« Pas d’auteurs, pas de livres »

Une alerte de la SGDL (Société des Gens de Lettres) :

« Des revenus à la baisse, des réformes sociales préoccupantes, un droit d’auteur fragilisé par la politique européenne… Les auteurs de livres sont clairement en danger. Et à travers eux, c’est la création éditoriale qui est menacée, dans sa liberté et sa diversité.

La SGDL, au sein du Conseil Permanent des Ecrivains, appelle à une mobilisation générale de tous les auteurs, samedi 21 mars, lors du prochain Salon du Livre de Paris.

Nous vous donnons rendez-vous à 14h30, munis d’un badge, sur le parvis, devant l’entrée « professionnels » du Salon du Livre (Porte de Versailles), pour une marche à travers le Salon et une prise de parole sur la Scène des auteurs (C92) à 15h30. Attention, seuls les auteurs munis de badges pourront passer les contrôles de sécurité. »

*

Ici, d’un autre côté, c’est une mairie socialiste qui poursuit et harcèle un auteur pour le censurer : liberté d’expression ?

*

La banlieue c’est pas rose

À la polémique sur le clip des Enfoirés, voici comme en réponse la polémique sur le clip des petits rappeurs de Sarcelles. Et ouais, les riches, vous voyez à quoi rêvent les pauvres ? À votre fric, votre sexualité, votre impunité – Sarcelles est bien la ville dont DSK fut le maire ? Leur dire de se bouger alors qu’ils seront refusés partout, comme beaucoup d’autres pourtant pourvus de diplômes et moins défavorisés, quand ils voudront gagner leur vie dans ce vieux pays hyper hiérarchisé, cloisonné, coincé, c’est comme dire à ceux qui n’ont pas de pain de manger de la brioche : en fait, la brioche, c’est vous qui l’avez.

*

Changer la couche

O me dit qu’il est las d’entendre ici et là le mot d’ordre : « Changez le monde ! » Je lui dis : tu sais à quoi ça me fait penser ? À « changer le bébé » – au moment où il est temps de changer la couche du bébé.

*

Les raisons d’émigrer, en Israël ou ailleurs

Le nombre des juifs français ayant émigré en Israël a triplé depuis 2012. Il est bien commode de mettre cela sur le compte de l’insécurité – comme si vivre en Israël n’était pas bien plus risqué que de vivre en France. La vérité est que la véritable insécurité des Français tient à la situation économique et politique. Nombre de jeunes partent en Australie ou ailleurs tenter leur chance. Il n’est pas si facile d’émigrer, mais l’émigration pour les juifs en Israël est plus aisée, et peut constituer une chance pour eux de mieux s’en sortir là-bas. Ensuite, beaucoup reviennent, supportant difficilement l’ambiance d’un pays gouverné par l’extrême-droite – mais cela, on évite d’en parler.

*

Vs nihilisme

La dernière fois que nous étions en Espagne, j’avais inventé cette formule que nous répétions en riant pour caractériser une certaine âme espagnole : « me gustan la muerte y los calamares ». Un nihilisme solaire dépassant l’ordinaire morbidité catholique, dont la foi est dévoyée en vision de l’existence comme porte-croix, par le vieux fonds païen sacrificiel injecté dans la figure du Crucifié, toujours à recrucifier, en soi et en autrui, et accompagnée de rites aussi barbares que baroques. Cependant ce nihilisme était en quelque sorte un nihilisme de jeunesse de l’humanité, par comparaison à celui qui s’exprime aujourd’hui, notamment à travers le travail de Castellucci, celui qui faisait jeter de la merde sur le visage du Christ, et qui met en scène aujourd’hui un Sacre du Printemps complètement machinisé et déshumanisé. Inutile de dire que cela plaît beaucoup. Une grande partie des intellectuels de ce temps et ce monde ayant une faim de mort insatiable, et souhaitant faire entrer dans cette goule toute l’humanité. Eh bien, ceux qui les suivent y entreront avec eux.

Je propose, pour ma part, la voie de la vie, de la légèreté et de la joie, plus fortes que tout.

 *

Une histoire de rééducation et de neutralisation des marginaux

pc-re-education-camp*

Quand j’étais bénévole dans une petite association paroissiale qui accueillait des personnes sans abri, j’ai proposé au président de l’association d’y faire un atelier d’écriture. Je me sentais très proche des personnes qui venaient là, et je savais qu’elles avaient beaucoup à dire, et que cela ferait grand bien d’aller chercher les mots tout au fond, pour le dire. J’étais allée un soir chez les Compagnons de la Nuit, où ont lieu régulièrement des ateliers d’écriture pour les sans-abri ou autres personnes du quartier désireuses d’y participer. Ce fut une expérience extrêmement simple et extrêmement forte – je l’ai racontée dans Voyage. J’aurais pu faire quelque chose de semblable dans notre association.

Mais au lieu de me laisser faire à ma façon, le président de l’association contacta un animateur d’atelier d’écriture – un gars qui n’était pas écrivain, donc ignorait le travail de profondeur de l’écriture, et ne connaissait pas les sans-abri. Il vint avec son petit attirail, ses petits jeux pour employés de bureau ou autres bobos en mal de « créativité ». Quelques jours après, je dus quitter l’association, parce qu’il s’avéra que, comme ailleurs, j’y étais trahie au profit d’un harceleur qui me poursuit partout en utilisant les autres. C’était il y a quatre ans à peu près.

Hier j’ai reçu le bulletin de l’association, avec l’appel aux dons. J’ai vu ce qu’ils font maintenant. Ils ont emmené les sans-abri en pèlerinage au Mont Saint-Michel, et à Rome voir le pape. Ils les emmènent voir des expositions, ou au théâtre. Les gars se laissent trimballer, du moins certains. J’imagine bien que certains autres ne marchent pas là-dedans. La société du spectacle. L’argent utilisé pour la vitrine. Tout dans la surface, l’apparence, le divertissement. Spiritualité et culture en mode consommation. Ils publient un recueil de poèmes de l’un des « accueillis », préfacé par un grand nom. Un « accueilli » que je connais, c’est moi qui avais remarqué l’intérêt de ses textes lors de l’atelier d’écriture chez les Compagnons de la Nuit, où il se trouvait aussi – et l’avais dit dans Voyage. Mais pourquoi publier lui plutôt qu’un autre ? Pourquoi, sinon pour la vitrine ? Pour éviter de faire le travail de fond qui aurait pu être fait avec chacun et tous, au bénéfice profond de chacun et tous ?

Une telle entreprise me rappelle l’analyse de Muray dans Festivus Festivus : « lorsqu’elle est au pouvoir, la crée, elle, sa clientèle, l’invente, la fabrique en vidant les individus de toute possibilité d’initiative personnelle, comme on sectionne les nerfs d’un animal de laboratoire, et en les rendant ainsi absolument dépendants d’elle, jusques et y compris pour les gestes les plus simples, et cela probablement sans retour. » Ou encore, dans L’Empire du bien : « Ce Bien réchauffé, ce Bien en revival que j’évoque est un peu à l’ « Être infiniment bon » de la théologie ce qu’un quartier réhabilité est à un quartier d’autrefois, construit lentement, rassemblé patiemment, au gré des siècles et des hasards ; ou une cochonnerie d’« espace arboré » à de bons vieux arbres normaux, poussés n’importe comment, sans rien demander à personne ; ou encore, si on préfère, une liste de best-sellers de maintenant à l’histoire de la littérature. »

Les guides spirituels véritables (ils sont rares) font augmenter la liberté de l’homme. Les faux guides (ils sont légion) réduisent la liberté de l’homme. Je dis qu’infantiliser des hommes en les embarquant dans des « activités » « créatives » ou récréatives, comme on dit dans les clubs de vacances, et en les prenant en charge à condition qu’ils suivent docilement, c’est les faire reculer dans leur dignité et dans leur liberté, en même temps que se servir d’eux « pour la bonne cause ». Ces hommes qui connaissent la rue, l’exclusion, la marginalité, la nécessité de survivre, possèdent une expérience et un savoir qui dépassent infiniment le fait d’aller voir les sculptures de Niki de Saint Phalle au Centre Pompidou ou le pape sur la place Saint-Pierre. Or, prétendre leur apporter la culture et la religion sur un plateau, c’est idolâtrer la culture et la religion et surtout, leur laver le cerveau. À quand les camps de rééducation soft pour tous les sans-abri, pour les Roms, pour les étrangers, pour les marginaux, pour les artistes, pour tous ceux qui n’avaient pas vocation à rentrer dans le rang, à devenir de gentils toutous entre les mains de gentils animateurs ?

« Le spectacle, écrit Guy Debord (dont je ne suis pas plus inconditionnelle que de Muray ou de n’importe quel autre auteur, mais dont la pensée vaut aussi d’être (re)lue, surtout en ces temps de falsification de la pensée), est… l’effacement des limites du vrai et du faux par le refoulement de toute vérité vécue sous la présence réelle de la fausseté qu’assure l’organisation de l’apparence. (…) Le besoin d’imitation qu’éprouve le consommateur est précisément le besoin infantile, conditionné par tous les aspects de sa dépossession fondamentale. »

Certes j’ai toujours su ce que je faisais en refusant de laisser les mêmes personnes, ou des personnes animées d’un même esprit, mettre la main sur Voyage et sur mes Pèlerins d’Amour. Le résultat eût été le même : affadissement, récupération, dé-signification totale. Tout cela est infiniment triste. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’ils n’auront pas tout le monde. Loin de là.

*

Brève revue de presse

4527908_7_6200_la-station-de-ski-de-habuka-au-japon-a-ete_7119259878d0f10f96473083971f94fdTremblement de terre hier au Japon, plusieurs dizaines de blessés. Station de ski de Habuka, photo AP trouvée sur le site du Monde

*

« Comment rester classe quand arrive l’addition ? » En lisant ce titre rapidement sur le site du Figaro, j’ai lu : « Comment rester classe quand arrive l’édition ? »
Ah oui, c’est un problème pour les auteurs.
*
Lu sur le site du Point : « Huit mois après la perte de son bébé, l’actrice se résout à l’adoption pour fonder la famille dont elle rêve. »
Les journalistes sont-ils responsables ? Et si le futur enfant adopté lisait cela ? Et si les lecteurs s’habituaient à lire des choses de ce genre, qui manquent totalement de respect pour l’humain ?
On ne se résout pas à adopter un enfant, on en rêve, on le désire, on en rend grâce.

*
Lu sur le site de L’Express : « Manifestations en hommage à Fraisse : interpellations à Nantes et Toulouse »
À croire que la victime, nommée par son seul nom, serait un criminel, et ceux qui demandent la vérité sur le crime, interpellés, seraient ses complices.
Le monde à l’envers.
*
Entendu l’autre jour en passant sur KTO : le pape sermonne les pasteurs, ils ne doivent pas être l’attention de tous.
Cela ne risque pas d’être le cas des prêtres de chez nous, pauvres bougres si rares qu’ils doivent prendre en charge des dizaines de paroisses et courir çà et là donner des messes pour quelques vieilles dames, les seules qui les regardent encore. Que ce pape, idolâtré grâce à une com payée à prix d’or, les sermonne, explique assez pourquoi, avec une telle hiérarchie, ils sont en train de mourir.
*
Lu sur le site de L’Express : « EN IMAGES. Les couples du PAF »
Encore des histoires de violences conjugales ?
*
Lu sur le site de L’Express : « Photo de François Hollande et Julie Gayet : l’Elysée soupçonne une taupe. »
À tort, car la photo a été prise d’en haut, où les taupes ne vont pas.
*
En Une du Times : « Sex, secrets and president’s lies »
Sexe, secrets et mensonges : voilà les taupes, et elles habitent dans l’intérieur des hommes, qu’elles rongent et où elles creusent leurs galeries.
*

Manifestants à Paris en 2014

12 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 42 43 44 45 46 47 48 495051Personnels hospitaliers, Marche pour la vie, Agents de nettoyage de la gare d’Austerlitz, Rassemblement des femmes avec ou sans foulard, Rassemblement contre les « chemtrails », Jour de colère, Manif pour tous, Manifestation pour l’Ukraine, Manifestations pour Gaza (juillet et août), Rassemblement pour Hervé Gourdel devant la Grande mosquée,

photos Alina Reyes

Visite à mon banquier

26 27 28 29 30Paris 13e, photos Alina Reyes

*

Il s’intéresse beaucoup à tout ce qui concerne l’argent, c’est son métier, on ne va pas le lui reprocher. Il me parle même de la TVA sur les livres, celle que paie l’éditeur. Je n’en sais rien. Pour ma propre activité d’éditeur, je suis autoentrepreneur, tout est prélevé automatiquement, c’est bien plus simple. Mais il y aura toujours des gens pour aimer se prendre la tête avec ce genre de choses. Bref, il s’y connaît sans doute en affaires d’argent, mais moi je m’y connais dans mon propre métier. « Pour écrire il faut surtout de l’inspiration, non ? », me dit-il. Ah le vieux mythe romantique. Non, lui ai-je répondu, c’est un travail comme les autres, il faut du travail, c’est tout. Mais tant de gens, surtout ceux qui travaillent dans les domaines non concrets, comme la banque et tous les emplois du secteur tertiaire, ne savent pas ce qu’est vraiment le travail. Beaucoup de gens travaillent pour remuer du vent – ainsi ce rendez-vous inutile tout à l’heure avec mon banquier, qui aurait pu être remplacé par un mail en trois phrases ou un coup de téléphone de deux minutes. Ceux qui produisent savent ce qu’est le travail, parce que s’ils ne font pas le travail, il n’y a rien à l’arrivée, il n’y a pas de légumes, pas de céréales, pas de moyens de transports, pas de musique, pas de texte dont on puisse faire un livre. Les intermédiaires se contentent de gérer le produit du travail des travailleurs. Ils peuvent se permettre de le faire sans grand effort, de toutes façons le produit est là, la demande est là, et de toutes façons ils s’engraisseront là-dessus plus que tout autre. Ils travaillent en surface, ils se livrent à des manipulations, tandis que le vrai travailleur travaille la terre, mine, bêche, invente, crée. Non cher monsieur, ce n’est pas l’inspiration qui peut manquer. Le monde entier comme le plus infime événement est source d’inspiration. Soi-même est source d’inspiration. La source ne tarit jamais, elle surabonde. Ce qu’il faut, c’est le travail. Je n’ai jamais entendu aucun vrai artiste dire autre chose.

La fausse lettre

Un coursier m’apporte ce matin un courrier venant de mon éditeur Robert Laffont, portant son étiquette. Il ne me fait rien signer, s’en va aussitôt. Le courrier contient un journal sur la Bourse, qui n’a rien à voir ni avec l’éditeur ni avec moi. J’appelle chez mon éditeur : personne, dans aucun service, ne m’a envoyé un courrier par coursier. J’en conclus qu’il s’agit encore de l’une de ces manœuvres destinées à me signaler la présence occulte des gens qui surveillent mon activité, au quotidien mais aussi chez mes éditeurs, m’empêchant ainsi de publier tant que je ne me rends pas à leur raison, tant que je ne leur livre pas Voyage et la règle des Pèlerins qui va avec. Voilà des années que cela dure, en vain.

National, municipales… mon étoile : la gratuité

Des anarchistes taguent le Sacré-Cœur. Un responsable de la basilique, interrogé sur ces faits, déclare qu’ils se produisent régulièrement au fil des ans, « environ un mois avant Pâques ». Falsifiant ainsi le sens de ces actes (que je ne cautionne pas pour autant), destinés en fait, lors de l’anniversaire de la Commune, à rappeler que le Sacré-Cœur a été construit en partie pour « expier » la révolution plutôt douce du peuple, qui fut écrasée dans le sang.

Il semble que nous pourrions être débarrassés de Sarkozy pour 2017. Mais toujours personne de valable en vue pour la mission. Reste à naviguer à l’étoile.

Municipales à Paris. Tous ces candidats qui veulent, à grands frais, réaliser toutes sortes d’aménagements dans la ville, se comportent comme des chargés de famille qui ne songeraient qu’à refaire les peintures de l’appartement ou changer les meubles, sans se soucier de l’éducation, du bien-être et des études des enfants. Au lieu de s’occuper des choses, ils feraient mieux de penser aux gens, aux gens du peuple. La priorité n’est pas d’apporter plus de choses, mais de rendre plus de choses gratuites ou moins chères. Dans l’éducation, les services, les transports, la culture, la solidarité. Moins de dépenses, plus d’investissement de l’argent public dans la gratuité, telle est la philosophie qui aura ma voix.

Avalanche Sharks

1

tout à l’heure rue Mouffetard, photo Alina Reyes

*

J’ai mis plusieurs de mes livres numériques, dont Voyage et Francis K, sur Amazon, où ils apparaîtront dans quelques jours. Puis j’ai voulu les mettre sur la FNAC, mais je ne l’ai pas fait car ces requins prennent presque deux fois plus de droits : 55 %, contre 30 % pour Amazon.

On nous annonce comme si c’était une découverte que Marilyn Monroe est passée elle aussi par la chirurgie esthétique. Le fait est déjà mentionné dans Une nuit avec Marilyn, je l’avais lu dans des biographies d’elle. Rien à voir cependant avec ce qu’on fait aujourd’hui, lèvres, pommettes et mamelles gonflées comme celles des poupées… dégonflables.

Ainsi que dans ce film qui sort, où les requins font du ski. Enfin, presque.

Retrouver la monnaie, réinventer la Cité

http://youtu.be/Qw9HVa_TZb0
*

Les Grecs ont inventé la monnaie au septième siècle avant Jésus-Christ. Depuis, jusqu’à l’euro, ils avaient gardé la même monnaie, la drachme. La drachme qui est la plus ancienne monnaie, a donné son nom au dirham. Elle est mentionnée dans les Évangiles (Luc 15, 8), et dans le Coran (darahima, 12, 20). Le dirham a pu servir de monnaie en Europe entre le Xe et le XIIe siècles. Si des Grecs, ou d’autres, faisaient revivre la drachme comme monnaie venue du peuple et plus vertueuse, ce serait beau, non ?

*

Retour sur l’actualité du Moyen Orient avec Georges Corm

tunisie+news+actualite+presse+revolution+arabe+islamisme

*

 

« On ne peut pas faire carrière en allant à contre-courant », contrairement à « ceux qui ne veulent pas sortir du troupeau », a-t-il dit à moment donné. Nous étions nombreux ce soir à aller écouter Georges Corm à l’IREMMO, si bien que beaucoup, dont j’étais, ont dû se serrer par terre. Deux heures durant, assise en tailleur, j’ai pris note de ce qu’il disait. Notamment ces petites remarques au passage, toujours bonnes à entendre – comme encore : « Tous ces discours des dirigeants occidentaux qui parlent de « frapper » et « punir », cela relève de la psychiatrie ».

L’ancien ministre libanais a commencé par prévenir qu’il espérait ne pas heurter les « sensibilités extrêmement virulentes en France sur les questions du Moyen Orient ». Que sa démarche était à la fois académique et ancrée dans les réalités, qu’il s’agissait d’interroger les systèmes de perception des faits. « Si Edward Saïd était toujours vivant, que dirait-il ? Lui qui a mis en évidence et dénoncé la caricature des Arabes et des musulmans faite par les Occidentaux, que dirait-il en voyant que les Arabes tendent maintenant à donner corps à cette caricature ? »

L’islam, rappelle-t-il, a connu des transformations très profondes à partir des années 1960 et surtout à partir de 1973. « C’est la revanche du désert sur la ville ». L’islam a pris naissance au désert, mais très vite, du temps même du Prophète, il s’est installé dans les villes et le désert est redevenu ce qu’il est, rien d’autre que le désert. Le pétrole a renversé cet état de fait. « Dans les années 1950, la péninsule arabique était un monde de pauvreté extrême et de tribalisme. Le pétrole a transformé l’ensemble du monde arabe. Souvent le wahhabisme est à peine mentionné dans cette histoire, mais cette transformation de l’islam s’est faite avec de grands alliés géo-politiques, les États-Unis et l’Europe. Dans ma jeunesse, seules les vieilles femmes étaient voilées, les femmes n’étaient pas voilées, l’islam n’était pas agissant dans la vie politique, énormément de livres de pensée critique sur l’islam étaient publiés sans déclencher de grandes controverses. Comment en est-on arrivé à un islam qui revendique une altérité exceptionnelle ? Cela par l’apparence physique, voile, barbe, vêtements, par les interdits alimentaires, par une religiosité extrême ? »

« Boumedienne disait « nous n’allons pas nourrir nos peuples avec des versets du Coran », rappelle encore Georges Corm. Qui souligne le caractère sectaire qu’a pris la religion, et estime que c’est une supercherie de la part des extrémistes de s’appeler salafistes – car le salafisme réel est un mouvement spirituel de retour aux sources qui a sa noblesse. La théorie de la souveraineté de Dieu mise en avant par certains intellectuels musulmans [dont je n’ai pas retenu les noms], ces discours, ce martyrologe des Frères Musulmans (alors qu’on fait silence absolu sur les très nombreux communistes qui furent également emprisonnés en Égypte), cette internationale de combattants islamistes, usurpant le terme de djihad, qui se déplacent sur tous les terrains de conflit… « tout ça vend », « notamment aux médias ».

« En 1969, a été créée l’Organisation de la Conférence Islamique, sans que personne n’y trouve rien à dire. Or dans l’ordre international, des États se regroupant selon une religion, cela n’existe pas. Pour ces extrémistes, la laïcité est le diable en personne. Un grand nombre d’ouvrages en arabe le proclament, un musulman laïque n’est plus un musulman. » Georges Corm mentionne que dans les années 50, le religieux n’était pas sur la scène politique et que Sadate l’a réinstallé dans les syndicats d’étudiants, lesquels bénéficiaient de bourses de la part de l’Union Soviétique. Certains auteurs occidentaux, ajoute-il, mettaient en avant le fait que l’islam portait des valeurs égalitaires qui pouvaient le rapprocher de façon inquiétante du communisme. À noter que les commentaires occidentaux anti-nassériens étaient remarquablement proches de tous les autres commentaires qui ont suivi sur les dirigeants arabes, tant le regard occidental est formaté, pris dans un invariant.

Georges Corm note aussi que partout dans le monde, jusqu’en Chine ou en Turquie, le patrimoine de la philosophie des Lumières, la modernité, ont été intégrés, selon différents modes. Mais qu’en ce qui concerne les sociétés arabes, tout un courant de pensée, notamment venu des États-Unis, a estimé qu’il fallait au contraire réislamiser les sociétés arabes. Des auteurs comme Bernard Lewis, John Esposito ou Gilles Keppel, attaquant tous les modèles modernes, ont cru qu’il fallait rendre les Arabes à l’islam pour qu’ils puissent ensuite venir au progrès. Cette théorie est aujourd’hui fort mise à mal.

Nous assistons, dit-il, à une « espèce de trotskysme islamique », une haine du nationalisme, un internationalisme qui semble penser qu’il faut aller « se battre partout pour aller libérer toutes les populations musulmanes du monde avant de libérer la Palestine ». Plusieurs ouvrages occidentaux prétendent que l’Arabie Saoudite est héritière d’un islam modéré. S’aveuglant sur la « transformation morphologique du monde arabe » par « la puissance de frappe des monarchies et de leurs pétrodollars ». Il est vrai, ajoute-t-il, qu’en Occident comme au Moyen Orient, l’argent que distribuent ces gens à certains intellectuels ou autres favorise leur « islamophilie », dépourvue de contextualisation historique. Depuis trop longtemps [depuis les ouvrages de deux penseurs arabes dont je n’ai pas compris le nom, et aussi ceux de Maxime Rodinson et de Jacques Berque], il n’y a plus de vraie pensée de l’islam.

Pourquoi les pétrodollars ont-ils eu tant d’influence ? Ils ont mis en application une optique néo-libérale qui a provoqué les printemps arabes, mais entrait dans la continuité de l’économie de rente traditionnelle. Les Arabes eurent un grand rôle sur la route de la soie et dans le commerce mondial. Plus tard l’empire ottoman pratiqua les prélèvements tributaires, qui laissaient les campagnes dans une grande pauvreté, tandis que l’artisanat et le commerce se développaient dans les villes. Plus tard encore les colonialismes anglais et français installent des monopoles, qui perpétuent l’économie de rente. Après les indépendances, les nationalisations font des services publics des vaches à lait. Des réformes agraires sont engagées, on veut libérer la condition paysanne et développer l’enseignement. Mais la pauvreté demeure, et c’est parmi les pauvres que par exemple les milices libanaises, chrétiennes ou musulmanes, recrutent.

À partir des années 70, les économies deviennent exsangues, elles ne fournissent pas un tiers des emplois nécessaires pour les jeunes qui arrivent sur le marché du travail. Avec le pétrole, des millions d’Arabes émigrent vers la péninsule arabique, beaucoup de fortunes se font, et l’argent aidant, on en vient à soutenir les régimes. On décrète que les femmes ne doivent pas travailler (j’ai encore entendu un Frère musulman le dire l’autre jour, dit G. Corm), cela règle le problème du chômage. On assiste à une double migration des cerveaux : vers l’Europe ou les États-Unis, et vers la péninsule arabique. Cinquante pour cent des étudiants arabes qui émigrent ne reviennent pas.

Ceux qui ont fait fortune font profession de religiosité. Des réseaux d’ONG quadrillent l’ensemble des économies arabes. Elles ont une grande influence sur les populations. Elles subviennent aux besoins, mais en échange les assistés sont invités à aller à la mosquée et à se conformer aux codes de l’islam. Dans les milieux totalement délaissés socialement, des prédicateurs totalement radicaux gagnent ainsi des gens qui n’ont aucune autre perspective. Par exemple au Liban des familles envoyaient leurs fils dans les milices afin qu’ils gagnent la vie de la famille.

« J’étais sûr, ajoute Georges Corm, de la victoire des Frères Musulmans et de celle d’Ennahda, car ils avaient à leur disposition tous les moyens médiatiques et financiers. La bataille engagée entre les mouvances islamistes et ceux qui ne partagent pas l’idéologie du wahhabisme, va être déterminante. Problème, l’alliance entre les puissances occidentales, l’OTAN, et les mouvements islamistes. Dans le monde seuls trois États sont à prétention religieuse : Israël, l’Arabie Saoudite et le Pakistan. Trois grands alliés des États-Unis. Un tel degré d’immixtion dans les affaires intérieures des pays… On essaie maintenant de clore avec les mouvements islamistes l’ouverture qui a eu lieu en 2011 d’un cycle de révolutions. »

Georges Corm note qu’il y a eu ailleurs aussi, en Espagne avec les Indignés, en Grèce, aux États-Unis… des mouvements révolutionnaires. Mais qu’on applique aux pays arabes une grille de lecture religieuse de ces mouvements, alors que les vrais enjeux sont économiques et politiques. « On devrait se demander : qu’est-ce que je peux faire pour amener la paix ? Au lieu de cela, on cause la mort d’un demi-million d’enfants, femmes et vieillards en Irak, on cultive l’idée primitive que tout ira bien quand on aura coupé la tête à Nasser, à Saddam Hussein, à Bachar el-Assad… La passion de dominer l’emporte, il y a très peu de rationalité dans la géopolitique. »

Dans la séquence d’échange avec le public qui a suivi, Georges Corm a encore mentionné que beaucoup se basent sur des versets du Coran pour compter établir la justice sociale. Mais l’idéologie néo-libérale qui sévit investit dans le foncier de luxe, les « génocides architecturaux », à Beyrouth comme à La Mecque ou à Médine. « La prise de pouvoir des gens du Golfe sur le monde arabo-ottoman est un tremblement de terre ». À côté des fortunes, la grande pauvreté, qui pousse à une religiosité de masse. Beaucoup dans la jeune génération ont abandonné les idéaux maoïstes pour se reporter sur les sectes islamistes. Dans l’imaginaire des classes les plus défavorisées, bénéficiaires des organisations caritatives, l’islam va faire la justice sociale. Cette croyance a entraîné la chute des Frères, qui ont échoué.

Les Arabes ne produisent que du pétrole et du gaz, et alors qu’ils ont beaucoup de ressources en agriculture, même dans ce domaine ils importent (sauf la Syrie). Georges Corm déplore le « débat débilitant théologico-politique », « islam modéré/ islam intégriste etc », alors que les problèmes sont ailleurs. En Europe aussi, où par exemple Radio Orient diffuse le vendredi les sermons donnés à La Mecque, ces idées trouvent leur terreau chez les défavorisés. En Turquie, si Erdogan a réussi, c’est parce que Atatürk avait fait avant lui du pays un État laïc. Maintenant il veut le réislamiser, mais il commence à avoir des problèmes. En vérité, l’ensemble du monde arabe reste très attaché à un islam tolérant. Des trois monothéismes, l’islam est la religion la plus libérale, « la plus plastique », qui s’adapte partout, ajoute G. Corm, lui-même chrétien maronite. Le Coran commande de ne pas toucher aux gens du Livre, sauf s’ils déclarent la guerre. Mais on instrumentalise la religion en créant partout, à coups de pétrodollars, des chaires de civilisation islamique. « Il y a aussi des BHL parmi les intellectuels arabes ».

« Pour beaucoup d’Arabes l’ennemi n’est plus Israël mais l’Iran, qui pourtant soutient la Palestine. C’est sidérant. » « À ceux qui croient au complot – notamment à la délirante théorie du lobby sioniste qui tient les États-Unis et le monde -, je dis : s’il y a un complot, c’est celui de la bêtise. Pour le reste, les diplomaties planifient des actions à l’extérieur, c’est leur travail, c’est tout. Je regrette seulement qu’on parle désormais d’hyper-puissances, plutôt que de dire impérialisme. »

L’ancien ministre libanais conclut en évoquant son pays, en réponse à une dernière question du public. « Heureusement qu’il est increvable ! Avec tout ce que nous subissons depuis que M. Chirac s’est intéressé à nous en 2004 avec la Résolution 1559 ! À l’époque j’ai écrit dans Le Monde que nous allions régresser, et c’est ce qui s’est passé. » L’alliance du général Aoun avec le Hezbollah a permis au Liban de ne pas éclater, estime-il, grâce à comportement souverainiste. Et il évoque « tous ces gens admirables qui font marcher le Liban malgré la mauvaise gestion et les vols de la classe politique », et notamment « l’hospitalité des Libanais les plus pauvres, qui accueillent un million de réfugiés syriens » – évitant ainsi les camps, viviers pour les mouvements extrémistes.

Enfin il explique encore que les opinions politiques dans les pays arabes ne sont pas nécessairement dictées par les origines communautaires des individus, contrairement à ce qu’on veut faire croire. Et il dénonce encore une fois le « story telling » artificiel des oppositions communautaires, la politisation scandaleuse des appartenances religieuses, qui remonte à l’époque coloniale. Mais tout ceci n’empêche qu’il y a « une formidable vie culturelle dans le monde arabe ».

Intégration et désintégration

Manuel Valls, Français de fraîche date, en dépit des apparences ne s’est pas encore intégré, comme on dit. Il n’a pas encore assimilé dans sa chair ce qu’est la vocation de la France, terre d’accueil, patrie des droits de l’homme, république de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Malheureusement beaucoup de Français de longue date, eux, se sont désintégrés. Eux non plus ne portent pas dans leur chair ces valeurs, ils les ont évacuées. France, où est ta mémoire ? Où est ton esprit ? Tant que tu ne les auras pas retrouvés, tu ne feras que te perdre un peu plus, t’enfoncer dans l’histoire jusqu’à y quasiment disparaître, comme il est arrivé aux Grecs.

Être terre d’accueil, patrie des droits de l’homme, république de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, c’est très beau, c’est être phare. Cela ne va pas sans coût, sans un effort constant de la conscience, un réveil permanent. On n’est pas phare sans lumière, et un phare sans homme, un phare inhabité, ne fait plus de lumière. Soyez des hommes, Français. Sois un homme, Français, Française de fraîche ou de longue date, sois clair, à la pointe, gardien de la vie de tes frères humains qui naviguent sur les océans difficiles mais essentiels de notre commune existence.

*

Franchise

Saint argent de la sainte mafia, saints abus sexuels, sainte hypocrisie… qu’est-ce qui ne pourrait être déclaré saint quand il s’agit d’intérêts ?

La mélodie d’une chanson, si belle soit-elle, ne justifie pas pour autant les paroles. Prétendre regarder le soleil, c’est se faire aveugle.

Je me suis mise à écouter en boucle un jeune homme franc jouer Chopin.

Le monde goûte peu la franchise, mais seule la vérité l’emporte, sur tout. Et donne joie totale, paix, certitude. Je suis allée voir ce film magnifique, Nostalgie de la lumière, où des hommes et des femmes cherchent, les uns dans les profondeurs du ciel, les autres dans la terre du désert. L’homme cherche à éclairer le passé pour pouvoir être ce qu’il est. Certains ne font que l’embrouiller, pour éviter de révéler ce qu’ils font. Mais comme il est dit dans le film, les étoiles, la nuit, nous regardent.

*

Porte-clés (Qui survient)

DSC05793

*

Des pluies diluviennes ont causé la mort de quatorze personnes cette semaine dans l’État du Veracruz, et l’ouragan qui vient par le Golfe du Mexique a entraîné l’évacuation de cinq mille personnes.

Des inondations torrentielles ont causé la disparition de cinq cents personnes à Boulder, dans le Colorado. Cinq personnes sont mortes, les autres seront sûrement retrouvées.

Boulder est une ville que j’aime, j’avais même songé à m’y installer quelque temps, il y a quelques années. Une ville située à 1600 mètres d’altitude, entourée de forêts et de montagnes aurifères, une ville où les chevreuils descendent à la tombée du soir manger dans les jardins (et on les laisse faire), une ville où l’on aime les cerf-volants, les cafés tranquilles et la vie douce, une ville qui garde vivant le souvenir de Jack Kerouac et de ses compagnons, et où j’avais rencontré quelqu’un qui avait la voiture de Neal Cassady alias Dean Moriarty, le héros de Sur la route. J’avais été invitée à faire une lecture à l’Université de cette ville, j’en avais profité pour faire un petit périple depuis Paris, seule – quelques jours à Montréal où il faisait – 40°, puis quelques jours à New York, et enfin à Boulder, où l’air était pur et sec, si bien que beaucoup, en arrivant, saignaient du nez. L’été suivant Warren, le professeur de littérature française qui m’avait invitée, était venu me voir à la grange, dans les Pyrénées, à peu près à la même altitude. « C’est sans aucun doute un événement historique, qui survient une fois tous les cinq cents ou mille ans », a déclaré un responsable local. Mon porte-clés est toujours celui que j’avais acheté à Boulder, un cylindre transparent contenant de la matière noire, cinq dés et beaucoup d’étoiles flottant dans l’eau.

*

Tortues

*

« le droit international n’est pas simplement (comme il a tendance à l’être) un bâton avec lequel les riches et les puissants frappent les pauvres et les faibles, mais… même les riches et les puissants ne jouissent pas de l’immunité et de l’impunité devant les règles du droit international… rien ne pourrait améliorer de façon plus efficace les chances de voir un jour un monde plus pacifique. » John V. Whitbeck (l’article sur info-palestine)

« La famille d’Ar-Radjbi ne pensait jamais un instant qu’un jour, ses droits soient confisqués en plein jour, facilement. Elle ne pensait pas un instant que la série de la mainmise sioniste sur les maisons, sur les biens et sur tout ce qui est palestinien atteigne leur maison. Elle ne pensait pas un instant que ces agissements de colons profitent d’appuis officiels. » (l’article sur Centre Palestinien d’Information)

« « Je ne vois pas d’accord possible dans lequel les Palestiniens ne puissent nommer Jérusalem-Est capitale de leur Etat », dit Ofer Shelah. Des paroles qui ont rapidement fait leur chemin à Jérusalem, Ramallah et Washington. » Ilene Prusher, Ha’aretz (l’article sur Courrier International)

*