magnifiquement la vérité, provoquant un moment de stupéfaction, comme si tous venaient de se brûler les yeux. (Moment qui témoignait aussi de la gêne que provoque le fait de parler positivement de l’islam – car la prétendue théologie “négative”, ou apophatique, lorsqu’elle est développée jusqu’à son accomplissement, révèle la pure positivité – un peu comme si quelqu’un arrivait nu dans une assemblée, à l’université par exemple : être sans vêtements n’est pas négatif, c’est pleinement être).

Al-Haqq, la Vérité est l’un des noms de Dieu en islam : il n’y a de vérité que la Vérité. S’y tenir c’est avancer, en tous domaines. Et pour en revenir à la littérature, ce passage du Temps retrouvé de Proust :

“… car je sentais que le déclenchement de la vie spirituelle était assez fort en moi maintenant pour pouvoir continuer aussi bien dans le salon, au milieu des invités, que seul dans la bibliothèque ; il me semblait qu’à ce point de vue, même au milieu de cette assistance si nombreuse, je saurais réserver ma solitude. Car pour la même raison que de grands événements n’influent pas du dehors sur nos puissances d’esprit, et qu’un écrivain médiocre vivant dans une époque épique restera un tout aussi médiocre écrivain, ce qui était dangereux dans le monde c’était les dispositions mondaines qu’on y apporte. Mais par lui-même il n’était pas plus capable de vous rendre médiocre qu’une guerre héroïque de rendre sublime un mauvais poète.”

Un peu plus tôt dans le livre Proust avait parlé du “sens artistique” comme de “la soumission à la réalité intérieure”. On ne saurait mieux définir la façon d’être du musulman, si l’on songe notamment au verset où Dieu dit de l’homme : Nous sommes plus près de lui que sa veine jugulaire. (Coran 50, 16) Suivre la Voie, ce n’est rien d’autre qu’obéir à la Vérité qui est en nous. Encore faut-il ne pas, à force de pratique du mensonge sous diverses formes, l’avoir laissée partir en de meilleures demeures.

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Aller à la source, aux noces de la poésie et de la science

1dessin-écriture de « Toby »

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« le fil du discours » Gilbert DURAND, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire : introduction à l’archétypologie générale, Paris, PUF, 1963, p.54

Pour commencer une œuvre, et pour l’accomplir, je dois être d’une certaine façon en état d’enfance. Je n’aime pas partir de « là où on en était ». J’aime partir du début, et même d’avant le début connu. Aller à la source. La source qui est en moi, comme en chacun, comme en tout.

Héraclite le dit, phusis, la nature au sens de ce qui croît, la nature en sa sève, en sa source d’où proviennent fleuve et terres irriguées, en sa source comme océan promis et joie immédiate pour la soif, aime à se cacher. C’est dans le temps qu’elle se cache. Les épaisseurs du temps qui s’accumulent sur notre être, voiles qu’il faut déchirer par soi et de soi pour retrouver la pure paix, la pure lumière, la pure interrogation originelle.

Je suis extrêmement heureuse de commencer une thèse de doctorat, avec le soutien scientifique d’un éminent professeur, qui est poète et traducteur. Ainsi fidèle au projet que j’avais au moment de publier mon premier livre, et que j’abandonnai à ce moment, happée par une autre vie. Et engagée dans une autre aventure littéraire, différente de celle qui consisterait à écrire directement un essai en ce qu’elle m’oblige. Car retourner à la source ne signifie pas ignorer ceux qui vous ont précédé dans l’aventure. Par un travail universitaire, donc scientifique, je m’oblige au contraire à retourner vers eux avec une grande rigueur dans l’exigence de vérité. Je le crois, la poésie et la science peuvent se marier, doivent se marier, toujours de nouveau.

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Le combat entre l’obésité et la beauté

Voyageant il y a vingt-cinq ans dans le sud des États-Unis, O et moi fumes frappés par le contraste entre la beauté des Noirs et l’obésité ou la difformité de tant de Blancs. J’y songe en voyant une image du bel Obama et de l’obèse pape François côte à côte. Malheureusement aujourd’hui l’obésité s’est étendue à tous, du riche dignitaire comme le roi du Maroc aux pauvres de toutes origines qui n’ont que la nourriture en consolation.

L’obésité est le symptôme d’un manque de vérité. Le manque de vérité, de vie, creuse le néant en l’homme, qui n’a de cesse de le combler par toutes sortes d’artifices, dont la bouffe. L’obésité des corps humains renvoie à l’obésité des sociétés industrielles, dites de consommation. Elle n’est pas seulement un problème de santé publique du fait de sa morbidité, elle est avant tout le symptôme d’un problème de santé spirituelle publique. Les religions sont obèses ; sans parler des extrémismes l’obésité de l’architecture et de l’organisation tue régulièrement des pèlerins par centaines à La Mecque, et du côté du Vatican l’obésité de la com (faite à prix d’or par un professionnel américain) piétine constamment la vérité au mépris des personnes, voire de peuples entiers, comme en ce moment avec la canonisation d’un bourreau génocidaire d’Amérindiens dont l’histoire est réécrite dans un total esprit de révisionnisme et même de négationnisme.

Les religions, mais aussi les arts et la littérature sont obèses, industrialisés. Installations ou sculptures géantes et immenses toiles comblent par leur caractère voyant leur manque de vision. Et dans l’édition, la fabrication de produits « littéraires » basés sur les attentes du grand public (et fréquemment sur la tricherie et le plagiat) tue la poésie, la vraie littérature et leur mission, la progression de la vérité. Il se passe dans le domaine de l’esprit et de l’intelligence le même phénomène que dans l’industrie alimentaire : le gavage des populations par des productions polluées, frelatées, grasses et sucrées, dangereuses pour la santé. Ainsi le combat spirituel en ce début de vingt-et-unième siècle a lieu entre l’obésité et la beauté de l’humain, « beauté » qui n’est autre que sa dignité, son maintien dans la vérité de son être.

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Cette peur qui pollue les frocs

Quand C…, une enfant du village, était en troisième, et que je l’avais un peu aidée pour un devoir sur Antigone, je n’avais pas compris qu’elle soit si prompte et acharnée à se placer du côté de Créon, c’est-à-dire du tyran, du patriarche, du chef, du notable – toutes figures de l’ordre établi que ce personnage incarne. Mais elle était seulement comme sont tant d’adultes, même parmi ceux qui s’affichent ou se veulent affranchis. Que le choix entre la vérité et le mensonge se présente pour de bon, et les voici tous derrière le mensonge, à trahir la vérité et à essayer de la soumettre aux représentants de l’ordre établi. Parce qu’ils ont peur, si peur. Si peur du risque d’avoir à regarder la vérité en face. Voilà où dominants et dominés se retrouvent unis : dans la peur. Dans la mort, disent-ils souvent. Mais non, ce n’est pas la mort : c’est la peur qui les unit, qui les fait se serrer les coudes dans les situations extrêmes. La peur dans laquelle sont taillés les esclaves.

Les dominants et les institutions grâce auxquelles ils dominent sont des hyènes, pleines de peur et exploitant la peur, la mort. Se servant des vivants et se servant des morts, les bafouant également, sachant détourner et abîmer même les héros. Leurs ventres sont pleins de mort que jamais ils ne transforment en beauté ni en grâce, seulement en merdes, en merdes souvent déguisées en nourritures, dont ils polluent et empoisonnent le monde.

Que ceux qui veulent vraiment faire quelque chose de bon et de bénéfique le sachent bien : collaborer avec ceux qui œuvrent en se dissimulant, avec les hypocrites, les manipulateurs, les menteurs, les corrompus, les abuseurs, ne ferait que dévoyer leur projet, jusqu’à en faire une œuvre maléfique. Cela se produit sans cesse, depuis le début des hommes, car tant d’hommes sont faibles. Si le monde est encore debout, c’est qu’il y a eu suffisamment d’hommes droits et courageux pour contrer l’avancée du mal, refuser la compromission fatale, choisir toujours le chemin de la vie en vérité, quelles que soient ses difficultés.

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Journal de mon corps et âme

Rêve extraordinaire cette nuit : j’accouchais d’un garçon. Pour la cinquième fois, puisqu’en réalité j’en ai quatre. Là c’était particulier car je le sortais d’une sorte de récipient de terre et d’eau, ou de planète Terre qui était en moi, et je le contemplais, levé à bout de bras, magnifique, magnifiquement vivant.

Savoir que je vais pouvoir bientôt partir six jours au bord de l’eau me ressuscite. C’est-à-dire, me donne envie d’écrire. Je n’ai jamais passé autant d’années enfermée en ville sans en sortir, c’est pourquoi je n’écris plus. Je dessine ou je peins ou je fais des photos car je dois absolument créer, cela m’est aussi nécessaire que de respirer. Je ne chante plus dans un chœur, je ne fais plus de danse, je ne joue plus ou presque du piano, mais il est toujours possible de me remettre à tout cela que je fais parfois depuis l’adolescence par intermittence et de façon très très humble, en même temps que chaque jour, écrire. Puis ces derniers temps j’ai cessé de chaque jour, écrire. À cause du manque de nature et de mouvement. Mais voilà que cela va revenir.

Hier soir je suis allée voir un beau film, La isla minima. Je suis amoureuse de mon homme. Cette nuit j’ai encore accouché d’un fils. Et dans quelques jours, je vais revoir l’océan, mon vieux frère.

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Pour une souveraineté alimentaire et artistique

Retrouver le sens de l’agriculture familiale
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« Jardiner, c’est écrire sur la terre »
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… et même si vous n’avez qu’un tout petit jardin, voici quelques livres en pdf gratuits sur la permaculture
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Voir aussi :
Le sens de l’humus, son blé, son pain
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Bricoleurs de paradis
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Ma récolte de pommes de terre
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Madame Terre

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Cueillettes
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Loi Renseignement : ils ne nous feront pas taire

Hier pendant que la presse, semblant vouloir se boucher le plus possible les yeux, les oreilles et la bouche, nous appelait obscènement à regarder du côté des affaires des Le Pen et autres Ménard, les députés votaient, à une très vaste majorité, le projet de loi Renseignement. Loi scélérate, antidémocratique, de surveillance massive et totale de la population, des citoyens, faisant fi du pouvoir judiciaire pour donner tout pouvoir à l’exécutif, et, en dernière instance, au premier ministre. Manuel Valls, apprenti dictateur qui a déjà montré sa capacité à forcer la main à la justice, s’est félicité, face caméra, que les députés n’aient pas écouté leurs électeurs. Beaucoup d’entre nous avons été accablés et révoltés par ce qui m’apparaît comme un véritable coup d’État. Mais beaucoup d’autres, sensibles à la propagande sécuritaire, restent sans réaction, pensant qu’ils n’ont rien à cacher et que seule la vie des terroristes retiendra l’attention des services de police. Ils ne voient pas que cette loi nuira à tous, notamment par sa capacité à museler le travail des rares journalistes d’investigation qui nous restent, comme ceux de Médiapart. Les grands médias sont aux mains de puissances financières privées et dépendants des aides gouvernementales, ce qui limite déjà grandement leur liberté d’action et de parole. Les médias indépendants, alternatifs, non seulement professionnels mais aussi libres comme il y en a tant sur le Net, pourront voir, du fait d’une surveillance sans limites, leur action et leur parole massivement et occultement entravées.

Le vol massif de nos données ne sera pas complètement nouveau, il se pratique depuis déjà longtemps, de même que la surveillance de certains médias sensibles – notamment musulmans. Mais les outils pour faire ce sale travail seront légalement mis en place, ils faciliteront grandement l’espionnage d’État et nous n’aurons aucun moyen de protester. Ce viol de nos libertés ne concernera pas que notre intimité, mais bien aussi et surtout notre vie sociale, politique, professionnelle. Si nous faisons partie d’une association, d’un syndicat, d’un groupe de parole ou autre, ou si nous en faisons un jour partie, nous risquerons particulièrement d’être suivis, ou bien, si un quelconque problème en lien avec notre activité se rencontre un jour, sans même que nous le sachions, notre parcours pourra être retracé rétrospectivement et servir de moyen de pression pour nous forcer à adopter telle attitude ou telle opinion.

Si beaucoup d’entre nous sont encore inconscients de la gravité de cette loi, peu à peu tous l’intérioriseront, apprendront à vivre avec, et il est à craindre que la réaction sera alors celle d’un repli. Hier soir déjà j’ai vu des gens songer à « se cacher ». Utiliser les outils disponibles pour moins risquer d’être tracés, oui – mais en demeurant conscients que rien n’est incraquable pour les services, et qu’ils ont encore d’autres moyens de nous tracer : téléphones, éventuellement poses de micros et de caméras dans nos maisons, nos voitures… Songer à ne plus utiliser Internet pour tout ce qui est sensible, non. Cette loi établit sur nos têtes un système de domination et d’intimidation. Céder à l’intimidation serait lui donner raison. Ce qu’il faut c’est, par la parole et par tous moyens non violents, saboter le système. Montrer que nous sommes debout, que notre parole malgré la pression demeure libre et même combative. Que le système ne fera pas de nous un peuple condamné à vivre souterrainement – tandis que les grands médias et la propagande pourront régner sur Internet – un peuple réduit au silence comme le furent les peuples colonisés puis les immigrés. Nous faire taire, du même coup nous empêcher de penser, voilà ce que vise le système. Le 11 janvier, convoqué par l’État, et son mot d’ordre « Je suis Charlie », ont accouché du 5 mai et de sa loi en forme d’énorme mot d’ordre. Mais c’est un faux mot, un mot de mort, et il ne vaincra pas. La liberté de l’homme peut être entravée, mais rien ne peut la détruire, elle est éternelle. Tant qu’il y aura des hommes.

Gouvernement décidément suicidaire. Se savoir surveillé provoque une haine inextinguible envers les surveilleurs. Privez les hommes de parole, ils reviendront avec des fusils. Et on nous dit qu’il s’agit de lutter contre le terrorisme ? Le 17 octobre 1961, non content de ses crimes en Algérie, le pouvoir français a tué et jeté à la Seine des centaines d’immigrés algériens, travailleurs cantonnés à leurs bidonvilles, qui manifestaient pacifiquement, refusant le couvre-feu qui leur était imposé. Des ratonnades, il y en a eu bien d’autres depuis. Qui a commencé, et surtout qui s’est acharné dans la violence, physique ou psychique, contre des gens parmi lesquels se recrutent aujourd’hui, au Moyen Orient et ici, des extrémistes qui n’ont que la violence pour réponse à la violence de l’histoire ? Misérable gouvernement, misérables responsables politiques irresponsables, qui embarquez votre pays dans les ténèbres. Nous ne vous suivrons pas, jamais.

Dire et vivre la vérité

dis,

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Pour « renoncer au mal », il faut non seulement l’avoir rencontré, mais aussi l’avoir identifié comme tel. Or le mal ne veut pas se laisser reconnaître, le mal veut rester dans l’ombre, tout en se masquant de lumière. Le mal trompe sur sa nature parce qu’une fois démasqué sous quelque forme qu’il prenne et dans quelque être qu’il investisse, il perd sa séduction et son pouvoir. Il est si misérable, si dérisoire, si faux, si enchaîné à lui-même et dépendant de l’illusion qu’il crée, lui qui n’est qu’illusion. Qui croit aimer une pensée ou un être secrètement porteurs du mal, n’aime qu’une illusion, et nulle illusion ne pouvant être vraiment aimée, en vérité ne l’aime pas. L’amour ne meurt jamais, ou ce n’était qu’une illusion d’amour. Le monde est si attaché à l’illusion qu’il se refuse de toutes ses forces à reconnaître que le mal avec lequel il se compromet sans cesse n’est que le mal, le faussaire, l’abject, le fourbe, l’indécrottable, la mort dans l’âme, qui le conduit à la pourriture et à la mort. L’homme, la femme qui « renoncent au mal », souvent ne l’ont jamais servi ni ne s’en sont servi, et n’ont donc pas à y renoncer, seulement toujours de nouveau à le rejeter. Le mal, qui n’a pas d’être mais seulement une existence, s’attache aux êtres, par parasitisme – et plus les êtres ont d’être, plus il s’y accroche. Tout homme, toute femme qui « renonce au mal », en vérité renonce à la tentation d’humaniser le mal, par pitié ou par commodité. Le mal est mal et reste mal. En vérité il ne s’agit pas d’y renoncer, il suffit de cracher dans son néant, et de s’en aller.

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Je suis la Commune

Ce que j’ai vécu en voulant rendre service aux hommes a révélé la face répugnante des clercs en tous genres. C’est pourquoi je ne pourrais plus travailler avec les gens de culture ou de religion ou de quoi que ce soit d’autre compromis ensemble dans la dérive. Cela n’enlève rien à la valeur des textes, ni à la valeur des justes, qui ont assez de courage, de cœur et d’honneur pour ne pas se laisser convaincre par le mensonge, la parole manipulatrice, le système faux et faussaire. C’est si spectaculaire, la façon dont l’opinion croit aux notaires, aux notables, aux installés, et dont tant de prétendus révolutionnaires les suivent comme des toutous leurs mémères.

Logique des mondes

On peut continuer à faire la guerre contre moi, je continuerai à ne faire la guerre à personne. Je ne rends pas coup sur coup, je ne tends pas non plus la joue, j’œuvre pour un monde autre que celui des faiseurs de guerre. J’œuvre pour la vérité, c’est tout. Je ne fais rien contre quiconque ni ne le ferais si j’en avais la possibilité, je n’interviens dans la vie de personne, je n’essaie pas d’espionner quiconque ni de saboter les relations, la vie professionnelle ou la vie personnelle de quiconque, je n’essaie pas d’exercer un chantage sur quiconque, je n’essaie pas de détruire la vie de famille ni la vie de quiconque, je n’essaie pas de me battre à cent armés dans des chars contre un à mains nues, je continue seulement d’avancer vers la vérité. Je dois écrire pour le faire, et je ne peux écrire que si je suis bienheureuse. C’est pourquoi je suis bienheureuse.

Ceux qui font la guerre en s’en prenant aux civils, quels qu’ils soient, où que ce soit et de quelque manière que ce soit, ne valent pas mieux les uns que les autres. Or y a-t-il une seule guerre, de nos jours, qui ne s’en prenne pas aux civils ? La guerre aujourd’hui n’est pas une guerre entre guerriers mais une guerre des armes contre les civils – que ces armes soient des bombes, des banques ou des logiciels espions. Une guerre de lâches. Une guerre de fonctionnaires dans l’âme, accomplissant les yeux bandés leur fonction de remplisseurs de trains pour le camp de la mort.

Nous autres, vivants, nous nous déplaçons avec notre tente dans le camp de la vie, clair, infini et joyeux.

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Principauté des bassesses

Dans une démocratie, tous les citoyens ont les mêmes devoirs et les mêmes droits. Tous doivent être traités avec égalité. Quand ce n’est plus le cas, quand seuls ceux qui agréent aux pouvoirs ont des droits, voire le droit de vivre, nous sommes déjà dans le fascisme. Marine Le Pen veut rétablir la peine de mort : ce n’est qu’une expression grossière de la peine de mort symbolique – la restriction arbitraire des droits – déjà appliquée aux citoyens qui ne sont pas ce que les pouvoirs voudraient qu’ils soient (même s’ils ne font rien de mal, contrairement à beaucoup de ceux qui sont aux pouvoirs ou en bénéficient). Après que j’ai publié Poupée, anale nationale, en mentionnant aux journalistes qui m’interrogeaient que mon texte avait été refusé par mes « grands » éditeurs habituels, Gallimard etc, des spécialistes associés des bassesses vengeresses ont fait courir le bruit que ce livre était fasciste, ont même pris la peine de mettre en place quelques coups tordus contre moi dans la presse – en fait, il y en avait déjà eu avant mais dans ma candeur je n’avais pas du tout imaginé d’où cela pouvait venir, je le compris beaucoup plus tard, quand l’affaire prit une tournure industrielle. Il faut pourtant bien que des hommes se dévouent pour servir la vérité. Je ne suis pas sûre de pouvoir trouver un éditeur pour La grande illusion, Figures de la fascisation en cours – l’état des libertés en France n’a fait qu’empirer depuis mon dernier livre d’avertissement contre le fascisme, mais du moins le livre existe en numérique, et s’il n’est lu maintenant, si les livres que j’écris depuis quelques années ne peuvent être lus faute de pouvoir être publiés, ils sont une parole vivante et qui servira, un jour ou l’autre. En attendant, ma propre résistance sert.

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Distinguer

La fin ne justifie jamais les moyens. Des moyens faux sont la preuve que la fin annoncée n’est pas la vraie.

Malheur aux semeurs de division, dans les couples, dans les familles, dans les peuples : en dernier ressort, c’est à eux-mêmes qu’ils font du tort.

La mort achève de séparer définitivement bourreaux et victimes. L’espérance redoute cette séparation tant que le retour des bourreaux à la vérité est encore possible. Quand il s’avère impossible, la séparation est un bienfait.

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Qu’est-ce que la métaphysique ?

La pensée de Marx part de ce qui est pour révéler son ordre, comme aussi la pensée d’Hegel.

Mais la pensée d’Hegel part d’avant, du moment où un ordre crée et régit ce qui est.

Pour l’un et l’autre, ce qui est, est mouvement.

Marx part de l’étant, le voit dans son avancement et son faisant-avancer.

Hegel dit l’être en train d’avancer, et de faire avancer l’étant.

Marx voit l’étant aller vers son renversement.

Hegel voit l’être aller vers son accomplissement.

Marx est l’antithèse d’Hegel, mais il ne faut pas entendre anti- comme « contre » mais dans son premier sens : « en face de ».

Je propose une nouvelle définition du mot métaphysique. Il a d’abord signifié, d’après un classement simplement éditorial des œuvres d’Aristote, « après la physique » (ses ouvrages postérieurs à sa Physique). Au Moyen Âge, le mot a pris avec la scolastique le sens qu’il a encore aujourd’hui : « au-delà de la physique ». « Physique » désigne la nature en grec, et la préposition meta signifie, dans l’ordre : au milieu de, en communauté avec, d’accord avec, par le moyen de, avec accompagnement de, en opposition avec ; ou encore : avec, selon, à la suite de, après, pendant. La métaphysique selon mon sens est : au milieu de la physique. Ce que mon roman à venir, en train d’advenir en moi, doit faire voir (blépein, théorein, idein : je pense ici notamment à ce que Badiou appelle un communisme de l’Idée dans son Second manifeste pour la philosophie).

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Aletheia

La philosophie d’Hegel et celle de Marx constituent deux systèmes de pensée dialectique qui constituent eux-mêmes une dialectique, dont le terme reste à trouver. Il en est de même pour la pensée d’Héraclite et celle de Parménide. Pour ma langue, et pour celle de l’autre, qui est une multiplicité. Pour une photo que je prends d’un objet, et pour chacune et l’ensemble des mille photos que je prends du même objet sous différents angles, dans diverses lumières. Pour la vitesse de la flèche de Zénon, et son parcours. Comme dit l’autre, je ne cherche pas, je trouve. Puis je cherche comment dire ce que je trouve. C’est-à-dire, je le déploie, et le déployant, le révèle. Je l’invente, parce que je l’ai découvert.

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« Il n’y a pas de sacrifice »

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« Il n’y a pas de sacrifice », dit Alain Badiou dans cette conférence sur la vérité. C’est aussi ce qui est écrit dans la règle de mon ordre. C’est pourquoi je ne peux être « chrétienne » au sens où ce que les grands prêtres et Rome font depuis deux mille ans à la Vérité : tenter de l’immobiliser. L’ordre est à la fin de Voyage, il y est ouverture, et Voyage repart en voyage, le voyage sans fin de la vérité. Non seulement en esprit, mais aussi en fait : matériellement, il va se poursuivre autrement. Ceci comme mon travail tout entier, qui est tout entier de composition et de recomposition créatrice. La voilà, « la vraie vie » dont parle Badiou, et qui est, oui, le bonheur absolu.
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Fiction or not fiction, that is the question

Toute fiction s’inspire du réel. De situations, de personnes, d’expériences, de faits réels. Le mot fiction vient du verbe latin fingo, qui signifie façonner, pétrir. On pétrit quelque chose, et non pas rien, comme pourrait dire Parménide. La même racine a donné les mots figure et ses dérivés, ainsi que feindre. En anglais elle a donné aussi faint (faible, vague).

L’homme a besoin de fictions comme supports à sa pensée. Les mythologies, les cosmogonies, les religions reposent sur des fictions. Figures et concepts sont étroitement alliés dans la formation de la philosophie et de la pensée. Les mathématiques elles-mêmes sont nées de figurations géométriques, elles-mêmes nées de l’observation de la nature, phusis (physique).

À oublier que la pensée naît du réel via la fiction, on tombe dans de faux processus et de faux procès. Le véritable serviteur, celui qui façonne le réel au service de la pensée, donc de l’élévation de l’humanité, qui ne peut se survivre qu’en s’élevant, en croissant (tel est aussi le sens du mot phusis, de même racine que les mots phos (lumière), phèmi (dire), et un autre phos (être humain)), s’élève, comme le dit Kafka, « d’un bond hors du rang des meurtriers ». Et cependant il est poursuivi comme un meurtrier (Le Procès). Le jugement des hommes, contraire à celui de la Vérité, les condamne, parce que les hommes ne veulent pas voir révélé le mal qu’ils font dans l’obscurité. « Et le Jugement, le voici : quand la lumière est venue dans le monde, les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. En effet, tout homme qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne lui soient reprochées », dit l’évangile de Jean.

Une autre inversion de ceux qui font le mal consiste à faire passer de la fiction pour la vérité. Ici nous sommes dans le système idolâtrique. Une figure du faux est présentée comme vraie et vivante. Un film sorti l’année dernière faisait ainsi passer une photographe inventée de toutes pièces pour une personne ayant vraiment existé, dont on exposa et vendit même les photos fabriquées. Vulgaire escroquerie au service de Mammon, comme on dit dans la Bible, à savoir de l’argent et du mal. Les exemples de telles escroqueries à l’art fourmillent, qui non seulement sont destinées à remplir les poches de faux artistes et de leurs producteurs et autres distributeurs, galeristes, éditeurs etc, mais aussi à établir le règne de la confusion dans l’esprit du public, afin que la vérité lui devienne indiscernable du mensonge, et que le cercle vicieux puisse continuer à tourner, l’argent à rentrer et la vérité à être occultée. Ainsi a-t-on vu de faux témoignages de partouzeuses ou de déportés dans les camps de la mort faire des succès mondiaux. Car ceux qui sont, par manque de vérité en eux, impuissants à créer des fictions qui élèvent l’être à la vérité, fabriquent des fictions qui feintent la vérité : ce n’est que parce qu’ils les font passer pour récit de vécus réels qu’ils parviennent à susciter l’intérêt du public. Leur fabrication ne tient que par la croyance au faux qu’elles exigent. Il ne s’agit pas d’art, mais de contrefaçon, tout à la fois contrefaçon de la vie et de l’art.

Le lendemain de la tuerie à Charlie Hebdo, un écrivain racontait sur sa page facebook les réactions accablantes d’une classe de banlieue dans laquelle il avait été invité à parler de théâtre. Les clichés effrayants sur les jeunes de banlieue, arabes et noirs, y éclataient si bien que les médias (dont Alain Finkielkraut) s’empressèrent de reprendre son récit. Quand la vérité fut dite par le professeur et les élèves, à savoir que les choses ne s’étaient pas du tout passées comme il l’avait prétendu, le mal était fait et personne ne se soucia de le corriger. J’avais déjà lu sur la page de cet auteur de courts récits, écrits d’une plume allègre à la première personne, comme des témoignages de choses vécues. Il était clair qu’il s’agissait en fait de fictions, et tant qu’elles ne mettaient en scène que des historiettes d’amour, peu importait que les lecteurs soient dupes ou non. Mais présenter comme le réel brut des reconstitutions fantasmatiques du réel ressort de la tromperie et participe à semer dans le monde la confusion des esprits. Soyons attentifs, auteurs comme lecteurs.

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