Enseigner

 tiktoy*

Demain une formatrice académique vient juger de mon travail en classe. Je n’ai rien prévu de spécial pour cette visite, je me tiendrai à ce que j’avais prévu depuis longtemps, même si cela peut décevoir son attente. Ma tutrice du lycée m’avait dit on pourra en parler, préparer ensemble. Mais préparer quoi ? Tout ce qui compte à leurs yeux c’est de suivre une pédagogie bien reconnaissable. Le sens de ce que nous avons à enseigner est complètement oublié. Je suis allée voir dans deux de ses cours ma tutrice du lycée : en prof expérimentée, elle « gère » très bien la classe et le cours, tout s’enchaîne comme à l’usine. Mais selon moi être expérimenté n’est pas tant une affaire de gestion qu’une question d’intelligence, de sensibilité, de profondeur, face aux textes comme face à l’humanité des élèves. Lorsque, par exemple, une élève remarque que dans Première neige de Maupassant, qu’ils sont en train d’étudier, il y a un manque d’amour dans le couple, sans discuter elle lui réplique que non, ce n’est pas ça, l’amour ne manque pas – alors que le texte dit que la femme manifestait plus d’affection aux chiens de la maison qu’à son mari, puis qu’elle ne pourrait pas avoir d’enfants, puis qu’ils faisaient chambre à part. La lecture s’en tient à des considérations formelles sur le texte (sur la place qu’il accorde aux différentes saisons) et pour ce qui est du sens, sur l’égoïsme du mari qui ne veut pas acheter de calorifère et le caprice de la femme qui tombe malade pour être enfin prise en compte. Rien ou à peu près rien sur la critique sociale, et absolument rien sur la dimension philosophique de l’ennui ni sur la métaphysique de la mort qui vient compenser le manque d’amour et de vie. Voilà un cours avec des élèves calmes et disciplinés, pour ne pas dire infantilisés et mécanisés voire éteints, et des enchaînements impeccables, qui aurait été fort bien vu de toute inspection officielle. Or est-ce enseigner la littérature, que de se borner à y faire lire ce qui pourrait aussi bien s’y dire dans un bavardage ou un commérage ? Je donne cet exemple non contre ma tutrice, sympathique comme les autres par ailleurs, mais contre toute la pédagogie en cours, du moins pour ma discipline, la littérature, dans l’Éducation Nationale. Le problème étant aggravé du fait que la plupart des professeurs n’ont jamais quitté l’école, passant du statut d’écolier à celui de collégien, puis de lycéen, puis d’étudiant, puis d’enseignant (auquel on demande à l’Espé d’oublier son savoir universitaire), sans connaître d’autres possibilités, d’autres formes de penser – sauf exceptions, sans doute. De même lorsque je critique vivement la formation dispensée par l’Espé, je ne désire pas m’attaquer aux personnes chargées de cette formation, visiblement formatées et inconscientes de l’être, mais je m’emploie à dénoncer une situation néfaste pour le développement intellectuel des élèves. Une formation pour les enseignants, oui, mais alors, qu’elle ait vraiment du sens au lieu d’être le plus souvent un ramassis d’inutilité, et pire, de bêtise.

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keith haringstreet art Tiktoy et « à la Keith Haring », à Paris 5e hier, photos Alina Reyes

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Angot et Moix dans un sous-marin qui n’en finit pas de couler

hier à Paris 13e, photo Alina Reyes

hier à Paris 13e, photo Alina Reyes

Angot et Moix s’enferrent dans leur discours, au motif de dénoncer le discours et de promouvoir la parole. Ils n’ont aucune parole, que du discours, et du piètre, du trafiqué, du mensonger. Ils agressent une combattante, eux qui sont vendus. Quand Angot dira-t-elle qu’il ne faut pas dire une combattante mais un combattant, elle qui récuse le mot écrivaine, qui se place comme Moix du côté du plus fort, toujours du côté du plus fort, là où il y a de la position assurée, de l’argent, de la sécurité, quand diront-ils tous deux que les combattantes et les combattants doivent se taire, leur laisser la parole à eux qui n’ont pas de parole, eux qui ne s’expriment que grâce à leur soumission à l’éternelle police ?

Ils se comportent en meurtriers qui ont un meurtre sur la conscience, celui de la littérature. La littérature qu’ils ont trahie les hante, l’enfer est dans leur tête, mais la littérature est ailleurs, toujours vivante, bel et bien.

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