Réflexions de la traductrice en cours de travail

Malade depuis deux ou trois jours (gros rhume des foins avec poussées de fièvre), je n’avance pas vite, mais j’avance. J’ai fait toute la traduction de Dévoraison (l’Odyssée) au stylo, mais pour les Bucoliques je travaille directement au traitement de texte, c’est plus approprié pour ce mode d’écriture différent où il s’agit de faire passer chaque hexamètre dactylique latin en alexandrin français, où l’on a beaucoup moins de place. Un exercice qui me rappelle Tetris auquel, dans l’Antiquité du jeu vidéo, j’adorais jouer : chaque syllabe doit être casée de façon appropriée, et la rime tomber juste à la fin du vers – par exception, je remplace la rime par une assonance, comme dans la poésie de l’ancien français, mais c’est une rare exception, comme par exception la césure de mon vers se trouve décalée : même si je dois passer une demi-heure sur deux vers pour qu’ils soient bien faits et aussi le plus fidèles possible, j’y passe le temps qu’il faut, ce n’est qu’en tout dernier ressort que j’accepte de petites entorses comme l’assonance au lieu de la rime ou le rythme décalé du vers. Comme il est mathématiquement impossible de faire rentrer autant de syllabes dans l’alexandrin que dans l’hexamètre, je dois aussi choisir l’expression la plus concise possible et donc choisir les mots que je laisse et ceux que j’utilise pour rendre au mieux le sens du vers avec moins de mots, ce qui suppose un choix de mots riches de sens et de son. D’autre part il ne faut pas que ce manque de place s’entende, il faut que le vers conserve une certaine ampleur, une sonorité majestueuse. Mes maîtres seraient Ronsard et Nerval des Chimères – que je n’ai pas la prétention d’égaler, d’autant que traduire et écrire directement dans sa langue sont deux exercices différents, mais peut-être qu’en faisant mes gammes à la traduction poétique je me prépare à faire un bond dans ma propre expression en vers. J’ai déjà écrit pas mal en vers, par exemple le « Chant de la carmélite errante » ou le « Chant de la désirante », mais il n’est pas impossible que j’écrive un jour prochain toute une œuvre en vers.

En tout cas ces 58 premiers vers des Bucoliques (c’est là que j’en suis ce matin) sonnent tout différemment des traductions habituelles du poète, pour ainsi dire donnent une autre idée de sa poésie. C’est une traduction, aussi fidèle que possible, mais ce n’est pas seulement une traduction, c’est une transposition poétique, d’une forme poétique majeure à une autre forme poétique majeure.

Journal du jour

J’ai fini ce jeudi après-midi de traduire le chant XX, qui est l’un des plus brefs (394 vers quand même) et que j’ai commencé à traduire mardi (avant-hier). Avec des passages fantastiques – le coup de folie des prétendants, suivi de la prophétie du devin Théoclymène – et une montée en tension extrêmement habile et maîtrisée. Homère est vraiment le roi des poètes. J’ai hâte d’avancer, tant le texte est haletant, et je commence à penser que lorsque j’aurai fini, ce sera un peu difficile de devoir en sortir. Heureusement il me restera encore fort à faire, trouver un ordinateur sur lequel réviser et taper le manuscrit en paix, et écrire le commentaire. Mais cela ne me prendra peut-être pas non plus beaucoup de temps, si je continue à travailler à cette allure, portée par le mouvement. Heureusement, encore ensuite, il y a mon roman qui m’attend. Et puis me remettre un peu à la peinture ou autre art plastique, et enfin à tout ce que j’aime faire et qui ne peut s’énumérer, tant tout m’intéresse. Il me semble que mes paupières, ma pupille, sont écarquillées, que j’ai des lampes à la place des yeux, tant je passe de temps à « voir » le texte d’Homère. Oui, et je sens ma tête creuse, comme un phare, tant le texte la remplit, la nettoie de l’inutile. J’ai la tête qui tourne, et c’est de pure joie.

Art Récup’ en peinture et écriture, mise en abîme

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Je travaille à l’édition de mon livre papier, je refais la mise en page, c’est assez long. Je continue à peindre mon grand panneau trouvé dans la rue, un tableau de classe sans son ardoise – je l’avais trouvé devant la Sorbonne nouvelle. Je peins sur le bois, ou plutôt sur la peinture puisque je le repeins après l’avoir peint une première fois il y a quelques années, en fait. Un mise en abîme de la récup’.

Je tiens beaucoup au principe du recyclage, de l’art récup’. C’est ce que je fais aussi avec mes textes ces dernières années, en les recyclant du blog ou d’autres brouillons à des ensembles entiers sous forme de livres que je peux aussi récupérer de nouveau en les dépubliant et en les republiant, grâce à l’édition électronique. Mon dernier livre, Une chasse spirituelle, est une récup’ puissance je ne sais combien. J’y ai récupéré de grands passages de Voyage, livre papier autoédité dont j’ai distribué les dizaines d’exemplaires qui me restaient dans des boîtes à livres afin de l’épuiser ; l’essentiel de ma thèse de Littérature comparée ; et puis une myriade de textes de tout un tas d’auteurs que je cite, analyse ou traduis. Et le mode de publication que j’ai choisi, ebook et impression à la demande, me permettra de le reprendre encore pour l’augmenter si je le souhaite (que ce soit sur Amazon comme pour le moment ou sur un autre site d’édition en ligne et à la demande, le mien ou un autre). Je suis très contente d’expérimenter ce mode de publication, même si pour l’instant il ne touche pas un grand public ; ce qu’on met en ligne a une autre durée de vie que les livres qu’il faut vendre très vite en librairie avant qu’ils ne doivent laisser la place à d’autres. Comme pour un blog, c’est sur la durée que le lectorat se multiplie, et il n’y a pas de limites à cette possibilité de multiplication, il suffit de ne pas être pressé. Pourquoi serait-on pressé, quand on écrit quelque chose qui doit durer ? J’ai toute confiance en mon travail.

Work in progress, détail ; et aujourd’hui dans les rues de Paris 5e et 13e après la pluie, photos Alina Reyes

Créer un ordre qui défie la mort. Avec les chamanes et Bertrand Hell

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En ce moment, mes livres disparaissent derrière mes peintures

En ce moment, mes livres disparaissent derrière mes peintures

J’ai un grand livre magnifique terminé depuis mars dernier, et un autre livre magnifique en cours, qui attend depuis mars la réouverture de la BnF pour recommencer à s’écrire. J’ai aussi un autre livre commencé, qui devrait être beau si je le mène à terme – mais ça peut encore changer. Et puis un autre début d’éventuel projet de livre. Je m’occuperai de trouver des éditeurs quand j’estimerai le moment venu. Parfois je me demande si j’ai perdu de la vigueur créatrice de ma jeunesse, où les livres jaillissaient de moi comme ces fauves – lionnes, lions, lionceaux, panthères, tigres, éléphants, baleines, cerfs et autres animaux majestueux, grands rapaces et autres oiseaux… – qui habitaient mes rêves la nuit (et que j’ai revus il y a quelques nuits). Et parfois je me dis que si je ralentis tant mon écriture, c’est d’une part parce que je sais que je ne peux pas publier depuis plusieurs années, d’autre part parce que je suis parfois submergée, enlevée, par la beauté de ce que j’écris, qui m’oblige à retoucher terre pour ne pas être emportée. Je l’ai déjà écrit dans un livre il y a très longtemps, je vis avec les forces et les forces m’habitent. C’est pourquoi je me dis chamane. Tous les humains, tous les vivants sont habités par les forces mais tous ne sont pas chamanes. Pour l’être, il faut être de nature à savoir les explorer, travailler avec elles sans chercher à les asservir et sans se laisser asservir par elles.
Travaillée par les forces ce soir, je relis quelques passages du livre de Bertrand Hell Possession et chamanisme. Les maîtres du désordre. En voici un :

51V56NWHZXL._SX210_« Partout une même conviction prévaut. La force détenue par le nom même des esprits, par les invocations chantées émane directement du souffle de la surnature. (…)

Cette puissance conférée à la parole-souffle transporte l’élu. Elle lui donne aussi le pouvoir d’enthousiasmer. Chamane kazakh officiant dans une yourte ou vagabond « illuminé » haranguant la foule sur la place Jemaa el-Fna à Marrakech soumettent les auditoires à la même magie de leur verbe. Le discours enflammé peut se faire poésies et chants. À l’instar de Rûmî, le grand poète mystique persan du XIIIe siècle, nombre de soufis ont privilégié la poésie pour rendre « la saveur » des choses et transmettre leur enseignement. D’autres feront appel aux expressions les plus courantes du folklore populaire pour exprimer leur expérience de l’ineffable, vers plaisants et sans signification apparente pour le mystique turc Yûnus Emré ou chants de femmes au rouet pour le fâquir (« le pauvre de Dieu ») indien Bullhe Châch. Dans le rite hollé horé du culte des Songhay, les esprits transforment les possédés en des improvisateurs de chants extraordinairement talentueux, tandis que le génie féminin Denquitu du culte éthiopien arrive fréquemment à émouvoir l’assistance jusqu’aux larmes tant les chants de son « cheval » sont beaux. En conséquence, il ne saurait être de poésie et de chant purement profanes. Nous ne serons donc pas étonnés d’apprendre que, chez les Bouriates, la récitation par le barde de l’épopée versifiée rapportant la geste des héros déclenche le tonnerre si elle se fait de jour ou en été. Ou encore que, dans tout le Maghreb du début de ce siècle [le XXe], les tombeaux des troubadours les plus inspirés deviennent des lieux de pèlerinage.

Que la parole des possédés est fondamentale, voilà bien ce dont les Dinka sont intimement persuadés. Pour eux, elle est même le propre des humains. Dans la pensée de cette population d’éleveurs de bétail du Soudan, les hommes et les bovins sont très proches, et de nombreux rites visent à identifier les jeunes gens aux bêtes. Les bovins n’ont-ils pas pour eux la force de la vitalité et la puissance de la sexualité, énergies auxquelles les hommes aspirent ? Mais comme dans toute autre société, l’homme dinka ne saurait se confondre avec l’animal. La question cruciale de la différence prend chez ces éleveurs un relief tout particulier. Si les bovins possèdent force et vitalité et sont de ce fait turbulents, mobiles et bons à sacrifier, les humains, êtres éminemment fragiles, disposent pour leur part du langage. Et notamment de celui des possédés. Car le langage « vrai » de la possession projette les humains dans une autre réalité. Il est permanent, inaltérable, atemporel. Aux yeux des Dinka, il est alors le signe le plus éclatant de la nature humaine, à savoir pouvoir créer un ordre qui défie la mort. »

Au commencement était la peinture

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Work in progress : détail de ma peinture en cours

Work in progress : détail de ma peinture en cours

« J’aime énormément m’exprimer par des lignes, par des… comme un écrivain, en griffant n’importe quoi, à gesticuler, à faire quelque chose, agir sur la toile », dit Hans Hartung. Et « je ne comprends pas quelqu’un qui puisse toute sa vie redire les mêmes mots ».

Cette « parole du jour » pour faire suite à ma note d’hier sur la peinture et l’écriture. Lignes, mais aussi points, étaient présents dès l’art paléolithique. La ligne continue, le point met fin et avance par bonds.

Extérieur jour : explorer, expérimenter

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Aujourd’hui à vélo jusqu’au bois de Vincennes, où nous avons roulé dans les sentiers sous les arbres et passé un joli moment au bord du lac. Photos Alina Reyes

bakasanaJe suis encore tombée sur la tête en faisant bakasana, la posture du corbeau, mais cette fois j’ai tenu nettement plus longtemps que la dernière fois que je m’y suis exercée. Je me suis exercée aussi ce matin à sirsanana, la posture sur la tête, que je fais pour l’instant avec un pied contre le mur, jambe encore à l’oblique, l’autre en l’air, déjà près de la verticale. Ce sont des postures auxquelles je me suis très peu exercée jusque là, mais le travail d’autres postures au yoga m’aide à mieux les approcher. prasarita-padottanasanaJe pose maintenant aisément ma tête au sol dans la posture des pieds écartés, prasarita padottanasana, où je compte m’améliorer encore. demi-roueJe m’entraîne depuis peu, de temps en temps, au grand écart latéral, et aussi à la roue, que je fais pour l’instant seulement sur la tête (demi-roue, ardha chakrasana), car depuis mes opérations chirurgicales je dois être prudente avec mon bras droit. Je continue à pratiquer chaque jour sarvangasanala chandelle, sarvangasana halasanaet la charrue, halasana, entre bien d’autres asanas, postures d’équilibre debout, etc. Le yoga est un jeu de patience joyeux, aux possibilités et aux variations infinies.

J. en arrivant hier, voyant ma peinture récente, l’a trouvée belle, plus belle en vrai qu’en photo. Je continue à peindre. Comme au yoga, j’explore et j’améliore. Je ne sens plus le même enjeu dans l’écriture, c’est pourquoi j’ai moins envie d’écrire. J’ai le sentiment d’avoir déjà donné le meilleur de mes capacités dans l’écriture. Je répugne à l’idée de faire quelque chose qui ressemble à ce qui a déjà été fait, soit par moi, soit par d’autres. Bien sûr je peux encore explorer et c’est ce que je fais. Mais en explorant je ne peux plus faire ce que je sais faire, ni même faire un peu mieux que ce que je sais faire, ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse c’est de faire tout autre chose, et là il n’y a plus ni route ni chemin ni sentier. Ni but non plus. Donc l’écriture n’est plus sous-tendue ni soutenue par les piliers de l’histoire, de la démonstration, etc. C’est ce que je veux. C’est donc ce que je fais, de la seule façon dont je puisse le faire, en errant librement dans l’espace et le temps. Dans le sixième sens, que les scientifiques appellent proprioception (il y a un documentaire là-dessus sur Arte en ce moment). Le sens de l’extase, ou de l’enstase. Comme dit la sixième tapisserie de la Dame à la licorne, « À mon seul désir ».

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La Joyeuse

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J’appellerais bien cette « Flamme de lettres », dessinée hier dans mon gros cahier-chantier d’écriture, la Joyeuse, en référence à la Joconde.  Je regarde un documentaire d’Arte sur Einstein et Hawking. Mon travail aussi va changer la vision du monde. Tout le travail produit au cours des quinze dernières années, appuyé sur le travail produit pendant les décennies précédentes, depuis l’enfance à vrai dire, et qui continue, alors que je me sens, vraiment, plus légère que jamais.

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Écrire-sculpter

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Rêvé cette nuit que debout, nue, parmi des gens habillés, je me sentais solide, sereine et lumineuse comme une statue, vivante de tout mon corps discrètement sculpté, de toutes mes articulations et de tous mes muscles assouplis et renforcés.

Menuhin en torsion, sous la conduite d'Iyengar

Menuhin en torsion, sous la conduite d’Iyengar

Cela après que j’ai lu hier que B.K.S. Iyengar, dont j’ai donné un texte sur la vérité dans la note précédente, avait été surnommé le Michel-Ange du yoga, parce qu’il faisait de chaque asana, chaque posture, une œuvre d’art, ciselée avec précision. Pas étonnant qu’il ait été l’ami de Yehudi Menuhin, son plus fameux disciple.

Je pratique le yoga tous les jours chez moi depuis l’été dernier, c’est une école de la joie et de la patience. Peu à peu des postures qui paraissaient impossibles deviennent possibles, et la joie et la patience de l’entraînement du corps et de la respiration se développent et s’installent dans l’esprit. Et bien sûr c’est surtout de mon esprit que mon rêve parlait, à travers mon corps nu et debout, paisiblement, parmi les humains. Comme Iyengar était le Michel-Ange du yoga, j’essaie d’être une Iyengar de l’écriture.

Iyengar est né difforme, avec une trop grosse tête, puis il a contracté dans son enfance la tuberculose et la malaria. Il s’est guéri de ses infirmités en pratiquant le yoga dix heures par jour, et il a porté sa discipline à de nouveaux sommets, tout en travaillant à la rendre accessible à tous. Il a subi le racisme et la discrimination en Angleterre et aux États-Unis. Il a ouvert des écoles de yoga Iyengar dans le monde entier. Il a vécu et travaillé son art jusqu’à l’âge de 95 ans. Précision, rigueur, alignement, caractérisent le yoga d’Iyengar. Excellent programme pour cette autre discipline, l’écriture, qui travaille avec les articulations et la vitalité de la langue.

 

Iyengar en sirsasana en 1998. Jusqu'à un âge très avancé, il tenait cette posture pendant une demi-heure.

Iyengar en sirsasana en 1998 (à 80 ans). Jusqu’à un âge très avancé, il tenait cette posture pendant une demi-heure.

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Écrire dans la splendeur

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Jamais je n’ai écrit aussi lentement. Ni aussi splendidement, il me semble. La lenteur vient sûrement au moins en partie de la fatigue due à des années de travail et de bataille intenses, aux problèmes de santé qui ont suivi et au traitement que je dois prendre maintenant ; due peut-être aussi un peu à l’exercice physique, mon heure de yoga et mon heure de marche quotidiennes, par ailleurs précieuses et indispensables. Mais il est possible de tirer parti d’à peu près tout. La lenteur devient profonde en partie grâce au yoga, patiente grâce à la marche, sage grâce à la fatigue. Et grâce à la lenteur ma poésie augmente, augmente en simplicité, en beauté, en signification. Je passe des jours sans écrire, loin du laborieux nulla dies sine linea (une injonction de fonctionnaire à laquelle je ne me suis jamais pliée), et c’est la vie même qui fermente en moi, vigne livrant son jus quand j’y retourne.

 

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Ce soir à la bibliothèque de recherche du Muséum et hier rue Mouffetard, photos Alina Reyes

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Rentrée de la classe. Aux élèves

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Cet après-midi à la bibliothèque des chercheurs du Muséum d'Histoire Naturelle, de ma table

Cet après-midi à la bibliothèque des chercheurs du Muséum d’Histoire Naturelle, de ma table

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Depuis que tous mes enfants sont devenus adultes, à chaque rentrée des classes j’ai un moment de nostalgie en me rappelant les temps où je les accompagnais à l’école, les aînés puis vingt ans après les cadets, main dans la main. Depuis deux ans, s’y ajoute la pensée de mes élèves. Je ne risquerai plus ma santé en retournant enseigner aussi loin de chez moi mais je garde dans mon cœur un souvenir aimant, émerveillé, du temps que j’ai pu passer avec eux. Alors aujourd’hui, pour rendre hommage à tous ces enfants, à tous les enfants, j’ai décidé de faire ma rentrée des classes, moi aussi. J’ai mis mon ordinateur et mon grand cahier dans mon cartable et je suis allée travailler à la bibliothèque. Fini, les vacances. Le temps des vacances est bon et le temps de la rentrée est bon. Heureuse de retrouver mon roman, après l’avoir laissé reposer tout l’été. Heureuse, en le relisant, de voir que le travail accompli jusqu’ici m’apparaît maintenant porteur de possibilités que je n’y avais pas encore vues (j’ai bien fait de le laisser reposer : il a travaillé pendant ce temps comme l’esprit travaille pendant le sommeil). Heureuse d’avoir encore à travailler pour le terminer. Je suis encore fatiguée intellectuellement, j’ai traversé beaucoup d’épreuves fatigantes et malgré cela (et non grâce à cela) j’ai continué à avancer dans la recherche et la connaissance spirituelles et c’est ainsi que le travail que je fais malgré la fatigue va vers une dimension nouvelle de l’être, jusqu’à présent inconnue ou inexplorée.

Le repos c’est doux, mais le travail, c’est classe. C’est par le travail qu’on se surpasse. Si on y met son cœur. Si on ne triche pas. Je ne triche pas, parce que je n’ai aucune intention de gagner, ni de perdre. Ni de paraître, ni de disparaître. Je n’ai pas d’intention. Je suis à ce que je fais : dans tout travail, c’est ce qu’on peut faire de meilleur. Être à ce qu’on fait. Se donner. Sans autre but que d’accomplir de son mieux ce qu’on a à accomplir. Ce sont les humains qui vivent ainsi qui sauvent le monde, à chaque instant et siècle après siècle. Leur existence pacifique, combat de chaque instant, victoire de la présence à chaque instant, est la meilleure guerre contre le mal, le mensonge, la zizanie, la mort que sèment les insensés qui perdent leur vie en voulant la gagner, les avides, les vampires qui ont si peu de vie qu’il leur faut la prendre chez ceux qui vivent.

Quelle belle lumière il y avait dans les faîtes des arbres, derrière les baies vitrées ouvertes de la bibliothèque. Je suis dans l’Esprit et l’Esprit est en moi, qui ne suis rien d’autre. Livrée à ses transformations, transformante. Élèves, par la recherche et le savoir, transpassons-nous, transformons-nous, soyons, humbles et patients, dans la puissance réelle.

 

Le Yoga, musique et écriture du corps. Avec la Bhagavad-Gita, Marilyn Monroe et Yehudi Menuhin

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marilyn-monroe-yoga-1948Photos de Marilyn Monroe yogini, prenant des cours de Yoga avec Indra Devi, en 1948

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Terminons notre lecture de la Bhagavad Gita avec ce passage du Chant XV, « L’Être ultime » :

« Il est en ce lieu où l’on entre
Mais d’où jamais l’on ne revient.
Sans illusion ni arrogance,
L’esprit concentré sur le Soi,

Serein, sans désir désormais,
Affranchi des joies et des peines,
Du plaisir et de la douleur,
Le sage atteint l’éternité. »

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Yehudi Menuhin, fantastique violoniste, était aussi un yogi. Il disait :

« La pratique du yoga développe un sens fondamental de la mesure et des proportions. Elle nous ramène à notre propre corps, notre premier instrument, et nous apprenons à en jouer, à en tirer le maximum de résonance et d’harmonie. »

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Pour moi, le Yoga est aussi une écriture du corps, chaque posture étant une lettre que le corps trace et l’enchaînement des postures, modulable à l’infini, des phrases que le corps écrit.

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Les tout derniers mots de la Bhagavad-Gita sont dits par le témoin de ce splendide dialogue entre Krishna et Arjuna :

« Où Krishna, Seigneur du Yoga,
Et Arjuna, l’archer, se tiennent,
Se tiennent splendeur, abondance,
Gloire et vertu spirituelle.
« 

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La posture de l’Arc est l’une de celles que je préfère faire :

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ainsi que celle du Danseur :

?????????… et d’autres, et toutes !

J’écris.

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De manuscrit en manuscrit

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Toujours, comme hier, en rapport avec mon manuscrit en cours, et après avoir fait mon quasi devoir conjugal avec mon journal intime, j’ai fait ce dessin cette nuit à main levée, en me regardant de temps en temps dans un tout petit miroir, pour étudier un peu les proportions. Puis j’ai ajouté cette citation du merveilleux Manuscrit trouvé à Saragosse, de Jean Potocki, que je suis en train de relire dans une version plus complète que celle que j’avais lue il y a longtemps – l’édition nouvelle établie par René Radrizzani, qu’on trouve au Livre de Poche, un bonheur.

 

image Alina Reyes

image Alina Reyes

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Cane, canetons, canards, etc.

canards etc. 18-min

Avant d’aller travailler à la bibliothèque de recherche du Muséum, je suis allée passer un bon moment dans le jardin. Pour commencer, j’ai rencontré mes amis le couple de canards, que je vais voir très souvent, et j’ai eu le bonheur de découvrir leurs sept adorables nouveau-nés.

 

canards etc. 1-minD’habitude, quand elle est avec son compagnon, c’est lui qui m’écoute, tandis qu’elle me snobe un peu. Mais là, quand j’arrive, elle conduit tous ses canetons dans l’herbe, comme pour me les présenter, puis elle m’écoute, toute heureuse et fière, la féliciter.

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canards etc. 3-min

Lui est là et les suit de bassin en bassin, mais toujours à distance, sans doute aussi pour surveiller : les corneilles et autres dangers menacent les petits. D’autres années, j’ai vu ainsi de jour en jour diminuer leur nombre auprès de leurs parents.

canards etc. 6-min

canards etc. 5-min

Allez les enfants, on retourne à l’eau !

canards etc. 7-min

Et on change de bassin. Ah mais il faut sauter du bord. Un ou deux sont intrépides et y vont direct, pour les autres c’est plus compliqué

canards etc. 8-min

canards etc. 9-minBravo bébé tu l’as fait

canards etc. 10-minCeux-là tremblotent et tergiversent

canards etc. 11-minSans parler de ceux qui sont encore de l’autre côté, ayant du mal à grimper sur le bord. Il faut aller les encourager

canards etc. 12-minCelui-ci est malin, il a repéré l’endroit où il peut contourner la difficulté en descendant par paliers. Les derniers le suivent par le même chemin.

Je reprends ma promenade et m’arrête plus loin, où se trouve un autre couple de canards, plus jeunes et au plumage splendide.

canards etc. 13-minLui

canards etc. 14-minElle

canards etc. 15-minOui, tu es très belle, pleine de grâce.

Quand je retourne voir la petite famille, elle a encore changé de bassin. Il y a des gens autour, je ne m’attarde pas. Mais je me rends compte ce matin en regardant mes photos qu’il n’y figure plus que six canetons. Le septième est-il simplement hors cadre, ou… ? Je repasserai sans doute aujourd’hui, voir ce qu’il en est.

canards etc. 16-min

Après avoir passé un délicieux moment assise sur ma pierre, sous mon pin, au jardin alpin, à écrire dans mon journal intime, je me dirige vers la bibliothèque : il est temps de se mettre au travail. Entre la serre et la bibliothèque, des femmes prennent un cours de danse lente.

Je fais une image et j’y vais, écrire comme une reine.

canards etc. 17-minCe lundi au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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Coquille en coupe : qu’est-ce qu’écrire ?

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dessin de ces jours-ci dans mon carnet de notes

dessin de ces jours-ci dans mon carnet de notes

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Poétique du trait. Que font les enfants dans les communautés où ils ne disposent ni de crayons ni de papier, ni de jouets industriels ni de jeux vidéos ? Avec un bâton ou bien au doigt, ils tracent des traits par terre. Pourquoi ? L’humain se projette. Quelque chose d’enfoui dans la matière humaine doit se projeter en géométrie (en « mesure de la terre », mesure en laquelle l’homme prend sa propre mesure, tel l’arpenteur du Château de Kafka ; selon la tradition, Platon affichait au fronton de son Académie : « nul n’entre ici s’il n’est géomètre » – le fait est en tout cas qu’il prône au chapitre VII de la République la nécessité pour le philosophe d’étudier la géométrie, l’astronomie et l’harmonie). L’homme se projette en géométrie et en images. Aussi sûrement que l’abeille doit construire sa ruche, l’araignée sa toile, l’oiseau son nid, le lièvre son gîte, le fauve son repaire, l’humain doit élaborer autour de lui une forme où sa pensée puisse habiter, évoluer, prospérer.

Je tourne et retourne autour de mon sujet, je veux le faire partir du centre, et de là, se dérouler. Je pourrai alors dire : tu es coquille et je veux te bâtir en t’émanant de moi, spiralante structure. Une thèse c’est, étymologiquement, une position. Argumentée. Si je veux développer une pensée de la poétique, de la poétique de la poésie à partir de la poétique du trait inaugural, une pensée de la langue profonde, il me faut partir moi-même d’une position profonde. Mon explication, autrement dit mon dépliement, doit venir de mon implication, de mon pliement dans le sujet. Que je sois le sujet, que le sujet m’enfante, et que j’enfante, que je mette au monde le sujet. (« Se replier sur soi-même, dit Husserl, et, au-dedans de soi, tenter de renverser toutes les sciences admises jusqu’ici et tenter de les reconstruire »)1.

Je n’ai pas l’intention d’élaborer un poème à thèse, mais peut-être, habitant en poète, construirai-je une thèse habitée, habitable. Une thèse à fonction poétique, laquelle selon Roman Jakobson « projette le principe d’équivalence de l’axe de la sélection sur l’axe de la combinaison »2 – c’est-à-dire une fonction dans laquelle la forme physique du texte a autant de valeur que les articulations de sa seule fonction sémantique. Ceci, pour mon travail, à un niveau essentiellement macrostructural : où Jakobson se penche sur la poésie au niveau microstructural en évoquant les séquences syllabiques et rythmiques, le vers, ses rejets, ses enjambements etc., j’indiquerai que la fonction poétique est sans doute à l’œuvre dans mon écriture même (Mallarmé ne disait-il pas que « toutes les fois qu’il y a effort au style, il y a versification » ?3), mais aussi et surtout dans la composition de mon livre, dans le tissage entre données du réel (dans les champs de l’intime comme dans ceux de l’Histoire) et données de l’art et de la littérature, dans l’agencement de ses blocs de textes, de ses registres, de ses thèmes, de ses citations, de ses références, de leurs correspondances physiques, dans leurs reprises au rôle semblable à celui des rimes, des sonorités et des tempi de la versification, dans sa polyphonie kaléidoscopique et son ensemble symphonique.

1 Edmund HUSSERL, Méditations cartésiennes, cité par Philippe DESCOLA, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005, p. 133
2 Roman JAKOBSON, Closing Statement : Linguistics and Poetics, Massachusetts Institute of Technology, 1960. Essais de linguistique générale, trad. de l’anglais et préfacé par Nicolas Ruwet, Paris, Éditions de Minuit, coll. Arguments, 1963, p. 220
3 Stéphane MALLARMÉ, in Jules HURET, Enquête sur l’évolution littéraire, Bibliothèque Charpentier, Paris, 1891, p. 57 ; wikisource.org

Extrait du Prélude de ma thèse, valable pour toute écriture selon mon sens et pour mon nouveau travail en cours

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Joie, je, tout

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Se lever tôt, remplir de thé une carafe thermos, se mettre au travail, travailler comme une reine. Je suis au chantier. J’adore être au chantier. Exercer mon âme d’architecte, de maçonne, construire avec des mots, des phrases, des textes.

J’ai dans mes vingt ans ; sous certains aspects, même avant. Je suis si pleinement heureuse que je me demande comment il est possible que cela augmente pourtant, de jour en jour et de nuit en nuit.

J’ajoute dans mon bureau des plantes, des fougères. J’ai l’insouciance de la jeunesse, la paix de la vieillesse. J’ai l’amour et j’ai la joie. J’ai le génie, j’ai l’admiration du génie humain et du génie de la nature, dont le génie humain fait partie. J’entends le merle chanter à l’aube. Après le thé, je bois du café. Je mange des tartines aux confitures des îles, reçues en cadeau, comme les homards mangés le soir que quelqu’un d’autre nous offre en ce moment. Je me rappelle tous mes voyages. Aller loin n’est pas faire des milliers de kilomètres en avion, aller loin est aller loin dans l’aller. Et dans le retour. Tel est le voyage. Rare.

Le rare est le commun. Le rare commun est le luxe. J’ai toujours vécu dans le luxe. Je suis faite pour le luxe. Je vis dans le luxe : le luxe est la vie donnée, accueillie loin en soi. Je suis l’amour, la vie, la joie, la bienheureuse, je les cueille et je les distribue, me distribue, si pleine que je dois déborder pour être, encore, toujours.

 

La vie de poète, vue par Goethe. Et des arbres, vus par moi

J'ai pris cette photo le 31 mars 2019 au Jardin des Plantes, où les cerisiers sont sans doute en fleur aussi ces jours-ci

arbre 1-minEn tournant autour du métaséquoia du Sechuan, « arbre historique » du Jardin alpin du Jardin des plantes

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« Comme tu te trompes, cher ami, si tu crois qu’une œuvre, dont la première conception doit occuper notre âme tout entière, puisse s’accomplir à des heures dérobées de-ci de-là, et sans continuité ! Non, le poète doit être tout à lui-même, vivre tout entier dans ses chères créations. Lui que le Ciel a comblé de ce don intérieur le plus précieux, qui garde dans son sein un trésor sans cesse accru de sa propre substance, il doit vivre avec ses trésors, à l’abri des troubles extérieurs, dans cette calme félicité dont le riche cherche vainement à s’entourer à force d’entasser de l’or. Regarde les hommes : quelle course au bonheur et au plaisir ! Leurs désirs, leurs efforts, leur argent mènent une chasse éperdue, et que veulent-ils ? Ce que le poète a reçu de la nature, la jouissance de l’univers, le pouvoir de se retrouver soi-même dans les autres, une communion harmonieuse avec tant de choses souvent inconciliables.

D’où vient que les hommes s’agitent et s’inquiètent, sinon de ce qu’ils ne peuvent mettre en accord leurs idées avec les faits, que la jouissance se dérobe sous leurs mains, que l’accomplissement de nos destins arrive trop tard, et que tout ce qu’ils détiennent et acquièrent ne touche plus leur cœur avec le même effet que leur attente faisait de loin pressentir. Le destin a élevé le poète comme un dieu au-dessus de tout cela. Il voit s’agiter vainement le tumulte des passions, des familles et des empires, il voit les énigmes insolubles des malentendus déchaîner des désordres sans nom et sans remèdes, quand il suffirait bien souvent d’un seul mot, d’une syllabe pour tout dénouer. Il éprouve en lui-même les tristesses et les joies de chaque destinée humaine. Tandis que l’homme de ce monde, dévoré de mélancolie à la suite d’un grand malheur, traîne ses jours ou, dans un transport de joie, s’élance au-devant de son destin, l’âme perméable et sensible du poète s’avance de la nuit vers le jour, tel le soleil dans sa course, et par de subtiles modulations, il accorde sa lyre au diapason de la joie et de la douleur. Éclose dans son cœur, la pure fleur de la sagesse s’épanouit, et tandis que le reste des hommes rêvent éveillés et que, terrorisés, ils sont la proie des monstrueuses illusions de leurs sens, lui vit tout éveillé le rêve de la vie, et l’événement le plus singulier est à ses yeux tout ensemble passé et avenir. Et c’est ainsi que le poète est à la fois maître, prophète, ami des dieux et des hommes. Comment veux-tu qu’il s’abaisse aux mesquineries d’un métier de rapport ? Lui qui est fait comme l’oiseau pour planer au-dessus du monde, pour bâtir son nid sur les cimes, pour demander sa nourriture aux bourgeons et aux fruits, passant, agile, de branche en branche (…)

Je te le demande, qui donc a donné forme aux dieux, nous élevant jusqu’à eux, les abaissant jusqu’à nous, qui donc, si ce n’est le poète ? »

Goethe, Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister, traduction de Blaise Briod revue par Bernard Lortholary

 

arbre 5-minUne jeune Asiatique se fait photographier sous le tulipier

arbre 6-minDes ballons dans les branches verdissantes

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Les cerisiers sont aussi en fleur

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arbre 12-minHier au Jardin des plantes, où je passai l’après-midi dans l’herbe sous un palmier, avec livre et carnet, photos Alina Reyes

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Planter

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Après le rendez-vous à l’hôpital je suis allée voir la Seine puis j’ai traversé le jardin des Plantes où les jardiniers s’activaient, puis je me suis installée à la bibliothèque et là j’ai travaillé comme une reine, si bien qu’à la fin, de bonheur, j’en avais la tête qui tournait et les oreilles qui bourdonnaient. Voici mes images du jour, pour fêter le printemps.

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jardin 3-minLe grand cerisier commence à fleurir, bientôt, sauf à passer dessous, on ne distinguera plus ses branches

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Aujourd’hui à Paris, photos Alina Reyes

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Beauté

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Rêvé avant-hier : au cours d’un voyage avec O, nous nous trouvions à la Mecque. Assise par terre, j’écrivais pour lui la Fatiha, afin qu’il puisse entrer avec moi.

Rêvé cette nuit : je marchais le long de l’océan de mon enfance, dans la lumière, vers le nord, l’estuaire.

La mort sera pour moi le signe de la libération de mes écrits.

D’ici là, ma thèse m’ouvre les portes de la bibliothèque de recherche du Muséum, et elle devrait en ouvrir d’autres où je compte aller.

L’écriture est une aventure au long cours, et je ne crains aucun détour. Piquant ici et là comme le faucon, naviguant ailleurs sous les voiles du jour et de la nuit.

 

home compte les étoiles si tu le peux-min

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Rêver, écrire, rêver

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Des rêves puissants, pleins de beauté, d’énergie, de mystère, habitent mes nuits en un temps de maturation d’écriture et fructifient le jour en lignes d’écriture équivalentes.

J’ai pris ces deux images ce matin dans la rue : des livres mouillés sur un banc public et une fleur épanouie dans un bac potager. L’orage a frappé cette nuit comme une explosion, la saison tourne à la saison suivante, la vie fait craquer toutes les coutures du temps.

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ce matin à Paris, photos Alina Reyes

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Lire

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cet après-midi au jardin alpin du jardin des Plantes, photo Alina Reyes

cet après-midi au jardin alpin du jardin des Plantes, photo Alina Reyes

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Je lis en ce moment trois livres à la fois, et même quatre. C’est une façon de lire que j’ai souvent pratiquée, depuis des décennies. Adolescente puis jeune femme, il m’arrivait de lire plusieurs livres par jour, plutôt les uns à la suite des autres. Il y a eu des périodes où j’ai moins lu, mais j’ai toujours lu, comme j’ai toujours écrit. J’ai lu certains livres plusieurs fois, à différentes périodes. J’ai lu beaucoup de romans dont j’ai ensuite oublié l’histoire, mais il m’en reste presque toujours une impression générale précise et vive. Il m’est arrivé de commencer à lire un livre que je croyais n’avoir pas lu, et de me rendre compte que je reconnaissais les phrases comme si je les avais lues une heure plus tôt. J’ai pour ainsi dire une mémoire musicale des livres. Comme les paroles dans une chanson, l’histoire dans un roman importe pour faire avancer la lecture, mais au fond ce qui dit tout mieux que tout, c’est l’air, le rythme, la musique.

Sauf exception, je n’aime pas acheter les livres en librairie ordinaire. Où l’on ne trouve que les livres qui viennent de sortir, les livres du moment, les livres qui viennent d’être republiés, les livres commandés par l’industrie éditoriale et recommandés par les médias. J’aime trouver les livres qui me conviennent à tel moment. Que ce soit en bibliothèque (le plus souvent car je manque de place dans l’appartement pour pouvoir garder davantage de livres – ils débordent déjà partout) ou, comme je l’ai très souvent pratiqué, chez les bouquinistes. Ce sont les deux endroits, avec sur Internet les ebooks gratuits, où l’on peut trouver des livres qui n’obéissent pas à la pensée unique des médias et de l’édition, qui ne sont pas soumis au temps mais qui vont à la rencontre de notre désir personnel. Les livres sont là pour nous donner la liberté, pas pour nous asservir. Lire ce dont « on » parle, c’est s’asservir à ce « on ». Exemple : c’est un lieu commun colporté par toute la presse de vanter le féminisme de Beauvoir, et on tombe en masses dans le panneau, sans voir qu’on sert là la littérature la plus bourgeoise, la plus aliénante, haineuse et méprisante du peuple, des femmes du peuple et des femmes. Les exemples d’une telle littérature parmi nos contemporains immédiats sont légion, et même parfois pires. La littérature peut apporter la mort de la pensée. Pour trouver la vie dans la littérature, il faut lire en-dehors des clous.

Je lis. Et j’écris.

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Interaction entre écrire et dessiner

coeur de lotus,,

coeur de lotus,*

Je n’ai pas de méthode fixe pour écrire, et notamment pour écrire des romans. L’isolement m’est précieux, surtout au début, quand il s’agit d’ouvrir la voie. S’extraire du monde pour mieux en faire partie permet d’entrer dans une autre dimension, celle où la création va pouvoir naître et se développer. J’ai pratiqué l’isolement chaque fois que je l’ai pu. Mais il faut savoir s’isoler même quand on ne peut pas s’isoler. Une promotrice des ateliers d’écriture comme accès à la création m’a dit il y a quelques semaines que l’isolement, dont je lui parlais, n’était en rien une condition pour écrire, qu’il ne s’agissait que d’un fantasme romantique. Outre qu’il est assez amusant d’entendre des gens qui ne sont pas écrivains prétendre savoir mieux que des écrivains comment vient l’écriture, ce genre de remarque est intéressant parce qu’il prouve que la littérature fabriquée en atelier d’écriture n’a rien à voir avec la littérature réelle. Je ne suis pas opposée aux ateliers d’écriture (j’ai expliqué ici comment j’en pratiquais avec mes élèves), je suis opposée à la fabrication littéraire, qui produit des objets littéraires aussi différents de la littérature qu’un objet manufacturé en usine est éloigné d’un objet d’art ou d’artisanat. Et le plus souvent, les ateliers d’écriture, surtout ceux qui prétendent former des écrivains, sont des manufactures, des usines où sont produits des ouvriers soumis aux impératifs de la littérature industrielle et/ou réalisant de pâles copies d’œuvres littéraires – on pourrait même parler, souvent, de faussaires, et de falsification de la littérature.

Lire en profondeur permet de comprendre que la littérature réelle, puissante, durable, vient d’ailleurs que d’un savoir-faire. J’ai évoqué par exemple l’expérience de la Grande Guerre comme l’une des sources de l’écriture du Seigneur des Anneaux. Une telle expérience ne s’acquiert pas en atelier, que ce soit à l’université ou dans une maison d’édition. Lire en profondeur, écrire en profondeur, sont deux faces d’une même essentielle méthode. C’est la méthode que je pratique. Une méthode qui inclut nécessairement beaucoup d’autres méthodes et pratiques pour aboutir à une création. Le temps de maturation et de préparation d’une œuvre est long, même s’il n’est pas calculé. Et c’est l’œuvre à venir qui détermine de quoi il sera fait. On peut avoir besoin de se documenter, d’expérimenter, de différentes façons. Mon œuvre de fiction en cours comprend notamment un usage du dessin. Pendant la phase de préparation, qui dure encore quoique j’aie commencé à écrire, j’ai ressenti et je ressens la nécessité de dessiner des éléments du paysage ou des personnages de la création. Cela m’aide à les prévoir, et, en me donnant à les contempler une fois dessinés, à les interroger, à apprendre à les connaître. Parfois je dessine d’abord, mais d’autres fois je dessine après avoir écrit, afin d’enrichir par la vision qu’apporte le dessin ce que j’ai vu d’abord en esprit.

Les textes dits sacrés, ou les grands textes, n’auraient pas existé si les humains n’avaient pas fait des « expériences de mort imminente » (NDE en anglais), ou d’autres expériences qui leur ont donné accès à la vision d’une autre réalité, ou du moins à une vision autre de la réalité, une vision très augmentée de la réalité. Le dessin, le fait de dessiner, font partie de cet échange fructueux entre la vision et la création intellectuelle.

 

coeur de lotusLotus, hier au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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Lire, écrire

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ruecet après-midi à Paris 5e, photo Alina Reyes

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Allée chez Gibert vendre quelques livres. Ils n’ont voulu ni de La Possibilité d’une île ni des Bienveillantes, en exemplaires pourtant comme neufs. L’industrie du livre fabrique désormais des best-sellers bien plus éphémères que les jeux vidéos. Mais ils ont repris Montaigne et quelques classiques, et en ajoutant deux euros aux douze que j’ai retirés de la vente j’ai acheté, d’occasion, un Précis de grammaire pour les concours (où j’ai d’ailleurs pu vérifier encore une fois  que j’avais raison avec mes locutions adverbiales lors d’un oral où mes affirmations ont été considérées comme de pitoyables monstruosités – même les professeurs agrégés ne sont pas à l’abri d’une erreur ou d’une hésitation, un peu moins de hauteur serait parfois bienvenue !) Bref, me voilà équipée pour mieux me préparer aux épreuves que je vais sans doute repasser. Pour le reste, j’emprunte toutes les œuvres au programme en bibliothèque. N’est-ce pas, à défaut de préparation encadrée, en passant et repassant l’agrégation qu’on apprend à passer l’agrégation, et à la passer sans se renier ? Tout jeu répété finit par lasser, mais je peux y trouver du goût encore une fois.

De nouveau une masse de lectures à faire, donc, et il me semble que cela ne m’empêchera pas tout à fait de continuer à avancer dans ma thèse et dans mon roman, malgré ou avant le poste de prof à la rentrée, avec mon CAPES tout neuf. Lecture et écriture sont comme les courses de fond (ponctuées de sprints), plus on les pratique plus on en est friand (à en rêver la nuit et à s’en réveiller à l’aube, de désir de littérature).

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Littérature pour bonnes dents

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Imaginons Gérard de Nerval pour Aurélia, André Breton pour Nadja, Julio Cortazar pour Marelle, recevant des éditeurs des lettres leur expliquant qu’ils ne peuvent publier leur livre car il ne correspond pas au « marché ». Pour prendre un exemple plus humble et de cette semaine, c’est ce qui m’est arrivé pour mon dernier roman, disons pas ordinaire, comme tous mes précédents livres. S’ils n’ont pas tous la franchise de le dire, c’est bien ça : les éditeurs ne veulent plus que ce que veut le marché, goule édentée : des hamburgers de fast-food trafiqués et recuits, ou bien de bons vieux pot-au-feu bien bouillis. Moi je sers des entrecôtes à point, saignantes, goûteuses et odorantes, passées au feu autour duquel se tiennent paisibles des affamés auxquels, en pleine nature, j’en fais voir de toutes les couleurs sous le ciel étoilé.

Hier fin de soirée « fortune cookies » achetés l’après-midi au supermarché chinois, avec des messages tombant étonnamment pour chaque personne présente. Cette nuit, nuit blanche, nuit d’écriture. À l’aube j’ai regardé l’étoile du matin se déplacer vers l’est.

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Écritures de l’autre hémisphère

Lire et écrire en Chine et au Japon, par Jean-Noël Robert

La force allusive des images dans la poésie chinoise, par Ivan Ruviditch
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Une vision de l’être et du monde qui rappelle celle des « physiologues » ou Présocratiques, et notamment la voie héraclitéenne.